LIVRE VI
Etat de la péninsule hispanique au milieu du quatorzième siècle.— Dugnesclin conduit les grandes compagnies au secours de * Henri de Xranstaraarre. — Ck>nquéte de la Gastiile.
Tandis qae Pliilippe*-Auguste triomphait à Bouvines d'une puissante coalition , tous les princes chrétiens de TEspagne , réunis dans les plaines de Murendal , taillaient en pièces 1 00,000 Arabes ou Africains. Alphonse le Noble , roi de Càstille , Jean II , roi d'Aragon , et Sanche le Fort , roi de Navarre , furent les héros de cette journée. Sanchç brisa les chaînes qui fermaient l'entrée du camp du ztiiramolln de Maroc , et décida de la victoire par cette hçureuse diversion. En mémoire de son triomphe , il orna ses armes des chaînes du chef africain telles qu'on les voit encore dans l'écu de Navarre. Le roi de Gastiile , par la vaillance dont il fit preuve à Murendal , rehaussa l'éclat dont brillait déjà sa famille : son petit-fils , Alphonse XI , marcha sur ses traces et remporta, en 1840 , contre le sultan Alboacen la victoire de Tarifa, si célèbre en Espagne ; le Maure y
BEUTRAMD DUGUKSCLm. 1^5
perdit la moitié de son armée , ses femmes , ses fils et ses trésors. Alphonse-eut un règne glorieux ; mais ses passions désordonnées préparèrent de longs malheurs à sa famille. Ce prince avait épousé , pour des raisons politiques, Marie de Portugal, à laquelle il préféra bien* tôt Eléonore de Gusman , précédemment sa fiancée; rien ne put Ten détacher. Cette violente passion tenait ai une noble origine : Alonzo de Gusman , père d'Eléonore et duc de Médina, se trouvait gouverneur de Tarifa, en 1^94) lorsqu'une armée d'Arabes vint cerner la place. -Sommé d'ouvrir ses portes , Gusman s'y refusa fièrement: alors les assiégeants le menacèrent d'égorger en sa présence son jeune fils, tombé entre leurs mains. La voix de la nature se tut devant l'intérêt de la patrie ; Alonzo jeta lui-même aux ennemis , du haut des murailles , un poignard en prononçant ces paroles généreuses , qui sont devenues la devise de la maison de Gusman : Mas pesa el rsy que la sangre ; le roi l'emporte sur le sang. Ce trait héroïque fît long*temps l'admiration des Espagnols , et encore trente ans après il charma tellement Alphonse XI , à peine âgé de vingt ans , que ce prince voulut s'allier à la maison de Gusman , et se fiança avec Eléonore , fille d' Alonzo ; mais son conseil , ne goûtant point cette union , décida qu'il épouserait une infante de Portugal , attendu que le salut de TEtat réclamait en ce moment cette alliance. Le roi , obligé de sacrifier ses affections , s'unii à Marie , ayant le tort impardonnable de conserver auprès de lui celle qu'il avait cru pouvoir élever au trône. La reine , justement irritée , courut chercher un refuge dans un château situé au milieu des montagnes de la Sierra - Morena : c'est là qu'elle mit au monde le farouche don Pèdre , dont le caractère parut tenir des âpres contrées où il avait reçu le jour. .
Marie de Portugal soigna elle-même son enfance , et lui communiqua dès le berceau la haine que son cœur nourrissait contre sa rivale; elle préparait ainsi les moyens de satisfaire sa jalouse rage. Alphonse , éloi« gné de la reine et de son fils , s'accoutuma à regarder comme légitimes les six enfants que lui donna Eléonore ; il les dota de riches apanages , et avantagea principalement le premier, Henri, né en i33i. Alphonse mourut de la peste, le 10 août i35o, devant Gibraltar, la même année que Philippe de Valois , dont il ne cessa de cultiver l'amitié. Don Pèdre Put alors retiré de la Sierra-Morena pour se voir placer sur le trône ; il y apporta un caractère intraitable. On forma un conseil de régence , car il atteignait à peine seize ans» Ceux qui composaient ce conseil , pour se réserver l'exercice du pouvoir , n'occupèrent le jeune roi qu'à des plaisirs. Son gouverneur , Albuquerque , s'étudiant à nourrir ses inclinations vicieuses , lui apprit de bonne heure à mépriser ce que le3 peuples chérissent le plus. dans un souverain , la religion , la morale et les bonnes mœurs : il ne lui fallut pas beaucoup d'efibrt» pour cor-^ rompre son cœur. Albuquerque ne remplit pas seul cette horrible tâche; Marie de Portugal le seconda, ne cessant d'entretenir son fils dans des idées de vengeance, de lui répéter que le rang suprême où le Ciel venait de le placer, n'était digne d'envie qu'autant qu'il procurait la faculté de se baigner dans le sang de ses ennemis. Ne nous éton* nons donc pas si don Pèdre devint un prince exécrable ; les pièges odieux dont on environna son enfance contribuèrent puissamment à le rendre tel.
