LIVRE PREMIER
Jeunesse de Bouckaot. — Il parcourt l'Europe et une partie de l'Asie* — A son retour en France il soutient , ayec Renaud de Roye et Saimpi^ le fameux pas d'armes de Jaquelyert.
Il serait difficile de citer un guerrier dont la vie ait été plus occupée que celle du maréchal dont nous écrivons rhistoire. A l'âge de douze ans Boucicaut parut dans les combats y et dès-lors il ne les quitta plus. Malgré tous ses travaux et la gloire dont il se couvrit , ce héros n'eut pas encore , sur les destinées de l'Etat , la même influence que Mathieu de Hontmorenci , Du-
2 JEAN U: aiCI^IGRE nE BODCICAUT.
guesclin, Clisson et Louis de Clermont avaient exercée avant lui.
La famille de Boucicaut ^ originaire de la Touraine , n'était pas fort ancienne ; Charles V se plut à élever des hommes d'une origine médiocre, dans lesquels il voyait développer des talents : c'est ainsi que Bureau Larivière devint premier ministre. Jean LeMeingre, dit Boucieaut^ père de celui qui nous occupe en ce moment, né dans une classe inférieure, fut porté , en i366, aux premières dignités de l'Etat; son nom ne commença à paraître dans nos annales que vers cette époque. 11 fut négociateur habile, général expérimenté, et reçut le surnom de Bravê. Les vers suivants qui coururent de son temps attestent néanmoins qu'il le cédait en courage à son frère d'armes Jean de Saintré.
Quant vient à an assaut , Mieox vaut Saintré que Boucicaut ;
Mais quant vient à an traité , Mieux vaut Boucicaut que Saintré.
Charles , le voyant animé de l'amour du bien public, le nomma mai^échal de France, dignité qui commençait à devenir une des plus considérables de la couronne , et lui fit épouser Florine de Linières , dame d'Escoubleau, issue d'une des meilleures familles du royaume. Jean Le Meingre se montra toujours digne de sa haute fortune par ses vertus et plus encore par son austère probité. Un jour on l'exhortait àprofiter du crédit dont il jouissait auprès du roi pour augmenter ses domaines : (r Je n'ai rien vendu , répondit Boucicaut , ni pensé à vendre de rhéritage que mon père m'a laissé; je n'ai ni veux rien acquérir» Si mes enfants sont prud'hommes et vaillants, ils auront assez; s'ils ne le sont pas, dommage sera de tout ce qui leur demeurera. »
JBAN LE MEIM6RE DE BOUGICAUT. 3
Ce Jean Le Mdngre , premier du nom , mourut le 1 5 mars 1870 (i), laissant deux fils en bas âge. L'aine, Jean, naquit en i365, dans la vUIe de Tours, dont son père était gouverneur. Florine deLinières, restée veuve de bonne heure , se consacra à Téducation de ses enfants ; désirant se conformer aux intentions de son époux, elle envoya chercher un précepteur en Lombardie : les lettres étaient alors plus cultivées en Italie que partout ailleurs. Florinele plaça auprès de son fils aîné, en lui recommandant de hâter ses progrès; mais le jeune Boucicaut montrait plus de goût pour les jeu3ç de son âge que pour l'étude : il prenait plaisir à s'esquiver , allait rassembler les petits garçons du voisinage, les conduisait dans le parc, et montait avec eux à Fassaut des palissades , défendues par d'autres enfants. Au bout de quelque temps le jouvencel, dédaignant d*être acteur dans ces jeux , se contenta de les diriger. On le voyait distribuer, d^un ton de maître , le blâme et la louange; il fallait sans cesse l'arracher à ces occupations guerrières pour le ramener aux devoirs que Tétude lui imposait. Un jour son précepteur alla le saisir an milieu de ses compagnons, le reconduisit à la maison paternelle , et se permit de punir sa résistance par un soufilet; l'enfant ne pleura point, comme tout autre aurait vraisemblablement fait : dévo* rant son affront , il regardait fixement son précepteur en tenant la main sur sa joue. «Voyez ce beau seigneur, dit celui-ci ; il est si fier qu il ne daigne pas pleurer. — Quand je serai seigneur, répondit Boucicaut , vous ne m'oserez battre ; et je ne plore point , parce que si je plouroye on sauroit bien que vdus m'auriez battu. »
(1) Sou armnrc est au Musé^ d'artillerie, sous le q<* 72.
4 J»:an I r. Mi.n:onr. df. v.ovcacwt.
Afin de reconnaître les services du père, CliailesV voulut que le fils, Agé de neuf ans, fût admis au nombre des jeunes bacheliers choisis pour être les compagnons d'enfance du dauphin. La coutume d'élever l'he'ritier des rois avec d'autres enfants se perpétuait depuis Hugues Capet, et, grâce à cet usage, les princes d'alors connaissaient l'amitié.
Le bon naturel de Boucicaut lui gagna l'aflection du dauphin, qui la lui conserva toute sa vie; il s'attira également celle de Louis de Clermont, chargé de surveiller l'éducation des fils de France. Ce prince fut charmé de l'ardeur martiale que montrait ce damoiscl Agé de douze ans ; il ne put résister aux prières qu'il lui faisait de l'amener à la guerre. Louis de Clermont demanda à Charles V la permission de le prendre au nombre de ses pages , lorsqu'il partit pour aller chasser le Navarrois des places fortes du comté d'Evreux. Le roi y consentit en riant, « et comme par esbattement joyeux. » On fit ajuster à la petite taille de Boucicaut une armure complète, et lorsqu'il fut ainsi adoubé , on le présenta à l'hôtel Saint-Paul, «et tant se contenoit bel, que ceux qui le voyoient y prenoient grand plaisir. » Boucicaut assista aux sièges de Beaumont, de Gauray, de Breteuil et de Cherbourg. Si on ne l'eût constamment retenu, il serait allé se jeter au milieu des ennemis: il supporta les fatigues de la campagne avec un courage admirable, sans jamais se plaindre, quoique sa constitution fût alors assez débile. La campagne terminée, Boucicaut revint à Paris avec le duc de Bourbon- «Or ça, maistre bel homme d'armes, lui dirent les précepteurs, revenez àTescole.)) Ce fut pour le nouveau preux un chagrin mortel que de quitter casque , cuirasse et cuissart; il annonça fièrement que rien ne l'em- P'jclierait de scchapper et d'aller trouver un chevalier