‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 31 sur 42 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Bouoicaut arrÎTe à Paris en 1411» — Le roi le nomme commandant des troupes rassemblées sous les murs de la capitale. — Le Meingre disperse l'armée des princes confédérés du parti Orléanais. -«^ Il est ^leré à la dignité de premier maréchal de France^

BonciCÀuT arriva à Pai*is les derniers jours de juillet 141 1. Les esprits étaient trop agités pour qu'on pût s'occuper de la perte de Gènes : dans tout autre moment cet événement aurait fixé l'attention publique ; à peine le remarqua- t-on. Le maréchal venait de quitter un théâtre livré à des désordres effrayants ; sa destinée l'entraînait sur une scène bien plus tumultueuse.

L'assassinat du duc d'Orléans avait été le signal de la guerre civile ; le duc de Bourgogne ne craignit pas de faire publier lapologie de son crime. A la faveur de l'effroi général , il s'empara violemment du pouvoir , et l'exerça en véritable despote; mais sa hauteur et sa tnorgue indisposèrent les autres princes du sang , qui s'armèrent pour venger plutôt leur vanité blessée que

Il4 JfiAff I.B VEINGRE tft BOUCfCAUT.

le meurtre de leur parent. Les ducs de Bcrri et d'AIeoçon se mirent à k taie, de la ligue de Gien ; et afin de donner à leur fédération armée une apparence légitime, ils placèrent en première ligne les enfants de Louis d'Orléans, qui depuis trois ans demandaient justice de l'assassinat de leur père sans pouvoijç l'obtenir. Valentine mourut de chagrin en voyant ^ceialtentslt impuni.

Charles , l'aîné des enfants de Louis d*Orléans , atteignait sa vingtième année : c'était un prince savant , d'un eâfâC tète doux et de mœurs simples; il fallait un devoir aussi sacré que céfui de poursuivre le châtiment des meurtriers d^rSOU p^r£t,,pQiAr. le déterminer à devenir chef de parti. Ayant perdu , en 1409, sa femme Isabelle, fille de Charles YI et veuve de Richard , Charles épousa , au commencement de 1^10 ^ Bonne , OUe de Bernard , comte d'Armagnac , le plus puissant baron de la Guienne , homme habile , entreprenant , fameux par ses exploits en Italie et dans le midi de la France , où il avait enlevé vingt places fortes aux Anglais : la ville de Bordeaux elle-même se vit obligée de lui payer une contribution <de aoo^ooo Sorios*.

Ambitieux au dernier degré, d'Almâgnac devint le principal lÉobile de 4a fiiction opposée ou ;dnC de Bonr-*g^gvue , et lui donna sod nom. Pour le perdre dans l'opinion pabli(^ , les abiis de Jelin. de Mevers l'aocuisaient de vouloir placer sxm gendre stik* le trane, an préjudice des héritieris naturels de la oonnimne. De son coté lean-sans-Peur s -emparait de la perstene de Charles Vf, et s'en servait cpvrave d'une arme meurtrière pour fineipper ses. ennemis. Le roi avait alors quarante-^ trois ans ; ses atcès se prolongeaient touB les fours da-* vantage: il restait des tnoi^ entiers plongé dans un état de stupidité complète^ il en sortait po»r retrouver une hieur de raison ^^ aiors 'sa volonté s'annonçait d'une

JKAN LE MEINGRE DE BOtJClCAIJT. Il5

manière absolue : cette particularité servait admirablement les desseins de celui qui le premier savait s'emparer de son esprit.

Le duc de Bourgogne exerçait pareillement beaucoup d'ascendant sur le dauphin Louis (i) , âgé de seize ans , son gendre, dont il avait gagné Pafiection en favorisant ses go&ts pour la dissipation. Isabeau de Bavière , immobile au milieu des partis , les regardait froidement se déchirer ; elle flottait entre les Bourguignons et les Orléanais , excitant les uns contre les autres pour qu'ils se détruisissent entre eux , et laissassent un champ libre à ses propres fureurs. Elle n'avait point rougi de prêter son crédit au meurtrier de son beau-frère , mais le duc de Bourgogne répudia de lui-même son alliance; car les Parisiens , dont il cherchait à gagner les suffrages , abhorraient cette princesse , et la faveur populaire lui paraissait bien plus précieuse que l'appui d'une reine déconsidérée.

