‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 13 sur 42 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

r \|>.Hil ion (lu «{i:< lie H(»uil)Oii cii Aliiijuf

Deuv ))cii|)les , dans le (juatoizièiiie sicclc , cxplui- I aient sans pailaqe le conini(irce du Levant : les Vc'nitiens et les Génois. Les diTniers entretenaient des relations encore plus étendues que celles de leurs rivaux ; mais ils virent le cours de leur prospérité arrêté tout-kcoup par les attaques des Barbaresques de la cole d'Afrique 5 qui couvraient la ^léditerranée de corsaires , et pillaient les vaisseaux marchands : les succès augmentaient l'audace de ces forbans ; ils se réunissaient à la pointe de l*Afri([ue , et envoyaient de là des expéditions en Europe. S'étant emparés de la })artie orientale de Tîle de Sardaigne , ils en avaient fait un point d'appui intermédiaire; les mécréants se jetaient de là sur la Sicile 5 désolaient les côtes deTItalie, parvenaient souvent jusqu'à la grève de Gènes , et portaient l'elfroi au sein de cette riche cité. On les vit entrer dans le l^ort de Marseille.^ et enlevcT sur la jetée des habitants qu'ils emmenèient en e.sclav;ige. (^onune le fanatisme liait d'une manière iiihtnc tons les croyants en Ma

honul, les AfVicaitis voulaient par leurs ravages nonseulement s'enrichir , mais opérer encore une diversion qui pût favoriser les entreprises des Turcs , dont les conquêtes resserraient chaque jour l'empire de Constantiuople. Adorne était alors doge de Gènes ; son ambition ne le cédait qu'à son habileté. 11 luttait depuis long-temps contre une faction puissante à la tête de laquelle on distinguait les Justiniani et les Fregose. Adorne résolut d'augmenter sa popularité , pour mieux accabler ses rivaux; le moyen qu'il choisit fut de former un vaste plan d'attaque contre les Barbaresques : si lentrcprisc réussissait , la gloire devait en lejaillir tout entière sur lui. La république de Gènes ne pouvait mettre sur pied des forces assez considérables pour porter la guerre chez les Africains : en consé(iuence , le doge résolut de publier une croisade contre les infidèles de Tunis, d'Alger et de Fez. Dans une circonstance semblable on s adressait d'abord à la France , toujours bien fournie d'une chevalerie avide de gloire et d'aventures. Quatre Génois , membres du sénat, arrivèrent à Paris en il^Sc), peu de jours aj)rès la rentrée de (diarles VI ; ce prince les reçut en pirin conseil : ils implorèrent l'assistance de la France contre les barbarcscjues , en faisant observer ([ue ces infidchs ne respectaient aucun pays , et que la i^ovence, dè- |)endante du royaume , voyait cîiaqne jour ses C(';(os insultées; ils finirent par d'Uiander qu'on l(?ur envoyât 4 ou 5.000 cln^valiers, écuyers on var](Ls connnandés par un baron du |)!ns haut Iiv^iîmc;.^ , el aniant de troupes soldées; qu'ils se chnrf;vaieht do Ions les frais de la guerre, promettant des vivres en al>ondance . et tout ce que Ton jni^erai( nécessaire à la rénssifr de Texpédition.

î.e- and)a-^n(ltMii'.> s'«!'fr)r.l iriii. -. (r 'V)i:sci! nîif ^r.r- le-

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champ en délibération les demandes des Génois : il fut décidé, séance tenante, qu'on y aurait égard. Le duc d'Orléans et Louis de Clermont s'offrirent les premiers pour être les chefs de cette croisade : le conseil jugea le premier trop jeune (ï) ; de son côté , le roi s'effrayait à la seule idée de voir s'éloigner le duc de Bourbon. (( Bel oncle , dit-il à Louis de Clermont , vous savez les grandes affaires que nous avons , et aussi à grand' peine les gens qui voulsissent aller si loin ; » et lors répondit le duc de Bourbon : ce J'ai chevaliers et escuyers de mon pays , qui ne me faillirent onques ; » et tant pressa le roi de France son seigneur , qui fut forcé de lui octroyer. la licence; et le lendemain vindrent les Géneois devant le roi pour avoir la réponse , et leur dit le roi : «Je vous baille bel oncle de Bourbon pour votre chef qui est tel chevalier comme vous le savez , et ne vous pouiTois bailler un plus grand de mon sang. » A l'heure s'agenouillèrent les ambassadeurs de Gènes devant le roi , le remerciant très-humblement de ce qu'il leur bailloit le prince que plus ils désiroient: » ( Oronville , p. 276. )

