‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 30 sur 42 · JEAN LE MEINGRB DE BOUCICAUT · texte numérisé non relu

JEAN LE MEINGRB DE BOUCICAUT

10,000 Iiommes de bonnes troupes, général aussi habile que brave , et depuis quinze ans la terreur des princes d'Italie; il se faisait appeler le fléau de la Lombardie , Vami de Dieu et Vennemi de tout le monde (i).

Ces glorieux travaux étant terminés, le maréchal rentra dans la capitale au milieu des acclamations unanimes* La ville jouissait du calme le plus parfait : les historiens italiens font observer comme une chose extraordinaire , que, durant le gouvernement de Boucicaut, on cessa de se battre au milieu des rues, et de S'égorger à coups de poignard dans les églises.

Le maréchal reprit le cours de ses améliorations commencées : il augmenta les fortifications de la place , élargit les digues pour que la mer ne les franchit plus, et s'appliqua surtout à seconder le zèle de l'archevêque , qui cherchait depuis long-temps k réprimer le vagabondage; cette énorme quantité de mendiants qui couvraient le port , les places publiques, et remplissaient les églises, disparut comme par enchantement; on en employa une partie aux travaux extérieurs , l'autre fut placée dans les chiourmes ou renfermée dans de vastes bâtiments. Ces oisifs volontaires se mettaient, q^and le cas échéait, aux ordres de celui qui pouvait les payer : les perturbateurs trouvaient en eux de zélés partisans. L'historien Foglietta s'étend beaucoup sur cette salutaire réforme , et ne trouve pas d'expressions assez fortes pour en louer l'auteur.

Cependant , au milieu de ces laborieuses occupations, le maréchal observait l'esprit public : les tentatives de

(i) Quelques historiens disent qu'un petit- fils de ce Facino Cane , ou Scalle, s'étanl retiré en France dans le xv« siècle, s'établit h Agen et devint la souche de la famille de Scaliger. Les titres de naturalisation accordés par François I*'" ne font pas mention do celle généalogie.

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Luzardo lui révélèrent l'existence d'un puUsant parti, eauemi de la domination de Charles Yl ; le mécoo tellement perçait ; les Génois commençaient à se la^^^r des Français comme ils s'étaient lassée des NapolitfMp^) des Florentins , des Fiesques ^des Grîi^di t des Adoçn^. et de tous les grands hommes qui les ay4^f^t;go^Y«^^^c Luzardo entretenait des liaison^ ap çein dflJia v^)e ;. 1^% factieux s'agitaient ; néanmoins la ma^ç d^ çttojffn^ yi quoique dominée par cet esprit d'inconstance propre au génie de la nation , rendait justice au mérite d«| gouverneur , se montrait reconnaissante d^s services rendus par lui à l'Etat , et montrait la fern^e résolution, de ne rien faire qui pût blesser son autorité. Le maréchal savait donc qu'il n'avait pour ennemis que des factieux isolés, dont l'opinion générale condamnait lesprojetss^bversifs; il résolut de les épouvanter en employant cette inflexible sévérité qui s'était un peu relâchée depuis que le calme avait reparu dans Gênes. Au moment oà personne ne s'y attendait , Boucicaut ressuscite les ordonnances de police de l'ancien sénat , recherche les partisans de Luzardo , surprend des correspondances , et fait jeter à la mer les téméraires qui les portaient. Les propos tenus contre le régime français furent punis de mort; plusieurs citoyens chez qui Ton ti^ouvades armes prohibées eurent le poing coupé ; trente patriciens , reconnus ennemis de Tordre de choses existant , furent exilés : parmi eux se trouva Guarco , depuis peu rappelé du gouvernement de Famagouste , et devenu le nœud de toutes les intrigues. Cet officier se retira à Pavie , et se mit sur-le-champ en pleine relation avec Luzardo, ne cachant plus ses projets hostiles contre le gouvcr-^ nement de Gênes. Boucicaut le déclara ennemi de l'Etat, et promit 5, ooo livres au vengeur qui lui apporterait sa tête : un pareil salaire devait tenter beau-

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coup de monde dans un pays où les meurtres gratuit» devenaient chaque jour plus communs. Six bandits S'introduisirent <ihez Guarco 9 et le frappèrent de mille coups ^e poignard ; on s'attroupa autour de la maison atnic-^ris des domestiques: les six meurtriers furent sàisAs" anf'tliôfti^t''aît ils emportaient la tête du patricien, iié^ peuplé* eû ftirié s'empara de ces misérables, les attacha par les jambes à des taureaux , les fit ti^ainer dans les rués , et joua un jour entier avec les lambeaux de leurs cadavres.

Les mesures énergiques 'adoptées par Soucicaut atterrèrent les partisans de Lutardo; ils s'exilèrent euxmêmes dé Gènes ; leur départ rendit la tranquillité à cette vaste cité ; tous les symptômes d'inquiétude disparurent. Un incident imprévu vint apporter quelque diversion' aux troubles publics, et fournit un nouvel aliment à l'humeur inquiète de cette population.

Le funeste schisme d'Occident durait encore , contre le vœu des princes de la chrétienté , qui redoublaient d'efforts pour l'éteindre. Benoît XIII n'avait jamais voulu consentir à une cession généreuse ; il s'était vu un moment abandonné de tout le monde , mais le duc d'Orléans avait relevé ses espérances en remettant la France sons son obédience. Il devint alors plus fier que jamais, et crut donner une grande preuve de condescendance en voulant bien s*aboucher dans un pays neutre avec le pape de Rome, Boniface IX. Il choisit la ville de Gênes, dont les habitants , à l'instigation de la famille de Fiesque et de l'archevêque Piles Marin! , l'avaient reconnu pour légitime pontife. Il partit de Villeneuve près Avignon , s'embarqua à Marseille, conduisant à sa suite 800 soldats déterminés et six galères , dont trois lui appartenaient ; les trois autres lui avaient été prêtées par Boniface de Castellane , le plus puissant baro^

ji:a.n î.e MEi.Ncr.E di: «(/iciCArT. 8r)

Je i;i Provcucc. 11 arriva dans la rade de Gênes en i4^4' l'appareil militaire qui l'entourait, le faste qu'il étalait, prévinrent en sa faveur. lîoucicaut , vice -roi de la Liguric , avait tenu , queîtjues années auparavant , ce même Benoit XI ÎI prisonnier dans Avignon ; mais voyant maintenant en lui un pape reconim par la cour de France , il ne fit aucune difficulté d'environner le pontife d'honneurs excessifs. Le génie inventif des Italiens déploya toutes ses ressources dans cette réception : on jeta un pont couvert trcs-élégant sur le vaisseau du pape, pour que sa sainteté descendît plus commodément à terre. L'archevêque vint le recevoir, accompagné de son clergé ; Boucicaut , sans armure et vêtu de satin blanc , lui présenta les clefs du Castelletto , la principale citadelle : Benoit les prit et ne les rendit point , au grand étonnement des spectateurs. Deux cent soixante bouriicois vêtus d'écarlate formaient la haie.

