‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 23 sur 42 · JEAN LE MEINGRE DE BOUCICAUT · texte numérisé non relu

JEAN LE MEINGRE DE BOUCICAUT

rèrent que rélection avait été violentée, se joignirent à six autres cardinaux absents du conclave précédent , et ils élurent Robert , de Genève , qui prît le nom de Clément YII : dès ce moment il y eut schisme. La chrétienté se partagea entre ces deux pontifes : la majeure partie de l'Italie , l'Angleterre et PAUemagne reconnurent Urbain VI ; la France , l'Espagne , l'Ecosse, Naples et Chypre se prononcèrent en faveur de Clément VIL

Urbain VI prêcha une croisade contre la France, qui s'était mise dans l'obédience de son compétiteur. Se voyant détesté des habitants de Rome, il transporta le Saint-Siège à Pérouse, et y mourut en iSSg. Clément VII de son côté s'était étroitement lié avec Louis d'Anjou , régent pendant la minorité de Charles VI. « Us se vendirent réciproquement le clergé de France, disent les auteurs de l'Art de vérifier les dates; Clément accordait des décimes au duc d'Anjou , qui lui laissait prendre la moitié des bénéfices : jamais abus de grâces ne fut porté plus loin. L'université de Paris , qui se voyait frustrée du prix légitime de ses travaux y et que le scandale du schisme affligeait au dernier degré , défendit de la manière la plus vigoureuse ses propres droits. Ce corps alors si puissant publia un mémoire , dont Nicolas Clémengis fut l'auteur : le savant docteur y présenta un projet de pacification , dont la sagesse frappa le conseil de Charles VL Sur ces entrefaites, une apoplexie foudroyante enleva Clément le i6 septembre i394« Ce pontife laissa dans ses coffres 3oo,ooo livres provenant, si l'on en croit quelques détracteurs, des décimes de France. La mort de Clément VII et d'Urbain VI ne finit pas le schisme. Thomacelli fut élu pape à Rome le 2 novembre 1394, sous le nom de Boniface IX, par. les cardinaux de l'obédience d'Ur-

baiâ .VI; et Pierre de Luna » Aragonais , fut élu dans Avignon, le 38 septembre li^iy par eenx de la jnridietion de Glémeat VII: le dernier prit le nom de Benoit XIII; il avait inscrit y. avant son élection , un acte diaprés lequel les cardinauK Brent le serment de réunir toaa leurs efforts pour coopter à la fusion des deux sièges, et promi* rent individuellement d'abdiquer même le pontificat , si on le jugeait indispensable, afin de parvenir à ce but tant désiré.

Pierre de Luna, légat en France, avait dit devant Charles VI, ses oncles et ses ministres, que si le conclave, le proclamait successeur de Clément VII , il ferait cesser le schisme à quelque prix que ce fût. Une fois élu, il reibsa de tenir des promesses aussi solennelles : c'est alors que le maréchal Boucicaut fut envoyé vers lui au nom du roi, afin de le déterminer à se démettre delà pourpre papale. Pierre de Luoa répondit évasivement, sans vouloir se décider d'une manière franche. Le conseil, et principalement le duc de Bourbon, qui dirigeait alors les affaires publiques > ne voulant rien neiger pour arrêter un schisme qui portait le trouble dans le clergé et jusqu'au setn des fkmilles , députèrent vers l'Aragonais une pompeuse ambassade, dans l'espoir qu'une pareille démarche le toucherait : le duc d'Orléans , frère du roi , les ducs de Bourgogne et de Berri , quarante docteurs ou )cirisoonâultes , se rendirent à Avignon, supplièrent le pape de se démettre et allèrent jusqu'à se ^e(er à ses genoux. Benoit Xlli se montra inflexible; les princes se retirèrent fort mécontents. Louis d'Orléans seul se laissa gagner par Pierre de Luna; Dès que l'ambassade fut de retour à Paris » le clergé se réunit, et déclara se soustraire ainsi que le roi à Tobédience de Benpit XIII , sans toutefois se prononcer en faveur de Boni face IX. Les cardinaux assemblés ap-

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prouvèrent cette résolution , et annoncèrent à Benoit qu'ils allaient le déclarer antipape. Les deux cardinaux de Terracine et de Pampelune ^ qui restèrent dévoués aux intérêts du pontife , lui conseillèrent d'user de violence 9 afin d'entraver l'exécution d'un tel projet. Benoit ayant demandé quelques jours de réflexion , profita de ce délai et fit venir des troupes du Roussillon , province dépendante du roi d'Aragon , son compatriote et son plus fidèle allié.

Benoit introduisit dans son palais 900 soldats espa* gnols , qui s'y cachèrent pendant la nuit ; mais les cardinaux, ayant été avertis à temps, se retirèrent à Ville-Neuve sur les terres de France, et implorèrent l'as* sistance de Boucicaut^ qui dans ce moment était occupé à défendre les domaines du sire de Beaufort , père de sa femme, contre les troupes de la reine de Naples. Jeanne ne pouvait pardonner à la maison de Turenne le refus delà main de l'héritière de cette famille , qu'elle avait demandée pour son fils adoptif.

