‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoireChapitre 23 sur 51 · JAC'^UF.S DU !.▲ MARCUB · texte numérisé non relu

JAC'^UF.S DU !.▲ MARCUB

Edouard s'avança rapidement en Fi ance et parcourut des contrées qui oITraienl encore les traces de ses anciens ravages; elles étaient sans culture et abandonnées des habitants ; personne ne lui en disputa la triste possession. Il amena ses chiens et ses faucons pour se livrer au plaisir de la chasse , tout en suivant les opérations militaires , voulant sans doute prouver par là le peu de cas qu'il faisait des Français : les historiens anglais ( Histoire universelle , vol. xxx , pag. 441 ) avouent qu'il faillit être pris dans une de ces parties de chasse, auprès de Sens. Plantagenet dévasta la Champagne et se rapprocha de Reims , où il prétendait se faire sacrer en qualité de roi de France. Les habitants , animés tous du même esprit, résolurent de périr sur les remparts plutôt que de tomber au pouvoir d'un prince inhumain. JeandeCraon, archevêque de Reims , aussi bon Français que vertueux prélat , excitait leur zèle , autant par son exemple que par ses exhortations ; les sires deCarenci, de Delort, de Porcien, les guidaient dans les sorties qu'ils faisaient toujours avec avantage. Pendant deux mois le monarque anglais livra d'inutiles assauts ; la brèche , défendue par les hommes de toutes les conditions , ne présentait jamais aucun accès ; les cadavres des généreux citoyens qui s'y faisaient tuer, servaient de retranchements à leurs compatriotes. Edouard , contraint de lever le siège , porta sa rage jusque sous ^les murs de Paris : il y rencontra la même résistance qu'au pied des murailles de Reims ; ses premières attaques échouèrent de la manière la moins équivoque. L'élite de ses troupes fut très-maltraitée : il perdit dans un seul engagement i,5oo archers gallois ; la nuit sépara les combattants. Au sortir de ce revers, Edouard fit une promotion de chevaliers, comme si un succès complet eut couronné ses efforts , et à la lueur de&

2j6 JACQUES DE LA MARCHE.

flambeaux , il donna l'accolade aux écuyers qui avaient déployé le plus d'ardeur à l'assaut des palissades* Le roi désirait comprendre dans ce nombre son écuyer d*hoDneur, Colart d'Âmberticourt ; mais celui-ci refusa cette distinction y disant qu'il ne pouvait, au milieu de l'obscurité , retrouver son casque qu'un soldat français avait abattu durant l'action : or le casque , la pièce essentielle de l'armure , était jugée indispensable pour recevoir l'ordre (i).

Pendant qu'Edouard poursuivait impitoyablement le cours des hostilités , le dauphin ne cessait de lui offrir la paix , mais à des conditions moins dures que celles du traité de Londres : la France ainsi que le régent regrettait son roi , et faisait sans cesse des vœux pour sa délivrance. Edouard se montrait inflexible , et recevait de fréquents échecs qui l'aigrissaient davantage. Il ne fit trêve à ses dévastations qu'à l'occasion des fêtes de Pâques , écoutant la voix de la religion pendant trois jours , pour méconnaître celle de l'humanité durant le reste de Tannée, A l'issue des fêtes, Edouard, voulant affamer la capitale , se porta dans la Beauce , dont les grains Palimentaient : il assiégea Chartres ; les habitants le repoussèrent vigoureusement. Les envoyés du régent vinrent le visiter une troisième fois dans son camp ; le prince , inexorable , les renvoya avec dureté. Le surlendemain de cette entrevue , un orage terrible éclata sur son armée ; la foudre , les éclairs , un vent impétueux suivi de torrents de pluie , semblaient annoncer l'anéantissement de la nature entière ; les hommes , les chevaux , terrassés par les bourrasques , roulaient pêle-même; les tentes, déchirées, étaient jetées par l'aquilon à des distances considérables; en quelques

(i) Froissard, Ht. i, col. 242.