Le pape , en habits pontificaux chargés de broderies, monta sur un superbe cheval , dont les quatre principaux citoyens tenaient les rênes ; il traversa une foule de peuple qui se pressait sur son passage : de magnifitjucs tentures tapissaient les façades des maisons ; des branchages d'oliviers , d'orangers et d'aî'busLcs précieux en couvraient le faite ; la grosse clcche sonnait par intervalle : on ne la mettait en branle que pour l'électioiî d'un doge , ou pour une victoire navale , ou pour annoncer que la patrie était en danger. Benoît XIII alla descendre au monastère de St-Francois ; on construisit à la hâte une galerie couverte, pour qu'il pût communi- (juer avec le Castelletto : sa défiance était telle , qu'il voulut garder cette forteresse pour sa sûreté ])ersonnelle.

A peine B. iioît XHI veniiit-il crarriver , que Ton apprit i,î nioiL de. iîoniiace IX. Briioil avait envoyé vers ■on ••. ijjqv.'lîti'ui un rvêque en anii'ris'>a(l(^ . pour lui

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proposer de se rendre à Savone 9 afin de s'aboucher ensemble. Le pontife de Rome reçut fort mal le prélat et traita Benoit d'antipape ; l'évêque lui répondit avec véhémence : la chaleur de la dispute produisit une inflammation dans la vessie de Boniface , depuis longtemps attaqué de la pierre ; le Saiut-Père termina sa vie dans des douleurs aiguës* L'art de la taille , inventé dans Alexandrie par le Grec Ammonius , était comme perdu ; les praticiens du moyen âge connaissaient ti^op peu Tart chirurgical pour se hasarder dans de telles opérations.

Aussitôt que le conseil de France eut appris la mon de Boniface , il écrivit aux cardinaux de Tobédience de ce pontife y pour les supplier de différer à lui donner un successeur. Ces cardinaux ne tinrent point compte de l'invitation ; ils se hâtèrent, au contraire, de procéder à une nouvelle élection. Ils firent serment que celui d'enti^e eux qui serait élu mettrait tous ses soins à éteindre le schisme ; mais si eux-mêmes eussent réellement voulu y mettre un terme , ils n'auraient point donné un concurrent au pontife que la moitié de la chrétienté reconnaissait. Au bout de quinze jours (le 17 octobre 1404) } les cardinaux élevèrent à la chaire de St. Pierre Cosme Heliorati , qui prit le nom d'Innocent VII. Dans cet intervalle Benoit XIII , ou plutôt Pierre de Luna , mit sur le clergé français une taxe qui devait payer les frais de son voyage à Gênes (t) ; il feignit de vouloir conférer avec Innocent , et lui demanda un saufconduit pour se rendre à Rome. Innocent répondit que son intention ne serait jamais de traiter avec un fourbe. Son rival , au lieu de s'irriter de cette déclaration , en fit un objet de triomphe ; il prétendit que ce n'était pas

(f) Ali de vériflci- les dates. — Papns.

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sa faute , mais bien celle de l'antipape , si le schisme se perpétuait. La peste s'ëtant déclarée quatre jours après l'arrivée de Benoit XIII , les Génois attribuèrent ce fléau à la présence du prétendu pontife , et ne cachèrent plus leur mécontentement. Benoit , qui s'était retiré à Savone ^ ne se croyant pas en sûreté sur les terres de la république , reprit la route d'Avignon par Final , Monaco , Nice et Marseille. Ce départ fut trèsagréable à Boucicaut ; il le déchargeait d'un pesant fardeau , le laissant maitre de suivre les projets d'agrandissement médités depuis long- temps. Mais de nouveaux événements vinrent l'en détouraer, et l'obligèrent à reprendre les armes.

Le fameux Galéas , dont le courage , Thabileté et l'astuce avaient élevé si haut la puissance de la maison Visconti , était mort le 4 septembre x402 : il se trouvait <léjà légèrement indisposé lorsque la nouvelle de la défaite de Bajazet , son allié intime , lui causa un saisissement tel, qu'il tomba dans des convulsions affreuses; elles déterminèrent une grosse fièvre qui l'emporta. Le duc de Milan , qui entrait à peine dans sa quarantecinquième année , avait eu la précaution de régler le partage de ses états , qui comprenaient toute l'Italie septentrionale : il réserva à l'ainé de ses fils , Jean-Marie, le duché de Milan et ses dépendances ; au second , Philippe-Marie , Pavie , Verceil , Alexandrie , Tortone , Vérone et Vicence ; au troisième , Gabriel-Marie , Pîse, Livourne et Crémone : le plus âgé de ces trois princes comptait au plus dix-sept ans. Les Pisans se révoltèrent, dans le mois qui suivit la mort de Jean Galéas , contre son fils Gabriel et le chassèrent ; mais ils ne purent se rendre maitres de la citadelle , qui resta entre les mains des officiers du prince milanais.

Le jeune Gabriel* implora l'assistance de son beau-

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frère , le duc d'Orléans , qui , dans ce moment , gouvernait la France ; celui-ci donna l'ordre à Boucicaut de voler au secours du fils de Galéas , et d'user de tous ses moyens pour le rétablir dans ses états. De leur côté les Pisans demandèrent la médiation du maréchal , qui se rendit dans leur ville accompagné de deux galères seulement et de 3oo hommes de troupes. Soit perfidie , soit malentendu , les Pisans fondirent sur un de ces navires qui était entré dans TArno , s'en emparèrent , prirent quelque Génois et le jeune Desbarres , neveu de Boucicaut. Les historiens italiens ont représenté cette surprise comme une défaite essuyée par le général français ; mais si le maréchal s'était rendu à Pise dans l'intention de livrer des combats et de soumettre les rebelles par la force , il aurait amené avec lui plus de 3oo soldats.

