‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siécles (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Diigncsclin, nommé cbunélaWc, sauve le royaume d'une iiw^sion.

Henri de Transtamarre redoutait le départ de Duguésclin i il ïe siipplîa de rester encore en Espagne pour consolider Son ouvrage : Bertrand y consentit* Tolède^ et plusieurs autres villes qui tenaient encore le parti de don t^èdre I se soumirent ; mais la conquête de Soria ne fut pas auèsi aisée.Xe général français envoya danslaRioca un dprps de troupes aux ordres de son frère Guillaume et d'Alain de' Beautnônt: ces deux chefs occupèrent sans difficulté le plat pays ^ et bloquèrent Soria, capitale de cette province ; la ville se défendit vigoureusement i Guillaume Duguesclin, ayant voulu tenter l'escalade, fut tué sur les i^emparts. Informé de la mort de son frère, Bertrand accourut de Burgos, et prit des mesures qui annonçaient la fei'me résolution de ne se retirer que lorsque la place serait conquise* Les habitants, eSrayés de l'opiniâtreté des assiégeants, contraignirent le gouverneur, Diego de laRoncal, de capituler. Duguesclin,

a44 BERTRAND OUÇl'BSCUN.

pour reconnaitre les services rendus dans cette circonstance par Alain de Beaumont , lui donna la seigneurie d'Annevilte, ancien fief de Guillaume son frère, pour la posséder sa vie durant : les lettres de donation Aont du ro avril 1369 (fin de l'année). Bertrand resta deux mois à Soria, capitale du comté dont Henri l'avait doté l'année précédente. Il ne séjoaroa si long-temps dans la Rioca que pour soumettre la totalité de cette province, une des plus riches de la Castille. Galahorra et Osma tenaient encore: la première ouvrit ses portes au bout d'un mois; la seconde, située dans le même canton que Navarette, nécessita plusieurs assauts. Tandis que le héros rangeait toute la Castille sous la domination de don Henri, ce prince s'occupait de son cdlé à le récompenser dignement de ses services, sans oublier ses compagnons d'armes. Le nouveau roi ratifia , le 4 mai i36g, la concession du duché de Molina, faite l'année précédente en faveur de Du^aesclin , que les événements politiques avaient empêché ^'entrer en jouissance de ce riche apanage : il donna la seigneurie de Ribadeo à Le.Bègue de Villaines, qui épousa en même temps une fetifp^e de la maison de Gusman ; Olivier de Ma e

d'Agrîda, Eustache de La Houssaye 1 ;1

Campo, et Thibaut du Pont celle de ^ n

Henri paya également la rançon de L 1-

torien , qui gémissait en Angleterre d -

tivité, et le nomma chancelier de la qQurçnne,

Duguesclin vint joindre Henri dans Sèville ( mois de décembre 1370 ). Le surlendemain il reçut la visite du comte de Roquebertin, envoyé par le roi d'Aragon. Le monarque espagnol, regardant le vainqueur de Montiel comme l'arbitre des rois, le priait de l'aider k soumettre

(0 Mariana et Ferrera».

BERTRAND DUGCESCLm. 245

la Sardaigne, promettant de lui céder la moitié de cette conquête. Cette proposition aurait pu toucher un guerrier jaloux de se signaler à tout prix ; maiis les prétentions de TAragonais ne reposaient que sur des considérations dépourvues d^équité. 11 s'agissait de dépouiller de leur héritage deux jeunes orphelins : Duguesclin déclara énergiquement qu'il ne tremperait en aucune manière dans un complot aussi inique.

Voulant se venger de ces nobles refus , le roi d'Aragon investit sur-le-champ la ville de Molina , située près de ses frontières : Garcias de Vera , gouverneur de la place, capitula lâchement, et reçut garnison ara* gonaise. Duguesclin , indigné de se voir enlever son duché , porta ses plaintes à don Henri, quî, partageant son ressentiment, envoya sommer Pierre III de restituer Molina. Le roi répondit que ses droits sur cette principauté lui paraissaient plus légitimes que ceux duguerrier breton, mais qu'il l'abandonnerait volontiers si Bertrand consentait à le seconder dans son expédition de Sardaigne. Duguesclin repoussa cette nouvelle proposition, en annonçant qu'il allait faire un appel aux enfants de TArmorique , et cpi'aidé de ses compatriotes il saurait bien rentrer en possession de Molina. Henri, outré de la mauvaise foi de l'Aragonais , se préparait à soutenir Bertrand dans ses justes prétentions; tout repi^enait déjà en Castille un aspect belliqueux : on allait voir deux puissants souverains s'armer pour la querelle d'un simple chevalier. Des envoyés de Charles V arrivèrent sur ces entrefaites. : ce prince réclamait instamment les services de Duguesclin contre l'Angleterre , qui' n>enaçait derechef la monarchie française. On conçoit que toute considération disparut devant l'obligalion de secourir son roi : Bertiand abandonna la défense de ses propres intérêts , et au bout d&

246 BSnTRAND DUGOESCUN.

quelques jours il reprit le chemin des Pyréne'es, suivi de i,5oo vieux soldats. Avant de quitter Henri II , il eut soin de contracter , au nom de Charles V , une ligue offensive d'après laquelle le roi de CaatiUe s'engageait à fournir au roi de France le nombre de soldats que Ton réclamerait de lui : nous verrons dans la suite quel zèle le monarque espagnol mit à tenir ses engagements. Ainsi Duguesclin (i) sut non-seulement ménager .à son pays un fidèle allié , il emporta encore d'Espagne la gloire d'avoir placé sur le trône des Alphonse un prince qui devint le chef d'une des plus illusti^es dynasties de la chrétienté. Charles-Quint , né de la dernière héritière de Henri , se trouvait donc redevable d'une partie de sa puissance à la valeur d'un paladin français.

Bertrand repassa les monts vers le milieu de tijo ^ au moment oik la fortune des Valois courait risque de s'abîmer devant celle des Plantagenet : l'épée seule de Duguesclin paraissait capable de rétablir l'équilibre. Déjà la patrie était redevable à ce grand capitaine de la disparition des compagnies blanches ; service inappréciable , car le départ des malandrins permit à Charles V de cicatriser bien des plaies. Ce prince , dont le corps débile renfermait une âme forte 9 profita de ces deux années de calme pour i^parer les maux causés par le règne de son père ; ses sages mesures

(i) Ce. ne fut qu'en 1874 que le ro^ d'Aragon» forcé de conclure la paix, rendit, le 10 mai, le duché de Molina. Henri rentra en possession de cette seigneurie au nom de Bertrand , qui la Tendit au roi de Casiille, en 1378, pour la somme de i20>ooo flo' rins. Les Mérooirea sur Duguesclin et les auteurs des dififérentes Vies du héros breton ne parlent aucunement des démêlés de Bertrand avec le roi d'Aragon pour le duché de Molina. Nous avons puisé ces détails dans les historiens espagnols Orlis , Znrita > et surtout Ferreras, tome v, in«4% liv. vin.

BERTRAND DUGCESCLIN. ^47

redonnèrent de la vie au cammerce , dont les progrès forent arrêtés par les guerres d'Edouard ill : il encou-* ragea particulièrement la culture de la vigne , à laquelle aucun autre pays de l'Europe ne se livrait avec autant de succès. La France commençait à clianger de face. Charles V parvint en peu de temps à se composer un trésoi^ de plusieurs millions de livres. Heureux d'avoir inspiré à la nation une nouvelle confiance, d'avoir réveillé son ardeur martiale , amortie par des revers successifs , le monarque conçut le projet d'arrêter Taccroissement prodigieux de l'Angleterre : rempli de cette idée , il mit un empressement extrême à profiter d'une circons^ tance favorable qui se présentait, pour frapper des coups assurés.

