‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siécles (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

CSampagne de iSSa.. — Glisson bat les Flamands à Rosebec.

La sëvéritë inflexible de Glisson servit merveilleusement à faire rentrer dans les bornes du devoir les hommes d'armes et les ëcuyers qui venaient de rompre les liens de la discipline. Tranquilles sur ce point, les gens sages du conseil crurent couper court aux désordres, enfantés déjà par la mésintelligence des oncles du roi , en avançant l'époque de l'émancipation de Charles YI : le duc d'Anjou ne put s'y opposer. Un motif semblable lit décider qu'on procéderait sans délai au sacre du roi. L'approche d'une cérémonie auguste , regardée ordinairement comme le prélude d'un avenir prospère, semblait alarmer les esprits au lieu de les calmer. Le connétable, ayant pris le petit nombre de soldats rassemblés dans Paris, s'assura delà route de Reims, que des partis armés interceptaient audacieuseitient, et mena le monarque jusqu'au lieu de sa consécration: c'est ainsi que saint Louis, menacé par des rebelles, arriva à Reims sous la

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protection d'un autre connétable, Mathieu de Montmorency. On étala dans cette cérémonie toute la pompe dont ce siècle était susceptible: Olivier, le baron le plus opulent du royaume, se fit remarquer par son faste. Selon l'usage, un festin d'apparat suivit la cérémonie du sacre : le roi était assis au banquet avec les princes de sa famille; Clisson lui servi t. les plats, armé de pied en cap, et monté sur un haut destrier. La capitale célébra l'heureux événement du sacre par des réjouissances. La chevalerie composa des tournois : Clisson s'abstint de rompre des lances , ce qui prouverait que les grands officiers de la couronne commençaient à sentir qu'ils pouvaient compromettre la dignité de leur caractère en livrant leur personne aux hasards d'un combat simulé , où souvent l'adresse triomphait du courage.

Clisson, exerçant la charge de connétable, la première de l'Etat, aurait pu chercher à gagner l'afTectioii du duc d'Anjou, afin de parcourir sans obstacle la vaste carrière ouverte à son ambition; telle ne fut pas sa ce»* duite : il s'unit étroitement à Louis de Bourbon et à Enguerand de Cpuci, les sages de l'époque, pour arrêter « les oncles paternels du roi dans leurs funestes écarts. Grâce aux efforts de ce noble triumvirat, le royaume y quoique agité dans l'intérieur, prit'aux.yeux de l'Europe une attitude si respectable, que Montfort, désespérant de se soutenir dans le duché sans l'agrément de la France, ' rompit les liens qui l'unissaient aux Plantagenet, et demanda comme une faveur dé cdhclure utie paix définitive : il vint à Paris et rendit hommage au roi, le 27 sep- . tembre i38i. Ce prince saisit un^ occasion aussi favorable pour obtenir quelque arrangement de Clisson, dont l'animosité lui paraissait encore plus redoutable depuis que ce vassal exerçait la plus haute charge de l'Etat. ' Celte alliance, ou plutôt cette réconciliation, se con—

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somma par an traité authentique signé le lo juillet i38i : le connétable jura d'être bon , vrai et loyal allié de Montfort y contre tous, excepté le roi de France; le duc, de son côté, jura d'être hon^ loyal seigneur^ et allié bienveillant de Clisson.

Le connétable continua à déployer une énergie soutenue , et redoubla de soins pour rallier autour du trône les vrais amis de la patrie, afin de la garantir des dangers auxquels l'exposait la coupable incurie des trois régents qui présidaient à ses destinées. Le jeune souverain manifestait dans ses jeux une ardeur martiale. Charles Y, peu de temps avant sa mort, le mit à une épreuve digne d'un roi de France. Ayant fait placer devant son fils un riche diadème à côté d'un casque sans panache et sans ornement , il lui permit de choisir entre ces deux présents : le jeune homme se précipita sur le casque ; il voulut que désormais une armure complète fût suspendue aux colonnes de son lit : chaque matin c'était le premier objet qui frappait ses regards. On conçoit que, devenu roi, il dut distinguer principalement celui qui succédait à la gloire et à la dignité de Duguesclin. La guerre vint offrir à Olivier les moyens de justifier l'espèce d'admiration que Charles Yl professait pour son expérience dans l'art militaire»

Les Flamands, toujours féroces etindomptaUes, auraient eu besoin d*être régis par un prince appliqué, ferme et vigilant. Louis III de Mâle ne brillait par aurcune de ces qualités; prodigue , livré à ses plaisirs , il ne mettait aucune mesure dans la levée des impôts : il s'ensuivit des contestations fort orageuses entre le comte et ses sujets ; elles amenèrent une insurrection , qui éclata à l'instigation de la classe du tiers-état, bien plus nombreuse et bien plu^ riche que celle de la noblesse. Les troupes du souverain ne purent tenir contre les^

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rebelles , et lui-même se vit poursuivi avec acharne-* ment. Un jour le danger le contraignit de se jeter dans la chaumière d'une pauvre femme demeurant au bout d'un des faubourgs de Gand ! et Me connaissez-vous ? loi demanda-t-il tout éperdu. — Oui, seigneur, répondit-elle; j*ai plusieurs fois demandé l'aumône à la porte de votre palais. » Cette femme le cacha dans le lit de ses enfants. (Meyer.)

Louis de Mâle , vassal de Charles VI , et beau-père du duc de Bourgogne, devait naturellement chercher un refuge en France, et y trouver des défenseurs. Les Flamands sommèrent le roi en termes ridicules d'expulser de ses terres le fugitif, menaçant le monarque de leur colère, en cas de refus. La guerre fut donc décidée, on s'y prépara de part et d'autre. Glisson présida à toutes les dispositions; il possédait cet esprit d'ordre et de détail si rare à cette époque , et que l'on aurait pa croire incompatible avec son caractère bouillante De leur côté, les Belges prirent les mesures les plus convenables pour résister aux armes de la France : ils montraient une résolution courageuse , accompagnée néanmoins d'une jactance qui dégénérait parfois eu démence.

Au moment de l'insurrection , les Flamands choisirent pour chef Piètre Dubois : celui-ci , ne pouvant supporter seul un si pesant fardeau , désigna à ses concitoyens Philippe Artevelle comme capable de le se^ conder danë ses fonctions. On élut en tumulte Philippe Artevelle, fils de celui que les Gantois avaient massacré en i34!i ; il prit le titre de régent de Flandres* La fin tragique de son père ne Je rendit pas plus sage x on remarquait en lui moins de courage que d'audace, l'instinct lui tenait lieu de talents. Il réussit à capter la faveur des basses classes , et devint en peu de temps si puissant, que Piètre Dubois crut devoir lui céder le pas, sans

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chercher à faire naître une rivalité dont les suites pouvaient devenir fatales à la cause commune. Ce Piètre Dubois I trèsH^iche marchand de laitte , était un homme de sang, qui, tout en défendant les droits du peuple » pensait qu'on ne pouvait le conduire que par la terreur : « SoyeE fier et cruel , disait-il saûs cesse à Artevelle , les Flamands veulent être menés ainsi : on ne doit tenir compte de la vie des hommes , ni en avoir plus de pitié que des aloaettes qu'on prend dans la saison pour les manger« » (Froissard.) Ce Louis de Mâle , contre lequel la Flandres se soulevait , n'avait jamais manifesté de pareils sentiments à Tégard de ses sujets. Artevelle se montra docile à ces leçons : te premier acte de son autorité fut d'ordonner le massacre de douze vieillardsqu'on lui signala pour avoir diri^gé le rassemUement populaire au milieu duquel Jacques Artevelle fut mis en> pièces. Philippe organisa la Flandres en confédérations subdivisées par profession. Chaque ville dut fournir un contingent proportionné à sa population et à ses ma*nu factures : c'était le système féodal appliqué à une autre classe de gens» La chevalerie, ayant abandonné se» domaiaes, formaituncorps de troupes assez respectable, et se tenait sar les frontières afin de ^voriser l'entrée des. soldats de Charles VL

En France Clisson achevait l'organisation des forces^ destinées à poursuivre cette expédition : une masse con-^ sidérable de léodaux composait le corps principal. Leconnétable ayant ramassé tous les aventuriers, restes des compagnies licenciées , les rq)laça sous le joug de la discipline , et sut les y retenir : avant lui Duguesclia y était parvenu , par le respect et l'affection qu'il ins* pirait à ces hommes farouches^ Olivier y parvint en déployant envers eux une inHexible sévérité*

Les légions seigneuriales accourues de toutes les pc»-

Sq^ OLIVIER DE CLISS09.

vinces se réunirent, sous les murs de Paris, anx troupes soldées : le jeune monarque annonça l'intention de mar« cher à la tête de l'armée, voulant, disait-il, prendre de Clisson les premières leçons de la guerre. En Teilu des prérogatives de sa charge , Olivier devait exercer le commandement suprême; il le céda au duc de Bourgogne, qui paraissait le lui envier : Iç connétable se réserva néanmoins la conduite des opérations ; il s'adjoignit des hommes capables de le seconder , Enguerand de Couci, Louis de Bourbon, les maréchaux de Sancerre et de Blainville.