Don Pèdre se montrait d'autant plus disposé à servir le ressentiment de sa mère, qu'Eléonore, fière de sa nom<r breuse famille, formait une ligue redoutable dans le but de placer son (ils sur le trône , à l'exclusion de celui de
BERTRAND OUGDBSCUN. ll^']
la reine : Tambitieuse favorite échoua complètement. Contrainte de s'éloigner de la capitale | elle se réfugia, accompagnée des siens, dans les vallées de la Rioca, aGn d'y attendre que la fortune lui offrît une occasion favorable. Du fond de sa retraite, la fille de Gusman continuait à susciter des embarras à don Pèdre. Ce prince, irrité de voir ses droits compromis par des machina*^ tions criminelles qui tendaient à lui arracher la couronne au9si bien que la vie , crut anéantir d*un seul coup tous ses ennemis, en frappant leur chef da^3 la personne d'Eléonore de Guisman. Celle-ci, avertie des projets du roi , quitta Osma , et alla se çapher en Andalousie; mais des sicaires ly suivirent; Olm^do, Pu|i d'eux, la tua d un cpup de hache auprè;s d^ Cordoue. Marie de Portugal s'empara d'unç partie des, dépouilles de sa rivale : son fi|s lui donna la ville dç. Talavera.9 qui prit depuis lors le npm de Talavera de la Reywi {j),
£n apprenant la mort d'Eléonore, se3 enfants-, saisie d'eSroi , se hâtèrent d'échapper au glaive assassin au$pendu sur leurs têtes. Henri et sesdeçix frères parvinrent à gagner Lisbonne : don Pèdre les vit avec r^et se; soustraire à sa furie; et, pour assouvir la aoif de sang qui le tourmentait, il se mit à chercher ailleurs d'autres victimes. Don Garcias de la Vega, dont les grâces et les succès excitaient son envie , fut poignardé par ses ordres. Son caractère acquérait tous les jours plps de férpcité ; on ci^ut que l'amour ladouciralt :, on lui montra M.arie Padilla, parente d'Albuqiierque^ce fuf: dans l'esp^raiiç^ de prolonger son pouvoir et d'assurer son crédit t qw i'aqpien gouverneur du prince offrir la jeume Ga^illaqe aux regards de son élève : il réussit admirablement. Padilla joignait à une rare beauté l'amabilité la plus at-
(i) Ferreras.
trayante. Don Pèdre se livra à sa nouvelle passion sans aucun ménagement: sa favorite devint l'arbitre de toutes lés destinées. Les régents du royaume, amis de leur pays, effrayés de voir livrer le sort de l'Etat aux caprices d'une femme sans pudeur , voulurent prévenir les inconvénients qui pouvaient eh résulter; ils résolurent de marier le jeune monarque, malgré lui-même et malgré Albuquerque. Don Pèdre comptait déjà dix-huit ans. Les rois ses prédécesseurs n*exerçaient point un pouvoir aussi absolu qu'on lé croit communément : qui ne connaît la fameuse formule des états de Gastille et d^Aragon? Nos que valemos ianto como vos , y que podemos mas que vos , hos hazemos nuestro rey, y senor con talque guardeis nuestros fueros , se no , no. En conséquence, don Pèdre fut obligé de céder aux états assemblés à Valladolid , qui décidèrent , vers la (in de 1 352 , que le roi épouserait une princesse du sang royal de France. On députa quatre conseillers auprès de Jean II, qui réserva à la famille du duc de Bourbon * rhonneur de donner une reine à la Gastille. Blanche fut choisie par les ambassadeurs espagnols comme la plus belle des six princesses, filles de Pierre, duc de Bourbon. Le vicomte de Narbonne fut chargé de la conduire à son époux (1). Toutes les femmes du sang royal envièrent le sort de Blanche , lorsqu'elles la virent partir poiir aller partager uri trône; mais, hélas ! combien ne durent-elles pas remercier le Ciel de les avoir privées de ce funeste honneur I Blanche, vivant dans une profonde retraite, ignorait absolument les désordres de rhomme auquel on l'unissait; chacun le lui peignit sous les couleurs les plus favorables. Elle quitta
(1) Le roi Jean donna à Blanche^ en présent de noces , 25»ooo florins à prendre sur les droits prélevés par le fisc lors de la foire de Beaucaire. ( Hist. du Languedoc , notes du 2* volume. )
BERTRAND DUGCESCUN. l49
donc sans regret la France et sa famille, et se vit reçue en Espagne avec acclamations. LaCastille la splua comme un astre bienfaisant, dont rinfluence devait ramener le calme et la décence dans une cour livrée à tous les débordements. La beauté de Blanche étonna don Pèdre. Le mariage fut célébré pompeusement à Yalladolid , Le i juin i353.
Les grâces naïves de la reine , son extrême iono^ cence , auraient du bannir totalement le souvenir de Padilla ; mais , le croirait-on ? au bout de quelques, jours » le dégoût le plus prononcé remplaça l'impres— sion qu'avait produite sa première vue (i). La reine fut chassée non-seulement de la couche nuptiale, mais encore du palais ; on U reloua dans le château de Médina Sidonia. Néanmoins cet exil ne devait être que la moindre ^e ses infortunes ; son indigne époux alla prendre à Montalban sa favorite , la ramena à Burgos , et la fit jouir de tous les honneurs de la royauté. Une conduite aussi répréhensible devint le sujet des remontrances les plus sévères t on vit s'élever contre Padilla une opposition formidable , qui se grossit naturellement des partisans du comte de Transtamarre. Ce prince , jetant depuis long^temps des yeux d'envie sur le trône , suivait ses projets en silence, et se réjouissait des fautes que le ix>i commettait. Don Pèdre demeur» sourd aux exhortations de ses amis , ainsi qu'aux prières.
(0 Ferreras, Histoire d'Espagne , lome y\ «-4".
Orlis , autre historien espagnol , assure que Padilla eut reeours aux maléfices pour conserTcr le cœar da roi , et pour dégoûter don Pèdre de la belle princesse de Bourbon. Suivant lui , filan-. che avait brodé de ses mains une écharpe couleur de feu , elle la donna à son époux ; mais aussitôt que celui-ci l'eut mise, il crut avoir un serpent antour du corps Don Pèdre prit tellement s» femme en horreur , quUl tic pouvait la regarder sans tressaillir^
]5a BËllTIlAND DUGUESCLIN.