Le Meingre accourut au secours des cardinaux , suivi d'une division de 1,200 hommes, fit prisonniers les Aéragonais, à la grande satisfaction des habitants, s'empara de la personne du pape , et ^ d'après les ordres venits de Paris, il tint Benoit dans une captivité assez dure (iSgS). Ainsi, c'était le troisième pape qui, depuis ving-cinq ans, se voyait assailli dans Avignon paf'des homRies armés. On n'a point oublié la manière bi^utale avec laquelle les tards-avenus rançonnèrent Uifbain V lors de leur passage en Espagne.

Le maréchal laissa le sire de La Viewville daiw la comtat , en qualité de cammawdant des troupes françaises, et se rendit en Bourgogne afin de hâter ht levée des troupes que Jean de Ncvers allait conduire en Hongrie. La famille de Boucîcaut s'était toujours montrée

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très-dévouée à Philippe-le-Iiardi : ce prince demanda que le maréchal accompagnât son fils, et partageât cette tutelle avec le sire de Couci.

Le règne de Charles VI fut bien désastreux; on doit remarquer néanmoins que , du vivant de ce monarque, il se fit plus d'expéditions que dans les deux siècles précédents réunis. Tandis qu'une partie de la noblesse dérogeait par Tintrigue au caractère qu'elle tenait de ses ancêtres, l'autre portion se consolait des malheurs de la patrie en volant à des exploits lointains* Dans l'espace de dix ans on avait vu, outre les campagnes de Flandres, de Guyenne et de Gueldre, les expéditions particulières de Couci en Ecosse et en Lombardie , celles de Boucicaut en Prusse , de Louis de Clermont en Afrique , de Louis d'Anjou dans le royaume de Naples, du comte d'Armagnac en Italie, enfin celle du sire de Bettancourt , baoïneret normand , aux Iles fûriunies (^les Canaries)^ qu'il avait conquises et dont il avait formé un royaume ; maintenant on allait en Hongrie attaquer le formidable Bajazet. Toutes ces entreprises eurent des résultats à peu près nuls; mais elles augmentèrent la gloire de la France à une époque oà tous les auU'es royaumes de la chrétienté voyaient éclipser leur ancienne renommée.

Philippe-le-Hardi donna à son fils , outre des troupes levées dans ses états , une espèce de garde formée de chevaliers boui^ignons , dont il confia le commandement au maréchal Boucicaut : on distinguait parmi ces gentilshommes Gui de la Rochefoucault , le sire de Pontallier , Jean de Croy , Guillaume, de l'Aigle , Robert de Saveuse , et le sire de Courtivron.

Bnguerand de Couci ayant été envoyé en Provence au moment où les Français partaient pour la Hongrie , il ne put accompagner Jean de Nevers , que Philippe-le-

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Hardi avait confié à ses soins ; le maréchal Boucicaut le remplaça seul dans l'exercice de cette tutelle : le jeune prince , déjà fort réservé dans son amitié , montrait cependant pour ce général une prédilection singulière ; leurs caractères offraient beaucoup de conformité; tous deux étaient froids et peu expansifs. Le Bourguignon avait vingt -trois ans, le maréchal vingt -sept; ce dernier conduisait à sa suite j5 chevaliers levés dans ses domaines ou dans ceux de sa femme : on voyait parmi cette compagnie Pierre Lebarroîs , Godemart de Linières , Renaud de Ghauvigni , Robert de Milli , Jean d'Egrevîlle. Les pleurs que Marguerite de Flandres répandait sur son fils Jean de Nevers , en le voyant partir, semblaient présager les malheurs qui devaient signaler cette expédition.

Les Français firent , auprès de Bude , leur jonction avec Sigismond et l'armée hongroise ( x3g6 ) ; la campagne s^ouvrit par le siège de quelques places queBajazet possédait dans laValachie: la conquête de ces villes coûta beaucoup de sang aux chrétiens. Les Turcs opposaient à la fougue française cette supériorité de tactique qui leur donnait alors de si grands avantages sur les autres peuples. Le poste dont la soumission demanda plus d'efforts fut Croja , en Valachie , aujourd'hui place ruinée , jadis un des boulevards de la Porte ; la vaste enceinte de cette ville était défendue par un ruisseau qui passait dans les fossés , et par un large pont couvert ; elle renfermait une garnison de 6,000 hommes d'excellentes troupes.

Boucicaut fut chargé de forcer le pont : le gouverneur y avait placé un détachement considérable ; le maréchal l'attaqua avec vigueur pendant deux jours consécutifs , etl'emporta enfin après avoir perdu quantité de monde : les Turcs se firent hacher dans les palissades. Le pont

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