LIVRE IV
Boucicaut gouverne Gencs au nom du roi de France.
ÏL régnait en Europe , du temps des premiers Valois , une agitation extrême qu'il ne faut pas confondre avec la confusion du dixième siècle , appelé le siècle de fer: ici on retombait dans la barbarie , les hommes paraissaient transportés d'une fureur homicide ; là , au contraire , on distinguait l'aurore de la civilisation : les états se formaient, les mœurs s'adoucissaient, les terribles émigrations des peuples du Nord avaient cessé ; chaque nation prenait un caractère distinctif, adoptait des coutumes particulières; toutes s'agitaient pour arrivera une position fixe , invariable ; mais avant d'y parvenir elles avaient à passer par des épreuves terribles , et c'est ce qui explique la fermentation du moyen âge , et principalement celle du quinzième siècle.
Dans les circonstances actuelles, le Nord retentissait (les querelles de l'ordre ïeutonique avec la Pologne , la Litlnianie et la Russie. I/Allemagne et l'Italie étaient
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déchirées par les excès des Guelphes et des Gibelins ; l'ÂngleteiTe, par les factions de Richard II et d'Henri lY; la France , par la rivalité des deux maisons de Bourgogne et d*0rléans ; l'Espagne , par les guerres continuelles de la Gastille et du Portugal : mais rien n'égalait le trouble qui régnait dans Gênes. La violence des partis s'y montrait telle 5 qu'on avait à craindre 1 a ruine totale de cette république : on comptait peu de familles qui ne fussent désunies ; le fils et le père différaient d*opinion; l'effervescence n*y connaissait plus de bornes. Les maisons des patriciens devenaient des forteresses ; une haute tour s'élevait au-dessus de chacune d'elles : les nobles soutenaient dans let^rs palais des sièges en règle , signaient des traités et des capitulations ; on se livrait combat au milieu des rues ; l'arme usuelle était le poignard : deux frères s'élançaient l'un sur l'autre, et se donnaient la mort; on alla jusqu'à rechercher l'assifitâiice des Tutcs. Chaque faction introduisit secrètement dans la place les farouches en&nts de Mahomet; il arriva que ces Hosulmanâ s'étant trou-* ves eu: préaeoice sans* le savoir d'avance , refusèrent de s'eatr'égorger pour les qaerelles des chrétiens : cet exemple, ne loucha point les Génois , et ne les rendit pafi plus unis. Bajazet , dont le r^ard de lynx voyait du fond de l'Asie ce qui se passait dans lOccident, foKma le projet de se rendre maître de Gênes en envoyant beaucoup de Turcs ecHume auxiliaires des deux partis* GdLéas Visconti promettait de le servir puis*^ samment : d'autres soins plus pressaiHs ne tardèrent pas Eiéanmoins d'appeler toute l'attention du sultan du ^ côté de la Perse , envabie par Tamerlan.