de sa mère ; il persista dans son genre de vie , mélange de cruauté et de débauche. Voyant que le mécontentement augmentait de jour en jour , que ses ennemie devenaient plus redoutables, il eut recours aux juifs , fort nombreux en Espagne : il s*en déclara hautement le protecteur, les attira auprès de lui et en peupla la ville de Burgos. Un d'eux , nommé Jacob , devint en même temps son conseiller intime et le ministre secret de ses vengeances. Cet indigne conseiller entraîna son maître dans des voies si abominables , lui fit commettre tant de crimes , tant d'impiétés , que l'indignation publique fut portée h son comble. Use forma contre don Pèdre , au sein de ses états , dand sa famille même, non pas une simple opposition , mais une ligue des plus redoutables. Sa mère, jalouse de Padilla , et Albuquerque , dont la faveur était passée , se rangèrent du côté des mécontents. Le roi brava l'orage avec audace , et sut inspirer beaucoup d'effroi à ses ennemis : la terreur le précéda en tous lieux , il ne voulut régner que par elle , et se procura des ressources immenses chez les juifs , qui, pour prix de sa protection, lui livrèrent leurs trésors. H marcha contre les révoltés , les dissipa , prit Tolède , et massacra tous les gens désignés pour ne pas désirer le triomphe de sa cause. On signala à sa colère un orfèvre âgé de quatre-vingts ans , comme ayant fcmr ni de l'argent aux confédérés, et il prononça contre lui la peine de mort : le fils de ce malheureux vint , à l'insu de son père , racheter la vie du vieillard au prix de la sienne. Loin d'admirer un acte aussi touchant , le roi accepta froidement l'échange , et eu* voya le jeune Espagnol au supplice. La comtesse Osorio , d'une des plus illustres maisons de la Castille , habitait cette ville; son fils suivait le parti d'Henri de Transtamarre : don Pcdre la lit saisir comme accusée d'en-
BBRTRANb DUGUESCLIN. l5l
tretenir des relations avec les rebelles , et la condamna à périr par le feu. Une des femmes de la comtesse voulut l'accompagner jusqu'au lieu du supplice ; dès que les flammes du bûcher s'allumèrent , die se jeta sur sa maîtresse ^ la tint embrassée , et fut consumée avec la comtesse. Les chroniques espagnoles ont conservé le nom de cette héroïne du dévouement : elle se nommait Isabelle d'Avallos (i).
Plus prompt que l'éclair , le farouche vainqueur se porta devant Toro , où venait de se renfermer la reine douairière , ainsi que beaucoup de ses partisans ; maître de la viUe au bout de quelques heures de résistance , il la livra à la fureur de ses soldat» , et fit égorger les principaux chefs ennemis , en présence de sa mère ^ cette princesse épouvantée tomba évanouie; en reprenant ses sens elle se trouva entourée de cadavres palpitants , que don Pèdre considérait d'un air joyeux. A cette vue elle poussa un cri d'effroi , et donna sa malédiction au barbare , sorti de son flanc ; mais ce dernier y répondit par un sourire amer , accompagné des plus terribles menaces. La semame suivante Marie de Portugal mourut du poison (t356) : l'histoire n'accuse pas d'une manière positive son fils, de cet attentât; mais le soupçon est bien permis en pareil cas.
Albuquerque lui-même y traître à tous les partis , ne sut échapper aux coups de don Pèdre t il avait travaillé à former ce monstre , il devait en être la victime; on lui trancha la tête par Tordre du tyran : c'est la seule action juste du cruel roi de Gastille. On comprend que la race de Gusman fut enveloppée dans une proscription aussi étendue: cette famille fut anéantie^ à l'exception de trois enfants mâles. Henri , l'aSné , après
(i) Ferrerait, liv, vu».
l5tl BERTRAND DDGUESGLIN.
avoir ëchappé par miracle à toutes les embûches ^ se retira auprès du roi d'Aragon (i357). Don Pèdrc demanda son extradition , et, sur le refus du prince aragonais , la - guerre éclata incontinent. Don Pèdre y fit preuve d'une valeur surprenante ; la rapidité de ses conquêtes contraignit le roi d'Aragon d'implorer la paiir. N'ayant plus d'asile sur les terres d'Espagne , le comte de Tr^nstamarre se réfugia en France. Le vainqueur parcourut liss provinces nouvellement soumises , et dévasta la Biscaye.
Il serait trop long de nommer ici toutes les victimes de la fureur de don Pèdre : la plus illustre fut la reine Blanche de Bourbon. L'espèce de captivité dans laquelle vivait cette princesse, sa noble résignation , ses vertus angéliques , ne cessaient d'inspirer l'intérêt le mieux senti : chacun déplorait ses malheurs. Le comte de Trànstamarre eut l'adresse de confondre sa cause avec celle de la reine , de sorte que Blanche paraissait l'âme de toutes les ligues formées contre son mari. Don Pèdre, ne cachant plus les sinistres projets qu'il avait formés contre cette princesse , chargea les juifs de l'immoler : ceux-ci , qui abhorraient la reine en raison de son extrême attachement à la foi catholique , acceptèrent avec empressement cette détestable mission. Plusieurs messagers de cette nation se rendirent à Médina Sidonia, apportant au gouverneur Inigo Ortis l'ordre de faire mourir Blanche de Bourbon par le suc d'herbes vénéneuses qu'ils lui remirent ; mais Inigo Ortis , indigné , déclara qu'il ne. tremperait pas dans un pareil forfait. Un mois après , Perez Rebboledo , un des chambellans de don Pèdre , vint prendre la reine à Médina Sidonia , la sépara de ses fidèles Serviteurs , et la conduisit dans le château de Xérès. C'est là que le crime fut consommé , et non à Médina comme le dit Mariana.
BERTRAND DUGtBSCLIN. l53
Abreuvée d*amertumes depuis neuf années , Blanche désirait ardemment le trépas. Le Ciel exauça enfin ses vœux , et finit son martyre : des mains criminelles préparèrent un breuvage empoisonné ; Blanche le prit courageusement , bien persuadée qu'elle recevait la mort : elle expira dans des douleurs affreuses , à Tâge de vingt-six ans , au mois de nÉirs i36i (i). Malgré des infortunes si peu méritées ^ la mémoire de cette princesse n'a point trouvé grâce devant l'auteur des Eiêaiê sur les Mœurs , qui a voulu prouver qu'elle avait eu des torts graves avant même d'avoir connu don Pèdre. Nous ne chercherons pas à combattre cette accusation , dont la fausseté est évidente jusque dans les moindres détails; nous sommes persuadé que le désaveu d'une nation tout entière et l'assentiment des historiens espagnols seront , aux yeux de l'homme sage , une autorité plus respectable que l'opinion d'un écrivain , qui sut merveilleusement peindre , il est vrai , les écarts de l'esprit humain , mais qui voulut trop souvent excuser les forfaits éclatants aux dépens de la vertu malheureuse.