Boucicaut voyant , d'après l'attitude des Pisans , l'impossibilité de les dompter sans déployer toutes ses ressources , se retira , afin de ne pas allumer en Italie une guerre générale dont on ne pouvait prévoir les résultats ; il considérait d'ailleurs que la cour de France, déchirée par les dissensions domestiques , lui saurait peut-être mauvais gré de l'avoir compromise dans cette querelle. 11 regagna donc son gouvernement , emmenant Gabriel auquel il offrit un asile honorable. Ce jeune prince , d'un caractère timide , paraissait fort dégoûté du monde et des tracasseries inséparables du pouvoir. Le Meingre , voyant ces dispositions , l'engagea à se soustraire d'une manière définitive aux ennuis qu'entraîne après elle la souveraineté , pour goûter les douceurs de la vie privée. D'après ses conseils, Gabriel Visconti vendit aux Florentins la ville de Pise ainsi que la citadelle , restée toujours entre les mains des officiers milanais ; il fit à la France la cessil)n de Livourne pour

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100,000 florins de capital. Grâce à Pacquisition de Livourne , la république de Gênes devenait l'arbitre du commerce de toute l'Italie.

Les Florentins voulurent se mettre en possession de leur nouvelle annexe , mais ils furent repoussés et battus complètement par les Pisans. Boucicaut fut plus heureux ; il entra sans difficulté dans Livourne ^ dont les habitants se virent avec plaisir placés sous la domination d'une puissance qui saurait les défendre contre les tyrans de la péninsule. Le maréchal fît travailler surle-champ aux fortifications , depuis long-temps négligées : au bout de deux mois , la place se vit en état de soutenir un siège en règle.

Le gouverneur fut bientôt après rappelé en France ; le motif n'en est point connu : on le voit à Paris en i4o5; il accompagna la reine et le dauphin lorsqu'ils sortirent de Paris à l'approche du duc de Bourgogne (i). Il avait laissé , pour le remplacer durant son absence , Gilbert rie La Fayette. Boucicaut rentra dans son gouvernement vers la fin de 1406 ; il y trouva tout paisible ^ en dépit des machinations incessantes des partisans de Luzardo. Délivrés de l'anarchie , vivant dans l'aisance sous la protection de la France et sous la garde d'un homme aussi bon administrateur que valeureux guerrier , les Génois purent donner à leur commerce une nouvelle extension et rétablir leur crédit sur des bases inébran-t labiés. A cet effet , ils fondèrent la fameuse banque de St-Georges , qui demeura pendant plusieurs siècles la ressource la plus sûre de l'Etat. Cet établissement, le j^lus ancien de ce genre , fut créé sous le régime français et sous les auspices de Boucicaut , qui reçut le diplôme de régent honoraire. Comme il n entre pas

(i ) Moine de Saint-Denis , 1. 1 , p. 522 .

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dans notre sujet de publier les statuts de la banque de St-Georges , nous renvoyons à l'historien Foglietta , livre IX , page SgS , les lecteurs qui seraient curieux de les connaître.

Dans la même année (1407) , la France , l'Ecosse , TEspagne et Chypre chargèrent Boucicaut d'agir auprès du pape Benoit XIII afin d'éteindre le schisme. Le maréchal 9 enflammé d'un véritable zèle pour la religion , gémissait de ces querelles si fatales au repos de la chrétienté : il se mit sur-le-champ en mesure de justifier la confiance que l'on montrait en sa droiture ; il supplia Benoit de se rendre une seconde fois à Gênes ou à Savone, afin de se concerter ensemble sur les moyens de rendre la paix à TEglise , lui annonçant y de la part du roi de France son maître , que l'on abandonnerait une seconde fois sa juridiction s*il se refusait aux arrangements tant désirés. L'Allemagne , l'Angleterre , la Flandres et la Hongrie faisaient la même injonction à l'auti^e pape Grégoire XIU

Pressés de tous côtés , les deux compétiteurs convinrent de se rendre à Savone : Benoit y vint en effet, accompagné de onze cardinaux et de six galères; il débarqua sur la jetée de Gênes le surlendemain , et officia dans 1 église de Saint-François pour célébrer la fête de la Nativité (1407) ; il se retira ensuite à Porto- Venere. De son côté Grégoire XII offrit d'abdiquer, à condition de conserver, sa vie durant , avec le titre de patriarche de Constantinople , deux évêchés dans les états de Venise, et l'archevêché d'York : les cardinaux de son^bédience lui garantirent la réalisation de ces demandes ; mais le surlendemain , sur un prétexte des plus frivoles , Grégoire se dédit. Aucun moyen ne putparvenir à faire aboucher ensemble les deux rivaux; ils assignèrent , pendant six mois , le jour, le lieu

JEAN LE ML%L\Gr%fi DE BOUGIGAUT. gS

d'une conférence , sans jamais se réunir. Cette conduite indisposa les princes de la chrétienté : le conseil de France fit publier, à Paris et dans les provinces, une déclaration par laquelle le royaume allait se soustraire à l'autorité de Benoît XUI, et ne reconnaîtrait pour pape que celui qui serait élu au prochain concile général. Pierre de Lana venait de perdre son plus fidèle protecteur, Louis d'Orléans , assassiné par les ordres de Jeansans-Peur.

La déclaration de la cour de France fut un coup de foudre pour Benoît ; ne pouvant contenir sa colère , il adressa à Charles Vf des bulles pleines de menaces , rédigées dans les termes les plus offensants. Ces bulles étaient renfermées dans une masse très - volumineuse de papiers, et bien scellées; elles furent portées à Paris par deux palefreniers de l'écurie du pape , qui les remirent à un clerc du palais , et s'échappèrent au plus vite. (Moine de St-Denis, pag. 368.)