Au milieu de cette terrible tourmente , Gênes vit surgiv dans son sein un de ces hommes extraordinaires ^e produisent les fortes commotions politiques;
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ce fut Antome Adorne qui sut fixer les suffrages de ce peuple iD<{uiet : ou l'élut doge quatre fois. L'auteur des RévolutioDS de Gênes le dépeint ainsi : cdl connut mieux l'art de s'élever que celui de se maintenir ; trop ambitieux pour 86 contenter du rang de sujet ^ trop faible pour remplir celui de maître , il passa sa vie dans une suite de brigues et de cabales; il fut pour sa patrie un grand homme et uu dangereux, citoyen.^)
Le véritable tort d'Adoi^ne fut de flotter sans cesse entre les deux factions. Gibelin au fond de l'âme, il favoirisait néanmoins lea Guelphes qui à ses yeux para,issaîent plus à craindre^ Ce doge* fit des conquêtes propres^ à rehaus3er le pouvoir de la république ^ s'illustra par le gain de plusieurs victoirest navales; maî^ aucun parti ne lui pardoniui ses hésitations : les Immmes les plus opposés d'opinion , les Fiesques , les Guarco , les Grwaldii ^ les Ooria y les Fregose , se liguk*ent pour le déjf>oiuiUer du dogat. Fatigué de ces tiraillements perpétuels^ Adorne fit réunir le peupk exti^ordinaiîrement , et lui proposa, de se donner k- un prince étran^ger et cbrétieiit ^ comme le seul moyen de mettre un. terme aux dissensions domestiques. Cet expédient a^t toujours eu ui^ plein succès: en i3ii la république se mit sous la protection de l'empereur Henri VII;. en liii elle recommt pour souverain Bcd>ert , roi de N;aples ,. et en^ i^5'i elle choisit peur maître Jean^, Yisconti» archevêque de Milan. Le peuple de. Gênes souscrivit par aoclam^ition au projet d'Ado^ne: il n'avait point perdu le souvenir des services que Louis de CleimoBt, prince français, a^vait rendus à Idi ifépubliquc six an^ aupara^vaut par sa belle expédition d'Afrique. Damien, Catanée et Pierre de Persi, les deuxi citoyens le^ plus cG^usidérés et les plus savants de la république, furent envoyés (1396) poui
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illiiatreft familles ; il avait commandé les galères de la répufaliqile f et s'était couvert de gloirç dans plusieurs combats livrés aux Turcs et aux Vénitiens $ son audace ne reculait devant aucun dessein : il forma une conspiration dans lé but de s'emparer du pouvoir souverain aprèë avoir massacré tous les partisans de la domination étrangère* Le sire de Calville, désigné pour être la première victime y eut le temps de se retirer dans la citadçUe ^ suivi de quelques soldats. Par une contradiction inexplicable , Boccanegra ^ agissant visiblement contre les intérêts de Charles YI , prit le titre de capitaine du roi ^ s'arrogea la suprême puissance de sa propre autorité , sans avoir reçu aucune autorisation de la cour de France. U commença par exercer son ressentiment sur ses ennemis personnek; chaque jour de son pouvoir improvisé fut marqué par quelque trait de cruauté*
Boucicaut reçut à Hilan beaucoup de patriciens, assez heureux pour s'être soustraits aux fureurs de Boccanegra; le maréchal les renvoya à Gênes annoncer son arrivée , et l'intention qu'il avait d'infliger aux rebdles les châtiments les plus terribles. La nouvelle de l'approche de ce général étranger épouvanta ces républicains si fiers. Boucicaut parvint aux portes de la ville le i*' octobre 1401 ; il s'était avancé lentement ^ pour avoir le temps de prendre, ses mesures. La moitié de la population vint au-devant de lui josqua deux lieues : le maréchal , dont les fatigues de la guerre avaient rendu la physionomie encore phis sévère , ne répondit rien aux aodanaations d'une populace volaije. n était revêtu dHme brillante armure, ^montait un cheval richement caparaçonné; une nombreuse mu* sique militaire le précédait : il entra dans la ville par la principale porte , sur le haut de laquelle on avait
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replacé le drapeaa français ;' 86s 3,ooo soldats marchaient très-serrés, bannières déployée^y comme pour prendre possession d'une place conquise.
