‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 14 sur 42 · LOUIS DB CLBR1I0RT · texte numérisé non relu

LOUIS DB CLBR1I0RT

armée au centre du camp y forma de nouveau ses rangs; et ) afin de donner quelque repos à ses soldats harassés de fatigue , il n'employa alternativement qu'une seule division pour combattre les Turcs qui , ralliés dans la plaine , faisaient les démonstrations d'une attaque prochaine. Après quelques instants d'engagement, la division relevée par une nouvelle troupe venait se rallier au reste de l'armée. Cette manœuvre , exécutée avec précision^ dirigée par Louis de Glermont en personne, procura une heure de repos aux croisés, et les sauva d'une ruine certaine en leur procuratit les moyens de reprendre haleine sous les tentes des Maures , etd'étancher la soif avec des fruits qu'on y trouva. Enfiii , le combat cessa sur tous les points ; les Bédouins prenant la fiiite,' regagnèrent le désert : mais , deux heures après , on aperçut un épais tourbillon de sable qui s'avançait rapidement ; c'était la cavalerie musulmane conduite par le bey de Tunis en personne : cette troupe avait été obligée dé s'établir à une lieue en arrière, au pied des montagnes qui couvrent Africa , le seul endroit, où ellepàt trouver de Teau pour ses chevaux.

Les succès que l'on venait de remporter mettaient les chrétiens en position de pouvoir , sans désavan^ tage , recommencer la lutte ; ils s'y préparèrent sans crainte. Le duc de Boarbon mit à l'entrée du camp les archers génois , les plus propres pour arrêter le premier élan de' la cavalerie ennemie ; il disposa en-^ suite le reste de son armée ;sur les quatre faces, afin que les infidèles ne trouvassent accès d'aucun côté. On fut bientôt à même de reconnaître l'excellence de cette précaution y car ces lo^ooo hommes de cavalerie se partagèrent , en arrivant impétueusement , pour forcer Tenceinte sur quatre points ; mais ils furent repoussés partout : les xibevaliers , les laissant

'J.6G LOUIS 1)K CMiKMO.NT.

approcher , plongeaient leur longue e[>ée dans Je poitrail des chevaux , ou leur brisaient la tête à coups (\c. masses d'armes. Les charges se répétaient sans inteiruption ; le courage calme des chrétiens , Tordre qu'ils observaient dans cette position diOTicile , vainquit les assaillants. Au bout de deux heures cette nuée de cavaliers , diminuée de la moitié , s'aggloméra une seconde fois sur un des flancs des croisés , et détermina son mouvement de retraite. Louis de Clermont s'élança vers les Africains , au moment où ils passaient assez près d'un des angles du camp ; il porta la ten eur dans les rangs, et obligea les Kabiles à précipiter leur fuite. La victoire avait été complète ; les infidèles l'avaient vaillamment disputée : des milliers se firent tuer sous les tentes sans vouloir les abandonner. Ils y laissèrent , ainsi que dans la plaine , 14,000 des leurs ; les habiles archers génois leur avaient causé une perte considérable. Avec 1 5,000 combattants , le duc de Bourbon en avait battu 405000(1), s'était emparé de leurs bagages ainsi que de leur camp. Un pareil triomphe devait Tenorgueillir ; on en était redevable à sa vaillance, autant qu'à son habileté : mais un résultat considérable ne pouvait s'acquérir qu'au prix de grands sacrifices. En formant ses divisions , le prince vit la perte cruelle que l'armée venait d'essuyer : il se trouva 2,000 morts , parmi lesquels on comptait les sires de Voiily , de Garet, de Blot , de BeJJcfaye , Guichard de Mallet , (jeofroi de la Salle , Yoii d<; rdiollet, Guy de CholleL, Jean Périer, Robert de llangest, (ieofroi de Dinan, Guy d'AndonrtMu, Jean Desilles, Jean dr Trye , Macliecol , Mustaclie de Mailly , Kertrniid di^ <'hevn^nse . Guy d<*Varezc. Kl leniu» Dup^ort cl Ahiin i\r

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Cliampigny. Le sire de Rieux fut grièvement blessé ; quantité de clieyaliei^s moururent de chaud , accablés sous le poids de leurs armes : ils expiraient en jetant du sang par la bouche et par les oreilles. Au nombre de ceux qui périrent ainsi on comptait le sire de Clairveaux, Robert de Maillardet , Amauri de Craon, Charles d'Uxelles, Robert d'Harcourt, Jean de Greuilly y le vicomte d'Uzès , Robert Dumont , Perducat de Sévastre , llliguotel , Leborgne de Gluis , Philippe de Hodenc , Robert de Renneval , Robert de Preuilli , Denis Duval , Jean Auger et Philippe de Gfaauvigni. (Le moine de St- Denis, liv. u , p. 191.)