La mort de Blanche retentit dans toute la chrétienté , et y causa une profonde indignation. En France., plus de 5 00 bannerets firent vœu de venger le trépas d'une sainte princesse , et dès ce moment prirent l'écharpe verte , conformément aux statuts de la chevalerie (a).
(i) Les anciens mémoires sur Duguesclin font une relation fabuleuse de la mort de Blanche ; Guyard les a copiés en entier, parce que le merveilleux est toujours préféré k la Térité. Ayala , auteur d'une histmre de don Pèdre fort estimée , ZurJta, Ferreras , Mariana, rapportent cette catastrophe telle que nous venons de l'écrire.
(2) L'écharpe verte annonçait un vœu contracté ; le chevalier ne la quittait qu'après avoir accompli son serment, ou après en avoir été relevé. Les Français tenaient cet usage de celui qui était pratiqué chez les anciens Francs, lesquels se chargeaient le bras gauche d*uue chaîne
r54 BERTRAND DUGUfiSCUM*
En Espagne , cet attentat inouï causa une explo* sion unanime de mécontentement ; les provinces gouvernées par des tyrans secondaires se révoltèrent : don Pèdre, sourd aux exliortations les plus sages, dévasta ses propres états et les remplit de carnage. Les Espagnols, saisis d'épouvante ) supplièrent le roi de France de les prendre soùs s# protection. Charles V , décidé à venger Thonneur de sa maison , et désirant en même temps soulager les misères d'un peuple digne de son intérêt , déclara la guerre à don Pèdre : ceci eut lieu pendant que Duguesclia et les tard -venus traversaient le comtat Venaissin,
Quoique les énergiques menaces de Charles Y eussent augmenté l'irritation des esprits, cependant le tyran ne se laissa point abattre ; il fit tête à Torage. Jamais on ne vit mieux la force du pouvoir établi : la fermeté seule du roi contint une multitude d'ennemis. Sur ces entrefaites , don Pèdré reçut un coup qui lui fut plus sensible que toutes ces attaques ; Padilla, consumée depuis deux ans par une maladie de langueur, n'eut pas le temps de jouir du triomphe que le trépas de Blanche devait lui assurer ; la favorite expira le surlendemain qu'elle eut appris la triste fin de cette noble victime. Celui qui avait fait couler tant de larmes et tant de sang connut à son tour la douleur : on crut que le chagrin l'entraînerait dans la tombe avec l'objet de ses affections, ce C'eût été un jeu bizarre de la nature, dit M. de Sacy, de voie
quand ik faisaient nne promesse solennelle f ne la quittant pareillement qu'après avoir rempli leurs engagements : d'où tient la phrase proverbiale , être esclave de sa parole, Los mœurs et les usages venant ensuite à s'adoucir, il arriva que les preux du moyen âge remplacèrent la chaîne par une éeharpe de la couleur la plus agréable à. l'œil.
BKRTRilND DCGCESCLlfl. l55
Pierre-le-Crael mourir de sensibilité. » Mais la douleur le rendit encore plus terrible : don Pèdre ne mit plus de bornes à ses fureurs ; il s'indignait de ne pouvoir reprocher à personne le trépas de Padilla, et n'en immola pas moins des victimes à ses mânes. Louis de Lara, l'ainé de la famiUe de La Cerda, fut étranglé par ses ordres. Il restait encore, de cette maison si malheureuse, un fils âgé de deux ans : les soins de sa gouvernante , appelée Mincia , le dérobèrent longtemps aux recherches des sicaires de Pierre; mais un jour la fatigue ayant forcé cette femme généreuse à s'arrêter au milieu d'une forêt i elle fut atteinte par ces barbares, et pendue à un arbre, ayant vu étouffer en sa présence l'enfant confié à sa garde (r).
Cependant l'artisan de tant de crimes n'était pas tellement occupé de ces soins homicides, qu'il oubliât les intérêts de sa couronne : don Pèdre savait multiplier ses moyens de défense à mesure que ses ennemis augmentaient. Il appela en Castille les juifs, dis-^ séminés sur la surface des Ëspagnes. Le roi, regardant encore ce secours comme insufiisant , alla proposer au chef maure, régnant à Grenade, de contracter une étroite alliance : on dit même que, pour mieux cimenter cette union , il offrit d'embrasser l'islamisme. Tranquille du côté du sud , don Pèdre conduisit toutes ses forces au-devant du roi d'Aragon : ce prince, sur les instances de. Henri de Transtamarre , se préparait à reprendre les hostilités. Suivi d'une armée à laquelle la rapine et la licence étaient nou-seulement.permises, mais encore commandées, le roi de Castille attaqua impétueusement l'Aragonais, le rejeta au-delà des frontières déjà envahies, s'empara de plusieurs provinces,
(i) Mariana, t. ni, Ortis^ chap. xix.
l56 BERTRAMI) DVGtESCLlN.
et obligea le provocateur à demander une ituspension d'armes. Henri de Transtamarre , dont la valeur personnelle essaya vainement d'arrêter le torrent , fut trop heureux de sortir sain et sauf de l'Aragon; ce prince se retira auprès du duc d'Anjou , gouverneur du Languedoc : ce fut là qu'il trouva Duguesclin.
Don Pèdre rachetait une partie de ses vices par des qualités remarquables : on doit le regarder comme un homme stipérienr sous plusieurs rapports; jamais souverain ne déploya plus d'activité , ne sut mieux tirer paiti des moindres ressources. Le Castillan s'était ménagé depuis long -temps Talliance de Charles -le -Mauvais, dont les états touchaient les siens. Les secours envoyés par ce nouvel auxiliaire le mirent en position de braver la ligue des différents princes , conjurés contre lui.