J.\CQlJii:S DE LA MAKCIIE. 877

lieures les divisions anglaises furent rompues et abîmées. Que Ton se reporte à l'époque oïl cet événement se passait , que l'on songe aux idées religieuses qui dominaient la société , et Ton ne taxera pas de ridicule l'assertion des écrivains de ce siècle. Us disent qu'Edouard épouvanté, voyant dans cet orage une punition du Ciel , fît vœu d'accepter les propositions de paix présentées par le dauphin. Ajoutons aussi que peut-être il fut charmé de trouver un prétexte , plausible à tous les yeux, pour interrompre une expédition qui pouvait, en définitive, tourner à sa honte et compromettre sa gloire. Edouard nomma des commissaires qui s'abouchèrent dans le village de Bretigny, à deux lieues de Chartres , avec Charles de Montmorency et le sire de Boucicaut, pour traiter de la paix , que le roi d'Angleterre appelait son vœu.

Après de longs pourparlers pendant lesquels Edouard se rapprocha de Calais, en continuant les hostilités, on conclut, le 8 mai i36o , le traité de Bretigny. Quelque désavantageuse que fût cette convention , elle devenait raisonnable en la comparant au traité de Londres. Edouard renonçait irrévocablement à ses prétentions sur la couronne et sur les provinces deNormandie, du Maine, de la Touraine , de l'Anjou , possédées par ses ancêtres : on lui cédait à titre de propriété Calais, le Poitou, la Saintonge, le Ponthieu , le Limousin , Le Querci , le Périgord , le Rouergue, l'Agenois; on lui comptait de plus trois millions d'écus d'or (38 millions) , pour la rançon de Jean (i). Edouard y gagnait le tiers du royaume et une somme énorme ; mais la France recouvrait son

(i) Un prisonnier devenait une propriété sacrée ; on la vendait et la revendait ; Edouard avait acheté le roi Jean à ]3enis de Morbec > pour 1^200^000 francs ; il le revendait à la France 38 millions.

SjS JAC^Î ^ s bU LA MIRCUB.

roi , dont Tabsenct! seule engendrait des maux incalculables.

Jacques de Bourbon devait être un personnage bien important; car sa mise en liberté fut lobjet d'une clause particulière, d'après laquelle Edouard ne laissait renti^er en France le comte de La Marche que dans la ferme conviction que le traité serait rigoureusement exécuté : ce Et parce que nous savons bien de vérité que notre cousin messire Jacques de Bourbon a toujours rendu peine que accord fftt fait entre nous et notre frère de France , nous le délivrons , mais que le traité soit tenu ainsi que nous espérons qu'il le sera* « ( Hist. du traité de Bretigny.)

Le comte de La Marche , captif depuis quatre ans, vit enfin briser ses fers; il arriva à Paris en même temps que le roi , ayant eu à traverser des contrées in* cultes et ravagées. ( Froissard , liv. ii. ) Jean H fut reçu avec enthousiasme dans sa capitale ; mais honteux de coûter si cher à ses sujets , il ne partageait pas la joie publique. Les Français , si grands dans leurs élans, oubliaient ses fautes pour ne songer qu'à ses infortunes; ils le comblèrent des plus touchants témoignages d'amour : c'était un père qui rentrait au milieu de ses enfanls après un long exil. La prospérité isole les hommes , les rend indifférents ; mais les malheurs communs les réunissent. Les Français ne formaient plus alors qu'une seule et même famille ; ils ne s'en tinrent pas à des acclamations bruyantes pour prouver au roi leur dévouement: la ville de Paris fit présent à Jean U d une quantité considérable d*argenterie , qui fut ti^ansformée sur-lechamp en monnaie. Le Languedoc , qui avait déjà payé au dauphin de riches subsides « envoya quatre millions; la Bourgogne et la Champagne en fournirent chacune deux ; les provinces même cédées à l'Angleterre

