‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siécles (volume 2)Chapitre 5 sur 25 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Duguesclin Ta une troisième fois au secours du comte de Blois. — Bataille d'Âuray. — Bertrand^ de retour en France, délivre le royaume des grandes compagnies , et les entraîne en Espagne.

Un nouvel incident ne permit point à Duguesclin de compléter la soumission de la Normandie.. Le vicomte de Rohan vint le trouver devant Douvres pour l'engager à passer en Bretagne , où les deux partis se montraient plus que jamais décidés à terminer la fameuse querelle dans une bataille rangée. Attaché à la France par ses exploits , par les bienfaits dont le roi l'avait comblé , Bertrand ne savait jusqu'à quel point il pouvait disposer de sa personne ; mais Charles V le tira d'embarras , en lui commandant de mener son armée au secours du comte de Blois. Charmé de voir concilier son devoir avec ses affections particulières , il se hâta de suivre le sire de Rohan , accompagné de 7,000 hommes, la plupart de cavalerie. De nouveaux chevaliers accoururent pour remplacer ceux que la guerre avait moissonnés : Philippe de Châlons , Gérard de Frontigny, Henri de

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l^ierreforl , Heugues de Bailloa ,• Aimard de Poitiers , Charles de Dinan, Louis de Beaujeu, Eudes de Guébriant et le sire de Poix accrurent le nombre de ses lieutenants. Le comte d'Auxerre , et son frère le comte de Châlons , Olivier de Mauny, Le Bègue de Yillaines , Guillaume de Bouestel, Eustacbe de La Houssaye et Thibaut de Pont ne le quittèrent plus.

Bertrand venait de dépasser les confins de la Normandie et revoyait déjà son pays natal, lorsqu'un écuyer accourut l'avertir que son père, Renaud Duguesclin , touchait à sa dernière heure, et demandait instamment de le voir encore une fois. Le général laissa le commandement de l'armée au comte d'Auxerre, et courut en toute hâte au château de la Mothe-Broon. Il y arriva au moment où Renaud recevait les dernières consolations delà religion; la famille éplorée entourait le lit funèbre. Bertrand mêla ses larmes à celles de ses frères et de ses sœurs. Le moribond distingua au milieu de ces gémissements les sanglots de son fils aîné; il tendit une maip glacée à l'objet de sa première affection ; « Mon cher fils, dit-il, je remercie la Providence du bonheur qu'elle me procure de te voir encore une fois; tu as honoré mes cheveux blancs en suivant la ligne que je t'avais tracée; sois toujours homme de bien : la gloire est périssable , mais la vertu ne l'est point. » L'efibrt que venait de faire le châtelain pour prononcer ces paroles anéantit ses forces j il ne tarda pas d'expirer dans les bras de ses enfants.

Une invitation encore plus pressante du comte de Blois ne permit point à Bertrand de rester plus longtemps au sein de sa famille ; à peine lui laissa-t-on le loisir de rendre les derniers devoirs à son père. II quitta donc le paisible séjour de son enfance pour aller de nouveau affronter les hasards de la guerre. Le sire de

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Rohan vint le recevoir non loin de Gaingamp^ escorté par ses vassaux. Jeanne de Penthièvre et son époux lui firent le même honneur, accompagnés des sires de Léon, deRieux, de Raite, d&Laval, de Màlestroit, <le Kergor* lay, de Quîntin, de TournentHie , de Tintiniac, de Beaumanoir, de LaBellière, de Mohtbôucher, de Goëtquen et de Eergouët.

Le sire de Rohan, lié d amitié avec Duguesclin, lui expliqua la position oà se trouvait la Bretagne. Le jeune Montfort sô contentait de la moitié du duché (i) ; mais Jeanne dé Penthièvre, ne croyant pas qu'elle pût dé-* pouiller ses enfants d'une portion de Théritâge de leurs ancêtres, persistait à ne vouloir faire aucune concession; de sorte que lés deux partis, sans cesse en pi'ésencel, vivaient dans un état d'hostilité. Le comte de Blois , toujours modèle de vertus, mais toujours d'une incapacité absolue, déplorait les calamités dont il se voyait la cause innocente : son caractère timide , si opposé à celui de la nation entière, révoltait les fiers Bretons et diminuait le zèle des partisans de la maison de Penthièvre. Le comte de Montfort, élevé à l'école du malheur, déployait au contraire une énergie remarquable, une activité merveilleuse ; la modération de ses prétentions , le ton avec lequel il les soutenait , lui gagnaient bien des cœurs. Pendant que les partisans de son rival se renfermaient dans une espèce de neutralité , les siens redoublaient

(i) Ceci ne doit point étonner, car Montfort n'avait aucun droit sur le duché : son père et les princes de sa famille supprimèrent l'original de toutes les eipéditions du contrat de mariage de Charles de Blois avec Jeanne de Bretagne ; on n'en a jamais trouvé une seule copie. Si Ton en croit Froissard, cet acte devait être préjudiciable à leur cause ; car il établissait formellement la succession au duché en faveur de Jeanne, et prouvait que le comte de Montfort y avait souscrit moyennant quelques légers dédommagements*

BËRTBANI) ])€GUgSCLIN^ I|I

d'ardeur. La comtesse de Penthièvre, efirayée de sa po* ai don, jugea qu'on ne pouvait en sortir que par un coup d'ëclat; elle ramena ses amis en leur annonçant la réso-» lution de courir les chances d'une bataille rangée» dont le résultat serait le triomphe ou l'anéantissement de ses droits. Croirait-on que Charles deBlois, forcé malgré lui d'adopter cette courageuse détermination , montra quelques scrupules sur la légitimai té des droits de sa femme? Il fallut qu'on déroulât de nouveau à ses yeux les motifs d'une quenelle qui durait depuis vingt-trois ans , que 200,000 hommes avaient scellée de leur sang, et poui^ laquelle lui-même avait été criblé de blessures à la Rpché* Derrien. Montfort, n'ayant pu rallier en sa faveur la majorité des Bretons, accepta les secours d'Edouard III son beau^père. Par compensation , la comtesse de Penthièvre implora l'assistance du roi de France , protecteur-né de la Bretagne. De graves considérations engageaient Charles Y à soutenir le comte de Blois ; il lui impoiiait que le duché ne fût pas assuré dans la maison de Montfort par les bons offices des Plantagenet, qui en profite-: raient pour exercer en Bretagne une influence préjudiciable aux intérêts de la France. Charles Y, entraîné par ces motifs , ordonna à Duguesclin de voler au secours du comte de Blois, dès qu'il eut appris que les deux com^ pétiteurs se décidaient à vider d'une manière définitive leurs différends dans une seule rencontre.

Le bruit de l'arrivée de Bertrand produisit un effet merveilleux; il se répandit avec rapidité dans les diverses contrées du pays : les partisans de Penthièvre, depuis long-temps refroidis, accoururent en foule, ne doutant pas qu'il n'y edt de la gloire à acquérir sur les traces du vainqueur de Cocherel. Jeanne quitta Guingamp pour aller se montrer, avec son époux, à l'armée rassemblée au milieu des landes de Josselin. La vue de

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ao,ooo hommes armés pour sa défense ne put bannir les terreurs de Charles de Blois : le souvenir d'un rêve sinistre le poursuivait sans cesse; il en fit part à ses principaux barons ; et comme tous les rêves peuvent s'expliquer de diverses manières, on interpréta le sien à son avantage : il parut satisfait , et ses frayeurs s'évanouirent.

Quant à Montfort , il ne cherchait pas un appui dans l'interprétation de vaines chimères; ses émissaires ne cessaient de supplier Edouard de hâter le départ des secours promis depuis long^temps. Le monarque anglais » fidèle à sa promesse, envpya 8,000 hommes d'excellentes trou* pes, commandées par Chandos , un des guerriers les plus remarquables de ce siècle. Ce général , né dans le Cumberland, fut l'ami et le compagnon d'armes du prince Noir. Il avait contribué d'une manière particu* lière aux succès de ce héros, autant par ses conseils que par son intrépidité ; aussi le combla-t-on de récompenses : le onzième collier de la Jarretière lui fut donné par ordre de réception (i). 11 occupait dans le parti de

(i) Il est à remarquer que, lors de Pinstilution de la Jarretière , le prince de Galles ne fut pas nommé Pun des premiers ; le prince Noir ne fut que le quatorzième, et eut avant lui Edouard lil , Henri de Lancastre , comte de Derby, surnommé Torticol {cou tordu), cousin germain du roi. Ce Torticol fut un des personnages les plus illustres de l'Angleterre ; il gouverna long-temps la Guienne, et la défendit vigoureusement contre tous les efforts de la France ; ses vertus le firent appeler par le peuple, le bon duc de Lancastre, Sa fille unique, Blanche, épousa Jean de Munh, troisième fils d'Edouard, qui prit, avec la permission de son beau -père, le titre de duc de Lancastre : c'est lui qui , à l'époque dont nous nous occupons, commandait les armées anglaises en Bretagne. Les autres premiers chevaliers furent Pierre de Grailli, captai du Buch , de la maison de Foiz , onele du rifal de Duguesclin ; lord Montaigu, lord Wilhougby, lord Beauchamp, lord Gourtcnay, lord Gray, lord Stapleton , lord Wirlhoslz, Chandos, lord HoUand et lord Amprcdicourt.