Le roi d'Aragon venait de rompre la trêve, dans l'intention d'assurer le triomphe de la cause de Transtamarre ; le duc d^Anjou lui avait promis de le seconder au moyen de forces considérables : c'est par suite de ce traité que Duguesclin s'ébranla à la tête des grandes compagnies, lesquelles, s'étant reposées quelques mois dans le fertile Languedoc, ne respiraient que les combats. Le jeune duc de Bourbon, frère de Blanche , devait commander l'expédition ; mais , au moment de partir, le prince fut rappelé à Paris pour des raisons que Thistoire n'explique point. Bertrand , général en chef, entra en Espagne vers la fin de i365, par la vallée de Roncevaux, ancien théâtre de la défaite et de la mort de Roland, neveu de Charlemagne. Duguesclin, plus heureux, tailla en pièces les troupes castillanes qui s'opposaient à son passage, et les chassa des défilés. Ne voulant pas quitter ces
BERTRAND DDGUESCLlff. iSj
lieux sans payer un tribut d'admiration à la mémoire du guerrier illustre qui Vavait précède dans ces vallées, il rangea en bataille ses hommes d'armes devant fe tombeau de Roland, à l'endroit même oii périt le paladin du IX® siècle : il fit sonner les clairons et élever les bannières, et, s'avançant vers le mausolée, il mit un genou à' terre et récita cette prière : « Sire Dieu , ici gist fleur de chevalerie ;^soubs cette pierre est clos heur et vaillance : fais à tôii /serviteur Guescliià servir son roi Charles comme cestuî preux servit puis-* samment Tetopereur Charlemaigne , et comme cestui Roland estre occis par beau jour de bataille. »
L'armée française se composait de 40,000 hommes : la chevalerie du Languedoc et de la Provence accourut pour prendre part à cette croisade. 600 jeunes Toulousains s'enrôlèrent sous les bannières de Bertrand : on distinguait parmi eux Lautrec, Castelnau, Brassac, Sabonnet, Paul de Montpezat, Robert de Blagnac , Hue de L*Espinasse. (Annales de Toulouse , par le prouvàire Goudouli.)
Au début de la campagne, Bertrand, que les chroniques espagnoles appellent dû Claquin ^ ' se fit un plan d'opérations dont la conception annonçait un puissant génie. A l'aide de 4^000 Castillans", partisans de Transtamarre , ce général éclaira le pays et prit une connaissance parfaite des localités ; puis , ayant partagé son armée en divisions , il les envoya dans différentes directions, et fit. cerner à la fois les cinq places fortes de PAragon tombées récemment au pouvoir du roi de Castille. Au bout d'un mois don Pèdre se vit enlever toutes ses conquêtes. Le succès n'arrêtait pas plus Duguesclin que les revers n'ébranlaient ses résolutions; il avançait toujours avec une célérité qui fut le véritable fondement de sa fortune. Ayant
l58 BERTRAND DUGUBSCLIIC.
achevé de chasser rennemi de l'Aragon , il pénétra en Gastille sur quatre points : la première ville attaquée fut Magalon, défendue par un homme aussi dé* voué qu'intrépide : les juifs composaient presque en entier la population. On donna un assaut qui dura plusieurs jours; car 1^ brèche demeura constamment occupée I soit par les assiégés ^ soit par leurs adversaires, Duguesclin^ dépourvu de machines de guerre, indispensables pour abattre la sommité des créneaux , «e décida à percer le mur; il confia le soin de cette opération à Guillaume DubouesteL De son côté le gé« néral en chef occupait les assiégés sur les murailles, soit p^r des décharges continuelles de traits 9 soit par des escalades partielles. Dès que l'ouverture fut pra-tiquée , les assiégeants s'y précipitèrent : la garnison , réunie aux habitants, leur en disputa long -temps l'enti^ée ; on se battit le reste de la jouniée au milieu des rues; enfin on acheva d enlever la place. La fureur avec laquelle les malandrins usèrent de leur victoire étonna les barons français qui les accompa<gnaient : chacun put dès-lors apprécier encoi:e mieux le service que Bertrand avait rendu au royaume en le délivrant de pareils hôtes. De sbn côté^ Henri de Transtamarre dut s'applaudir d'avoir déchaîné contre .son rival dêis ennemis aussi furibonds : quelle singularité, en effet, que le prince. le plus odieux de son temps fût attaqué par des hommes devenus reflTroi de la chrétienté I
Duguesclin s'avança rapidement en Gastille ; il trouva les esprits tellement prévenus contre le souverain , que les soldats de cette armée, si. propres à inspirer les plus justes craintes, furent reçus comme des libérateurs. Bertrand avait d'abord cru que Henri de Transtamarre, entraîné par la haine, outrait les torts
BBRTRÀKB BUGUBSCLIN. i5q
de (ion Pèdre ; mais lorsqu'il vit tout un peuple accuser ce monarque sanguinaire » lorsqu'on lui eut déroulé la série de ses crimes , les anciens scrupules disparurent entièrement : Bertrand se crut appelé à purger la. terre d'un monstre qui la désolait. Il fit prendre au oomte de Transtamarre le titre de roi de Gastille, et dès ce moment Iqs partisans secrets de la maison, de Gusman se déclarèrent ouverteiuent : les habitants des campagnes, accourus du fond des vallées^ venaient saluer Içur ivQuyeau nEiattre9.4oi;it l'amen i té contrastait avec la sombre rudesse de son frère* Les Espagnols : brisèrent par- un vœu . spontaoïé les liens qui les uniasaieut à don Pédrjç , agissant ^p çfil^ selan l'esprit de la constitution qui régissait la Castille,