JACQUES DE LA HAKCdE. 379

par le traité de Bretigny envoyèrent leur quote-part : est-il quelque chose de plus admirable? A tous ces dons généraux vinrent s'unir des offrandes particulières. Les guerres d'Edouard avaient appauvri Jacques de Bourbon , qui ne cessa d'entretenir sur pied et à ses frais de nombreuses compagnies soldées; une des clauses du dernier traité l'astreignait à remettre ses (iefs du Ponthieu et à compter une forte somme pour sa propre rançon ; il sacrifia les domaines qui lui restaient encore, et donna au roi deux millions (i), Charles de Montmorency , désigné pour aller à Londres servir d'otage avec d'autres feudataires (a) , vendit son hôtel , ainsi que la majeure partie de son patrimoine , et fournit pour le rachat de Jean H a,5oo,ooo francs (3). Ces transports de joie , auxquels chacun s'abandonnait en se résignant a de si nobles sacrifices , devaient être empoisonnés par l'exécution même de ce malheureux traité de Bretigny , et cette exécution offrait de graves difficultés.

Le peuple et la féodalité des provinces cédées à l'Angleterre regardaient ce changement de domination

(i) Jacques de Bourbon ne laissa point de biens; il consacra au service de l'Etat tout ce que ses ancêtres lui laissèrent ; mais son fils Jean II épousa l'héritière de la riche maison de Vendôme : cette alliance releva sa famille.

(a) Ces otages étaient : Philippe d'Orléans , frère du roi ; les ducs de Berri, de Bourbon, et d'Alençon ; les princes du sang Jean d'EtampeSi Gui de Blois ; les sires de Saint -Paul , d*Harcourt , de Porcien, deBrienne, le dauphin Viennois, Charles de Montmorency, Enguerand de Gouci, Bonaple de Rongé, de Roye, de Préaux ^ d'Ëstoute ville , de Latour-d'Auvergne. Outre ces barons, Jean donnait les deux plus notables bourgeois des villes de Paris , de Rouen, Lyon, Tours, Sens, Orléans, Troyes , Amiens, Beauvais, Arras, Toulouse, Orléans, Tournay, Caen , Saint-Omer, Lille et Douay.

(3) L'Art de vérifier les dates, r- Duchesne.

38o JACQUES DB LA MAr.CnB.

comme le malheur le plus notable, a Sire, voas ne régnez plus sur nos biens , écrivaient les habitants de la Rochelle, mais vous régnez toujours sur nos cœurs. » A Abbeville , un riche bourgeois nommé Ringois , fort considéré de ses compatriotes y refusa de faire servir son influence à consolider la domination anglaise ; on le conduisit prisonnier à Douvres. Au bout de quelque temps ses geôliers le placèrent debout sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. « Reconnaissez-vous pour maître Edouard III ? » lui cria-t-on. Ringois , suspendu entre le ciel et l'océan, répondit : « Non , j& ne reconnais pour maître que Jean de Valois. » 11 fut à l'instant précipité dans les flots. ( Hist. des Mayeurs d'Abbeville. Rapin-Thoyras. )

La répugnance que les Français montraient pour la domination étrangère se manifestait de la manière la plus énergique. On conseilla au roi d'en profiter pour se soustraire à l'entière exécution d'un traité arraché par la force des circonstances ; Jean II refusa de suivre cet avis. » Si la bonne foi était bannie du reste de la terre , répondit-il , elle devrait toujours habiter le cœur des rois. « Il fallait donc , pour rendre possible l'exécution du traité de Bretigny, l'intervention d'un homme environné de l'estime publique , qui joignît à une fermeté inébranlable une réputation sans tache. Le roi choisit Jacques de Bourbon , qui le premier avait donné l'exemple de la soumission en faisant l'abandon du Ponthieu , qu'il tenait en dotation de Philippe de .Valois pour prix de ses services. Le comte de La Marche se prépara h remplir son triste ministère ; il lai fallut toute la force de caractère dont le Ciel l'avait doué, pour surmonter les innombrables difficultés qu'offrait une pareille mission. Son extrême bonté , la douleur qu'il éprouvait lui-même , douleur qui paraissait empreinte sur ses traits , augmentaient encore les regrets des

peuples. Des milliers d'Anglais durent la vie à la magnanimité du comte de La Marche , qui les protégea contre l'animosité des habitants que l'idée de changer de maître transportait de fureur.

Il était de la destinée de la France de ne point trouver d'interruption à ses maux , et il était de la destinée de Jacques de Bourbon de "travailler sans cesse à y remédier. Dès que la paix fut conclue avec l'Angleterre , une nouvelle calamité vint assaillir le royaume : calamité d'autant plus singulière qu'elle devait sa naissance à la cessation d'un autre fléau , la guerre.

