‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 12 sur 42 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Après la mort de Charles V, Louis de Clermont est chargé de l'éduçatien des Jeunes princes. — Il apaise les séditions élevées dans Paris. — Nouvelle expédition en Guienne.

Charles V avait prouvé que l'amour du bien publicpeut surmonter toutes] les difficultés : faihle , valétudinaire, mais doué d^une volonté forte , il répara des malheurs qui paraissaient irréparables ; et s'il eût vécu aussi longtemps que vivent ordinairement les hommes , ce prince aurait élevé la France à un degré de prospérité inconnu jusqu'à cette époque. Dieu ne le permit pas. Charles V mourut au milieu de sa carrière. Son corps n'était pas encore recouvert de terre , que la discorde se mit dans sa famille ; les excès ,les désordres de tout genre succédèrent au calme parfait qui régnait de son vivant. Dès ce moment les orages se succédèrent sans interi*uption : on aurait cru que le Ciel se plaisait à amasser sur notre patrie tous les genres de calamités : divisions dans la famille royale , révolte , guerre civile , guerre étrangère , occupation de la capitale , débordements de grands fleuves , apparition de comètes dont le seul aspect troublait la raison des peuples ; la famine , des hivers rigoureux , un roi insensé, une reine impudique et marâtre; dépravation

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des mœurs, schisme dans PEglise, etc., etc. Au milieu de cette scène de -désolation , l'histoire nous montre un personnage principal dont la vue repose les esprits : c'est Louis de Bourbon, dont la vertu sans tache et le courage héroïque ont excité lenthousiasme des historiens du quatorzième siècle, qui le dépeignent comme le prince le plus accompli de son temps , comme le seul en état de gouverner après le monarque illustre dont chacun déplorait la perte. Sa grandeur d'âme, sa sagesse, ne se démentirent pas un instant dans le cours de quarante années; on eut seulement à lui reprocher un peu de timidité dans le caractère : on disait de ce prince qu'il avait moins de vigueur dans la tête que. dans le bras.

Le règne de Charles VI peut être divisé en trois périodes bien distinctes , savoir : l'avènement de Charles VI jusqu'à la démence , de la démence à l'assassinat du duc d'Orléans , de cet assassinat à la mort du roi. Louis de Clermont ne parcourut que la première et la seconde; il descendît dans la tombe sans avoir eu la douleur de voir FéCranger assis sur le trône de nos rois.

Charles Y , croyant ^a fin plus > prochaine qu'elle ne Tétait réellement , avait fait, en 1^75 , des dispositions pour la r^ence : il avait manifesté le désir de laisser la direction des afiàires au duc de Bourbon , à titre d'oncle maternel du dauphin ; mais il abandonna bientôt ce projet, dans la crainte que ses frères ne fissent valoir de leur côté la qualité d^oncles paternels, et qu'une lutte terrible ne s'en suivit. Voyant que le droit de la naissance donnerait la régence à trois princes qui n'étaient propres qu'à compromettre la sûreté du trône, Charles V voulut du moins, en iavançant la majorité de son successeur , abréger le mal qu'il redoutait : alors parut IVdit d'après lequel les rois de Prance étaient déclarés majeurs à quatorze ans : le dauphin en avait

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sept. L'édit fut vérifié au parlement le ao mai i375, en présence des princes , des prélats , du prévôt des marchands et des échevins de Paris. Une autre ordonnance déclara le duc d'Anjou gouverneur du royaume , sans parler de la régence, et à son défaut , le duc de Bourgogne; on ne faisait pas mention du duc de Berri , Charles Y le jugeait inhabile aux affaires; on confiait Pëducation et le gouvernement des deux jeunes fils du^ roi aux soins du duc de Bourbon et de la reine sa sœun Charles V avait changé cette ordonnance quelques jours après pour y en substituer une nouvelle par laquelle, jusqu'à ce que son fils aine eût atteint l'âge de quatorze ans, la reine-mère devait avoir la tutelle, l'éducation de ses enfants , ainsi que la garde et le gouvernement du royaume, avec l'assistance du duc de Bourgogne et du duc de Bourbon ; il éloignait ainsi le duc d'Anjou , selon lui le plus à craindre. Enfin , pour empêcher que l'autorité ne se concentrât dans les mains d'un trop petit nombre de personnes, le monarque composa un conseil supérieur, de gens réputés les plus sages dans les trois ordres; voici leurs noms : Louis Thezàrd , archevêque de Reims ; Jean de Laigrange , devenu célèbre sous le nom de cardinal d'Amiens; Guillaume, abbé de Saint-Màixent; Bertrand Duguésclin , connétable ; le comte de Taocarville , chambellan de France; Jean, comte de Harconrt; Jean, comte de Sarrebruch, boutillier de France; Simon, comte de Braine ; Enguerand de Couci ; les maréchaux de San^ cerre et de Blainville ; l'amiral Joaïi de Vienne ; Hugues de Châtillon , grand-maitre des arbalétriers ; Raoul de Renneval , grand pannetier ; Guillaume de Graon ; Philippe de Maizière , Thomme le plus savant de son temps; Pierre Villiers , porte-oriflamme ; Pierre d'Aumont , chambellan; Philippe de Savoisy, chambellan; Armand

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de Gorbie , chancelier de France ; Etienne de Lagrange , président à mortier; Philippe de Lespinasse; Thomas de Voudenay ; Jean de Rye; Richard , doyen de Besançon; Nicolas Dubosc ; Ërard de Trémigon ; Nicolas de Braque; Jean Bernier , maître des comptes ; Bertrand Duclos , également maître des comptes ; Philippe Ogier , visiteur général des bâtiments de la couronne; Pierre Duchâtel, maître des comptes; Jean Pastourel, président; Jean d'Ay, avocat au parlement ; Bureau de Larivière , premier chambellan et favori du roi , grand homme d'état à qui Ton ne put reprocher que d'avoir eu la faiblesse d'être jaloux de Duguesclin. A ces trente -cinq personnes , les . plus éclairées du royaume , devaient être adjoints six notables de la ville de Paris, au choix de la reine. Paris s'étant considérablement accru , imprimait déjà le mouvement au reste de la nation , et méritait d'être représenté dans ce conseil. La réunion de tant de lumières pouvait empêcher beaucoup de mal; mais ce plan fut renversé par la mort de la reine et de plusieurs ministres futurs ; il n'en subsista que l'ordonnance royale , parce qu'elle avait été enregistrée au parlement; toutes les autres dispositions furent regardées comme de simples projets.

A la nouvelle de la mort du roi , les princes de sa famille et les grands officiers s'étaient rendus au château de Beauté , dans le bois de Yincennes , que Charles V habitait de préférence : les ducs d'Anjou , de Berri , de Bourgogne, accoururent les premiers comme les plus intéressés. L'histoire a peint ces trois princes de manière à ne pas les confondre. Louis, duc d'Anjou, l'aîné, atteignait alors sa quarantième année : sa taille était au-dessus de la médiocre; il avait le visage agréable , et les cheveux blonds. Il commença par être l'objet de la prédilection des Français ; son esprit égalait son courage ; on le

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savait apte aux afiaires , intrépide dans les combats : une seule pensée l'occupait , celle de fonder une nouvelle dynastie , comme Vj étaient parvenus quelques princes de la première race capétienne en Hongrie, en Portugal et en Sicile. La fortune parut se plaire à combler ces désirs. Jeanne , reine de Naples , l'adopta pour son fils. Louis d'Anjou ne se dissimulait pas les obstacles qu'il aurait à vaincre avant de s'asseoir sur le trône qu'on lui léguait; mais ce prince ne doutait pas de les surmonter avec de la bravoure etsuitoutavec de Targent; car Thumeur belliqueuse des preux avait dégénéré depuis un siècle : peu d'hommes entreprenaient des expéditions lointaines par amour de la gloire, on faisait la guerre par métier : des bandes nombreuses de soldats -mercenaires sortaient, chaque année, de la Germanie, de la Gascogne et de l'Italie; elles se mettaient à la solde des différents princeâ , les servaient avec fidélité , pourvu qu'on les payât exactement. Louis d'Anjou ne négligea aucun moyen pour ramasser les fonds nécessaires à la réussite de son entreprise : i^ montrait une avidité insatiable , tyrannisait ses vassaux afin d'augmenter le produit des taxes , et, devenu régent, il ne songea qu'à pressurer la nation de la manière la plus inique. C'est ainsi qu'un changement de position fit disparaître ses éminentes qualités, objets naguère de l'admiration publique. Charles Y , pressentant les graves inconvénients qui pouvaient résulter pour le royaume, de l'adoption de son frère par la reine de Naples , s'y opposa autant qu'il fut en son pouvoir ; mais on n'échappe pas à sa destinée : ce Louis d'Anjou, que l'on s'efforçait d'écarter d'une route périlleuse , s'y précipita avec une sorte de délire ; et après avoir ruiné son pays, il alla mourir de misère au fond d'un chétif village de l'Italie.

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A cela près de Tamour de l'argent , Jean , duc de Berri, différait essentiellement de son frère aine; sa taille épaisse manquait de grâce, et son visage de noblesse; le peuple l'appelait le due Camus , à cause de son nez extrêmement court. Ce prince apathique s'arrachait avec peine aux charmes que lui offrait une vie oisive. Transporté au milieu des combats, toujours contre son gré , il s'y faisait distinguer autant par sa bravoure que par son sang*-froid. Dès que la guerre touchait à son terme, il s'empressait de revenir se plonger dans la mollesse , et ne s'occupait plus que du progrès des arts. Ces sortes de jouissances sont ordinairement fort coûteuses, et pour se les procurer le duc de Berri ne craignit pas d'employer les moyens les plus odieux : c'est ainsi que cette passion le rendit le fléau des provinces commises à sa garde. Emule de son frère Charles Y dans son amour pour les sciences et la littérature latine, il se monti*a souvent l'égal des hommes les plus érudits de son siècle. Tacite , Quinte-Curce, Virgile, Tite-Live, Suétone , lui devinrent familiers. Il laissa une bibliothèque fort précieuse (i). Passionné pour l'architecture et pour l'orfèvrerie, il fit élever des monuments somptueux à Bourges et à Poitiers. Les principaux officiers de sa maison , Jean de Rochechouart , Pierre de la Châtre , Jean de Grancey , partageaient tous ses goi\ts. Mais l'étude des lettres et des arts, qui inspire ordinairement des sentiments généreux, ne put ennoblir son âme , ni le préserver des plus funestes écarts. On le vit, trahissant les plus chers intérêts de la patrie , faire un détestable trafic de ses devoirs, afin d'en retirer un lucre honteux.

(ï) Le catalogue des livres composant ia bibliothèque de ce prince se trouve à la fin du i^ vol. de Juténai des Ursins.

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Nous avons déjà dit dans la Vie de Clisson , comment , par ses retards calculés , l'oncle de Charles YI fit manquer la grande expédition navale dirigée contre l'Angleterre : au reste, le prix dont on paya une action aussi coupable fut loin de l'enrichir; en effet, vers les dernières années de sa vie , ce prince se déclara insolvable, et après son décès de nombreux créanciers saisirent ses meubles, ses joyaux et ses livres.

Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne , offrait l'image vivante du caractère français; il en avait les vertus et les défauts , brillant, valeureux , frivole , et galant sans être vicieux. Jamais prince n'eut plus de goût pour le faste ; il aimait l'argent , mais pour le répandre avec profusion : la libéralité annonce de l'élévation dans l'âme, néanmoins elle devient odieuse lorsqu'on l'exerce aux dépens de la fortune publique. Ce Philippe si prodigue épousa une femme bassement avar e: ce fut la comtesse de Flandres , qui exploita la France par les mains de son mari ; et quand cet époux mourut , elle laissa saisir jusqu'à ses moindres vêtements et fît mettre son corps dans une bière de la valeur de six écus : telles furent les obsèques d'un prince qui , au rapport des historiens de cet âge , dévora dans le cours de sa vie quatre fois les revenus entiers de la France. Ainsi , les trois fils de Jean II , qui , l'un après l'autre , minèrent le royaume , moururent pauvres. Tant que Charles Y vécut, leur conduite ne porta aucun dommage à l'Etat, grâce à la sage prévoyance de leur frère qui ne leur permit jamais de se mêler de l'administration du pays ; et si le monarque eût vécu quinze ans de plus , ils n'auraient point causé les maux qui ont fait détester leur mémoire. Après eux venaient trente-deux princes du sang , tous chefs d'une branche

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cliflfëreDte , hommes médiocres , mais non moins ambitieux que les trois oncles de Charles YI , et plus ridicules dans leurs prétentions.

Malgré sa qualité de beau-frère de Charles V , Louis de Clermont ne pouvait être appelé par sa naissance au maniement des affaires publiques que dans un rang très-éloigné; mais l'estime générale le plaça constamment sur la première ligne. Plein de Fimportance des devoirs que lui imposait sa qualité de tuteur des enfants de Charles Y, le duc de Bourbon se hâta de quitter Yincennes pour aller à Helun s*assurer de leurs personnes, et les garantir des accidents ou des attentats qu'on avait à redouter dans les circonstances présentes. Le duc d'Anjou ne chercha point à partager avec lui des soins aussi sacrés ; un autre objet l'appelait à Paris : il s'y rendit au plus vite. Aidé des ofÊciers de sa maison, il s'empara du trésor royal, fruit des économies du monarque défunt, ainsi que de la vaisselle et de meubles fort riches. Cette spoliation , consommée sans obstacles , prouve que malgré l'ai^deur de Charles Y à augmenter la force des lois , leur action ne se faisait sentir que d'une manière imparfaite. Quelques jours après, les quatre oncles du jeune Charles YI se réunirent à l'hôtel Saint-Paul : il s'y éleva une vive contestation entre le duc d'Anjou et le duc de Bourgogne au sujet de la régence ; Louis de Clermont prit le parti du dernier : il agissait en cela suivant les intentions de Charles Y, alléguant que le duc d'Anjou , à la veille d'aller prendre possession du trône de Naples, ne pouvait commencer une régence pour l'abandonner ensuite au milieu d'embarras sans nombre. Les membres les plus considérables du conseil appuyèrent son opinion : il fit décider dans une assemblée des dignitaires de la couronne , tenue le a octobre, c'est-à-dire quinze jours après la mort du roi , TOM. m. i3

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que le nouveau souverain serait émancipe et déclaré majeur, quoique à peine âgé de douze ans , a condition qu'il gouvernerait le royaume par les avis de ses oncles, et que le duc d'Anjou garderait la régence seulement jus(juau i^^ novembre, époque désignée pour le sacre. Le duc d'Anjou se vit obligé de subir ces conditions : de son côté le duc de Bourgogne, dont Tambition ne connaissait pas de bornes, trouvait que le terme moyen indiqué par le duc de Bourbon accorderait trop de pouvoir à son frère aîné ; il méprisait son autorité , et se formait un puissant parti parmi les autres princes du sang.

