‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siécles (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Nouvelle rupture avec rAngleterre. — Clisson est fait prisonnier au château de l'j^lerminc par Jean de «Vontfort.

L'Akglbterre fit, durant tout le quatorzième siècle , des efforts inouïs pour obtenir sur la France une supériorité durable; mais, après des combats sans nombre , elle se vit contrainte de signer une trêve qui lui devenait indispensable. En ce moment les deux nations voyaient commencer de nouveaux règnes; toutes deux avaient pour souverains des princes jeunes dont la destinée fut déplorable, et qui en montant sur le ti^ône se virent obligés de lutter contre des rébellions fomentées au sein de leurs capitales : Charles YI et Richard II subissaient le joug d*oncles inhabiles et ambitieux. Lorsque les troubles de Londres et de Paris eurent été apaisés, que la crainte de la guerre civile se fut évanouie, les conseils des deux rois songèrent simultanément a poursuivre le cours d'une rivalité dont les effets avaient été déjà si funestes à l'un et à Taulre pays.

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La nation britannique se rappelait, avec une foie mêlée de regret, les triomphes de Grécy et de Poitiers; elle son? geait au temps où la moitié de la France , et principalement les provinces méridionales de ce beau royaume , obéissait à ses lois. Deux fortes armées, conduites par Robert Kenolles et Lancastre, s'étaient fondues en parcourant seulement la Picardie , TArtois , I^ Champagne et la Beauce : l'orgueil patriotique demandait à réparer des af* fronts inconnus jusqu'alors. De son côté, la France ne se croyait pas dédommagée de ses revers passés par les immenses avantages du règne de Charles Y : on nageait dans la prospérité, et la sagesse commandait de se bor-r ner à cet état de calme ; mais il semblait que l'on pres« sentit de loin le déluge de maux qui devait fondre sur la patrie : chacun voulait s'y soustraire en s'agitant. On résolut de prévenir l'Angleterre dans ses projets d'invasion. Le conseil de Charles YI renfermait des hommes capables de s'élever aux plus hautes conceptions. Olivier de Clisson,EngueranddeCouci, Bureau dé La Rivière , Louis de Bourbon , le maréchal de Sancerre , se montraient amis de leur pays, jaloux de sa gloire et de sa félicité. ;Le connétable et ses collègues s'an^êtèrent au projet de, diriger contre l'Angleterre* des coups tellement assurés, qu'on la mit pour long-temps dans l'impuissance d'inquiéter le royaume : on se concerta pour porter la'guerre^ jusqu'au milieu de la Grande-Bretagne, sans se contenter d'insulter ses côtes et d'enlever quelque butin. Depuis que les Yalois régnaient, on avait effectué douze descentes en Angleterre, et envahi l'intérieur du pays : si Londres ne subit pas le joug, c'est qu'à cette époque les Français ne mettaient point dans leurs expéditions la constance nécessaire pour amener des résultats importants.

Le jeune Charles VI, d'une' imagination ardente, ac-

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cueillait avec transport les projets d'entreprises qui demandaient beaucoup de mouvement; il exprima sa reconnaissance à Clisson pour le soin que ce guerrier prenait d'illustrer 9on règne.

Aûn de diviser les moyens de défense qu'opposerait l'Angleterre, on voulut Tattaquer sur trois points à la fois : le vaillant Louis de Clermont , à la tête des féodaux du Languedoc et de lu Guienne , reçut la mission d'enlever aux Anglais ce qu'ils, possédaient encore dans le midi ; l'amiral Jean de Vienne^ commandant une division navale et 6,000 bommes d'élite, devait aller débarquer en Ecosse , s'unir aux guerriers de ce pays, et pénétrer ensuite dans le Norlhumberland* Robert II, roi d'Ecosse, avait fort bien ^qcueilli, l'apnée précédente 9 Geoffroy de Cbarni , chevalier français ; il le chargea de dire de sa part à Charles YI, que si le connétable, l'amiral ou quelque autre grand officier de la couronne venait en Ecosse accompagné de cinq ou six mille archers , il pourrait faire à l'Angleterre un trou qui ne serait pas facile à boucher , pour nous servir de l'expression de Froissard. Clisson se chargea de lancer 3o,ooo hommes sur les côtes méridionales , et de les y conduire lui-même,