Ija victoire de Navarette , célébrée dans Londres avec tant de pompe , fut le terme des prospérités d'Eidouard lil. Nous avons vu que le prince Noir avait enrôlé sous ses bannières la moitié de ces grandes compagnies dont Duguesclin venait de délivrer la France : ces troupes exigeaient beaucoup d'exactitude dans le paye* ment de leur solde ; aussi le prince de Galles , comme nous l'avons dit plus haut, fut-il obligé d'emprunter de fortes sommes pour subvenir aux premiers frais , ne doutant pas que le roi de Gastille, rétabli sur le trône par ses bons offices, ne s'empressât de le rembourser de ces avances ; mais Tindigne don Pèdre k' trompa de la manière la plus lâche : le jeune Edouard se vil forcé de recourir à des expédients fâcheux pour acquitter ses propres engagements. On mit un nouvel impôt sur les domaines seigneuriaux de la Guienne , de la Gascogne, sans se laisser an^éter par le souvenir des services que les nombreux vassaux de ces provinces avaient rendus à Edouard UK Â la première notification du décret relatif à l'impôt territorial, les barons déclarèrent énei-

248 BERTRAND DUGUBSCLIM.

giqaemcDt qu'ils s'opposeraient à la perception de cette taxe. Charles Y , attentif au moindre événement, dépêcha vers les seigneurs aquitains , réunis auprès de Blaye, des hommes dévoués qui firent naître dans cette assemblée Pidée de secouer le joug de TAngleterre : ces émissaires remplirent si bien les vues de leur maître , qtieles barons prirent la résolution hardie d'aller à Paris pour se plaindre au roi des vexations du prince Noir, en appelant au monarque français, seigneur suzerain de la Guienne» Cette députation se composait des comtes d*Armagnac , de Cominges , de Périgord et d'Albret : ce dernier passait pour le plus puissant feudataire de l'Aquitaine. Charles V accueillit les barons de la manière la plus distinguée : désirant gagner du temps , il ordonna que la cour des pairs examinât TaSaire* Dans cet intervalle le monarque ne négligea rien pour s'at« tacher le comte d'Albret ; il lui fit épouser Isabelle de Bourbon , sœur de la reine , ce qui flatta toute la Gascogne, et prépara les esprits au changement de domination que Charles Y méditait. D'un autre côté , l'union du comte d'Albret avec une fille de France causa beaucoup de chagrin au jeune Edouard , qui mit encore moins de ménagements dans sa conduite envers les leudes aquitains : ceux-ci , aigris au dernier degré , pressèrent la décision de Charles Y. Le suzerain avait affecté de ne mettre aucune précipitation dans l'examen de cette question ; il finit par citer le prince Noir devant la cour des pairs : une mesure aussi vigoureuse annonçait mieux que le gain d'une bataille la prépondérance qu'exerçait la maison de Yalois. Jean de Chapponel et Renaud Pelaud , le premier chambellan , et le second greffier de la cour des pairs, allèrent signifier dans Bordeaux cette sommation au vice-roi. Le vainqueur de Poitiers ne put en entendre la Icc-

BEUTRAND DUGCESCLirf. 249

ture sans émotioti : a Oui, j^irai à Paris, puisque j y suis mandé, dit-il en regardant les deux Français d'un air sévère , mais ce sera le bassinet en tête , et accompagné de 60,000 hommes. » Ces sortes de menaces s'exécutent rarement; le prince de Galles congédia les envoyés, en les traitant avec les égards dus à leur caractère d'am^ bassadeurs. Le lendemain il eut la faiblesse de changer de manière d'agir : on courut , par ses ordres , après eux , sous prétexte qu'ils avaient volé un cheval au maître d'une hôtellerie : subterfuge pitoyable et dénué de toute espèce de vraisemblance. On renferma Chapponel et Pelaud dans le château d'Agen. Cette violation du droit des gens parut aux yeux des barons aquitains une preuve de l'impossibilité de se réconcilier avec le prince Noir ; ils résolurent dès ce moment de recourir à la force des armes pour secouer un joug insupportable. A l'époque désignée , un soulèvement universel éclata en Guienne. Aymeri de Rochechouart, sire de Mortemart, donna le signal en s'emparant du château de Lusignan; il arracha de la grosse tour la bannière d'Angleterre, et la remplaça par l'étendard de France (r). Tandis que la Guienne, le Poitou , le Périgord et la Gascogne s'insurgeaient, le Ponthieu, ainsi que la portion de la Picardie cédée par le traité de Bretigny, chassait les garnisons anglaises, et rentrait sous la domination des Valois. Edouard III, accoutumé depuis vingt-cinq ans à commander d'une manière absolue dans la majeure partie de l'ancienne Gaule, regardait cette suprématie comme infaillible ; aussi crut-il pouvoir d'un seul mot arrêter l'insurrection, et réprimer l'audace des barons de l'Aquitaine. En conséquence, il répondit aux grands vassaux du Poitou et de la Guienne par une espèce de

(1) Histoire du Poitou, par Dumolard, tome ir.

25o BERTRAND DUGUBSCLIM.

manifeste dont les termes décelaient son dépit. Planta* genêt annonçait que le roi de France devait les obliger lui-même à se remettre sous l'obéissance du prince de Galles: a Je saurai bien l'y contraindre, » disait-il dans ce factum. Edouard III se faisait illusion.

Charles V vit paraître $an$ étonnement cet étrange manifeste , et le regarda comme-l'annonce d'un^ rupture prochaine. Dans cette persuasion, il voulut du moins se donner le plaisir de braver ses deux formidables ennemis. Dérogeant à l'usage d envoyer la déclaration de guerre par un chevalier à bannière, il en chargea un valet de ses écuries : cet homme arriva à Londres , et se présenta au palais du roi , s'annonçant comme porteur d'un message de Charles V. Edouard , étonné d abord de l'apparition d'un tel ambassadeur, sentit bientôt qu'on voulait lui faire insulte ; il y opposa la majesté d'un puissant monarque , et reçut l'envoyé sur son trône, entouré des principaux dignitaires de la couronne. Le palefrenier se prosterna, et lui remit la déclaration de guerre revêtue du grand sceau de France* Le roi d'Angleterre la prit de ses mains avec dignité : « Tu as bien rempli ta mission , dit-il au valet ; tu peux te retirer librement et sans crainte (i). » Le malheureux se croyait destiné à payer de sa tête un pareil outrage : il remercia le Ciel de pouvoir quitter Londres sain et sauf (a).

Edouard III , jugeant la France incapable de se relever des pertes successives qu'elle avait essuyées, ne s'était pas mis eu mesure de repousser une attaque fortuite. Ses généraux ne purent empêcher la réduction d'Âbbeville et de tout le PontUieu} mais l'étonnemen^

(i) Tous les historiens d'Angleterrcv (a) Froissard , livre i*^*", page aSi.

BERTRAND BUGiKSCUN. 25 I

(l'Edouard augoienta bien davaufage lorsqu'on lui apprit que le détroit de la Manche 3e couvrait de vaisseaux français. Cette (lotte ennemie, venue coibnie par enchantement, débarqua i5,ooo hommes qui se répandirent sur les côtes méridionales de l'Angleterre, dévastèrent le pays, surprirent Portsmouth, et le livrèrent aux flammes : c'était la sécpnde fois, depuis cinquante ans, que les Français brûlaient cette ville , une des plus opulentes du royaume (i)« Le prince Noir, qui annon*çait ^ prochaine arrivée à Paris avec 60,000 hommes , ne pouvait tenir la campagne ; la maladie de langueur , apportée d'Espagne , le consumait depuis deux ans. Les ducs d'Anjou et de Berri, unis aux sei<gneurs aquitains , volaient de succès en succès. Le vieux Edouard retrouva pour un moment cette activité qui l'avait rendu jadis si redoutable; il fit un appel à ses sujets, et la nation anglaise, de tout temps remarquable par son patriotisme 9 y répondit avec transport. Les classes féodales , le clergé, la bourgeoisie, rivalisèrent d'ardeur pour la défense de l'Etat. Le parlement vota les sommes demandées ; deux flottes considérables sortirent en peu de temps des chantiers : on les destinait à balayer le détroit de la Manche, et à porter deux armées sur le continent, l'une en Guienne , l'autre à Calais. Dans le même instant Eldouard III accordait la paix au roi d'Ecosse , et obtenait du duc de Bretagne l'entrée

(1) Nos rois avaient coulume d'envoyer chaque année aux principaux souverains de FEurope un présent de vin, prutenani de leurs domaines particuliers. Charles Y ne voulut pas s^écarXer de cette coutume , quoique la guerre fut déclarée : son échanson arriva à Londres presque en même temps que la flotte française brûlait Portsmouth^ et offrit le présent de son maître. Edouard le refusa sechetneni : « Je ne l'accepte point , et pour certaines raisons, u (Rymmer, Washingham.)