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Hontfort la place que Duguesclin tenait dans celui de Blois. Sa réputation jetait dans le moment plus d'éclat que celle du Breton : on lui accordait la même valeur, une prudence aussi consommée , et peut-être plus de talents militaires ; mais il ne brillait pas des mêmes vertus ; son âme était fermée à tout autre sentiment que celui de l'ambition. Cette passion étouffait en lui les qualités dont le Ciel l'avait doué; et lorsque son cœur s'abandonnait à quelque mouvement de générosité, Teffet en semblait détruit par les formes dures qui les accompagnaient : on peut , d'après cet aperçu , juger de la différence qui existait entre son caractère et celui du bienveillant Duguesclin. Chassant un jour avec Edouard , Chandos fut frappé par un .cerf qui lui creva l'œil gauche d'un coup de son bois (i).

Montfort, jeune, sans expérience, mais nullement présomptueux , ne fit aucune difficulté de se laisser guider par Chandos, pour lequel il montrait une déférence marquée : ainsi le général anglais commandait souverainement au nom du prince. 11 voulut commencer la campagne par le siège du château d'Auray , une des principales forteresses du parti contraire. Cette résolution hardie plut extrêmement à Jean de Montfort. L'armée partit d'Hennebon , et vint investir la ville , dans laquelle on pénétra sans difficulté , gi^âce au mauvais état des fortifications ; mais le gouverneur du château annonça l'intention de se défendre autant que le permettraient ses moyens. Sur ces entrefaites , on apprit que Duguesclin venait de rejoindre le comte de Blois avec les meilleures troupes de France. Cette nouvelle diminua tellement la confiance de Montfort que-, malgré les exhortations de Chandos , il désira tenter la voie

(i) Biographia britannica. Rippis.

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des négocialions : en conséquence , deux chevaliers fu-rent députés vers le côtote de Bloîs pour lui proposer une troisième fois le partage du duché, afin d'éviter Pefibsion du sang breton. L'époux de Jeanne de Penthîèvre aurait accepté si l*on n'eût enchaîné ses volontés ; il se vit obligé de céder aux cris de la comtesse et h l'impatience de ses partisans : ce prince repoussa donc la proposition, et leva son camp de Josselin pour marcher contre rennèmi. Au moment du départ , Jeanne dé t^enthîèvre embrassa devant le front de l'armée quatre chevaliers : honneur d'autant plus insigne pour eux I que la comtesse passait pour la femme la plus fière. Ces quatre chevaliers furent le comte d'Auxerre à cause de sa naissance , lés sires de Rohan et de Rieux comme barons les plus considérables de la nation, et Bertrand Duguesclin pour son mérite personnel.

Cependant les écuyers envoyés par Jean de Montfort revinrent apporter à leur maître la notification du refus de Charles de Blois, accompagnée de l'offre de vider lé différend devant Auray par une action générale. Cette réponse excita la colère de Chandos , qui regardait la proposition de partage comme un acte de générasité ; aussi s'empressa-t-il de reprendre le siège d'Auray que Von avait interrompu durant les conférences. Le général anglais tenait beaucoup à s'emparer de la place avant l'arrivée de l'ennemi. Les assiégés souffraient déjà beaucoup de la famine , et suppliaient Charles de Blois par dés messages secrets de hâter sa marche. Le comte , campé à l'abbaye de Lanvaux , se trouvait hors d'état , dé les contenter , il désirait faire dire aux bourgeois de redoubler de zèle , promettant de les délivrer sous peu de jours ; mais les assiégeants gardaient si bien les approches , que personne ne pouvait pénétrer jusqu'au château. Enfin un arbalétrier du ''parti de Penthièvre

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fut assez adroit pour envoyer dans la tourelle la plus élevée 9 son dard auquel pendait un billet adressé au gouverneur. L'avis que renfermait cette missive ne satisfit point les assiégés , qui entrèrent aussitôt en pourparlers avec les Anglais : les magistrats proposèrent de rendre la place si on ne venait point à leur secours dans un espace de temps déterminé ; et , selon Tusage d'alors , ils demandèrent des vivres pour une semaine. Montfort , voulant gagner TafTection des habitants d'Âurayen se montrant généreux , souscrivit à ces conditions. Les attaques cessèrent ; les otages furent échangés, et on laissa passer dans la ville les subsistances dont elle manquait. Les assiégeants gardèrent leurs lignes , se bornant à empêcher que personne n'entrât dans le château. Lç second jour de la trêve , ils virent avec étonnement la garnison rassemblée sur les i^emparts poussant des cris de joie , et faisant retentir les airs du bruit de nombreux instruments. On signalait ainsi rapproche du secours si ardemment désiré.

Loin d'imiter son rival , qui laissait à Chandos la faculté de diriger les opérations , le comte de Blois , craignant de blesser Tamour-propre des hauts barons, avait partagé le commandement entre trois généraux , le comte d'Auxerre, le comte de Rieux et Duguesclin ; le dernier pouvait d'autant plus prétendre au droit dérégler les opérations , qu'il venait d'amener un renfort sans lequel le comte de Blois se fût trouvé dans l'impuissance de soutenir la lutte. Bertrand ne fit aucune réclamation ; bientôt même il vit repousser ses avis, et s'aperçut clairement qu'on voulait le réduire. à un rôle passif : toutefois , entraîné par Tamour de la patrie , le héros ne se montra pas moins décidé à redoubler d'efforts pour contribuer au triomphe de la cause de la maison de Penthièyre, et il courut se

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placer à la tête du corps forme de ses vieux soldats bretons. Le comte d'Auxen*e prit le commandement des Français envoyés par Charles Y.

L'armée du comte de Blois quitta Lanvaux le 28 septembre 1364, et parvînt en colonne déployée jusqu'à une lieue et demie d'Auray : elle commit la faute de se diriger par Plumargat, et se mit dans la nécessité de franchir le bras du Morbihan pour arriver à Auray, tandis qu'en se dirigeant par Pluvigner elle serait arrivée sans obstacle sous les murs de la place par une plaine unie. En apprenant l'approche de son rival 9 Montfort, ou plutôt Ghandos, abandonna Auray , et vint occuper le quartier de landes que le comte de Blois devait infailliblement traverser. Ce dernier employa la journée entière à faire le dénombrement de ses forces; elles dépassaient vingt mille hommes : on y distinguait les chefs des plus illustres maisons du duché, car le comte de Blois comptait beaucoup plus de partisans que son rival. D*abord tout le pays Bretonnant, à l'exception de Vannes^ c'est-à-dire le promontoire , peuplé d'hommes énergiques, parlant tous le dialecte gallique, lui conservaient une foi invariable ; sur les neuf hautes baronnies , six, Avaugour, Léon , Quintin , Derval , Chateaubriand et Malestroit 9 servaient sa cause ; les trois autres , Vitré , Ancenis et Laroche - Bernand défendaient les intérêts de Montfort. La famille Duchâtel , très-puissante dans le bas Léon, y balançait l'influence du vicomte de Léon , cousin de Jeanne de Penthièvre ; mais cette princesse dominait dans le pays de Pontivy au moyen des Rohan ses parents, à Redon par les Rieux également ses alliés , à Dinan par les Beaumanoir , à Carhaix par les Kergorlay, à Morlaix par les Penhouët, à Lannion et à Tréguier par les Troguindi : elle ne put ga-

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gner à sa cause le pays de Nantes, oîi la famille de Glisson exerçait une influence exclusive. Rennes montrait quelque affection pour Charles de Blois, néanmoins ses habitants n'auraient point fait des sacrifices essentiels ; Quimper, Auray et Hennebon suivaient tour à tour les chances de la guerre.