Durant ces démêlés ,les bourgeois de Paris se partageaient d'aifcction : depuis un siècle ils avaient acquis ries privilèges extraordinaires ; rien ne leur était indifférent ; ils jugeaient le gouvernement et commentaient ses actes. Les querelles élevées au sein de la famille royale occupèrent donc fortement les esprits; la fermentation s'accrut par la mutinerie des troupes. L'armée, réunie dans 1 Ile-de-France par Charles V pour couvrir Paris , campait autour des remparts de cette ville; elle se trouvait sous les ordres directs du duc de Bourgogne. Le duc d'Anjou , craignant que celui-ci ne s'en servît pour s'emparer de la toute-puissance , ordonna un licenciement général , n'exceptant de cette mesure que les compagnies du sire du Breuil fort dévoué à ses intérêts, et celles d'Olivier de Clisson trop redoutable pour se laisser imposer une pareille loi. Le licenciementde l'armée, déjà fort intempestif, fut accompagné d une injustice révoltante : on renvoya les soldats sans avoir acquitté leur solde courante ni l'arriéré. Charles V les avait accoutumes à être payés régulièrement , car le système militaire venait de subir des modifications notables. Autrefois le plus pressant besoin

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des rois était de se défendre contre les grands feudataires ; ils j parvenaient , grâce au secoars de leurs vassaux directs, et ne taisaient un appel à la nation entière que dans le cas o£i le territoire se voyait menacé d'une invasion étrangère; mais depuis le règne des princes de la maison de Valois, la guerre avec l'Angleterre étant devenue perpétuelle , les rois furent conti*aints d'adopter et ensuite d'étendre graduellement le système des troupes soldées. Charles V , en donnant de l'activité à l'industrie , avait acquis la possibilité de lever plus d'impôts et de payer un nombre double de soldats ; en conséquence, après chaque expédition , il ne licenciait l'armée que par portion et progressivement, ayant soin de conserver sous les armes assez d'hommes pour contenir ceux qu'on renvoyait : cette seule précaution mit un terme au fléau sans cesse renaissant des grandes compagnies. Le trésor enlevé par le duc d'Anjou était spécialement consacré à payer les gens de guerre : plutôt que d'en restituer la plus mince partie, ce princeaurait laissé le royaume en proie aux plus horribles calamités. Il en résulta que les soldats mécontents se livrèrent aa pillage; les chefs , plus sensibles à la voix de l'honneur, manifestèrent bien la volonté d'arrêter ces excès , mais on méconnut leur autorité ; alors les habitants des campagnes , épouvantés , vinrent chercher un refuge au sein de la capitale : cet accroissement subit de population amena la gêne , puis la famine. Des murmures universels annonçaient un violent orage, lorsque le duc d'Anjou, avide de recueillir les fruits d'une régence limitée , ordonna aux fermiers - généraux d'accélérer leurs poursuites afin d'opérer la prompte rentrée des impôts : le moment était mal choisi; il y eut quelques mutineries. Le duc , effrayé de l'attitude menaçante que le peuple prenait , rapporta le décret »

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désireux néanmoins de se procurer quelque dédommage^ ment, il dirigea les mesures coercitiyes contre les Juifs, en les obligeant d'acheter la permission de supprimer de leur habillement les signes qu'on les forçait d'arborer afin de les distinguer (i). Ces êtres dégradés attachaient peu d'importance à se voir affranchir d*une pareille obligation ; ils regardèrent à bon droit comme un impôt la permission qu'on leur vendait : telle était cependant la disposition des esprits à leur égard , que les poursuites dirigées contre eux par le duc d'Anjou apaisèrent reffervescence générale.

Le moment du sacre approchait; Louis de Clermont , gardien de la personne du jeune roi, se rendit avec lui à Reims accompagné des troupes commandées par Clisson* 11 n^aimait pas ce guerrier, dont l'humeur acerbe différait si fort de la sienne; mais il comptait sur sa fidélité, et cette confiance fut justifiée. Le duc de Bourbon, arrivé à Reims, présida aux apprêts du sacre en Tabsence du duc d'Anjou, qui s'occupait alors d'un soin pour lui bien plus pressant que l'auguste cérémonie. On informa ce dernier que Charles Y avait caché un second trésor dans le château de Melun, dont la garde était confiée à Philippe de Savoisy , homme d'une probité austère : le monarque lui avait ordonné de ne livrer ce dépôt à son successeur que lorsqu'il aurait atteint sa dix-huitième année. Le duc d'Anjou ayant laissé partir pour Reims le jeune Charles YI ainsi que Louis de Clermont, resta à Melun; il fit venir Savoisy, et lui enjoignit de livrer le trésor confié à sa garde : refus énergique de la

(i) En Languedoc , les Juifs portaient des habits jaune^ ; cette couleur leur était spécialement affectée. Le jour du irendredi-saint le peuple les battait dans les rues et les contraignait de rire en recelant les coups, ce qui donna lieu au proverbe, // rit jaune.

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part de rofficiev. Le prince eut recours, pour le toucher, aux prières et même aux promesses les plus brillantes: ie gouverneur demeura inflexible ; alors le duc d*Anjou appela le bourreau caché derrière une porte , et lui (ordonna de trancher sur-le-champ la tête de Savoisy. A la vue du fer prêt à le frapper , le chambellan sentit évanouir son courage , et indiqua en gémissant le lieu qui recelait le trésor. Le prince fit enlever par ses officiers une quantité considérable de lingots d'or et d argent renfermés dans des caisses, et arriva à Reims sans que personne se doutât de son nouvel attentat.

Les régents n'avaient voulu offrir le nouveau roi aux yeuic du peuple de la capitale qu'après son sacre: la vue de cet enfant, nullement coupable du mal qui se commet* tait en son nom, transporta tous les cœurs et calma l'agitation des esprits. Les Français, de tout temps disposés à aimer leurs souverains, l'accueillirent avec enthousiasme; les fêtes furent brillantes. Les réjouissances et Tivresse du plaisir firent oublier quelcpies instants l'angoisse des malheurs publics ; mais à ces fêtes bruyantes succédèrent des jours mornes, et un mécontentement universel ne tarda point à se manifester. Les richesses que Paris avait acquises en devenant le centre du commerce et de l'industrie , appelaient dans son sein une foule d'étrangers sans état, sans existence, l'écume des provinces, qui venaient chercher sur ce théâtre agité les moyens de vivre aux dépens d'autrui : une sédition se préparait depuis long^ temps par leur moyen : elle éclata un mois après l'arrivée du roi ; un oordauannier en fut le chef (i). (Ju vénal des Ursins, p. 7.) 11 harangua la multitude devant le Châtelet, pleura sur sa mîsèrç,

(1) La viU« de Cordoue , en espagnol Cordoua , faisait un grand commerce de peau de chèvre lanncc , qu'elle prépara la prcmiêi'e

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tonna contre le faste des grands, et finit par demander le pillage des riches et des Juifs : ces derniers étaient l-objet constant de l'inimitié du peuple. La harangue produisît sou effet ; on dévasta les boutiques de ces malheu* reux ) et on enleva leurs enfants pour les faire baptiser* . Cette sédition apaisée , grâce à la sagesse de l'évéque et de don dlergé ^ fut suivie d*nne émeute encore plus sérieuse. L'université exerçait dans Paris un pouvoir absolu; le nombre de ses étudiants avait prodigieusement augmenté; elle ne pouvait pardonner à Hugues Aubriot , prévôt des marchands V la «sévérité dent il usait envers les écoliers* Ce magistrat avait fait bâtir le petit Ghâtelet comme maison de correctioB : l'université fit cause commune avec le peuple , qui voyait dans le prévôt une des créatuneis du cfuc de Bourgogne , en butte à Tanimadversion générale* Aubriqt, quoique d'une naissance obscure, s'était fait distinguer de Charles Y par son rare talent et un ^le infatigable ; élevé par le monarque à l'emploi de prévôt, ilavait rendu des services signala : c'est lui qui fit construire Isi Bastille/ forteresse destinée à défendre Paris contre les Anglais ^ qui, plusieurs fois, tentèrent de pénétrer, dans cette ville par le faubourg St*^Antoine« On hai devait aussi la construction des quais, des chaussées pour arrêter le débordement de la Seine. Comme on ne pouvait attaquer ni sa loyauté, ni sa probité^ et que cependant on voulait trouver un prétexte spécieux pour le perdre , ses ennemis raccusèrent de tiédeur en matière de religion;* ils allèrent jusqu'à dire qu'Aubriot voulait se faire juif, et qu'il entretenait des relations abominables avec des gens de cette nation réprouvée.

avec beaucoup de supériorité , et dans le commerce on appelait cette ^att du cordouan , dont les Français firent cotdouamev, cl plus lard cordonnitT.

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Le tribunal ecclésiastique se saisit de l'afTaire : aucune puiâsance humaine ne pouvait soustraire utl prévenez à la juridiction ^e cette redoutable cour. Maigre les^ eSbi ts de Louis de Clermont , qui estimait Aubriot comme un fidèle sujet ^ ce malhetu^eux fut oondanmé à être brûle vif^ supplice ordinaire de cette époque^ Les princes obtiiirent difficilement de faire oomnouer lu peine capitale en une prison perpétuelle* Lé peuple, qui s'attendait à le roir périr , se rassembla sur la pl^ce de Notre-Dame , Heu oîi les criminels condamnés par le tribunal ecclésiastique subissaient leur sentence. Aubriot) vieillard de soixante^quînze ans, parut télé nue , couvert d'un cilice , fit amende bonorable ao lûilieu des kuees d'une populace insensée : on le jeta ensuite dçinii un cachot iôfect (i).

Malgré ces orages intérieurs, la Fmnce oonserrait la suprématie que Charles Y avait su lui donner sur le reste de rEurope, Tandis que le duc d'Anjou ne son^ geait qu'à satisfaire son avidité, que le duc de Bour*gogné, dévoré d'ambition, ne pensait qu'à s'emparer de la puissance , Louis de Clermont , étranger aux trames ourdies autour de lut , s'occupait de l'éducation des deux jeunes pHrtces, Charles VI et son frère, la comte de Touraine, depuis duc d'Orléans* Une dis* position fâcheuse avait confié an duc de Bourgogne la moitié de cette noble tâche : le premier voulait apprendre à son royal élève comment on devenait un. grand prince, comment on travaillait au bonheur des peu* ■

(i) Moreri et ceux qui l'oni cof^ié font tanibé$ daq^uoe. erreur inaDifeste en disant qu*Aubriot devait sa disgrâce aux Orléanais , ennemis du duc de Bourgogne son protecteur; le prévôt des marchands fut condamné dix-huit ans avant que les deux maisons d'Orléans et de Botirg^ne devinssent rivales ; le duc d*0rléans avait alors dix ans.

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pies; le. second, jaloux de gagner l'affection de son pupille, ne l'entretenait. que de la chasse et des plaisirs bruyants dont on s'occupait alprs. Dans un âge tendre , le langage de. la folie est mieux compris que celui de la raison : Louis de Clermont se vit obligé de réserver ses leçons pour le duc de Touraine; il le prit des mains de la dame Roussel, femme très-supérieure; il lui inspira l'amour de la sagesse ainsi que le goût. des lettres, goût que le duc d'Orléans conserva toute sa vie. Le sage précepteur parvint à faire de ce prince un homme très-remarquable; le malheur voulut que des exemples pernicieux détruisissent les sentiments d'honneur que son oncle lui avait inspirés.

Louis de Clermont ne bornait pas sa sollicitude à l'éducation de son neveu, il veillait encore aux intérêts de l'Etat, dans le moment où les autres princes du sang ne s'occupaient que de leur rivalité. Sachant que Montfort annonçait des intentions bienveillantes pour Charles YI , il envoya en Bretagne son confident intime , le sire de Châteaumorand, afin de maintenir le duc dans ses dispositions favorables, et de le déterminer à renvoyer les Anglais en rompant ouvertement avec Richard II. Châteaumorand partit accompagné de aoo nobles et de 3oo arbalétriers; son arrivée fut d'autant plus agréable à Jean lY , que le comte de Buckingham , depuis peu entré dans le duché à la tête de 8,000 Anglais, voyant Montfort prêt à se déclarer pour la France, voulait s'emparer des villes les plus riches , et principalement de Nantes. Châteaumorand se jeta dans cette place , suivi de tous ses compagnons d'armes ; alors Buckingham ne garda plus de mesure, et assiégea JVantes dans toutes les règles. Youlant relever le courage des habitants, Châteaumorand fit une de ces prouesses communes a celle époque; il envoya proposer

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au comte de Buckingham un combat en champ clos , de cinq Français contre cinq Anglais : on conçoit que son défi fut accepté sans difficulté. Le combat eut lieu en présence de Buckingham, de Deronshire, et du duc de Bretagne. Tristan deLajailley Le Barrois, Aunay, Châteaumorand et Glarins, tous cinq de l'hôtel de Louis de Qermout, se présentèrent pour soutenir dans cette lutte la gloire du nom français. Guillaume de Cliton, Hennequin, Guillaume Frank, Edouard de Beauchamp et Jean d'Ambreticourt (i), furent choisis pour défendre Thonneur de la nation anglaise. Contre leur ordinaire, les Anglais se laissèrent vaincre assez facilement , et en particulier Henneqain , opposé à Ghâ<teaumorànd; ce qui parut causer beaucoup de peine aux généraux de Bichard II. De son oété le banneret français, peu charmé d'une victoire qui n'avait pas été disputée , s'offrit à recommencer le combat contre un nouvel adversaire : Guillaume de Firmacon , irlandais, parent de Chandos , s'élança dans la Uce pour répondre au défi; il se signala par une plus belle résistance, mais ne fut pas plus heureux; sa lance se brisa en éclats sans qu'il eût effleuré son rival : on prit alors Tépée, et après plusieurs engagements , l'Irlandais perça de son fer la cuisse de Châteaumorand ; c'était une violation des plus saintes lois de la chevalerie. Firmacon s'excusa en disant qu'ayant glissé sur un terrain glaiseux , il avait atteint Châteaumorand plus bas qu'il ne le voulait : ses compati*iotes, nullement satisfaits de cette explication.