On déroula , non sans une peine extrême , cette liasse de papiers , et l'on trouva au fond les bulles dont nous parlons. La lettre d'envoi faisait mention du nom des deux palefreniers chargés du message : on fit courir après ces deux hommes , mais ils échappèrent à toutes les poursuites. Le conseil s'assembla ; les princes du sang , le chancelier, le président, le recteur et les principaux conseillers de l'université y furent admis. On y lut les bulles de Benoit : la lecture étant terminée , Jean Courte-Cuisse prit la parole au nom de l'université, et qualifia ces bulles attentatoires à la majesté du trône et aux libertés de F Eglise gallicane; il conclut à ce que le rc^î en poursuivît l'auteur. Le chancelier recueillit les suffrages à l'issue du discours de Jean Courte- Cui&se : les avis furent unanimes en faveur des conclusions du rapporteur. Le chancelier remit ensuite les

()f) JKAN LK MtlMGKfc DI, BOLCICAUT.

l)iillt\s aux secrétaires du roi , qui les percèreut de leui.^ canifs et les jetèrent à terre : le recteur de Tuniversité les ayant ramassées . les lacéra devant l'assemblée. La séance étant levée , un secrétaire du roi partit sur-le-champ pour Gènes , et apporta à Boucicaut l'ordre d'arrêter sans délai lienoît et de le garder à vue , pour qu'il ne pût aller transférer ailleurs son prétendu siège. Benoît, instruit, on ne sait comment, de l'expédition de cet ordre , monta sur ses galères quelques heures avant l'arrivée du messai^er, et fut assez heureux pour échapper au maréchal qu'il redoutait extrêmement. Le fugitif resta en mer trois mois entiers , en compagnie de ses onze cardinaux, croisant devant les cotes de la Toscane et dans la mer de Sicile , sans savoir oii aborder, car au- Lun prince ne voulait le recevoir : il tenait le consistoire assemblé à bord de son vaisseau , et lançait des excommunications contre tous les potentats de la chrétienté. Enfin , le manque de vivres l'obligeant de quitter ces parages, il franchit le détroit de Bonifacio , entra dans le golfe du Lion, et vint prendre terre dans un petit port du Boussillon, appartenant au roi d'A- ) agon , resté fidèle à sa cause par esprit de patriotisme : (Denoit était Arr.gonais. ) Enfin, il établit son siège à l\?i'-)i£r!^.an.

Boucicaut éj)roava un regret infini de n'avoir pu arrêter Pieire de Luna , doni il aurait sans doute obtenu la démission à force de menaces. Ainsi se serait terminée cette querelle qui entretenait l'agitation en tous lieux, et principalement à Gènes; car les partisans du |)ape de Borne s'unissaient aux amis de Luzardo pour décrier la domination française. Le maréchal comprimait les factieux par des actes d'une sévérité extrême : il voulait encIiHj.'ier l'inconstance des Génois au moyen des bomrciuix et des siq)plices, pensant qu'on ne pou-

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vait gouverner les Italiens qu'avec une verge de fer; mais les esprits avaient changé depuis deux années. Cette dureté, qui d'abord avait comprimé le peuple, ne faisait plus que l'irriter aujourd'hui. Le Meingre crut pouvoir le ramener à l'obéissance en frappant les têtes les plus élevées : la première fut celle de Gabriel Visconti. Ce prince , après avoir vendu Pise aux Florentins et Livourne aux Français , se retira auprès de ses deux frères, Jean-Marie et Philippe-Marie; mais n'ayant pu s'accommoder avec eux, il vint s'établir à Gênes, sur l'invitation de Boucicaut. Jeune et dépourvu de sagesse , il ne tarda point à tomber dans les pièges que lui tendirent les ennemis du régime français : il ne craignit point de se lier avec eux. Les conjurés se servaient de son nom pour augmenter le nombre de leurs partisans; ils voulaient l'ériger en chef de partie afin de l'opposer à Charles YI. Le vice-roi , instruit de ces menées, enleva Yisconti de sa demeure et le retint prisonnier dans le palais du gouvernement ; usant envers lui de tous les égards possibles , et promettant même de le rendre à la liberté dès que la ligue aurait été dispersée sans retour. Le maréchal sortit de Gênes, fondit sur Malaspina , seigneur de Novi , un des principaux conjurés , dissipa ses troupes et le fit prisonnier: on saisit sur ce bai^on une correspondance qui compromettait gravement Gabriel Yisconti et le montrait comme l'unique moteur de la coalition , dont le but était de chasser les Français de la Ligurie. Dans cette correspondance , Yisconti proposait d'introduire l'ennemi au sein de la ville , en livrant lui - même aux troupes milanaises une des principales portes. Le gouverneur, prompt dans ses déterminations , mit en juge-^ ment Gabriel et lui fit trancher la tête , comme coupable de haute trahison.

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Les. Mémoires sur Boucicaut , écrits pai^ un conlein* porain , dépeignent le fils de Galéas comme un crimioel impardonnable. Foglietta , Corio et Huratori déplorent sa triste fin y sans dire un seul mot pour sa justification ; mais ils finissent par assurer que le principal motif du maréchal 9 en l'envoyant à la mort , fut de se dispenser de payer à Gabriel le restant de 1 00^000 florins qui lui revenaient pour la cession de Livourne. La loyauté bien reconnue de Boucicaut repousse vie* torieusement cette accusation : ce fut moins à lintérêt personnel qu'au maintien de l'autorité du roi de France son maître, que le maréchal immola ce malheureux prince ; l'avarice était si éloignée de son caractère 9 qu*il ne laissait point passer un seul jour sans donner des preuves éclatantes de son désintéressement et de sa libéralité (t). Quoi qu'il en soit, cet acte d'une justice trop rigoureuse produisit un effet opposé à celui que Boucicaut en attendait. Dès ce moment les intrigues se renouèrent avec plus d'activité. Luzardo , retiré au fond du Hontferrat , redevint lame de tous les complots : les gens de la cité le regardaient comme le génie tutélaire de la patrie; il régnait d'affection dans Gênes ; tout lui fut dévoué, tout servit ses projets avec la même ardeur. Des avis secrets instruisirent Boucicaut de ces trames ; mais , accoutumé à de pareilles entreprises qu'il réprimait d'un signe , le gouverneur méprisa les avertissements les mieux circonstanciés ; il s'imagina que les amélio-

(i) Deux de ses intendants ayant été convaincus d'une manière irréfragable de se procurer des gains illicites sur les fournitures de son hôtel, furent renvoyés sans être punis; le maréchal , en les chassant, leur fît donner une année de gages : peut-éire le même jour faisait-il jeter à la mer un voleur pris en flagrant délit sur le cours de Gènes.

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rations de tout genre dues à ses soins, que la tranquillité ramenée au sein de la ville de Gênes , grâce à son zèle infatigable, devaient lui répondre de la fidélité des habitants : sa noble confiance le trahit ; le prudent Boucicaut manqua de vigilance au moment oh il en fallait le plus.