Jamais personne ne jouit auprès du vulgaire d'un crédit semblable à celui de Jean de Nevers ; cependant ses formes n'avaient rien de séduisant, bien au contraire : son regard était farouche ; il se plaisait à inspirer de l'eiTroi , et voulait donner une haute opinion de son courage par un vi6age terrible. Paradin , son historien , dit à cette occasion : «Si la face peut témoigner de ce qui est au cœur, il sembloit que le duc de Bourgogne n'eût voulu céder à prince du monde. » Cependant tout ne répondait pas à

(i) Gbarles VI eut cinq fils qui portèrent siiccessiTement le titre de dauphin : Charles y mort en bas âge ; Charles , duc de Guienne, mort en t4oo; Louis, mort en 1 4^5; Jean , mort en t/^iô; et Charles, com* te de Ponthieu, qui succéda à son père sous le nom de Charles YII. Cet homonyme de Charles et ce titre de dauphin, porté successivement par ces trois princes , ont fait commettre à Vély et a à'âtitfes liistoriens des erreurs très-fâcheuses,

llG JEAN LR MEINGRB DB fiOUCICAUT.

des dehors si menaçants , car on ne voit dans sa conduite qu'irre'solution et pusillanimité; mais la multitude^ si facile à tromper , regardait Jean de Nevers comme un être surnaturel.

Ce prince régnait dans Paris bien mieux qu'à Dijon ou en Flandres. Le peuple , toujours extrême , poussa son amour jusqu^au délire : les femmes , les hommes , les vieillards , portaient ostensiblement la croix de St- André qui partageait ses armet , et que l'on regardait comme le signe distinctif du parti bourguignon. Les prêtres attachaient cette croix à leurs chasubles en disant la messe ; on en parait les enfants au berceau , et les statues des saints placées aux angles des rues. Les bouchers formaient une compagnie de 5oo hommes qui servaient de gardes au tyran , et même de ministres de ses vengeances* Cette bande de scélérats parcourait les rues , armés de masses faites pour abattre les bœufs ; ils s'en servaient pour assommer les passants , selon leur caprice et sous prétexte de tuer des Armagnacs.. On vit souvent le duc de Bourgogne prendre la main de Gapeluche , bourreau de la ville , et le flatter par quelques mots bienveillants. Chaque fois que ce prince venait de recueillir les témoignages les moins douteux de l'attachement des Parisiens , la nouvelle de quelque révolte l'appelait en Flandres ; il passait froidement au milieu de violents orages , sans songer que sa tête n'é« tait pas à l'abri de la foudre.

Boucicaut arriva aux barrières de Paris lorsque , pour la seconde fois , le clergé venait d'arracher les armes des mains des deux factions prêtes à se déchirer. Il annonça la ferme résolution de rester étranger aux diverses brigues , et de se vouer sans réservé à la défense du trône. Le roi , revenu à la santé sur ces entrefaites , le chargea d'aller réprimer les courses d'une troupe armée >

J£A!H LB MËliNGRE Dfi BOUCIGAUT. T I7

fbi^te de 3,ooo hommes , qui désolait la Beauce. Le maréchal partit le soir même , aa milieu de torrents de pluie et contre l'avis de tout le monde ; selon lui , ce temps horrible devait favoriser ses projets , en le laissant libre de surprendre l'ennemi. En efièt , ayant marché toute la nuit , il arriva auprès de Glaye , et fondit sur les bandits retranchés dans un bois. Le combat dura cinq heures avec un acharnement soutenu. Ces hommes qu'il avait en tête j provenaient du licenciement de l'armée des princes ; ils se battirent comme des gens qui font métier de mépriser la vie. Bouçicaut remplit , dans cette circonstance , le devoir de soldat autant que celui de général ; il reçut plusieurs blessures^ et remporta enfin une victoire complète. Les 3,ooo partisans furent exterminés ; le vainqueur ne fit quartier qu'à 100 d'entre eux, que Ton conduisit à Paris, chargés de chaînes: la plupart furent pendus (141 1)« (Juvénal des Ursins. )