25^ BERTRAND ftUGtJESCLiN.

de ses ports, en exécution d'un traité secret. Au botrt de quelques mois Edouard se mit en état de porter la guerre au seii!i des possessions de son agresseur. Sachant que Charles Y venait de prononcer la confiscation de la Guienne , il reprit le vain titre de roi de France , abandonné depuis dix ans. Les dispositiotis rapides de TÂn^ gleterre prouvèrent h Charles V qu'il s'était trompé sur te compte d^Edouard et de sa nation : il avait cru l'un trop affaibli par l'âge ou par la mollesse, l'autre trop mécontente de son souverain pour consentir à venger ses injures. Il s'agissait donc de dissiper un orage qu'on avait provoqué trop imprudeiçrment : c'est alors que tous les vœux se tournèrent vers Duguesclin. La chrétienté retentissait du bruit de ses exploits; la renommée publiait la victoire de Montiel , en y mêlant le merveilleux. Charles Y, ne voyant que Bei^trand capable de le défendre dans un si pressant danger, lui dépêcha à différentes reprises des chevaliers pour hâter son retour. L^infatigable guerrier se mit en mesure d'obéir sur-le champ; mais tandis qu'il traversait l'Espagne, les événe^ ments se pressaient en deçà des Pyriénées.

Le duc de Lancastre , sorti de Calais suivi d'une armée nombreuse, dévasta la Picardie :1e duc de Bourgogne tenta inutilement de l'arrêter; on se regarda comme très-heureux de pouvoir fermer aux Anglais le chemin de Paris. En Guienne, le prince de Galles ayant essayé sans effet de ramener les esprits, trouvait moyen néanmoins de contenir les provinces soulevées. Le comte de Pembrok , Robert Kenolles et le brave Chandos le secondaient dignement. Maîtres des citadelles du Poitou, de la Saintonge, du Limousin , de l'Aunis, etc., les troupes britanniques parvinrent , autant parla force que par les menaces , à ramener les barons de la Guienne sous leurs bannières. Aymeri de Rochechoùart, sire de

BERTRAND PUGUESCLIM. a53

Mortemart, grand tenancier du Poitou, resta fidèle aux intérêts de la France, ainsi que le vieux Arnoul d'Ësçars, le plus puissant vassal du Limousin, le même que le pape Innocçnt VI, son compatriote (i), chargea en iSSg de faire bâtir les murs de la ville d'Avignon (2), tels qu'on les voit encore aujourd'hui.

Ces deux barons tenaient la campagne contre Chandos; unis à 2,000 Bretons commandés par Garenlouet , ils contraignirent le sénéchal du Poitou à chercher un refuge dans la capitale de cettç province. Celui-ci, ayant obtenu à ^on tourii^du prince de Galles deux divisions , chassa des positions les plus importantes le sire de Morternart ; mais il échoua devant Saint-Saviii » forteresse qui soutint victorieusement plusieurs assauts. Obligé de lever le siège , Chandos partagea son armée en deux colonnes , afin d'aller envelopper un gros (de troupes qui menaçait la vUle de Poitijers ; il prit de sa personne le chemin de Lussaç, accompagné des princi^ paux tenanciers poitevins, Louis d'Harcourt, Guichard de Langle ,. les sires de Pons , de Parthenay , Gcoffroi d'Argen ton, Bernard de Surville. Le& miliciens deç sires de Mortemart, de Perusse,et lesBretons de Garenlouet, occu* paient le pon.t de Lussac. Chandps ^e disposa à forcer le passage } mais le lieu n'étant pas favorable poqrcçnjibattre à cheval , il abandonna son coursier et s'avança hardiment suivi des siens , quoique sa longue robe de sé« néchal le gênât extrêmement. Ghandos se mit en devoir de gravir le pont , dont îa courbure était fortement prononcée , sçlon la structure dje cette :époque. Amvé au sommet, il s'embarrassa dans 3on manteau, et ne put

• (1) Innocent VI élah né à Mont, près Pompadour/dansla terre de Souveraine de Porapadoor, femme de cet Arnoul d'Ëscars. ' (a) Nouguier, Histoire de r£gUsQ d'iVvigaon.

a54 BERTRAND DOGUESCUtf.

s'empêcher de tomber. Aussitôt les Français coururent sur lui et Tentourèrent en dépit des arbalétriers gallois, que le défaut d'espace empêchait de se déployer ; toutefois la têle de leur colonne se battit avec acharnement pour reprendre Chandos. Durant cette lutte, le chevalier Jacques de Saint-Martin fit au sénéchal une blessure mortelle , en le frappant de son épéé entre l'œil gauche et le net. Les Anglais , voyant leur général couvert de sang , furent saisis d'elTroi , et mirent bas les armes. Garenlouët fit placer Chandos sur un braticard forùié de boucliers et de lances, et se liâta de battre en retraite vers Saint-Savin | emmenant ses prisonniers ; mais à peine ses compagnons eurent -ils quitté le pont pour déboucher dans la plaine , qu'ils se trouvèrent en présence d'un corps de troupes ennemies trois fois plus nombreux , commandé par Richard Ponchardon : ce dernier enveloppa les Français , au milieu desquels il aperçut du premier coup d'oeil Chandos expirant. Ce spectacle 'fit pousser à ses archers des cris de rage; ils manifestèrent vivement l'intention de venger la mort de ce chef îUusire. Carenlouët , étroitement oéroé , n'espérant pas échapper à un adversaire ausâi sUpéHeur, usa d'un expédient singulier pour sauver la vie dé ses compagnons d'armes : il se rendit avec tous les siens auK chevaliers et écuyers tombés depuis quelques instants en son pouvoir ; d'après les lois de la guerre , ces nouveaux prisonniers passaient sous la protection des premiers. En eflfet , les gens dû sénéchal qui avaient mis bas les armes au pont de Lussac, les reprirent pour défendre leurs vainqueurs contre le courroux de Pônchardon. Mais cet officier , sourd à leurs exhortations , rompant la faible barrière qu'on lui opposait , allait assouvir sa colère sur les Français , lorsqae Chandos , rouvrant la paupière, arrêta son bras. Le héros ennoblit ses derniers

BERTRAKD DUCtESCLlN. 255

moments par ce trait de grandeur d'âme : il expira le le lendemain 2 janvier 1870 (i).

Les lieutenants de Chandos se montrèrent d'autant plus sensibles à sa perte , qu'ils apprirent en même temps l'arrivée de Duguesclin : le chevalier breton , ayant enfin quitté l'Espagne , amenait 2,000 vieux soldats ; ce nombre grossissait , h chaque pas , de tous ceux qui avaient servi sous ses ordres. Quantité de nobles , dont l'ardeur paraissait engourdie , ne purent résister à l'ascendant du nom de Bertrand J ils abandonnèrent leurs manoirs, et accoururent se ranger autour de lui. Les ducs d'Anjou et de Berri , reculant de jour en jour devant le prince Noir , qui venait de rentrer en campagne , reçurent Duguesclin comme un envoyé du Ciel ; les hommes d'armes découragés reprirent de la confiance sous les bannières du vainqueur d^ Montiel: jamais révolution ne fut plus subite. En moins d'un mois les afiaires changèrent de face dans la'Guienne: les places fortes se soumettaient à la seule approche de Duguesclin ; le prince de Galles lui-même ne put résister au torrent , son étoile pâlissait devant celle du Breton. Craignaut de devenir prisonnier de celui dont naguère il tenait la destinée dans ses mains, Edouard sortît précipitamment d'Angoulême pour se réfugier (derrière les remparts d'une place forte; il vit enlever sous ses yeux Agen , Moissac, Aiguillon, sans pouvoir s'y opposer: le captai <la Buch , n'osant pas non plus affronter un pareil adversaire , se renferma dans Bergerac. Duguesclîtt , voyant les armes du duc d'Anjou dominer exclusivement daiis

(i) Notre siècle a été témoin d'an fait semblable : on sait xfàe 5,000 Français, prisonniers daiu la Vendée, furent nedevable» de 1^ vie au magnanime Boncbamp, qui expira en donnant Tordre de Us épargner. Les hommes généreux se relrouircnt les mêmes dans tous temps et dans tous pays.

a56 BERTRAND DUGUESCLIN.

la Gaienne , vola en Limousin , oà le duc de Benî ne se maintenait que très-difficilement , quoique secondé par l'élite de la chevalerie. Ce prince se consumait depuis deux mois devant Limoges ; la place ne jy t tenir contre les savantes dispositions de Bertrand , qui dirigeait lui-même les assauts avec une ardeur surprenante. L'évêque de Limoges seconda ses efforts; le prélat sut bannir Tirrésolution des bourgeois , qui finirent par se déclarer ouvertement en faveur de la France.

