LIVRE IV
Doguesclin signale les premier^ jours du règne de Charles V par des succès éclatants. — Vîcloire de Gochcrel. — Soumission de la N«> mândic.
; Charles V avait deviné un grand homme dans le
-I capitaine breton, que l'on ne connaissait encore que
par une valeur audacieuse. Le prinC6 s*empressa de
i l'appeler auprès de sa personne dès* que l'absence de son père eut mis entre ses mains , pour la seconde fois , le gouvernail de l'Etat. Le roi Jean se vit obligé de laisser à Londres , en otages , plusieui*s hauts barons, et son fils le duc d'Anjou , lequel, impatient de cette chaîne , s^évada et franchit le canal de la Manche. Edouard III se plaignit amèrement de cette viola* tion de la foi jurée : Jean alla sans balancer reprendre ses fers , guidé par le noble motif d'éviter à la France les malheurs d'une nouvelle guerre , dont l'évasion de i j son fils pouvait devenir le prétexte. Il mourut à Lon-
1 dres le 10 avril i364, emportiant au tombeau l'admi-
" ration des Anglais , qui , témoins de ses vertus , ne
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furent point les victimes de ses fautes. Les Français, pleins d'amour pour leurs rois , donnèrent à la mémoire de ce prince des lai*mes d'autant plus sincères , qu'ils voyaient déjà dans son fils le réparateur de ses imprudences : c'était ce même Charles V qui , à l'âge de vingt ans , avait , par sa seule sagesse , soutenu la monarchie sur le penchant de ;sa ruine.
Le régent , avons-nous dit , appela Duguesclin auprès de lui dès que son père se fut embarqué pour l'Angleterre. Il voulait concerter avec ce vaillant chevalier les moyens de comprimer le roi de Navarre qui élevait des prétentions, malheureusement ti*op bien fondées, sur la Champagne et sur la Bourgogne. Ce Gharlesle-Mauvais , dont nous parlons ici , se montrait le plus lâch^ des hommes , comme il en était le plus pervers : retiré derrière les murailles» de ses forteresses , il indiquait aux bandes navarroises les contrées vouées à la dévastation , et contemplait du haut des tours les incendies allumés par ses . ordres. Au bout de deux mois Charles déclara solennellement la guerre à son beaufrère, arfec une jactance' ridicule ; ne se croyant pas capable de diriger lui-même la lutte , il en confia le soin à Jean de Grailli, captai d^ Quch, capitaine basque , de l'illustre maison de Foix , guerj:ier brave 9 présomptueux et surtout très«rrusé. S'.étant mis à la solde de l'AiigJeterre, lui et ses compagnies , foi^mées de vagabonds de tous les pays, ce GraiUi assista à la bataille de Poitiers et s'y distingua d'une manière particulière. En 1^64, ce chef de bandes entra momentanément au service du Navarrois , annonçant qu'il allait conquérir en entier, le royaume do France , en dépit des efforts de Duguesclin , dont la haute imputation excitait sa jalousie au dernier dqgré. De son côté , Bertrand mit beaucoup d'einpressement à se rendre aux
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invitations du dauphin : ce prince le nomma gouverneur de toute la Normandie, que Charles -le-Mauvais s'efforçait d'envahir. Duguesclin prit des mesures propres à justifier la confiance que l'on mettait dans son zèle; et, dès ce moment , il se voua tout entier à la défense de la France.
11 fallait en premier lieu songer à former une armée capable de résister au roi de Navarre , dont les émissaires avaient ramassé tous les partisans gascons , italiens , espagnols , répandus dans les provinces. L'entreprise oiTrait des difficultés sérieuses : la féodalité dégoûtée par les revers , essuyés depuis que les Valois régnaient , paraissait engourdie , disent les Chroniques ; elle oubliait son antique renommée au sein de la mollesse ; et , par une fatalité inouïe , Içs héritiers de ces vieilles races militaires dont la belle mission avait toujours été de soutenir Thonneur du pays , les Montmorency, les Couci , les Bourbon , les Chevreuse , se trouvaient ou en bas âge ou retenus en Angleterre comme otages du roi Jean. Edouard 111 , qui redoutait leur courage, refusait de les mettre en liberté , quoique le monarque français fût venu reprendre ses fens;. Le héros breton ne désespérait cependant pas de la fortune publique ; il se plaisait à braver les difficultés , et fit un appel aux nobles : sa voix les tira de la léthargie , et réveilla leur ardeur martiale ; ils reprirent l'épée , dont quelques-uns ne connaissaient plus l'usage.
Les premiers qui accoururent se ranger auprès de Duguesclin furent le comte d'Auxerre et le comte de Ghâlons , princes du sang royal ; Hennequin , grand^^ maiti*e des arbalétriers ; le vicomte de Beaumont, Léon de Cayeux, Thierri de Bournonville, Tranchant de Granville ; les sires de Rambures , de Saimpi , Robert de Villequier, de Betancourt , Odoart d'Albon , Robert
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de La Treille , Pierre de Villaines , Robillard de Fon-^ tebois, Renard de Renti , Petiton de Courton , de Béaujeu, Guillaume de Bouestel^ Eustache de La Hou^ saye , Thibaut Dupont , Roland Dubois, etc. : le fameux Arnauld GervoUe vint se mettre sous les ordres de Bertrand, amenant i,5oo soldats bourguignons et franos^icomtois.
Le général français prépara son expédition avec une adresse rare , se gardant bien de tirer Tennemi de la sécurité dans laquelle l'entretenait la situation de la Normandie , entièrement dégarnie de troupes. Profitant de la faute que le captai du Buch avait commise en s'enfonçant dans le Gotentin , Bertrand sortit inopinément de Paris , conduisant la petite armée formée dans Tintérieur de la capitale ; il se porta sur la rive gauche de la Seine , à l'effet d'investir Hantes , Heulan et Rouleboise , qui tenaient Paris dans une gène continuelle en arrêtant les arrivages des vivres : Charles-le- Hauvais avait muni ces villes de nombreuses garnisons. Quant à Rouleboise, ce n'était qu'un fort qui incommodait beaucoup le chemin de Rouen, Les habitants de cette dernière ville , très-dévoués au dauphin, sortirent au nombre de 10,000, ayant à leur tête un bourgeois nommé Lelièvre : ils manifestaient l'intention d'enlever la tour et de là raser. Le régent, prévenu de leur intention, applaudit à ce zèle, et envoya Duguesclin ainsi que l'élite de ses forces pour protéger leurs mouvements.