La nouvelle se repandit bientôt dans Paris et dans les provinces voisines qu'une croisade allait être publiée : la noblesse ne pouvait modérer son impatience , elle accourut de tous les points, et demanda à marcher sous les bannières de Louis de Clermont. Les temps avaient changé depuis le premier voyage en Terre-Sainte de PierrerHermite : ce n'était pas tumultueusement que l'on formait les

(i) « El il fratello del re Ludovico , gîoveaelto , ricliiedeva essere faUo capitano di questa impresa ; ma parve ai harhi del re di commeltere la cosa a capitano veccbio e esercitato , e fu data l'impresa al duca di Borbon, e la nobiltà di Francia fu molto pronta. » (Historia di Genova. JustinianO; îibro iv, p, i54 )

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armées destinéesà des expéditions lointaines. Le roi publia une ordonnance pour régler le mode de Tenrôlemenl : nul ne pouvait partir sans la permission du prince , disait l'édit , et qu'il ne passerait aucuns varlets , fors gtnf tUhomme et gens de fait et de défense. Chacun devait prouver qu'il était à même de pourvoir aux frais de cette campag-ne : par ce moyen on écartait une foule d'aventuriers sans existence positive , qui ne suivaient les armées que pour piller. Le roi limita le nombre de ces permissions , car tous les bannerets voulaient partir : on vit - l'amiral Jean de Vienne , déjà vieux , se jeter aux genoux de Charles VI , pour obtenir la licence d'aller en guerre.

Le schisme malheureux qui déchirait alors l'Eglise n'empêcha pas de prêcher la croisade dans l'Europe entière. Chacun des deux papes , Clément VII , Urbain Vi , fit annoncer dans les Etats de son obédience, qu'ils accordaient les indulgences et remettaient les péchés à ceux dont le courage se signalerait durant la guerre d'Afrique: c'était déjà une restriction; car, lors des levées faites pav Godefoi de Bouillon et plus tard par Philippe -Auguste , les papes accordaient les indulgences indistinctement à tous ceux qui- entreprenaient seulement le voyage.

Louis de Clermont, chef de cette bouillante noblesse, fit ses préparatifs de dépai^t. D'après la règle qu'il s'était imposée en entrant dans la carrière des armes , loin de / profiter de sa qualité de prince du sang pour tirer des

grâces du souverain , il ne voulut même pas que l'Etat payât aucune de ses dépenses personnelles. En cette circonstance il aliéna pour la somme de 12,000 francs son hôtel de Forez , rue de la Harpe , et du produit de cette vente il monta ses équipages de guerre. Au bout d'un mois 1,000 chevaliers à bannière ou à pennon , Soo

•2)0 lollS l)i: CItKUONI.

ociiyers cl .^,000 gens de trait se trouvciiMit léiinis sous ses ordres. La trêve avec rAugleterre subsistait encore ^ ce (|ui permit au comte de Derbi de venir le joindre à Fontainebleau , accompagne de Goo chevaliers de son pays ; et comme le moindre rassemblement n'avait lieu sans quon y remarqnût quelques Bretons , les sires de Uieux , de Uolian , de Tintiniac, accoururent escortés de lioo de leurs compatriotes : on vit arriver pareillement 400 écuyers de Flandres et du Hainaut guide's seulement par le zèle religieux, car les habitants de ces contre'es avaient conservé la foi dans toute sa pureté.