SatUfititd'un succès aussi brillant, Duguesclin quitta l'armée et gagna Paris , accompagné de dix chevaliers : son départ montra bientôt de quelle valeur pouvait être, la présence d'un homme tel que lui. Le prince de Galles I aigri par; des revers consécutifs, surmonta les douleurs de la maladie qui le minait ; il réunit ses divisions éparses, et en forma une armée devant laquelle tout plia .de nouveau. Le duc de Berri, privé de son habile auxiliaire, n'osa point affronter un rival aussi terri))le^ il abandonna Limoges , en y laissant une garnison assez considérable, et se retira en Guienne. Edouard envahit à son tour le Limousin , enleva les forteresses circonvoisines et vint mettre le siège devant la capitale de cette province , annonçant l'intention de traiter les habitants comme des parjures. Ses soldats se montraient fort disposés à servir sa colère : ils pratiquèrent une large brèche, au travers de laquelle le prince Noir passa , traîné sur un chariot , car il ne pouvait se tenir à cheval. On frémit en lisant dans les chroniques du Limousip les horreurs commises au sac de cette ville : les douleurs aiguës que ressentait le jeune Edouard le rendaient inhumain ; on aurait cru qu'il espérait les calmer en se baignant dans le sang. 11 donna d'une voix presque éteinte le signal du carnage : les gémissements d'une population tout entière ne purent l'émouvoir ; rien ne fut

BERTRAND OUOUBSCLIN. 267

épargne : ni les femmes , ni les eufants ne trouvèrent grâce devant lui. Le sire de Villemur, commandant la garnison française , défendit vigoureusement durant une heure entière l'entrée de la brèche : n'espérant aucun quartier d'un vainqueur impitoyable ^ il réunit loo chevaliers, s'adossa à un mur, déploya sa bannière, et se battit jusqu'à la nuit. Yillemur et les siens se firent massacrer, ayant vengé leur ruine sur des milliers d'ennemis.

La marche triomphale du prince Noir se poursuivit au travers de cadavres que l'incendie dévorait encore. Le modeste vainqueur de Maupertuis perdit en un seul jour l'éclat de ses vertus : les grands hommes vivent souvent trop long-temps pour leur gloire.

Tandis qu'Edouard entrait dans Limoges le fer et la flamme à la main, Duguesclin arrivait à Paris au milieu des lamentations de tout un peuple* La capitale s'encombrait de gens de la campagne qui fuyaient la fureur des insulaires , débarqués sous le commandement de KenoUes; ce général avait poussé son excursion jusque sous les murs de Paris ( mai 1870 ) : l'eifroi régnait au sein de la ville. Ce fut dans ce moment d'alarmes que l'on annonça la venu^ de Bertrand : à ce nom seul les craintes cessèrent; les habitants sortirent en foule pour contempler le héros, le sauveur de l'Etat : on se pressait sur son passage; son assurance, sa physionomie rayonnante de joie, le souvenir de ses hauts faits, inspiraient de la confiance aux plus timides ; les cloches de toutes les églises se. mirent en branle ; on cria même Noël ! Noël 1 usage pratiqué seulement en l'honneur des rois.

Duguesclin fartait un justaucorps gris, et un casque sans panaches ; un seul écuyer composait sa suite : il n'avait adopté cette espèce de déguisement que pour mieux tromper la vigilance des Anglais, qui manifestaient l'intention de l'enlever sur la route. Cet ajuste-

TOM. u. 17

a58 BERTRAND DCGCESCLIN.

ment si simple contribuait à le rendre encore plus extraordinaire aux yeux du peuple. Il parvint à l'hôtel Saint- Paul au travers d'une foule qui semblait soulever son cheval : Charles V se plaça au perron, environné des princes de sa famille, pour recevoir le duc de Molina, le faiseur de rois. Rentré dans la salle du conseil, le monarque lui déclara qu'il le choisissait pourcommander ses armées, et lui remît de ses propres mains l'épée de connétable (a octobre 1870) (i). Duguesclin ne se croyant pas digne d^occuper un poste si élevé, se défendit long-temps de Paccepter. « Messire Bertrand , dit Charles V, je n'agrée point votre refus ; je n'ai ni frère, ni neveu , ni comte , ni baron dans mon royaume, qui ne se fasse un honneur de vous obéir; celui qui ne s'en croirait pas honoré, et qui le ferait connaître , encourrait ma colère : ainsi , prenez sans crainte l'épée de connétable. — Je l'agrée, répondit le modeste Bertrand : mais Yotre*Grâce doit savoir que mon élévation me suscitera des jalousies; aussi je la supplie de m'accorder une autre faveur, c'est la promesse de ne point ajouter foi , avant de m'avoir entendu, aux rapports désavantageux qu'on pourrait vous adï*esser sur mon compte. » La situation des affaires imposait au nouveau connétable l'obligation d'user d'une célérité extrême , s'il voulait arrêter les progrès de l'invasion ; néanmoins Bertrand jugea convenable de ne rien précipiter : à ses yeux , le premier soin consistait à réunir les éléments capables de former une armée qui ne ressemblât point à une multitude d'hommes levés à la hâte. 11 fallait donc en premier lieu choisir ces éléments, et puis

(i) Moreau de Fienne était connétable, mais son âge avancé ne lui permettait pas d'exercer cette charge; il se sacrifia au bien public , se démit volontairement de cette haute dignité , désignant lui-même Duguesclin comme seul capable de sauver l'Etat.

BERTRAND DUGUKSCLIN. 25g

compléter Torganisation en rétablissant la discipline. Duguesclin s'empressa de remettre en honneur les préceptes des anciens preux, réservant des châtiments très-rigoureux aux délinquants. Lespeines portées par le connétable contre les chevaliers^ déloyaux , n'étaient ni corporelles ni pécuniaires^ mais ignominieuses, parce que la perte de rbonneur et de la considération passait alors pour, un dommage irréparable. Une des dispositions les plus singulières de ce code, que rapporte Alain Chartier, fut celleci : c( Cetui Bertrand laissa de son temps telle remontrance, en mémoire de discipline et de chevalerie dont nous parlons , que quiconque homme noble se forfaisoit reprochablement en son état^ on lui vendit ali mangier trancher la nappe devant soi. »

Bertrand organisa en lances^ eti eompdgnies alarmes, les écnyers et les gens de guerre rassemblés dans Paris ; au bout de quinze jours il forma une masse compacte de troupes, dont la majeure partie n'aurait pu certai-' nement tenir en rase campagne devant les Anglais , mais qui pouvait fort bien se défendre derrière des murs. Les principales dispos^itions du plan arrêté entre lui et le roi , prescrivaient de ne point attaquer Tennemi de front, et de se borner à l'écarter de la capitale en le harcelant sans cesse. Hais Robert KenoUes n*attendit pas la mise à exécution de ce projet ; car, ne pouvant plus subsister autour de Paris, craignant de compromettre sa réputation en se mesurant contre Duguesclin , il se retira par leMaine, laBeauce et rOrléanais : il établit son centre entre le Mans et Laval. De cette position l'armée expéditionnaire menaçait l'Anjou , la Normandie, et pouvait tirer soit delà Beauce on du Blaisois les vivres nécessaires à sa subsistance pendant l'hiver. KcnoUes ne devait concevoir aucune crainte de la part du duc de Bretagne, car Montfort agissait comme

36o BBRTRAND DUGOBSCLIN.

un allié de TAngleterre : d'une autre part, rien ne Tempéchait d'effectuer sa jonction avec l'armée de Guienne, si on l'obligeait à passer la Loire.