Le premier soin du maréchal fût d*o<:ciiper sarle*champ les postes les plus importants ; il mit des l^ardes aux barrières 9 avec ordre de ne laisser sortir personne ; il se dirigea vers le palais du gouvernement , où les quarante notables le reçurent en fléchissant le genou : « Je viens , leur dit - il , gouverner Gènes au nom de Charles Yl ; les bons ne doivent rien craindre de moi, ils sont assurés de ma protection; mais je vais livrer à la rigueur des lois les factieux qui ont osé se révolter contre ^'atitorité de mon maître. » Son discours terminé , il combla de caresses et de pré-venances les Génois qui avaient été persécutés à cause de leur attachement au régime français, et le soir même il fit arrêter Boccanegra et Franchi Luzardo. Ces deux chefs de conjurés , appréciant le nouveau com- «mandant d'ajurès ses prédécesseurs , avaient dédaigné de se mettre en sûreté par une prompte fuite. Le lendemain le maréchal composa un tribunal devant lequel il les traduisit , en les accusant de haute trahison ; il voulut qu^on les jugeât selon les lois génoises , fort sévères à cejt égard. Comme la rébellion était patente , le tribunal se vit contraint de les condamner à mort. Un ordre suprême renvoya l'exécution au jour suivant. Les amis de Boccanegra passèrent la nuit à chercher les moyens d'enlever les deux condamnés , lorsqu'ils marcheraient au supplice: l'entreprise oflTrait des difficultés insurmontables , en raison de la vigilance des troupes françaises. Le moment fatal étant arrivé , Boc« canegra et Luzardi furent conduits au lieu désigné , par un détachement nombreux* Boccanegra , monté le premier sur l'échafaud , refusa de se mettre à genoux
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et de se placer sar le billot ; il lutta quelque temps^ contre le bourreau ; la force le réduisit enfin , et sa tête tomba au secmid coup. Mais pendant cette querelle , Lusardo, reste au pied de Téchafaud , profita du tumulte qu'elle occasionnait ; il eut l'adresse de ti^omper la surveillance de ses gardes , s'esquiva , se perdit dans la. foule , puis se réfugia dans l'église de Saint «Dominique : ses amis coupèrent les cordes qui lui tenaient les bras liés derrière le dos, et le firent sortir de Gênes le soir même.
En apprenant cette évasion Boucicaut se montra extrêmement irrité ; il condamna à mort l'officier commandant le détachement de garde , et le fit exécuter sur-le-cbamp ; il mit à prix la tête de Luzardo , et ordonna de raser sa maison. Cette manière d'agir inspira une crainte salutaire au peuple génois , accoutumé à la licence. Dès ce moment le maréchal résolut d'étoufier les germes de discorde en déployant une sévérité inflexible : un décret prononça la peine capitale contre tout individu qui porterait un poignard , ne laissant aux Génois que les couteaux de table. Une seconde ordonnance condamnait à l'amputation du poing tout citoyen qui en provoquerait un autre en l'appelant Guelphe ou Gibelin. Le gouverneur établit une police sévère dans les rues , et principalement dans les églises , où les rixes les plus violentes avaient toujours lieu ; il fit raser les tours des maisons des nobles , et abolit les charges de consul , de connétable de l'empire et de gonfalonier, qui donnaient trop de pouvoir au peuple. Il interdit les confréries de pénitents, parce que , sous prétexte d'actes religieux , les agitateurs se réunissaient pour conspirer contre le repos public. Boucicaut mit un soin extrême à rassembler les désœuvrés , les gens sans profession , dont les
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places iHil)li(]iu\s regorgeaient, et. Ic<i contraignit de travailler aux deux forts qu'on elo va it , d'après ses ordres , sur la montagne de l'Ouest qui dominait le port. Le vice-roi décida de construire, sur l'emplacement du vieux CasteUetta ^ une citadelle capable de contenir 3,ooo soldats et beaucoup de vivres ; il abattit l'église Saint-llonoré, trop voisine de la place , et dont on pouvait se servir contre celle-ci eri cas de siège : ou la fit rcédifier dans l'intérieur de la forteresse. Au-dessus ie la place du nouveau Castelletto on pkiça Tinscription suivante, composée par Jiovanni Stella, écrivain distingué de cette époque :
l'^raucorum régis li(u!os et jura rcscrvaiis i\rx excelsa loco tibi Jauua prasifîct isto, Mille quadringenlis uiio currenlibus annis Condita magnaniino iiunc sub Lemeigle Jeanne , Uegnis hic marescnlus tua sceptra gubernat, ïrans hominem solers, et pacis cullor et aequi: jïrgo diù gaude sub lanto rege beata.