Les deux partis ne se trouvaient qu'à une demi-lieue l'un de l'autre ; mais ils étaient séparés par la rivière qui coule dans une grève marécageuse, resserrée entre deux montagnes assez élevées , et qui se rapprochent av pas de Trehorai en formant deux corniches parallèles; de sorte que le plateau occupé par le comte de Montfort s'élevait à plus de 5o pieds au-dessus de la grève dans laquelle serpente la rivière. U est indispensable de faire remarquer que Montfort pouvait descendre du plateau dans la plaine marécageuse par un chemin fort raide qui tournait la montagne , et rien ne Tempéchait en suivant cette voie de remonter sur le plateau par le côté opposé. Le bras du Morbihan qui , dans son état naturel , a 5o pieds de large devant Auray , dont il rase les remparts , se rétrécit aux deux tiers une lieue plus bas en tirant vers le détroit de Trehorai; mais il s'enfle prodigieusement à la marée montante.

Le point important était de savoir laquelle des deux ai^mées franchirait la première cet obstacle ; elles s'arrêtèrent donc en s'observant. L'une et l'autre avaient des drapeaux semblables et le même cri de guerre : Bretagne^ au riche Duel on distinguait néanmoins dans le parti de Blois une différence ; les bannières flottaient mêlées aux lis français , dont l'alliance presque nationale devait enorgueillir les Bretons. Celles de Montfort flottaient seules, car Chandos n'avait pas voulu déployer l'étendard d'Angleterre, dont la vue-

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aurait pu irriter les chevaliers des deux partis. En effet, au combat de la Roche - Derrien , quantité de Bretons attachés à la cause de Montfort abandonnèrent subitement les rangs lorsque Aigworth mit en évidence le drapeau britannique, chose qui n'arrivait souvent qu'au moment de l'action.

Tous ces nobles réunis devant Auray apercevaient parmi les rangs oppotés un parent, un ami; bien plus, ceux des Bretons qui s'étaient battus ensemble pour la même cause au combat des trente , dix ans auparavant , se trouvaient maintenant en face les uns des autres , prêts à s'entre-déchirer : tristes effets des discordes civiles! Ainsi Beaumanoir, Jean de Sereot, Maurice du Parc, Amauri deFontenay, Geoffroi de La Marche , Maurice et Geslin de Troguindi , Tristan de Pestiviers , suivaient la fortune de Charles de Blois ; tandFs que Geoffroi de La Roche, les deux Kerenrais, Louis Goyon, les deux Fontenay, Guillaume de La Lande, marchaient sous les étendards de Montfort, à côté de Galverley et de KenoUes , qu'ils avaient combattus au Chêne de mie voie. Depuis vingt ans, quantité de familles se partageaient d'affection au sujet de cette querelle : on voyait dans l'une et dans l'autre armée des Kergorlay, des Gharruel, desChâteaubriant, des Kersoson , des Honlboucher, des Mahé, des Champagne, etc. Les Anglais considéraient avec une sorte de satisfaction les apprêts de cette horrible lutte : le sang breton allait couler, rien ne pouvait les réjouir davantage.

Les deux armées passèrent la journée du 28 rangées en bataille ; l'une et l'autre désiraient ne pas franchir la rivière la première. Dans celle du comte de Blois , Dugucsclin commandait laile gauche , environne d'une compagnie de Bretons , ses fidèles com-

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pagnons d'armes depuis, plas de dix ans : on distinguait parmi eux Olivier çon frère» Silve^^e d^. Bud?^f devenu depuis ^i qél^ç 4^08 )ea guerres 4*Italie , Henri de Pledran, Thihaud de L^ Civière ^ Pierre d^ Bçissel , Jacques de LprgerU 9 Sf ip^Peri^ y F^r<m c^i Parq , Goyon » La Edin^udaie , Thçtiniplin , La Hpuaçaye 9 GoëtlogQUyBrel^nt, Yifidçloa, Robiq de Ls^ Qoifisière , Gui d'Anga^vilIe, Sauvage de Poiner^uil , Rus de K^^ gou^rdet , Jeap Appert 9 dç Bethizii lfertran4.c}e Blois, Etienne Botterel y 6 écpyers de U iamUlç Le Boi:|tel7lier, Thi(iauU de Çt^teaubrjaBt ^ GqiUaupue de Cossé, 5 écuyers de la maison d^ La Ggvif niUi^re ^ ^^^} 4^ L'Espinay, Guyot d'fipudetQtyJtfliche^ Jourdan» I^aoul de Kersaliou , Mathieu de . Piédouë ^ Iiao^l de Pieder vache, Bollin de Pootbriant., R^oul dç Quelep p Q^yon de Kemas , Olivier de Vitr^ ^ Laurens d^ Valence.

Le comtQ d'Auxerre conduisait l^aile droif^, le sire de Baitz la réserve; }e cpmte de Blois se plaça au» centre, ayant à ses côtés le vicomte de Roban, Jean l®**, Tun des hommes les plus supérieurs de ^on temps , descendant en ligne directf^ de Conan Mériad^c , premier roi de PÂrmorique* 11 seconda dignement PenliQuët d^ns sa défense de Rennes en i357. Son ma«riage avec Jeanne d'Avaugour, héritière du comté de Léoa, le rendait le plus riche baron (i) : son jeune (ils Alain faisait ses pren^ières armes daqs cette malheureuse circonstance.

GhandQS partagea également en qsi^tre corps les^ 16,000 hommes composant Tarfnée dé Montfort ; il plaça l'aile droite sous les ordres du sire Duchâtel et

(1) Veuf de Jeanne d'Avaugour en 1867 » 1® ▼iconite de Rohan épousa une princesse du sang de Franoe, Jeanne de Navarre ^. iaute de Charles -le-Manyais.

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de Robert KenoUes : ce dernier, soldat d'extraction obscare , s'éleva par son audace à une brillante fortune militaire ; il venait d'être nommé chevalier de la Jarretière, et se trouvait le 74^ de cet ordre depuis sa création. Ghandos confia la gauche à Olivier de Clisson et à Mathieu Huet, Anglais d'origine normande ; fil prit le commandement du centre, retenant près de lui le prétendant au duché, et mit la réserve sous la conduite de Calvei^ley , chevalier du pays de Cornouaillés , homme d'exécution , qui jouissait dans l'armée d'Edouard d'une réputation populaire. On voit , d'après ces dispositions, que Ghandos, pour ne pas blesser les Bretons du parti de Montfort , leur partagea les commandements principaux; néanmoins il composa en entier le corps de réserve de soldats anglais, les destinant à frapper le coup décisif, Calverley, désigné pour marôher à leur tête, s'indignait qu'on l'eût placé en dernière ligne; il fallut toute l'autorité de Ghandos pour l'engager à demeurer à ce poste (i). Les Anglais étaient armés uniformément, tels que devaient l'être les soldats d^une puissance de premier ordre ; quant aux Bretons , comme depuis vingt ans leur pays gémissait au milieu des horreurs d'une guerre civile, durant laquelle on avait à se défendre sans cesse contre des attaques subites, ils s'équipaient sui< vant leurs moyens et même suivant leur goût : chacun adoptait l'arme la plus convenable à ses habitudes, à sa force corporelle. Ainsi l'un se servait de la longue épée pour frapper d'estoc et de taille, l'autre de la lance raccourcie , celui-là du maillet de fer ou de la hache, celui-ci de la dague ou du fléau , formé d'un

(i)Bio^aphia Britannica. — Ogée, Dictionnaire historique et géographique de la Bretagne , in-4**; tome 1*»'.

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bâton ferré auquel pendaient deux boules de fer supportées par des chaînettes. On voit d'après cet aperçu que , si l'armée de Charles de Blois comptait plus de soldats dans ses rangs , si elle se composait d'hommes individuellement très - braves , celle de Montfort ràcfaietait son infériorité numérique au moyen d'un ensemble parfait et d'une organisation bien entendue.