Nous avons déjà dit que Robert Kenolles , le plus célèbre général de l'Angleterre après le prince Noir et Chandos , se glorifiait en quelque sorte de son obscure extraction (i) : sa rapide fortune excitait l'envie. On lui adjoignit, dans cette circonstance, Grandson,Hue de Galverley,Hennequin, Thomelin, Follisset et Alain Boucbain, chefs d'aventuriers bretons et. gascons* Ces six capi«taines conduisaient des troupes d'une valeur éprouvée. Kenolles, voyant la saison trop avancée pour continuer la campagne , prit ses quartiers d'hiver en étendant dans le Haine, d'une manière inconsidérée, sa ligne primitive: ses principales dispositions étant arrêtées, il abandonna l'armée , laissant le commandement à Grandson , et alla dans la Guienne s'aboucher avec le prince de Galles, et régler en commun les opérations ultérieures.

Duguesclin , ne regardant pas suflSsant pour sa gloire d'avoir mis Paris sur un pied respectable de défense , annonça l'intention de chasser du royaume, avant même la fin de Tannée , les phalanges nouvellement débarquées sous la conduite de Robert Kenolles : les circonstances rendent quelquefois la présomption nécessaire* Charles, tout en applaudissant à son zèle, refusa néanmoins de seconder ses hardis projets : il ne voulut pas dégarnir de troupes la capitale, ni se séparer des quatre divisions organisées récemment par Bertrand dans l'Ile-de-France. Le connétable ne put obtenir que 3,000 hommes, la plupart, il est vrai, chevaliers, écuyers et varlets : on distinguait parmi les principaux trois maréchaux , le sire d'Andrehan , Louis de San-

(i) Kippis, Hist. du priuceNoir.

BERTRAND PUGOESCLIN. 26 1

celTe 9 Jean de Blainville ; puis Olivier de ÇUsson , les "deux Maufiy, Tamiral Jean de Vienne, les sire deRenneval , Oudart de Renli , Henri d'Estourmel , Eughes de Chastellux.

Bertrand , arrivé à Pontorson , usa de tous les expédients pour grossir son armée. La Bretagne, ainsi que la Normandie , fourmillait d'aventuriers qui dévoraient ces contrées : les émissaires d'Edouard traitaient avec leurs chefs pour les prendre à la solde de l'Angleterre, au moment oh Duguesclin parut à Pontorson. Aucun d'eux ne fit difficulté de donner la préférence au connétable, et de s'enrôler sous les bannières deFrance ; mais tous exigèrent des tivandes, et de plus l'assurance positive qu'on les payerait exactement durant l'expédition . Dugues^ clin n'avait point reçu d^argentdes mains du roi, dont les ressources se trouvaient épuisées : il donna en pre-« mier lieu les lingots apportés par lui de Castille , vendit ses joyaux , une partie de ses domaines , et même le& perles de sa femme , pour comjrféter la somme néce^ saire. Les capitaines , satisfaits au moyen de ces sacri-- (ices, convinrent de se trouver le mois suivant sous, les murs de Caen. Les bannerets, que l'intérêt seul ne guidait point , accoururent à Pontorson dans l'espoir d'acquérir de la gloire en marchant sous les ordres deleur illustre compatriote : les sires de Rohan, de RaitK^ de Laval, de Chateaubriand, de Porrohet , de Rockefoirt, de Penhouët, de Lanvaux, se montrèrent les plus ardents*.

Au moment de quitter ses quartiers de Normandie , Duguesclin , fort scrupuleux sur les usages de la chevalerie, renouvela celui de la confraternité d'armes, que les anciens preux contractaient en commençant quelque entreprise périlleuse : une estime réciproque formait la base de ces sortes d'associations; on y préludait par une cérémonie à la fois toucliante et guerrière. Dugues-^

2f)2 BERTRAND DCGUE9CLIN.

clin choisit pour frère d'armes Olivier de Cli^son , entré depuis peu au service de Charles Y. Ce feudataire, d'une huaieur altière et de manières rudes , rachetait ces défauts par une brillante valeur : il passait pour le plus puissant tenaneierde la Bretagne. Les deux frères d'armes promirent de défendre réciproquement let^r honneur, leur vie et leurs biens, de se prêter unc^ assistance mutuelle contre tous , excepté centre lé roi de France et le sire de Rohan (i). Ce pacte d'honneur étaht conclu , le connétable réunit auprès d« Vire ks divi^stotis de compagnies soldées et de nobles volontaires : ^effectif de cette armée ne présentait que i^t ,000 -hommes ; mais ces soldats , vieillis daris le métier des andes ^ se montraient tous ' animés de cet esprit aventureux si approprié aux circonstances difficiles oh l'on se trouvait. La saison pluvieuse , qui s'annonçait déjèi , paraissait , aux yeux du vulgaire , un obstacle insurmontable pour reprendre les opérations : personne ne doutait que Duguesclin n'attendit le retour du printemps.' Le connéta* ble agit de manière à confirmer cette opi^iion , et ses dispositions dénotaient Tîntention de demeurer dans ses quartiers, lesquels s'étendaient jusqu'à. Afortain. Les An- ,glais, d'abord alarmés par les mouvements qu'ils voyaient en Bretagne et en Normandie, reprirent alors confiance; toutefois Grandson, homme aussi présomptueux que rempli d'ambition , aurait désiré au contraire voir continuer les hostilités : il ^rûlai^ du désir de se signaler pendant que l'absence de Robert Kenolles le mettait à méflie d'exercer les fonctions de général en chef. Bien convaincu que le connétable éviterait toute espèce d'engagement , il voulut au moins se ménager la gloire de le défier au combat : en conséquence , un écuyer alla

(1) Voy*; Yiu do Clissoii , les détails de cède céréinoine.

BBaTRAND DC6UESGL1N. 263

de sa part présenter la bataille , en offrant de vider la querelle dans la plaine du Mans, à une époque asseft ra)^ prochée; mais àe défi étant une pure bravade, Grandson ne fit aocun préparatif pour paraître au lieu désigné* Ce message piqua singulièrement Duguesclin : « P«r Dieu l dit-il , ils me varront plus tôt qu'ils ne voudraient» »

En effet , cette provocation ne fit que hfiter Texéoution du prc^et conçu depuis long/^emps. Sek>û son habitude, le connétable fit un présent à l'envoyé, en disant qu'on épargnerait aux Anglais la tooitié du chemin» Ses écuyers, renchérissant sur lui, fêtèrent le héraut et le firent boire toute la nuit , de telle lorte qu'il lie put repartir le lendenaain : cet homme passa la journée à cuver le vin qu'il ftvâit pris la véiUe outre piesure. Si c'étâk an stratagème de la part de Doguesclin,*cBmme l'assure Eroissard^ a;u moins ne put -»• on pas le taxer de déloyauté , puisque- la violence ne s'en mâla point : quoi qu'il eil soit*, le général français en sitt pi'ofiter merveilleuBement* Tandis que* ses écuyers occupai^înt l^nvoyé anglais, il rassembla ses compagnies avec sa prôitiptiHude accoutumée, annonçant aux ofliciers la ferme résolution d'aller surprendre l'ennemi disééminé sur une ligne trop étendue , et de disperser ses divisions en les attaquant partiellement. Le ton d'assuf'ance que Bertrand n|it à développer son plan devant l'assemblée , la chaleur avec laquelle il en démontra les résultat»* certains , les enflamma tous. Sans plus attendre on abandonna les tentes , les bagages , les attirails de guerre , et Ton se mit en route malgré une grosse pluie à laquelle succédait par intervalle un vent impétueux* Les guer^riers d'alors, avons-^nous déjà dit, bravaient, sans reculer, la mort dan^les combats, mais ils redoutaient l'intempérie des saisons : Duguesclin avait besoin de

a64 BERTRAUfD BUGCBSCUH.

tout son ascendant pour les engager dans une pareille tentative.