Tout homme qui résistait à l'autorité était puni surle-champ très-sévèrement; les exécutions se succédaient avec rapidité. Le peuple fut comprimé: il se soulevait pour rien lorsque les doges gouvernaient 1 Ktat , maintenant il tremblait au seul nom du gueriier qu'on lui avait donné pour le contenir. Cette tourbe indocile r<*iUra sans murmurer dans le devoir; une volonté forte rt soutenue avait produit ce phénomène. La noblesse, toujours attaquée parles plébéiens, legarda le maréchal comme son défenseur natuiel; les gens honnêtes, ennemis de tout excès, se rallièrent au vice-roi et donnèrent })Ius de poids à son autorité. Le connnerce ropiit un? nouvollo vie sous un rrgimc cnfigi(|ue: le |>ort
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se I emplit de vxiisseaux; on ne songea plus qu'à for-raer de ces entreprises fparltimes qui avaient fait, dans d'autres temps , Ja prospérité de la république. Les huit années que dura le gouvernement du maréchal furent la période la plus paisible et la plus exempte de trouble; elles tiennent une place très-remarquable dans 1 histoire de cette répiiblique.i^es Génois , enthousiasmés 5 regardèrent Le Meingre comme un génie tutélaire, comme un homme supérieur destiné à relever leur grandeur passée. Craignant de se le voir enlever lorsque la premièi;e année de sa gestion fut écoulée, ils se hâtèrent d'envoyer à Paris deux ambassadeurs afin de supplier le roi de nommer Boucicaut gouverneur de Gênes à vie ; ce qui leur fut accordé.
Si, malgré son inflexible sévérité, le maréchal réunissait tous les suffrages, c'est qu'il offrait l'assemblage des plus rares qualités : personne ne porta plus loin le désintéressement et la probité; les impôts, qu'il réglait lui-même, levés suivant son bon plaisir, s'employaient avec la plus religieuse exactitude à des travaux d'utilité publique, à l'équipement des flottes, à la solde des troupes. L'austérité de ses moeurs faisait l'admiration des Génois, qui aimaient chez les autres les vertus qu'ils ne professaient pas eux-mêmes. Les historiens de la république, la plupart contemporains du maréchal , nous ont laissé de lui un portrait fidèle (i).
({ Cet homme, disent-ils, si terrible dans l'exercice de
(i) Voici le texte mêruc de l'historien Giustioiano , p. i63, 1. iv (153;):
« Il governatore fussi dotalo di tutte quelle "virtù che
si ricercano in uno principe : era nel operare niolto pronio , alieno da giochi e délia con-versatione délie donne, religioso e osscrvanlisiimo d«lle ccrcnionie christianc , eleniosinaro , dedito al oratione , osscrvatorc dci digiuni , c i)gni giorno inler\ei)i\a a due nïcsse ; li-
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ses fonctions, était doux et aflTectueux dans sa vieprivée» mais toujours froid et silencieux: dès qu'il paraissait en public, son visage prenait un caractère de rudesse. Sa justice égalait sa sévérité; dans leurs discussions journalières on entendait souvent les Génois dire: Rendsmoi justice , sillon le gouverneur me la rendra. Sa piété inspirait le respect , tant elle paraissait sincère : Boiicicaut assistait chaque jour à deux messes; le vendredi il s'habillait ti^ès-simplement et en noir, en mémoire de la mort de Notre-Seigneur \ les autres jours sa tenue était magnifique , car le faste lui plaisait singulièrement. Il quittait son lit de si bon matin, que Pon avait coutume de dire : « Notre gouverneur est le premier levé dans Gênes. » Sa sobriété rappelait celle des Spartiates : au milieu d'une table splendide , on le voyait ne manger qu'un plat de viande et quelques racines. Il se montrait fort charitable envers les pauvres , et se trouva moins riche en quittant sa vice-royauté qu'en la prenant. Les historiens de l'Italie ne lui reprochent que son inflexibilité, et son ardeur à servir le roi son maître : ces écrivains le dépeignent comme un homme d'une taille colossale, tandis que les chroniques françaises le représentent comme étant fort petit. Paolo Interiano dit, p. i5i : a Per cib Bouciart ( Boucicaut ) che sendo di natura féroce e di statura eceessiva^ etc. Foglietta s'exprime ainsi : Ilquale essendo natura féroce e di alta statura di corpo^ e nelF aspetto molto terribile ^ etc.» Du reste, nous adoptons leur opinion.
berale , |^ratioso , magnanimo , amatore délia giustizia , c circonspetto piu certo che non se eouyenÎTR a baron francese ; tal che si speraTa che soUoin su gOTerne la città devessi ^ristorare di tutti i danni e di tut»e le tribalatiom passaCe. »
(Nous ferons obserTepx[ue l'orthographe de b langue italienne differait beaucou(> , daiu le moyen âge , de celle de nos jours.)