Les Valois, jaloux d'étayer leur autorité mal affermie, prirent à leur service de nombreuses bandes étrangères; et ce nouveau système , établi sur des bases fixes , fut une des principales causes des désastres que la France essuya dans les quatorzième et quinzième siècles. Ces soldats mercenaires ne se faisaient point scrupule de trahir , au fort d'une action , le (prince qui les payait fort cher ; il fallait trouver une occasion toute prête pour les employer lorsque les hostilités cessaient sur un point. Souvent la convention passée entre eux et le roi ne se combinait pas très-bien avec la durée de la guerre; il en résultait des contestations violentes. Quelquefois même l'Etat se voyait dans l'impossibilité de remplir à leur égard ses engagements ; ces étrangers cherchaient alors un dédommagement dans le pillage des campagnes : c'est ce que l'on avait vu sous le règne de Philippe- Auguste , et c'est ce que l'on vit encore après le traité de Bretigny. Les bandes s'agglomérèrent avec les soldats français salariés , et se grossirent de plusieurs compagnies anglaises ; car Edouard paraissait également embarrassé des siennes. Cette réunion forma au milieu du royaume une puissance d'autant plus redoutable , que la noblesse , la seule barrière qu'on aurait pu lui

38a JACQUES DB LÀ MARCHE.

opposer , n'existait plus en quelque sorte ; le fer Pavait moissonnée sur lés champs de bataille* La France , déjà si maltraitée , fut livrée à la fureur de ces barbares , qui se renforcèrent des débris de la Jaquerie.

Charles-le-Mauvais, que la paix récemment conclue désespérait, se fit l'allié intime de ces dévastateurs , et s'unit étroitement au chef principal des bandes, le fameux Arnaud Gervolle, sire de Ghâteauvilain , un des personnages les plus singuliers du quatorzième siècle. H sortait delà Gascogne (Mézeray le fait mal à propos Bourguignon); on le surnommait Varchiprétre, parce qu'il possédait plusieurs bénéfices ecclésiastiques, quoique marié et chevalier. Gervolle fut pendant vingt ans l'effroi des papes, qu'il rançonnait fréquemment dans la ville d'Avignon , sous prétexte de les visiter et de leur offrir ses respects en qualité d^arehiprêtre , de fils irhêsoumism Gervolle fut quelque temps Parbitre des princes de la chrétienté, auxquels il vendait les services de ses compagnies. En i356, ce chef de bandes se mit à la solde du roi de France, et combattit vaillamment à côté de Jean II dans les champs de Poitiers. Dix ans plus tard il prêta des sommes considérables au duc de Bourgogne , qui dans ses actes lui donnait le titre de ton eonieilUr et de son compère.

L'agression de Gharles-le-Mauvais et la rébellion des bandes mirent Jean II dans une position si critique, que ce prince fut réduit à implorer l'assistance d'Edouard III; ce dernier refusa sèchement de lui tendre une main secourable; Plantagenet se contenta de prendre des mesures pour garantir de toute insulte les provinces qu'on venait de lui céder. Dans ce pressant danger, le rot ne vit que Jacques de Bourbon capable de sauver l'Etat; il lui manda ses intentions à Montpellier, où le comte de La Marche se trouvait alors, exécutant avec Ghandos, l'un

JACQUES DE LA MARCHE. 38.t

des commissaires anglais, quelques articles de la dernière paix. Jean H mettait entre ses mains les destinées du pays; mais il ne lui envoyait ni troupes ni argent, laissant à son crédit particulier le soin de créer des ressources. Le roi se rappelait la promptitude magique que Jacques de Bourbon mit à lever une armée en 1 3 45, dans les provinces méridionales que le prince Noir menaçait d'une irruption.