Le dix-huitième jour d'août i38a, Charles VI alla prendre k Saint-Denis l'oriflamme, qu'il remit ensuite à Pierre de Yilliers, qui dans un âge fort avancé avait conservé tout le feu de la jeunesse. Clisson envoya d'abord quelques divisions qui se jetèrent dans Oudenarde, défendu contre les insurgés par la chevalerie de l'Artois : on distinguait , parmi ces bannerets , les sires de Wàvrin , de Tilly, de Rebecque , de Bryas, de Sainte-Aldegonde, d'AwerouIt, d'AUevaigne, de Waroquier, deCoupigny, de Tramecourt , du Bos,'Nedonchel, de Croï, de Salperwick, de Cantdeu, etc. Le gros de l'armée se mit en route le i5 du mois de septembre i38a.

Les Français , divisa en trois corps , atteignirent les frontières vers la fin d'octobre. Le connétable employa quinze jours à établir sa ligne d'opérations : il prit la ville de Lens pour point central ; le roi et la réserve se portèrent sur cette place le lo novembre i389. Au bout de quelques jours de repos l'armée se rapprocha de Lille , où devaient se concentrer les milices du Hainaut et les partisans de Louis de Mâle. Une pluie continuelle dégradait les chemins : le (rajet de Lens à Lille offrit de graves difficultés , on marchait dans la terre

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délayée ; une brise glaciale succédait à Teau qui tombait par torrents. Le jeune Charles VI supporta du plus grand sang-froid cette rude épreuve de la guerre 9 grâce à Glisson , qui soutenait sa résolution autant par son exemple que par ses discours. Les barons, au contraire, murmuraient hautement de ce que l'on exposait à de seniblables fatigues un roi âgé de quinze ans; mais Charles VI écoutait les mâles exhortations d'Olivier bien mieux que les plaintes intéressées des courtisans : ce Oil, oil , leur disait-il , qui oncques rien n'entreprint , rien « n'acheva (i). » Enfin on arriva aux portes de Lille; l'armée traversa cette ville sans s'y arrêter, et allacam* per à Pabbaye des Marquettes , près la Deule , rivière dont le débordement avait retardé la marche des troupes. Le roi trouva réunies sous les murs de cette cité les milices delà Picardie, du Hainaut et du comté de Flandres |>Ciîsson organisa ces diverses levées en divi- .sions , et leur donna pour commandant quelque feuda* taire de haut lignage : outre les duca d'Orléans, de Bourgogne, de Berri, de Valois^ de La Marche, de Bourbon , on voyait au premier rang le prince de Salm , le comte d'Albret , Jean de Hongrie , f lorent de JBollande , Gaston de Castille , don Juan de Portugal » enfin Charles, duc de Lorraine, qui dans sa jeunesse combattit à Poitiers auprès du roi Jean. L'empressement que ces princes étrangers mettaient à partager les dangers de cette campagne d'hiver,. attestait que les preux de la chrétienté ne cessaient de regarder la France. comme une école de tactique et de vaillance.

Le conseil du roi mit en délibération s'il fallait commencer par forcer les passages de la Lys : on àavait quQ ceux de Comines et de Warneston étaient défendus par

(i) Froissard, liv. II.

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de nombreases phalanges. Enguerand de Couci proposa d'abandonner ia Lys , de se diriger par an moavemeni de flanc versToumay, d'y sauter TEscaut, et d'entrer par ce point dans le cœur du pays. Olivier combattit cette opinion en disant qu'il semblait plus sage de franchir la Lys et de marcher ensuite sur Ypres ^ Bruges et Gand , les principaux foyers de Tinsurrection*

Le connétable partagea Tarmée expéditionnaire en trois corps bien distincts , qui devaient s'échelonner et se réunir dans le cas où les Belges opposeraient des obsta*cles trop sérieux aux efforts des premières divisions. Si Ton en croit les détails donnés par le moine de Saint- Denis ) contemporain de Charles YI , et bien pbis véri*dique que Froissard , le troisième corps fut chargé de garder les bagages , les malades et les chevaux de toute l'armée : il ae formait de aoo hommes d'armes et de s^ooa archers ou varlets; on voyait à sa tète I%c0mte d'Artois , les sires d'Harcourt ^ de ChâttUon , de Saint-Pol , et Miles Dormans ^ évéque de Beau vais et chancelier de France^ Tout propriétaire de fief devait le service militaire , aucune profession n'en dispensait. Le corps du centre , au milieu duquel marchaient Charles YI et le duc de Bourgogne , regardé comme gén&'alissime j se composait de 5,000 hommes d'armes (ao^ooo soldats), 4fOOO arbalétriers communaux , et 6,000 Génois. Depuis Phi-^ lippe-le-Bel la France tenait à sa solde quelques bandea de ces Italiens* Ceux-ci étaient encore commandés par l'atné de la maison de Grimaldi , si fertile en guerriersvaleureux.

L'avant - garde , formée de l'élite de la chevalerie , suivait les ordres d'Enguerand de Couci, à qui on donna pour lieutenants le maréchal de Sancerre , les sires de Rohan , de Saimpi , d'Albret , d'Âci , Raoul de Renneval , de Saint-Just , Arthur de Hesdin , Bourdes , Lon-

OLIVIER DB CLlSSOn. SqS

gueville, de Sully, de Lestouet, Olivier Duguesclin , frère de Bertrand , La Trémouille , Maurice de Trésiguidi. L'avaot^garde se faisait précéder du sire de Rambure, qui ouvrait les chemins avec 1,000 travailleurs. Le premier corps était spécialement chargé d'emporter le pas de Gomines; le connétable voulut raccompagner,, jaloux de diriger une opération qui devait décider du sort de la campagne*

Les Français s'ébranlèrent une seconde fois, le 3 novembre i38a« L'arrière^gàrde fit halte au -^ delà de l'abbaye des Marquettes ; les deux premiers corps s'avancèrent en se déployant dans la plaine du Qoesnoy : celui du roi s*y arrêta. Clisson, à la tête de l'avant^gardef poursuivant sa route , joignit la rive droite de la Ly^^ et la remonta jusqu'à Gomines : le pont était rompu» et le passage défendu par 9,000 hommes , que commandait Piètre Dubois. On apercevait sur la rive opposée ce dief , la hache à la main ; il provoquait les Français par de grossières injures. Quoique le pont fût coupé^ le canxié« table tenta cependant dépasser soit sur les^ébris des ar-» ches, soit à travers la chaussée brisée : il s'y élança up des premiers, afin de donner l'exemple aux siens ) mais une grêle de traits abattit tous ceux qui l'accompagnaient* Jugeant le passage impraticable sur ce point, il dépêcha le sire de Bourdes au duc de Bourgogne pour l'exhorter à ne pas se porter en avant , attendu que des obstacles matériels l'empêchaient d'avancer; ((D'où vient cette rivière P demanda le connétable aux gens du pays qui l'entouraient. — De Lisbourg , lai répondit-on. — Puisqu'eUe a un commencement , nous la passerons bien. » 11 voulait dire qu'en remontant vers sa source on finirait par rencontrer un gué, puisque le nombre des affluents diminuerait graduellement. Ceci est tout simple : cependant les historiens modernes ont interprété d'une

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toute autre manière les paroles de Qisson, rapportées par Froissard.