Rouleboise fut attaqué vigoureusement des deux côtés ; mais les énergiques dispositions du commandant surent contenir les assaillants : il parut sensible à tous les yeux que cette conquête ne serait pas l'ouvrage d'un seul jour. Guillaume de Launay , un des principaux oflSciers, ouvrit l'avis d'abandonner le siège pour aller assaillir Hantes ,
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dont la réduction moins difficile entraînerait celle du fort: Duguésclin ne goûta point ce conseil , regardant comme un déshonneur de se retirer de devant une place sans l'avoir soumise. Le capitaine de Launay , le voyant inébranlable , demanda la permission de tenter un coup de main sur Mantes : Bertrand la lui accorda ^ et établit un cordon de loo hommes qui devaient l'avertir de tous les mouvements de Launay , afin de le soutenir à propos si lé cas Texigeait»
Le capitaine! partit suivi d'une troupe d'hommes choisis , dont il avait éprouvé plusieurs fois la résolution , et employa pour surprendre la ville un stratagème savam* mentcalculé: il détacha d'abord 3o soldats qui envahirent les cabarets du faubourg, et s'y montrèrent chauds partisans du roi de Navarre. Ces hommes remplirent si bien leur rôle , que les bourgeois et les archers de la garnison ne firent aucune difficulté de les laisser entrer dans la ville à la fermeture des portes ; et comme ils étaient dis. séminés sur plusieurs points, ces soldats arrivèrent séparément dans Mantes , se rencontrèrent au milieu des rues , mais ne s'abordèrent pas , afin qu'on les crût étrangers les uns aux autres. Le lendemain au point du }our, 20 archers déguisés en villageois , ayant leurs armes cachées sous d'amples blouses, se présentèrent à la porte principale au moment oh Ion baissait les ponts-levis pour laisser sortir les bestiaux ; ils s'annoncèrent comme venant demander de l'ouvrage aux propriétaires des métairies voisines de Mantes. Ils en imposèrent si bien par leur maintien , que l'on n'hésita pas à les laisser passer. Ces 20 Français n'eurent pas plus tôt franchi le pont-levis, quilsse jetèrent sur les hommes de garde et les garrottèrent : l'un d'eux sonna du cornet ; à ce signal , les 3o soldats introduits la veille accoururent se réunir à ceux-ci en criant : Launay I Launay I
Le capitaine , entendant ces clameurs , s'avança rapide^ment et entra au galop. La garnison se défendait néanmoins en divers lieux , lorsque Duguesclin , averti du mouvement, vint lui-même accompagné d'une partie de ses forces. Les Navarrois, entourés de toutes parts, gagnèrent une église : le général les y bloqua, et fit prévenir léà habitants que s'ils tentaient de secourir les gens de Gharles-le-Mauvais , la ville serait mise au pillage. Sur ces entrefaites , 4^0 hommes de cavalerie se présentaient devant Mantes pour renforcer la garnison; mais ils furent arrêtés par le sire de Malestroit , que Duguesclin envoya contre eux avec un fort détachement : ils furent culbutés, et la majeure partie tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de cet échec engagea ceux de Iklautes à capituler.
Sans perdre un seul instant , Bertrand revint devant Rouleboise , dont le gouverneur lui reprocha en termes, injurieux, à travers les créneaux, les moyens dont il s'était servi pour se rendre maître de Mantes* « Quant à moi , cria-t-il plusieurs fois , je me ferai tuer plutôt que de capituler. » En effet , ses actions répondirent à ses discours ; il se défendit intrépidement , et repoussa plusieurs fois les Français qui montaient à l'escalade. Duguesclin n'était pas homme à se rebuter aisément ; il fit venir de Melun toutes les machines de guerre qui s'y trouvaient , et les disposa sur-le-champ devant les murs: à cette vue , les assiégés perdirent courage et se soumirent ; on leur accorda des conditions honorables. Duguesclin prit possession du fort et en ordonna la démolition immédiate , pour qu'il ne servit plus d'asile aux soldats de GraiUi.
Regardant son expédition incomplète si Meulan restait entre les mains du roi de Navarre , Bertrand avisa aux moyens de réduire promptement cette place. Ayant
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reçu de Paris quelques troupes fraîches et rappelé celle» qui battaient la campagne , Dnguesclin eut à sa disposition 6,000 hommes : il concentra ces forces sur la rive droite de la Seine , et en partagea le commandement avec le comte d'Auxerre. On mit l'infanterie sur des bateaux , les gens d'armes côtoyèrent la rivière : les deux généraux s'avancèrent pour reconnaître Meulan. Une tour élevée , placée sur la montagne qui domine la ville , servait de citadelle ; des portes ferrées , de hautes palissades et la moitié d'une division défendaient le pont ; les murailles , reconstruites depuis quelques mois, n'offi'aient point d'accès à l'escalade; les fossés pleins d'eau rendaient les approches fort difficiles. Les habitants, très-dévoués au roi de Navarre , sc^ montraient décidés à seconder de tous leurs moyens la garnison , composée de soldats anglais, normands et navarrois.
Dttguescltn résolût de diriger ses premiers eSbrts contre la citadelle : au moment où il distribuait les pos* tes, un carreau de pierre, d'an volume eonsidérable , fuè lancé de la tour et vint rouler aux pieds de son cheval , qui se cabra de frayeur ; si Bertrand eût fait un pas de plus , il était infailliblement écrasa*
Les arbalétriers reçurent aussitôt Fordre de commencer h tirer sur ceux qui défendaient les remparts. Pendant que les Anglais étaient occupés à riposter aux assiégeants, Duguesclin se mit à la tête de la gendarmerie, décrivit un long circuit , vint fondre sur les retranchements des barrières, extérieures , et les enleva après quelque résistance : les. Navarrois se retirèrent confuse^ ment ^ en fermant les portes. Bertrand , qui les serrait de près , abattit lui^-même à coups de hache lesretran** chements , et se précipita suivi des siens par cette, ou^ verture; les assiégés , épouvantes en le voyant paraltic
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au cœur de la plaqe , prièi^ûnt grâce ; ils capitulèrent , et Duguesclin arrêta les. excès autan t qu'il fut en son pouvoir.