Louis de Glermont se mit en roule vers la fin de février I J8() (alors le dernier de Tannée ) avec 8,000 hommes ; d'autres troupes devaient le joindre en liourgogne et en Dauphiné. Jl traversa la France en se dirigeant sur Marseille , s'étudiant à maintenir la plus sévère discipline parmi ses divisions. Juvénal des Ursins fait remarquer comme une chose peu ordinaire , qu'elles payaient comptant tout ce qu'on leur fournissait. Tandis que Louis de Clermont se dirigeait vers le ])ays de Gènes , trois autres expéditions étaient commencées également par des Français. Quantité de barons venaient de se réunir à Aix pour suivre Louis d'Anjou à la conquête deNaples; un nombre plus considérable encore de paladins , conduits par le comte d'Armagnac ^ soutenaient en Italie la (|uerelle d Urbain Vi contre les Visconti. U était de Tintérct de nos rois d'encourager ces eii (reprises lointaines : pendant l'absence dr cette noblesse inquiète et turbulente , les lois .•K:({iiéraient plus de tore*» . ] autorité royale se rairennissriit , cl la monarchie setablissait sur des bases ])lns lari;(;s.

Louis de Clermont arriva sous 1rs murs de Marseille , après deux mois de mn relie : les habitants le saluèient de mille acclamalions ; chaeîiîi (!"en\ espérait fjue. ^rAce

LOUIS DE CLERHONT. aSi

au courage de ces guerriers réunis sous les enseignes du prince français , le commerce de la Provence serait délivré pour toujours de la fureur des Africains qui portaient le fer et le feu jusque dans leur cité. Oronville , assez exact dans les détails , rapporte un fait qui atteste les progrès de l'administration militaire : pendant leur séjour à Marseille, les chevaliers reçurent des billets de logement ; on les plaça dans les meilleures maisons y suivant le nombre d'hommes que chacun d'eux menait avec lui , ce qui établissait alors les distinctions ; car les grades n'existaient point: on ne comptait que trois dignités militaires , le connétable , le maréchal , et le grand-maître des arbalétriers. Louis de Clermont fit la montre des troupes réunies sous ses ordres ; il trouva 2,000 chevaliers à bannière ou à pennon, 7,000 écuyers, 5,ooQ gros varlets , arrière-vassaux des nobles , armés à la légère, et 3,ooo gens de traits , soldats salarié?, la plupart Gascons ; en tout 17,000 lances ou épées.

Parmi les hauts baron9 ou distinguait Charles , fils du duc de Lorraine , l'amiral Jean de Vienne , le comte de Derbi , le comte d'Eu , Guillaume de La Trémouille , Guillaume de Hainaut; parmi les bannerets , les sires de Lignac, de Hangest , Hélion d'Hainuyers , de Ligni, de Matefalon , de Culan , de Linières , de Thirçt Damerai , Gauthier de Champeron, Jean de Châteaumorand, le sire de Lucassière (c'est Foulques de Cpurtarvel, mort en 1402), Jean d'Acy, Philippe de Sancerre, Pierre de Roussy, Jean le Barrois , Guillaume de Morles , Longueval , Jean de Roye , le sire du Roure , d'Aunay , d'Ausemont , Jean de Beaufort , Jean Leboutillier , Jean de Crama , le Soûl* dich de Lestrade , Jean de Harcourt , le dauphin d'Au* vergne , Bçthancourt , Chatellux , Pierre de Rohan , Gille de Rieux , Tintiniaç , Lebègue de Beau^sé , de Str- Germain , Philippe de Bar , Robert de Calabre , vicomte

nie. Les Français réclamèrent à leur tour , en repoussant comme schismatiques les ecclésiastiques italiens vivant sous l'obédience de Tantipape Urbain VI. La querelle s'écliaufiait , et Ton fut au moment de voir des chrétiens armés pour la défense de la foi, se battre entre eux , au sujet de deux pontifes illégitimement élus. Le duc de Bourbon , avec sa sagesse accoutumée , fit cesser ces débats en ordonnant que chaque nation recevrait la bénédiction de ses prêtres respectifs ; ce qui était d'autant plus praticable , que les soldats de chaque pays montaient les mêmes vaisseaux : il défendit , sous des peines très-sévères , d'engager aucune discussion sur des matières religieuses.