Olivier resta de sa personne en face de Comines, déterminé à rebâtir le pont à quelque prix que ce fût ; il détacha les sires de Saimpi , de Rohan , de Malestroit , de Roye, de Belleperche, avec i,5oo hommes ^ en les chargeant de sonder la rivière au-dessus de lui jusqu'à Pembouchure de la Deule.

Saimpi et les autres explorateurs se trouvèrent en moins d^une heure hors de vue de Clisson et des Flamands de Gomines, qui observaient soigneusement les démarches des Français. Leurs recherches furent sans résultat ; les eaux , très-hautes dans ce moment , couvraient les gués; enfin ils revenaient tristement an eamp, lorsque quelques barques s'ofirirent à leurs regards^Ayanl remonté la Deule depuis Lille , elles étaient entrées dans la Lys : ces barques portaient les bagages de l'armée. Saimpi , frappé d'une heureuse inspiration , les arrête , et imagine de les réunir pour établir un pont de ba* teaux : le banneret se jette dans une de ces barques j assez fragile , y plante son pennon , et atteint la rive opposée, en compagnie de neuf chevaliers ou éeuyers ^ il attache ensuite de fortes cordes aux arbres qui bordaient la grève, et renvoie Tesquif. Les autres chevaliers ont vu que Saimpi avait franchi la rivière r ils se précipitent sur leurs barques pour aller le rejoindre ; mais ces frêles moyens de transport , surchargés par la foule de ces bouillants guerriers, menacent de s'engloutir avec eux : le secours des cordes devient indispensable. Grâce à cet auxiliaire , on maintient les embarcations en travers de la rivière , sans crainte qu'elles soient em* portées par le courant. Enfin , au bout de deux heures de travail, Saimpi et les siens ont tous passé la Lys avant la nuit.

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Le connétable, instruit vaguement de ce qui se pratiquait sur la rivière , à une lieue de lui , envoya le sire de Rieuxpour s'assurer du fait. Le banneret, joyeux de remplir un pareil message , part comme un trait, suivi de quarante chevaliers; il arrive au moment où les derniers Bretons allaient toucher le bord opposé : oubliant sa mission , il abandonne son cheval à ses écuyers, prend une barque , et rejoint ses compagnons d'armes. Le sage Louis de Sancerre avait d'abord voulu empêcher Saimpi de se hasarder dans une pareille entreprise; mais, l'y voyant engagé , il crut que l'honneur lui faisait une loi de partager le danger. Ce baron se mit dans un batelet qui pouvait contenir à peine trois personnes , et franchit la Lys avec les sires de Renneval et de Hangest. Cependant la violence du courant finit par désunir les barques et en entraîna la majeure partie , de sorte que tous ces imprudents chevaliers se trouvaient étrangement compromis; car, séparés de l'armée, ils ne pouvaient en recevoir aucun secours, et les Flamands de Piètre Dubois ne devaient point tarder de les apercevoir.

Glisson , informé de l'événement, jugea Saimpi et les autres chevaliers perdus sans retour : afin de retarder leur ruine et d'inquiéter les Flamands , il fit entrer dans l'eau les archers génois , en leur prescrivant d'exécuter sans interruption des décharges de traits; lui-même s'avança , à la tête des travailleurs , sur les débris du pont , afin de le rétablir. Cette manœuvre réussit : les Flamands, ainsi occupés de front, ne se doutaient point de ce qui se passait sur leur flanc ; mais la terreur d'Olivier augmenta bien davantage lorsqu'on lui montra les audacieux Français , qui s'avançaient bannières déployées le long de la rivière, pour aller attaquer les Belges postés àComines, et six fois plus nombreux. Le connétable accusait Sancerre et lui-même de la ruine de ces vaillants

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hommes , qui marchaient à une perte certaine : c'était l'élite de son armée, a Ah ! Rohan , ah ! Saîmpi , ah ! Laval , ah I Rochefort , s'écriait - il en courant sur le rivage , je ne vous reverrai plus! »

Les ennemis , aussi étonnés que le connétable , restèrent pétrifiés à cet aspect. Piètre Dubois fut d'avis d'attendre les Français ; son camp s*étendait sur le revers d'un coteau : le chef des Flamands craignait , en abandonnant ses quartiers pour aller au-devant de Saimpi , de laisser à Clisson la faculté de franchir le passage du côté du pont , et de le prendre en queue pendant que les autres bannerets l'attaqueraient de front. La nuit le surprit dans cette perplexité : on garda de part et d'autre ses positions respectives. Les Français de Sancerre , comprenant la grandeur du danger qui les menaçait , restèrent dans les marais , debout , le casque en tête et l'arme au poing, sous une pluie continuelle. Saimpi et quatre de ses écuyers quittèrent seuls leurs rangs, pour tâcher d'observer au milieu des ténèbres les mouvements de l'ennemi. Pendant cette nuit si terrible , Clisson , n'ayant qu'une seule pensée , celle /de sauver les bannerets si malheureusement engagés, redoubla de soins afin d*exciter le zèle des travailleurs découragés , et fit des efforts inimaginables dans le but d'établir une espèce de chaussée au moyen des débris du pont , rassemblés péniblement. De son côté. Piètre Dubois et ses lieutenants décidèrent d'aller fondre sur les Français , bien avant le jour, afin de les accabler sans leur donner le temps de se reconnaître. Les chefs flamands avaient appelé au conseil une espèce de devineresse , nommée Marie Gertrude , amazone ignoble , mais qui n'était pas dépourvue d'énergie. Gertrude promit de paralyser les bras des Français au moyen de ses maléfices , et de leur ôter la faculté de se servir de

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leurs* armes : elle s'oQrit de marcher à la tête des assaillants. Les Flamands , sous la conduite de cette femme ^ se mirent en route. Le vigilant Saimpi , qui s'était coulé le long de la Lys, les entendit s'avancer; il revint avertir les autres chevaliers. Outre Saimpi et le maréchal de Sancerre , on distinguait parmi eux les sires de Rohan , de Montmorency , de Rieux , de Halestroit , de Laval , de Longueville, Olivier Duguesclin, de Ghambord, de Bellièvre, Desban*es, Renaud de Thouars, Pousanges, Rochechouart , Gauthier du Parc , Angest, Beaumanoir, Ghâteaumorand, Robert de Damas, de Saint- Priest , Robert de Chalus , Gaucher de Passac : ces six derniers faisaient partie de l'hôtel du duc de Bourbon.

Ces Français résolurent de former un épais bataillon, faisant face de tous côtés, en se rapprochant le plus possible de la rivière, de manière que le flanc droit ne pût être tourné: ils se servaient d'une arme terrible, adoptée depuis dix ans ; c'était une épée beaucoup plus forte que les anciennes, aussi effilée , et d'une trempe supérieure : on les nommait communément fer de Bor^ deaux (i), parce qu'elles se fabriquaient dans cette ville; les chevaliers la maniaient avec une adresse surprenante, et en usaient pour frapper l'ennemi aux endroits les plus sensibles du corps.

Les Flamands, au nombre de 7,000, précédés de Marie Gertrude portant la bannière de saint Georges , patron des tisserands , volaient à une victoire , suivant eux infaillible. Ils trouvèrent les Français plus tôt que leurs chefs n'avaient cru les rencontrer; ils cherchèrent d'abord à les entourer, mais les ténèbres épaisses qui couvraient l'horizon rendaient impraticable l'exécution de ce dessein : on les reçut si vigoureusement^ que quan-

(ï) Froissard , liv. 11.