Les succès remportés sur ces brigands procurèrent quelques mois de tranquillité; mais, dans la situation des afifaires , on ne pouvait espérer de voir régner le calme bien long-temps. Le duc de Bourgogne semblait n'agir que pour amener une rupture ; les criminels excès des bouchers continuaient , et , au mépris de la paix signée , on ne cessait de massacrer dans les rues. Le prévôt des marchands , Culdoé , ne pouvant arrêter ces violences , quitta Paris, accompagné de 3oo notables. La semaine suivante, lorsqu'on s'y attendait le moins , le jeune. duc d'Orléans fit paraître un manifeste pour demander au roi justice de la mort de son père ; en même tcinps il envoya au duc de Bourgogne un cartel rédigé dans les termes les plus outrageants. Jean de Nevers répondit : « Ne pouvant laisser sur la terre un si faux , $i déloyal , si mauvais traître que Louis d'Orléans, sans

Tl8 JEAN LE UEirrCRE DE BOUCIGACT.

faire tort à la fidélité et au service que noos devons au roi et à ses enfants , nous avons ordonné qu'on mit ce méchant à mort comme il le méritait ; et en cela nous avons fait le plaisir de Dieu , nous avons rendu un signalé service au roi , nous avons fait une action de devoir et de justice. » Ces deux actes furent très-pnblicsv et, chose singulière , c'est que le combat à outrance n'eut pas lieu.

Les deux partis se préparèrent à la guerre ; rien ne fut épargné pour se procurer de l'argent : on eut recours , de part et d'autre , aux moyens les plus extraordinaires. Le duc de Bourgogne s'empara du dépôt du parlement , espèce de caisse de consignation ; elle renfermait 4>ooo écus d'or : le prince en donna décharge au greffier. De son côté , le duc d'Orléans fit vendre sur le grand pont de Paris , le pont au Change , où se te* naient les marchands lombards , une paix d'église qui venait du riche trésor de son père : cette paix , d'or massif , ornée de perles et de rubis , fut achetée 36,ooo francs (141 ^)<

Le parti du duc d'Orléans se trouva sur pied le premier ; il comptait sous ses bannières 1 5, 000 hommes, qui se réunirent dans l'espace d'un mois. On voyait à la tête de cette armée les duc de Berri , de Bourbon , les comtes d'Âlençon , d'Armagnac , et le connétable Charles d'Albret « qui d'un talon clocoit. » Le duc de Bourgogne , retenu en ce moment dans ses états de Flandres, y apprit avec surprise un événement qui semblait devoir arrêter la guerre civile avant qu'elle éclatât : Charles VI , dans un intervalle de lucidité , venait de publier une déclaration par laquelle il expulsait des affaires publiques Jean de Bourgogne et Charles d'Orléans. Le roi nomma en même temps un ministère composé de l'archevêque de Reims , des évcques de St-Flour , de Noyon,

JKâN LE KËlflGRS DE BOUCICAtT. IIQ

des sires d'AafTemont , de Mailly , de Ratnbures , et dç deux autres barons. Ce conseil , formé d^hoinmes animes de Vamour de leur pays , débuta par des réformes lrès-3ages : il diminua les dépenses , supprima la plupart des pensions , et n*en conserva que quelques-runeâ, en particulier celle de Ghristiae de Pisan ^ que son savoir et ses écrits avaient rendue illustre sous le i^gne de Charles V.

Le nouveau ministère nouuna le maréchal Bouciçaut comma^ndant du petit noyau de troupes dont VEtat pouvait disposer: l'exemple de Le Meingre^ re$té invariable dans la ligne du devoir , rallia autour du trône beaucoup d'autres chevaliers. Le conseil décida que l'epti^ée de Paris serait défendue aux ducs de Bourgogne et d'Orléans ; on mura la porte St-Antoine et celle de Flandres» Les ordres émanés du pouvoir royal n'empêchèrent pasTarméedes confédérées de marchei* siir Pai*is; elle avait pour auxiliaires les provinces du centre et du midi. Le duc de Bourgogne , toujours en Flandres , résolut de redoubler d'efforts pour lutter avec avantage contre les Orléanais ; il dépêcha des émissaires secrets solliciter des secours de l'Angleterre ; d'autres envoyés, chargés des pouvoirs des princes , arrivaient en même temps à Londres pour faire de semblable^ demandes. Henri IV , que l'on appelait en France usurpateur et meurtrier de son roi , se voyait l'arbitre des deux factions qui divisaient ce pays. Lancastre se décida en laveur du duc de Bourgogne , ne doutant pas que Jean de Nevers ne fît plus de mal à la France que le parti d'Armagnac. En conséquence, il lui envoya6,ooohomme3 commandés par le comte d'Arundel. h^ confédérés avaient pris à leur solde 5,ooo Allemands (1412)*