Bertrand et le coultie de Transtamarre se dirigèrent vers Burgos. On s'était ménagé des intelligences parmi les bourgeois de cette villes m^is, avant d'y arriver, il fallait soumettre plusieurs places fortes,, occupées par les troupes de don Pèdre. : Duguefifcliin résolut 4^ les réduire toutes. Briviesca tenait le premier rapg.: pn marcha contre elle sans plus (arden Uenri.de. Transtamarre, pressé de se mon/i-er :4flij^ $!& capitale > fît observer qu'il serait plus urgent d'éviter lea sièges et de tourner Briviesca , dont la conquête demanderait peut-être un temps infini. Les principaux •phefp pen^ chaient pour ce parti , et le général lui-même allait s'y ranger, lorsque les proYOcations. du gouverneur, don Rodriguez de Sanabria , L'en détournèrent Cet officier, noble galicien , avait r^Çn l'ordre d'employer tous les moyens imaginables pour entraver: la marche de l'ennemi. Instruit par ses espions que le conseil de Transtamarre annonçait Tititeotion de- gagner Burgos en s'écartant de Briviesca, il envoya à Bertrand
l6o BERTRAND DOGUESCLIN«
un présent d'excellent vin, accompagné d'un message ainsi conçu : « Vaillant Duguesclin, je me regarde-* rais comme déshonoré si vous paissiez si près de moi sans donner quelques assauts à la place que je commande. Je puis vous assurer que la manière dont )e TOUS reôévrai, vous prouvera que j'étais digne de votre attention. » Cette chevaleresque provocation jeta l'assemblée dans une agitation inexprimable; on s'écria de toutes parts qu'il fallait aller fondre sUr Briviesca* Duguesclin aurait couru risque de voir mépriser son autorité , s'il eût voulu résister k de sî impérieuses manifestations. Bertrand répondit ait héraut : « Je satisferai les désirs de votre maître : nous savons tous apprécier son courage; mais Rodriguezse trompe s'il croit que la hauteur de ses murailles et la largeur de ses fossés pourront nous arrêter.)» On attaqua la place d'après les règles suivies à cette 'époque* Le général fît des dispositions ^savantes, et les exécuta luimême en se portant dans les ,lieux où le danger se montrait le plus imminent. Un éouyer breton , Jean du Bois , planta sur les remparts la bannière particulière de Duguesclin. Cependant le gouverneur, placé devant la principale brèche , repoussait les assaillants qui s'y présentaient : il se battit long- temps corps à corps avec le maréchal Andrehan, et le terrassa ; il lé sommait de livrer son gantelet comme son prisonnier, lorsque des cris effroyables lui appï-irent que les assiégeants avaient pénétré dans la place par le côté opposé. Rodriguez , abandonnant la brèche, s'élança vers le point où le péril devenait plus pressant, mais au bout de quelques pas il se trouva en présence de Duguesclin. Cç dernier, ayant brisé une des principales portes, s'avançait dans l'intérieur, suivi d'une phalange nombreuse. Rodriguez et lui
BERTRAND DUGCESCLIIf. l6l
se rencontrèrent dans l'amphithéâtre qui servait aux combats de taureaux. L'Espagnol attaqua le Breton comme il avait attaqué le maréchal Andrehan : les soldats s'arrêtèrent de part et d*autre pour considérer cette lutte terrible;;'elle finit bientôt : Bertrand désarma don Sanabria, le fit prisonnier, et le remit à deux de ses écuyers , les chargeant de le garantir du courroux des malandrins ; puis il expulsa les assiégés des postes occupés encore par eux. La soumission totale de la garnison le mit en possession de Briviesca , après six heures de combat (28 mars i366).
L'action étant finie, Bertrand appela don Rodriguez, lui rendit la liberté sans rançon , et le combla de présents. Le gouverneur, confondu par tant de généro^ site , se jeta aux pieds de son magnanime vainqueur. Au même instant parut le comte de Transtamarre , qui revenait de la poursuite des fuyards : voyant Sanabria pénétré de reconnaissance , il crut le moment favorable pour achever la conquête d'un capitaine dont chacun admirait le caractère. Le prince lui proposa subitement d'embrasser la cause des Gusman. L'Espagnol resta muet de surprise; la religion du serment l'attachait à don Pèdre. Duguesclin comprenait ce qui se passait dans son âme : «Respectons, dit-il à Henri, Thonneur de ce brave guerrier ; il a défendu vaillamment les intérêts de son maître , sa conduite nous paraîtrait moins honorable si aujourd'hui il les abandonnait brusquement. » En même temps, il permit au gouverneur de se retirer oîi bon lui semblerait (1).
Don Pèdre ne jugeant pas les fortifications de Burgos
(1) Les mémoires sar Duguescliu disent que don Pèdre fit trancher la tête au généreux Sanabria : ceci est inexact; nous le Terrons reparaître sur la scène.
iG'à BERTRAND DUGVESCLIll.
assez redoutables, sortit de cette ville, emportant ses trésors ; il se retira dans Tolède, dont il croyait les habitants très-dévouës à sa cause : ceux-ci s'empressèrent au contraire de prêter l'oreille aux propositioos du comte de Transtamarre. Les négociations s'entamèrent pendant (]ae Dnguesclin soumettait les places voisines : il avait forcé don Femandez deTobar, gouverneur de Galahorra, de capituler sans condition. Le clergé de Bui^os, interprète des sentiments de tous les. habitants, invita le comte de Transtamarre à venir prendre la couronne de Castille dans cette ville. On convint que Henri irait revêtir les insignes de la royauté dans le monastère de las Huêlgas^ ce qui eut lieu trois jours aj^rès, le 14 avril j366. Durant le cours de cette cérémonie, Duguesclin marchait à côté du prince, Tépée nue à la main ; tous les yeux se fixaient sur ce héros , dont la valeur aussi bien que la prudence donnait un mattre à la Castille : le fils d'un châtelain de la Bretagne disposait d un sceptre dans la patrie du Gid, comme lui faiseur de raie. Le comte de Transtamarre ( Henri IT ) ; voulant récompenser dignement celui auquel il devait un trône, le créa duc de Mo- Jina (i), et le nomma connétable de Castille en le dotant du comté de Soria.