(i) Guillaume -le- Conquérant avait amené beaucoup de familles normandes en Angleterre , Edouard III y en altira une grande quantité de la Gnienne , du Poitou et de la Gascogne ; ce qui explique pourquoi l'on rencontre si souvent dans l'hisloire d'Angleterre des noms français.

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l'aocablèrent des plas vifs reproches. Le comte de Bnckingham le fit tneUre en prison, et laissa le chevalier fran* çais libre d'exiger de Birmacon une forte rançon» à titre de dédommagement! Qhâteaumorand répondit qoe lui et les siens étaient venus en Bretagne pour acquérir de la gloire , et non pour gagner de l'argeùt; il suppii;» -Buekingham de mettre l'Anglais en liberté ^ et ne voulut accepter qu'une coupe de peu de valeur, ayatit même renvoyé les florins d'or dont on lavait remplie.

L'hommage que Mcffïtfort venait •derelidreà son^u* aetain rétablit labomte intelligence €ntre:la:FranGe et la nation bi^toune; Louis ^e Clermont retira le prix de ce nouveau service. Malgré son jeune âge £t son peu d'expérience , Charles Yl comprit de: quelle impoitance il était de rattacher le duc Jean lY aux intérêts de la France; il en témoigna vivement sa. recomiaissance à son oncle , qui depuis cette époque jouit d'un crédit illimité en dépit des eiforts du duC de Bourgogne. Ce^ pendant l'Angleterre, étourdie delà mèrt d'Edouard ill et de l'échec que Buckingham venait d'essnyer en tra* versant la France , ne pouvait former aucune entrepinse sérieuse; chacun se voyait donc en droit d'espérer un nieilleur avenir , lorsque de nouveaux orages s'élevèrent au sein de la capitale;

Le duc de Berri, jusqu'alors tranquille spectateur des différents survenus* parmi les princes de la famille royale, n'avait jamais réclamé sa part du pouvoir; il finit toutefois par ^'indigner que Louis de Clermont <, bien moins rapproché du trône que lui , exerçât une influence telle que le jeune roi n'agissait plus que d'après ses conseils : en conséquence , le duc de Berri , sortant de son apathie habituelle , annonça hautement qu'il voulait, en qualité d'oncle paternel du souverain , entrer dans la direction des affaires.

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Chaque prince du sang comptait une foule de créatures' attachées à sa fortune, ce qui le rendait redoutable et très " embarrassant pour ceux qui gouvernaient , surtout pendant une régence. Le duc voulut bien se désister de ses prétentions moyennant le gouverne*^ ment du Languedoc, le plus considérable de France t il le convoitait depuis long-temps avec l'espérance de pouvoir pressurer les habitants de cette riche contrée^^ Les commandants des provinces . exerçaient Tautorité militaire et civile , et , quoique les états paniculier-s du pays réglassent la levée des impôts, les gouverneurs décrétaient fréquemment des taxes extraordinaires qui rainaient les peuples, sans que l'Etat en retirât le moin^ dre profit. Cette autorité exorbitante était devenue une des plaies de cette époque : on dpît la regarder comme un des vices administratifs qui contribuèrent lé pins à retaro der la marche des améliorations. Charles V, dont le génie supérieur s'élevait aux plus hautes conceptions , avait résolu de remédier à cet abus en affectant aux grandes fonctions civiles des émoluments fixes, comme il en avait usé à Pégard des généraux de ses armées et des capitaines d'armes : l'établissement de cette ftolde mili^r taire fit disparaître presque entièrement le fléau causé par la nécessité oii se trouvaient le soldat et les che£s de prendre partout et sans mesure, sous prétexte de pour*^ voir à leur entretien. Mais pour arriver à ce double but, il* fallait faire comprendre aux peuples que le prélèvement régulier d'une taxe annuelle, qupique plus forte peut-être, leur serait cependant moins onéreux que la taille laissée à la discrétion des gouverneurs. Cette innovation , préparée par les soins de Bureau de lu Rivière, resta long-temps sans être appréciée comme elle le méritait.

Le Languedoc fut la province où se fît le premier

Q04 LOCiS DE CLERMONT.

essai du nouveau mode de prélèvement d'impôt. Gaslon- Phœbus, nommé par Charles Y vice-roi de ce pays, après le duc d'Anjou , répara les maux que l'avidité de son prédécesseur y avait causés. Il mit en vigueur avec un succès évident le décret de la taxe annuelle ; les habitants vivaient heureux depuis quatre années sous l'administration paternelle du comte de Foix, lorsqu'on apprit que le duc de Berri allait le remplacer : ils poussèrent un cri d'efiroi , annonçant l'intention de prendre les armes afin de conserver pour gouvenseur Gaston- Phœbus ; celui-ci, plus indigné du procédé injurieux dont on usait à son égard , que fâché de la perte de l'autorité 9 déclara qu'il faudrait user de la force pour Tobliger à quitter son commandement. Le duc d'Anjou et le duc de Bourgogne prirent la défense de leur frère , et engajgèrent leur neveu dans cette querelle ; en vain le sage Louis de Clermont voulut -il s'interposer, on méconnut sa voix , et la guerre fut résolue au mépris de ses prières. Pour commencer néanmoins cette espèce de guerre civile , il fallait de l'argent, et l'on en manquait totalement. Le duc d'Anjou rétablit l'impôt des aides aboli par Charles Y , se promettant bien de détourner à son profit une partie de la taxe. A la nouvelle du rétablissement des aides, les Parisiens vomirent mille imprécations contre les régents. Cet impôt devait se prélever sur les objets de première nécessité ; les marchands , les boutiquiers , les détaillants jurèrent entre eux de ne pas le payer , et formèrent une ligue pour se défendre mutuellement contre les moyens coercitifs que l'autorité emploierait. L'attitude que prit le peuple intimida le conseil , qui résolut , avant d'exécuter redit à Paris , d'en faire l'essai dans quelque ville voisine. Rouen fut choisi pour cet effet; mais, à la seule pi omulgation de la taxe, la capitale de ]a Nor-

LOUIS DE CLERMONT. !lo5

mandie se mit en pleine révolte , et ses habitants formèrent le projet de marcher sur Paris. Les princes, fort irrités , associèrent le roi à leur ressentiment. On résolut de se rendre sur-le-champ à Rouen pour réprimer la rébellion de cette ville. Louis de Clermont accompagna Charles YI , tout en blâmant la conduite des régents et cette excursion en Normandie : il ne pouvait se dispenser d'être du cortège, en sa qualité de gouverneur du roi et du comte de Touraine. Le voyage eut donc lieu , et Rouen fut châtié.

En partant pour cette ville , les princes ordonnèrent au commandant militaire de Paris , emploi nouvellement créé , de mettre en usage tous les moyens possibles pour commencer le prélèvement de l'impôt le jour même du départ du roi. En effet , les receveurs se rendirent aux halles ; un commis s'adressa d'abord à une pauvre femme, marchande de cresson, nommée Pérette Lamorelle , et voulut qu'elle payât la taxe : cette femme refusa en poussant des cris aigus ; toute la halle se leva en masse, le commis fut tué sur place. Ce meurtre devint le signal de l'insurrection ; on n'entendait que ces clameurs : Atix armes I franchise I Le pillage et le massacre commencèrent dans les rues; on força

' al

l'hôtel-de-ville , on y enleva les armes que Charles V y avait fait rassembler à l'approche des Anglais. On y trouva quantité de maillets attachés au bout de longs bâtons; les rebelles prirent cette arme de préférence à toute autre, comme plus facile à manier: on les appela depuis les Maillotins»

Lesséditieux voulaientuii chef, car il en faut un partout, même dans le désordre. Par une contradiction assez com* mune chez le peuple, ils allèrent arracher de son cachot Hugues Aubriot, ce vieillard dont naguère on demandait la mort sur la place de Notre-Dame , le même que les

2o6 LOUIS DE CLERXOKT.

Parisiens voulaient brûler vif. Aubriot plus sage refusa les dangereux honneurs auxquels on l'élevait; mais que pouYait-il opposer à la violence? Ou le plaça par force sur une mule , et on le mena en triomphe à son an*cienne demeure. Le prévôt des marchands , loin d'être un rebelle , détestait au contraire les séditieux , et luimême les avait comprimés plus d'une fois. Lorsque la nuit fut venue (commencement de i383), il sortit furtivement de Paris , passa la Seine y et courut chercher un refuge en Bourgogne , où il mourut tranquille peu de temps après.

Dans TeiTroi que lui causaient ces différents sou-lèvements , Charles VI, dégoûté de son oncle le duc d'Anjou , ne voyait que Louis de Clermont capable de remédier à tant de maux ; il ne voulut plus se laisser guider que par ses avis. Le duc de Bourbon, ayant cou* duit les jeunes princes à Gompiègne , s'empressa d'envoyer auprès des Parisiens plusieurs messages pour annoncer que l'on était décidé à déployer une extrême rigueur contre les révoltés : en même temps il fit avancer jusqu'à Saint- Denis 3,ooo nobles sous les ordres du maréchal de Blainville. On savait que Rouen avait subi un châtiment sévère. L'approche de ces troupes intimida les factieux ; la populace se montra ce qu'elle est toujours, pusillanime apros avoir été insolente , reculant lorsqu'on avance sur elle. Le roi fit son entrée sans avoir rencontré le moindre obstacle. La ville fut condamnée à une amende de cent mille livres : l'impôt qui avait donné lieu à Tédit n'aurait pas produit la moitié de cette somme; et de plus, la taxe fut maintenue. « Les habitants paisibles , dit Juvénal des Ursins, furent obligés de payer , quoiqu'ils eussent blâmé la révolte. » Le clergé ne voulait pas contribuer à l'acquittement de rimpôt , il y fut contraint ; la noblesse seule en fut

LOUIS DB CLERMOKT. 207

exemptée à bon droit, car elle avait accompagné le roi à Rouen , et l'on avait pillé ses demeures. Quant à la guerre au sujet de laquelle les aides furent rétablies, elle ne fut pas glorieuse pour le duc de Berri , qui l'avait fait entreprendre dans le seul but de se mettre en possession du gouvernement du Languedoc. Gaston*- Phœbus , un des généraux les plus consommés de cette époque, le battit complètement, le i5 juillet i38i ,à la bataille de Bevel , près de Lavaur. Dans le cours de l'action , Phoebus ne fut séparé du duc de Berri que par quelques escadrons ; il aurait pu le joindre et le combattre corps à corps : dédaignant un semblable triomphe, il se contenta de disperser les troupes de son rival, et , après avoir ainsi prouvé sa supériorité, le comte de Foix eut la générosité d'abandonner le gou-* vernement qu'on lui enviait , et se retira dans ses domaines^ satisfait d'emporter Tamour des peuples qu'il avait administrés pendant longues années. ( Histoire du Languedoc , tom, iv , p. 878. )

Le duc de Berri tira vengeance de son aOront en accablant détailles les malheureux Languedociens; quant au duc d'Anjou, il s'empara de la moitié de l'impôt prélevé sur les Parisiens , et partit pour l'Italie , où il allait disputer le trône de Naples à Charles de Durazzo.

Quoique Paris fût rentré ^sois le devoir , que la sédition fût apaisée, on remarquait néanmoins un mécontentement sourd, tout prêt d'éclater de nouveau à la moindre occasion. Le peuple , la bourgeoisie principalement, paraissait fort irritée contre la noblesse, qui , lors des derniers troubles, n'avait cessé de montrer un zèle très-ardent pour les intérêts de la couronne. On acquit bientôt la certitude qu'il venait de se former, en haine des grands , une ligue redoutable entre les diverses corporations de la bourgeoisie, et que cette ligue

!208 LOUIS DE CLBRMOIHT.

se liait à la fédération des artisans du Brabant , depuis peu révoltés contre leur souverain. Cette considération décida le conseil de régence à commencer la guerre de la Belgique. Les auteurs de l'Art de vérifier les dates disent : « Ce n'est pas le duc de Bourbon qui vraice semblablement conseilla au roi de marcher en perce sonne , k l'âge de quatorze ans , contre les rebelles de « Flandres. » Nous croyons au contraire, d'après le caractère de Louis de Clermont, que ce prince employa tout son crédit pour l'y engager , désireux sans doute d'illustrer le début d'un nouveau souverain par une entreprise aussi belle que juste. En effet, l'expédition de iSSa ne fut pour rien dans les désastres qui plus tard assaillirent Charles YI, et Ton ne peut disconvenir que le triomphe de Rosebec ne fît rejaillir un grand éclat sur le commencement de son règne : au reste , l'ardeur avec laquelle Louis de Clermont prit part à cette campagne prouvait l'intérêt qu'il y mettait. Il fut un des quatre héros de la journée de Rosebec , avec Clisson , Sancerre , * et Enguerand de Couci. Le prince se plaça à l'aile droite , qui marchait sous les ordres du dernier, et exécuta à la tête de la cavalerie ce mouvement précipité qui décida du sort de la bataille. Emporté par sa valeur , il lança son cheval dans cette masse de Flamands , et la fit reculer devant lui. « D'une hache qu'il tenait ( Oron ville , page 25 ) il frappait à dextre et à senestre sur les Flamands, et ce qu'il assommait ne sçut jà se relever, et tant se plongea le vaillant prince qu'il en fut rué par terre et blessé. » 11 serait tombé au pouvoir de l'ennemi sans le dévouement des chevaliers de son hôtel, qui l'arrachèrent de la mêlée. Ces chevaliers furent Robert de Damas , qui portait sa bannière , Gui de Busseuil , Hugues Chastelin , Odry de la Forest, Regnault de Bressolles , de La Fayette,

LOUIS DE CLERMOZIT. aog

Ghangy , Robert de Challus, Saint-Priest, Lhermite de la Faye , Robinet de Yendac , Raudequin , Méchin , et le sire de Chàteaumorand , ce dernier accompagné de ses jeunes fils : la blessure grave que le paladin avait reçue devant Nantes ne le fit pas renoncer au métier des armes.