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tité des leurs restèrent sur place de ce premier choc : la devineresse fut tuée , en dépit de ses maléfices. Piètre Dubois, percé de plusieurs coups d'épée, tomba évanoui entre les bras de ses varlets, qui l'enlevèrent trèsdifficilement. Cet échec rebuta les Flamands : ils reculèrent quelques pas pour se former de nouveau en pha* lange serrée. Louis de Sancerre ne leur en donna pas le temps ; il se porta brusquement en avant : les Français deviennent à leur tour assaillants; ils poussent à la fois les cris de cent bannières^ et d'une force telle que le connétable les entend distinctement de l'autre rive : l'obscurité profonde qui enveloppait la scène l'empêchait de distinguer ce qui se passait , mais les cris lui apprirent que l'on en était venu aux mains. Clisson, regardant ces bruyantes clameurs comme le signal de la défaite des siens, dit à ceux qui l'entouraient : ce Adressons au Ciel nos prières, puisque des obstacles invincibles nous empêchent de secourir nos malheureux amis. )> Cependant , contre son attente , Louis de Sancerre et Saimpi battaient leurs adversaires. Les chemises de mailles que portaient les Flamands ne les garantissaient point des coups de la redoutable épée des Français : l'alternative de vaincre ou de mourir, Tespoir d'un beau triomphe, avaient doublé la force des chevaliers. Les Flamands , épouvantés de se voir attaquer par des hommes qu'ils ne doutaient point d'accabler sans peine, hésitent , reculent au milieu des gémissements de leurs gens: les Français les suivent dans ce mouvement rétro- ^ grade, sans se désunir. Enfin la première clarté du jour leur montre non-seulement les avantages qu'ils avaient remportés en deçà de la rivière , mais encore ceux que Clisson venait de s'assurer au pont de Comines. Le connétable, ne pouvant supporter la pensée d'être réduit à n'offrir que des vœux stériles à ses braves conipa-

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gnons d'armes , avait donné une troisième fois le signal de l'attaque du pont, en permettant à chacun de tenter le passage de la rivière , même à la nage , si on le jugeait praticable; une partie de l'avant-garde adopta ce moyen, et atteignit l'autre bord. Olivier sauta sur les ruines des arches, et s'y maintint; ses soldats entraînèrent des poutres à force de bras, et les lancèrent au travers. Clisson, ayant surmonté tous les obstacles, parvint à la rive opposée au milieu d'une grêle de traits ; il fit entendre à son tour le cri de sa bannière , auquel répondit le victorieux Sancerre; il envahit enfin Comines et tailla en pièces les Flamands , qui voulaient y mettre le feu : c'est sur les cadavres des ennemis qu'il opéra sa jonction avec Saimpi, dont les soldats allaient expirer de fatigue et de faim après le glorieux combat qu'ils venaient de livrer contre la troupe de Piètre Dubois.

Clisson envoya plusieurs écuyers annoncer au duc de Bourgogne que le pas de Comines avait été forcé : le corps du roi se mit en mouvement , laissa derrière lui les malades ainsi que les bagages, et franchit à son tour la Lys» L'armée française réunie s'avança vers Ypres sur plusieurs colonnes; une extrême avant-garde, commandée par le sire de Sainte-Croix , éclairait la marche en explorant les défilés. Les habitants d'Ypres essayèrent de se défendre; mais, effrayés de la résolution que Ton mettait à les forcer , ils ouvrirent leurs portes. Le roi prit gite dans la ville : l'armée s'établit une lieue audelà , sur l'embranchement des trois routes de Gourtray , deGand et de Bruges. Le connétable se borna, pour le moment, à cette démonstration préliminaire.

Cependant les Gantois , étonnés de la marche des Français, que le débordement des rivières et l'intempérie des saisons n'arrêtaient point, mandèrent à Philippe Artevelle de lever le siège d*Oudenarde, et de se hâter TOM. H. 26

de couvrir lear ville. Artevelle obéit ; ayant laissé une division ponr continuer le blocus, il se dirigea vers Gand» suivi de a5,ooo hcmimes, en longeant Tespace de terrain resserré entre TEscaut et la Lys. On sait qu'à la fin de l'automne les oiseaux de proie changent de parages pour échapper aux rigueurs de l'hiver. Le matia qu'Artevelle leva ses quartiers , une nuée de corbeaux vint du côté d'Oudenarde, et se mit à voltiger sur la tète des Belges : les assises qui garnissaient les remparts regardèrent ceci comme un prodige , et crièrent à leurs ennemis : a Allez, allez chercher la mort, vous servirez de pâture aux corbeaux : les voyez- vous ? ils vous conduisent oii vous devez trouver le trépas (i). » Artevelle, réuni dans la capitale de la Flandres aux chefs de la i^volte, forma un plan de campagne pour résister aux Français : lui et ses collègues en arrêtèrent les dispositions avec toute la légèreté et la présomption d'hommes aveuglés par la passion et étrangers au métier des armes, lis ne doutaient point de conquérir la France entière , et déjà s'en partageaient les provinces, comme l'empereur Othon fit la veille de la bataille de Bouvines. Le début fut d'envoyer Jacques Hennequin défier le roi de France en termes grossiers ; mais l'objet principal d^' cette mission était d*examiner la position de l'ennemi. Artevelle tira de la seule ville de Gand 10,000 soldats ; au moyen de ce contingent, il forma une masse de 5 0,000 hommes, qu'on devait conduire au-devant des Français; il attendait pour s'ébranler le retour d'Hennequin : celui-ci arriva au bout de trois jours; il ne cacha point au conseil que l'ordre le plus parfait régnait dans l'armée de Charles VI, que les généraux et les soldats lui avaient paru résignés à supporter patiemment les rigueurs de la

(1) Flandria Gallicaaa, liv. m.

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saison pour mener l'entreprise à une heureuse fin. Ce rapport surprit Philippe Artevelle : son assurance disparut h Taspect d'un danger qu'on avait brave hautement, parce qu'il semblait encore très^éloigné* Artevelle essaya même de communiquer ses craintes aux Gantois en leur montrant, dans un discours fort éloquent, la grandeur du péril auquel ils s'exposaient : cet homme finit cette singulière harangue par annoncer qu'il partait à l'instant même pour aller presser la venue des ia,ooo hommes , promis par les villes d'Anvers e^ de Malines ; mais les Gantois s'opposèrent à sa sortie. Voyant qu'il ne pouvait échapper, Artevelle rappela toute sa résolution , et fit succéder une nouvelle jactance à ce mouvement passager de pusillanimité. Piètre Dubois, que les revers n'abattaient point , s'était jeté dans Bruges après le combat de Gomines. Enfin l'armée flamande sortit de Gand, et se dirigea sur Courtray, fi:anchit la Lys dans cette ville, descendit la rivière jusqu'à Harlebec et prit position sur un plateau , défendu de tous côtés par des bouquets de bois et par des ravins profonds. De ce lieu redoutable Artevelle pouvait observer ses adversaires, et s'élancer pour leur couper la route de Gand. Le connétable, instruit du mouvement décisif opéré par Ie3 Belges , sortis de leur capitale , se hâta de lever le camp de devant Ypres, et se porta à leur rencontre en traversant la plaine de Rollen ; il vint concentrer ses forces en avant de Rosebec , en face de l'ennemi. En adoptant pour guide le récit de Froissard , on pourrait confondre le Rosebec qui donna son nom à la sanglante bataille, avec un autre village appelé de même, situe à deux lieues d'Ypres, sur la route de Rollen : le Rosebec dont il s'agit se ti ouve à six lieues d'Ypres , à dix lieues sud de Gand, à une de la Lys, et à égale distance de Deinse et de Harlebec. Le mercredi , 26 novembre 1882,

4o4 OLIVIER DE CLISSON.