Le comte de La Marche ne négligea rien pour justifier la confiance du monarque : il fit un appel aux féodaux. Quoique la France fût épuisée par trente années de guerres consécutives, la voix de l'ancien connétable sut encore réchauffer les cœurs; elle arracha de leurs manoirs quantité de chevaliers et d'écuyers qui, dégoûtés par les revers, seraient restés sourds à l'appel de tout autre général. Froissard dit à cette occasion (liv. i, ch. 214) : « Messire Jacques de Bourbon était moult bien aimé du royaume de France, et chacun obéissait à lui trèsvolontiers.» L'Agenois fut désigné comme rendez- vous des troupes ; le comte y vint accompagné de 400 chevaliers levés en Languedoc. Il passa dans le Forez; cette province appartenait à une de ses sœurs ; ses exhortations entraînèrent plusieurs centaines de petits nobles qui grossirent encore le nombre des bannerets : enfin, au bout de deux mois d'efforts et de peines, il réunit plus de io,ooo hommes, résultat prodigieux dans des circonstances si difficiles. Cette petite armée se croyait invincible, en se voyant guidée par un tel chef. L'approche des combats réveilla chez Jacques de La Marche une ardeur martiale que Ton aurait pu croire amortie pour toujours, par suite de sa longue détention dans la Tour de Londres. Le comte partit d'Agen aux acclamations des habitants , qui le regardaient déjk comme leur libérateur.

Les Tard-venus, les grandes compagnies (ainsi se fai-»

saient appeler les bandes d'aventuriers), sachant que l'on prenait les mesures les plus énergiques pour les disperser, concentrèrent toutes leurs forces afin de lutter avec avantage contre l'armce royale ; ils s'assemblèrent à Tournus, après avoir pillé la Bourgogne. Le mouvement déconcentration étant achevé, leur puissance^ selon l'expression de l'époque, présenta un effectif de 1 8,000 hommes, tous vieux soldats , aussi braves qu'aguerris : on citait parmi les principaux capitaines, Batafol, routier gascon , qui se faisait appeler l'ami de Dieu et Vennemi de tout le monde; Gui Dupui, André Méchin, Hennéquin, L'Esparre, Baugerand, Breteuil, Lescot, et Robert de La Salle. Ils arrêtèrent dans leur plan de campagne, de manœuvrer de manière à éviter le choc des phalanges conduites par le comte de La Marche, puis de descendre le Rhône, de pénétrer dans le Comtat venaissin, pour aller dans Avignon présenter leurs devoirs au pape et aux cardinaux, comme ils le disaient] eux-mêmes, et obtenir l'absolution de leurs péchés; ce qu'ils finirent par exécuter et par obtenir.

Le général français déterminaun mouvementrétrograde, pour détruire une bande qui désolait le bas Languedoc sous le commandement de Cervolle ; il l'atteignit au Pont-Saint-Esprit, et l'attaqua avec son impétuosité ordinaire. Au bout de quatre heures de combat , il la mit en pleine déroute : Jacques rencontra dans la mêlée l'archiprêtre, le combattit corps à corps et l'abattit d'un coup de lance ; mais trop généreux pour donner la mort à un ennemi désarmé , il lui laissa la vie. Pénétré de reconnaissance , Cervolle se voua au service de son magnanime vainqueur, et s*oifrit à l'aider de tous ses moyens dans l'expédition entreprise contre ses anciens compagnons. Le comte de La Marche, sentant le prix de cette conquête , agréa ses propositions : il lui confia même un

commandement important dans son armée. Après le combat du Pont-Saint-Esprit, Jacques de Bourbon remonta le Rhône et arriva à Lyon au moment oii les grandes compagnies se préparaient à pénétrer dans cette ville : elles se retirèrent en apprenant sa venue , et allèrent se saisir du château de Briguais, situé à trois lieues plus loin sur le côté de la route de Saint-Etienne : jugeant cette position très-redoutable , ils résolurent de s'y concentrer. Le général français ne regardait pas les tard-venus comme des adversaires faciles à vaincre; en conséquence, il résolut de réunir contre eux toutes ses ressources. Le comte de La Marche attendit a Lyon des renforts qu'on lui annonçait , puis il partit de cette ville à la tête de 10,000 hommes, ayant pour lieutenants son fils aine Pierre , les comtes de Forez et de Beaujeu , ses neveux, l'archevêque de Sens , les comtes de Melun , d'Uzès , de Crussol , les sires de Vienne , d'Albon , de Toumon , de Grolée.