Luzardo entretenait des correspondances dans les différentes îles de l'Archipel appartenantes à la république; il fît soulever celle de Chio (fin de i4oi3). Boucicaut y toujours prêt à repousser des attaques , fit partir sur-le-champ quatre galères chargées de troupes de débarquement, sous le commandement de Conrad Doria , son amiral , guerrier aussi loyal que brave. Doria arriva en peu de jours à Chio , dissipa les rebelles et rétablit le gouvernement royal. Dans le même instant , Novi arbora l'étendard de la révolte ; le gouverneur s'y rendit en personne , fit abattre les portes , accabla les habitants de contributions. Savone ayant voulu suivre cet exemple, fut privée de ses magisti^ats ; dix de ses habitants payèrent de leur tête le pardon accordé aux autres. Tous ces soulèvements partiels , quoique promptement réprimés, semblaient être le présage d'une révolte générale.

Cependant on était assez tranquille dans Gênes ; on y murmurait , mais sourdement ; on y faisait en secret des vœux pour le rétablissement de la république : on détestait Boucicaut, mais on le redoutait. Celui-ci, voyant la sensation profonde qu'avait produite la prompte soumission de Chio, de Novi et de Savone, en conçut plus de sécurité. Àvidé de gloire, s'indîgnant de passer ses jours dans Toisiveté , derrière des murailles, il crut le moment favorable pour exécuter un projet mûri depuis long-temps , et qui devait amener des résultats aussi utiles que glorieux. Il s'agissait de profiter des

în)'jl)i'\s i'I<îvés riaiv^ ]p Milanais. {)onr ranger ce pav> sous les lois (le la France.

Galeas Visconti avait travaillé toute sa vie à mettre lin terme aux querelles des Guelplies et des Gibelins; anssîtot api ;'s son trépas , ces factions long-temps contenues se livièient de nouveau aux plus affreux excès. L'autorité de Jean-Marie, successeur de Galéas, fut d'autant plus méconnue que ce prince, n'ayant aucune des brillantes qualités de son père, aflichait au contr.iire tous les vices qui p^rovoquent la haine des peuples. L'âge développait en lui un caractère de férocité semblable h celui c[ui rendit odieux Néron et Caracalla. Suivant Corio, historien véridique, le jeune Galéas faisait dévorer par des chiens les personnes qui lui déplaisaient, et repaissait ses yeux de ce cruel spectacle: l(i ministre de ses vengeances, chargé du soin de cette incute homicide, s'appelait Scarcia Giramo.

Un jour ce prince, passant de très-bonne heure dans les rues de Milan, enveloppé de son manteau, rencontra une pauvre femme toute en pleurs; interrogée sur le sujet de ses larmes, elle répondit que son mari venait d'expirer, et que le prêtre de la paroisse ne voulait pas lenterrcr, faute de largcnt nécessaire pour payer les funérailles, Jean Visconti envoya un de ses officiers rlire à cet ecclésiastique d'enlever sur-le-champ le corps du défunt. Le duc se rendit lui - même à l'église, ossi'ta au service, accompagna le convoi au cimetière , fit agrandir la fos?e , et ordonna d y jeter le prêtre le f)remier et le mort par-dessus. On doit attribuer iint; telle action plutôt à sa cruauté naturelle, qu'à un esprit de justice. (Corio, Ilistoria di Milano , quarta parle, }). 700. )

Jean-M nie Visconti, voyant les deux factions des Guelplies et des (iibelins réunies coiiuo son gouvernement,

le i)lus braw^ ci le {)lii.s veiineux tics haroîis r 1 Italie, et remit entre ses mains rcxercice de la su[)réîjie puissatjcc. r<ialcî(esta ne put arretei' le torrent. On venait de former contre Visconti une ligue terrible dont les chefs étaient Charles - Philippe Visconti , frère de Jean . Théodore, marquis de Monlferrat, et ce chef de baride, l'acino Cane.^ arbitre des souverains de la I.ombardie.

Dans ce pressant danger, Malatesta et Jean de Ta Torre , les deux principaux feudataires du Milanais , ne virent pas d'autre moyen pour sauver l'Etat que de le uiettre sous la protection de la France , et de demander I>')ucîcaut pour vice-roi : d'après leur avis, le grand-duc «rivoya au plus vite son chancelier vers le maréchal pour lui proposer le gouvernement de Milan (1409),

Cette ofîre flattait trop l'ambition et les désirs du g'néral français pour être répoussée : il se mit incontinent en mesure d'aller prendre possession de son gouvernement , bien résolu de ne rien négliger poiu* rétaldir la tranquillité dans Milan , comme il lavait rétablie dans Gènes. LeMeingre n'ignorait pas que les princes d'Italie devenaient tous les jours plus jaloux de riiifîuence que la France ac(;uérait au-delà des monts; instruit depuis long-temps de ces projets hostiles,, il \ic cessait de demander au conseil de Charles VF un renfort de troupes : les maladies, ou les diverses expéditions, avaient diminué de moitié les deux divisions venues avec lui en Ligurie ; ce qui restait suffisait à peine pour fournir les garnisons de Gcnes et des autres places fortes de la république. Le corps de G, 000 arbalétriers formé par ses soins, et tenu toujours au complet, n'inspirait pas une confiance absolue. Boucicaut engagea les habitants des trois vallées (|ui cU v(iicnl beaucoup dr rhevaux. à fournir '>.()'>(> (av<.!i; ! ^. cl ]r\]v yvnr.l u\\r

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solde très-forte; il reçut de France 1,200 soldats, la moitié nobles ou écuyers.. Quelque insuffisant que fut ce secours, il lui prouvait du moins qu'on ne l'avait pas entièrement oublié.

Le maréchal nomma Heugues d'Auvergne commandant de la ville de Gênes pendant son absence , lui laissant 1 ,5 00 hommes dont 5 00 Français ; il emporta une somme considérable , destinée au paiement de son armée : les soldats italiens exigeaient une religieuse exactitude pour ^acquit de leur solde. Aijivé à Novi le i3 juillet 1409, Qouçicaut y concentra j 1,000 hommes dont 49OO0 à cheval, puis il se dirigea vers Milan; mais de grands obstacles l'attendaient avant de pénétrer dans cette capitale. Alexandrie voulut d'abord arrêter sa marche : ïa place fiit prise de vive force; le vainqueur battit le surlendemain les confédérés , $e rendit maître la semaine suivante de la ville de Plai3ance, et culbuta dans le Pô une division ennemie ; enfin , après avoir enlevé Pavie, en dépit de l'opiniâtre résistance de San Pietro, lieutenant de Facino Cane, le maréchal entra en triomphe dans Milan , sans pouvoir néanmoins s'emparer de la citadelle occupée par les gens du parti des Guelphes.