Ghandos , en général consommé , évita de se rapprocher de la rivière , afin de laisser un certain espace vide qui pût engager Pennemi à faire le premier pas; on restait donc immobile de part et d'autre : chacun voulait attendre que son rival commençât l'agression. Les deux compétiteurs profitèrent de cette espèce de trêve pour exciter le zèle de leurs partisans en les haranguant. Au même instant le sire ||p Beatimanoir , le héros ducombàt des trente , transporté d'un mouvement patriotique , fi^anchit le Morbihan , gravit le plateau , et alla droit au général anglais : a Noble Ghandos , lui dit-il , ne pourraît-on pas trouver un expédient pour empêcher que des hommes, nés et nourris sur la même tierre, se massacrent entre eux P les deux rangs opposés ren— ' ferment des frères , des amis qui , après la bataille , déploreront leurs exploits ou plutôt leurs fureurs. -*- J'applaudis à ces sentiments honorables , répondit Ghan-^' dos ^ mais il* est trop tard pour entrer en pourparler ;' toute espèce d'arrangement est devenue impossible. —* Au moins , répondit Beaumanoir , qu'il me soit permi)9 de prendre part à cette malheureuse lutte et de verser mon sang comme les autres. Vous savez que je suis prisonnier de Montfort sur parole ; les lois de la guen^e me défendent de combattre sans sa permission : obte^ nez pour moi ^ je vous supplie , d'être délié momentanément de mon serment. » Ghandos alla en son nom demander cette faveur. « Je la lui accorde , répondit

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Montfort , mais à condition qu'on ne lui donnera point de commandement particoliex^ , que sa bannière ne sera point déployé^ , et qu'il rçdeYÎendra mpn prisonnier,, quelle que soit d'ailleurs Tissue de l'action. » Beaumanoir rentra dans s^ division , joyeux de pouvoir ^i^ercer son courage. A peine ce preux avait-il repassé le mis-; seau qui séparait les deux armées , que Gauthier Huet y. capitaine anglais , le franchi^ à son tour , et proposa aux Bretons de rompre uoe lance. Hervç de S^ergouët» plus prompt quQ tous les autres , se précipite pour soutenir rhonneur national ; les deux adversaires courent l'uri sur Tautre. Pvi premier choc h Breton renversa Huet et son cheval; puis il s'arrêta, et dit k Sîçi^. ennemi: ce Relevez -vous y. capitaine, vous êtes v^iqçu et moa prisonnier ; vos ^rmes et v^tre destrier lu^'appartien^ nent ; je vous re^ds l'un et Hfutre , ainsi q\^ la liberté^, pour vous en servir dans la bataille qu'pn va livrer, »

La nait vint surprendre les dei^x arquées dans l^rs positions resp/çctives ; chacune d'elles avait persisté fort sAg^inent à pe pas vouloir. commencer le mouvement.^. Le lendemain 99 septembre (i) , un dimanqli^, jour de. la sai^^t Michel , on célébra les saints mystères deyan^ le& lignes* À pieioe ).a cérémonie était-^lle terminée, que le son bruyant, des trompettes donna le signal du car-, qage^ £p c^ moment, le comte 4^ Blois , qui s'était^ chargé à regret d'une pesante armure , promenant sa vue avec émotion sur c^tte plainiç où la. po^rt salait bif^itot exercer ses ravages , s'écrit : «. Que ne puisrje racheter . au prix dq tout mon sang celui qu'on va verser ppur moi I 4) Dçjs larmes involontaires açcp^pagnèrent ces paroles. Le comte d'Auxerre , impatient de se signa-

(t) Yélyi le- président Hénaiù et An^«iil ont commis tine erraor rnaniièste en ineltap^ ^.baif^ille d'Auray le 22 sQpt£mbre.

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1er y craignant que la marée ne couvrit bientôt le gué , se hâta de sauter le détroit à la tête des Français : ce général eut ensuite à gravir des masses de rochers ; enfin il arriva sur le plateau , tout désuni et sans ordre. Ce passage dut exiger beaucoup de temps. Le comte d'Auxerre vint se placer en avant d'un petit village nommé Brech (i) , qui se trouve à cinq quarts de lieue d'Auray, et sur le même plan. Ghandos^ voyant le mouvement commencé , s'avança de son côté y les rangs serrés : les deux lignes s'arrêtèrent alors une seconde fois. Quelques historiens assurent qu'il se fit une espèce de trêve pendant laquelle Montfort envoya au comte de Dlois un messager pour, lui faire sentir l'inconvenance de combattre. le dimaqche , et pour demander de remettre l'action au lendemain 2 l'époux de Jeanne de Penthièvre refusa de souscrire à cet arran-r gement. On doit croire que les autres chefs se char^ gèrent de la réponse ^ car le comte de Blois passait pour le prince le plus pieux de son temp3« Au reste , un incident assez singulier avait ouvert le champ avant le retour du héraut*

L'armée de Hontfort et la division du comte d'Auxerre| se trouvant fort rapprochées , se mesuraient des yeux j prêtes à s'élancer ; elles occupaient un terrain couvert de landes : tout-à*<:.oup une grosse vipère (ces reptiles sont fort communs dans ce pays ) sort de dessous un buisson , et se dresse au milieu des soldats du comte d'Auxerre. A cette vue , ceux-ci tirent leur épée pour tuer l'animal malfaisant ; le reste de la division , ainsi que les troupes de Montfort , voyant agiter des armes^

(i) Nous avons pu nous convaincfe par nous-même que le souvenir de cet événement est toujours présent à la mémoire des habitants de cette petite coiumtuie de BrecL.

124 BERTRAND BDGOBSGLIN»

crurent que l'action commençait sur ce point. Alors les trompettes se mirent à sonner , et les deux corps s'abordèrent (i). Mathieu Huet attaqua vigoureusement le comte d'Auxerre ; celui-ci le contraignit à reculer en désordre : le commandant des Français poursuivait l'ennemi chaudement , lorsqu'un archer du pays de Galles lui perça l'œil droit d'un coup d'ëpée au travers de la visière du casque. Le sang qui sortait de cette blessure remplit également l'autre œil : le comte resta sans défense , et fut pris ainsi par Chandos. La perte de ce valeureux chef porta la consternation dans l'âme de ses compagnons. Sa division , composée de Bretons et de Français , étant seule engagée , fut écrasée en un instant : ainsi l'aile gauche , formant le tiers de l'armée du comte de Blois , était détruite sans retour avant que les autres corps eussent seulement effectué leur passage; enfin , cette opération s'exécuta non sans beaucoup de difficulté. Duguesclin et le comte de Blois gravirent péniblement les rochers , et n'arrivèrent sur le plateau que pour recueillir des débris. Les lignes se formèrent avec assez de promptitude , et l'action recommença plus chaudement. A la vue de tant de combattants transpprtés de fureur , Charles de Blois se sentit entraîné ; ses vaines terreurs disparurent : il se prépara à recevoir courageusement son rival , lequel , revêtu des insignes d'un duc de Bretagne , fendait la presse pour parvenir jusqu'à lui. Les deux compétiteurs se joignirent , se choquèrent avec force , et firent frémir la terre sous les pieds de leurs coursiers. Le combat cessa autour d eux : la lutte de ces illustres jo&teurs occupa seule l'attention générale ; elle se termina enfin par un violent coup de hache , déchargé sur la tête de Hontfort par

(i) Tous les habitants de Brech parlent de ce fait singulier.

BBRTRAND DtJGUESCUN. Ia5

CfaarlesdeBlois.Levainqueur s^écrÎRiBretagfie, Montfort est mort ! Mais sa joie fut de courte durée; celui qui venait de succomber sous ses coups était un écuyer couvert de l'armure de son mattre (i). Le véritable prétendant s'avançait suivi de la phalange anglaise ; Ghandos et Bembro marchaient à ses côtés : ce fut un torrent qui renversait tout sur son passage ; il se précipita sur la division au milieu de laquelle combattait Charles de Blois. Persuadés que le gain de la bataille dépendait de la vie du comte , les Anglais s'acharnèrent après lui avec une opiniâtreté frénétique. Les barons bretons firent au prince un rempart de leur personne , et opposèrent long-temps une barrière insurmontable. Parmi les plus ardents on distinguait Jean III de Kergorlay , qui se tenait devant le duc ; il se comportait vaillam^ •ment , et , se voyant assailli de tpus côtés , il ne cessait de crier ; A mon aide ^ preux de Bretagne 1 Beaumanoir, qui se trouvait en ce moment près du même lieu , lui répondit : iltd^-^oi , Kergorlay y et Dieu t'aidera (a). Enfin , cette barrière de guerriers , qui enveloppait' Charles de Blois , fut rompue; Jean 111 de Kergorlay se fit tuer aux pieds du prince , après avoir fait des prodiges de valeur. Le trépas de ce fidèle vassal ne précéda que de quelques instants la ruine de son suzerain : trois fois le duc de Bretagne fut enlevé aux siens , trois fois ils l'arrachèrent des mains des Anglais. Cependant les coups multipliés qu'on lui portait faussèrent ses armes , la visière de son casque fut brisée ^ il. resta à visage découvert , et un soldat du pays de Cornouailles,

(i) Cet exemple de faire prendre, un jour de bataille , les insignes du chef à un chevalier n*était pas rare. Charles d'Anjou avait agi ainsi en Italie , contre Mainfroi. '

(2) Ces paroles sont devenues la devise de la maison de Kergorlay, qui Ta conservée jusqu'à nos jours.

ia6 BfiRTRAND DCGUESCLIN.

profitant de cette circonstance , lui plongea son épée dans la bouche ; le fer sortit derrière le cou : le malheureux époun: de Jeanne de Penthièvre tomba , et fut Iong*temps foulé aux pieds de ceux qui se disputaient ses tristes dépouilles (i).