La terreur, qu'inspiraient les grandes compagnies , empêchait les peuples d'apprécier leur véritable situation : les paysans épouvantés exagéraient d'une manière ridicule les forces des aventuriers ; l'archevêque de Sens assura qu'ils dépassaient 18,000 : il disait vrai, mais Jacques de Bourbon s'imagina que le prélat, effrayé comme les autres , se méprenait lui-même : il partit bien convaincu que les tard-venus ne comptaient pas dans leurs rangs la moitié de ce nombre. Ceux-ci occupèrent le petit rideau de montagnes qui s'élevait en face du bourg de Brignais ; ils eurent soin de placer un détachement considérable sur la ligne d'éminences qui courait parallèlement à ce léger rideau. Entre ces deux chaînes de collines , se développait une plaine triangulaire de peu d'étendue; la chaussée de Lyon eh longeait un des côtés. Les tard-venus groupèrent leurs foimidables TOH. I. a5

phalanges sur la crête de la plus haute montagne, etautour du château bâti dans son flanc ; ce chAteau était séparé du bourg de Brignais par toute la largeur de la plaiae^ôoo toises environ : ils en palissadèrent les approches, de telle sorte , que la position devint inexpugnable. Leurs commandants , hommes consommés dans l'art de la guerre, sentirent la nécessité de ne rien négliger, d'employer même la ruse pour résister à l'armée qu'on envoyait contre eux , armée redoutable par sa composition , et marchant sous les ordres d'un général célèbre } ils firent les dispositions les plus savantes , et ramassèrent snr le haut de la côte et sur les points culminants de la ligne, des tas de cailloux , de l'espèce dite la yrùiêe famille^ qui avaient leur gisement dans la montagne* Afin de mieux tromper les Français sur le véritable état de leurs forces , BataFol et ses collègues ne rangèrent ostensiblement en bataille que B,oao des leurs , cachant le reste dans les vastes bâtiments du château ,* dans les ravins ou dans les excavations que l'on rencontrait sur les côtés.

Jacques de Bourbon se mit en marche, suivi de ses quatre divisions de a,Soô ht)mmes chacune ; il envoya plusieurs chevaliers réconnaître l'ennemi : ces officiers s'acquittèrent mal de leur mission. Ils se contentèrent d'explorer la position de front, sans fouiller les lieux circon voisins; ils vinrent dire au général que le nombre des tard-venus ne s^élevait pas au-dessus de 6,000 hommes; ce rapport raffermit le prince français dans l'idée que l'archevêque de Sens se trompslit en croyant qu'ils fussent 18,000. Après une course- de trois heures, luimême arriva en vue des émînences , et trouva le rapport des chevaliers exact. Le comte de La Marche prit incontinent les mesures nécessaires pour forcer ses adversaires dans leur poste : l'ardeur martiale poussait les Français à

attaquer de front, sans égard à aacp.ne considération : le chef qui aurait voulu s'écarter de la routei commune et braver les préjugés chevaleresques , aurait perdu la confiance de ses soldats.

C'est dans cet esprit de présomption que Jacques de Bourbon se prépara à livrer un assaut. à la montagne; les difficultés locales ne paraissaient pas un obstacle suffisant pour arrêter la fougue des barons. Voyant que le terrain offrait quelque accès par le centre , ii poussa son attaque principale de ce côté, en détachant une division ppur tourner le flanc droit , dans la direction du village de Vourles : ses troupes présentaient alors le dos au bourg de Briguais. Les lardvenus jouissaient de l'avantage de voir les dispositions que Ton faisait pour emporter leurs retranche^ maïts : rien ne les empêchait de suivre les moindres mouvements de l'armée royale. Les archers commencèrent à gravir par le centre 9 tandis que les nobles s'étendaient sur l'aile droite, sôit pour protéger l'avantgarde , soit pour prendre le château de Briguais par le revers. Les archers montèrent subitement , accompagnés d'une foule de chevaliers qui , malgré leur pesante armure ^ suivaient l'avant-garde daos l'espoir de partager rhonneur d'engager l'action; les palissades avancées furent enlevées , tout ce qui les défendait tomba sous le fer des vainqueurs ; on menaçait déjà la sommitét lorsque les tard-venus firent rouler, des points culminants , une prodigieuse quantité de cailloux» Aucun genre de culture n'embarrassait ni la surface de la montagne , ni ses versants ; le terrain , tapissé de gazon , o&ait une pente très - rapide : ces énormes galets , entraînés par leur propre poids , descendaient avec une vélocité sans pareille. En peu d'instants , la colline fut balayée. Les assaillants , entraînés par la chute de ces