Louis de Clermont accomplit sa mission d une manière merveilleuse : il balaya la Guienne , chassa les Anglais du Périgord , de la Gascogne, et les conti'aignit de se renfermer dans Bordeaux qu'il bloqua étroitement, attendant , pour commencer un siège en règle , les renforts que la flotte française devait lui amener. Nous renvoyons à la. Vie de ce général , en ce qui touche les détails de cette campagne; nous renvoyons également à la Vie d'Enguerand de Couci, pour l'expédition dirigée vers l'Ecosse : il nous reste à parler de celle que commandait en personne Olivier de Clisson.

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Le connétable mit une incroyable célërité dans ses préparatifs : il fit construire à ses frais, dans le port de Tréguier, quantité de navires légers , propres à recevoir des troupes de débarquement ; une partie de ses richesses furent employées à cet objet. Les historiens contemporains font la description d'une ville en bois de trois mille pas d& circonférence, qui se démontait; elle devait servir à loger l'armée dès qu'on aurait touché les côtes d'Angleterre, fort dépourvues alors dliabitationsi La promptitude avec laquelle cette machine colossale sortit des chantiers, atteste la supériorité des arts mécaniques de cet âge.

Pendant que Ton réunissait la flotte , ^infatigable OU* vier forma la résolution d'enlever aux Anglais la ville de Brest, que le duc Jean IV leur avait livrée vingt ans auparavant lorsqu^il les appela à son secours : ces étrangers l'occupaient encore, sans vouloir s'en dessaisir. Montfort, toujours attaché aux intérêts des Plantagenet, sans néanmoins l'avouep ouvertement , fit manquer l'expédition en retirant tout-à-coup de l'armée du connétable les soldats bretons qiii servaient en qualité d'auxiliaires. Olivier, nonobstant son extrême violence, sut commander à l'indignaticm que lui causait une manière d'agir aussi déloyale : il leva le camp de devant Brest , et se rendit à Dunkerque où Tarmée se trouvait réunie (juillet i386). Les forces navales de la France et de ses alliés se composaient de i,!2oo navires.de diverses grandeurs, tirés de tous les ports du royaume et deç côtes de l'Océan depuis Algésiras jusqu'à Lubeck : Froissard assure que le nombre des vaisseaux aurait suffi pour former un pont de Calais à Douvres.

Les rois de Castille, de Portugal, d'Aragon, de Danemark, envoyèrent à Charles VI tous les bâtiments dont ils pouvaient disposer : cette multitude de mâts

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couvrait la mer, qui , dans un certiin espace, ressemblait à une forêt. Le moyen &ge ne se rappelait point d'avoir vu un spectacle aussi imposant : cette flotte portait des armes , des chevaux y des provisions de toute espèce, et en si prodigieuse quantité que ces détails en paraissent fabuleux; les archives de la cour des Comptes en ont conservé long-temps les preuves authentiques. Geoffroy de Charni , bailli du pays de Caux , fut chargé de faire manutentionner pour sa part 7O0ton<r neaux de biscuit. On embarqua 3,ooo pièces de vin ; cette liqueur était devenue commune depuis vingt ans , grâce aux encouragements donnés par Charles Y à la culture de la vigne. L'escadre pai*ticulière de Clisson se composait de 76 voiles; les sires de Rohan, de La Marche, de Laval, de Beaumanoir, de Braquemont , de Rais, de Malestroit, de Coëtmen, de Plumengat, deLaHoussaye, y servaient comme volontaires. Pierre de Damas, sire de Harcilly , amena 400 mariniers pour armer deux galères dont il reçut le commandement , avec une solde de 5oo livres pour trois mois. Gaucher de Gaulincourt , sire de Marte ville, jeune banneret pi* card fort riche, amena également une compagnie de mariniers , et fit construire plusieurs galères au Grotoy et à St-Yalery(i). Chacun de ces barons possédait en