Lfi conquête de Mantes , de Meulan et de Rouleboise s'efFeutua d'une manière si prompte, que le captai du Buch , retenu du cdté de Saint-Lô , n eut pas le temps de venir au secours de ces trois villes. Mais un événement majeur vint dédotpmciger Gbarles-le-Mauvaîs des pertes que Bertrand lui occasionnait : c'était la mort de Jean II ; ce prince expirait à Londres le jour même où Duguesclin s'emparait de -Mantes* A peine le monarque français eùt-il fermé les yeux $ qu'Ëdpuard ^voya sur le continent un baron pour sommer le dauphin de payer les 14 miUioi^s. qui restaient, dus sur la rançon du roi. Cliaiies V refusa d'acquitter cette somme? se fondant sur^e qoôson père était mort dans les fera. Edouard ^'y attendait fort bien , mais il désirait se ménager un prét^te pour reoommenceir les hostilités et appuyer les pré^ntjons du roi die Navarre. Jean Jouel| commandant lea troupes anglaises en Normandie , reçut l'ordre d'unir s^ forces h celles du captai du Buqh , afin d'agir de concert contre la France. Ceci augmenta l'arrogance du sire de Grailli , qui jura de mener, pieds et poings liés f aux genoux du roi de Navarre, ce Duguesclin devenu la terreur de Charles-le*Mauvais.
Ces menaces, loin d'intimider le Breton, ne servirent qu'à doubler son ardeur. Bertrand courut à Paris afin de se concerter avec Charles V sur les moyens qu'on pourrait adopter pour conjurer cet orage. Il trouva le prince tout étourdi de la brusque déclaration de guerre d'Edouard III : le vaillant capitaine sut relever le courage de son maître par ses mâles discours et par la confiance qu'il mon Irait lui-même.
Duguesclin fit rassembler à Paris beaucoup de bateaux,
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y embarqua les nobles et sa compagnie de loo lances, descendit la Seine jusqu*à Rouen , bien résolu de^urner tous ses efibrfs vers un seul but , celui de soustraire la Normandie à la puissance du Navarrois. En quittant la capitale il supplia le nouveau roi de se rendre à Reipis dans le plus court délai et de s'y faire sacrer , afin de prévenir le sire de Grailli , qui anuon*çait hautement l'intention de s'emparer de cette ville et de mettre ainsi un obstacle invincible k la cérémonie. Is lieutenant de Charles Y ayant visité Rouen, gagna Pontorson oîi| d'après sou in^^tatiooi plusieurs officiers du parti de Penthièvre devaient venir le joindre. Les Rretons , las de se déchirer entre eux , saisissaient Tocca^ siod d'occuper leur courage hors du duché : le nom^ bre de ces Bretons, s'élevait à 3,000 ; leur movivemeqt ne fut point Remarqué des Navarrois , puisqi:^ cette ville touchait les frontière^ de la Bretç^ne.. Le^ jQnction des troupes concentrées à Popl,09:so]^ avec celles ven^es de Paris s'effectua auprès de Pont-de-l'Ârche, tout aussi secrètement; elles formèrent uq total de io^qqo homiDes. Le captai du Buch ne put 3'çmpécher de témoigner beaucoup d^étonnement en aj^renant l'arrivée de Ber^andi à Pont-de^l'Arche ; car il le croyait eqcore retenu aa Louvre auprès de Gharlejs V. :
L'armée de Grailli, &^tp <le, 13^,000. c9m))Attant&, coippfait dan^ ses rangs des Anglais , .de$ N^varrois. , de§ Gasçpp^ , et quelques Noro^ands^ conduits p^ les> sires Blalet de Graville et Pierre ,^e JStquainvill&t^. Ces deux barons , relevant du rpi d^ Frapqe « poi^^iept. èpce taxés de féloi^ie- Pai^mi les etutr^ç cheif« ^ufiiéniieur^ op distinguait le sire de Uareuil , ancien gouverneur . de Melun , Jean Joiiel , qui niepait les divisions a^glaisça ^ et Jean de Beauvoir , sire de Chalellux. La cavalerie de
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Graillî) très-inférieure en qualité, ne pouvait se mesurer coiitre celle de son adversaire.
Duguesclin commandait pour la première fois les nobles de France : il voyait sous ses ordres deux princes du sang, les comtes d'Auxerre et de Gfaâlons, le grand-maître des arbalétriers, l'un des dignitaires de la couronne, et Ârnauld Cervolle , dit PArchiprêtre, le chef de partisans le plus redoutable de cette époque. On devait donc craindre que chacun de ces barons ne voulût se prévaloir de son rang pour décliner lautorite du général ; prétentioi#fatale qui avait causé les désastres de Crécy et de Poitiers. Bertrand ne se laissa point intimider : fier des 3,ooo Bretons qui marchaient sons ses enseignes, il déploya dans ses rapports avec les bannerets français une fermeté qui les contraignit d'obéir sans murmurer. Les soldats, parcontFe-coup , se virent obligés d'observer une exacte discipline; chose qui n'était pas ordinaire, mais que Bertrand sut obtenir d'eux.