Cependant les Flamands , mis en déroute y venaient de se jeter dans le chemin que le sire de Couci leur avait laissé libre. Enguerand ainsi que le duc de Bourbon les poursuivirent chaudement , et atteignirent un vaste taillis sur la route de Bruges. Piètre Dubois l'occupait depuis quatre jours avec 49OOO hommes de troupes fraîches, et ralliait dans ce lieu une partie des fuyards; on dut livrer un nouveau combat, qui fiit long et opiniâtre. Tandis que Couci tâchait de forcer la position par les flancs , Louis de Clermont l'attaquait de front : il fit mettre pied à terre à ses chevaliers , et , le premier en tête, entra dans la forêt , oîi l'ennemi s'était retranché : « Allons, criait-il à ses soldats, nous laisserons-nous vaincre au milieu de ce bois , lorsque dans la plaine Clisson pousse des cris de victoire ? ?> Les Flamands et leurs chefs opposèrent une résistance obstinée; il fallait, pour les vaincre, des hommes aussi braves que des Français, et qu'ils fussent enflammés par les paroles autant que par l'exemple d'un prince du sang qui prodiguait sa vie comme le plus simple écuyer.

Piètre Dubois fut tué en défendant vaillamment l'entrée de la forêt; on trouva à côté de lui, percée de traits , une sorcière que l'on appelait la grande Margot (Oronville, page 216). Elle portait la bannière des tisserands de Gand. La mort de Piètre rompit l'union qui régnait parmi les Flamands ; ils cherchèrent à battre en retraite sur Courtray : les vainqueurs, qui les suivaient Tépée dans les reins , franchirent les barrières TOM. m. 14

mo LOUIS DE CLCRVONT.

(le cette ville en même temps qu'eux , et se trouvèrent mdilres de cette antique cite. L'avantage remporté par t^ouis de Clennont sur le lieutenant d'Artevelle eut des résultats considérables; les Flamands , dont ce chef était le dernier espoir, ne pouvant plus se réunir , se débandèrent dans plusieurs directions : dès ce moment toute résistance organisée cessa, et il devint facile de vaincre Tennemi en détail. Le duc de Bourbon rejoignit Tarmée le lendemain; en l'apercevant, le jeune roi courut à sa rencontre et Tembrassa y en lui disant qu'il le regardait comme un des quatre généraux qui avaient contribué le plus au gain de la bataille.

Charles YI se porta ensuite sur Courtray , occui)é depuis quelque temps par les Français. On j conservait dans une église les éperons dorés des chevaliers tués en i3o2 : la vue de ce trophée irrita extrêmement les bannerets , on alla jusqu'à demandet* au roi de faire main-basse sur la population et de raser la ville. Celte odieuse proposition indigna Louis de Clermont; grâce aux instantes prières de ce prince, Courtray et ses habitants se virent préservés du sort horrible qui les menaçait. La campagne paraissant ter^ minée, le roi reprit la route de ses états; la conduite coupable que les Parisiens avaient tenue durant son absence lui donnait le droit de les traiter avec sévérité: rimpétueux Clisson , que la victoire de Rosebec rendait alors tout-puissant, voulait qu'on les punit d'une manière exemplaire. L'armée marcha sur la capitale comme s'il se fût agi de réduire une place ennemie : elle campa sous ses murs pendant plusieurs jours. Le duc de Bourbon fut chargé d'y entrer pour s'assurer des positions les plus importantes : il y arriva accompagné de 800 chevaux, et traversa à leur tête une foule de peuple qui se mettait à genoux sur son passage. Les bourgeois,

tOUIS DE CL£&]|ONr. 21 f

connaissant son extrême bonté , le suppliaient d'intercéder pour eux auprès du monarque* D parvint ainsi à rhôtel St-Paul, y établit une garde , prit possession delà tour du Louvre, de la Bastille , de l'arsenal et des ponts. Ce ne fat qu'après ces dispositions prâîminaîres que le roi fit son entrée dans la capitale, comme dans une ville prise d'assaut : on chargea Louis de Clermont de désarmer les Parisiens , et de maintenir le bon ordre dans Tintérieur. Trois capitaines de son hôtel , Châteaumorand , Barrob, d'Aunay^ parcoururent les rues avec 3oo cavaliers, et se saisirent des malfaiteurs qui espéraient pouvoir piller à la faveur du tumulte. Château-* morand prit deux vagabonds au moment oii ils envahis* satent la maison d'une marchande mercière , et les fit pendre à une croix de fer qui s'élevait au milieu du carrefour voisin» Plusieurs autres voleurs, ayant été trouvés nantis d'effets dérobés, eurent les oreilles coupées. Cette sévérité envers les brigandages tranquillisa les Parisiens , et les disposa aux sacrifices qu'on allait leur imposer en expiation d'une révolte anssi Criminelle quinsensée. Louis de Clermont contribua beaucoup à adoucir la rigueur des mesures que prenait Olivier de Glisson pour les châtier.

La guerre , que chacun croyait terminée avec les Belges, recommença cependant Tannée suivante. Le duc de Bourbon s'y signala une seconde fois , principalement aa siège de Bourbourg, qui fut très-opiniâtre ( 1 383). Après deux campagnes fort pénibles , il se vit rappelé des provinces du nord pour aller commander en Guienne , où le maréchal de Sancerre venait d'essuyer plusieurs échecs consécutifs. Au moment oh Louis de Clermont traversait Paris pour gagner le Midi, il trouva cette ville trèsoccupée d'un combat à outrance qui devait se livrer entre deux chevaliers , l'un français et l'autre anglais.

21 a LOUIS DE CLEHMONT.

L'histoire n'explique pas les motifs qui portèrent Henri de Gourtenay , issu d'une des plus illustres maisons d'Angleterre , à défier en combat singulier Gui de La Trémouille , favori du duc de Bourgogne. Les rois commençaient à ne plus voir de bon œil ces luttes chevaleresques, dans lesquelles de vaillants guerriers succombaient fréquemment sans le moindre profit pour l'Etat. Une ordonnance de Charles Y prescrivait qu'à l'avenir aucune de ces provocationsneseraitacceptée sans la permission expresse du souverain. Le peuple , naturellement superstitieux , s'intéressait au dernier point à ces sortes de querelles , et en interprétait l'issue d'une manière plus ou moins fâcheuse. Gui de La Trémouille et Henri de Gourtenay obtinrent fort difficilement la licence nécessaire pour combattre ; le dernier , comme appelant , fut obligé de se rendre à Paris : il y arriva muni d'un sauf-conduit. Les deux poursuivants se préparèrent par des jeûnes et par des prières. On consulta les devins sur cette emprise d*arnies : les devins assurèrent que le jour désigné pour la joute , le plu« beau soleil éclairerait l'horizon (Moine de Saint-Denis , t. i^^ , pag. 3) , et que La Trémouille serait vainqueur : la pluie ne discontinua pas de tomber toute la journée , et le combat n*eut pas lieu. Les deux champions , réunis dans l'enclos St-Martin-aux-Champs (14 mai z384) , baissaient la pointe de leurs lances pour se porter les premiers coups » lorsqu'un héraut de la maison du roi, arrivant à bride abattue, leur intima l'ordre de se séparer. Le duc de Bourgogne craignait-il pour la vie de son favori ? c'est ce que la chronique ne dit pas. Quoi qu'il en soit , Henri de Gourtenay s'attribua l'honneur de ce défi. Le roi de France , selon l'usage , le combla de présents , et le fit reconduire en Angleterre par le sire de Glaiy , capitaine languedocien. Pendant le trajet de Paris à Calais , le

LOUIS DE ÇLERMONT. 21 3

bânneret ne cessa de tenir les propos les plus injarieux sur le compte de la chevalerie française. Clary s'abstint de les relever , de peur de violer la sauve-garde confiée à ses soins; mais dès qu'on fut arrivé à Calais, sur les terres de l'Angleterre , il jeta son gantelet aux pieds de Gourtenay , en lui demandant réparation de l'offense faite à sa nation. 11 le combattit à fer émoulu ; et , quoique d'une petite taille , le Français vainquit .son ennemi , et lui fit deux blessures graves. Bien loin d'être approuvé , il fut jugé coupable pour avoir jouté sans la permission du roi. Le duc de Bourgogne ne pouvait souffrir que le capitaine eût empiété sur les droits de Gui de La Trémouille , son favori. Clary fut obligé de prendre la fuite pour échapper à la peine prononcée contre sa personne ; on saisit même ses biens, a Je l'ai vu , dit le Hoine de Saint-Denis , chercher sa sûreté tantôt de çà , tantôt de là , de crainte que ce qu'il n'avoit entrepris que pour la gloire de FEtat ne fût expié dans son sang , comme s'il eût trahi sa patrie. »

Au moment où Louis de Glermont quittait Paris pour prendre le chemin de la Guienne , il courut un danger d'autant plus sérieux que , dans cette circonstance , son courage ne pouvait l'en garantir nullement.

Charles-le-M auvais , dépouillé des domaines qu'il possédait dans le royaume, vivait retiré non loin de Stella en Navarre. L'usage immodéré des liqueurs fortes avait anéanti sesfacuhésphysiques: il s'éteignait peuàpeu; maisle génie du mal semblait encore soutenir son existence. Sa haine pour les Valois était toujours aussi ardente. Il accueillait avec empressementlousles Anglais, ennemis-nés des Français. C'est à ce titre qu'il reçut dans sa demeure un mènes* trel))Oueurdeharpe,nommëGauthier, ainsi que son valet, RoberlWoudreton, nés l'un et Vautre à Carlisle, et arrivés

2l4 LOLIS ]>E CLERUOMT«

de Paris depuis deux jours : le dernier, après avoir longtemps servi dans les offices du palais dé Charles VI, venait d'en être chassé ignominieusement. Charles*le-Mauvais, avide de nouvelles, ne rougit pas de se mettre en relation directe avec un être de si bas étage. Les détails que Robert lui donna sur les personnages de la cour prouvèrent auNavarrois qu'il connaissait fort bien les habitudes delà famille royale , et principalement la disposition intérieure de leurs hôtels, ce qui fit concevoir à Charles4e-Mauvais l'idée d'un attentat plus atroce que tous ceux inventés jusque-là par son génie infernal : il promit au valet du ménestrel une riche récompense pour le déterminer à servir ses projets contre Charles VI et les princes de sa maison. Robert accepta sans hésiter ; le crime rapprocha deux hommes si éloignés lun de l'autre par leur naissance et par leur rang. Rien ne peint mieux les personnages historiques que leurs propres paroles : voici les instructions verbales données à Woudreton par Gharles-'le-Mauvais, et consignées dans le procès du NavaiTois , sur les dépositions de son complice. ^ Tu feras ainsi : il est une chose qui s'appelle arsenic mUin mat; 3i un homme en mangeoit gros comme un pois, jamais il ne revivroit : tu en trouveras à Pampelune , à Rayonne , à Rordeaux et par toutes les villes où tu passeras , es offices des apothicaires; prends de cela et en fais de la poudre , et quand tu seras en la maison du roi , du comte de Touraine son frère , des ducs de Rourgogne , de Rourbon et des autres grands seigneurs oii tu pourras avoir eatrée , tiens -^ toi près de la cuisine , de la bouteillerie , et de quelques lieux où mieux; tu verras ton point , et de cette poudre mets es potages, viandes ou vins desdits seigneurs. » Le valet partit , acheta du poison à Rayonne , et gagna Paris : le misérable fut arrêté au moment où il s'introduisait

LOmS DE CLERMOnT. 2l!>

dans riiôtel du Forez , rue de la Harpe , babité par le duc de Bourbon» Le cooseil de régence fut prévenu de ce complot par le jeune prince de Navarre , aussi vertueux que son pèrç était crimineL Le fils de Charles* le-Mauvais , qui aimait et respectait Loijiîs de Clermont) lui fit donner avis de se tenir en garde contre tous les étrangers qui se présenteraient à sa porte ; c'est d'après cet avertissement qite Ton se saisit de TinfÂme stipendié ^ quand il franchissait le seuil de la première salle basse. Peu de jours aprèsavoir échappé à ce danger imminent 9 Louis de Ckrmont partit pour l'Auvergne , où rappelait le soin de délivrer ce pays de la présence des Anglais*

Le eonseil de Richard II , afin de cacher ses embarras f prit une attitude hostile dans la Guienne ; c'est ce qui détermina les r^nts de France h former un plan de triple attaque , plan dont rexécntioi» échoua 9 ccmme uous l'avons vu. Ils envoyèrent d'abord le maréchal de Sancerre pour contenir les Anglais dans le midi ; mais ee géoét^al s'ëtant laissé surprendre auprès de Blaye 9 essuya une défaite complète. 11 fut obligé de se réfiigier dans le Périgoi^d avec les débris de soo armée (fin de i384). Les vaiii(|ueiirs , commandés par le comte de Percy, profitant des premiers avantages^ se répandirent dans toute la Guienne ^ réveillèrent le z^e de leurs anciens partisans , et finirent par s'emparer des places fortes de l'Angonmois et de la Saîntonge. Maîtres du littoral de l'Océan depuis La Bocfaelle jusqu'à Bordeaux, ils passèrent la Garonne et la Oordogne , rentrèrent en Poitou dont Duguesclin les avait chassés, et poussèrent plusieurs divisions fusqu'à la Lcâre^ en commettant les plus affreux ravages. Arrivés en. Auvergnei ils ranimèrent les restes de la Jacquerie , de cette faction de paysans dont les excès avaient ensanglanté les dcr-