Olivier de Clisson , accompagné de Tamiral Jean de Vienne et da sénéchal de Langres , généraux expérimentés, alla reconnaître les Belges, à la faveur d'un épais brouillard ; il s'approcha fort près de leurs retranchements, et put juger de la contenance de ce ramas de soldats improvisés : le connétable et ses deux lieutenants caracolèrent long-temps devant eux dans la plaine ; enfin une grêle de traits le contraignit à se retirer : Olivier revint au camp, w Chier sire, dit-il au roi en l'abordant, nous venons de voir les Flamands ; les varlets seuls de Tarmée les battroient, » (Froissard, liv. a. )

Comme on lavait prévu , les Flamands n'abandonnèrent pas leur excellente position ; il fut décidé qu'on tenterait le lendemain de les y forcer : en conséquence, on fit les premières dispositions du combat. Un conseil , auquel assistèrent les principaux barons, fut tenu en présence du roi: on convint de placer le jeune monarque au centre de la grande bataille, composée de 12,000 féodaux; le prince seul devait rester à cheval ; huit preux de haut lignage se chargèrent de garder le roi, et de tenir la bride de son destrier : on voulait que Charles VI présidât à l'action, sans être exposé néanmoins à tomber enti'e les mains des Flamands ; chacun savait trop bien ce qu'avait coûté la prise du roi Jean. Ces huit chevaliers furent Raoul de Renneval , Le Bègue de Villaines , le sire de Pommiers, Enguerand de Hesdin, le vicomte d'Acy, Gui de Baveux, Nicolas de Pennet, Guillaume de Bourdes. Pierre de Villiers, portant l'oriflamme, devait marcher en avant du prince, assisté de Robert de Bayeux, de Maurice de Saucour, de Gui de jTrésiguidi et du sire de Hangest.

Le conseil se sépara dès qu'il fit nuit : chaque banneret se retira dans sa tente. Charles VI retint auprès de lui Clisson : « Feu monseigneur mon père , dit-il ,

OLIVIBR DE GLISSON. 4^S

VOUS aimoit sur tout autre et se fioit en vous ; et pour Tamour et grande confiance qu'il avoit en vous, je voudrois bien vous avoir demain delez moi ( derrière moi), en ma compagnie, et vous prie de vous démettre pour ce jour-là de l'office de connétable , le cédez à un autre pour que vous restiez delez moi. » Voilà les propres paroles que Froissard et l'anonyme de St-Denis prêtent à Charles VI j comment doit-on les interpréter ? faut-il les regarder comme une preuve de la confiance que le jeune roi avait en Clisson, ou bien doiton regarder ce discours comme étant dicté par le duc de Bourgogne , qui , jaloux d'Olivier, voulait le réduiie à un rôle nul, afin de réserver à lui seul Thonneur de la journée? La réponse du connétable nous confirmerait dans cette opinion : « Chier sire , dès le commencement de la campagne , l'armée est accoutumée de se voir conduite par moi; que dirait-elle si Ton ne me voyait plus à mon office dans un beau jour de bataille ? je suis certain qu'il en arriverait mal à vos affaires. » Le roi et ses oncles approuvèrent ces motifs : Clisson demeura libre de continuer ses fonctions de connétable ; Charles VI le congédia en lui disant : ce Au nom de Dieu et de saint Denis , faites votre office; je ne vous en veux plus parler. »

Les Flamands avaient vu écouler la journée sans combattre; ils en éprouvaient un vif regret : rien ne leur commandait de prévenir un ennemi égal en force, bien mieux armé et surtout plus habile. A défaut d'expérience militaire , les Flamands se laissaient guider par rinstinct; on voyait régner parmi eux un ordre gro^ tesque, mais régulier; ils étaient divisés par professions., par villes, et revêtus des habits aflTectés à chaque métier; leurs diverses sections avaient pris pour étendards les. bannières de plusieurs saints , les uns patrons des tis-

4o6 OLIVIER DE CLISSOM.

•erands, les autres des vanniers, des marchands de poisson , etc. , etc. Les barons et les gens de souche féodale , ayant seul le droit de se servir d'armes, les avaient toutes emportées eli se jetant dans Oudenarde ; les artisans manquaient principalement de cuirasses: ils fabriquèrent à la hâte des cuissards et des chapeaux de fer battu , car les casques demandaient trop de temps à confectionnelr ; ils se pourvurent de piques, de haches , de bâtons ferrés , et de maillets fixés au bout de manches très ^ longs» Les insurgés placèrent à l'entrée de leurs retranchements des bombardes qui lançaient des quartiers de pierres et des morceaux de fer : ces machines âe mettaient en mouvement au moyen d'une détente mécanique , et non par l'explo^on du salpêtre , comme on le croit communément. Les Fran«çais traînaient auÀsi avec eux un assez grand nombre de ces bombardes.

Serrés autour de leurs chefs , les Flamands écoutaient avidement des harangues grossières : i]$ regardaient Artevelle comme un homme inspiré , et recueillaient ses moindres paroles. «Je veux, disait-il sans cesse, )e veux que l'on tue tout , je veux que l'on n'épargne pas un seul noble : nous ferons grâce au roi , c'est un enfant , il va où, on le mène ; nous le conduirons à Gand , et nous lui apprendrons à parler flamand. Je vous le repète, il faut tuer tous les nobles : soyez persuadés que les villes de Frànice vous en sauront gré (i). » La tourbe s'animait à ces discours, et s'enflammait à l'idée de massacrer en entier la chevalerie française. Des motifs l)ien différents soutenaient l'ardeur des preux réunis sous les bannières de Charles Vî; c'était le désir de venger aO|Ooo de leurs ancêtres tafllés en pièces par

(i) Buzelin, Mcyer, et toas les historiens de Flandres.

ces mêmes Flamands dans ces mêmes lieux, l'espoir de se signaler sous les yeux du roi , enfin l'impatience de faire sentir la pesanteur de leurs coups à des ennemis dont ils savaient ne devoir attendre aucun quartier. A ces motifs, capables d'enflammer tous les hommes , venaient se joindre des idéçs religieuses non moins puis^ santés. Les Flamands passaient pour schismatiqites ; en se révoltant contre leur souverain ils s'étaient déclarés partisans de l'antipape Urbain VI (i). Quoique l'enthou* siasme populaire parût unanime dans toute la Belgi-* que y û existait pamii ses habitants des mésintelligences qui entravèrent leurs opérations : ceux de Bruges et de Furnes menaçaient d'abandonner la cause de la ligue. Jacques Herselan , capitaine brugeois , se mutila luimême les deux pieds, afin d^être dispensé de prendre part au combat : il revint à Gand pour soigner ses blessures ( Buzelin )•

Le roi d'Angleterre avait promis d'envoyer c 0,000 hommes de ses meilleures troupes, ainsi que plusieurs généraux capables de diriger ces nouvelles levées ; mais la division annoncée n'arriva point, 100 archers anglais seulement débarquèrent à rEcluse. L'absence des secours promis p|ir Richard II porta le découragement dans l'âme des Flamands : Artevelle essaya de rafiermîr leur résolution, naguère si démonstrative. Dès que la nuit fut venue, il réunit les principaux chefs et leur fit servir un banquet splendide, à l'issue duquel il pérora longuement : « Cessez , leur dit*il , de î egretler Tabsencë des Anglais : ces étrangers se seraient attri-

(i) Toat le moade ne regardait pas Urbain VI comme un antipape , néanmoins il passait pour tel aux yeux de la majeure partie de la chrétienté; l'Italie et l'Irlande le reconnaissaient ponr véritible pontife. Clément VII, son compétiteur, rangea sous vSou obédience la France, rAUeniagnc, rAngleterrc et TEspagnc*

4o8 OLIVIER DE CLISSOrC.