Henri eut à essuyer bien des traverses avant que son pouvoir, comme souverain , fût entièrement consolidé. Dès son entrée à Burgos , les Anglais malandrins voulurent le quitter, soit que leurs chefs fussent jaloux de Duguesclin, soit que par ses agents don Pèdre fut par-
(i) Nous avons tu dans une des salies de la bibIiothèc|ue de Rennes le titre original de la donation du duché de Molina en fayeur de Duguesclin : cette pièce, écrite en castillan, sur Télin, avec des innjuscules en or, fnt donnée en présent à ia ville de Rennes par les derniers descendants du héros breton.
BEIITUAKD DCGCESGLIN. l63
veiju à leur îuspîrer de la défiance. Les Anglais entraînèrent avec eux une partie deâ Normands et des Gascons : dëjà une scission malheureuse s'annonçait parmi les différents corps de l'armée. Les Anglais occupaient les villages avoisitiatit fturgos, sur lés bords de l'Ebre; ils agirent si secrètement, que personne ïie soupçonna leurs desseins. Calverley , homme extrêmement dangereux , conduisait en secret cette sorte de conspiration : il se rendit auprès de Henri à l'insu de Duguesclin , et lui annonça que les Anglais, les Normands et les Gascons, décidés à partir sur-le-champ pour le royaume de Grenade, demandaient qu'on leur payât Tarriéré de la solde. Henri, fier de ses succèé, comptant trouver des défenseurs parmi les Castillans , reçut Calverley d'un air de hauteur : ce Retire2;-vous où bon vous semblera, lui dit-il , je vais acquitter & vos compatriotes ce qui leur est dû ; » et aussitôt il fit prévehir Duguesclin de la démarche du capitaine étranger. Bertrand, moins confiant en la fortune que le comte de Transtamàrre , regarda cette désunion comme un événement très- fâcheux; il se mit en mesure de parer un coup aussi terrible. Il apprit que Calverley devait rassembler le lendemain toute sa division dans une plaine voisine de la rive gauche de l'Ebre; il ordonna aux Français et aux Bretons d'être sous les armes, sur le même terrain choisi par les Anglais , et à la même heure : Calverley ne put s'empêcher de marquer de la surprise lorsque Duguesclin unit ses soldats aux siens; mais l'armée , accoutumée à obéir au banneret breton , ne fut pas étonnée en le voyant procéder au dénombrement des troupes et les passer en revue. Jamais ce général n'avait montré autant d'affabilité : il distribua , au nom du nouveau roi , des récompenses honorifiques et pécuniaires, fit solder l'arriéré, parcourut les rangs, s'informa des besoins du soldat avec cette sollicitude si propre
l64 BERTRAND DUGUËSCLIM.
h le gagner. En même temps ses principaux officiers allèrent, par se§ ordres , se mêler aux Normands et aux Gascons : ils surent aisément les dissuader de suivre Galverley; bientôt même ils les virent manifester pour leur illustre chef un dévouement aussi entier que le premier }our. A peine la revue commençait-elle, que les Anglais se trouvèrent seuls de leur avis. Duguesclin , qui jusqu'alors paraissait ignorer le complot, s'avança vers le front de leur division et dit : ce Vous vouliez donc nous quitter, et laisser imparfait ce que vous avez commencé? Don Pèdre , chassé par vous de sa capitale , possède encore des places, des richesses immenses; il peut reconquérir ce que nous lui avons enlevé, et alors cette entreprise, qui aurait dû vous immortaliser aux yeux de TEurope, vous rendra un objet de ridicule : poursuivons donc l'odieux Castillan jusque dans sa dernière retraite; affermissons la couronne sur la tête du roi Henri , et alors vous me verrez le plus ardent à marcher contre les Maures de Grenade. » Un murmure d'approbation couvrit la voix de Bertrand. Aussi honteux que piqué de se voir délaissé, Calverley dissimulait vainement son embarras : Duguesclin s'empressa de lui adresser quelques paroles obligeantes. Ainsi , dans Tespace de quelques heures , cette scission, qui pouvait devenir fatale, ne causa plus d'in- (|uiétude. L'armée , réunie , poussa de nouvelles acclamations pour saluer son général. Ne voulant pas laisser aux troupes le loisir de réfléchir sur ce qui venait de se passer , Duguesclin les partagea le soir même en plusieurs corps, qu'il dirigea vers Tolède : on s'attendait à rencontrer une résistance sérieuse devant cette place, don Pèdre ayant concentré sous ses remparts le reste de ses troupes; mais ce prince ne se méprit pas long-temps sur les dispositions qui animaient la bourgeoisie.En effet, lalcade major, don Martin Fernandez, envoya des par-
BEnTKAND DrGCESCLI?C. l65
lemcntaires à Duguesclm, qui, au bout de huit jours de marche, parut en vue de la ville. A son approche, le tyran se retira dans la direction de TAndalousie. Bertrand, ayant fait occuper les hauteurs qui avoisinaient Tolède, et rassembler toutes ses forces sous les remparts, s'avança dans la ville, dont il fit respecter les habitants et leurs propriétés. Henri de Transtamarre , qui dirigeait l'arrière-garde, fut reçu à la lueur des flambeaux. Le surlendemain ( ii mai Ic566) on vit arriver la nouvelle reine, Jeanne de Penafiel, une des descendantes de saint Louis par la famille de La Cerda. Grâce au dévouement de quelques serviteurs fidèles, cette princesse venait d'échapper k la fureur de don Pèdre, qui voulait ï'im'îho- 1er (i). Lé général français s'empressa d'aller à sa rencontre.