Le duc de Bourbon ^ voyant la nuit s'approcher , songea à regagner ses lignes ; il fit mettre <le feu aux tentes des Maures , ce qui occasionna un embrasement effroyable : ceux d^Africa le regardaient du haut de leurs murailles , en poussant des cris aigus. Le prince /rançâîs se replia en bon ordre , emmenant ses blessé» et quelques prisonniers. Le lendemain de cette victoii^e^ il reçut un nouveau message des che& de Varmée.nui^ hométane : Peh voyé demandait à parler au généralissime en particulier^ mais Louis de Clermont ne. voulut .Ifad^ mettre qu'en présence des officiers de son hôleLLesfbeyfi offraient de traita:* séparément avec le dud ^ lui promet-» tant les réparations qu'on exigerait : l'Africain alléguait que la Francen'avait'nullement à se plaindre des Tani-»' siens , puisque pas un de ses sujets ne se trouvait m pouvoir des officiers de la régence.

Il était facile de voir que ce message n'avait pour bul que de détacher le général français des Génois et des autres confédérés. Le duc répondit que, décidé à ne point séparer sa cause de celle de ses alliés , il pousse-^ rait l'entreprise jusqu'au bout , afin d'obliger le bey de Tunis et les autres chefs des régences a donner répa-

:i()H LOUIS Di: cruiMOM.

ration aux j)uissances de la cliréticnté. Le croirait-on ? tandis que ce prince déployait tant de générosité , tant de délicatesse , la république de Gênes acceptait de son côté les propositions des Maures , et traitait secrètement avec les Barbaresques. ( Lacroix , llist. de Gênes , t. i ,

in-i2 , p. 4^0' )

Les avantages remportés par Louis de Clermont , ses nouveaux préparatifs contre Africa , et sa réponse énergique , effrayèrent les Musulmans , qui résolurent d'éloigner à tout prix des ennemis aussi redoutables. Ils considéraient que si les chrétiens parvenaient à passer rhiver sur les côtes d'Afrique , indubitablement d'autres Européens viendraient les joindre au printemps suivant; ce qui les mettrait à même de prendre des places fortes, et de pousser leurs excursions jusque dans Tintérieur des terres : c'est ce que les infidèles redoutaient le plus. De son côté , le généralissime des croisés voyait dépérir son armée : il savait que l'automne , fort prochain , serait aussi fatal à ses troupes que les grandes chaleurs; car les pluies continuelles , succédant à la sécheresse , engendraient des maladies mortelles. Les tempêtes , qui désolaient ces parages vers Téquinoxe , avaient déjà forcé les navires génois , vénitiens et siciliens , à se réfugier dans les ports ; déjà les vivres devenaient trèsrares 5 ils pouvaient manquer totalement. Ces divers motifs lui firent accueillir les nouvelles propositions du bey de Tunis. Le prince français dicta lui-même la^ conditions du traité de paix ; il consentit à quitter l'Afrique pourvu que les Bar])aresques prissent l'engagement de ne plus cxercei* leurs ravages sur les côtes do la Provence , de Naples et de toiile l'Italie ; ()u'ils mettraient en liberté les csclavos chrétiens ; qu'ils paieraient sur-le-champ ro,ooo besins d'or pour les frais de ht guerre , et pcMidanf nwiw/y a;i«î un tribut annuel a la

vcpuLliquo iK' Gôiics , en réparation des dommages cause's par eu\ au commerce ligurien (i). Le duc soumit le projet de ce traité à la sanction des principaux officiers de Taimée , aux sires de Couci , de Uieux , d'Eu, de Saint-Priest , de Graville , de Châtillon , de Les- Irade , de Cliastellux , de Cliffort , au comte de Derbi : tous ces barons Tapprouvèrent , en déclarant que , suivant eux , cette expédition devait être regardée comme très -glorieuse , et qu'ils n'auraient jamais cru qu'elle pût avoir une issue aussi satisfaisante. Le duc de Courbon avait exigé que les 10,000 besans d'or fussent livres avant son départ. Le bey de Tunis s'adressa, pour former cette somme en numéraire, à des négociants catalans , napolitains et sardes , lesquels , établis dans la ville d'Africa , profitaient des prises faites sur les chrétiens par les pirates. Ces marchands résistèrent plusieurs jours aux sommations des beys ; il fallut en venir aux menaces pour les engager à fournir cet argent. Les 10,000 besans furent enfin apportés dans la tente de Louis de Bourbon , qui les employa sur-lechamp h payer la solde du peu de troupes salariées marchant sous ses ordres : il distribua le reste aux chevaliers ou écuyers les moins riches.