Jean-Marie Visconti lui prodigua les démonstrations de la plus vive reconnaissance. Ayant assemblé dans son palais les notables et le clergé du Milanais, il se déclara, en leur présence , feudataire de la couronne de France , et fît planter sur la principale porte de la ville l'étendard des lis, en signe de vasselage. Boucicaut, représentant Charles VI, reçut le serment de fidélité, et prit sur-le-champ possession du gouvernement de Milan. Les annalistes italiens rapportent , à cette occasion , un fait assez singulier : ils assurent que Boucîcaut fit jeter dans les rues de petites monnaies à son effigie. Ce triomphe fut, hélas I de courte durée; car on apprit, le

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surlendemain 6 septembre , que la plus horrible révolution venait d'éclater dans Gênes.

Luzardo, ce personnage dangereux quoique invisible, instruit que Boucicaut se préparait à partir pour le Milanais , s'était rapproché de Gênes; il avait même trouvé le moyen de se cacher dans un des faubourgs et de tromper la vigilance active du gouverneur. Du fond de sa retraite le proscrit guidait ses compatriotes dans leur conduite; il recommanda surtout d'étouffer les murmures, afin de mieux tromper les Français, et de leur inspirer une fausse sécurité ; en même temps il instruisait le marquis de Hontferrat et Facino Cane des moindres démarches du vice-^roi : enfin Le Heingre partit pour Novi où il rassemblait ses divisions. Le calme le plus parfait paraissait régner dans la métropole : les conjurés, c'està-dire presque tous les habitants, fuient pendant quelque temps retenus par la crainte de la garnison et du voisinage de Boucicaut, qui au moindre désordre serait accouru dans la ville ; ils voulaient le laisser s'éloigner, et n'agir que lorsqu'ils auraient acquis la certitude d'être appuyés sur-le-champ par l'armée des confédérés , forte de 12,000 combattants. On distinguait parmi ses chefs, Philippe Visconti, Théodore , marquis de Montferrat, François deGonzague, seigneur de Mantoue, Pandolphe, tyran de Brescia, Gabriel Fondolo , gonfalpnier de Crémone, et Facino Cane, seigneur de Vérone : ce dernier nourrissait à l'égard de Boucicaut un i*essentimen t profond. Le maréchal méprisait tellement cet Italien , jadis chef de bandits, qu'il refusa de se battre à outrance contre lui , en disant qu'un chevalier français ne pouvait se mesurer avec un brigand couvert de crimes : le vice-roi poussa l'outrage jusqu'à dépêcher vers Facino Cane un valet de ses écuries, pour lui annoncer que si ses soldats le prenaient les armes à la

io4 Jt;^^ lE M£i>Gr.i: dc boucicaut.

mail), ils avaient Tordre de le pendre à un arl^rc comme un voleur.

A la nouvelle que Boucicaut avait levé le camp de Novi, la ligue des confédérés se concentra sur la Sezia , franchit le Tésin et vint établir sa ligne de défense îi Binasco , comme pour couvrir Milan. Le maréchal se montra très-joyeux en apprenant que les généraux alliés avaient concentré leurs forces sur un seul point : il accourut, décidé à leur livrer bataille, s'avança audelà de Pavie et ])rit position non loin de cette ville, annonçant la ferme résolution d'attaquer Tennemi le lendemain matin. Mais pendant la nuit l'armée italienne s'étant disloquée, opéra un mouvement sur les deux lianes des Français. Les confédérés abandonnèrent leur camp , en laissant dans les bivouacs quelques centaines darchers chargés d'entretenir la même quantité de feux; ils se partagèrent ensuite en deux divisions. La première , forte de (3,ooo hommes, commandée par le marquis de 3[ontferrat , se jeta sur la droite de IMilan, repassa le Tésin, la Se/.ia, le Pô à Casai, capitale des états de Théodore, descendit par Xizza, Acqui, et envahit la rivière de Gènes par la vallée de Voltri. La seconde division, formée des bandes de Facino Cane, se jeta sur la gauche, et franchit l'Adda.

Obligé de décrire nu long circuit afin de dérober sa marciic à Boucicaut. Facino Cane, qui commandait ce dernier corps, ne parvint à la vallée de Recco que long-temps après l'arrivée du marquis de Montiérrat. Le maréchal , n'ayant eu vue que de se rendre maître delà capitale de la Lombaidie, se laissa tromper complètement sur la manœuvre opérée sur ses flancs. 11 attaqua le camp le lendemain ; les archers chargés de le défendre firent quelque résistance, furent battus , et se replièrent en désordre siu- ^lilan. Boucicaut les

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prit pour l'arrine-garde enueniie, acccioia >:a marclio, et entra dans la ville sans avoir livré batHÎlle , oubliant trop légèrement , dans les premiers soins de sa conquête , celui de veiller aux mouvements de l'armée de Théodore, qui venait de disparaître devant lui. Le marquis de Montferrat avait été retardé par les nombreux ruisseaux et rivières qui barraient sa marche; enfin il déboucha par la vallée de Voltri , et parut en vue de Gènes. L'approche de ces troupes donna l'élan aux habitants; ils coururent au palais ducal, massacrèrent la garde et sonnèrent la grosse cloche, signal d'alarme et de ralliement. Le peuple s'assembla dans les rues ; Luzardo et les principaux conjurés s'emparèrent de la porte du Levant, et firent entendre les cris de Vive la liberté ! Vive la république!