Ainsi péHt, les armes à la main, le prince le moins belliqueux de son temps. La nouvelle de cette catastro[>he répandit parmi les chevalier^ la consternation et le découragement. Duguesclin , qui conservait un avantage notable sur le point où sa division combattait , en devint au contraire plus furieux ; il voulait venger le prince qu'on venait d'immoler. Depuis le commencement de l'action, Bertrand, aidé de ses vieux Bretons, tenait en échec le corps qui lui était opposé; armé d'un énorme maillet de fer, cet impétueux guerrier promenait la mort dans les rangs ennemis. Les sires de Rohan , dé Laval , de Beaumanoir, Charles de Dinan,Eustache de La Houssaye, le secondaient dignement : Huet , et tout ce que les Anglais comptaient de plus brave, venaient de mordre la poussière* Mais Chandos, devant qui l'aile droite et le centre avaient plié après la mort de Charles de Blois , réunit toutes ses forces contre Bertrand; il ne pouvait se croire ceitain de la victoire, tant que ce capitaine redoutable agirait à la tête des siens : il l'enveloppa entièrement , et culbuta la majeure partie de sa division par-dessus le plateau; et comme la marée montait en ce moment, quantité de soldats se noyaient en rou*^ lant. Les chevaliers finirent par s'éclaircir autour de

(i) Geofiroi Robbin, cordelier, coDfesseur da comte de Blois, ne quittait jamais ce prince; il le suivit à Auray jusqu'au fort de la mêlée: il le vit frapper, fat renversé lui-même, se releva, et put exhorter^e comte à se souvenir de Dieu avant d'expirer. Charles exhala le dernier soupir en se frappant la poitrine, comme un pénitent. (Lobineau , tome i*', page 374)

BERTRAND DUGtESCLIN. I27

Duguesclin ; peu à peu le cercle se rétrécit, les Bretons se serraient près de leur ôhef et tombaient à ses pieds t il se trouva lui-même retranché derrière un monceau de cadavres ; qtioique sa hache et soti épée fussent rompues, quoique sa main fatiguée pût à peine soulever le maillet de fer, il continuait à se défendfe. Les assaillants, étonnés de cette résistance , n*asaient plus l'approcher; ils dirigeaient de loin leurs traits contre ce seul homtne : il allait en être accablé , lorsque Chandos l'aperçut dans ce pressant danger; ce général accourut, en criant à ses Anglais de ne plus frapper sur le Breton : ce Messire Bertrand , lui dit-il eh s'approchant , soumettez-vous, la journée n'est pas vôtre. « Duguesclin, couvert de sang, accablé de lassitude, se rendit avec Jean de Rohanet Jean de Serent (i), demeurés constamment à ses côtés. Les sires de Rieux, de Kergouët , de Dinan , n'existaient plue; on les avait tuéç sous lés pas de Charles de Blois. Beaulnanoir combattait sans bannière^ la tête couverte d'un casque dépouillé de panaches, armé comme un simple écuyer, mais ses terribles coups le faisaient reconnaître : il se trouvait auprès de Charles de Blois lorsque ce prince reçut l'atteinte mortelle. Ayant essafyé de garantir ses jours contre une foule d'ennemis acharnés, lui-même fut percé de mille traits, et son sang alla se confondre avec celui dû duc de Bretagne.

Après l'entière défaite de l'armée de Penthièvre, Mont^ fort chercha lui-même le corps de Chaiies : il le découvrit, horriblement mutilé et souillé de boue. A la vue de ce triste spectacle, Jean ne put retenir ses larmes : Chandos l'arracha brusquement à ces pénibles ré-

(i) La famille de Jean de Serent, l'une des plus anciennes de Bre-r tagne, s'est éteinte dans la personne du duc de Serent , mort en 1828 chevalier des ordres.

Ia8 BB&TRAND DOGDESCLUf.

flexions, ai lui faisant observer que la mort de son pa<* rent était le seul événement qui pût assurer à sa maison la possession du plus beau duché de la chrétienté. (( Allons , dit-il , remerciez Dieu et vos amis ; vous ne pouvez avoir ensemble la Bretagne et votre cousin (i). » Les anciennes chroniques disent que la victoire avait été annoncée à ce prince par un lévrier app^tenant au comte de Blois. Cet animal , remarquable par sa beauté, qu'on citait pour son attachement à son maître , passa le ruisseau au moment de l'action et alla droit au comte de Montfort, qui arrivait alors devant une fontaine jaillissante: comme le prince était à cheval, le chien se leva sur les pieds pour mieux le caresser ; on reconnut le lévrier de Charles de Blois : les spectateurs étonnés s'écrièrent que ce chien venait saluer Montfort duc de Bretagne. Ce prince, passant d'un état précaire à une situation brillante , fit éclater sa reconnaissance envers tous ceux qui avaient contribué à fonder sa fortune. « Après Dieu, dit -il à Chandos, c'est vous qu'il faut remercier de la victoire, car je la dois autant à ^vos talents qu'à votre bravoure. » En disant ces mots , il remplit de vin sou hanap (sa coupe d'or) et le partagea avec le général anglais : cette distinction, accordée sur le champ de bataille encore fumant , était regardée comme la plus noble récompense qu'un souverain pût imaginer (2).

Montfort fit bâtir une chapelle en l'honneur de saint Michel, sur le lieu où Ton avait trouvé le corps de

(1) Au milieu du désordre de la journée 1 la soldatesque dépouilla le corps de Charles de Blois : on lui trouva sur la peau un cilice de crin blanc, que l'on jeta avec mépris ; mais le cordelier Robbin le ramassa soigneusement , le regardant comme une précieuse relique. (Ogée , page 108.)

(2) Voyez, & propos de la cérémonie du hanap , la note du t. iv.

BERTRAND DUGULSCLIW. 1 29

Charles de Blois; il institua également un ordre de chevalerie {^r Hermine) en mémoire de cette victoire.

Jeanne \le-Penthièvre perdit, dans la seule journée d'*\uray, l'néi*ftage de ses pères, son époux, et Tespoir de revoir ses enfants , retenus prisonniers à Londres. Elle s'exhala en plaintes amères contre le sort qui la poursuivait , et tenta d'intéresser le peuple à ses malheurs; mais la Bretagne, affaiblie par vingt- quatre ans de guerre, avait à déplorer ses propres infortunes : il ne se fit en sa faveur aucune manifestation sérieuse.

Les partisans de Charles de Blois, quoique nombreux encore , paraissaient peu redoutables, ayant perdu leui^ principaux chefs , les uns tués, les auti^es prisonniers de Chandos. Montfort insista pour que ces derniers ne fussent point mis à rançon : Duguesclin se trouvait du nombre. Ce guerrier, dont la fatalité venait de trahir le courage, avait fait triompher, sans le concours d'autrui, cinq mois auparavant, les armes de la France; maintenant il se voyait chargé de fers , obligé d'expier les fautes que d'autres avaient commises, sans qu'on pût lui en imputer une seule. Les Anglais le conduisirent en Poitou, dont Chandos était sénéchal; on ne rowgit pas de le traiter avec une extrême dureté.

Pendant que Bertrand allait en captif dans un pays qui plus tard devait être le théâtre de ses plus brillants succès, Charles V travaillait à obtenir sa liberté. Au premier bruit du désastre d'Auray, le roi envoya en Bretagne l'archevêque de Beims proposer en son nom à Montfort un arrangement final avec la veuve de Charles de Blois, annonçant que la France n'abandonnerait pas ses enfants, et qu'elle défendrait leur cause par tous les moyens qui étaient en sa puissance. Ce langage étonna tellement Montfort, que ce prince ne poursuivit pas ses avantages avec cette célérité qui enchaîne la fortune.

l3o BERTRAND DUGUESCLIN.

La Bretagne eut par conséquent le temps de se recon** naître : elle manifesta autant d'amour pour Jeanne de Ppnthtèvre^ que de haine pour l'Angleterre. L'arrivée de rarchevéque de Reims fortifia ces divers sentiments : Hontfbrt se vit obligé de sacrifier ses afiections particulières à la sécurité de ses propres intérêts ; il n'eut en vue que de s'assurer une paix solide avec la France , en offrant des avantages raisonnables à la veuve et aux enfants de sou compétiteur. Le vq\ d'Angleterre» satisfait de voir l'époux de sa fille souverain du duché , ne l'en détourna point i convaincu d'être toujours à même d'exercer dans les états de Montfort une influence exclusive : il se trompa; car la Bretagne ne cessa de le regarder comme l'artisan de tous ses maux» et ne montra de la reconnaissance que pour Charles Y, dont la politique savante mettait déjà en défaut la finesse du vieux Plantagenet.