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Après avoir ramené le calme dans l'intérieur de la ville, pourvu à tous ses besoins et avoir imprimé à l'administration une marche ferme et uniforme, Boucicaut songea à ramener sous la domination de Gênes les villes qui s'y étaient sousti^aites à la faveur des dissensions élevées au sein de la métropole; il se pro~ posa ensuite de venger les dommages que le commerce avait essuyés de la part des Barbaresques d'Afrique , enfin de rendre à la république son ancienne splendeur, en enlevant aux Vénitiens Tempire de la mer. Le maréchal, atteignant alors la ti^ente-sixième année de son âge, avait lieu d'espérer de pouvoir exécuter tous ces projets. Il s'occupa sur-le-champ d'organiser un corps de 6,000 arbalétriers , tirés tous de la rivière de Gênes, Téquipa et l'arma parfaitement, le prit à sa solde pour cinq ans, sauf à renouveler l'engagement à l'expiration du traité : il leur promit , sur sa parole d'honneur, que la paie ne manquerait pas un seul jour. Ces arbalétriers , fiers de marcher sous les ordres d'un capitaine célèbre , voyant devant eux des avantages réels , se vouèrent entièrement à son service , et lui restèrent fidèles.
Le maréchal fit reprendre les travaux du port et les constructions des vaisseaux, rassembla des matelots pour monter une flotte considérable, qu'il se proposait de mettre bientôt à la mer : en attendant que ces préparatifs maritimes fussent terminés , lui-même se mit à la tête de 3,ooo arbalétriers unis à i,5oo Français , et marcha sur Savone , occupée par les troupes milanaises ; il les en expulsa , et se porta ensuite sur Monaco, dont les habitants subissaient le joug de la Savoie. Le général y pénétra de vive force, tailla en pièces les soldats d'Amédée, et reconquit cette place. Depuis Monaco jusqu'à Porto-Venere , tout rentra sous
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la domination génoise. A son retour Boucicàul fut reçu en triomphe. Quelt|ues jours après , sa femme et sa sœur arrivèrent; les habitants allèrent au-devant de ces nobles dames , et pour leur faire honneur ils s'habillèrent de vert, la couleur du maréchal. Ayant trouvé la flotte assez nombreuse pour tenter quelque entreprise , le gouverneur prépara une expédition doi^t le succès devait le placer bien haut dans l'opinion des Génois.
Famagouste , capitale de l'île de Chypre , appartenait à la république : Janus Lusignan , qui venait de succéder à son père dans la souveraineté de ce pays , sHndigna que la ville la plus considérable de cette île reconnût d'autres lois que les siennes ; il somma Gùarco, le gouverneur, de lui en ouvrir les portes. Sur son refus , il vint l'investir avec une nombreuse armée , en jurant qu'il ne se retirerait pas avant d'avoir pris la ville, ou lorsque ses cheveux seraient devenus blancs : il avait alors vingt-deux ans. Guarco se défendit vigoureusement , et envoya demander des secours à la république. Boucicaut mit à la voile le i3 avril i4o3 , soumit en passant nie d'Elbe, ancienne dépendance de la métropole, et vogua ensuite vers l'île de Chypre ; mais avant d'ouvrir les hostilités contre un prince chrétien , il voulut tenter la voie des négociations. D'après ses ordres , le sire de La Paye se rendit auprès du roi de Chypre pour l'inviter à lever le siège de Famagouste. Le prince ne se montra point disposé à céder aux désirs du maréchal. La Faye rejoignit àon maître , et lui fit part du refus de Lusignan: « Allons , s'écria le maréchal , puisque le roi de Chypre veut la guerre , donnons-lui satisfaction. » 11 fut obligé de stationner pendant quelque temps sur les côtes de la Grèce, afin d'attendre Châteaumorand qui était allé conduire l'empereur Manuel à Constantinople. Ce prince n'avait pu rien obtenir de la chrétienté ; mais ayant
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appris que Bajazet venait d'éti'e vaincu par Tamerlan , il se bâtait de retourner dans ses états , désireux de profiter des chances favorables que la fortune pourrait lui offrir. Châteaumorand ayant rejoint la flotte avec ses quatre galères , on commença les opérations contre le roi de Cbypre.