bué • tout le mérite du succès et nous auraient ravi la gloire de pouvoir nous compter parmi les plus redoutables guerriers de l'univers , comme nous en mériteront le titre après la défaite totale des Français. » Ces pa* rôles, jointes aux liqueurs prises immodérément, ranimèrent le courage de ses compagnons; ils se séparèrent les esprits exaltés , et bien convaincus que le lendemain serait pour eux un jour de triomphe : les Belges s'abandonnèrent au sommeil en toute sécurité* Artevelle se retira dans sa tente , en compagnie d'une devineresse qui exerçait sur lui un ascendant prodigieux : l'armée entière la regardait comme une femme surnaturelle. A peine le chef des Flamands goûtait-il le repos , que les gardes vinrent l'en arracher pour l'avertir que les Français s'avançaient dans le dessein d'attaquer. Artevelle se porta sur-le-champ au bord des fossés: ses yeux ne purent rien distinguer, à cause des épaisses ténèbres qui enveloppaient le camp; mais il entendit un tumulte formidable, un fracas d'armes mêlé de cris plaintifs , semblables à ceux que poussent *dans la mêlée les hommes atteints du coup fatal : tout ce bruit sinistre partait du Mont-d'Or, qui s'élevait en face des lignes des Flamands. Artevelle dépêcha plusieurs de ses gens pour s'assurer de la cause de ce tumulte, qui lui paraissait d'autant plus extraordinaire que pas un seul peloton n'occupait le Mont-d'Or. Ses envoyés sortirent des retranchements , s'approchèrent de la montagne ; mais ils ne virent que des moulins abandonnés , et plus les explorateurs avançaient , plus ces clameurs s'éloignaient d'eux. Ces gens rentrèrent au camp, et firent leur rapport : Artevelle regarda cet étrange événement comme le présage certain de la destruction entière des nobles de France (i).

(i) Froissard. Meycr, Buzclin.

Âii lever de Taurore, Charles VI se fit dire la messe sur l'autel portatif : les chefs et les soldats assistèrent à la cérémonie dans le plus profond recueillement, en implorant la protection du Tout-Puissant.Les chroniques font observer que les Flamands négligèrent ce devoir, auquel les armées ne manquaient jamais.

Le jour avait paru ( 37 novembre i382 ) : le temps s'annonçait moins effroyable que la veille; la pluie, qui tombait sans discontinuer depuis un mois, venait de cesser , laissant après elle un brouillard aussi épais que glacial. Le connétable s'empressa de ranger l'armée en bataille ; il la divisa en cinq corps : le principal fut celui du centre , où se trouvaient le roi et l'oriflamme , avec les comtes de Flandres, de Lorraine, de Saint-Pol, les sires d'Entoing , de Montmorency , de Châtillon , de La Fère et d'Hangest. Le front du centre était couvert par une ligne d*avant- garde formée des Génois, et des Bretons à la tête desquels on distinguait Beaumanoir , Rieux, Laval, Rohan , Porrohet. L'aile gauche marchait sous la conduite d^Enguerand de Couci , à qui le connétable donna pour lieutenants le sire de La Trémouille et Miles de Dormans , évéque de Beauvais : ce prélat tenait la place que Philippe de Dreux , également évéque de Beauvais , occupait jadis à Bouvines. La droite obéissait aux ordres des maréchaux de Sancerre, de Blainville et de Jean d'Ai^tois : les ducs de Bourbon et de Berri commandaient la réserve. Le connétable , placé en arrière du centre , dirigeait tous les mouvements; tandis que le duc de Bourgogne , décoré du titre de généralissime , recevait les rapports et veillait sur la personne de Charles VL

Pendant qu'on rangeait l'armée en bataille , le jeune roi faisait des chevaliers : plus de 400 écuyers reçurent Tordre en cette occasion. Les historiens contemporains

4lO OLIVIER DE CLISSON.

disent que les nobles renvoyèrent leurs chevaux pour combattre à pied : était-ce une règle générale de la tactique du temps , ou bien une mesure de circonstance qui faisait regarder la cavalerie comme plus embarrassante qu'utile sur un terrain fangeux et très*gras f Toutefois Froissard assure que des gros de cavalerie soutenaient l'extrémité des deux ailes ; l'issue de Tévénement justifie cette assertion.

Clisson avait disposé l'armée d'après des règles nouvelles : voulant cacher ses forces à l'ennemi , afin d'augmenter sa confiance et de l'engager à quitter la montagne , il ne présenta qu'un front très-étroit : les deux ailes se repliaient en arrière sur le centre , de manière à former avec lui deux angles très-ouverts représentant cette figure :

Grâce à cette disposition , il laissait les Flamands libres de s'étendre dans la plaine , et se ménageait en même temps la &cuUé de les envelopper par un mouvement simultané des deux ailes. Désirant attirer l'ennemi dans le vallon , le connétable résolut d'engager une forte escarmouche : en conséquence , il envoya , sur les neuf heures du matin , Beaumanoir à la tête de 3,ooo hommes tâter les Flamands. Favorisé par un brouillard très-épais y Beaumanoir amve jusqu'au bord des fossés sans être aperçu ; il franchit le ravin , et attaque vigoureusement les premières lignes :

celles*ci , éperdues , jettent Talarme et reculent en désordre 9 laissant beaucoup de morts sur le terrain. Le banneret breton , emporté par la fougue de son couragCf les poursuit chaudement et ne tarde pas de se trouver au milieu de Tarrnée ennemie : les Flamands allaient lui couper la retraite, mais Beaumanoir ne leur en laisse pas le temps ; il reprend le chemin delà plaine, culbute tout ce qui s'oppose à son passage , saute le ravin , et rentre en rase campagne, se glorifiant d'avoir provoqué 5 0,000 hommes avec 3,ooo. Ce trait d'audace ne fut pas un exploit inutile , comme tant d'autres faits d*armes ; Tha*bile Clisson sut en tirer les avantages qu'il en espérait. Les Flamands , outrés de colère d'avoir été insultés par une poignée de soldats dans une position réputée inexpugnable, demandèrent à grands cris le combat. Artevelle , aussi inconséquent que tous les siens , s'ébranla sur4e-champ , et par un mouvement de flanc il porta toutes ses forces sur cette montagne appelée le .Mont-d'Or , d'oit partaient la nuit précédente tant de sinistres clameurs : une petite chaussée l'en séparait. Cette éminence se liait à la plaine par une pente insensible, et s'élevait en amphithéâtre vis-a-vis du corps de bataille des Français ; Clisson l'avait sans doute laissée lilnre dans l'espérance que les Flamands s'empresseraient de l'occuper pour fondre sur lui avec plus de facilité : le parti adopté par Artevelle justifia pleinement ces sages prévisions.

Dès que le connétable s'aperçut de la faute que l'ennemi venait de conunettre, il fit sonner les trompettes et déployer l'oriflamme. Le beffroi deDeinse frappait alors midi : c'est le moment où les brouillards se dissipent. Au même instant oh Villiers élevait l'étendard sacré, on vit disparaître comme par enchantement l'épaisse brume qui couvrait les campagnes ; le soleil le plus brillant éclaira

4l2 OLIVIER DE CLISSON.

rhorizon : ses rayons , dardant avec force sur la bannière de France , en faisaient ressortir la couleur éclatante. En même temps une colombe, sortie de Gourtray, se mit à voltiger devant Charles YI , et vint se poser sur le fer de lance de l'oriflamme.

Les deux armées différaient d'aspect : les Flamands , revêtus d'habits d^une nuance très-apparente , rangés par ordre de métiers , formaient un coup d'œil pittoresque; les Français, couverts d'armures resplendissantes, présentaient un front qui semblait inabordable. Artevelle se plaça au centre avec les Gantois;6o archers anglais lui servaient de garde particulière. Les historiens belges disent que les Flamands portaient tous des lances trèslongues et très- fortes; de sorte que l'agglomération de leurs bataillons ressemblait assez à une forêt. Enfin les Flamands de Tavant-garde assaillirent , comme des furieux, la première ligne du connétable , défendue par les Génois. Glisson fit appuyer ces bandes étrangères au moyen de plusieurs compagnies d'arbalétriers français.