Heugues d'Auvergne , vice-gouverneur, était accouru pour s'opposer à l'entrée du marquis de Montferrat; voyant toute la ville en insurrection, il comprit l'impossibilité où lui et les siens seraient de conjurer l'orage avec le peu de forces laissées à sa disposition, 11 envoya sur-le-champ plusieurs officiers ordonner aux postes isolés de se replier sur le Castcllctto, et luimême en prit le chemin à travers les ilôts du peuple , qui vomissait les plus affreuses imprécations; mais sa contenance fière , la résolution de ses lieutenants, en imposaient aux mutins. Heugues dAuvergne avançait très-lentement , ne pouvant se frayer un chemin que par la force. Quelques habitants étrangers à la révohe, distingués par leur rang et leur fortune , se tenaient auprès de lui pour le garantir de la fureur populaire. Enfin , après un trajet très-difficile, le vice-gouverneur parvint jusqu'aux portes du Castelletto , défendues par tou(e la crarnisou fraricaisc. Il allait se réunir à elle, lorsfjii'iin pâtie de la vallée de Vo]rc\vr:\ . dont le

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frère avait été pendu deux jours auparavant pour un crime capital, s élança de la foule et abattit, d'un coup de masse, le vice-gouverneur; il se jeta sur son corps, le mit en pièces, et en partagea les lambeaux avec les autres forcenés (3 septembre 1409)* La mort de Heugues devint le signal du massacre : on se répandît dans les rues , et l'on égorgea tous les Français qui couraient se rallier au Castelletto ; quelqnes**uns vendirent chèrement leur vie. Les Génois, dans le délire de la joie , célébrèrent ce jour horrible par des excès bachi-« ques , ne cessant de dire quïls avaient conquis leur indépendance. Vers le soir les meneurs s'assemblèrent au palais ducal , sous la présidence de Luzardo , qui se croyait déjà doge; mais les espérances de ce chef de parti furent déçues ; la majorité pensa qu'il valait mieux nommer le marquis de Montferrat gouverneur de Gênes^ sans rétablir le dogat : cette élection se consomma au milieu du plus affreux tumulte. Le jour suivant Théodore entra dans la ville , accompagné de 6,000 hommes : les Génois désiraient que ces troupes demeurassent campées aux barrières ; mais les Français , toujours maîtres du Castelletto, inspiraient des craintes sérieuses au marquis de Montferrat , qui tenait à les expulser de cette citadelle.

Le premier acte d'autorité du nouveau gouverneur fut de demander 200,000 florins pour payer ses soldats , qui commençaient à murmurer. Le lendemain de l'installation de Théodore , Facino Cane parut du côté du couchant avec 49000 combattants , la plupart vagabonds organisés , la terreur du Milanais depuis quinze ans. Les Génois , épouvantés , supplièrent le marquis de Montferrat de s'opposer à l'entrée de ces troupes. Théodore sortit au-devant de Facino Cane , et l'invita k se retirer, en disant que les Génois

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le remerciaient de son appui , qu'ils avaient secoué le joug de la France , et que la révolution était consommée. Facino Cane répondit : ce Nous ne sommes pas -venus du fond de la Lombardie pour saluer les remparts de Gênes, et revenir ensuite sur nos pas; nous voulons admirer de près les beautés que renferme cette illustre cité , et recevoir une indemnité capable de couvrir les frais de la guerre. » En effet , les bandits italiens n*avaient suivi leur terrible commandant que dans l'espoir de piller lune des villes les plus opulentes de la chrétienté. Théodore s'empressa de rapporter aux patriciens et au peuple assemblé la réponse du général. Cette communication glaça d'épouvante tous les esprits. Gênes se trouvait dans la position la plus critique : elle avait dans son sein les 6,000 soldats de Théodore; i,5oo Français occupaient sa citadelle , et 49O00 Italiens assiégeaient ses portes ; et c'est au milieu de tous ces étrangers qu'elle criait : Liberté I qu'elle se félicitait d'avoir brisé ses chaînes I Le marquis de Montferrat sortit une seconde fois , accompagné d'une députation de notables ; on offrit à Facino Cane une indemnité pour les frais de la guerre 9 à condition que sa division resterait hors de la ville. Ce chef accepta , après s'être fait prier un jour entier ; il finit par demander 600,000 florins, somme énorme , le double de la solde que l'Etat de Gênes payait chaque année à la garnison française. On se récria; Facino Cane déclara que si on ne lui apportait pas les 6qo,ooo florins dans le délai de deux heures , il enfoncerait les portes et entrerait malgré les soldats de Théodore. Les habitants , menacés de voir leur ville devenir le théâtre d'une lutte sanglante , consentirent à payer la rançon exigée si brutalement; et comme il ne se trouva pas

lo8 JEAN LK Bli:iNGr»E DE COUCICAUT.

assez de numéraire , car le nouveau gouverneur avaif dëjà pris 200,000 florins, on fut obligé de fournir la moitié en bijoux et en joyaux. Les condotierî se retirèrent assez satisfaits, et regagnèrent la Lombardie, en ravageant tous les lieux qu'ils traversaient.

Boucicaut apprit la nouvelle du soulèvement de Gènes et de son occupation par Théodore, peu de jours après avoir reçu le serment de fidélité de Jean- Marie Visconti : rien né pourrait peindre son étonnement Sa résolution l'abandonna un instant. Il quitta Milan , et commit une nouvelle faute en y laissant une garnison de 900 hommes. Le maréchal reprit la route de la Ligurie avec le reste de ses forces; mais le premier jour de marche, la désertion se mit dans son armée, composée en majeure partie de soldats italiens qui lui étaient restés fidèles tant qu'ils l'avaient vu heureux. Arrivé auprès d'Alexandrie, Boucicaut rencontra Facino Cane qui revenait de Gênes; il l'attaqua impétueusement : le combat fut opiniâtre , et dura plus de quatre heures. L'historien Stella dit que le maréchal fut vaincu , mais les autres annalistes d'Italie assurent que la bataille demeura indécise : aucun parti ne put s'attribuer un avantage décisif. Les deux armées battirent en retraite , chacune de son côté. Boucicaut s'ar* réta auprès des rives de la Stura , pour se concerter sur les moyens de réduire Gênes et d'en chasser Théodore ; il tenait conseil avec ses officiers, et les consultait sur cette grande question , quand on vint lui apprendre que ce même Jean-Marie , dont naguère il avait reçu le serment de fidélité, s'était révolté à son tour. Le mouvement s'opéra à Milan de la même manière qu'à Gênes : les 900 hommes de garnison laissés par le maréchal furent assaillis et exterminés; le lâche Marie

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Yiscouti iil tlivorer phisieui'S de ces Français par ses chiens, eu ])i'esence d'nnc populace aussi féroce et aussi slupi'le que ce tyran. Le drapeau de Charles YI fut arrachJ do dessus la porte principale, et traîne' dans les riîcs il la queue d'un niulct.