^ (i) On trouve, dans la Vie de saint Quentin, par Claude de La Fons , page 892, une anecdote singulière au sujet de ce Gaucher de Caulincourt : on disait que les clous qui servirent au martyre de saint Quentin furent forgés à Marteville , et que pour cette cause aucun maréchal n'osait s'étahlir dans ce boarg. Le sire de Caulincourt amena de Normandie un valet, maréchal de son métier, lequel, après la mort de son maître^ s'établit à Afarteville pour y exercer sa profession, malgré les avis des habitants. Au bout d'un an il fut alta> que d'une maladie extraordinaire, dont il mourut. «Depuis oncqacs on ne vit plus de maréchal à Marteville. »

propre ua navire : ils déployèrent tous dans cette cir-^ constance un luxe extravagant ; le sire de La Trémouille paya 2,000 livres aux peinti^es et aux doreurs chargés de décorer le vaisseau qu'il montait (1).

Les apprêts d'un armement si extraordinaire ne pou-< vaient rester secrets pour les Anglais : ils en rirent d'abord, comme d'une menace impuissante; mais à la vue de cette flotte immense concentrée le long des côtes de Flandres, la jactance fit place chez eux à la terreur. Leur patriotisme ne voyait pas de moyen. suf&sanC pour résister à une agression aussi bien combinée ; ils envoyèrent en diligence sur le continent des émissaires façonnés^à Tintrigue : ces agents promirent de découvrir un de ces expédient^ à ^'aide desquels on arrive sans bruit à des résultats majeurs. Edouard III fut trèssouvent redevable de ses succès au soin qu'il mit à faire servir les passions des hommes à ses desseins ; c'est k elles que le monarque s'adressait lorsqu'il voulait frap7 per des coups décisifs. Dans cette circonstance , les habiles conseillers de Richard suivirent cet exemple. Le duc de Berri avait reçu mission de lever la.ooo hommes de noblesse dans le Poitou et dans le Languedoc , plus 3,000 matelots sur les côtes de la Saintonge, de PAunis, et dans les pays arrosés par la Garonne , la Dordogne let le Rhône. On destinait ces troupes à former le noyau de l'expédition : leur concours devenait indispensable , car Sancerre , l'amiral de Tienne et Enguerand de Cottci avaient emmené les premières divisions qui se trouvèrent disponibles. Les émissaire3 anglais coururent après le dud de Berri. Ce prince, inconsolable de la perte de la régence, s'indignait que le roi, son neveu, se fût aflfranchi de sa tutelle ; dans son dépit il souhaitait que

(i) Toutes les chroniques.

4SkB OMmR DE GLISS01V*

le royaume $'abiinât sous le poids des désastres , espé-r rant que l'ifrgence du danger le ferait rappeler à la tête des aiFaire^. Les envoyés étrangers, sachant le duc préoc— cupé de si criminelle^ pensées , surent le gagner facilement. Qn ignore si çn réalité il y eut un pacte conclu entre le 4uc Jean et le3 ennemis de sa patrie , s'il en retira un prix quelconque ; ces faits sont restés ensevelis dans le secret le plus profond : Thistorien n'en peut citer aucune preuve authentique ; ipais ^i , remontant aux causes par les efiëts , il est permis de conclure par induction , qqé doit-on penser de la conduite du duc de Berrî? Il savait, à ne p^s en douter, que les hommes d'armes levés par ses soins étaient attendus ^vec impatience , et qae le moindre retard pouvait occasionner un mal irréparable; car si l'on ne saisissait pas le moment oii la mer est bonne, l'expédition devait nécessairement se renvoyer à l'année suivante ^ ce qui procwerait à l'Angleterre les moyens de se mettre en défense. Bien convaincu de ces vérités , bien persuadé qu'il tenait dans ses mains le sort de l'Etat, l'oncle de Charles VI fit tout ce qu'il fallait pour que l'entreprise manquât. Au lieu de se hâter de conduire sur les côtes de l'Océan les i5,ooo hommes demandés, dont la levée s'était exécutée sans rencontrer le moindre obstacle , il les retint dans le midi en alléguant des prétextes frivoles. Pressé par les messages du roi , le duc de Berri se ^lit en route , puis s'arrêta le surlendemain, s'avança une seconde fois, et demeura quinze jours sur les bor4s du Lot , sans y être obligé : c'est ainsi qu'on employa trois mois à un trajet qui demandait cinq semaines au plus. Enfin le prince arriva lentement à l'Ecluse le 14 septembre i386 : Charles YI l'accabla de reproches sanglants; il y répondit par des sarcasmes. L'instant propice était passé sans retour : le soir même de la veni^e