Til() LOUIS DE CLtriMONT.

nières années du règne du roi Jean. C'était violer les plus saintes lois de l'ordre social : la guerre n'autorise aucun parti a exciter une classe contre une autre , à dévouer les riches à la fureur des pauvres; c'est une barbarie dont les Anglais durent être satisfaits. Les annales de l'Auvergne font un horrible tableau des cruautés auxquelles se livrèrent les paysans soulevés , qui avaient pris le nom de Teucliins : ils brûlaient les habitations, écorchaient vifs les gens dont les mains n'attestaient point par leur rudesse une profession laborieuse ; ni femmes , ni enfants , ni vieillards, ne trouvaient grâce devant ces hommes féroces. Les Anglais , agissant en vrais bandits , leur fournirent des armes ; et tandis que ces Teuchins inondaient tout le plat pays , Percy , général des troupes de Uichard II , attaquait les châteaux , les villes fortes, et y plaçait des garnisons. Le conseil de France, éloigné du théâtre de ces horreurs , ne croyait pas le mal aussi grand qu'il l'était réellement , et ne s'occupait que du projet de porter la guerre au-delà du détroit. Enfin , les cris de la population entière attirèrent l'attention du duc de Bourgogne , maître des destinées de l'Etat depuis le départ du duc d'Anjou. Les Poitevins et les Auvergnats ne demandaient que le secours de quelques troupes aguerries , et commandées par un capitaine expérimenté ; ils désignèrent même le duc de Bourbon , dont la présence seule , disaient-ils , produirait un effet merveilleux. Les habitants de toutes les classes avaient pris les armes, mais sans unité, parce que chacun agissait séparément , ne voulant pas recevoir des ordres de son égal. Le roi se rendit aux vœux des Poitevins et des Auvergnats. Louis de Clermont fut chargé d'aller détruire la nouvelle Jacquerie , de chasser l'ennemi des provinces de l'ouest et du centre. 11 partit accompagné de 700 arbalétriers génois et de

LOtlS BE CLERMONT. 2 17

100 chevaliers : on ne voulait pas diminuer Ta rmée d'expédition réunie sur les côtes de l'Ecluse. Les Génois, devenus depuis un siècle d'excellents soldats , se montraient fort difficiles pour le paiement de leur solde. Le duc arriva dans ses domaines f qu'il n'avait pas visités depuis long-temps ; il fit prévenir de sa venue les états du Poitou , de l'Auvergne , du Limousin et de la Saintonge : « Pour moi , leur dit le prince , je suis prêt à sacrifier ma vie pour la défense du bien public , sans prétendre à aucune récompense ; mais les troupes que j'ai amenées et celles que je vais lever seront exigeantes : si vous voulez que l'entreprise réussisse , et vous voir délivrer en peu de temps des brigands et des Anglais leurs auxiliaires , il faut assuter d'avance la solde de l'armée par une taxe volontaire, y Les états reconnurent la justice de cette demande. Le Poitou leva une contribution de 60,000 livres ; l'Auvergne et le Limousin , moins riches , en fournirent So^ooo ; la Saintonge donna 10,000 fr., ce qui compléta 100,000 livres , que l'on mit à la disposition de'Louis de Glermont. Ce-général fit un appel à la'chevalerie des quatre provinces , en assignant la ville de Moulins pour lieu de rendez-vous aux hommes d'armes de l'Auvergne et du Limoqsin; Niort fut désigné comme point de réunion pour ceux de la Saintonge et du Poitou. ^

Louis de Glermont arriva à Moulins le i®'' juin i335; Le calme et le bonheur dont seà vassaux jouissaient tandis que le mécontentement et le trouble régnaient à Paris et au sein de beaucoup de provinces , attestaient sa haute sagesse autant que son habileté.Durant son absence, les travaux qu'il avait ordonnés se poursuivaient sans relâche ; déjà les villes de Vichi , de Varennes , de Villefranche , avaient été pavées et revêtues de murailles : ces améliorations avaient été exécutées aux frais de

ce prince. Moulins , qui irétait avant lui qu'une l)our- [^ade , devenait une ville considérable. Après la campagne de i385, il s'occupa de faire paver Feurs et Tliiers; il fonda le monastère des Gélestins de Viclii, et l'hôpital deMontluçon. Sa présence dans ses domaines transportait de joie jusqu'au dernier paysan. 11 allait chercher les malheureux au fond des retraites les plus cachées. Tous les vendredis il se plaçait à la porte de son palais , et distribuait lui-même aux pauvres d'abondantes aumônes. A l'époque désignée , 6,000 hommes , chevaliers , écuyers et varlets, se trouvèrent réunis à Montluçon , sous la bannière du duc de Bourbon : cette levée se composait de la noblesse du Bourbonnais et de l'Auvergne. On distinguait, parmi les bannerets , les sires de La Fayette, de Leborgne, de Chastellux, de La Forêt , de Jean de Laslic , Renaud de Challux , Jean de ïilly , Lhermite de La Faye, Robert de Damas, premier chambellan du duc, enfin Châteaumorand, déjà appesanti par l'âge, mais toujours enflammé d'une ardeur martiale. Louis de Clermont parcourut l'Auvergne , et y détruisit le reste des Teuchins. Avant son arrivée, ses officiers avaient fort affaibli ces bandes , et dans le Languedoc le duc de Berri les avait entièrement dispersées, Louis de Clermont franchit ensuite le Mont-d'Or , traversa le Limousin, et entra en Poitou en se dirigeant vers Niort , où l'attendaient i,5oo Poitevins, commandos par les sires de Rochechouart , de Parthenay , de Bonncval, de Bressolles , de Pons , de Fontenay et Gauthier de Passac. U opéra le surlendemain sa jonction auprès de Melle avec le vaillant Lignac, sénéchal de Saintongc, f|iii venait d'enlever par escalade la place d'Aiqre, défendue par une nombreuse garnison. La ligne anglaise s'étendait depuis La Rochelle jusque sous les muivsd<î ï*érigu< ux ; au li(U de 1 aUaquer pai le point

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le plus avancé dans la Saintonge , Louis de Clcrniont commença au contraire ses opérations en tombant à l'improviste sur le point opposé , afin de couper la retraite de l'ennemi du côté de Bordeaux* Tout annonçait que Texpéditicm se passerait sans engagement en rase campagne ; les Anglais , renfermés dans les places fortes, persistaient à y demeurer. On attaqua d'abord Montlieu , près d'Aubeterre , à douze lieues de Périgueux : les assiégés se défendirent vigoureusement. Le prince tenait beaucoup à ne pas échouer dans son début; il employa toute son armée à prendre d assaut cette ville , qui comptait au plus 400 hommes de garnison , mais dont les fortifications étment savamment disposées : Guillaume de Passac s'y distingua. MootUeu fut conquis , les soldats qui le déf<mdAieat se firent hacher sur la brèche : l'incendie allumé par eux dans Tintérieurdela ville, dévora toutes les maisons; les églises seules restèrent debout* Le général français pénétra dans Montlieu k travers les flammes; il ra|ppela les habitants expulsés pai* les étrai^ers^ et s'appliqua à diminuer leur misère; il y fonda , l'année suivante » un monastère et un hôpital. Msûtre de Montlieu y le vaiiM^eur se porta sur TaiUebourg, Tune des phâs importantes places de la Guîenne par sa position anx bords de la Charente* Les Anglais l'ayant surprise y avaient déploya toutes les ressources de l'art de forti£er, qu'ils entendaient mieux alors que les autres peuples de l'Europe : le pont surtout devint l'objet de leurs soins. Saint Louis Vs^ vait illustré par sa victoire remportée sur Henri III , en 124a ; l'audacieuse intr^idité de ce prince décida du sort de la journée : ce souvenir devait enflammer le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du saint roi. On 4mi croire que lespoir de se signaler à la même place que son aïeul, lui fit entreprendre le siège

2^0 LOUIS DE CLëRMONT.

de Taillcboui g , malgré les difficultés qui se présentaient en foule. L'excessive rapidité de la Charente, etTencais' sèment de son lit, s'opposaient à ce que l'on pût francfair cette rivière pour aller tourner la ville; il fallait donc enlever d'abord le pont défendu par un double rang de fortifications, une barrière , et par une tour carrée assise sur la crête de la colline. Louis de Glermont conçut Pidée de tirer de La Rochelle de grandes barques qui remontèrent la Charente; il y plaça des archers génois , qui attaquèrent chaque flanc du pont , et occupèrent ainsi les Anglais, qui le défendaient : celte manœuvre favorisa admirablement les efforts des divisions qui agissaient à l'extérieur. Le général français gouvernait lui - même les engins ; il finit par abattre les palissades ; il restait à renverser deux barricades et une porte extrêmement solide : les premières furent enlevées après deux heures d'efforts » mais la porte exigea encore plus de travail; enfin, elle fut brisée en partie. Louis de Clermont s'élança par l'ouverture nouvellement pratiquée, n'ayant auprès de lui que son neveu, Jean d*Harcourt, et Robert de Damas qui tenait la bannière du prince. 11 courut quelques instants un péril imminent ; les assiégés l'entourèrent de toutes parts, et avaient déjà faussé ses armes, lorsque la porte, cédant en entier aux coups des Poitevins, tomba avec fracas ; alors des flots de soldats vinrent l'arracher du milieu des assaillants. L'engagement le plus opiniâtre se prolongea assez longtemps. Ces sortes de luttes ne cessaient qu'après un aSreux carnage : chaque parti ayant attendu le moment de se joindre corps à corps , se précipitait Tun sur l'antre ; il en résultait un choc terrible. Enfin la victoire resta aux Français : leurs adversaires ne la cédèrent qu'avec la vie; leurs cadavres omvraient le pont. C'est sur des monceaux de morts que Robert de

^OVIS BB CLBRMONT. 22 1

Damas planta la bannière de son maître, et ce fut au milieu de ce pont, fumant encore du sang de l'ennemi, que Louis de Glermont arma chevalier son jeune neveu , Jean d'Harcourt , dont les hauts faits avaient surpassé dans cette journée ceux des plus braves guerriers. Après ce triomphe, d'autant plus beau qu'il avait été vivement disputé, le vainqueur franchit sur-le-champ la Charente, afin d'investir la ville. La prise des travaux avancés étonnait les Anglais, mais n'abattait point leur résolution. Ayant défendu quelques heures les faubourgs, ils finirent par se retirer dans le château : on le regardait x?omme inexpugnable ; l'eau y manquait néanmoins , et chaque jour les assiégés se voyaient forcés , pour s'en procurer, d*opérerune sortie à des heures indéterminées. Le duc de Bourbon fit garder les bords de la rivière par les milices de la Saintonge , les troupes les moins aguerries de son armée ; son but était de rendre l'ennemi plus confiant dans ses sorties. En effet , les premiers jours les Anglais culbutèrent les miliciens , prirent l'eau nécessaire , et se retirèrent sans avoir éprouvé la moindre perte. Le duc, les voyant bien accoutumés à venir puiser de l'eau dans la Charente sans craindreaucune résistance, détacha de]son ost, qui campait sur le point opposé, 400 hommes de troupes seigneuriales conduits par Château morand. Cette division se cacha derrière les pans de muraille d'un vieux monastère : 600 Anglais étant descendus, selon leur coutume, les Angoumois marchèrent ftèrement à leur rencontre; mais ils furent repoussés avec vigueur, et forcés de laisser le passage libre. Châteaumorand sortit en ce moment de son embuscade, s'élança sur l'ennemi, et rétablit le combat ; Blain de Loup , chevalier auvergnat , abattit à ses pieds le commandant , nommé Bertrannet de THirisson. Les soldats , privés de leur chef» voulurent regagner le château , la retraite fut coupée à la

222 LOUIS BE CLËRMONT..

plupart d^entre eux : cet échec détermina les assiégés à capituler. Ainsi furent pris le pont et le château de Taillebourg, au bout de six semaines d'investissement ; la garde en fut confiée à Guillaume de NeUac , au nom du roi et du duc de Berri , gouverneur de la Guienne. Après cette conquête , Louis de Glermont se porta sur Tonnay- Charente, un des boulevards de la province : les Anglais en avaient chassé le propriétaire, le sire de Larochefoucault , qui s'empressa d'aUer joindre l'armée française accompagné de 200 hommes de son lignage. Un nombre assez considérable d'habitants du pays, anciens partisans de Richard, et qui avaient favorisé l'entreprise de Thomas de Percy , s*étaient renfermés dans Tonnay* Charente à l'approche des Français ; quatre d'entre eux se hasardèrent à venir visiter les Poitevins, pour les prier d'obtenir leur pardon. Le duc de Bourbon se les fit amener , et leur déclara qu'ils n'obtiendraient l'oubli des fautes passées qu'en l'aidant de tous leurs moyens à chasser les étrangers. Il promit 100 francs à chacun d'eux , et le pardon à tous les autres , s'ils parvenaient à combler le puits de Tonnay-Gharente , le seul qui se trouvât dans l'intérieur de la place. Les quatre Poitevins , rentrés au château , firent part de ces propositions à leurs compatriotes , qui les acceptèrent sans hési«« ter ; et le soir même ces hommes tuèrent les chiens , les chats, les rats qu'Us purent trouver, les jetèrent au fond du puits avec de gros cailloux, et coururent ensuite se cacher dans un souterrain. Le lendemain matin les Anglais , qui avaient eu l'imprudence de ne pas faire garder les approches de la citerne, par un détachement , suivant Tusage, restèrent terrifiés en la voyant presque comblée de pierres ; l'eau qui s'élevait au-dessus n'était plus potable : le désespoir s'empara d'eux , ils demandèrent à capituler. Grâce à ce stratagème^ le château

LOUIS DE CLBRUaNT. 22^

fut pris sans qu'on versât une goutte de sang; le duc de Bourbon en fut d'autant plus satisfait , que le siège de Taillebourg lui avait coûté 3oo hommes. Le sire de Larochefoucault renti^a sur-le-champ en possession de Tonnay-Charente.