38d JACQUES De la kargiië.

pierres , vinrent s'abîmer an milieu des dernières compagnies, demeurées en observation au bas de la côte : ces chevauchées avaient elles-mêmes souffert de cette pluie de cailloux ; car les casques , les cuirasses , les gambessons, ne garantissaient point les hommes de pareilles atteintes. Le comte de La Marche ne s'attendait nullement à ce genre de combat : sa valeur et sa prudence ne pouvaient parer de semblables coups. Il changea de formation avec une promptitude incroyable , mit ses gens en colonne serrée , et dirigea sa marche vers le flanc droit du plateau , en rasant autant que possible le pied de la colline pour que les pierres, qui ne cessaient de rouler, passassent par -dessus la tête de ses soldats. L'armée, animée de l'esprit de son chef, ne vit dans l'échec qu'elle venait d'éprouver, qu'un motif de plus pour redoubler d'ardeur afin de venger d'une manière éclatante ce premier affront. Elle s'engagea dans un chemin pierreux, entremêlé de bouquets d'arbres , qui semblait aboutir au château. Les Français avaient marché une demi-heure à travers des obstacles , qui devenaient de plus en plus difficiles, lorsqu'ils se virent entourés par les tard-venus, cachés dans les ravifis : les aventuriers se levèrent tous ensemble , en poussant des cris affreux. Jacques de Bourbon ne songea plus qu'à se retirer de ce piège .'rappelant tout son sang-froid, contenant la fureur qui l'animait , il parvint à inspirer aux siens la résolution indispensable pour sortir de ce mauvais pas. Ce général exécuta un mouvement oblique sur sa droite , en rebroussant chemin , décidé à gagner la plaine de Briguais , dans laquelle ses escadrons pourraient se former et se déployer au besoin. Il y parvint après des efforts inouïs, non sans avoir essuyé une perte considérable. Les routiers qui le harcelaient efi queue et par son flanc droit, arrivèrent dans le vallon en

mêrae temps que lui : ils étaient tous à pied, mais leur supériorité numérique y suppléait. Le comte de La Marche put enfin ranger en ligne sa cavalerie, maintes fois rompue. Le choc devint alors plus terrible : l'acharnement , égal dans les deux partis , rendait la lutte effroyable. Jacques de Bourbon contenait lui seul des flots de fantassins ; mais son cheval fut tué dans ce moment : ses armes étaient brisées ; il se défendait péniblement contre une foule de soldats qui se disputaient sa personne. Le prince se dégagea de leurs mains , remonta sur un autre destrier, que lui fournit un de ses écuyers , et rétablit le combat. Cependant , la portion des tard - venus engagée dans la plaine , effrayée de la perte immense qu'on lui avait fait éprouver, commençait à fléchir; elle se disposait à rentrer dans les premiers quartiers , lorsque la division , demeurée immobile sur la crête de la montagne, et le détachement posté sur les coteaux parallèles , se précipitèrent comme des torrents dans. le vallon. Les chevaliers se trouvèrent en présence de nouveaux assaillants , qui relevèrent le courage de leurs compagnons : l'action devint plus opiniâtre et la retraite impraticable. Le comte de La Marche 'semblait se multiplier, son courage étonnait même ses adversaires, les plus audacieux des hommes; son exemple soutint longtemps ses soldats exténués de fatigue ; tous se serrèrent autour de ce vaillant chef: son fils etses deux neveux, âgés de 20 ans, prenaientde lui les premières leçons de valeur r ilsnK)rdirent tous trois la poussière percés de mille coups. Jacques de Bourbon lui-même , privé de son épée et de sa hacbe, qui s'était brisée sur les casques des tard-venus, ne se défendait plus qu'avec son gantelet de fer ; il fut atteint de toute part, reçut de larges blessures, et tomba au milieu des chevaux ; les routiers se précipitèrent sur son corps expirant , le regardant comme le trophée le