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du duc de Berri une horrible tempête désola la côte , « cotnme si la mer, dit l'anonyme de Saint-Denis , eût voulu témoigner son courroux à ce prince perfide. » Dès ce moment les ouragans se succédèrent sans interruption, des vents impétueux régnèrent sans relâche, et la fière Albion se trouva délivrée du danger le plus imminent qu'elle eût jamais couru. Pendant les délais occasionnés par le retard du duc de Berri, cette première ardeur française si propre aux entreprises hardies, mais qu'il importe de saisir en temps opportun , s'était évanouie; le découragement passa dans toutes les âmes. Le mauvais temps augmentait de jour en jour : lorsque les vents cessaient, la pluie tombait en telle abondance que, selon les chroniques , on craignit un déluge ; l'armée entière marchait dans l'eau; les vivres, les tentes, les harnais furent pourris très-promptement. Charles VI, désespéré de voir perdre ainsi le fruit de tant de soins et surtout de tant d'impôts levés péniblement , voulait que l'on essayât d'affronter la fureur des vagues; en vain les marins les plus expérimentés s'efforcèrent-ils de lui en montrer l'impossibilité : ce jeune roi , digne d'un meilleur sort, essaya de relever la résolution de ses soldats par un trait de vaillance. Au moment où le temps paraissait moins affreux, le prince nionta sur un vaisseau et sortit de l'Ecluse à la tête d'une escadre ; il vogua au large. A peine fut-il à deux lieues en mer, qu'un coup de vent le sépara de la flotte ; les vaisseaux , battus par la tempête, vinrent se briser contre des bancs de rocher; le sien, manœuvré plus habilement, put regagner le port. Ce mauvais succès ne découragea point Clisson ; il donna le signal de lever l'ancre, vers la fin d'octobre : mais les premières divisions navales furent accueillies par un ouragan furieux , qui les jeta sur les côtes de la Zélande ; beaucoup de bâtiments, entraînés

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par les courants, allèrent se perdre dans la Tamise. Les navires de Clisson furent les plus maltraités; une partie de la ville de bois et les charpentiers chargés de l'établir, lorsqu'on aurait abordé, tombèrent au pouvoir des Anglais : on les conduisit en triomphe à Londres, ainsi que 3,000 tonneaux de vin. Olivier éprouva beaucoup de dif&cultés pour gagner TEçluse. Enfin ces vastes préparatifs s'en allèrent en fumée : ils coûtèrent trois millions de livres , plus de cinquante millions de nos jours. Le terrible échec que l'on venait d'essuyer ne rebuta point le conseil de Charles VL Jean de Vienne et le sire de Gouci revenaient d'Ecosse : ces deux généraux avaient envahi une partie de l'Angleterre , et pénétré jusque dans le pays de Galles ; leurs récits montraient comme facile la conquête de l'île entière, si l'on parvenait à y conduire 3o,ooo hommes : d'ailleurs les circonstances paraissaient favorables, car la discorde régnait d'un bout de l'Angleterre à l'autre. La féodalité, unie cette fois aux communes , avait déclaré la guerre à Richard, en haine de ses favoris. Richard, pour se soutenir contre cette ligue , implorait sous main l'assistance de Charles VI , en offrant de remettre Cherbourg et Calais , ou plutôt il proposait de les livrer secrètement. La découverte de ce complot ne tarda point à causer une irritation extrême : les hostilités commencèrent sur plusieurs points. A cette nouvelle les Français , oubliant les revers de la campagne précédente, ne songèrent plus qu'à là réussite d'une seconde tentative. On rassembla les débris de la flotte de i386 ; des ouvriers nombreux travaillèrent sans relâche dans les ports de Flandres , de Hollande, de Bretagne, deGuienne, à la construction (le nouveaux vaisseaux. Ces forces , moins considérables que celles de la prepuière expédition, pouvaient transporter néanmoins sur les côtes d'Angleterre une

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armée de 3o,ooo hommes , laquelle une fois débarquée serait facilement secourue au moyen d'escadres stationnaires. Clisson, que la grandeur de Tentreprise exaltait au dernier degré , parcourait la Bretagne, appelant ses compatriotes aux armes , faisant des levées dans ses domaines : sa voix électrisait les Bretons , ils accouraient en foule se ranger sous les bannières du connétable.