Au bruit que ces deux corps occasionnaient en s*abordant , le jeune Charles YI demanda ce que signifiait tout ce tumulte : Le Bègue de Yillaines lui dit que c'était le commencement de l'action. En entendant cette réponse , le prince pique son cheval pour aller, disait -il, faire des mains; mais les barons commis à sa garde retiennent le destrier par le frein , et l'empêchent de s'élancer. Charles YI criait , s'agitait, suppliant qu'on le laissât combattre. Les chevaliers restèrent sourds à ses prières , et l'empêchèrent de s'enfoncer dans la mêlée : ils agissaient avec d'autant plus de sagesse en retenant cette fougue précoce , que dans le moment même les Flamands venaient d'effectuer une attaque générale. Voyant leur avant -garde repoussée , ils avaient voulu fondre sur le corps de

bataille. Ces cinquante mille hommes, entrelacés les uns aux autres par les bras, glissèrent du haut de Ja montagne , et vinrent heurter le front des Français , comme un rocher qui , détaché de la ciine des monts , descend dans la plaine en enti'aînant tout sur son passage. Aucune puissance humaine n'était capable de résister à ce choc : les Français le soutinrent avec leur courage accoutumé , mais ils furent obligés de reculer , et le firent sans se désunir. Plusieurs chevaliers de distinction furent alors tués , entre autres Gui de Pontalier et le sire de Revel. Clisson sentit le danger , car il y eut un instant d'hésitation. Placé sur un tertre au centre de la ligne , dominant les combattants , le * connétable animait les chevaliers par ses discours. D'une voix éclatante , il pousse le cri solennel : Au roi I Montjoie Saint^Denis ! En même temps il s'élance vers les Flamands ; le corps de bataille le suit , chasse l'ennemi et regagne le terrain perdu : l'équilibre se rétablit incontinent. Les Français et les Belges , transportés de cette fureur qui dans les combats change l'homme en bête féroce , se joignent, et , pied à pied , corps à corps , commencent une lutte sanglante dont le plus hardi ne pouvait prévoir l'issue. Les Flamands, descendus du Mont- d'Or, occupèrent un terrain qui formait la conque, de sorte que leur centre se plaça naturellement dans un bas-fond , tandis que les extrémités , plus élevées , cessaient d*être liées au corps de bataille, ce qui rompait d'une manière funeste l'ensemble de la ligne. Clisson , s'arrachant de la mêlée , accourut à l'aile gauche , formée en grande partie de cavalerie , et la conduisit contre l'extrême droite des Flamands. Enguerand de Couci , saisissant la pensée du connétable , répète le mouvement sur le point opposé. Dans ce moment on vit les deux ailes des Français traverser

4l4 OLIVIER DE CLISSON.

les champs , la cavalerie à toute bride , et mèmç un pea en désordre , dit Froissard. L'infanterie , enlevée par une ardeur mutuelle , la suit à la course. Enfin , Olivier et Couti viennent eSectuer leur jonction en queue de l'ennemi , de sorte que les Flamands se trouvent enveloppés comme dans un enclos de mur : leur carré est assailli sur toutes les faces ; ils ne cherchent qu*^ percer le front de cette bataille 9 qui , semblable à une muraille de fer , rendait tous leurs efforts inutiles. De moment en moment les Belges s'élançaient pour pénétrer jusqu'à Charles YI , qu'ils distinguaient fort bien à cheval , au milieu de cette plaine de casques et de boucliers. Cependant , abordés de divers cAtés , bien loin de songer à attaquer , ils ne doivent plus penser qu'à se défendre. Les chevaliers , armés d'épées effilées , traversaient aisément leurs pourpoints et leurs chemises de mailles ; ils fendaient à coups de hache les grands chapeaux de fer des Flamands : « On aurait cru , dit Froissard , entendre tous les forgerons de Bruxelles et de Bruges frapper sur leurs enclumes. 9 Resserrés de plus en plus , les Flamands des ailes reculent , glissent des rebords de la conque , et retombent sur ceux du centre ; bientôt l'espace de leur ligne se rétrécit, bientôt il disparaît entièrement ; bientôt ces 5o,ooo hommes, qui dans le principe occupaient un terrain considérable , ne forment plus qu'un corps compacte au fond de cet entonnoir dont la cavalerie française borde le contour. Ces gens sont tellement pressés , qu'ils ne peu* vent plus retirer leurs bras pour frapper ; ils reçoivent la mort à découvert , mais ils la reçoivent encore d'un air menaçant. Les bannerets , se rappelant qu'ils combattaient un ennemi résolu à n'accorder aucun quartier , se montraient insensibles à la vue d'un spectacle aussi hideux. Du centre de cette masse ainsi comprimée,

OLIVIER DE CLISSON. 4l5

s'élevaieDt par intervalle des cris sourds et horribles; c'étaient les gémissements des malheureux étouffés par la pression. Cependant le connétable craignit que , par un effort désespéré , les Flamands ne pratiquassent une trouée , et dans ce cas on ne pouvait prévoir ce qui en adviendrait ; voulant y obvier de bonne heure , Clisson fit ouvrir un passage à l'extrémité de la gorge. Les Belges de l'arrière-garde s'y précipitent sans réflexion , ne songeant plus qu'à sauver leur vie , et non à disputer la victoire* Leur situation devint encore plus affreuse , car les Français , ayant la faculté de se déployer , se jetèrent sur cette longue colonne de | fuyards ; ce ne fut plus qu un massacre. Clisson laissa le sire de Couci sur la trace des Flamands ^ et revint au corps de bataille du roi , où les gens d'armes français contenaient avec beaucoup de peine les premières divisions d'avant-garde de l'ennemi. Les assaillants , ne voyant aucune possibilité d'échapper , faisaient des efforts incroyables pour parvenir jusqu'au jeune monarque : ils voulaient l'immoler , et venger leur trépas par cette mort illustre. L'arrivée d^Olivier releva la résolu*tion des Français , qu'une pareille lutte commençait à lasser. Les Belges , rejetés dans la plaine , y ti^ouvèrent tous le terme de leur vie ; les uns tombèrent sous le fer des vainqueurs , les autres se noyèrent dans les canaux qui coupaient le terrain : il en périt plus de 2O9O00 (i).

Les Français , harassés de fatigue , las de frapper , couchèrent sur le champ de bataille , rangés comme pour soutenir un nouveau choc : Clisson l'ordonna ainsi , craignant sans doute que les Flamands échappés à la boucherie ne se ralliassent en opérant leur jonc-

(1) La chronique de Tramecourt dit35,ooo.

4l6 OLIVIER DE CLISSON.

tion avec Piètre Dubois campé en deçà de Bruges , et ne revinssent tenter une seconde fois le sort des combats : il ignorait encore que Piètre Dubois avait été tué dans un engagement soutenu contre le sire de Gouci et le duc de Bourbon.

Le lendemain on apprit que les Flamands ne cher-^ chaient qu'à se cacher dans les places fortes. Charles VI voulut parcourir le champ de bataille : nul autre n'aurait pu lui offrir un exemple plus terrible de la fureur des hommes ; les Flamands , étendus sur la ten*e , figuraient un carré long dont le centre recelait des monceaux de cadavres étouffés les uns sur les autres. Le roi se montrait curieux de voir le corps d'Artevelle : personne ne connaissait ce chef. On eut recours à un bourgeois de Grand qui avait été pris , criblé de blessures, et dont on avait bandé les plaies avec beaucoup de soin : c'était précisément un des meilleurs amis d'Artevelle. Des écuyers le conduisirent sur le lieu du carnage : il découvrit Philippe sous un tas de morts. On ne trouva pas une seule blessure apparente sur le corps du général flamand ; il avait été étouffé , éteint^ comme dit la chronique. On le traîna par les pieds devant Charles \U Le Gantois qui avait servi à cette recherche ne put contenir son indignation en voyant traiter sans égards les restes de son ami ; il se répandit en imprécations contre les Français , arracha ses bandages : le sang jaillit de ses blessures , et l'infortuné expira au bout de quelques instants. Les autres chefs flamands tués ce jour-là furent Jacob-le-Riche , Jean Hermann , Pierre Wandell , Guillaume Harlebec et Pieruche Zarin. (Buzelin, Chron. de Flandres. )

Telle fut la bataille de Rosebec , la plus extraordinaire sans contredit du moyen âge , en ce qu'elle fut livrée entre des guerriers expérimentés et des artisans