Les mémoires sur Duguesclin disent qne les dames de la suite de la reine témoignèrent beaucoup de surprise à Taspect du héros ; elles se voyaient trompées dans leur espoir : car ces dames ne doutaient point que le Ciel ne lui eût donné un physique proportionné à sa renommécc Jeanne, en apercevant Bertrand, descendit de sa litière, et embrassa le guerrier : ce Généreux ami, lui dit -elle, le comté de Traiistamarre m'appartient; je vous prie de l'accepter de ma part, comme un témoignage de ma reconnaissrance. ^ Duguesclin, confus, ne consentit à recevoir ce nouveau don que sur les instances les plus pressantes^ Désintéressé pour lui-même, il ne manqua pas de demander des grâces pour ses lieutenants , Le Bègue de Villarines etTiîathieu Gournay. Il Sé pluf surtout à recommander à fe bienveillance du pf ince lie capitaine anglais Calverley : cet étranger reçut la seigneurie de Carrion,
(i) Ferreras, în-S», tome v, liv '^in.
l66 BERTRAND DCGUESCLIN.
accompagnée du titre de comte (i). L'armée, bien payée et abondamment pourvue de vivres , prit le chemin de l'Andalousie. A cette époque ^ l'Espagne chrétienne se trouvait partagée en quatre royaumes , la Navarre , F Aragon, le Portugal et la Gastille.
Un souverain moins exécré que don Pèdre aurait trouvé dans les provinces non envahies des ressources suffisantespour résister à l'orage : ce prince fugitif espérait quaprès la conquête de Tolède , les tard-venus , effrayés par les diiScultés locales, ne pousseraient pas plus loin leur entreprise, puisque l'espace qui séparait la Gastille de l'Andalousie était une terre inculte, couverte de forêts impraticables et peuplées de bêtes féroces ; aussi les regardait-il comme des barrières plus sûres que les remparts de Tolède et de Briviesca. Hais qui pouvait aiTêter les malandrins , guidés autant par l'espoir dx^ pillage que par l'exaltation de la foi chrétienne P car la pensée de chasser les infidèles du royaume de Grenade les dominait sans cesse. A cette époque , combattre les mahométans passait pour l'action la plus sainte et la plus illustre : les hommes les plus pervers se montraient souvent animés de sentiments religieux , et les grandes compagnies n'avaient consenti à servir les intérêts du comte de Transtamarre que dans l'intime conviction de trouver à leur tour dans ce prince un auxiliaire puissant, qui les aiderait à écraser les ennemis du Ghrist. Duguesclin ne cessait de les enti^etenir dans cet espoir, autant par poUtique que par zèle pour la religion*
Il s'agissait donc d'expulser le tyran de Séville , son dernier refuge : cette ville , ^lors la plus peuplée de l'Espagne , comptait dans son sein beaucoup de par-
(i) Ayalo, 1. 1, in-4°, p. I^oq.
BERTBAnD OLGflIvSCLIEf. l6j
tisans du comte de Trapstamarre. Ce priuoe y envoya des ëmissaii'es secrets , chargés de préparer les esprits à la révolution qui semblait inévitable. L'archevêque ne balança pas à abandonner la cai;fôe d'un roi frappé des anathèmes de TEglise ; les juifs iiuitèrept spii eïfempie 9 regardant comme très^-dangereux de prêter leur appui à un souverain contre qui toute l'Espagne se dé-> claraitsi ouvertement ; ces gens craignaient que la perte de leurs richesses ne devint la conséquence d'une fidélité qui ne s'alliait nullement à leurs sentiments natu-* rels. Don Pèdre se voyait donc totalement délaisse f à peine put-il retenir auprès de sa per^nne 600 chevaliers ou écuyers«> Fernand de Castro, le plus consi-. dérable d'entre eux , ne cessa de montrer k ce prince, rattachement le plus désintéressa : 00 le citait commer l'homme le plus vertueux de TEspagne ; il n'usa de son crédit que pour arracher des milliers de victimes au tyran» *Fernand conseilla au roi d/abandonner Se ville , et d'aller chercher un asile en Portugal. Dort Pèdre suivit ce conseil avec docilité , mais il ne put se résoudre à quitter une ville au sein de laquelle on conspirait contre lui , sans y faire sentir les terribles effets de sa vengeance. Une femme juive l'avait instiuit des machinations secrètes des habitants. Le roi (it annoncer son intention de gagner le Portugal; mais il exigeait qu^on lui rendît à sa sortie de Séville tous les honneurs dus au souverain , insistant surtout pour que trente des notables , chrétiens , maures et juifs , vinssent l'accompagner une lieue hors des barrières. L archevêque désirait ardemment le départ de Pierre, dont la présence pouvait compromettre ses compatriotes auprès de Henri ; il lui assura qu'on se ferait un devoir de souscrire à ses moindres désirs. Les trente notables sortirent avec don Pèdreetles soldats,, au nombre-
l68 BERTRÀPID DVGIJBSCLIM.
de 600 : dès qu'ils furent à un quart de lieue , le tyran voulut se ruer sur eux ; mais Fernand de Castro l'en empêcha, et, grâce aux efforts de ce noble favori , les notal)les de Séville échappèrent par la fuite au sort affreux qu'on leur préparait.
€e dernier incident augmenta la haine que Ton portait à don Pèdre ; son nom seul inspirait Thorreur. On envoya une députation à Duguesclin , pour le supplier de venir recevoir la soumission de la capitale de l'Andalousie. Bertrand devança de quelques jours don Henri, et occupa la ville sans difficulté (i). Sa modération, le soin qu'il mit à contenir les malandrins , le firent bénir des habitants. La conquête de Séville assura au comte de Transtamarre l'entière possession de la Castille. Cette révolution si extraordinaire s'était opérée dans l'espace de dix mois.
(i) Hay Duchâtelet et Guyard de Benrille, cl-oyant saus doute augmenter la gloire de Duguesclin , dont ils ont écrit la vie , disent que Séville fut pris après un siège mémorable ; mais les historiens espagnols, Ayala ^ Ortis, Ferreras et Mariana , assurent que la ville se rendit volontairement.