Le maréchal Bouciçaut fut chargé par le roi d'aller à Gand signifier au duc de Bourgogne la défense ex-

laO JEAN LE MBIMGKS DB BOUClGiVT.

presse d'introduire des troupes étrangères au sein du royaume; de son côté la reine, menant une députation , se rendit auprès des ducs de Berri et d'Orléans pour les exhorter à mettre bas les armes et à licencier leurs troupes. Les princes allaient obéir, lorsqu'un nouvel incident vint arrêter ces louables dispositions.

Les Parisiens, très-attachés au duc de Bourgogne, excités par cette bande de 5oo bouchers, se soulevèrent spontanément, cernèrent le Louvre, où le roi habitait avec sa famille , et obligèrent Charles YI de désapprouver d'une manière éclatante les actes des Armagnacs , et de leur appliquer les édits lancés sous le règne de Charles Y contre les grandes compagnies : ce fut au milieu des plus affreuses menaces que le roi se vit contraint de donner cette déclaration. Dès ce moment les Orléanais furent regardés comme les ennemis de l'Etat , et le parti de Jean de Neverseut l'avantage de paraître défendre l'autorité souveraine. Jamais on ne vit mieux le pouvoir magique du nom du roi : la scène changea aussitôt que la déclaration de Charles YI parut ; les provinces, qui jusqu'alors avaient soutenu les Orléanais contre les Bourguignons , refusèrent de les servir contre le monarque ; les princes ne trouvèrent au sein des villes que des adversaires. La noblesse , plus clairvoyante , demeura fidèle à la fortune du duc d'Orléans. L'armée réunie sous les bannières de ce prince continua sa marche vers Paris ; elle fit paraître un ma-nifeste , dans lequel on déclarait que cet armement n'avait pour but que d'affranchir le roi de l'espèce d'esclavage dans lequel le parti bourguignon le tenait (141 a).

Le voisinage de l'armée des feudataires augmentala confusion qui régnait df.ns Paris; les habitants irnploraient

JEAN L6 UEINGRE DE BOirCICAUT. I2l

l'assistance du duc de Bourgogne , adressant au Ciel les plus ferventes prières pour hâter son retour. On ne cessait de faire des processions ; à celle du 8 septembre , on vit 40,000 pénitents pieds nus ti^averser des flots de peuple : cette particularité , rapportée par Juvénal des Ursins, peut donner une idée de la population de la capitale dans le quinzième siècle. Enfin , l'on apprit que Jean de Nevers accourait au secours de Paris. Ce prince avait rassemblé 5o,ooo hommes entre les rives de la Scarpe et de TEscaut ; les habitants de Bruges , de Bruxelles, d'Ostende, d'Alost , de Termonde , de Courtray et de Gand, s'empressèrent de se ranger sous ses enseignes , stimulés par Pespoir de piller le plus beau royaume de la chrétienté , et de venger dans le sang français la défaite de Rosebec.

Ceux de Gand furent les premiers au rendez-vous; ils conduisaient 1,400 chars portant engins, tentes, traits et canons : leur attirail était immense , on les aurait pris pour une peuplade de nomades; ils tenaient près de quatre lieues de terrain , quoique leur nombre ne dépassât point i5,ooo» Ces gens amenaient avec eux des hommes de loi et des échevins, pour rendre la justice et )uger les différents qui pourraient s'élever entre eux. Les Gantois marchaient sous la conduite d'un jeune bachelier nommé Jean Melun , qui jouissait de plus de crédit auprès de ses compatriotes que le dac lui-même(i).