D'après le plan adopté an début de l'expédition, Louis de Clermont remonta la ligne des Anglais vers La Rochelle : la perte successive de Taillebourg et de Tonnay-Charente leur avait fait abandonner le projet de livrer combat en plaine ; ils ne songeaient plus qu'à soustraire aux Français les places qui leur restaient encore ; ils renfoi^cèrent les garnisons et jetèrent des soldats dans tous les lieux susceptibles de quelque défense, afin de lasser l'ennemi et d'user ses forces en l'occupant à des sièges successifs : c'était le genre de guerre le plus opposé au caractère bouillant de leurs adversaires , très-prompts à se rebuter. Louis de Clermont sut, par sa prudence, déjouer tous ces calculs. Son principal désir était d'atteindre Verteuil , la place la plus con^dérarble du comté après Taillebourg, et le point majeur de l'extrême ligne anglaise ; mais avant d'y parvenir il restait à soumettre plusieurs châteaux-forts, repaires des brigands dont les officiers de Richard se sei'vaient comme d'éclaireurs. Les habitants accouraient de tous côtés pour supplier le duc de Bourbon de ne pas quitter leurs contrées sans les délivrer de ces dévastateurs, cachés momentanément dans ces tours , et qui reparaîtraient plus furieux que jamais dès qu'il aurait abandonné lePoitou. Lottisde Clermont forma plusieurs détachements commandés par Jean de Beauvoir, Gauthier de Passac, Guichard Le Blanc, et les chargea de balayer le pays dans toutes les directions; de visiter les châteaux-forts, de ne faire quartier à aucun des hommes pins les armes

aa4 LOUIS D£ CLERMOKT.

à la main qui ne justifieraient pas appartenir aux divisions actives des Anglais : de son côté il persista à suivre la direction de Yerteuil. Le premier poste qui se trouva sur sa route fut le Faon^ domaine dépendantde la maison de Rochechouart ; un détachement de soldats de Percy l'occupait , grossi d'un ramas de vagabonds. Le Faon présentait une masse qnadrangulaire , flanquée de bastions, et placée au milieu d'une enceinte de murs sans fossés ; la tour n'avait qu'une seule entrée , défendue par un pont-levis. Louis de Clermont somma le gouverneur de se rendre , espérant que cette seule injonction suffirait , et n'imaginant pas qu'une garnison , resserrée dans un si petit espace , se hasarderait à soutenir un siège en règle contre 4)Ooo hommes. Le gouverneur répondit cependant d'une manière négative; la première enceinte fut aussitôt attaquée, et forcée le jour même. Quelques soldats tombèrent au pouvoir des assaillants , mais les autres eurent le temps de se renfermer dans la grosse tour; la nuit ne permit pas de monter à l'assaut une seconde fois. Le lendemain matin on attaqua sans succès le château sur plusieurs points ; cette tentative infructueuse coûta même beaucoup de monde, car les Français, restés sans abri au milieu d une cour spacieuse , recevaient tous les javelots des archers gallois sans pouvoir s'en garantir. On remarquait parmi les assiégés un ancien écuyer, réputé le meilleur arbalétrier de la Guienne : cordelier depuis quelques années , il avait repris son premier état afin de seconder les Anglais, dont il se montrait le chaud partisan. Placé tout seul sur le haut d'une tourelle , le moine décochait ses traits avec une dextérité inexprimable ; chacun de ses coups tuait ou blessait quelque homme d armes : dans l'espace de deux heures, il

frappa mortèUement quatre cheyaliers de distinction et le jeune écuyer du sire de Roye : le trépas du damoisel rendit ce baron inconsolable. Le cordelier , habillé en archer , se montrait à découvert au milieu des créneaux; les Poitevins, qui connaissaient son habileté à lancer la flèche , le signalèrent aux assaillants. La résistance continuait toujours , mais elle ne servait qu'à irriter ces derniers , en retardant de quelques heures la reddition de la tour. Les Génois et les arbalétriers reçurent l'ordre de Louis de Glermont de ne plus tirer : les nobles, par un mouvement spontané, se précipitèrent vers le château ; une des portes basses céda à leurs efforts , mais cette entrée était trop étroite pour donner passage à la foule des soldats; on escalada les murs, on atteignit le haut des remparts , et Ton fondit sur les Anglais , qui n'eurent bientôt plus de refuge que dans la générosité de leurs adversaires. Le sire de Roye monta un des premiers. Brûlant de venger la mort de son écuyer , il cherchait le cordelier , le demandait à tous les assiégés en leur promettant la vie sauve : on le lui montra dans la chapelle. L'archer avait repris à la hâte rhabit monastique; il se tenait prosterné au pied de l'autel , ne doutant pas qu'un abri aussi saint ne le défendit contre la rage des vainqueurs : son espoir fut de courte durée ; le sire de Roye s'étant élancé dans l'église l'en arracha , lui passa de ses mains une corde au cou , et le pendit au bastion . ( Oronville ^ p. 40. ) >

A dix lieues du Faon, en tirant vers la rivière du Glain , se trouvait la ville de Montbron , alors assez considérable ; les Anglais en avaient chassé les habitants et la regardaient comme un de leurs boulevards : i,5oo hommes de garnison la défendaient. Le duc de Bourbon l'investit, et à la première inspection il jugea que la conquête de cette place nécessiterait un siège en règle ; TOM. 111. i5

2a6 LOUIS DE CLERMONT.

fl envoya donc chercher à Poitiers beaucoup d'engins et de machines de guerre pour battre la ville , qui (ni enlevée après quatre attaques consécutives : les Anglais eurent cependant le loisir de gagner le donjon bâti sur un roc très-escapé. Les assiégeants ne se laissèrent pas arrêter par les difficultés de cette position redoutable , et s'apprêtèrent à forcer l'ennemi dans sa dernière retraite j le cinquième jour un ouragan épouvantable désola la ville entière, le vent fut si impétueux qu'il fit écrouler quantité de maisons , et en jeta les débris sur l'armée française: cent chevaux furent écrasés, et l'on perdit plus d'hommes par cet accident que durant tout le siège. Les soldats de Percy n'eurent pas à se réjouir de ce malKeur , car ils supportèrent leur part du désastre; un large pan de nmrailles tomba, et offrit une vaste brèche aux assiégeants. Avant d'ordonner l'assaut, Louis de Clermont fit sommer une seconde fois le commandant ; celui-ci répondit que la chute de toutes les murailles ne l'engagerait pas à capituler : sur cette déclaration, le duc envoya un second message pour annoncer que Ton allait monter à la brèche , et que s'il périssait un seul de ses soldats dans l'action, aucun Anglais n'aurait à espérer de quartier , et qu'il les ferait tous pendre aux créneaux. Les termes de cette sommation étonnèrent les assiégés ; le gouverneur rassembla ses officiers en conseil : tous furent d'avis de capituler si on leur garantissait la permission dVmmener les bagages. Le priA ce y consentît en exigeant néanmoins que l'immense quantité de vivres rassemblés par les Anglais dans la forteresse, y demeurerait. Ayant conclu et terminé toute cette affaire , il se dirigea en droite ligne sur Verteuîl, place hérissée de fortifications et construite dans le flanc d'un i-ocher qui dominait la plaine. La possession de cette Tille rendait maîtres les

LOUIS DE CLERUONT. aay

Anglais de la route de Poitiers ; ils poossai^at souvent leurs excursions jusque dans les faubourgs de cette capitale : la garnison , composée de J^oo homntes d'élite , anrait pour chef Renaud de Montprimat , capitaine gasoHi anssi habile que brave»

Le prince sentait bien (pie si les Anglais conservaient Yerteuil le but de la campagne était manqué. Louis de Glermoùt alla reconnaître la position du poste : l'escalade étant jugée impossible , on résolut d'employer la liMné. Les sires de Torsy^ de Gacé, furent désigpiés les premiers pour ouvrir la sape ; ils commencèrent par élever des fï»'tificalions de gazou afin de se me^e à ôouvert des traits de l'ennemi , et hâtère&t vigoureuse* ment les travaux » tandis que le due de Bourbon , placé en face de la principale porte , «mpècfaait les sorties que l'ennemi tentait d'exécuter pour combler la mine. Les pnemiers essais prouvèrent au général • Iraoçais que l'entreprise serait longue ; en effet , au bout- de six semaines à peine avait-on percé le roc. Sur ces entre-» Butes arriva un message de Paris : lé roi invitait .son? omde à laissa: le siège de Yerteuil , et rà.se rendre au-*, près db lui dans le plus coiiirt délai .avec les troupes> placées soius ses ordres, leur coopération devenontinr! ctispeusable ^ car la flotte britannique avait déjà attaqué' l'Ecluse au moment où Clisson et les autres généraux. sies collègues ternùfiaieat les pt^épiaraitifs de la grande e«|>éditiiOii du déb^rqiiesi^e^t.

La réputation du duc de Bouj^bon se trouvai!; inté-r. rossée k ce qu'on ne levât poiçit te siège de Yertâùil, et la sûreAé des prpvipqe» eatéridipnsiUs pQa\<ait ét^ e é^iaalemeat C(m{»^oûiise par l'abandon sujbiit d'uue entreprise aussi majeure. Le prince chargea les sires de Roye etdeChâtëaunuK'and d'aller exposerai! roi ses motifs, et lui assurer qu'on ne négligerait rien pour accél^er Ja

o^S l.OriS DE CLEPaîoNT.

reddition de Veileuil : en clFet , an moyen de mcsnre:> énergiques il tripla le nombre des ouvriers , et souvent lui - même descendait dans les galeries afin d'exciter les travaux. De leur côté les Anglais contre-minaient , seul genre de défense qui leur restât; car la hauteur des murailles ne devait servir de rien , si ceux du dehors parvenaient à s'ouvrir le moindre passage. Tnc dernière sortie échoua ; le sire de Mareuil , premier lieutenant de Percy , fui blessé mortellement. Cette tentative désespérée dénotait la position critique où se trouvaient les assiégés : en eiïct, les ouvriers de la sape , excités par la présence fréquente du général , redoublèrent d'ardeur; plus on avançait, moins le fonds offrait de résistance; enfin unéboulement déterre eut lieu, ce qui laissa apercevoir une ouverture, fort rétrécie néanmoins. Louis de Clermont s'y rendit accompagné de douze écuyers portant des flambeaux : il acquit la certitude que personne ne défendait la sortie de la mine : « Pénétrez dans la place , dit le prince au sire de Gacé , et allez dire aux Anglais qu'avant d'essuyer une dernière attaque il leur sera libre d'y préluder par un combat à outrance : si un de leurs chevaliers à bannière veut répondre au défi , qu'il descende dans la mine, il y trouvera un banneret disposé à soutenir l'appertise. »

Gacé se glissa seul dans la forteresse et rencontra les Anglais qui se rangeaient en bataille devant l'ouverture du boyau, afin de s'opposer à l'entrée des Français j il fit pari aux officiers du cartel du comte de Clermont, mais en taisant le nom du prince : « Nous n'avons pas de chevaliers à bannière , répondirent ceux-ci , assez experts dans les armes pour soutenir le pas contre un banneret de si haut lignage ; mais il se trouve parmi nous un fort jouteur , simple écuyer , qui n*a point

L0V18 DE GLEBVONT. ^29

encore reçu l'ordre; on le nomme Renaud de Mont* ferrand. »

D'après les règles observées pour ces sortes de combats , un écuyer ne pouvait courir contre un chevalier sans la permission expresse de celui -«ci. Gacé transmit cette réponse à son mattre , qui accorda sans difficulté la licence nécessaire. Renaud de Montferrand déscendit dans le souterrain , accompagné de deux oMistants; le duc le reçut visière baissée , de sorte que Renaud ignora le nom et le rang de son adversaire. Le combat commença sur-le-champ à la lueur des flambeaux ; le duc de Bourbon porta de si rudes coups et d'une manière si brillante , que le jouteur fut obligé de reculer le long du mur. Les chevaliers français présents , ne pouvant contenir leur enthousiasme , crièrent involontairement : Bourbon I Bourbon ! notre damo ! A cette exclamation, l'Anglais, tout étonné, fit un pas en arrière, et dit: cr Comment, Messeigneurs , c'est ici monsieur le duc de Bourbon? — Oui certes , répondit Gacé, c'est lui en personne. — Lors , reprit Renaud en baissant la pointe de son épée, ]e dois bien louer Dieu, quand aujourd'hui il m'accorde tant de grâce d'avoir fait armes avec un si vaillant prince ; et vous , sire de Gacé , dites-lui que lui requiers qu'il me fasse chevalier de sa main , car je ne puis jamais l'être plus hounou^ rablement. » (Oronville, p. i85.) Louis de Clermont arma chevalier Renaud de Montferrand, et lui donna en présent une riche épée. Les assiégés , désespérant de se défendre plus long-temps , puisque la mine avait percé au milieu de leurs travaux , capitulèrent , en sti-* pulant de sortir avec armes et bagages ; ce qui* leur fut accordé.