Trois jours après , la flotte se remit en ligne devant le rivage ; on disposa les navires pour recevoir les troupes. Tandis que ces préparatifs se poussaient avec ardeur , on vit approcher une division assez nombreuse de cavalerie africaine qui s'avançait lentement , à mesure que les chrétiens montaient sur les vaisseaux. Le duc de Bourbon connaissait le caractère perfide de ces peuples, et , voulant se mettre en garde contre quelque surprise , il fit cacher (ioo hommes derrière une vieille muraille ,

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reste d'une ancienne jetée qui s'étendait jusqu'à la mer; il se mit à la tête de cette division pour attendre l'ennemi. En vain le sire de Gouci lui représenta que ses fonctions de général en chef imposaient d'autres obligations , et qu'il devait laisser à un de ses officiers le soin de repousser cette cavalerie ; mais le duc persista à quitter le dernier le sol africain. Il ne tarda point à s'applaudir d'avoir pris d'aussi sages mesures : car les Arabes , ne voyant plus sur le rivage que le quart des troupes européennes, fondirent dessus bride abattue, en poussant des cris horribles , voulant ^ au mépris de tous les traités , venger par une perfidie la honte de leur défaite passée ; mais au moment oh ils se précipitaient sur les chrétiens rangés le long de la plage , le duc de Bourbon , jusqu'alors caché à tous les yeux , sortit de son embuscade et s'élança au milieu de cet essaim de cavaliers. Le courage et la discipline des Français triomphèrent de cette multitude de barbares ; les chevaliers coupaient les jarrets des chevaux à coups de hache d'armes. L'épouvante s'empara des Kabiles : ils regagnèrent le désert , en laissant sur le rivage un millier de morts ; on leur prit quelques chevaux magnifiques de pure race arabe , que les Français emmenèrent comme trophée d'un dernier avantage non moins signalé que tous les autres.

La flotte leva l'ancre le i5 octobre ; les vents avaient commencé à gronder. On fut assez favorisé les premiers jours ; le temps devint ensuite très-mauvais. 11 fallut relâcher à l'île de Sardaigne : les Maures y avaient conservé quelques établissements. L'amiral génois ^ en ayant (instruit Louis de Clermont, lui proposa de les expulser en entier de cette position : car , établis sur ce point, les Africains inquiétaient toute l'Italie , et principalement le commerce de la république. « Les chevaliers

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chrétiens se soDt réunis sous ma bannière , dit le prince français , pour combattre les ennemis de la foi partout o& ils les trouveront; nous nous regarderions trèsheureux de pouvoir soustraire la Sardaigne au joug des Musulmans. » Il était , dans cette circonstance , l'interprète fidèle des croisés ; les succès que Ton venait de remporter sur les côtes d'Afrique les avaient enflammés d'une ardeur indicible : leur seul désir était de faire oublier par de nobles travaux les moments d'hésitation qu'ils avaient montrés au milieu des vagues courroucées et sous Pardeur d'un ciel dévorant.

Centurione partagea sa flotte en trois escadres ; le débarquement s'effectua dans le golfe de Cagliari , à Saroch et à Sarrabus. On dirigea tous les efforts contre la capitale de llle , dont le havre servait de retraite aux corsaires. Les trois . corps d'armée arrivèrent à la fois sous les murs de la ville ; Louis de Clermont marcha incontinent à l'assaut , mais il ne fut pas nécessaire de tenter l'escalade : cette armée , tombée comme par miracle en Sardaigne, épouvanta si fort les assiégés, qu'ils ne songèrent pas h défendre leurs remparts. On chassa de la ville les Maures qui s'y trouvaient , et une garnison génoise s'y établit. La Guillastre , et quelques autres petites places fortes, furent enlevées avec autant de promptitude que 'Cagliari. Le duc de Bourbon ayant détruit les divers établissements des Barbaresques , remit rUe entière sous l'obéissance de la république , laquelle n'y possédait plus que Sasseri et le cap Boniface.