La flotte prit le large le i5 août, et passa devant Gènes ; jamais le peuple de cette ville n'avait été témoin d'un spectacle aussi imposant: Téclat des armes éblouissait la vue ; les bannières placées sur le pont , voltigeant au gré des vents , produisaient un effet merveilleux; les chants d'allégresse des habitants couvrant le rivage se mêlaient aux sons des instruments de guerre; le zéphir enflait les voiles et poussait les vaisseaux sur une mer légèrement agitée. Mais le temps ne tarda pas à changer : des tempêtes épouvantables accueillirent les chrétiens à l'entrée du golfe du Lion ; la flotte, au lieu de prendre la route de l'ile d'Elbe, doubla le cap de Galvi; enfin, longtemps dispersés par les ouragans, les navires parvinrent à se rallier devant Alghieri sur les côtes delà Sardaigne : ils y relâchèrent. Le péril que l'on venait de courir , la vue des vagues courroucées contre lesquelles l'intrépidité des hommes est impuissante , avaient déjà refroidi le zèle des croisés: un assez grand nombre d'entre eux descendirent à terre , en déclarant qu'ils renonçaient à poursuivre l'entreprise. Louis de Clermont les réunit sur le rivage , et employa pour les émouvoir tout ce que l'honneur lui

inspirait; ce ne lut qu'avec beaucoup de peine (|u'il parvint à leur faire abandonner une si funeste résolution : li mais le vaillant duc de Bourbon si doucement les coufortoit et donnoit courage , que tous délibérèrent de le suivre , rentrèrent dans leurs vaisseaux et voguèrent en mer. » ( Juvénal des Ursins , p. 81. )

Enfin les vents s'apaisèrent , la flotte reprit la pleine mer entre Caqîiari et l'île de Minorque, arriva à la hauteur de Bougeiali, et longea ensuite la partie orientale de l'Afrique. A l'aspect de ce nouveau continent 5 de ces côtes couvertes des ruines d'anciennes cités, le^chrétiens naguère rebutés passèrent d*n.ie extrémité à l'autre, et dans leur enthousiasme ils voulaient descendre à teri'e sur-le-champ ])our prendre les villes qui se présentaient devant eux. XCni de contenir rextrcmc ardeur des chevaliers, Louis de Clcrmont se vit obligé d'employer autant d'instances qu'il en avait mis les jours précédents pour relever leur courage al)attu ; mais le plan de la campagne arrêté dans le sénat de Gènes prescrivait de ne débarquer que près du golfe Ilamamest , devant une ville désignée par Froissard sous le nom d'Africa (i) : sa position maritime la rendait très-propre aux expéditions des Barbaresques ; ils en faisaient le boulevard de leurs forces militaires, et l'entrepôt de leurs marchandises:

(i) Villaret, Daniel et les histoiieiis plus modernes prennent le nom d'Afiica pour une erreur, et disent que la \ille doiil Froissard ^clît parler était l'ancienne Carllinge; mais il est de toute notoriété que la rivale de Rome n'existait plus, et que l'on ne hAlil jamais d'autre Tille sur ses ruines. Ne vaudrait -il pas mieux s'en tenir au texte de Froissard, et adopter l'idée que ce ne pouvait éirc qu'Aphrodisium , située n vingt lieues d'Adrumctum , avec laquelle on la confond souvent? Au reste, celte ville d'Africa , refiij^e des l'arl)arc<;ques, était devenue fort peu de chose lorsque Cliai les - Quinl \n détruisit entièrement.

c'est de ce lieu que partaient tous les armements ; c'est là que tout le butin venait se réunir en commun , et qu'on le partageait. C'est aussi là qu'on voulait avec raison porter les plus grands coups. Les Arabes^bien persuadés qu'Âfrica serait le premier point attaqué, y avaient mis une garnison de 10,000 hommes : les habitants , la plupart pirates , se regardaient comme les meilleurs défenseurs de leurs remparts. Les beys de Maroc , de Fez , de Boujeiah et de Bonne , avaient envoyé des contingents destinés à former une armée capable de couvrir la place et d'empêjjher le débarquement. Ces forces réunies s'éle-^ valent à 40,000 combattants : le bey de Tunis les commandait en chef.