Tout en combattant son roi, tout en levant l'étendard de la révolte , le parlement anglais se préparait d'une manière énergique à parer les coups que la France s'apprêtait à porter au pays. Il ne pouvait se dissimuler que , sans les lenteurs calculées du duc de Berri , l'armement de l'année précédente aurait eu un plein succès : le parlement avisa donc aux moyens de conjurer l'orage par quelque expédient semblable. Les Anglais gagnèrent le duc de Bretagne, et lui donnèrent des sommes considérables pour l'engager à mettre quelque entrave à l'expédition projetée : on le laissait libre dans le choix des moyens ; on lui demandait seulement de la célérité, car la majeure partie de la flotte se trouvait déjà rassemblée au port de l'Ecluse ; on parlait même de fixer le jour du départ. Le formidable Clisson allait prendre à Tréguier sa division navale , pour la conduire au lieu du rassemblement général , et cingler aussitôt après vers TEcosse et le pays de Galles. Le duc de Bretagne se montra d'autant plus empressé de servir les projets du parlement, que ses intérêts, gravement compromis, lui faisaient une loi de rechercher un appui auprès des ennemis de la France.

On . n'a sans doute point oublié que les deux fils de Charles de Blois ( tué à la bataille d'Auray ) demeurèrent en otage à Londres, comme garantie de la rnnçon que leur malheureux père devait aux Anglais , qui le

firent prisonnier au combatde la Roche-Derrien. Charles de Blois, ayant payé une faible partie de sa rançon, obtint une liberté temporaire; il revint en Bretagne tenter pour la dernière fois le sort des armes : on sait qu'il périt dans cette nouvelle lutte. Après sa mort , l'avare Edouard refusa de rotnpre les fers des deux jeunes princes bretons; il exigeait 400,000 livres en échange de leur personne : ni la mère de ces infortunés , ni le duc d'Anjou leur oncle , ne voulurent acquitter cette dette. Les fils de Charles de Blois passèrent leur jeunesse dans la captivité : une aussi cruelle position durait encore en i386. Clisson, se trouvant alors auprès du duc de Bretagne pour renouveler son hommage de vassal , plaida la cause de la famille dont lui-même avait si fort contribué à renverser la fortune dans les champs d'Auray. Clisson dit au duc Jean IV qu'il serait beau de voir le vainqueur de Charles de Blois payer la rançon des enfants de son compétiteur : « Taisez- vous , mess ire Olivier, répondit Jean lY ; où prendrais-je les 400,000 livres que l'on demande pour eux ? » Sur ces entrefaites, Guy, le plus jeune de ces princes, expira, n'ayant pu supporter plus long-temps les ennuis d'une détention indéfinie. Clisson, craignant que l'atné ne subît le même sort , forma le généreux dessein de briser ses fers ; il dépêcha donc en Angleterre le chevalier Jean Rolland , muni des pouvoirs nécessaires pour conduire cette négociation : ceci se passait de i386 à 1387 , dans Tintervalle des deux expéditions. Le messager s'adressa au duc d'Irlande, favori de Richard, qui jouissait auprès du monarque d'un crédit illimité. Le duc d'Irlande demanda à son maître, Jean de^lois, pour prix de ses loyaux services. On disposait alors d'un prisonnier comme d'un domaine, et ces sortes de donations se faisaient par lettres patentes. Richard ac-