Les raisons qui avaient engagé Louis de Clermont à quitter la France subsistaient toujours ; les mêmes divî* siens agitaient le conseil de Charles YI : il crut ne pouvoir mieux occuper le temps de son exil volontaire qu'à tenter des exploits dont la gloire pût rejaillir sur son pays. U

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résolut donc de poursuivre les forbans dans leurs moindres retraites , et de mériter la reconnaissance de l'Italie entière , en balayant les cotes de la Sicile , de la Romagne , de la Calabre , sur lesquelles les Barbaresques s'étaient en quelque façon implantés. 11 descendit à Terracine , un de leurs principaux boulevards , s'en rendit maître , et y planta l'étendard de la croix , qui n'y flottait plus depuis près d'un siècle. L'escadre remit ensuite à la mer , mais les vents contraires la jetèrent sur la Sicile : plusieurs vaisseaux se brisèrent dans la baie de Palerme. Le vice-roi Mainfroi , de la maison de Clermont-Tonnerre , offrit aux croisés tous les secours dont il pouvait disposer. Le duc de Bourbon resta huit jours à Messine. Au moment de prendre congé de son hôte , il arma chevalier Mainfroi , qui l'avait instamment supplié de lui conférer l'ordre, ne pouvant, disait-il, le tenir d'un guerrier plus illustre. Suivant son désir , il fut armé chevalier dans l'église de Saint- Jean , où le vice -roi s'était fait transporter, car la goutte l'empêchait de marcher.

En quittant la rade de Messine , la flotte se dirigea vers Gcnes , avec la résolution de ne plus s'arrêter. Se trouvant néanmoins à la hauteur de la Toscane , Centurione voulut engager le duc de Bourbon à aborder à Piombino , dont le souverain , depuis quinze ans en guerre avec la république , n'avait jamais pu être dompté: son énergie , ses talents militaires suppléaient au grand nombre de troupes qui lui manquait. Une occasion aussi favorable que naturelle se présentait pour le maîtriser, et l'amiral ne doutait pas que la querelle ne fût bientôt décidée, si les cioisés intervenaient; mais Louis de Bourbon lui refusa , dans cette circonstance , l'appui de son bras. « .le me suis armé , dit-il , pour faire la

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guerre aux Musulmans , et non aux princes chrétiens. » Genturione n'insista pas , et reprit la direction de Gênes. On arriva en vue de cette ville vers les premiers jours de novembre 1889: le rivage était couvert d'habitants qui poussaient des cris de joie en apercevant les croisés. Le sénat envoya supplier le généralissime de venir recevoir , dans le palais du doge , les remercîments et les récompenses que la république lui destinait; le prince français s'excusa de ne pas répondre à cette invitation , en disant que son vœu ne lui permettait de prendre terre qu'à Marseille , oîi une de ses armures se trouvait consacrée : c'est là que le magnanime paladin voulait remercier le Ciel d'avoir favorisé son entreprise. Il demanda que les vaisseaux de la république le ramenassent en Provence , ce que l'on fit incontinent, au grand regret du peuple de Gênes.

Beaucoup de chevaliers , revenant avec lui d'Afrique, dominés par cette humeur inquiète qui tenait les hommes de cette époque dans une agitation perpétuelle , le quittèrent afin d'aller affronter dans d'autres lieux les hasards de la guerre. Le duc de Bourbon revint à Marseille , prit terre , et alla rendre grâces à Dieu dans l'église de Saint- Joseph. 11 fit reposer dans la capitale de la Provence son armée , qui ne se composait plus que de 3,ooo Picards , Bretons , etc. : les Anglais , les Flamands et les Espagnols s'étaient séparés de lui à Gênes.

Telle fut l'expédition d'outre-mer de i Sgo» Ce grand nombre d'entreprises effectuées en si peu d'années , ces troupes françaises qu'on voyait presque en même temps en Flandres , en Angleterre , en Lombardie , en Syrie , dans le royaume de Naples , en Portugal , en Prusse et en Afrique , donnaient à la France un grand éclat ; et si tous ces exploits ne contiùbuaient point à Futilité publi- TOM. m. 18

ti^ ions m: iïJioioNT.

(|iic , ils servaient (lu moins à augnicnlcr la gloire du royaume (i).

( i) Voyez, pour l'expédition d'Afrique de i3yu, Oroiivillc, liv. iv; — Jusliniano , Hisloria di Genova , liv. iv, p. i54, i55 et i56; — Foglielta, liv. ix, p. 'V^Q, 35o et 35 1.

Foglielta est regardé comme un des meilleurs historiens de l'Ilalie; en 1074 il écrivit son Histoire de Géiics en latin , et fut traduit en italien-ligurien par Sardonali en iSqG. Froissard consacre cinq chapitres à Texpédition d'Afrique; et ne prenant pour guide que son imagination ardente, il orne sa relation de détails merveilleux, et di'migro la conduite du duc de Bourbon de la manière la plus inique.

u^Lis i)i<: <.ij:r.M()M . 27:1

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