Ayant concentré ses troupes sur un seul point, Duguesclin les passa en revue et fit publier devant le front des deux lignes ce singulier ordre du jour : ce Que celui qui ne se sent pas le cœur de courir les dangers de la campagne sorte des rangs sans crainte; mais aussi que l'on sache que tout homme qui fuira devant l'ennemi, sera puni de mort impitoyablement. » Pas un soldat ne sortit des rangs. Les hauts barons se rassemblèrent devant les lignes , non loin du centre , et mirent en délibération quel serait le cri de guerre ; précautiOQ fort essentielle, car le cri de guerre servait à rallier les soldats autour de leurs chefs respectifs : ceux-ci n'avaient pas d'autre moyen pour qu'on les reconnût au fort de la mêlée , les armures ayant
entre elles une similitude ti^ompeuse. Chaque leude 9e servait d'un cri particulier; mais en campagne on en adoptait un qui prédominait sur tous les autres, et servait de signal à l'armée entière. Duguesclin proposa de prendre celui du comte d'Auxerre : ce seigneur refusa, par modestie. Des débats assez vifs s'élevaient déjà pour savoir à quel ichoix on s'arrêterait, quand les soldats poussèrent spontanément le cri de Dugueêelin I DuffUêselin ! Les chefs y répondirent par les mêmes acclamations : ce fut un nouveau gage dé confiance qu'ils venaient de donner à leur général.' Lés échos répétaient encore le nom du héros de . la Bretagne , lorsqu'on vît accourir un chevalier qui lançait vigoureusement son coursier eu répéCarnt idé loiii la même clameur : l'eau découlaît de sa cuirasse ^k des flancs de son cheval. On reconnut bientôt En|^eraiid de Hesdin , le même qui au combat de Montmiiratt>, en i354, avait abattu et fait prisonnier le' eapit^aibe anglais Calverley. Le banneret venait dfe lever'''i}«is ses domaines des hommes d'ânnes destinés à> grbssir la puissance de Charles V; il traversait ffV^C ^uv'la ville de Yernon, qu'habitait Blancbe d'Evreuit : cette princesse, qui s'intéressait vivement au roi de Navarre son frère, fit fermer les portes, dans le desseiti ^d'empêcher Eiiguerand de sortir, et de priver ainsi' k^ Ft*ahçais d'un valeureux officier. Enguerand, feignant de se soumettre, revint sur ses pas^ parvei^u au'miiliett du pont de bois , fort peu élevé , il piqua vivement son cheval, lui fit franchir le parapet, et sâi|ta dahs la Seine; mais comme elle était très-encaisLséeen cet endroit, l'intrépide cavalier ne put gagner les bords : il laissa le destrier suivre le fil du courant , jusqui'à ce que la rive fut assez baSse pour sortir de l'-eaUé Le capitaine se jeta- alors dans la campagne, où le hasard
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se trouvait garantie par l'Eure, La rivière s'échappe en cet endroit entre deux montagnes (i) qui forment rideau. La vallëe , occupée par les troupes de Duguesclin , se développait sur une lieue de long ; elle s'élargissait dans la direction de la Ronce : le sol enétait alors très-uni ; maintenant il est sillonné par des haies et des allées d'arbres , qui marquent te morcellement des terres. Cette petite plaine, bornée de tons les côtés au moyen d'obstacles iiaturels , semblait être dessinée pour servir de théâtre à un^ engagement sérieux.
Grailli couvrait le sommet de la colline avec la division du centre : la ville d'Evreux lui envoyait de^^ vivres en^ profusion ; il pouvait' donc ^ pour attaquer , attendre le moment ^>il l'ennemi, forcé par la famine de quitter ses lignes, 'déterminerait un miouvement de retraite. Le village de Cocherél formé dé -quelques maisons* V et le bourg de Pacy situé .à deux lieues de l'autre coté de PEure , n'offraient àucvne' ressource aux Fpançaid.
i Lés deux armées s'observèrent plusieurs jours en silence. Quelques escadrons ^navarrois' , ayant voulu assaiUir^ let feurbageurs , furent r^toussés et taillés en pièces.' Le lendemain «n ofaevalier anglais^ descendit de la colline , vint planter son peqnon devant te front de ràrmée, en défiant le plu& brave au cotibat ; les banneret» se dispùtèreiit l'honneur de le vaincre : I>ugue&clin le réserva à Bolànd Dubois , , écuyer breton , dont la force athlétique lui garantissait d'avance un succès
(i> L'vneiest la Ronce et Taulre la Cote aux Anglais^ ce^qui à fait croire dans le pays que la bataille se livra sur celte hauteur; ce qui aurait été impraticable, ^'ailleurs les Munioiros sur Duguesclin , et même le récit de Froissard , indiquent trop bien les lieux pour qu*oa puisse s'y méprendre.
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<:oinplet Roland sortit des rangs, tourna quelque temps autour de l'Anglais pour fatiguer son ardeur , puis l'aborda , et du premier choc le renversa sur la poussière. Ayant saisi par la bride le cheval du poursuivant, il remmenait comme trophée de sa victoire , lorsque six Anglais , qui s'étaient avancés en qualité de témoins, se précipitèrent pour lui barrer le chemin : six Bourguignons s'élancèrent à leur rencontre , les culbutèrent et en firent quatre prisonniers.
Duguesclin crut d'abord que cette petite escarmouche serait le prélude d'une furieuse mêlée ; il s'y attendait avec d'autant plus de satisfaction , que ses troupes paraissaient enflammées d'enthousiasme. Il se mit à les haranguer , suivant son habitude , mettant en pratique leâ exemples fameux dont son père l'avait souvent en* tretenu. Bertrand possédait l'art de remuer les âmes par de belles images , n'oubliant jamais de citer quelque trait saillant de l'histoire romaine ; dans cette circonstance , il fit retentir aux oreilles de ses soldats le mot de gloire , toujours d'un effet magique sur le cœur des Français : un murmure flatteur lui prouva que ses paroles avaient été bien comprises. Déjà les chevaux frémissaient dans les jambes des chevaliers , déjà les fantassins brandissaient les armes et n'attendaient qu'un mot pour fondre sur l'ennemi qui les bravait ; mais le général se vit encore forcé de contenir l'ardeur dont il venait d'embraser tous les siens. Grailli avait vu sans émotion la défaite des six Anglais , et rien n'annonçait de sa part l'intention de descendre de la montagne : Bertrand refusa donc de se porter en avant , espérant que la fortune ne tarderait pas à lui ofirir quelque chance favorable. Dans ce moment Arnauld CervoUe , le fameux partisan , l'un de ses lieutenants , proposa de recourir aux négociations pour sortir de ce
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mauvais pas; les autres chefs goûtèrent ce conseil , et en conséquence on envoya un héraut vers Grailli pour demander qu'il fût permis à l'archiprêtre de venir con* férer. Les généraux navarrois y consentirent , el on allait délivrer le Sauf-conduit , lorsque le captai s'y opposa en disant : « CervoUe est si mauvais barateur, que s'il venait jusqu'à nous contant jongles et bourdes, il adviseroit notre force et nos gens : ce nous pourroit tourner à grand domaige. »
Duguesclin , voyant le refus que faisait Grailli de recevoir l'archiprêtre , résolut d'épuiser toutes les res* sources de son génie inventif pour amener l'ennemi dans la plaine , où il pourrait tirer avantage de sa cavalerie , plus nombreuse que celle du captai. Il prit le parti de simuler une retraite : ruse d'autant plus ingénieuse qu'elle pouvait ne pas être un stratagème , vu la situation de l'armée française, déjà pressée par la disette. On dut instruire les soldats du dessein projeté , de peur qu'une pareille détermination ne les décourageât , et que , frappés par cette idée , ils n'exécutassent en désordre cette manœuvre.