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corda cette grâce à son favori : il fut convenu entre le duc d'Irlande et le chevalier Rolland que le comte de Penthièvre serait conduit à Boulogne, où l'on acquitterait une rançon de 120,000 livres. Le chevalier Rolland annonça au prisonnier que Clisson, pour prix d'un pareil bienfait, désirait le voir uni à. sa fille Marguerite , condilion à laquelle le fils de Charles de Blois souscrivit avec empressement. Les historiens de la Bretagne ont cherché à obscurcir la belle action d'Olivier , en lui supposant des projets d'ambition: « Le connétable savait fort bien, disent-ils, que d'après, le traité de Guerande les enfants de Charles de Blois devaient succéder à Montfort , dans le cas où celui-ci ne laisserait pas d'héritiers directs; il voulait , au moyen de cette union, mettre le duché dans sa famille. » Ces écrivains ont oublié qu'à l'époque du traité conclu en Angleterre par le chevalier Rolland , Montfort était remarié depuis un an avec la fille de Charles-le-Mauvais, et que cette princesse promettait de donner incessamment un héritier à son époux : l'enfant qu'elle mit au monde naquit le 12 août 1387; ainsi on ne peut refuser de convenir que Clisson agissait dans des vues désintéressées. Montfort n'en fut pas moins très-alarmé : il se promit de ne rien négliger pour traverser l'union projetée. On ne pouvait employer la force ouverte à l'égard d'un leude aussi puissant qu^Olivier; il ne lui restait qu'un seul moyen, celui d'user de perfidie. Montfort ne rougit pas de la mettre en œuvre pour venger sa propre querelle , et remplir en même temps les intentions du parlement anglais.

Jean IV n'exerçait l'autorité souveraine que par intervalles; restreint dans l'exercice du pouvoir, il trouvait rarement l'occasion de s'occuper de l'administration de ses domaines ou du bonheur de ses sujets. Cependant , TOM. n. 28

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au milieu des embarras qui Taccablaient, ce prince réunit, sans aucun molif apparent, les états de la province à Vannes. Les Bretons voyaient avec joie ces sortes d'assemblées , car ils en retiraient toujours quelques avantages. Pendant la réunion des états, auxquels assistait Glisson , en sa qualité du plus puissant feudataire, Hontfort tenait sa cour à Vannes , dans le château de la Motbe, situé au centre de la ville (i). Le connétable tenait la sienne dans une vaste maison dont on ne connaît plus l'emplacement; il y déployait une magnificence dont celle de Jean IV ne pouvait approcher. Montfort, sans être attendu, vint faire visite à Olivier, le jour même oii celui-ci donnait un repas splendide aux barons et chevaliers qui partaient le lendemain pour l'armée, dis* son invita Jean IV à prendre place au banquet ( mai i387 ) : le prince accepta gracieusement, et s'assit à la table de celui dont il méditait la ruine. A l'issue du repas, au moment de se retirer de chez son hôte , le duc dit à Olivier : c Vous passez à juste titre pour l'homme le plus habile en constructions; je vous prie de venir incontinent examiner la tour de l'Hermine , que je fais bâtir : je serai bien aise d'avoir votre avis. » Le château de l'Hermine était à cent pas (a). Glisson consentit à y monter sur-le-champ, en faisant observer qu'il ne

(f ) Ce château fut détruit dans le seizième siècle ; on construisit sur son emplacement un palais épiscopal , dont madame de Sérigné parle quelquefois dans ses Lettres : c'est aujourd'hui Thôtel de la Préfecture.

(^) Le château de l'Hermine , espèce de forteresse , terminait la ville du côté de l'est. Il se trouvait entre la porte Paterne et la porte Saint-Jean ; ses murailles , formant la continuation des remparts , étaient baignées par un fort courant que la mer enflait, ce qui n'existe plus aujourd'hui, à cause des chaussées que l'on a construites depuis, et qui arrêtent les eaux. La tour, que Pon finissait de bâtir alorsy devait compléter les fortifications du château.