I^e nom de Boucicaut , les forces que la république déployait en imposèrent tellement au jeune Lusignan, que ce prince se soumit aux conditions qu*on voulut bien lui imposer : les principales furent de signer un traité de trente ans^ et de payer 100,000 ducats pour les frais de la guerre. Janus demanda une entrevue au maréchal ; ce guerrier le reçut à bord du vaisseau amiral. Le roi lui offrit , en témoignage d'estime , une boite d'un bois précieux renfermant 20,000 écus en or. Boqcicaut refusa ce riche présent ^ se trouvant assez payé par le plaisir d'avoir rétabli la bonne intelligence entr/e Gênes et un ancien allié. Ce différent étant vidé , le maréchal tourna ses vues d'un autre côté.
Venise , aflfaiUie par ses querelles intestines autant que par ses guerres perpétuelles contre les Turcs , s'était vue dans la nécessité de signer une trêve avec la république de Gènes , son éternelle rivale , qu'elle cherchait toujours à dominer et à tenir dans une sorte d'abaissement. Le sénat avait vu de très-mauvais œil la France prendre possession de Gênes ; les succès de Boucicaut^ son entreprise contre 111e de Chypre , ses conquêtes sur le littoral de la Méditerranée , l'alarmèrent vivement. Les Vénitiens se persuadèrent que , sous la conduite d'un homme aussi valeureux , aussi entrq)renant , les Génois reprendraient , avec l'empire de la mer , toute leur influence passée , et qu'en définitive le lion de Saint-Marc serait humilié. Boucicaut avait l'intention de faire tout ce que le sénat redoutait , sans recourir
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néanmoins à une agression injuste; il voulait e'iever G^es au-dessus de sa rivale , et y parvenir sans ron^pre les traités existants , mais en ouvrant de nouvelles voies au commerce 9 en détruisant les repaires d^s pirates de la côte d^ Afrique et de Syrie , (en attaquant les possessions turques d'Europe , en dominait eofip daps la mer Noire et dans rArchipeK
Michel Sténo , doge de Venise , devinant les projets de Le Meingre , se mit en mesure de les traverser ; il rassembla une flotte considérable , dernière ressource de^ l'Etat , et la confia à Carlo Zenp , le plus U^bile marin de la chrétienté, quoique privé di^p <9^iK Les i&structioàs données au nouvel antiiral portaient de veiller à la sûreté des villes maritimes de la. Grèce , de croiser constamment dans toute l'étendue de l'Archipel, d'observer la flotte génoise , de la suivre sans l'attaquer, et de s'opposer seulement aux hostilités qu'elle pourrait comir^ttre sur les terres de la république* Le sénat voulait éviter une rupture , car Venise se trouvait hprs d'état de soutenir une guerre un peu vive cpntre la ï>ance ,. protectrice de Gênes.
Zenç partit de Venise suivi de douze galères supérieures à celles de Boucicaut ; il entra dans l'Archipel, visita les places fortes , en avertissant les commandants de se tenir sur la défensive ; il gagna ensuite Bbpdes, où stationnait la flotte génoise , et lui fit les saluts qsités entTje les vai3seaux de puissances i^miçs. Boucicaut, m^ilade en ce moment , invita l'amiral vénitien à venir conférer avec lui sur sa galère , pour s'entendre au sujet de l'expédition projetée contre les pirates de Syrie , ennemis du nom chrétien. Zeno répondit sèchement que les lois de son pays prononçaient la peine capitale contre réunirai qui , en pleine mer , quittait son bord. Ce refus mortifia extrêmement le maréchal ; les Génois
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l'aigrirent encore davantage, en lui faisant pressentir que Zeno n'avait éladé sa proposition que par la crainte de tomber dans quelque piège.