En apercevant les voiles chrétiennes , ceux d'Africa frappèrent sur des tamtam , instrument de métal dont le bruit retentissant s'entendait fort au loin: c'était le signal convenu pour avertir l'armée de l'approche de l'ennemi. De leur côté , les croisés poussèrent des cris de joie à la vue d'une ville qui paraissait florissante, et. dont ils regardaient la conquête comme assurée : enfin les pilotes génois conduisirent la flotte vers le lieu reconnu pour le plus favorable au débarquement : mais ce lieu se trouvait couvert de Kabiles , dont l'attitude menaçante annonçait qu'ils ne laisseraient pas aborder impunément. Le duc de Bourbon voulut que l'on approchât à portée de trait, pour mieux observer la position des infidèles ; il s'aboucha avec l'amiral génois, désirant obtenir de lui des renseignements positifs sur les mœurs et jla manière de combattre de ces peuples. Centurione faisait depuis vingt ans la guerre contre eux; on l'avait vu souvent porter la terreur jusque sous les murs d*Africa : plusieurs fois il avait battu les Maures en rase campagne : < Sire de Bourbon , dit-il au général , vos soldats ne doivent pas se laisser étonner par les cris

confus de cette multitude rassemblée sur la plage ; ce ne sont pas des hommes aussi redoutables que les Turcs de l'Orient ; ils n'attendent pas leur ennemi de pied ferme ; ils fuient d'abord , mais ils reviennent ensuite plus prompts que la foudi^e ; ils assaillent leur ennemi au moment oh celni*-ci les croit bien éloignés ; ils ne connaissent point les pesantes armures, couvrent leurs corps d'une tunique de cuir bouilli dii&cile à percer , et portent un bouclier de tôle long, et pointu d'un Jbout. Ces Arabes sont si agiles , qu'ils parviennent à éviter les traits de nos arbalétriers : en les voyant partir , ils se jettent à terre , se relèvent successivement , arrivent sur rhomme par bonds et le frappent de leur javelot, »

Louis de Glermont prit les précautions les plus sages pour effectuer la descente : il fit embosser la flotte , mettant en première ligne les vaisseaux portant des machines de guerre et les canons en bois cerclé. Tous ces engins commencèrent à jouer , en lançant sur la ville des quartiers de pierre et des morceaux de fer. Les Africains , dit Froissard , répondaient également par des canons , mais moins bien servis que ceux des chrétiens. Durant cet engagement , des brigantins chargés de troupes longeaient le rivage , et le débarquement s'effectua sous une nuée de traits qui obscurcissaient Fair , et au son de mille instruments. Les Anglais eurent Thonneur d'aborder les premiers , le jour de la Magdeleine lîgo ; les Français prirent terre après eux, Louis de Glermont descendit avec les dernières divisions; il marcha aussitôt à la tête de la moitié de Tarmée contre les Maures qui , à Taspect d'un déploiement de forces aussi considérables , avaient reculé vers la ville : on leur livra sur toute la ligne un combat court et meurtrier. Les Africains ne purent résister à la tactique européenne, qui avait fait des progrès notables ; mais ils se battaient TOM. m. 17

individuellement avec un acharnement inconnu aux cVé^iens. On en vit qui , percés de flèches , combattaient jusqu'à ce que la perte de leur sang les eût entièrement épuisés ; d'autres , traversés par Pépée des chevaliers , au lieu de reculer , s'enferraient davantage pour atteindre leur ennemi et le frapper avant de mourir. Le duc de Bourbon rompit les rangs des Maures , et les obligea d'abandonner le champ de bataille : cent vingt ans auparavant 9 Louis IX expira sur ce même sol y après avoir également vaincu les ennemis du Christ.

Les Arabes 9 repoussés et battus , allèrent se renfermer dans Âfrica. Le premier soin du général français ,. à l'issue de cet avantage signalé , fut de créer beaucoup de chevaliers , selon la coutume du temps : les jeunes écuyers demandaient l'ordre à grands cris ; plusieurs , atteints du coup mortel , voulaient recevoir l'accolade avant d'expirer. Plus de i|5oo chevaliers furent institués dans cette circonstance. .