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pouvait y rester que fort peu de temps , vu que des soins très-urgents réclamaient sa présence à Tréguier. Le duc sortit immédiatement (trois heures après midi) , accompagné d'Olivier, du sire de Laval , de Beaumanoir et de quelques chevaliers. Jean IV et sa suite arrivèrent au château de lUermme : le duc fit rendre à Clisson les plus grands honneurs à l'entrée de la barrière et du pont^levis ; il conduisit les bannerets dans tous les appartements, et parvint enfin à la porte de la grosse tour; le connétable s'arrêta par respect , pour laisser passer son suzerain : ce Hissez d'abord, dit celui-ci, examinez bien l'intérieur, et surtout la construction de cette tour; je reste ici an moment pour dire quelques mots au sire de Laval. » Clisson monte seul et sans défiance; à peine est-il entré dans la chambre du premier étage, que la porte se referme violemment en dehoris : au même instant cinq hommes cachés dans les angles se jettent sur lui, arrachent son épée et la brisent. Clisson , dont l'âge n'a point encore affaibli la vigueur, oppose la résistance la plus opiniâtre, et contient les assaillants : enfin il succombe sous le nombre; on le charge de chaînes, on l'assujettit sur un bloc de marbre , et on lui passe au cou un carcan de fer : Yvonet, premier écuyer du duc; présidait h ces cruels détails. Lorsque ces quatre soldats, ministres de la vengeance de leur maitre, virent ainsi attaché sur une pierre cet indomptable guerrier, la terreur des Anglais, le premier officier de la couronne de France, ce héros dont le courage fixa la victoire dans les .plaines d'Auray, ils parurent étonnés de la grandeur d'un pareil attentat; ils allèrent jusqu'à demander pardon à leur captif d'avoir exécuté un ordre aussi barbare. L'un d'eux, nommé Bernard, voyant le pourpoint du connétable mis en pièces par suite de la longue lutte qu'il venait de soutenir, dta son manteau et le jeta sur les

4*36 OLITIfiR DE CLISS0I7.

épaules du prisonnier, qui, sans cet acte de pitié, serait peut-être mort de froid dans ce lieu humide et glacial* (Froissard, livre lu, chap. 60.)

Cependant Montfort n'avait pu s'empêcher de pâlir en entendant le bruit qui se faisait dans le donjon; Laval inquiet n'osait le questionner. Beaumanoir ( fils du héros du combat des Trente) arrive sur ces entrefaites, et, voyant le trouble extrême de Jean IV, demande vivement oii est le connétable, son beau-père : « Veux-tu être comme lui? s'écrie Montfort en courant sur Beaumanoir; réponds : veux-tu être comme lui? — Je crois que Glisson est bien , dit le banneret étonné. — Eh bien I puisque tu veux être comme lui, je vais te crever un œil, afin que tu sois également borgne. » Glisson avait perdu un œil en servant la querelle de ce Montfort. Au même instant , saisissant fortement Beaumanoir, le duc se mettait en devoir d'exécuter sa terrible menace avec la lame de sa dague: le banneret épouvanté tombe à ses genoux, et le supplie de considérer qu'il se couvrirait de honte par une action semblable. Montfort remet sa dagiie dans le fourreau , et se contente de faire confiner Beaumanoir dans un cachot. Quant au sire de Laval, il essaya inutilement de rappeler le duc à des sentiments plus humains : celui-ci , fatigué de ses supplications, le fit mettre par force hors de la barrière, et ordonna de lever le pont-levis. Laval, ne voulant pas s'éloigner des lieux oh. l'on retenait son ami prisonnier, demeura au bas des murailles du château de l'Hermine, dans Tespoir de prêter quelque assistance au connétable.

Montfort, libre de suivre les impulsions de son ressentiment, maître de la personne de son ennemi , allait enfin goûter le détestable plaisir de la vengeance. Il mande auprès de lui le gouverneur du château de l'Hermine, Jean de Uavalan, guenîer vieilli dans les combats, pauvre.

mais d'une vertu égale à sa bravoure. « Messire Jean , lui dit le duc, vous irez à minuit prendre Glisson dans son cachot, vous le lierez dans un sac de cuir, et le jetterez dans la rivière qui borde les remparts : aucun sup.plice ne peut racheter le mal que m'a fait ce mécréant. » Bavalan , terrifié , se prosterne aux pieds de son maitre et le conjure de rétracter cet ordre cruel ; pendant deux heures ce serviteur fidèle essaie vainement de fléchir sa colère. Jean lY, irrité d'une telle opiniâtreté^ lui intime l'ordre une seconde fois, en le rendant responsable sur sa tête de l'entière exécution de cette sentence. Bavalan se retire en s'inclinant.