L'armée , formée en colonne de marche y se composait de l'avant-garde , du corps de bataille , et de la réserve : celle-ci, commandée par le maréchal Andrehan , devait ramasser les soldats qui n'auraient pu suivre la course rapide de l'avant-garde , dont le connétable se réserva la direction : il eut soin de mettre en croupe des cavaliers , des archers et des arbalétriers. Ayant quitté Mortain au point du jour, il s'engagea dans la vallée de Domfront, atteignit le Maine, traversa la partie occidentide de cette {Xt)vince , et parvint en faco de l'ennemi après un trajet d'un:jour et uàe nuit. Il fallut surmonter des obstacles de divers genres : les routes , dégradées par les trombes d'eau , étaient impraticables ; d'épaisses ténèbres empéchfiieilt d'apercevoir les accidents de terrain : quan* tité de soldats égarés tombaient au fond des ravins ; d'autres, cherchant un chemin plus commode » perdaient la trace de la colonne ; les petites rivières qui viennent se jeter dans la Mayenne , augmentaient les difiicultés par leur débordement : aux torrents de pluie se mêlait une bise glaciale* Les chevaux se laissaient choir de lassitude; les hommes* se relevaient, et marchaient avec beaucoup de peine : Duguesclin soutenait leur courage en leur promettant de la gloire et de riches dépouilles ; mais sa voix devenait impuissante : les chevaliers, harassés , succombant sous le poids de leurs armures, ne pouvaient plus le suivre. Il comptait moins de 5oo hommes réunis autour de lui , en atteignant Pontvallain. Une lisière de bois le cachait aux yopx des Anglais : il en profita pour procurer quelques heures de repos à sa

BERTRAND DI}G17ESCI.m. 265

troupe , dont l'arrivée successive de ceux restes en arrière augmentait progressivement le nombre. Le soleil brillait sur l'horizon : la présence de cet astre bienfaisant influe autant sur les dispositions morales de rhomme que sur le reste de la nature ; cbacun oublia insensiblement ses fatigues. L'inaltérable sérénité de Duguesclin fit renaître la confiance : il montrait à ses soldats les Anglais dispersés dans la plaine , les uns endormis sous des cabanes éparses, les autres courant çà et là pour chercher des vivres, i pa^ qn seul ne se doutant du danger qui les menaçait tous; c'est ainsi qu^il avait surpris les Maures au milieu des champs de Montid : le souvenir de ce triomphe fn^ flamma d'enthousiasme les compagnons de Bertrand 9 dont la plupart avaient partagé les lauriers de. cette mémorable journée. Au bout de quelque tempe; . les bannerets et les chevaliers demandèrent à comba^re.; les simples soldats exprimèrent le même vœu : le çon* nétable, profitant de cet élan, fit plier les bannières » ordonna de couvrir les cuirasses, dont le lui^nt piqur vait le faire apercevoir trop tôt. H laissa 1^ chevauac dans le bois, sous une garde nombreuse 9 et sortit de la forêt à la tête de 49000 hônunes , tous à piçd coipmf lui. ^ . .

Grandson , n'ayant point vu revenir son écuyer, en conçut une sécurité encore plus entière : sa teute ^ établie sur le revers du coteau, dominait les quartiers; son pennon et ceux des principaux chefs flottaient devant l'entrée du camp ; ils servirent de point dé direction au eonnétable. Déjà il avait franchi la moitié de la plaine sans rencontrer aucun obstacle, sans qu'on le signalât même , car les Anglais ne le soupçonnaient pas si près d'eux: enfin quelques postes avancés répandirent lalarme ; mais Duguesclin , plus

a66 BEKTHAND BUOUBSGLIN.

prompt que l'éclair, fondit sur les soldats ëpai^ , culbuta les premières divisions qui voulaient se former, et envahit le camp de Grandson. Celui-ci, homme de cœur, s'était mis promptement sur la défensive ; q^oiqtie pria au dépourvu, il sut réunir assee de monde pour résister • au premier choc. H fit planter 'SUT un tertre l'étendard d'Angleterre, écartelé des lis finançais; puid de ce point ses trompettes sonnèrent le ralliement.' Les: gfens de Grantlson, tous vieux gaer*riers > ne se laissai eut point intimider par cette sur*pWse t- ils crurent d'abord que l'alarUie était produite par ^rirrtiption d'un gros d'audacieux partisans ; mais les c^ls t^épétés'de Dugueêelin et de CUiêon leur apprirent bientôt que l'élite dé$ troupes de France se trouvait en face d-en^. Les^ Anglais Accoururent de tous c6té& pour se ranger autour de la bannière royale : le connétable ne leur laissa pas le loisir de l'atteindre; ayant l^asâé'sur le corps des premières divisions» il joignit enfin là tente de Grànddon, et arracha lui-même du tertre Fétendàrd d'Angleterre : les vaillants soldata ffEdouard III se firent écraser pour le. défendre. Bien ne pouvait résister à la furie de Bertrand ; il étonnait Penhemi, aussi bien que les siens y^dx la rapidité de ses coups : néanmoins l'avantage obtenu à son début, en ' pdtt^t le désordre dans les quartiers , ne lui assurait point encore un succès complet. Grandson venait de s'arracher de la mêlée afin d'accélérer la marche des divisions les plus étoignées; il revint à leur tète en bataille serrée, tandis 'que I>avià Hollo-^ graVe, Cressonval 'et Ilennequin arrivârient par une direction opposée. Environné d'une multitude d'assaillants , le coniictable ne vit que la gloire de vaincre un plus grand nombre d'adversaires; il resserra le front de sa ligne, se plaça au centre, et livra un nouveau.

BEIITBAND DUGUflSCtm. 267

combat au milieu du camp; les deux Mauny , ]« sire de Renneval , ALain dq Beaumout , Penhouët , le secondèrent dignement y et soutinrent l'ardeur des $oldats : tous se battirent en désespéré^, des monceaux de cadavres s'élevaient devant eux ; mais celte bravoure Uéroique se lassait en^n- de lutter contre des flots d'agresseurs qui se 'renouvelaient; saps interruption. Le feu venait d'être mis aux tentes; j'inçendj^ , dont la flamme s'élevait au-dessus de la tête des combattants , rendait la position des Français plqs critique* Duguesclin parcourait comme un lion ceitte scèn^e de^. cat'nage » ne cessant de crier aux sianç.;* ce. Cour^gç.» m^$ enfants 1 ces gars vont être déconfits^oai Sur, c^s enti'cffisiites sur*^ vint le maréchal Andrehan^icondi^isâiEitrarFière)- gardé ^t. ^c^nom^reux tr%in^dsi; il, çfàtvsi d^mh bciis* au montent où les deu?( premiers ^covps w isortakolti, iet fijt )iaUe à son tour^ afiu que ^sfçs ^i^ns. pussent goûter quelque r^pps. .Ayai?t la facilité ^e jug^F de- Ipin *ous }e^ mou vemontSj, le maréchal vit lacQoiir-ir' -les peitotoils épais des Apglais f , cj^aignant . que DiiguQscjiio ac: ; fut maasacré avec l^s siens si Top différait d'allmvàtfion secours 4) il résolut de prendra part ài^l'^çtipn; sâots.plcis attendre' : ses soldats, animés, du même, esprit yisèm-* ^l^rept; retrouver de nouydles fçrces; ijs ae .pitécir pîtèrçnt Ixors de ]sl forêt , «t cqlhutèr^ptJtl.QÙogfrarV'^ ainsi que les a,oao bommes qw vQulaîeoat: 1^ «avi-êtor^ L'ennemi, contraint dq p4UPtagçr,.$p{|ç8bFte pcpu^.pai^ à cette diversion inattendue:, rajei^tit $0n Q^ttaquP contre Dùguesclin : cedernier profita der.c^t injs;t4«^ de relâche pour resserrer sça rriPgS^. que. la.: mprt de quantité de braves avait fort éclaircis.. Cependant , ne voulant pas laisser refroidir l'ardeur ide3 §iens, Bertrand ne tarda pas de reprendre l'ofieosivp ^^ çri de M^nt-Jaie sainl^Danh! et $e précipita sur |(i ;(Uy,i^

368 BRRTRAltD DUGUESCLIIV.

sion que Grandson avait laissée devant le camp afîn de bloquer les Français pendant qu'il allait de sa personne recevoir le maréchal Andrehan. La ligne anglaise fut rompue , et Grandson lui-même , pris en queue par Bertrand , se vit entouré de toutes parts.