OLIVIEÏl DE CLISSON. 417

qui méconnurent toutes les règles de l'art militaire : c'était l'aristocratie combattant contre le tiers-état , la prudence contre la présomption , la valeur éprouvée contre le courage naturel. Plusieurs chevaliers se signalèrent par des traits d'audace , principalement Jean de Mornay , chambellan de Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne , qui , en récompense , lui fit une pension de i^ooo livres 9 somme considérable pour cette époque (i). La victoire remportée le 27 novembre termina l'expédition ; la majeure partie de la Flandres se soumit. La campagne avait été conduite par Glisson avec une prévoyance , une habileté qui seules en assurèrent le succès. Personne n'eut la prétention de lui disputer la gloire de l'avoir menée à une si heureuse fin. Le jeune roi lui en témoigna sa reconnaissance en termes chaleureux* Dès ce moment Clisson devint le personnage le plus puissant du royaume. Les oncles du roi virent pâlir leur influence , sans qu'il leur fût permis d'élever la moindre objection ; mais ils se promettaient d'accabler un rival aussi dangereux , lorsqu'il s'en présenterait une occasion. C'est ainsi que naquit cette inimitié entre le duc de Bourgogne et le connétable , inimitié dont les suites furent si fatales au vainqueur de Rosebec.

Pendant Tabsence du roi , les Parisiens avaient arboré Tétendard de la révolte. Le commerce de la capitale prenait tous les jours une extension plus rapide : il devait cette prospérité subite à la protection spéciale de Charles V. Les marchands devinrent , par leurs richesses , une puissance rivale de la noblesse. Il se forma à cette époque , dans les divers pays de la chrétienté , une ligue contre les feudataires et contre tout

(i) Cour des Comptes de Dijon, année i384. — Labarre, p. 4^» TOM, II. 27

4l8 OLIVIER DE GLISSON.

ce qui était seigneurial. En rapprochant plusieurs circonstances notables , on découvre aisément Texistence réelle d'un plan qui tendait à changer la face de l'ordre social par un soulèvement universel. Pendant que les Flamands s'insurgeaient contre leur souverain, en France les Parisiens faisaient main-basse sur le petit nombre de bannerets qui ne purent suivre le roi dans son expédition , et pillaient les maisons de ceux qui Tavaient accompagné. Les habitants de Tours, de Lyon, d'Orléans , de Chartres, de Bourges, imitèrent la métropole. Aussi Artevelle dit- il aux siens, au moment de la bataille : « Soyez persuadés que les villes de France apprendront avec une joie inexprimable la destruction des nobles (i). » A Londres, un forgeron, Tyller, à la tête de 100,000 ouvriers , imposait des lois au roi son maître , dépouillait les riches de leurs propriétés ; en Allemagne , des insurrections éclataient à Francfort, à Leipsick , à Vienne , à Ausbourg , et préludaient à la déposition de l'empereur Wenceslas. Les papes luttaient contre un esprit de révolte sans cesse renaissant, et qui infestait toute l'Italie : naguère Rienzi avait voulu rétablir le tribunat dans Rome ; Gastracani , simple ouvrier , s'était érigé en souverain de Lucques , après avoir chassé les nobles et les particuliers les plus opulents. U fallut qu'Urbain YI eut recours aux supplices pour effrayer les agitateurs conjurés contre lui ; et , quelques années plus tard , un de ses successeurs , Jean XXIIl , d'un caractère moins [€cme , se vit déposé et jeté au fond d'un cachot. Mais , au milieu de tan t d'excès , ce fut Paris qui se signala d'une manière toute particulière : cette ville se mit dans la triste position d'être obligée de souhaiter la honte des armes fran-

(1.) Meycr. — BuzuUn, 1^* partie.

OLIVIER DE €LI$SON» 4x9

çaises ; elle reçut comme uae calamité là nouvelle de la victoire de Rosebec. Dans cette crise il importait, pour le salut de l'Etat , qu'une main vigoureuse prît la direction générale des affaires en attendant que le roi fût jen âge de gouverner. Glisson se plaça de lui-^méme à ce poste difficile : les oncles du roi ne purent s y opposer , ils furent obligés de dévorer leur dépit et de remercier Olivier des services qu'il venait de rendre à la monarchie*

Le connétable conduisait à sa suite le jeune souverain , comme un pupille ; il traversa les provinces du nord , et ramena le roi à Paris : une nombreuse députation de la capitale vint au-devant de l'armée. Olivier ne permit pas qu'elle fût admise auprès de Charles VI: il entra dans la ville en vainqueur par une brèche nouvellement pratiquée ; il se faisait précéder d'une avantgarde de 800 hommes commandée par Louis de Glermont. Le connétable déploya en cette occasion toute la sévérité de son caractère ; il fit abattre six portes , et n eu laissa que six debout : de cette manière la capitale restait démantelée.

Les Parisiens avaient eu d'abord la pensée de ne pas recevoir Charles VI à son retour de Flandres ; le connétable voulut les mettre hors d'état d'exécuter janidis un semblable projet. Le jeune Charles VI approuva les mesures prises par Clisson , dont le zèle n'avait en vue que de consolider la puissance de son maître. Olivier se relâcha insensiblement de sa sévérité ; il intercéda même en faveur des Parisiens : ses bons offices leur valurent la remise des peines prononcées contre cnx. Voulant reconnaître ce bienfait , la ville lui fit pré<>ent d'une très-belle maison , dite le grand Chantier du Temple : on donna à cette habitation le nom A'Hôtel de la Miséricorde , afin de perpétuer le souvenir du

4aO OLIVIER DE GLISSON*

pardon que les bourgeois avaient obtenu du roi par les sollicitations d'Olivier : cette maison devint plus tard rhôtel de Guise.

Dès ce moment, aucune ambition rivale ti'essayade balancer la faveur de Clisson ; le banneret breton exerçait une puissance égale à celle des anciens maires du palaià: néanmoins, plus loyal que les Ebroïn et les Pépin, il voulait dominer sans doute , mais seulement dans Tintérêt de l'Etat. Cette courte période fut la plus belle époque de sa vie , car il y déploya des talents qui attestaient sa haute capacité dans les affaires administratives. 11 ne lui fut pas donné de poursuivre long-temps cette carrière pacifique : la mort du comte de Flandres, arrivée en i383 , provoqua de nouvelles guerres.

L'Angleterre avait vii d'un œil inquiet le triomphe de Rosebec : elle fit ses dispositions pour empêcher le duc de Bourgogne de prendi*e possession de la Flandres. On sait que ce prince avait épousé la fille unique de Louis de Mâle. Les provinces arrosées par la Meuse et la Lys devinrent une seconde fois le théâtre des opérations militaires; les Belges, unis aux Anglais, opposèrent une vigoureuse résistance : les campagnes de i384 ^^ i385, dirigées avec beaucoup de supériorité par Clisson , auraient eu des résultats immenses si le conseil du roi n'eût pas détruit par une politique erronée tout ce que le connétable faisait de vigoureux à la tête de l'armée. En dépit de celte fâcheuse opposition, il parvint à soumettre les Flamands : ce peuple venait de perdre, dans trois années de rébellion, les richesses acquises par un demi-siècle de travail. Phîlippe-le-Hardi fut reconnu souverain de la Flandres à Tournay, le i8 décembre i385. Ce prince, l'ennemi secret d'Olivier, ne pouvait se dissimuler qu'il dev2|it ses nouveaux états au courage et à l'habileté du Iicros breton. Une innovation introduite dans Tadminîs-

OLIVIER DE CUSSeSf. ^21

tration militaire, signala Pexpédition de i385. Les subsistances des troupes furent assurées , au moyen d'une convention passée avec un fournisseur nommé Colin Boulard, riche bourgeois de Paris, qui traita pour la nourriture de 100,000 hommes pendant deux années (i): l'armée ne se composait que de 4^9000 soldats de toutes armes.

(1) Histoire de Pans par Félibien, 1. 11, preuves. — - Daniel, Hist. de la Milice française, t. Iii.

422 OJLIVIER DB CLISSOTC.

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