Bertrand fît plier les tentes avec fracas , rappela les postes avancés , et commença sa retraite (17 mai i364) en traversant les ponts de l'Eure dans le dessein d'aller gagner le vallon de Pacy , ou de faire volte-face rapidement pour se former en ligne une seconde fois sur le même terrain , si on lui en laissait la faculté.
Dès que le captai vit commencer le mouvement rcirograde , il tomba dans une perplexité extraordinaire. Les Anglais demandaient à grands cris de fondre sur les fuyards ; les Navarrois , regardant au contraire comme un piège la marche inverse de Bertrand , persistaient à conserver leur position : mais Jean Jouel , qui commandait spécialement les troupes d'Edouard III , dit
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que son maître ne lui pardonnerait jamais d'avoir laisse échapper un homme qui avait causé tant de mal à l'Angleterre. Aussitôt , sans vouloir écouter aucune observation , il descendit rapidement suivi de sa^ division , et se précipita sur l'arrière-garde des Français , dont les deux premiers corps avaient déjà sauté la rivière. Du* guesclin était resté avec le dernier en deçà de l'Eure, pour mieux observer la contenance du captai. Voyant que la totalité de Tarmée ennemie hésitait à s'ébrankr , il jugea ^u'on lui donnerait ie temps de reprendre sa position ; il envoya donc contre les Anglais les ti*oupes qui n'avaient point encore passé , et s'empressa en même temps de ramener dans la plaine les deux autres divisions : ses ordres s'exécutèrent avec une célérité jusque-là sans exemple. Le deuxième corps , conduit par le comte d'Auxerre , franchit les ponts de Cocherel , et vint se ranger à la gauche de Parrière-garde , qui avait été assez heureuse pour obliger les Anglais à reculer sur le corps de bataille. Les soldats de la droite , marchant sous les ordres du grand-maitre des arbalétriers , ne voulant pas attendre que le pont fût évacué par ceux qui les précédaient , se jetèrent d'eux-mêmes dans l'eau , traversèrent les divers bras de la rivièi^e , et arrivèrent sur le terrain aussi vite que les troupes de l'autre aile , de sorte que l'armée se trouva de nouveau en ligne, comme par enchantement. Au reste , le captai du Buch favorisa lui- même les Français d'une manière particulière; car il ne sut pas se décider franchement^ ne sut ni appuyer les Anglais, ni rester sur lamontagne, etla quittalorsqu'il ne pouvait plus secourir Jean JoueL Grailli ne descendit dans la plaine que pour recueillir les fuyards anglais, que la cavalerie française poursuivait chaudement. S'apercevant alors que le mouvement de Du-< guesclin n'avait été qu'un piège tendu à dessein , il
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voulut opposer ruse contre ruse* On lui avait annoncé un renfort de 1,200 chevaux, qui pouvaient apparaître d'un moment à l'autre ; il désirait les attendre en gagnant du temps , sans cependant déceler son embarras : dans cette vue, il demanda une trêve de quelques heures , comme cela se pratiquait souvent au moment d'une bataille. Voyant Bertrand s'arrêter après son premier succès , il lui envoya dire par un héraut que sa coutume était de ne jamais profiter des chances oflTer* tes par le hasard , et que lui et ses lieutenants ne vou* laient pas en ce jour tirer avantage de l'état pitoyable OUI de longues privations avaient mis les troupes de France. L'émissaire s'acquitta de son devoir avec esprit; il employa les moyens les plus adroits pour déguiser la vérité, ce Gentil héraut , lui répondit Duguesclin , vous savez moult bien prêcher ; suis content de vous , et je vous baille cent florins en régal ; et vous direz à votre retour que , si Dieu plaît , je mangerai aujourd'hui du captai un quartier , et ne pense ce soir à manger d autre chair. » Il faisait allusion au nom de Bucb , qui se prononçait en français comme bœuf (i). Se tournant ensuite vers ses officiers : a Compagnons , leur dit-il , nous venons de tendre nos filets , les oiseaux s'y sont fait prendre* » Au même instant il fit sonner les trompettes , et s^avança rapidement vers les Navarrois , en poussant devant lui les goujats et les valets de l'armée , afin de produire du désordre parmi les rangs ennemis. Ces valets surpassèrent son attente , culbutèrent les archers gascons , se jetèrent ensuite sur les ailes en se partageant , et démasquèrent ainsi le front de la ligne. Alors les deux partis s'abordèrent rudement. Les Bre-
(i) Quatre têtes de bœuf formaient les armes parlantes de cette maison.