Le maréchal de Blainville et Famiral de Vienne , restés dans la forêt avec les chevaux des bannerets , ne pouvant retenir leurs troupes, s'étaient vus obligés de les conduire au combat, suivis par les* valets euxmêmes , qui abandonnèrent les bagages pour courir à l'ennemi. Cette troisième colonne vint assaillir les Anglais par le flanc droit : dès ce moment TaSaire parut décidée. Grandson , ne pouvant se dissimuler que son imprévoyance était la seule cause de ce désastre, se jeta an fort de la mêlée pour jr trouver une mort giorieiMe : armé d'une hache d'acier, il abattit sûr son passage quantité de soldats , et perça jusqu'à Du-* gttesclin ; prenant alors son arme à deux mains , il s'élance pour en frapper le Breton : celui-ci a vu le mouvement ; il se baisse , et le coup tombe h terre. Entraîné par la rapidité de sa course , Grandson chancelle; Bertrand le saisit au corps, le renverse, et lai appuie sa dague sur la gorge pour le forcer à demander quartier. Mais Clisson s'est aperçu du péril de son frère d'armes ; il se précipite de ce côté : sa terrible hache va trancher la tête de Grandson à demi-couché , lorsque Duguesclin pare l'atteinte avec son gantelet , en criant : a Respectez-le , il est moti prisonnier. » Ainsi deux fois , dans l'espace d'un instant, le capitaine anglais dut la vie à la générosité de son vainqueur. La prise de Grandson ne fit point cesser le combat sur tous les points, llennequin , Guiffart et Thomelin intervinrent suivis de troupes fraîches : ils surent rallier une partie des fuyards, et cxé*

BERTRAND DCGUfiSCUM. 369

cutèreat leur retraite en boa ordre , afin de sauver ces débris. Le connétable ne leur laissa pas la faculté de réaliser ce projet : il marcha contre eux de front, tandis que le maréchal de Blainville et le sire de Rohan s'étendaient sur les deux ailes pour les tourner. L'engagement recommença ; on opposa à Bertrand une résistance opiniâtre : Hennequin , GuiSart et Thomelin retardaient par leur bravoure personnelle la défaite totale de leurs gens, et prolongèrent l'action pendant la journée entière ; on les mit enfin hors de combat. Ce succès prodigieux et un butin immense firent oublier aux Français les pertes qu'eux-mêmes avaient éprouvées*

La victoire de Pontvallain n'était encore que le prélude de résultats plus importants; on venait de battre 10,000 Anglais, il en restait ao,ooo autres, mais disséminés sur une vaste étendue, occupant la ligne du Loir et de la Loire : ils manquaient d'ailleurs de direction , puisque KenoUes » leur commandant en chef , |se trouvait éloigné du théâtre de la guerre, et que Grandson déplorait dans les fers son incurie. Le. connétable appréciant leur position , et connaissant trop bien le prix du temps , résolut de ne pas laisser à ses adversaires le loisir de se reconnaître. Il passa un jour entier au milieu des tentes embrasées : le lendemain, ayant rassemblé son armée, il lui annonça qu'elle allait essuyer de nouvelles fatigues , courir de nouveaux dangers , mais s'illustrer aussi par de nouveaux exploits. Les Français ne faisaient point ordinairement la gueri:e d'une manière, aussi pénible ; néanmoins , électrisés par un chef qui possédait leur confiance, ils consentirent sans difficulté à continuer la campagne. Les blessés furent laissés dans Pontvallain , et l'on se mit sur les traces de Tennemi.

ajO BERTRAND DDGCBSGLIN.

Le petit nombre d'Anglais échappés au dernier combat avaient répanda l'alarme au milieu des quartiers établis auprès du Mans ; le connétable arriva le même jour que ces fuyards , dispersa deux faibles divisions de KenoUes, et entra en triomphe dans la capitale du Maine, o{i|Ses troupes se reposèrent une semaine entière : il employa ce court espace de temps à préparer les moyens de terminer l'expédition par un coup d'éclat*

Les relation^ des historiens de Cet âge , quoique trèsconfuses ) démontrent que Tintentidn première de KenoUes fut évidemment, en étendant sa ligne sur une base si démesurée , de menacer Paris , et en même temps de s'unir au prince Noir sur les frontières de la Guienncr Le jeune Edouard se àerait assurément opposé à ce qu'on laissât les troupes britanniques disséminées dans un rayon aussi vaste , s'il eût ima- ^^ giné qu'on pût l'attaquer au milieu de Thiver. Duguesclin trompa les calculs du vainqueur de Navarette et ceux des généraux les plus expérimentés de l'époque, en commençant une campagne dont les annales de la guerre n'oifraient point d'exemple.

Les débris des troupes battues à Pontvatlain et sous les murs du Mans se retirèrent sur la Loire , et joignirent celles de Cressonval, second lieutenant de Robert KenoUes. Ce capitaine venait d'établir son quartier dans Sainte -Maure , forteresse qui défendait le passage du fleuve. Le connétable , résolu d'enlever ce boulevard renommé , quitta le Mans ,• travei'sa la partie méridionale delà province, et, au bout de trois jours de marche au milieu des neiges, il apparut dans* le voisinage de Sainle-Maure. Selon son habitude , Duguesclin tenta la voie des négociations pour se rendre maître de la place. 11 envoya

-rW

un sauf- conduit et un trompette à Gressanval ^ en le priant de s'aboncher avec lui. Le goaverneur , ancien chef de malandrins y ne fit aucnne difficulté de venir trouver Bertrand dans son camp. «Capitaine^ lui dit le connétable en montrant les compagnies rangées autour de ses bannières , je n^nse que vous n'aurez pas la prétention de défendre long -temps Sainte-Maure contre tant de braves gens; je vous ac-. corde des conditions honorables , si vous capitulez à Tinstant même. » Cressonval répondit d'un . ton de hauteur : c< On m'a confié la garde de cette forteresse, je la défendrai tant que je vivrai, ou je m^en-^ tendrai sous ses ruines. » Duguesdin, v^.aot ses exhortations inutiles , changea de langage : « Par»âaint Yve&I s'écria- 1- il en fronçant ses gros sourcils ,\je vous rends responsable du sang qui va couler ; je jure de vous faire pendre aux créneaux de Sainte-* Maure, si vous soutenes le siège pendant deux jdl^rs. ix Cette menace produisit une cerdain^ sensation sur Cressonval ; il objecta que la reddition de la place ne dépendait pas de lui seul ; que 3es officiers , et les habitants eux-noémes , s'y opposeraient. Le gouverneur finit par demander une semaine, afin de préparer les termes de sa capitulation: Berti^and y consentit , sans bouger néanmoins de ses lignes» Le capitaine , rentré dans Saint&*Maure , ne perdit pas un seul ins-* tant pour sauver la garnison. Ses dispositions terminées, il mit le feu à la forteresse^ et se rdiira par la route de Bressuire, quelques heures après son- en* tretien avec le connétable. Duguesclm , averti de ce qui se passait , leva ses quartiers en écumant de colère ; il courut sur les traces de l'arrière-garde des Anglais , la joignit auprès de Moncontour, et la tailla en pièces* La tête de .la colonne de Cressonval atteignait en même

temps Bressuire, ville cédëe à Edouard parle traite de Bretigny : ce ne fat pas sans difficulté que les habitants leur en ouvrirent les portes. A peine les premiers détachements avaient-ils franchi les barrières , que le beffroi signala l'approche des Français , dont les étendards couleur de feo^se détachaient d'une manière éclatante au milieu d'ime plaine couverte de neige. Les magistrats, saisis d'épouvante, craignant de voir entrer dans la ville les soldats de Duguesclin péle-méle avec les Anglais , ordonnèrent de lever les ponts-levis: Gressonval demeura hors des murs , ainsi que la majeure partie de sa division. Son courage ne Tabandonna cependant pas : ses gens jetèrent le butin dont ils étaiei# chargés et se rangèrent devant les fossés, attendant de pied de fei*me qu'on vint les attaquer. Nonobstant leur résolution valeureuse , le combat cessa bientôt : les uns furent culbutés dans les fossés, les autres demandèrent quartier et l'obtinrent. 11 s'éleva en cette circonstance , entre les capitaines des compagnies soldées et les troupes seigneuriales , une altercation sérieuse relativement au partage des prisonniers : les bannerets disaient que les bandes, faisant payer très - cher leurs services, ne devaient aucunement participer au gain des rançons; les capitaines soutenaient le contraire : les derniers , voulant trancher la question , se jetèrent sur les prisonniers et les massacrèrent. Duguesclin fit un rempart de son corps à ces malheureux, mais il eut la douleur de n'en sauver qu'un petit nombre* En voyant ce spectacle du haut de leurs remparts , les habitants de Bressuire poussèrent des cris de terreur : ils voulaient capituler sans délai, pour éviter un pareil sort; mais le gouverneur, indigné de la tuerie de ses compatriotes, déclara qu'il périrait plutôt que de subir les lois de vainqueurs aussi féroces. Sommé par Duguesclin, lecapi*^