Boucicaut leva Tancre et se dirigea vers les côtes d'Afrique , doubla le cap Bon , longea le pays d'Alger et arriva devant Tripoli , dont les habitants troublaient depuis cinquante ans le commerce de Gênes et lui causaient des dommages incalculables : son intention était de les attaquer chez eux , et de les forcer par la terreur de ses armes à respecter la république. Le vent l'avait favorisé , et il espérait arriver sur la côte av'ant que Tripoli se fût mis en défense ; mais son étotinement fut 'grand lorsqu'il vit le rivage couvert de soldats. Zeno avait averti les Maures de l'approche de son rival , au moyen de navires très-légers qui gagnèrent de vitesse ceux des Grénois. L'amiral vénitien ne considérait pas qu'il servait les intérêts de ses plus cruels ennemis , et s*aveuglait au point de ne pas s'apercevoir que la désunion des puissances de la chrétienté fondait la grandeur musulmane.
L'aspect de cette armée qui couvrait la plage n'intimida point le maréchal ; il partagea sa flotte en trois divisions de quatre vaisseaux chacune , prit le commandement de la première , donna la seconde à Châteaumorand , et la troisième à Jean de Gulant : il ordonna le débarquement sur plusieurs points. Les Arabes s'avancèrent pour s'y opposer , en obscurcissant l'air de leurs traits ; mais les arcs des Tripolitains étaient d'un eflf^t bien inférieur à celui des arbalètes génoises : leurs javelots venaient frapper les armures des chevaliers français, sans les fausser ; ceux des chrétiens , portant à chaque coup , intimidèrent singulièrement la foule des combattants qui couvraient la grève. Boucicaut, profitant de ce moment d'irrésolution , descendit le premier de
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SOD vaisseau , se mit dans l'eau jusqu'au cou , f t aborda rennemi , accompagné seulement d'une poignée d'hommes résolus comme lui. Le débarquement s'étant effectué sans difficulté , on fondit aussitôt sur les Arabes , qui prU'ent la fuite en abandonnant leur camp et leurs bagages.
Le Meingre alla le lendemain reconnaître les approches de la ville de Tripoli ; il vit que les fortifications de la place la mettaient à l'abri d'un coup de main. Les machines de guerre indispensables pour former un siège lui manquaient totalement , ce qui renversa le projet de prendre Tripoli. Mais , en compensation , le vice-roi ravagea le territoire de la régence et détruisit plusieurs forts le long du rivage. Sa flotte ayant remis en mer, rencontra des galiotes de Venise et de Candie chargées d'armes et de munitions destinées aux infidèles , violation manifeste des traités* Le vice-roi les coula à fond sans hésiter , se croyant d'autant plus autorisé à agir d'une manière aussi rigoureuse , que sa déclaration de guerre contre les Barbaresques avait été solennellement publiée dans tous les ports de la Méditerranée. Il aborda le ao septembre dans la rade de Beyrite, port très-riche, très-fréquenté, et l'entrepôt des corsaires de la Syrie : les Vénitiens y avaient des comptoirs ; le maréchal promit de les respecter , mais il ne voulut pas se rendre aux instances des marchands européens, qui lui deman-. daient de ne point attaquer la ville. Les marins , de leur côté , l'exhortaient fortement à- l'investir , en disant que ]es vaisseaux turcs, qui venaient porter la désolation jusque dans la rivière de Gênes, sortaient de Beyrite. Cette considération prévalut. Le débarquement s'effectua au plus vite ; la ville, emportée après une vigoureuse résistance , fut livrée au pillage. Le général français ne put , au milieu du désordre d'une pareille scène , faire res-