Chaque Flamand portait sur son habit une croix blanche , signe caractéristique de la faction bourguignonne. Ceux d'Ypres , d'Alost , de Termonde arrivè-

(f ) Nous empruntons tous les détails de cette campagne à CoUigné, écuyer du duc de Bourgogne , qu'il suivit partout. Ce Coltigné a laissé une chronique manuscrite écrite en (raiiçais - picard : on la frouTeà la bibliothèque Mazarine, sous le numéro i38o.

l'i^ JKAN LK VEINGRB DK BOCCICAUT.

rent après les Gantois. En comprenant les hommes levés sur les domaines paternels , Jean de Nevers menait à sa suite 80,000 individus ; ses adversaires en comptaient à peine la moitié sous leurs ordres. Juvéoal des Uratns dit que Jean*sans*Peur avait en sa compagnie 3,ooo chevaliers, 5, 000 archers, a,ooo ribaudêquins ^ machines à lancer des traits , portées sur des traîneaux à roulettes , et 49O00 canons ou coulevrines : ce nombre de canons parait exagéré , ou plutôt le texte de l'auteur a été altéré.

Au moment de lever le camp , un prêtre se présenta devant le duc de Bourgogne , et l'aborda d'un air si embarrassé qu'il parut suspect; on le saisit, et Ton trouva sous sa robe un gi^and ponekond , espèce de poignard bien af&lé : il eut la tête tranchée le soir même. Cet homme déclara en mourant ne pas ôtreprêti^; il n'avait pris rhabit ecclésiastique que pour mieux approcher le duc. (Juvénal des Ursins.)

L'armée se mit en marche le i^' juillet 1412 ; Jean de Fievers parvint à faire régner quelque ordre dans cette multitude d'hommes étrangers aux habitudes de la guerre. Ayant traversé l'Artois, il entra en Picardie, et voulant donner à l'ennemi une idée avantageuse de ses forces , il attaqua Ham , un des boulevards du parti Orléanais. La place avait pour gouverneur un chevalier gascon nommé Bernard d'Albret , parent du connétable, avec lequel quelques historiens l'ont confondu. Manzard du Bosc, banneret breton, était son lieutenant. Les assiégés, fiers de leurs fortifications , injuriaient les assiégeants, du haut des murs, « leur disoient maintes gueulées, les aippelRni flamengailles^ humeur de purée ^ et les envoyoient manger leur beurre sous la cheminée.»

Le duc de Bourgogne , craignant d'échouer dans ce siège, voulut essayer les négociations avant de corn-

JEAN LE MEIKGRE DE BOICICAUT. 123 «

mencer les attaques : il eavoya le sire de Ilelly vers le gouTerneur de Ham ; on ne répondit au messager que par de nouvelles railleries : cr Nous vous conseillons, lui dirent les assiégés , de renvoyer au plus tôt ces Flamands dans leur pays, parce qu'étant tous faits de beurre , un peu de soleil pourrait les faire fondre, et dès qu'ils n'entendront plus mugir leurs vaches , ils s'en iront. » (Cottîgné.)

Voyant la place déterminée à soutenir tous les assauts , le duc fit tirer ses gros canons ; arme bien peu redoutable alors , car les habitants de Ham s'en moquaient , et torchaient les murs à l'endroit où le projectile avait frappé. Après les canons on mit en jeu la grielh , pièce d'artillerie qui avait une ouverture a plus grande qu'une caque de harengs. >i Le maître artilleur était un bourgeois de St-Omer, « et d'un fuysil il y bouta le feu , la poudre s'alluma, qui prist à boursoufler;» mais la pièce se trouvait placée sur un point trop élevé , de sorte que la grosse pierre ronde passa par -dessus la ville. Le maître artilleur la descendit à l'aide de quarante hommes , «il y boutit le feu une seconde fois :» la pierre en sortit avec un tel fracas ^ qu'on eAt dit la foudre s'échappant du ciel ; elle perça le mur, fit deux trous à une tour, alla tomber au milieu de la ville, puis rebondit, tua huit personnes, et en blessa plusieurs autres. «Douce Vierge! dirent les assiégés, comment puet telle pierre estre chi envoyée ? j>