Le II mars i35o on signa donc à Guerande une con* vention, en vertu de laquelle Uontfort fut reconnu duc de Bretagne sous le nom de Jean IV i Jeanne conservait le titre de duchesse et le comté de Penthiàvre : le dernier article déclarait ses enfants habiles à succéder au comte de Montfort , dans le cas où ce prince mourrait sans postérité.

Charles Y avait demandé que Ton mtt à rançon les barons pris à Auray. Duguesclin l'intéressait plus que tous les autres ensemble; il insista pour qu'on brisât ses fers. Edouard , las de la guen^ , y consentit On fixa la rançon à 100,000 francs : celles du roi Jean et de Charles de Blois exceptées, on n'en avait point vu de si élevée. Ce fait seul atteste le mérite de Duguesclin et l'importance dont il jouissait. Charles Y paya la somme exigée , sans partager le mérite de cette action avec le pape ) comme l'ont dit quelques écrivains ; d'ailleurs la

BERTRAND DCGUE^CUIf. l3l

moitié de la somme fut hypothéquée sur. le comté de Longue ville, qui appartenait à Bertrand.

La bataille d'Auray venait de montrer à Charles Y que les destinées des états dépendeiit ordinairement de la force des armes; aussi prit-il à son service de vaillants capitaines. Olivier de Glisson et Tanneguy-Duchâtel , deux Bretons d'un courage éminent, vinrent en France occuper leur valeur. Le captai du Buch^ prisonnier depuis la bataille de Cocher el, obtinf sa liberté sans rançon; le roi même le combla de présents : Grailli, recon*naissant d'un aussi noble procédé ^ se voua au service delà France, et débuta par ménager un accommodement entre Charles-le^Mauvais et Charles V.

Quoique privé de tous ses alliés, le Navarrois se mon-» trait encore redoutable; car son génie infernal lui suggérait sans cesse quelque expédient pour embarrasser seS' ennemis : cependant, déconcerté par l'abandon du cap<* tal, il prêta l'oreille aux propositions de Grailli. Une entrevue eut lien entre les deux princes au milieu d'un des faubourgs de Paris ; on s'y prodigua les plus vife témoignages d'amitié. Le roi pouvait agir avec sincé*' rite; pour Charles-le^Blauvais, il ne mettait aucune franchise dans sa conduite. L'événement prouva que le fourbe ne cédait qu'à la nécessité. Ce prince offrit à son. beau-frère un cœur en or, en le priant d'accepter ce riche joyau comme un gage de leur réconciliation. Duguesclin , présent à cette entrevue, détestait le Navarrois : « Prince, lui dit-il fortement, je vous conjure d'être reli^eux observateur de votre promesse; sans cela, vous aurez certes le loisir de vous en repentir. » Bertrand ne tint pas le même langage au captai du Buch, qu'il voyait pour la première fois en ami. Ces deux guerriers se donnèrent , en présence de toutes les personnes appelées à la conférence , les marques d'une estime ré-

l32 BERTRAND DUGCfiSCLlN.

ciproque : leur noble franchise contrastait avec la gêne involontaire des deux rois.

Enfin la France respirait, après trente années de guerre et de troubles; l'esprit belliqueux de Philippe de Valois et de Jean II lui avait causé des maux incalculables ; eUe sentait le besoin d'un long repos : bien loin de s'indigner de rhumeur pacifique de Charles Y, elle changea en admiration les préventions défavorables qu'on avait conçues à son égarcT après la bataille de Poitiers ; elle abandonna avec confiance ses destinées aux soins de son génie réparateur , et déjà la main habile du monarque rassemblait lés débris de ce malheureux naufrage, lorsque l'aurore de ce bonheur fut tout-à-coup obscurcie par un nouveau fléau , d'autant plus efirayant que son exis« tence tenait à un vice radical de nos institutions : nous voulons parler des grandes compagnies , qui reparurent à la paix générale comme elles avaient surgi après celle de i36o.

On conçoit Tembarras que devait causer une multitude d*hommes armés, la plupart sans profession, com* mandés par des chefs bien plus difficiles à satisfaire que les soldats , et que l'on licenciait , vu l'impuissance de continuer leur solde. Le roi , seconidé par Duguesclin , puisa dans sa sagesse lesmoyens d'en délivrer le royaume.

Lorsque Charles Y, Edouard III et Charle&-le-Mauvais eurent congédié les bandes qui les servaient, le sol français se vit inondé de gens de guerre, livrés à eux-mêmes. Oubliant qu'ils venaient de combattre les uns contre les autres , ces hommes s'agglomérèrent pour fprmer une association épouvantable, dont la règle unique fut le droit de la force. On comptait, dans ce rassemblement, des Français, des Bretons, des Gascons, des Allemands, des Anglais, des Catalans et des Italiens , présentant un ' total de 5o,ooo hommes, presque tous à cheval. On dis-

BERTRAND DtGUESGLlN. l33

tinguait à leur tête Hue Calverley, Robert Scot, Mathieu Gournay , Gauthier Huet , Amauld GervoUe , et même deux princes du sang royal de France , Jean d'Evreux et le comte de Ghâlons. Ces divers chefs, disposant à leur gré de nombreuses compagnies, regardaient comme trèspénible l'obligation de renoncer subitement à l'exercice d'une influence redoutable pour rentrer dans une condition ordinaire i ils surent aisément communiquer cette humeur indépendante à dés hommes nourris dans la licence des camps. Leurs ravages devinrent si effrayants, que l'on fit des prières publiques pour demander au Gid Texpulsion de ces brigands. Tout fut dévoré par eux ; les villes manquèrent d'espace pour recueillir les habitants des campagnes, fuyant devant ces hordes dévastatrices, et bientôt les cités elles-mêmes tombèrent au pouvoir de ces malandrins ou tard^-ventis. Gette association s'établit au milieu de la France , qu'elle appela êu chambre. Plusieurs forteresses devinrent les boulevards des grandes compagnies, qui choisirent Ghâlonssur-Saône pour le point central de leur domination. Elles prélevaient les impôts à leur profit , s'appropriaient le péage des rivières , objet fort important à une époque oà les ponts étaient rares r des employés préposés par les chefs des tard-venus administraient les provinces» En un mot, ces hommes, réunis^sous pi'étexte de la nécessité de subsister, envahissaient les biens de l'Etat et ceux des particuliers. Les malandrins, loin de diminuer de nombre, augmentaient au contraire, car ils se recioitaient par les serfs que l'ordonnance de Louis Hutin avait affranchis soixante ans auparavant. Ges esclaves ne vour lurent plus travailler dès que la cédule royale les eut libérés ; ils abandonnèrent la culture des terres , et se trouvèrent bientôt, eux et leurs enfants , dans un dénû.ment complet. Ils s'olfrirent en auxiliaires aux capL-

l34 BERTRAND DUGC^SCLIN.

taînes, qui accaeiilirent ceux dont l'âge et la force leur convenaient. Charles Y voyait renverser d'nn seul coup les projets qu'il formait pour le bonheur de ses peuples.

Ce prince 9 n'ayant pas à sa disposition les forces nécessaires pour exterminer ces nouveaux ennemis du repos publio , eut recours aux négociations , seul moyen qui lui restait. Il députa auprès des chefs des compagnies plusieurs évéques.^ qui essayèrent de les fléchir en leur montrant comme un théâtre plus propice l'Asie , qui implorait l'assistance des chrétiens contre les Turcs ; ces prélats offrirent même des sommes considérables aux tard«»venus , s'ils voulaient aller en Chypre défendre le dernier Luzi'gnan. Les» malandrins refiisèrent, en objec-* tant qu'ils avaient sous la main les mêmes avantages qu'on leur présentait dans des contrées éloignées» Le péril devint enfin si pressant, que le monarque ne fit pas difficulté de réclamer lïntervention d'Edouard il! ; ii le supplia d'interposer son autorité pour^que les Anglais, qui composaient la moitié des tard - venus , sortissent des terres de France. En cette circonstance Edouard agit avec franchise , et ordonna aux chefs anglais des malandrins de rompre sur-«le-champ leur association armée. Quelques - uns se montrèrent disposés à obéir , mais la majeure partie répondit qu'on n'avait pas d'ordre à recevoir de lui. Le Toi d'Angleterre , irrité au dernier point, annonça l'intention de franchir le détroit pour venir les châtier. Charles V, encore plus effrayé, 'refusa vivement cette assistance; sur quoi Edouard, très-piqué , jura de ne lui fournir aucun secours, dussent les malandrins l'expulser de Paris.