La reddition de Vertcnil termina la campagne. Les.

i3o LOUIS DE CLSRMONT*

Anglais sortis de Bordeaux étaient ou morts ou prisonniers; un très-petit nombre, échappé aux poursuites des vainqueurs, fuyait éperdu V€frs la capitale de la Guienne» Le Poitou , le Limousin et la Saintonge se trouvaient dâivrés d'ennemis cruels ; les peuples de ces contrées câebraient les louanges du duc de Bourbon : le prince acqttit dans ces trois campagnes la réputation d'un des plus habiles capitaines de son temps. Après la ooaquéte de Verteuilil se hâta de congédier les Poitevins^et partit pour la Flandres ; il y arriva a la tête de i,Soo nobles : Tordre sévère qui régnait dans cette chevauchée contrastait avec Tinsubordination des bandes rassemblées à l'Eduse. Charles YI , effrayé de la mésintelligence existante entre le cDnnétaUe et le duc de Bourgogne , s'était hâté d'appeler auprès de lui son oncle maternel » sur q«i se fondaient toutes ses espérances. Le duc se concerta avec Olivier de Clisson pour arrêter les ravages commis par les troupes réunies en Flandres. La concentration de beaueoup.de soldats sur un même point occasionnait toujours une fatale perturbation. La discipline s'âatt singulièremeot* altérée depuis la mort de Phili)^ - Auguste ; les che& inférieurs , animés d'un esprit de mutinerie indomptable^ se mettaient fréquemment en pleine rébellion contre les dignitaires de la couronne envoyés pour les ré* primer. Chttles V , Dugnjesclin , Enguerand de Couci et Louis de Sancerre n'avaient cessé de travaillera ramener le bon ordre parmi les gens de guerre : leurs efibrts soutenus produisirent des améliorations très-sensibles ; elles se poursuivirent jusqn^au moment où le duo d'Anjou prit la régence. Ses injustices soulevèrent l'indignation de l'armée , et y proivoquèrent des mouvements ibsurrectionnels. La félonie du duc de Berri , lors de' l'expédition d*AngIeterre , vint metti e le comUe à ces calamités.

LOUIS Dfi GLEIIMONT. 33l

Nous avons dit comment les retards concertés de ce perfide , qui amenait des côtes de l'ouest les matelots destinés à manceuvrer la flotte , firent manquer l'expédition : nonobstant cette trahison , à laquelle peut-être le duc de Bourgogne ne fut pas étranger, les deux. oncles de Charles VI parvinrent à reprendre leur ascepadant sur Tesprit du ieane mi y quj s'était d'abord montré fort irrité contre eux. L'arrestation du connétable dans le château de l'Hermine , en les délivrant d'un rival redoutable, raiièrmit encore plus leur autorite; dès ce mcmient ils devinrent les seuls arbitre» des destinées de l'Etat ; tout pliait devant leur volonté. Cependant le duc de Bourbon portait ombrage : son mérite personnel , la réputation qu'il s'était acquise dan& les dernières guerres , et récemment dans celle de la Saintonge , les effrayait. Toittes les menées tendaient à l'éloigner des afiaires ; le moyen, le plus certain était d'of&ir un aliment à son ardeur martiale : TEspagne leur en fournit l'occasion.

Henri de Transtamare n'avait pa^ cessé un instant de se montrer reconnaissant envers la France^ dont la généreiuse assistance venait ^de le placer sur le trône des Alphonse: il légua en «courant à son fils Jean 1^' lesmêmes sentiments de gratitude. Celui - ci prétendait à la çour ronne de Portugal, comme gendre de Ferdinand, Le graod*mailre d'Avis , appuyé par la majorité de la na~ tioo y se déclara son compétiteur.. Le roi de Castille , se voyant ainsi repousse , voulait se désister de s^es prétentions. : il en fut détourné par Eléonore de Telles^ , sa belle * mère , qui lui persuada qvi'à l'aide de son influence on parviendrait à dissiper la ligue. Jean l^** , décidé à pousser l'entreprise jusqu'au bout , leva une armée considérable , et vint mettre le siège devant Lisbonne ; mais une intrigue le brouilla avec Eléonore

'2[]2 LOnS DE CLEnWONT.

(le Tellez : dès-lors les revers succcdèrenl aux triomphes; ses partisans rabandonnèrent. Celte défection ne le rebuta point. Le conseil de régence de Charles YI, dont il avait imploré l'assistance , lui envoya 800 chevaliers, éciiycrs ou bacheliers , conduits par Jean de Rye , vieux capitaine , réputé autant par son expérience que par sa bravoure. De son côté , Richard II accorda au grandmaître d'Avis un secours plus considérable. Le roi de Castille franchit les frontières une seconde fois , traversa le pays sans obstacle, et parvint jusque sous les murs de la métropole. Ce fut alors que l'armée ennemie, qui n'avait pas encore paru , vint à sa rencontre. Les deux partis se trouvèrent en présence , non loin d'Aljurabotta. Les Portugais avaient pris une position très-avantageuse; ils étaient beaucoup plus nombreux que leurs adversaires : ceux-- ci , harassés de fatigue , voulurent néanmoins livrer bataille en attaquant l'ennemi au milieu de ses retranchements. Quelques chefs , moins aveuglés que les autres , demandèrent qu'on assemblât le consed de guerre pour décider la question; mais le plus grand nombre se prononça pour l'affirmative. «Jean de Rye parla en cette circonstance, dit Marianna, avec une sagesse qui a rendu son nom immortel dans l'histoire de la Castille : « Je suis étranger , dit le paladin ; en cette qualité , je ne puis me permettre de donner des conseils ; mais puisque vous me demandez mon opinion , je l'exposerai franchement. » En effet il Ja motiva , dans un sens contraire h celui de la majorité ; on passa outre : ainsi Duguesclin avait fait entendre inutilement la voix do la sagesse avant la bataille de Navarette. Les Castillans furent vaincus : les Français sfî firent tous tuer, et leur chef Jean de Rye , « qui méritait , continue Marianna , un sort moins funeste et dont n consrjl , s'il eût vlr >u»vi * ;*uràii* éparqno' n noti(

pays bien da sang et bien des larmes. * ( Harianna , t. III, liv. xviii , p. 809.) (i).

Après la victoire d'Aljarabotta , les Portugais ne se contentèrent pas de chasser Tennemi de lear territoire ; ils envahirent les états de Jean de Transtamare. Naguère ce prince traitait d'intrus le grand-maitre d'Avis , bientôt ce fut celui-ci qui traita Jean P' d'usurpateur du trône de Gastille ; il reconnut même en qualité de légitime souverain de ce royaume le duc de Lancastre , époux de la fille de don Pèdre.

L'Angleterre , quoique fort épuisée , s'imposa de nouveaux sacrifices pour donner au duc de Lancastre une seconde armée , ayant à cœur de détruire l'influence des Valois dans la Péninsule. Le Castillan , xnenacé jusqu'au sein de ses possessions , tourna ses regards vers la France , son unique espoir. L'ambassadeur espagnol arriva à Paris au milieu de l'année 7387; il demanda, au nom de son maître, des troupes, dont Jean P' s'engageait à payer la solde; mais.il insista pour que l'on mit un prince du sang à leur tête. Le choix ne fiit pas douteux : Louis de Clermont était le seul membre de la famille royale qui jouit d'une réputation militaire non contestée ; d'ailleurs , les ducs de Berri , de Bourgogne , se hâtèrent de le désigner, afin de se débarrasser d un censeur incommode. L'envoyé étranger dit, en remerciant Charles VI, que le choix d'un pareil chef garantissait d'avance le succès de l'entreprise. L'armée destinée à la descente de l'Angleterre,

(1) Les Portugais instituèrent une fête nationale en mcmoire de ]a victoire d'Aljurabotta : un prédicateur montait en chaire et fai* sait , en termes aussi ignobles que burlesques , U récit de la bataille; des rires immodérés couvraient sa voix. De cette époque dale l'antipathie qui règne encore aujourd'hui entre les deux peuples:.

:>.)4 LollS Dr n.KKMO.N ['.

rv{)e(iili(jii (j;! un venait d iibandoniier , se liouvéïit encore, eu niajeiiie paitic , réunie; le duc de BourJ)on y prit 6jOOo hommes : beaucoup de nobles accoururent se ranger sous ses bannières comme volontaires , dans le seul but d'acquérir de la gloire. Ces forces, en totalité, ne s élevaient pas au-delà de 10,000 combattants ; il en fallait un plus grand nombre pour balancer la fortune des Portugais , déjà vainqueurs , et soutenus par 8,000 Anglais. Mais le peuple castillan , brave quoique apatlii(]ue , n'avait besoin que d'être excité pour voler aux armes , et l'on pensait bien que la présence de ce renfort suflîrait pour lui imprimer l'élan nécessaire. Le duc partit sous les plus heureux auspices. Les historiens de cet âge citent comme une chose extraordinaire la discipline de cette armée : « A son approche , disent-ils , les habitants des campagnes ne s'enfuyaient point , ceux des villes n'abandonnaient pas leurs maisons. » La volonté forte d'un seul homme avait opéré cette métamorphose.

Louis de Clermont , arrivé dans le midi , voulut aller visiter le pape en sa résidence d'Avignon , et s'acquitter de quelques devoirs pieux. Clément VII le retint longtemps auprès de lui. Le pontife essaya de l'engager à porter la guerre en Italie , afin d'expulser de la chaire de St. Pierre Urbain VI , son compétiteur. Le duc de Bourbon s y refusa. Ce séjour dans le comtat venaissin lui avait fait perdre un tem{)s précieux ; il parvint enfin au pied des Pyrénées , franchit ces montagnes , désirant entrer dans la Péninsule par la Catalogne, ce (jui n'était pas le cliemin de lUngos : le prince Noir et Duguesclin y avaient ])énétré par Bayonne et Saint-Jeaji de Luz. Louis de Clermont arriva trop tard , ce qui h jniva de la gloire de combattre et [)eut-etre de vaincre les Anglais sur le sol de llvspjigne , comme il venait do

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les vaincre en Guienne. Le duc de Lancasfre , le prince le pltts inconséquent de cette époque , avait conclu un arrangement définitif avec Jean de Transtamare , sur le seul bruit de l'approche des Français. Le fils d'Edouard III, au moment oh tout semblait lui sourire , oh les Por-^ tugais ses alliés remportaient chaque jour de brillants avantages , renonça tout-à-coup à ses prétentions sur la Gastille , moyennant une pension.

Jean de Transtamare courut au-devant du duc de Bourbon , qui, accompagné de cent chevaliers, précédait ses divisions de quelques jours : il le combla de caresses, se confondit en remerclments , le conduisit à Burgos avec ses principaux officiers , et lui fit rendre des hon-* neurs extraordinaires ; en même temps le prince castillan déclara k son généreux allié que le service le plus essentiel qu'il réclamait de ses bons offices , c'était de ramener au plus vite ses gens en Languedoc. «La présence de forces militaires aussi considérables , ajouta-t-il , porterait om-* brage à l'Angleterre , qui refuserait peut-être de ratifier le dernier traité : j^acquitterai en entier la solde des troupes françaises , depuis leur départ de Paris jusqu'à leur retour dans les états du roi très-chrétien. » En effets Jean de Transtamare convoqua les premiers personnages des trois ordre» , et leur demanda les fonds radispensables pour payer et renvoyer les 10,000 soldats qui venaient de franchir les Pyrénées afin de voler à son secours. La nation castillane ne recula point devant cette pénible nécessité , jugeant que la présence d'une armée étrangère est toujours un malheur , quelle que soit la pureté de ses intentions (i).

(i) OronvilU , liistorien de LouU de Çlennont , dit que ce prince combattit en Espagne le duc de Lancastre, et qu'il le força à lever le siège de Burgos j ce qui est contraire au sentiment des écrivains espagnols.

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Sur c<.\s entrefaites , le roi Je France cominciiça l'expédition de Gueldre. Louis de Clermont , instruit de son départ, se rendit sur-le-champ à Paris sans visiter ses domaines; il accompagna Charles VI dans cette guerre entreprise sur les instances des ducs de Bourgogne et de Berrî , et qui causa momentanément la ruine du parti de ces princes. Olivier de Clisson et tous les hommes attachés à sa fortune profitèrent du mécontentement général pour perdre leç régents dans l'esprit de leur neveu. La conduite du duc de Bourgogne durant cette expédition provoquait les plaintes les plus amères et les mieux fondées. Afin de ménager les domaines de la duchesse de Brabant , dont il devait hériter un jour , Philippele-Hardi avait fait prendre à l'armée , en allant et en revenant , un chemin plus long , impraticable , et dans lequel on perdit la moitié des bagages, ainsi que beaucoup d'hommes , entraînés par le débordement des rivières ou enterrés dans les boues. Charles VI , indigné , embrassa avidement le projet d'enlever à ses oncles la haute direction des affaires. Nous avons déjà dit comment ce coup d'état fut frappé à Reims en i388. Le monarque déclara qu'il voulait régir le royaume par luimême : le duc de Berri reçut l'ordre de se retirer dans son beau château de Wincerter , et l'on invita le duc de Bourgogne à regagner la Flandres. Louis de Clermont, voyant la disgrâce des anciens régents consommée , voulut s'éloigner à son tour ; on le supplia non-seulement de demeurer , mais encore de prendre une large part au gouvernement : le connétable fit preuve d'habileté en sétayant d'un prince environné de l'estime publique. Le duc de Bourbon consentit à lui pn-ter son appui : il le seconda avec zèle , sans se meliM* néanmoins aux brigues que Clissoii et ses amis metlaienl en jeu pouc se niaintmir au pouvoir,

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Dès ce moment la scène changea de la manière la plus complète : pei'sonne ne douta de voir renaître bientôt le temps foituné de Charles V. Lé jeune monarque admettait dans ses conseils des hommes choisis par son père : le duc de Bourbon, à qui le dernier roi avait confié réducation de ses fils ; Clisson , qu'il avait désigne pour être connétable ; Bureau de Larivière , confident intime de Charles V; Jean de Mercier , seigneur de Noviant , négociateur habile; Jean de Montagu, depuis long-temps versé dans les finances ; Lebègue de Yillaines , qui avait bien servi Charles V à la guerre ; Enguerand de Couci , dont chacun appréciait le rare mérite : tels étaient les ministres dont Charles VI s'entoura. Ceux-ci mirent une ardeur très-louable à réparer les maux causés pendant huit ans par leurs prédécesseurs ; on commença par des réformes depuis long-temps désirées : elles fiirent toutes frappées au coin de la sagesse.