Louis de Clermont s'occupa ensuite d'asseoir son camp , ce qui n'était pas l'objet le moins important ; il s'était muni à Gênes de tentes faites en toile trèsépaisse , capable de garantir les soldats des ardeurs du soleil ; il en établit un triple rang à six cents pas de la mer , de manière à conserver libres ses communications avec la flotte : il se plaça au centre , mit le comte de Derbi*à l'aile droite , et le sire de Lestrade à l'aile gauche. Chaque tente contenait un nombre égal de soldats ; elle se trouvait sous le commandement des. deux chevaliers dont les bannières flottaient à l'entrée , ce qui servait à désigner les quartiers. Les Génois formaient en avant une ligne courbe qui , dans son étendue^ enfermait le camp pai* un cordon dont les extrémités venaient toucher le rivage dans la forme d'un arc. Des navires de Candie , de Malte , de Sicile , n'étaient

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occupés qu'à porter des vivres frais , de sorte que l'abondance régnait parmi les troupes expéditionnaires. Néanmoins l'ardeur du climat ne tarda point à dévorer quantité d'hommes : l'eau manquait } on avait à combattre les mêmes difficultés dont Louis IX fut la victime. Il importait de pousser l'entreprise avec le plus de célérité possible : le point essentiel était d*amener les Africains à des réparations envers la république , à leâ obliger de contracter l'obligation de cesser leurs ravages sur les côtes de l'Europe , et de ne plus insulter les navires chrétiens. Louis de Clermont espérait que la vue des forces qu'on venait de déployer aux yeux des infidèles, les déterminerait à conclure la paix sans en venir à des hostilités ouvertes. Il voulut donc tenter la voie des négociations avant de commencer le siège d'Africa : la conquête de ce boulevard semblait être le principal but de l'expédition. Le général français envoya un chevalier pour sommer le gouverneur de rendre la place , et d'embrasser la religion chrétienne : Louis IX avait voulu pareillement convertir le bey de Tunis. Voici , d'après Froissard , le sens de la réponse que fit le Turc : « J'ai depuis cin> quante ans la garde de cette ville ; je ne déshonorerai point ma longue vie par une lâcheté. Quant à l'abandon de ma croyance , c'est encore moins facile : je ne me trouve nullement disposé à embrasser une religion que j'ai appris à détester depuis mon enfance. » Le ton de ces paroles ne laissait aucun espoir de conciliation ; on dut commencer le siège. La ville , de forme triangulaire , adossée à une chaîne de montagnes , se trouvait environnée de murailles excessivement épaisses et assez élevées : des tours placées de distance en distance se défendaient mutuellement ; chaque saillant se terminait par un fortin ; les maisons , très-basses , pratiquées dans

1(; 1 oc , lie ^lo|J<l^.!>aitMlt poiiit les crcncaiix , de sorte (|u'au premier aspect on aurait pris la ville pour une large plate-forme. Les portes , à rexception d'une seule., étaient mure'es ; il n'existait pas de fossé.

On débuta par un assaut général , ou plutôt par une escalade ; car les coups des machines de guerre ne produisaient aucun elfet sur cette masse de travaux extérieurs. Les Génois , j)ortant de longues échelles , s'avancèrent l(*s premiers ; Louis de Clermont les soutenait à la tête de divisions d'Anglais et de Français. Les Génois appliquèrent les échelles , mais la plupart de ces machines s(/ trouvaient trop courtes ; peu de monde pouvait à la fois atteindre les remparts. Les Africains couvraient les murailles , et repoussaient vaillamment ceux qui parvenaient aux créneaux. On livra sans succès (juatre assauts consécutifs. Le duc de l>ourbon ayant abandonné l'usage des échelles , assembla un conseil de i'uerre afin d'aviser aux moyens de tenir Permemi éloigné des bastions , pendant que les chrétiens mouleraient à Tassant. On résolut de construire , en se servant des grosses poutres dont Tamiral génois s'était pour\u , une maison à triple ('tage , sur le modèle des tours des anciens. Les ouvrieis génois déjdoyèreiit une habileté remarqucable dans la coustiuclion de cette machine , au moyeu de h'Kjuelie on espérait balayer les murs et favoriser l'assaut ])ar escalade : mais on commit la faute d'approcher cette tour trop j)rès de la ville ; les Africiiins, à l'aide de crocs de fer, la renversèrent et la dépecèrent en qucîlque sorte dans l'espace d'une nuit. Ciî malheur ne rebuta pas les assiégeants. Les ingénieurs italiens construisirent un pont volant, lequel, en s'aj) puyantd'un bout sui* une plato-foime mouvante, devait portei- de TaïUio sui un des anql;."S (l<^ la muraille , et