En refusant l'appui du monarque anglais , Charies Y venait d'éloigner un danger sans doute très-grave, mais il restait sans défense devant celui qui le pressait d'un autre côté. Les dévastations s'étendaient jusqu*aux portes

BSATRAND DUGCKICLIII. t35

de la capitale; rien ae trouirait grâce aux yeux.de ces brigands : les églises furent transtb^ mées, par eux en lieux de débauche. L'Etat semblait toucher à une dissolution complète : Duguesclin le sauva» Les services qu'il rendit en cette occasion, lui valurent les bénédictions de tout un peuple et le nom «le restauraiéur dé la mo^ narehiêp que la France reconnaissante se plut à lui donner : ce beau nom, il nePa partagé dans Ift suite qu'avec deux autres guerriers, Danois et BarbazaÂ.

On se rappelle qu*après le combat de • Brignâfis , oîi succomba Jacques de Bourbon , le marquis de Hontrerrat s'étant érigé en chef des tard-venus, les a vkit entraînés eu Italie, et qu'il s'en sertit pbur dhàsiser les Sarrasins de Textrémité de la péninsule : Dugnesclin proposa un expédient semblable. La moitié de l'Espagne subissait encore le joug des Bfaures : ces riches contrées devaient offrir aux compagojles un appât bien séduisant ; mais comment tes en convaincre^ après le refus positif de passer en Asie? Duguesclin crut pouvoir les y décider, en offrant de se mettre lui-même à4eur tête. Cette proposition devait paraître d**autant plus généreuse de sa part, qu'il n'avait cessé de montrer autant de haine que de mépris pour les pillards de profession. Il fallait de plus s'arracher au repos , qui lui présentait tant de charmes ; il fallait, sans y être obligé , quitter Pon (orson , les objets de ses affections, et cela pour devenir le chef de bandes indisciplinées, en exécration à la France entière ; mais que ne peut l'amour du bien public l

Sans perdre un seul instant, Duguesclrn partit ^pour Cbâlons , séjour des principaux malandrins : il se fit précéder d'un écuyer , qui devait annoncer sa venue. En traversant les nombreux détachements des tard-venus échelonnés sur sa route , Bertrand les engagea à regagner

]36 BERTRAND DUGCBSCLIR.

la Bourgogne , afin , leur dit*il , de l'aider dans une immense entreprise.qu^on allait ^combiner de concert avec leurs généraux : les compagnies obéirent, et Paris ne craignit plus d*être insulté.

La nouvelle dé Papproche de Bertrand surprit et charma tout à la foiales chefs des malandrins, qui envoyèrent à sa rencontre une députa tion. Il arriva au bout de quelques jours: des écuyers portaient ses enseignes déployées; une suite nombreuse et brillante l'accompagnait: on lui rendit des honneurs excessif^. Le comte de Ghâlons , Le Bègue de YiUaines, naguère ses lieutenants, le comblèrent de caresses: Gauthiei* Huet et Calveiiey^ jadis ses adversaires dans les champs d'Auray, se' montrèrent pareillement empressés à le bien recevoir. Le lendemain Duguesclin désira communiquer aux grandes compa* gnies l'objet de son voyage. L*armée se concentra au milieu d'une plaine peu éloignée de Ghâlons; Bertrand se plaça sur un tertre, et demanda qu'on lui prêtât un moment d'attention. Nous avons vu que ce guerrier aimait beaucoup à haranguer, et qu'il s'en acquittait trèsdignement : d une voix forte il adressa aux capitaines réunis autour de lui le discours suivant:

ce Compagnons d'armes, nous avons fait, vous et moi, assez pour damner nos âmes, et vous pouvez vous van-^ ter d'avoir fait pis que moi; faisons maintenant honneur, à Dieu , et Iç diable laissons. Depuis quelque temps vous êtes occupés à des travaux indignes de braves gens; je viens vous en proposer de plus honorables, et que je partagerai avec vous : c'est d'aller en Espagne combattre les ennemis de la foi, de leur arracher la possession de contrées riches et florissantes. Allons nous emparer des trésors accumulés par les infidèles dans Grenade et dans Gordoue : le roi de France vous ofire de payer les frais

de rexpédition , et le p^pç y(ms accoriiera l'absolution de toutes vos fautes ; nous ^aijiveirom nps âmes , et nous acquerrons dc^Ja gloire et des richesses. »

Ce discours ayant circulé promptement d^ns l'arméè^,, fit pousser mille acclamations en signe d^aicquie^cemenf^; mais les commandants de ces pbalaç^^ pe> se laissèrent pas enflammer aussi facilement : ,ils voulurent . qu'on stipnlât des conditions* Bertrand leiir doânai l'assurance que le roi compterait sur-^la-cbamp aoo^oi^oiflomns , eft leur accorderait de, plus un pardon irrévocable pour les désordres commis dans le royaume 9 qSrant toême de les conduire à l^arîs pour les présenter..à jCfa^^les/V^ qui ratifierait le traité : il .sut enffin adoucir, ces hotsmea terr ribles, qui avaient mépris^. tes menaces: des deitx plus puissants monarques de la chrétienté.

Calverley et vingt -cinq autres Capitaines . consen-*tirent à se rendre auprès de Charly V* Des décrets Sosor droyants, avaient été lancés contre eux par le prince et par l'Eglise: il paraissait donc naturel poiîr eux de concevoir quelques craintes en se préseiiitant devant le roi; mais la seule parole de Bertrand suffit pour les rassurer sur ce point.

Le chevalier breton les devança à Pati^, afin d'annon^ cer la convention nouvellemen|t conclue ; il fiit reçu comme un libérateur* Calverley et les. si^ns. arrivèrent au bout de la semaine : le roi ne voulut pSLS squ'ils èn-4 trassent.de jour dans la capitale, craignant.^ans^doute que leur présence n'excitât la fureur, du peuple ; en con«> séquence ils vinrent le soir au Temple. Charles 1^ les reçut avec bonté; un certain nombre de^bantikérets, du plus haut lignage , témoignèrent le désir de partager les dangers de l'expédition : cette déclaration bannit toutes les incertitudes des malandrins; ils restèrent convaincus que le projet de porter la guerre en Espagne avait été

138 DfintPilAMD tuéûfascLm.

«foimë'dans Fint^ntiôti é^aller secûminr les chrétiens , et ftoD pouT'débarras^i^' !a Franèe de la présence des grandes compagnies. Le maréchal Andrehan , Olivïa:' dô< Maûny!, 'Gtiiitetime Dubanestel, Jean d'Harcourt, •Pierffe de Montmorency, Yves de Rohan-^ M balancèrent p^s Â^ rang^er fi^ô^sJed bannières de Duguesclin , qui fut investi d(f cotiinïandément Suprême* €è( henreax négociateur obtint des malandrins la remise des places fortes dont' i^sr^taient emparés; Cent mille florins devciiefit^trè comptée à liyon , et lesf autres eent toille sur les frontières d^spâgtievDtrgùesdîii, pourttiieux se lier avec les tà^-vènuè, se fil le frèk'e d'armes de Calverley, PhèmuM'le^lUid îHfluënt de l'association : on voyait rareméfitdmiy gdèiriers, nés dans des pays dîfiïrents , s'unir par les liens de la fraternité d -armes ; tiiais ici 1^ politique tenait lieu d'affection. A l'issue de' la cérémonie, qot sëiit en présence dé Tatmée réunie dans les plaines de Châlons, cette multitude dé bandits, dont lé nombre augmentait chaque jour , leva le camp, et se dirigea vers le Languedoc en suivant le cours du Rhône. Afin de se distinguer Hes croisés des autres époques , les iard-vtnaê chargèrent leur poitrine et les enseignes d'une croix d'argent: ils prirènt-dès-lors le nom de compagnies Manehet. • DuguesoIiA eut soin d'emmener de force tous les vagabonds accourus de l'Allemagne et de l'Italie dans yiatentîoin dç ravager la France; maïs son autorité nfétait pas asiSéz bien établie pour contraindre ces féroces 'guerriers à fléchir sous le» règles dé là disci*pline: fl né pût les empêcher de se livrer à là' rapine et à. la violence ; la terreur les précédait* Ils allaient passer le Pont Saint-Esprit pour traverser le Langue-^ doc et pénétrer en Espagne par les Pyrénées , lorsqu'un légat du pape Urbain V vint au-devant de cette armée ) et lui ordonna de rétrograder sous peine d'ex-