La charge de prévôt des marchands fut séparée de celle du prévôt de Paris ; ce magistrat cessa d'être le mandataire du peuple pour n'être que l'agent fidèle du prince. Juvénal des Ursins , père de l'historien , nommé à cet emploi , établit sa demeure permanente à Thôtel-deville. On renouvela en entier le parlement de Paris; la grande chambre fut recomposée, et compta dans son sein 76 conseillers, ^i clercs et 35 laïques. Ces clercs n'étaient point des ecclésiastiques , mais des gens qui avaient fréquenté les écoles ; on les appelait clercs ou savants, car la science se nommait alors c/«rgte; on écarta les prêtres, sous prétexte que les devoirs de magistrat les détourneraient du soin que leurs troupeaux réclamaient. Les conseillers-clercs recevaient des appointements , et portaient la robe noire; ils préparaient les affaires et en faisaient les rapports , car la plupart des barons chargés des fonctions de jnges ne savaient

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pas lire. Outre ce parlement , le roi établit son grand et son petit conseil. Le premier était formé de pairs et de dignitaires : Louis de Clermont en fat nommé président. Le second ne se composait que des ministres, et s'assemblait fréquemment. Les historiens du temps , peu instruits dans ces matières , n'ont presque rien dit de la forme et des fonctions de ces assemblées. Le roi chef de l'Etat 9 les leudes si redoutés dans leurs domaines , les évêques qui lançaient des anatbèmes , étaient des puissances opposées dont l'autorité se contre-balançait par la force j mais qui ne discutaient point leurs pouvoirs par écrit : ainsi les droits ne se fixaient point , et tandis que la constitution germanique s'affermissait » que les pairs d'Angleterre ajoutaient à leur parlement une chambre des communes, que les patriciens d'Italie formaient des républiques aristocratiques , la chevalerie de France se laissait enlever insensiblement ses {Hivi^ léges 5 et ne songeait qu'à la guerre et à la chasse.

D'après les conseils de Louis de Clermont , on abolit quelques impôts y ceux qui restèrent furent payés pks exactement ; on supprima quantité de dépenses ; le trésor public cessa d'être vide , pour la première fois depuis la mort de Charles Y. En se retirant , les oncles du roi avaient cherché à enlever le peu d'argent qui s'y trouvait encore : ils demandèrent qu'on les indemnisa tdes dépenses faites par eux pour régir l'Etat , quoiqu'il Eài de notoriété publique que cette administration leur avait valu des sommes considârables. Ces demandes furent rejetées par le conseil que Louis de Clermont présidait j les deux frères s'en dédommagèrent en pillant la vaisselle et les buoux de la couronne y confia à leur garde.

Chaque jour voyait naître quelque amélioration : la mendicité fut réprimée , on nettoya les rues de Paris ;

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on arrêta les vagabonds , les lépreux , les aventuriers , pour les placer dans de vastes maisons de d^6l. Les Français poussaient des cris de joie, et se flattaient que ce roi serait digne de son père et qu'il leur ramènerait des jours heureux.

La tranquillité publique pensa être troublée par les disputes élevées entre les dominicains et TuiHirersité, sur un sujet de pure mysticité : nous n'en parlons ici que parce que cette guerre de chicane ne fut pas étrangère aux malheurs de ce règne. Tout prenait un aspect prospère , il ne restait aucune trace du mécontentement que les Parisiens avaient fait paraître huit ans auparavant, le roi était idolâtré , on lui avait décerné spontanément le surnom de Bien-^Aimé ; son extrême bonté , le désir de rendre les Français heureux , désir qu'il exprimait avec une vive effusion de sentiment , loi avaient valu ce titre glorieux. La jeune Isabeau de Bavière , éclatante de beauté, digne alors de l'amour des peuples , promettait à son époux une nombreuse lignée. Le tlnc d'Orléans , frère de Charles VI , venait de s'unir à Valentîne de Milan , dont les grâces et la candeur faisaient l'objet de l'admiration générale. Autour de ces deux princesses se pressait une suite brillante; on y distinguait la duchesse de Bourgogne et sa bru, Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers; Blanche de France, douairière d'Orléans , fille posthume de Charles-le-Bel ; Blanche de Navarre , veuve de Philippe de Valois ; Marie de France , duchesse de Bar , fille du roi Jean ; et une foule de princes sortis de la souche capétienne : ces veuves , ces fils , ces neveux de monarques qui s'étaient succédé en peu de temps , in^primaient au peuple un profond respect , et faisaient sentir combien lesrègnesdes potentats s'écoulent rapidement.

A l'extérieur, le royaume ne voyait pas d'ennemis ;

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TAngleteiTe, décliirëe par les discordes civiles, demandait à prolonger la trêve 5 et pour comble de fe'licite, Charles-le-Mauvais avait cesse' de vivre (i). Les provinces réclamaient encore plus que la capitale l'attention du monarque, le Languedoc surtout : cette contrée, Tune des plus riches et des plus fertiles du territoire, avait eu le malheur d'être administrée successivement par le duc d'Anjou et le duc de Berri ; ces deux princes réduisirent les habitants au désespoir autant par leurs exactions que par une dureté impitoyable dans la levée des impôts : plus de dix mille familles abandonnèrent leurs terres et se retirèrent en Espagne. Le pouvoir illimité dont les gouverneurs jouissaient dans leurs commandements était un des abus les plus criants du régime de cette époque : le roi cessait détre le père commun de ses sujets ; les peuples ne connaissaient que le gouverneur , dont la juridiction s'étendait sur le civil , le militaire , et encore plus sur les finances : il répartissait les impôts suivant son caprice, les prélevait avec cruauté , et envoyait au trésor public une faible partie de ce que ses agents recevaient. Plus une province se trouvait éloignée , plus elle devenait victime de l'arbitraire; le défaut de communications , le peu de relations qui existait entre Paris et les autres villes , empêchaient le souverain de con-

[i) La îJiort rlo Cliarles-le-Mauvais fui aussi horrible que toute s,i vie : se sentant extrêmement affaihli par les débauches, il s'imagina lui-même de rappeler sa chaleur naturelle presque éteinte , en s'en\eloppantdans des draps imbibés d'esprit-de-\'in. Un soir qu'on venait de le coudre ainsi dans ses toiles , un volet laissa tomber une étincelle» de son flambeau , ce qui occasionna un incendie que l'on ne put arrêter. Charles éprouva des doul(Mn's iiîexprininbles ; il mourut au bout de trois jouis. La Navarre célébra par des réjouissances le trépas de son tyran.

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naitre la vérité ; la crainte de s'attirer la haine du gouverneur arrêtait toutes les plaintes ; mais la chaîne qui pesait sur les Languedociens devint si lourde , qu'ils se décidèrent à porter leurs doléances aux pieds du trône. Un prêtre se chargea de cette périlleuse mission ; il se nommait Granselve : le tableau qu'il fit des infortunes de ses compatriotes émut extrêmement le jeune monarque , qui promit de réparer tant de maux ; il fallut que le prince prît le religieux sous sa protection spéciale , afin de le mettre à couvert de la vengeance du duc de Berri.

Le roi résolut d'aller visiter les provinces méridionales : les peuples apprirent avec des transports de joie cette détermination ; mais , avant de quitter sa capitale, il voulut présider à l'entrée publique de la reine, ce qui n'avait pas eu lieu , quoique Charles VI fût marié depuis quatre ans. Les fêtes furent superbes; on y remarqua beaucoup de luxe , de magnificence , et peu de goût : Froissard en fait une description détaillée. Les tournois , genre d'amusement analogue aux mœurs de ce siècle, brillèrent de tout l'éclat dont ils étaient susceptibles ; le roi et les pltis puissants barons y joutèrent : l'affluence fut extrême , le duc de Bourbon y tint le premier rang , et , quoique atteignant déjà sa cinquante-deuxième année, il combattit avec une, ardeur et une vivacité qui le firent remarquer. Les juges du camp déclarèrent que le roi avait mieux jouté que tous les autres poursuivants: Charles VI, dans la fleur de son âge , extrêmement robuste, se plaisait aux exercices violents. La flatterie n'était peut-être pour rien dans ce jugement ; le prince pouvait avoir mérité le prix. Les chevaliers ne furent pas satisfaits de cette première épreuve , et , sous prétexte que la poussière , trèsépaisse ce jour-là , avait empêché les dames de bien TOM. III. 16

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voir leurs prouesses , ils demandèrent que l'on continuât les joutes le lendemain : en effet, elles recoonnencèrent le jour suivant à la barrière Saint-Antoine , et , par un raffinement de précaution inconnu jusqu'alors, deux cents porteurs d'eau réunis sur ce point arrosèrent la lice. (Froissard. )

ATissue de ces fêtes le roi partit pour Montpellier, le 2 septembre 1 389 , et se dirigea vers Avignon , désirant y saluer le pape Clément VII. Les ducs de Bourgogne et de Berri raccompagnèrent. Louis de Clermont n'avait pas quitté son neveu depuis le changement du ministère; sa prudence, son zèle pour le bien public , justiQaient la confiance qu'on lui témoignait. Les Languedociens avaient imploré son assistance ; il les engagea à mettre leurs réclamations aux pieds du roi. Arrivé dans le comtat Yenaissin , limitrophe du Languedoc , Charles VF fut en position de prendre des informations qui lui prouvèrent que Granselve n'avait point chargé le tableau ; le voile qui couvrait ses yeux se déchira , il frémit à ridée de se voir forcé de sonder tant d'iniquités ; il congédia brusquement les ducs de Bourgogne et de Berri : le dernier, ayant insisté pour demeurer auprès de son neveu , reçut l'ordre formel de rebrousser chemin. Charles VI ressentait une vive douleur en voyant son oncle si coupable : il supplia le duc de Bourbon de ne point l'abandonner dans cette circonstance , et de Taider de ses conseils.

II est difficile de peindre l'enthousiasme que les habitants du pays firent éclater à la vue de leur roi, venant de sa capitale pour alléger leurs malheurs : comme la misère était générale dans cette province, jadis si opulente , la magnificence n'accompagna point les (êtes que Ton offrit au souverain ; mais le gonie inventif des habitants y suppléa par des danses gracieuses , par des

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clianU nationaux , et par des courses à pied qui rappelaient celles des anciens. Le jeune prince paraissait ravi : les femmes de Montpellier , de tout temps célèbres parla vivacité' de leur esprit et la fraîcheur de leur teint, le charmèrent au dernier point; mais , au milieu de rivresse universelle ^ le sévère Louis de Clermont lui rappela l'objet principal du voyage : réformer les abus sous lesquels gémissait depuis six ans ce peuple si expansif , et qui semblait avoir perdu le souvenir de ses infortunes en revoyant son roi.

On chargea les sires d'Estouteville et de Chevreuse d'examiner les griefs dont se plaignaient les états du Languedoc : les premières investigations eurent lieu à Béziers , elles prouvèrent que les délégués du duc de Berri renouvelaient les impositions cinq ou six fois dans la même année. On les arrêta tous comme prévaricateurs, notamment Betizac , Thomme de confîance du duc de Berri : ce prince l'avait tiré de la condition la plus vile pour l'élever jusqu'à lui. Betizac, reconnu coupable, fut supplicié sur la place de la Fontaine, à Béziers, suivant Froissard, et à Toulouse, suivant le moine de Saint- Denis; mais l'autorité de Froissard est plus respectable , car cet historien accompagna le roi dans ce voyage. Charles y Iota le gouvernement du Languedoc à son oncle, et le confia au sire de Chevreuse. Après avoir exercé dans les provinces méridionales le plus beau droit de la puissance souveraine, celui de consoler ses peuples, la légèreté de l'âge reprit le dessus*: l'ardeur de son sang était extrême, des mouvements impétueux se faisaient remarquer souvent en lui ; mais à travers cette fougue perçait une débilité d'organes qui inquiétait sa famille. Son frère, pressé du désir de revoir sa femme, la belle Valentîne , lui proposa de se dérober à leur suite et de regagner Paris en toute diligence , par les moyens les

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plus prompts qu*ils pourraient se procurer. Le prince paria 5,ooo livres d'arriver le premier : la gageure fut tenue ; on convint de n'emmener qu'un seul chevalier : le roi choisit le sire de Garencière , et le duc d'Orléans le sire de La Vieuville. Les deux frères partirent le lendemain à cheval, à la même heure, et marchèrent la nuit comme le jour , en prenant des chevaux frais partout où ils en trouvaient; quand la fatigue les accablait trop , ils se faisaient charrier. Le duc d'Orléans atteignit les barrières de Paris le cinquième jour de bonne heure : on ne comprend pas comment un pareil trajet ait pu se faire en si peu de temps, la poste n existant pas encore. Le roi arriva le même jour, mais tard : se sentant harassé de lassitude non loin de Blois , il s'était couché dans une hôtellerie , y avait dormi huit heures , et en était reparti sans que personne l'eût reconnu. Quand son frère le vit entrer à l'hôtel Saint- Paul , il s'écria : ^c Monseigneur , j'ai gagné la gageure , faites-moi payer 1 — C'est raison, répondit le roi , et le serez; et le fut. Les dames tournèrent tout ceci en ris, en esbattement; mais bien jugèrent qu'ils avoient eu grand'peine , fort tant que jeunesse de corps et de cœur leur avoit ce fait faire. » (Froissard. )

Cependant l'ardeur que Louis de Clermont avait mise à réprimer les abus de l'administration du duc de Berri effraya les autres ministres : cette austérité ne leur convenait point. Le vigilant chef du conseil voyait toutes les fautes qui se commettaient; mais , aussi timide dans le commerce de la vie qu'intrépide au milieu des combats , il n*osait ni adresser des représentations au roi , ni l'instruire de la conduite coupable des dépositaires du pouvoir. Le duc de Bourbon se borna à ne plus se mêler des affaires publiques ; sa probité tranquille s'accommodait peu de la fierté de Clisson et des intrigues que

Noviant , Larivicre et Montagu mettaient en jeu dans le seul but de conserver leurs emplois ; il résolut de saisir la première occasion qui lui permettrait de se retirer honorablement d'une cour où tant de choses le choquaient : cette occasion ne tarda point à se présenter.

'j.'^C) I.OIIS Dl. CLiiUMCAM.

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