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oflTrir aux assaillants un passage assuré. Cette tentative ne réussit point: le pont ne présentait pas un débouché assez large ; ce n'était qu'un défilé très-étroit dont les assiégés pouvaient facilement défendre la sortie. Deux écuyers normands , ayant voulu essayer de passer, périrent victimes de leur intrépidité : l'un fut précipité dans la mer du haut d'une tour, l'autre fut pris et massacré sur-le-champ; les Sarrasins envoyèrent, par des pierriers , sa tête ainsi que ses bras dans les lignes des chrétiens.

Le gouverneur d'Africa déployait d^autant plus de vigueur dans sa défense , que des messagers lui annonçaient chaque jour l'approche du bey de Tunis , qui aiTivait suivi de 40,000 hommes, dont ïo,ooo de cavalerie. Ces forces accouraient pour faire lever le siège : les chefs maures de Fez , de Maroc , de Boujeiah , avaient envoyé leurs contingents des divers points de l'Afrique, dans l'intérêt de la cause commune ; car l'islamisme menacé trouvait toujours de nombreux défenseurs. L'approche de cette formidable armée , en relevant le courage des assiégés , abattit celui de leurs adversaires ; ces chevaliers , pleins d'ardeur au moment du combnt , se rebutaient facilement lorsqu'ils calculaient les difficultés : l'entreprise commencée depuis une semaine leur en montrait d'insurmontables ; tous s'écrièrent hautement que , vu l'impossibilité d'enlever la place , il fallait retournei' en Europe. Les Génois , dont on défendait principalement la querelle, adoptèrent. sans pudeur cette opinion. Louis de Clermont s'en indigna : « Je ne vaix pas, dit-sil dans le conseil «, devenir la fable de la chrétienté en quittant l'Afrique si brusquement lorsqu'à peine nous y avons pris terre ;' si les obstacles sont réellement de nature à ne pouvoir être surmontés , l'honneur nous fait une loi de pousser ph\s Inin l'entreprise , et de prc-

parer noire reti^aite par quelque exploit dont le souvenir puisse se perpétuer. )> Ce discours calma les esprits ; le duc de Bourbon fit rentrer les chrétiens dans le camp 5 et abandonna momentanément le siège pour tourner ses efforts contre Tarrnée du bey de Tunis qui se tenait en observation à une lieue d*Africa« Ne voulant pas s'enfoncer dans les sables 9 le prince français se contenta d'envoyer deux divisions sous les ordres des sires de Ghaatellux et de l'anglais CliiOfort, pour engager une escarmouche avec l'ennemi , afin de l'attirer vers la grève. L'action fut vive ; les Sarrasins vinrent assaillir les chrétiens par nuées , mais on les battit complètement : Ghastellux et Cliffort rentrèrent sans avoir essuyé aucune perte. Les Maures , irrités de cet échec , ne laissèrent passer aucun jour sans venir attaquer le camp. Dans l'intervalle de Tune de ces escarmouches I Louis de Glermont reçut une ambassade des chefs musulmans, Un truchement arriva de la part du bey de Tunis pour faire une communication au général des chrétiens ; le duc de Bourbon le fit introduire dans sa tente , et y appela ses principaux officiers : « Je viens au nom de mon maître , dit l'envoyé , savoir pour quel motif les chrétiens sont venus attaquer les Africains , qui n'ont jamais eu rien à démêler avec eux. » On aurait du lui répondre : <c Nous sommes venus pour venger les ravages que vous ne cessez de commettre sur les côtes de l'Itsdie , dé TEspagne , de la Provence ; pour rendre la liberté à notre commerce , pour arracher de vos mains des milliers de nos frères qui gémissent dans l'esclavage. » Ces moti6 existaient alors , on en aurait difficilement allégué de plus légitimes ; mais il n'était pas dans les mœurs de ce siècle de traiter les affaires de cette manière; Si l'on en croit Froissard , luvénal des Ursins et le moine de Sciint^Denis , on se rejeta

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sur ,des dissertaiions religieuses , et Ton se sepcu*a sai^s s'accorder.