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tons , qui tenaient le centre , se faisaient distinguer par leur opiniâtreté : un de leurs chefs • Thibaut de Pont , armé d'une épée de six pieds , dominait les autres combattants par sa taille gigantesque ; mais ayant brisé son arme sur le casque de Bembro , le paladin saisit sa hache , et de chaque coup il faisait voler une tête ou un bras* De son côté^ Bertrand parcourait les lignes , animant les siens de la voix : « Amis , disaitil , souvenez-vous que nous avons un nouveau roi de France , et qu'il faut étrenner son règne par une victoire ; » accompagnant , comme à son ordinaire , ces paroles de saillies qui transportaient les soldats et les enlevaient. Us répondirent tous avec enthousiasme par leur cri usité s Dugue$elin 1 Duguêêclin! que les échos répétèrent au loin. Bertrand , voulant alors donner luimême l'exemple , s'élance au fort de la mêlée f et y porte la terreur. Déjà il faisait plier le centre de l'ennemi sous ses efforts, lorsque son aile gauche se mit à reculer devant les gens d'armes navarrois que commandait le baron de Hareuil , l'ancien gouverneur de Melun. Ce guerrier cherchait dans tous les rangs Duguesclin , pour se mesurer avec lui : Renaud de Bournon ville , Jean de Sénarpont, Pierre de Lépine , avaient succombé sous ses coups en essayant d'arrêter sa furie. « Où êtes-vous , messire Bertrand ? criait-il ; je vous appelle au combat. » Duguesclin arrivait en ce moment pour réparer le désordre; il entendit cette présomptueuse provocation , et fondit sur Mareuil avec la rapidité de l'aigle : d'un choc il l'abattit de son cheval; mais des flots de combattants séparèrent ces terribles rivaux , lorsque Bertrand allait achever à coups de lance son adversaire. La lutte devint opiniâtre auprès de ces deux chefs : la bannière de Duguesclin , portée par le sire de Matignon , renversée deux fois , fut relevée par
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Olivier de Mauny , Thibaud de La Rivière 9 Yves de Cliarolles , Jean de La Ghesnaie et Geafiroi de Kerimel. Cependant le sire de Mareuil , échappe des mains de Bertrand , avait repris l'oSensive , et vengeait son affront sur ceux qui Papprochaient. 11 tua de sa main Hennequin , grand-maitre des arbalétriers; mais, au moment où le guerrier cherchait quelque autre ennemi digne de sa colère , il se vit arrêté par le comte d'Âuxerre et son frère jumeau le comte de Ghâlons^ combattant toujours à côté l'un de l'autre. Us s'attachèrent tous deux à ses pas : le premier lui enleva son casque d'un revers de son jlpée , et le second lui fendit la tête d'un coup de haq^e. Les Navarrois , privés de leur intrépide commandant , reculèrent devant les Normands et les Picards réunis. L'aile gauche des Français regagna le terrain qu'elle avait perdu , et vint s'appuyer au centre où combattait Duguesclin. L'infatigable |[énéral survint h rinstant même où les Anglais , après avoir tué le vicomte ^e fieaumont , se précipitaient comme des fu* rieux au milieu des Bretons. Ceux-ci , attaqués par des forces supérieures , commençaient à plier , lorsque la seule voix de Bertrand les ranima ; ils se pressèrent autour de lui , et rétablirent leurs lignes*
Quoique l'ennemi eût perdu beaucoup de monde , il Continuait néanmoins à se battre vigoureusement sur tous les points. Le centre , commandé par le captai en personne , soutenait les deux ailes sans se laisser entamer: c'est alors que Duguesclin, jugeant d'un coup d'oeil la situation des aSaires, conçut un de ces mouvements décisifs qui fixent la fortune; il ordonna à Thomas de La Houssaye de prendre 600 cavaliers de l'aile droite , celle qui avait souffert le moins , de se couler derrière les haies qui bordaient l'Eure , et de décrire un demi-cercle pour se jeter sur les deiTièi'es du
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centre de Tennemi, en passant entre la gauche des Navarrois et la montagne de la Ronce. La floùssaye exécuta cet ordre avec une rare intelligence : il fondit à rimproviste sur les Anglais; ceux-ci, déconcertés par cette attaque imprévue, furent obligés de diminuer les efforts qu'ils faisaient sur le front de la division : ils subirent ce désavantage sans cesser de disputer le terrain. Dans ce moment solennel deux coureurs , ayant percé la foule des combattants bourguignons , annoncèrent à Duguesclin Tapproche d'une division de i ,200 chevaux : méprise heureuse ! car ces cavaliers venaient en qualité d'auxilaires au secours des Anglais. Bertrand , trompé comme les autres, crut que le roi lui envoyait ce renfort de Paris. Cette nouvelle , passant de bouche en bouche , parvint dans les rangs ennemis, et y sama Tépouvante. Les Français , animés encore davantage , renversèrent enfin les deux ailes de leurs adversaires ; toutefois le centre, composé en entier de cavalerie, ne se laissait point entamer, quoique attaqué de tous côtés. Dugàesclin forma ses escadrons en colonne serrée , et, se mettant à leur tête, il perça la première ligne ennemie^ Bertrand parvint ainsi sur le point où combattait le sire de Grailli, qui étonnait les plus hardis par sa bravoure héroïque. Roland Bodin, écuyer breton, d'une taille extraordinaire, se précipita sur lui, fit voler sa lance en éclats, le joignit coi^ps à corps, et, le saisissant à deux mains par le casque , le tint suspendu sur son cheval. Duguesclin arriva quand le captai, eh se débattant, allait percer de sa dague Roland Bodin au défaut de la cuirasse; voyant le danger que courait son écuyer, il courut vers le captai, et, lui appuyant son épée sur la gorge, s'écria : « Rendez-vous à l'instant, ou vous êlc^ mort. » Grailli présenta son gantelet à Duguesclin , qui laissa à Roland l'honneur entier de cette belle capture. Saquain-
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ville mit également bas les armes; Jean Jouel , commandant les Anglais, blessé à mort, fut pris par Olivier de La Chapelle. La perte de tous ces chefs paralysa les efforts des Navarrois, et décida du gain de la bataille; le centre de l'ennemi , entouré par les deux ailes des Français et par les cavaliers de La Houssaye, finit par s'ouvrir : les NavaiTois , les Anglais et les Gascons combattant sur ce point, furent tous tués , pas un seul n'échappa.