communication : le lëgat croyait que ces gens S'^avan* çaient avec la résolution d'envahir le iCÔnttat Venais-^ sin. Mais, au lieu d'éloigner le péril, le légat ne fît que l'augmenter; car les tard-venus, irrités de cette* menace , changèrent d'idée , et , aa mépris des sup^' plications de Duguesclin , voulurent marcher Sur Avi*^ gnon , afin d'obliger le pape à leur donner* de Farg^tit' et l'absolution. <c 11 est juste, disaient-ils, que le gIi«I de la chrétienté , dont les richesses sont fmtûei^^e^ , contribue comme les autres à chasser de VE^pagne les mécréants. » Ils entrèrent aussitôt dai)s le Ckimt^t^» Les habitants des campagnes 9 saisia ;id'é|bouxftAt6 h l'approche de ces étranges croisés, abandonnèrent Jeuila^ demeures pour chercher un refuge auprès '.du< pontife. Urbain V se montra tout aussi, aflrayë ^ .lorsque ,^eft tours dé son palais il vit Ja plaine couverte d'hommes, armés livrant aux flammes les moindres cbaurtûâres: jl envoya au plus vite un second légat pour leui! témoi^ gner son indignation. Le cardinal soitit d'Avignon en habits pontificaux ; les premiers soldats qu'il r^nf contra lui crièrent : « Monsieur le légats notts,appor«* tez-vous de l'argent? » Ce début ne le rassura guéris ; cependant il poursuivit son chemin, et arriva dans. la tente de Duguesclin : celui-ci le reçut avec respect ,; sans lui cacher néanmoins ce qu'il pensait de laxonV daite du pape, dont l'imprudence venait. de provoquer la fureur des malandrins* « Allez , ajouta^t-*il , dites au Saint-Père que nous les conduisons en Espagne con^e les Sarrasins; il est juste que le chef de TE-^ glise fasse de son côté quelques sacrifices pour éloigner de la chrétienté un fléau auquel lui-même n'aurait pu long -temps se soustraire. Les malandrins demandent de l'argent et l'absolution de leurs péchés , je lui conseille de donner l'un et l'autre : 200,000 flo-

l4o BBATRAHD DUGCESCLIN»

rins suffiront. » Le légat , étonné de ce langage j. répondit qu'il pouvait assurer d'avance que le pape donnerait , volontiers l'absolution , maijs non pas l'argent. L'évéque de Gapoue se vit obligé, pour regagner la ville, de passer entre deux haies de tard -venus,, dont le» avides regards , disent les anciennes chroniques , convoitaient les dorures de ses somptueux habits.

Urbain Y, en apprenant la réponse de Duguesclin, voulut d*abord résister ; mais le légat fit une telle peinture de ces hommes redoutables, que l'efiiroi s'empara du pape. Il ordonna de lever à la hâte sur les principaux habitants de la ville et sur le peuple la moitié delà spmme exigée: des messagers l'apportèrent an eamp, ainsi que la bulle d'absolution signée de la main du pontife et scellée du grand sceau. Le pré* TÔt d'Uvbain Y avait commencé à compter l'argent devant la tente de Bertrand , lorsque ce général lui demanda si les espèces sortaient du trésor particulier d -Urbain V, ou <}es caisses du consistoire. « Seigneur, répondit le prévôt, c'est une contribution levée à l'instant même sur les citoyens d'Avignon. — Reprenez cet argent , ^'écria Duguesclin en courroux ; nous ne voulons rien ravir au pauvre peuple ; nous entendons qae le pape, qui retire de si riches décimes du clergé de France , fournisse à lui seul les 100,000 livres. Que l'on restitue cette somme aux gens de qui elle vient, et si nous avons connaissance que nos intentions n'aient pas été fidèlement remplies, nous reviendrons, s'il le faut, du fond de l'Espagne pour en obtenir l'exécution. » Le prévôt remporta l'argent. La menace de Duguesclin produisit son effet : le pape puisa^ dans ses coflTres les 100,000 livres , qu'il envoya au camp en invitant les chefs à venir le visiter. Bertrand ,.

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Calverley, Le Bègue de Villaihes et vingt autres capitaines entrèrent dans Avignon; ils allèreint présenter leurs respects au pontife, et baisèrent sa mule. Urbain goûta sans doute un instant de satisfaction , en voyant ainsi prosternes à ses pieds ceux qui venaient de lui dicter des lois d'une manière si brutale.

En traversant la ville , Duguesclin recueillit les témoignages de la reconnaissance des habitants. La conduite tenue par lui en celte circonstance et le succès qui la couronna rendirent plus puissante Tautorité de ce général; il parvint à ramener au devoir cette multitude de soldats de diOerentes nations: chose d'autant plus surprenante, que le fameux Arnauld Gerr voUe, ayant essayé de les réprimer, venait d'être massacré par eux.

Le Languedoc n'essuya point le triste sort du comtat Yenaissin. Le jeune duc d'Anjou, frère du roi , gouverneur de cette province, accourut sur les frontières pour recevoir les malandrins , espérant tempérer par sa présence les maux que des hôtes aussi dangereux pourraient occasionner au pays. Duguesclin, ne s'étant mis à la tête des tard-vepus que dans l'intention de se sacrifier aux intérêts publics , n épargna aucun soin pour seconder les efforts du duc d'Anjou. Les malandrins étrangers, anglais, allemands , espagnols, italiens, regardaient le royaume comme une terre conquise par les armes, et le traitaient en conséquence : on devait craindre qu'ils ne communiquassent le même esprit aux Français. Dans une circonstance aussi difficile, Duguesclin montra toute la profondeur de son génie en mettant en pratique cette maxime des anciens : Divide et impera. En redoublant d'adresse le généralissime parvint à rompre la confraternité qui, semblable au ciment, (iait entre eux tous ces dévas-

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tateurs et en formait une masse compactei II se rendit maître assez facilement des Bretons, des Nor<* manda et des Gascons ; il en composa un parti puissant 9 au moyen duquel on put contenir les étrangers. Enfin 9 Bertrand sut tellement gouverner ces hordes furieuses y qu'elles franchirent les Pyrénées sans avoir occasionné dans le Languedoc plus de mal que n'en eût causé le passage d'une armée ordinaire*

Duguesclin , s'étant arrêté quelque temps à Toa«louse, y avait vu Henri de Transtamarre , rival du fameux don Pèdre-le-Cruel , roi de Castille. Henri , forcé de laisser le champ libre à son compétiteur, venait de se réfugier auprès du duc d'Anjou, lequel nourrissait une haine très-légitime à l'égard du meur- < trier de Blanche de Bourbon , sa parente ; aussi embrassa^ t^ il les intérêts de Henri de Transtamarre , quoique celui-ci ne fût dans le fait qu'un rebelle armé contre son frère et son roi. Transtamarre , uni au duc d'Anjou , sut ehti^lner dans la coalition le roi d'Aragon ; mais don Pèdre ne tarda point à triompher de cette triple alliance. Henri regarda l'arrivée des grandes compagnies comme un bienfait du Ciel : la rage dont on les voyait animées lui paraissait devoir servir merveilleusement ses desseins. Duguesclin ne se montra point d'abord disposé à le seconder : don Pèdt*e , malgré ses horribles excès , n'en était pas moins à ses yeux un prince légitime. Il déclara donc à Transtamarre que les compagnies blanches allaient en Espagne pour combatti^e les ennemis de la foi , et non pour subjuguer les états d un prince chrétien'. Henri essayait de bannir ses scrupules en lui peignant son rival * sous les couleurs les plus désavantageuses , lorsqu'un conseiller de la couronne , venu en toute hâte de Paris à Toulouse, remit à Duguesclin un

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message , renfermant l'ordre formel d'employer les malandrins à commencer une guerre terrible contre Je roi don Pèdre. Des considérations de la plus haute politique engageaient le monarque français à se prononcer contre le prince castillan : les liens du sang lui commandaient de venger la mort de Blanche de Bourbon, sa belle-sœur; pqi3CharJes Y considérait que don Pèdre n'avait cessé de prêter son appui aux entreprises d'Edouard III et de Charles-le-Mauvais, et sous C€\ rapport il méritait l'animadversion de la France. Urbain V se joignit à Charles V : le Saint -Père aaav^ thématisa le Castillan, qui se plaisait à protéger Irès-^ efficacement les juifs et les hérétiques.

La déclaration du pape^ jointe aux ordres du roi, triompha de la répugnance de Duguesclin , qui se rendit aux vœux du comte de Transtamarre , dont il estimait en particulier les qualités personnelles : Bertrand prit dès ce moment des mesures énergiques pour assurer le succès de l'entreprise. Pour mieux suivre Duguesclîa dans celte expédition qui fut un des épisodes les plus.intéres* sants du moyen âge, il est nécessaire de jeter auparavant un coup d'œil sur Tétat dans leqjuel se. trouvait l'Espagne à TépQque où Bertrand y apparut, et puis ex-* pliquer la cause de la fameuse querelle de don Pèdre et de Henri de Transtamarre : l'intérêt qu'inspire cette digression nous excusera sans doute de nous yêtr^ engagé.

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