11 parait que cette redoutable grielle ne pouvait tirer que fort peu decoups,car les assiégeants l'abandonnèrent pour avoir recours à un autre expédient : « ils charpentèrent toute la nuit afin de dresser la bricoUe , excellent engin. » C'était une boîte carrée en bois ferré, «propre à recevoir charognes , chiens pourris , et même matière de gens, n On la lançait par le moyen d'un rouet , elle se

ia4 JEAN l'E MCINGRE DE BOUCICAUT.

brisaîl en tombant , et répandait une odeur si înrecle que les assiégés ne pouvaient y tenir. Les Bourguignons, après bien du travail , renoncèrent à cet expédient , car ils s'empoisonnaient eux-mêmes; les soldats dirent qu'ils préféraient monter dix fois à Tassant plutôt que de se servir de cette horrible machine.

Cependant Bernard d'Albret voyant ses vivres diminuer, et persuadé que cette armée considérable , arrêtée de* vant ses remparts depuis huit jours, finirait par enlever la place de vive force , résolut d'abandonner la ville ; il fit sortir les habitants durant la nuit , par une porte basse donnant sur la Somme, et les mit sur des bateaux avec les hommes de traits : au point du jour , ayant fait baisser le pont-levis , il sortit au galop à la tête des chevaliers ou écuyers, traversa le camp, culbuta tout ce qu'il trouva sur son passage , et gagna la plaine sans avoir perdu un seul homme. Les Flamands s'empressèrent d'envahir la place , et tuèrent quelques vieillards qui n'avaient pas voulu sortir avec les autres habitants : il s'éleva en cette occasion de violents débats entre les Flamands et les Picards.

Le duc de Bourgogne ayant abandonné Ham , s'avança vers Paris; l'armée des princes accourait au-devant de lui : il la rencontra entre Montdidier et Beauvais. Les coureurs du duc d'Orléans ayant découvert d'une hauteur cette multitude de Flamands qui couvrait la plaine, rentrèrent aussitôt et vinrent dire au jeune prince qu'ils avaient vu au moins 300,000 ennemis : «Quand toute votre gent seroit chair cuite et bon rôti , cela ne sufiiroît pas pour un seul diner. » Ce discours indigna d'Aimagnac , qui frappa le premier de ces éclaireurs et lui creva un œil ; les autres capitaines se montrèrent aussi courroucés que leur chef : tous s'empressèrent de calmer les craintes du duc d'Orléans. Louis Bourdon ,

JEAN LE MËl.XGRE DE BOt'ClCAUT. 125

banneret tourangeau , lui dit : « Seigneur , je vous prie de me donner le duc de Bourgogne si nous l'avons , pour que j'en fasse justice pour le mémoire de votre père. Je prendrai un bœuf bien gras , massif et gros , je le ferai fendre parmi le ventre , j'en ôterai la coraille (les intestins), et à leur lieu sera mis icelui duc tout en vie et viestis , puis à grand feu de charbon bien après sera de gros varlets tourné et rôti tout vif. » Le duc d'Orléans le lui promit.

Les deux armées se trouvèrent en présence : celle de Jean-sans-Peur était beaucoup plus nombreuse, mais bien moins aguerrie ; on distinguait parmi ses chefs le duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne, le duc de Frise, le comte d'Arundel et Boucicaut : ce maréchal, obligé de choisir un parti au moment où l'on allait se battre, embrassa celui de Bourgogne, qui semblait être avoué du roi , tandis que son parent GeofTroi de Boucicaut prenait celui d'Armagnac. Geoffroi se fit remarquer par son intrépidité : les continuateurs de Yély l'ont confondu mal à propos avec le maréchal. On voyait réunis sous les bannières des princes , les comtes d'Alençon, d^Eu, de Sarbruk et d'Hangest, les sires de Montbazon, de Boutillier, Geoffroi de Lasalle, Jean de Combourg, Pierre Desfontaines, Louis de Braquemont, Heugues d'Amboise, Robert de Chaumont, François d'Hauberticourt, Jean de l'Hôpital, Geoffroi de Beaufremont , grand-maître de l'ordre de Rhodes , Baudran de la Heuse, Guillaume Bataille, Louis de Culant, Louis de Dreux- Brézé, Gallois d'Acy, Raoul de Gaucourt, Guillaume de Troye , Pierre de Mornay et Pierre de Guitiy.