Déjà les vainqueurs célébraient leurs glorieux avantages^ lorsque des trompettes vinrent annoncer à Bertrand que 1 ,200 cavaliers normands ou navarrois , accourant en toute hâte, allaient déboucher dans la plaine par Jouy c c'étaient les mêmes que les hérauts avaient signalés depuis deux heures. Duguesclin rétablit aussitôt ses lignes, et fit passer aux prisonniers les ponts de Gocherel, afin de leur ôter la faculté de s'échapper si l'action recommençait. Les nouveaux escadrons ennemis parurent bientôt sur le champ de bataille, s'y enfonr* cèreot sans précaution, et se virent enveloppés en un clin d'œih Ges troupes firent d'abord les démonsti*ations préliminaires pour exécuter quelques charges ; mais ^ frappées du ^ctacle qu'offrait la terre jonchée de cadavres, elles n'opposèrent qu'une faible résistance. Les soldats furent pris en totalité ; leur commandant supérieur, Pierre de Sailly , s'échappa seul, grâce à la vitesse de son cheval, et si troublé par la frayeur, que le banneret arriva tout d'une traite à Nonancourt, couvert d'un sac à farine : il l'avait pris dans un moulin , afin de cacher l'éclat de ses armes. Le gouverneur de Nonancourt, quoique du parti de Gharles-le-Mauvais, ne le reconnaissant pas sous ce déguisement, ne voulut jamais ordonner de baisser le pont-levis pour lui donner asile. Une autre singularité qui se passa durant l'action mérite de tenir ici sa place, en ce qu'elle peint les
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mœurs féodales de l'époque. Le fameux Arnauld Gervoile voyant s'avancer droit à sa chevauchée la bannière du captai du Buch , de qui sa maison tenait une terre en fief, crut de son devoir de ne pas combattre personnellement celui auquel il devait soumission comme vassal; en conséquence, Arnauld sortît des rangs furtivement sans emmener un seul de ses gens , et en ordonnant à l'écuyer qui portait son pennon de l'élever bien haut, afin que Ton ne doutât point de sa présence. Cervolle avait donné des preuves trop éclatantes de sa valeur pour qu'on pût le soupçonner de lâcheté; néanmoins Charles V se montra très-irrité de sa conduite, et « les chevaliers, assure Froissard, parloient moult vilainement de lui. »
Certain de la victoire , Duguesclin dépêcha à Reims Enguerand de Hesdin pour en porter au roi l'heureuse nouvelle (i). Ce paladin , quoique blessé, avait demandé à remplir cette mission : il entra tout armé dans la cathédrale de Reims, au moment oîi l'archevêque allait commencer la cérémonie du sacre (19 mai i364)* ^^ mains qui versèrent l'huile sainte sur la tête du monarque, s'élevèrent vers le cid pour remercier le Dieu des batailles du triomphe accordé par sa miséricorde aux armes de la France ; triomphe d'autant plus précieux, qu'il justifiait les espérances de bonheur que la nation avait conçues à l'avènement du nouveau roi. Aussi Charles Y ne mit-il pas de bornes à sa reconnaissance; il combla de grâces le général dont les talents et le cou*
(i) L« ch&teau actuel de Cocherel n'earisUdt point alors ; il appartient aujourd'hui à M. de Lacroix , dont l'habitation n'est séparée du champ de bataille que par PEure. M. de Lacroix fait éleTcr en ce inoroeut-ci uu obélisque k l'ei^trée de la plaine ; afin de perpétuer le souvenir de cette vicloirc, et montrer le Heu 0(1 se livra l'action.
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rage venaient d'assurer un si beau succès : il le nomma maréchal ou gouverneur de la Normandie , et lui donna en propriété le comté de Longueville, confisqué sur le roi de Navarre. Après avoir distribué aux compagnons d'armes de Duguesclin les récompenses qu'ils méritaient à si juste titre , le monarque sévit contre tous les Normands pris les armes à la main. Saquainville eut la tête tranchée ; on préparait le même sort à Guillaume de Malet , lorsque le fils de ce baron menaça d'user de représailles sur la personne de Bremor de Laval, fidèle serviteur du roi , et tombé en sa puissance depuis quelques mois. Cette menace produisit son effet ; un cartel autorisa l'échange des deux bannerets.
Duguesclin se rendit à Rouen, la capitale de son gouvernement ; Charles Y y vint également le surlendemain : il voulait se concerter avec lui, afin de tirer de la victoire de Gocherel le parti le plus avantageux. On arrêta, dans cette conférence, de ne travailler qu'à soumettre les places de la Normandie occupées par les troupes de €harles-le-Mauvais. En vertu de ce plan , le nouveau maréchal se mit en mesure de continuer la campagne : il vit aussitôt accourir, de divers côtés, des chevaliers qui aspiraient à Thonneur de servir sous ses ordres. L'armée, forte de 12,000 combattants, se composait des vainqueurs de Gocherel et de nobles, envoyés récemment par les provinces méridionales. Parmi ses lieutenants on distinguait le comte d'Auxerre, le <;omte de Ghâlons , OliviçjP de Mauny, Eustache de Saint-Pierre , le vaillant Thibaut de Pont,. Eustache de La Houssaye , et Alain de Beaumont, qui brâiait de venger la mort de son frère lé vicomte, tombé sous les coups des Anglais.
Ces généraux commencèrent l'expédition par entrer dans le Cotentîn , dont les habitants , fort dévoués à Edouard IFI, lui avaient livré les forteresses de Valogncs,
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de Garenlan et de Douvres. L'ennemi, maître de ces places, et surtout de la première, protégeait le débarquement des convois sortis des ports d'Angleterre : le chasser de ces positions devenait donc le point essentiel. L'avant-garde de Bertrand, commandée par Bouestel, culbuta les bandes navarroises qui voulaient défendre le passage de la Céline. On s'enfonça ensuite au travers du Cotentin , et, l'ayant balayé dans toute sa largeur, les Français parurent devant Valognes : de nombreux pelotons de soldats anglais couvraient les approches de la place ; ils furent taillés en pièces , et les fuyards allèrent porter la terreur dans la ville , en criant que h diable de Bertrand les poursuivait. La plupart des habitants avaient manifesté une haine vio-* lente contre la maison de Valois; ils abandonnèrent à la bateleurs foyers; le reste se réfugia, ainsi que la ga%*nison , dans la citadelle* Duguesclin , arrivant comme un torrent, enleva les fortifications extérieures, et peu d'instants après le corps de la place. 11 paraissait probable que la citadelle ne pourrait pas résister aux assaillants ; mais Bertrand, avare du sang de ses soldats , voulut tenter la voie des négociations avant de recourir à la force. H fit proposer au gouverneur des conditions très- honorables ; on répondit par des propos outrageants : le signal de l'assaut ne se fit pas long-temps attendre. Cette première tentative ayant échoué , le maréchal ordonna de di^sser les machines de guerre qui lançaient des quartiers de pierre. Les assiégés essayèrent d'amortir la violence des coups , en prenant soin de tendre des balles de coton et des peaux de bœuf fraîches : cet expédient leur réussit parfaitement. Voyant diminuer TeOet des machines , ils en firent un sujet de raillerie , et enlevèrent mâme les balles de coton ainsi que les peaux de bœuf, les jugeant inutiles : un de leurs
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soldats, placé sur la tourelle la plus élevée, frappait sur une cloche chaque fois qu'il voyait la machine lancer un projectile, et plusieurs de ses compagnons essuyaient avec un linge, par moquerie, l'endroit où le coup avait porté, en criant : ce Vous avez bien tort de salir ainsi nos belles pierres blanches. )? Les archers du dehors , irrités de la plaisanterie, leur crièrent qu'ils les feraient repentir de cette insolence.