BERTRAND DUGU£SCLIN. 273

laine annonça que si on lui envoyait un second héraut, il le ferait acot^ocher aux créneaux. Le connétable n'était pas accoutumé à ces sortes de réponses : il fit le serment de ne pas manger gras avant d'avoir pris la place d'assaut. Un jeune écuyer, nommé Jean Dubois , fit nn autre serment, celui de planter le soir même l'étendard de Duguesclin sur la tour de Bressuire ; et , n'écoutant que l'ardeur de son âge, il courut se placer seul avec son gonfanon au bord du fossé, bravant ainsi les Anglais, qui faisaient pleuvoir sur lui une grêle de traits. Le connétable disposa trois attaques; il se réserva la plus périlleuse , confia la seconde à Clisson , et la troisième au maréchal d'Andrehan : ces tentatives échourent simultanément} oamanquait d'échelles pour atteindre le sommet des murailles , et l'ennemi , certain de ne pas obtenir de quartier, se défendait en désespéré. Le maréchal Andrehan monta lui-même aux bastions, et fut culbuté dans les fossés ; il s'élança une seconde fois à l'escalade, resta maître de la muraille, et s'y maintint , quoique criblé de blessures. Le connétable, non moins maltraité, eut son casque brisé, et reçut sur le crâne plusieurs atteintes graves, qui le forcèrent à se retirer du combat; il ne tarda pas de revenir couvert d'une armure plus^ solide et enflammé d'une ardeur d'autant plus vive, qu'il voyait sa réputation compromise si l'on échouait devant ces remparts : « Allons, mes enfants, il faut aller souper dans Bressuire , s'écria-t-il ; ces gars tiennent votre pitance. »

Le sire de Carenlouët dirigeait une troupe d'archers armés de crocs, à laide desquels ils arrachaient les créneaux : l'habileté consistait à mettre dans ce mouvement un ensemble parfait; on conçoit que la réunion de cent hommes tirant tous ensemble, devait produire une forte secousse. Carenlouët employa à cette opéra- TOM. n. 18

374 BERTRAND DCGUESCLIN.

tion beaucoup de bras , et occasionna un ébranlement tel , qu'un pan tout entier de muraille fut entratné par les crampons : les sires de Beaumont, de Ventadour, et l'amiral de Vienne, se précipitèrent vers cette brèche et Toccupèrent; les Français pénétrèrent dans la ville comme un torrent : la nuit allait paraître ^ mais les der* niers rayons du jour virent encore flotter sur les murailles l'étendard de Duguesclin. Le jeune Dubois n'eut pas l'bonneur de le planter , ainsi qu'il en avait fait le serment ; la mort arrêta ses pas en avant de la première enceinte* Cinq mille Anglais périrent à l'assaut de Bressuire : le combat de Pontvallain et Tescarmouche de Sainte^lfaure leur en avaient coûté g,ooo, tant morts que prisonniers, ou mis hors d'état de servir. Ces deux échecs consécutifs, essuyés sur le point central de la ligne établie par KenoUes, laissaient les autres points isolés et sans appui. Ce général accourut de Bordeaux en apprenant ces désastres; ayant recueilli les faibles débris de la division de Cresson val, il forma un camp sous Parthenay, dans l'espoir de rallier les détachements laissés près d'Orléans et de Blois. De son côté Duguesclin , craignant de voir toutes les forces du prince de (jalles se réunir contre lui , battit en retraite vers Saumur, place très*peuplée et capable d'une bonne défense; il y fit procéder aux funérailles du maréchal Andrehan , son vieux compagnon d'armes , mort de ses blessures (i). Le lendemain de cette cérémonie, le connétable publia un ordre du jour pour annoncer aux troupes qu'elles n'avaient point encore atteint le terme de leurs travaux. En effet , d'après son com-

(i) La famille Andrt;Lan (irait son [nom d'un fief situé dans le Boulonnais : le maréchal mourut octogénaire , sans laisser de postérité mâle.

mandement, le maréchal de Blainville alla dans le Berri , afin d'empêcher la jonction que Robert KenoUes tentait d'opérer avec les Anglais de cette province ; Olivier de Glisson marcha sm^Bressuire, pour observer les mouvements que l'ennemi ferait en Poitou ; Bertrand resta dans Saumur, se tenant prêt à voler au secours de celui de ses deux lieutenants qui serait le plus menacé.

Le plan conçu par Bertrand reçut son entière exécution. Le maréchal de Blainville battit en détail les Anglais répandus dans l'Orléanais et dans la Touraine : la fatigue, la misère et les embûches des paysans, consommèrent la perte de ceux qui échappèrent au fer de ses soldats. Robert Kenolles , désespéré de tous ces revers, voyant que les 5,ooo Anglais réunis sous ses ordres ne montraient aucune énergie, voulut au moins les rendre à sa patrie. En conséquence , il prit les mesures nécessaires pour les embarquer sur la flotte qui croisait devant les côtes du Poitou et de la Bretagne ; il les devança aux Sables-d'Olonne : mais Clisson , posté pour déjouer les démarches des Anglais, courut sur leurs traces à travers les marais du Poitou, et détruisit la division des 5,000 archers avant qu'ils eussent rejoint leur général. Au premier biiiit de cette défaite qui anéantissait son dernier espoir, Robert Kenolles ne chercha plus qu'à échapper aux poursuites de Clisson , qui voulait couronner ses succès par une si belle capture : il sortit à la hâte du Poitou, V et alla cacher son désespoir au fond du château de Derval, situé au milieu des possessions particulières du duc de Bretagne.

L'année 1370 durait encore, et la campagne était achevée: cette armée anglaise , qui avait fait trembler la capitale de la France , brûlé ses faubourgs, envahi cinq provinces, disparut au bout de trois mois sans qu'il en restât vestige. On dut ces immenses résultats uniquement au

276 BERTRAND DCGUESCLIN.

courage, aux talents, à la volonté ferme de Duguesclin. Le connétable allait quitter Saumur pour gagner Pai*is, lorsque don Lopez Ayala, le même qui assista à la bataille de Navarette , vint le trouver , et lui remit de la part du roi de Gastille, son maître, une somme considérable en espèces : elle formait le prix de la renonciation de Bertrand au titre de duc de Molina. Duguesclin fit distribuer sur-le*champ cet argent à son armée , afin de la dédommager des fatigues éprouvées dans une guerre d'un genre tout nouveau pour elle. La semaine suivante il licencia les compagnies soldées, et se rendit auprès du roi , accompagné des barons et chevaliers qui venaient de vaincre sous ses ordres. Pari^ lui fit une réception magnifique; Charles Y, fier d'avoir deviné un grand homme dans un simple châtelain , le combla de caresses. Le monarque saisit avec empressement une heureuse occasion, qui ne tarda pas de se présenter, pour donner au guerrier une preuve éclatante de son estime.

La reine Jeanne de Bourbon mit au monde, le 3 mars 1371 , un second fils qui fut le duc d'Orléans, époux delà belle Yalentine de Milan, assassiné en 1407. Suivant Tusage, le prince nouveau- né eut deux parrains : Louis, comte d'Etampes , cousin du roi , fut désigné le premier; on choisit Duguesclin en qualité de second. A la fin de la cérémonie , le héros breton mit l'épëe de connétable dans les mains de l'enfant, en lui disant : (( Monseigneur , je mets cette épée en votre main , et prie Dieu qu'il vous donne ou tel, ou si bon cœur, que vous soyez' encore aussi preux et aussi bon chevalier comme fut oncquesroi de France qui portât épée (i). »

(0 Mcsnardi Mémoires sur Duguesclin.

BERTRAND DUGUESGLIN. 277

-'«•-■'" ff '

Page 1