Le maréchal ne se laissa pas abattre par ce dernier coup; mais craignant dctre enfermé dans le pays d'Alexandrie , il se retira en Piémont, désirant se mettre en position de pouvoir communiquer avec la France , et de recevoir les divisions qu'on lui promettait. 11 dépc cha à Paris deux de ses chevaliers pour demander 4.000 hommes de bonnes troupes, se faisant fort de reconquérir Gènes au moyen de ce renfort : il passa 1 "hiver de t4ïo dans le Piémont, toujours en haleine et toujours harcelé. La cour de France se trouvait hors d'état de lui envoyer les moindres secours. La perte de la Liguric y avait été vue d'un œil indifférent. Le maréchal reçut seulement quelques centaines d'hommes d armes; il obtint d'Amédée , comte de Savoie , un millier de soldats , à Paidc desquels il se maintint une année entière en Italie. Etant parvenu à rassembler 4,000 combattants au printemps de i^n .. il reprit sur-le-champ j'oriensive et rentra dans la rivicre de Géiics, espérant trouver de nouvelles ressources à Porto-Fino et a Porto- Venere , occupés encore par les garnisons françaises : malheureusement le manque de vivres avait obligé celle du Castelletto à capituler.

L'apparilioa du maréchal aux portes de Gènes terrifia les liabitants de cette grande ville. Boucicaut trouva le ujoyen de se ménager des intelligences dans Savone : il se présenta devant la place avec la certitude d'y être reçu ; mais le mar([uis de P»lontfeirat, ayant été prévenu à temps, prit les mesures nécessaires pour fiire échouer

IlO JEAN LK UElNGRIi: D£ BOUGICAUT.

1 entreprise. Le maréchal fut reçu à coups de traits; l'assaut, tente' sur plusieurs côtés, ne fut point couronné de succès. Cet échec découragea ses partisans; le peu d'Italiens demeurés fidèles à sa fortune l'abandonna; il ne lui resta que les Français et les Savoyards , formant à peine i,5oo hommes en totalité. Il sortit de la rivière de Gênes, culbuta les troupes de Facino Cane qui voulaient lui couper la retraite sur le Piémont , rentra en Savoie , et atteignit les frontières de France dans le mois de juillet 141 1.

Ainsi finit l'occupation de la Ligurie , après douze ans de possession. Les historiens italiens attribuent la perte de Gênes à Textrême sévérité de Boucicaut; il fallait plutôt l'attribuer à son inconcevable sécurité , qui lui fit entreprendre l'expédition de Milan ; car tout ce qui se passa au sein de la république après le départ du maréchal , justifia pleinement la rigueur qu'il avait déployée durant sa vice-royauté.

A peine Gênes eut-elle payé près d'un million de florins aux troupes étrangères, qu'une sédition épouvantable éclata dans ses murs. Les Guelphes et les Gibelins, comprimés pendant le régime français, firent revivre leurs querelles au mépris des injonctions de Théodore, qui , n'ayant pas la fermeté de Boucicaut , eut à souffrir des outrages sanglants : l'anarchie la plus affreuse désola la cité pendant deux années entières , sous les yeux mêmes du marquis de Montferrat. La misère remplaça l'état florissant dans lequel la population vivait trois ans auparavant. Savone s'étant révoltée, Théodore marcha contre les rebelles ; mais pendant son absence les Génois se soulevèrent, le 20 mars i4i3 , et massacrèrent son lieutenant comme ils avaient massacré celui de Boucicaut. On expulsa les troupes italiennes ;

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Georges Adorne , frère d'Antoine , fut élu doge par acclamation, et porté en triomphe au palais ducal. Six mois après éclata une nouvelle révolution, qui dura plus d un an : Gênes nagea dans le sang , et perdit la cinquième partie de ses habitants. Des forcenés massacrèrent Luzardo dans les rues , comme mauvais citoyen. Georges Adorne , naguère porté au dogat avec enthou* siasme, fut trop heureux d'échapper à la mort: on lui donna pour successeur, le 29 mai i4i5, Barnabe Goano. Le nouveau magistrat suprême se vit expulsé du palais ducal le i^** juillet de la même année, et remplacé par Thomas Fregose. Nous ne pousserons pas plus loin nos remarques ; nous ajouterons seulement que dans l'espace de quinze ans Gênes compta douze gouvernements différents, et que la plupart de ses citoyens eurent à regretter la sévérité de Boucicaut , autant que son administration éclairée.

Jean-Marie Yisconti , qui avait trahi si lâchement les Français, fut poignardé, le 16 mai 141 2, dans l'église de St - Gothard à Milan , par les deux frères Bancio , officiers de son palais. Facino Gane , long-temps l'ennemi de ce Yisconti, venait de se réconcilier avec lui , et de le prendre sous sa protection. Atteint depuis long^ temps d'une maladie incurable , il tomba dans un violent accès de colère en apprenant la nouvelle de ce meurtre, et expira quelques heures après , vers l'âge de trentesix ans. Enfin , pour achever ce qui concerne la destinée des fauteurs de toutes ces révolutions , nous dirons que Théodore , marquis de Montferrat , dépouillé d'une partie de ses états , mourut à Montcalvi , le 14 septembre 141 8 , assez misérablement. Dès ce moment Gênes perdit sans retour la prépondérance que l'administration de Boucicaut lui avait assurée : l'île de Corse se détacha de

Ili JKAN LK MLLNGHE DB BOLCICALT.

la république ; l'île dlillbe limita. Venise s'empressa de profiter de cette circonstance pour reprendre l'empire de la Mëditerranc'e , et abaisser une seconde fois son ancienne rivale ^i).

(i) Voyez, pour l'épisotle de roccupallou de Gênes par les Français , les Mémoires sur lioucicaul. — Fogliella , vol. i , in-8^, depuis la page 3Sc) jusqu'à f^oj. — Corio , Hisloria di Milano , in 4°» depuis la page 6()3 jusqu'à 609. — INIuralori, Annali d'Jlalia , t. ix, depuis la ))age i jusqu'àTii. — Georgius Stella, depuis la page 64 jusqu'à io3. — Justiiiiano , in-.|**, depuis la [>age i6r jusqu'à i']\. — Paolo luteriano, depuis la page i5i jusqu'à i58, etc.

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