Montfort, accablé de lassitude, chercha le repos dans le sommeil; il s'assoupit profondément. Mais au bout de quelques heures il s'éveilla en sursaut; ses sens avaient recouvré leur calme habituel : le supplice de Glisson apparut à son esprit, environné de tous ses horribles détails et de toutes ses conséquences ; plus la raison reprenait son empire , plus ses terreurs augmentaient : les ténèbres qui l'entouraient» le sifflement des vents, les. cris plaintifs des oiseaux de nuit, tout, jusqu'au murmure de cette rivière devenue le tombeau de Glisson., remplissait son âme d'etfroi ; les remords qui l'agitaient commençaient dé^ son châtiment. Le jour vint accroître son supplice; Bavalan entra dans l'appartement : à son aspect, Montfort poussa un cri déchirant : « Avez- vous exécuté mes ordres? demanda-t-il d'une voix altérée*. — Oui, seigneur : à minuit Glisson a été noyé; j'ai fait mettre ensuite son corps dans une fosse au milieu du. fardin. — Retirez-vous, messire Jean, et ne reparaissez . jamais plus devant mes yeux, » reprit le duc avec l'accent du désespoir. Jean IV, resté seul, se roulait par terre ; ses. gémissements faisaient retentir le château; il refusait les consolations, repoussait la nourriture qu'on lui pré-

sentait. La journée tirait à sa fin, et sa douleur ne diminuait point. Bravant sa défense, Bavalan vint le trouver une seconde fois : « Seigneur, dit-il, je suis bien coapable, je n'ai point exécuté vos ordres; vous me les aviez donnés dans un moment oh la colère égarait votre raison, j^ai cru qu'il valait mieux en différer l'accomplissement: maintenant je viens prendre de nouvelles instructions. Glisson vit encore. » En entendant ces paroles, Hcntfort passa d'un désespoir affreux à une joie immodérée ; il combla de caresses le vertueux Bavalan (i). Hais , après ce premier mouvement de satisfaction , Montfort redevint ce qu'il était auparavant, avare et sans élévation de caractère : il demanda une somme considérable pour la rançon d'Olivier, dans la double intention de retirer un lucre honteux de la plus insigne perfidie, et d'absorber les ressources de son prisonnier, afin de le mettre hors d'état de payer la rançon du comte de Penthiëvre*

Olivier, chargé de chaînes, n'ayant pris aucune nourriture depuis trente heures, attendait la mort: il ne reconnut pas le sire de Laval, qui entrait dans son cachot, et, le prenant pour un de ses bourreaux, il se préparait à disputer par la force le souffle de vie qui lui restait ; mais la voix de son ami ranima ses esprits, vint faire renaître l'espérance dans son cœur, et avec elle le désir de la vengeance. Laval, que le duc avait rappelé au château de THermine , lui fit part des conditions imposées par Montfort. Glisson souscrivit à tout, se promettant bien de ne rien tenir; mais le duc exigeait au préalable 100,000 livres , somme considérable à une époque où le numéraire était fort rare. Les sires de Laval , de

(i) La famille de cet homme généreux subsiste encore; et Tu» de ses descendants, portant le même nom, était encore maire de Vannes en 1828.

OLIYIER DE CLISSON. 439

Rohan, de Chateaubriand, de Malestroit, de Tannegiiy, de Rochefort, fournirent la moitié de ce que Ton demandait, les intendants de Clisson apportèrent l'autre moitié, et le connétable se vit rendu à la liberté au bout de quinze jours de captivité (i).

(1) Le château de l'Hermine n'existe plus ; il n'en est resté que cette fameuse tour, qui sert maintenant de maison de correction pour les femmes : on l'appelle la Tour du connétable. Rien n'est changé dans Tintérieur : elle se compose de deux étages ; ses murs sont d'une épaisseur extraordinaire : on ne la Toit bien qu'en dehors de la Yille. Le ruisseau dont nous aTons parlé sépare les remparts de la promenade publique dite la Garenne, plantée de beaux arbres, de sorte que la tour de l'Hermine se trouve en face d'une grande allée latérale : c'est au bout de cette allée que le jeune Sombreuil et ses compagnons d'infortune furent fusillés en 1795.

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