(^ouis de Clermoni avait fait élever des palissades capables de contenir les charges de cavalerie i les G^aois^ à couyqrt derrière ces reqf^p^rt^ dG hoi^ , abattaient l^s Africains, et Içur faisaient éprouver des pertes oontitnuelles : ces pertes étaient facilemait réparées parrarrivée successive des Kabiles , des Bédouins qui accouraient de riotérieur des terres. Ce genre de guerre; durait depuis quarante jours: les Arabes refusaient dengagei* une action générale avec des ennemis dont ils redoutaient l'habileté dansTartmilitaii^e; ils voulai^ibt seuiem^tles tenir en haleine ^ et les vaincre par la fatigue. Déjà les maladies se déclaraient dans le camp des croisés. ; U chaleur accablante les énervait ; les hommes dépérissaient à vue d'ceil : de noufelles tentatives avaient iécboué^ tout faisait présumer que Ton serait, oblige de reprendre 1^ n^er sans avoir.planté Véteodard de la çi^oix spr les remparts d'Africa.. Louis de Clermont, jalousa de soustraire à une mort certaine le reste de son armée, tenait néanmoins à faire excuser la pon-réussite de cetl^ <3j:pédition par quelque fait d'armes que la vençyi^ik^çc s'empresserait de publier: il prit un.e de ces réspl^r lions hardies dont la seule conception décelait un yaste génie.

., Les Africains savaient que les chiéticns redoutaient la chaleur beaucoup plus que les javelots ennemis, et, dao^ cett^ .persuasion , ils se livraient . avec sécurité aux douceurs du sommeil pendant les heures oii le soleil ^t.le plus, brûlant : les Maures ne do^taient pas que rardeur de cette astre ne les. gardât nû^ux que tous les portes avancés, Contre leur calcul, Louis de Clermont conçut le projet, de les attaquer sur le midi , précisément à Iheure oii l'air est lo plus enflamme. U fît pari de

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son dessein aux principaux croisés , leur monti^a la fin de leurs travaux, et la gloire qu'ils allaient retirer du succès: sa voix pénétra dans tous les cœurs ; elle releva les courages abattus. L'idée d'affronter de nouveaux dangers, de voler à des triomphes , ranima des hommes affaissés. Le duc de Bourbon confia la garde du camp au sire Raoul de Gouci , en lui laissant 2,000 archers; il plaça devant la ville, afin de contenir les assiégés, une division de 4)000 hommes , commandée par le comte d'Eu. Le prince sortit de ses lignes avec i5,ooo combattants , tous à pied: c'était l'élite de ses troupes. Il les divisa en quatre coi7)S, à la tête desquels furent placés l'amiral de Vienne , le comte de Derbi , les sires de Lestrade et de TEspinasse. Il garda autour de lui les officiers de son hôtel : Châteaumorand, St-Priest, LeBarrois, La Yieuville , Leborgne , Ghastellux et Robert de Damas , portant sa bannière. Le chef des croisés partit sans se faire précéder d'une avant-^arde; le terrain lui permettait de se déployer en avançant. Sa marche fut rapide , mais ferme , uniforme ; il franchit l'espace qui le séparait de l'armée africaine , et fut assez hieureux pour écraser !les premiers postes sans leur laisser le loisir de jeter l'alarme ; il envahit le camp , oh tout était plongé dans la sécurité la plus parfaite. Jamais surprise de nuit ne réussit mieux. Ces i5,ooo chrétiens tombèrent tous ensemble au milieu des tentes, et commencèrent le massacre. Les Arabes poussaient des cris afreux ; doués d'une agilité surprenante, ils se trouvèrent en peu d'instants , et comme par enchantement , hors du camp : mais on les serra de trop près pour qu'ils eussent le temps de se servir de leurs flèches ; on en tua des milliers avant qu'un seul d'entr'eux eût pu lancer son trait. Louis de Glermont, conservant un sang-fî*oid admirable au milieu de celle scène tumultueuse , rallia soa

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