Cependant l'expédition n'avançait pas; déjà les officiers parlaient de se replier sur Garentan , dont la con^ quête paraissait plus facile ; mais le maréchal repoussa vivement cette proposition , regardant la levée du siège comme un affront trop cruel pour les armes françaises: Bertrand fit dire à ceux de la citadelle, qu'il était décidé à rester devant leurs murailles une année entière plutôt que d'abandonner son entreprise. Le gouverneur, ébranlé par cette résolution, offrit de remettre la forteresse moyennant 3o,ooo livres qu'on lui compterait sur-rle-champ, Duguesclin répondit à l'envoyé ; « Je n'achète les places qu'à la pointe de mon épée. Je dor>ne à votre maître trois jours pour se décider : ce délai écoulé , je n'écouterai aucune proposition , et je ferai pendre aux créneaux soldats et gouverneur. » Celui-ci, intimidé par cette réponse, se soumit , et obtint pour les Anglais des conditions avantageuses : la principale fut la faculté d'enlever ce qu'ils pourraient ti*ansporter eux-mêmes. Le commandant sortit suivi des siens , tous char^ gés d'effets précieux. Les vainqueurs, se voyant privés d^un si riche butin , voulaient les arrêter : Bertrand , religieux observateur de sa parole, interposa son autorité; les soldats obéirent respectueusement; ils ne purent néanmoins s'empêcher de couvrir les assiégés de huées, accompagnées de sanglants quolibets. Huit che-r Vj>li<3rs, qui fermaient la marche de la colonne, senT
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sibles aux outi^ages qu'on leur prodiguait, rentrèrent précipitamment dans le château , levèrent le pont-levis, et crièrent du haut des ba3tions : « Nous avons des vivres, et nous défendrons si bien le poste ^ que jaiçais Bertrand n'y entrera.-^Certes, gars, ditcelui-^ci, vous mentirez, car j'y souperai ce soir, et vous jeûnerez dehors^ 3) Alors il donna le signal de l'assaut; les archers coururent à l'escalade , transportés d'une sorte de frénésie : on enleva la place, non sans perdre beaucoup de monde; car les Français, se disputant l'honneur de monter les premiers 9 chargèrent si fort les échelles qu'elles cassaient sous leur poids, et les assaillants roulaient dans les fosh^ ses pleins d'eau* Duguesclin n'avait pas vu sans ndmi^ ration l'audace de ces huit chevaliers , dont la défepse, quoique courte,* fut réellement héroïque; mais.il ne put les sauver : au mépris de ses instances, les premiers soldats qui pénétrèrent dans le fort massacrèrent toi;t ce qu'ils y trouvèrent.'
Le général , ayant donné quelques instapts de repos à ses troupes , se hâta de marcher contre Garentan : cette ville capitula au bout de deux jours. Il n'en fut pas de même de Douvres , où commandait Calverley, capitaine de beaucoup de réputation : on fut obligé de faire un siège en règle. Bertrand , après avoir reconnu là position , resta convaincu qu'il aurait à surmonter des obstacles prodigieux ; il fit appeler auprès de lui plusieurs habitants du pays, afin d'en tirer quelques lumières touchant la situation de Douvres , les chemins couverts et les ressources intérieures; tJn de ces bourgeois, nommé Pierre Ledoux, voyant Bertrand inquiet sur le succès de l'entreprise, lui dit : « Quoi I seigneur, yous paraissez embarrassé ? il vous reste cependant un moyen infailli^ ble, c'est de faire crier par toute l'armée : jbugtMBclin ! Pufjuesclin ! à ce nom seul , la ville se rendra au plus
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vite. » Bertrand sourit à cette adroite flatterie, ce Je crois, répQndit^il, que ce ne serait pas un moyen bien redoutable pour vaincre le brave Calverley. » Dans le fait, outre la valeur personnelle des Anglais et l'habileté bien reconnue de leur chef, Bertrand avait à considérer que beaucoup de Normands opposés à Charles Y s'étant réfugiés dans Douvres leur dernier asile , on devait s'attendre à une résistance très - opiniâtre. Duguesclin essaya un assaut, qui ne réussit pas : alors on eut recours à la mine, en cèntlnuant Tattaque des murailles , afin de retenir les assi^s sur les remparts ; on poussa vigoureusement les travaux sans qu'ils s'en aperçussent. Un fait singulier leid* dontla Péveil le cinquième jour : un verre rempli d'eau , placé par hasard sur le parapet , fut renveisé à plusieurs reprises sahs cause apparente* Ceci surprît étrangement les soldats ; l'un d'eux se coucha à terre, et sentit un tressaillement; on se douta alors que les assiégeants minaient les bastions : on donna Falarme. Calverley fit aussitôt contre-miner dans la direction de l'ouest, et rencontra les gens de la sape : un combat terrible fut livré dans les entrailles de la terre ; les Anglais finirent par être accablés, mais on ne put continuer les travaux sur ce point. Il devint nécessaire d'outrir une nouvelle mine : celle-ci eut plus de succès, car elle perça sous le caveau de l'église vers la fin de la journée. Bertrand, escorté d'une troupe d'élite, passa la nuit dans le temple; et le matin, ouvrant les portes avec fracas , il sortit en criant : Duguesclin ! Duguesetint Les habitants et la garnison, épouvantés h cet aspect, jetèrent leurs armes et demandèrent quartier. Le Breton reçut leur soumission , et fit arborer sur les tours l'étendard français , qui n'y flottait plus depuis vingt ans. Bertrand traita fort honorablement Cal verïey et les siens : il sentait bien qu'en se battant contre lui les
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Anglais accomplissaient un devoir, et obéissaient aux ordres de leur roi. Les chevaliers normands ne pouvaient invoquer un semblable motif, aussi furent -ils punis comme des rebelles : le général ne voulut pas que les mains viclorieuses de ses soldats servissent à châtier des ti^aitres ; le bourreau fit justice des plus coupables^ on jeta les autres au fond des cachots.
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