[i'.)0 JACQUES DE LA MARCHE.

plus glorieux de leur victoire. Les bannerets le disputèrent avec fureur, se rallièrent autour de leur général inanimé , et contraignirent les tard-venus à renoncer à celle précieuse conquête ; ceux-ci, fatigués d'une lutte dans laquelle la moitié des leurs avait succombé, se décidèrent à laisser les Français continuer la retraite , et regagnèrent le château de Brignais (i) , satisfaits de s'être débarrassés du seul homme qui pouvait les anéantir.

A l'issue de ce rude combat dans lequel les Français avaient été accablés et non vaincus , les bannerets firent halte au-delà du bourg de Saint-Genis; puis ils ramenèrent les débris de l'armée dans un tel ordre , qu'on n'osa pas inquiéter leur marche. Des écuyers portaient sur des boucliers Jacques de Bourbon et son fils, tous deux horriblement mutilés , mais respirant encore; ce funèbre cortège parvint aux barrières de Lyon^; les habitants de cette grande ville poussèrent des cris de désespoir en voyant le corps défiguré du comte de La Marche : ils lui prodiguèrent des ^oins inutiles; son fils expira quelques heures après son arrivée. Le lendemain, 2 avril 1662 (2),

(i) Le château de Briguais appartenait alors au chapitre de St- Just qui l'échangea le siècle suivant contre des biens plus rapproches de Lyon : les tours ont été rasées ; mais il reste eneore parmi la masse des bâtiments, des constructions intérieures, de style gigantesque eu usage dans le quatorzième : ce vaste domaine, qui embrasse le revers occidental de la montagne, se nomme actuellement La Roche et appartient à M. de La Chapelle, un des agronomes les plus éclairés des contrées qu'arrosent la Saône et le Rhône.

(a) Les auteurs de TArt de vérifier les^dates disent i36i : c'est une erreur évidente, car il existe des4ictes, des donations consenties et signées de Jacques de Bourbon, au mois de Juillet et de septembre i36i : cette erreur provient de ce que Pâques tombant au 28 mars, l'année 1862 n'était commencée que depuis six jours : au reste Frois- «ard et d'autres annalistes adoptent la dernière version.

JACQUES DE LA MARCHE. Sc)!

Jacques de Bourbon termina , à quaiante-liuit ans , une vie glorieuse, dont tous les instants furent employés à la défeoso des intérêts les plus sacrés ; le héros avait arrosé de son sang les champs de Crécy et de Poitiers , il reçut le coup mortel dans ceux de Briguais, en combattant vaillamment les ennemis de l'Etat : sa terrible épée ne fut jamais tirée que pour cette noble cause.

La ville de Lyon lui fit de magnifiques funérailles; des pleurs et des gémissements composèrent son oraison funèbre ; un même tombeau réunit le père et le fils dans l'église des Jacobins (i).

Il semblait que le malheur poursuivit alors tout ce qui portait le nom de Bourbon ; pendant que le comte de La Marche périssait avec son fils, en voulant arrêter les ravages des grandes compagnies , son neveu Louis II, fils de Pierre I^' , gémissait en Angleterre dans la plus injuste captivité ; sa sœur, reine de Chypre , périssait dans les flammes au siège de Famagouste, et sa nièce Blanche de Bourbon, reine de Castille» recevait à Xérès le poison préparé par les mains de son indigne époux , Pierre-lc-Cruel.

Jean , second fils du comte de La Marche , épousa rhéritière de la maison de Vendôme et fonda cette branche qui donna les Gondé et Henri IV, dont Jacques de Bourbon fut le huitième aieul.

(i)CeUe église, d'un style gothique très-pur, fui à moitié détruite en 1793; on acheva de la démolir en 1820 : son emplacement est occupé maintenant par Thôtel de la Préfecture.

Page 1