Boucicaut, le capitaine le plus consommé du parii bourguignon , voulait que l'on fondit sur l'ennemi pour l'écraser sous le poids de grandes masses; Jean -sans-

126 JËA!H LE MEINGRB DE BOtCtCAUT.

Peur, appréhendant qu'un échec ne le discréditât auprès des Parisiens, ne voulut pas tenter l'attaque et resta en observation. Il occupait depuis quatre jours la même position, lorsque, au milieu de la nuit, son camp retentit des cris : Flandres I Flandres I Le duc, courant sur-le-champ aux bivouacs des Belges , trouva tout le monde se disposant au départ : les Gantois avaient promis au duc un service de soixante jours seulement; ce terme venait d'expirer à minuit; prières, exhortations, tout devint inutile: « Ils troussèrent leurs tentes, réunirent les bagages, les chariots , et au point du jour reprirent confusément la route de Flandres. Jeau-sans-Peur, désespéré, après avoir épuisé les supplications , les envoya à tous les diables.» (Cottigné.)

Louis d'Orléans, apprenant le départ des Flamands , voulut profiter de cette heureuse circonstance pour fondre sur le duc de Bourgogne : « Mous le prendrons, s'écriait-il , et Bourdon le fera rôtir sur le brasier* }> Mais le comte d'Ârmagnac contint cette fougue, jugeant plus prudent de revenir sur Paris, et d'entrer dans cette ville à la faveur de Pefiroi que la retraite des Flamands allait causer aux habitants. L'armée des princes se replia donc sur l'Ile-de-France , emporta Saint-Denis défendu par 4,000 hommes , et le livra au pillage : d'Armagnac s'empara de plusieurs effets précieux , notamment de quatre clous ce dont Jésus fut clavé. » Il savait que les caveaux de l'abbaye recelaient les trésors d'Isabeau de Bavière ; il les parcourut tous à la lueur des torches , accompagné du sire de La Jaille , son chambellan , et de quatre écuyers. Après bien des recherches on découvrit , dans rarrière-caveau, un grand cofire de fer, fermé de trois serrures d'argent; le comte d'Armagnac fit venir de Saint-I>enis douze serruriers, et leur ordonna de forcer le coflfre : ces ouvriers,

JEAN LE UtilMGIlR DE BOCCICACT. I27

croyant que les saintes reliques de Tabbaye y étaient renrermées , dirent au comte qu'ils n^en feraient rien, dussent-ils avoir les membres rferamptr*. Sur leur refus, d'Armagnac se saisit d'un gros marteau , et, aidé du sire de La Jaille , parvint à briser le cofiVe après deux heures d'eflEbrts : il y trouva une quantité prodigieuse d'argent monnayé , des bijoux , des joyaux et une couronne royale enrichie de pierres précieuses ; le comte emporta ces richesses , et vint les étaler aux yeux du duc d'Orléans» Les historiens du parti bourguignon disent qu'il posa la couronne sur la tête de ce jeune pnnce (son gendre) , en lai promettant de le faire sacrer roi sous peu de jours dans la cathédrale de Reims.

Les Parisiens^ effrayés de la prise de Saint-Denis, se hâtèrent d'envoyer des messages an duc de Bourgogne pour le supplier de venir à leur secours* Jean-sans-Peur, atterré du départ des Flamands , et croyant la capitale perdue sans retour , versa des lai^mes de regi^et. Le comte d'Ârandel s'efforça de le consoler : « Ne vous affliges pas , lui dit-il, nous enverrons d^Angleterre aux Armagnacs des mouches qui les piqueront si fort., que la chair leur en ^uira^ » (Cottigisié.)

Outre 10,000 hommes levés dans les domaines de Bourgogne , il ]^estait encore 6,000 Picards , 6,000 Anglais et 3, 000 chevaliers ou écuyefs : ces forces réu-nies pouvaient bien tenir la clampagne contre l'armée des princes; mats Jean-sans-Peûr montra toujours beaucoup d'hésitation à la guekre; ; il dut tous ses succès à son fi^re le duc de Brabaht ^ ou à quelques autres généraux placés ^sous ses ordres. Cependant , d'après les exhortations du comte d'Arundel , le prince marcha incontinent vers P«ris. Bbucicaut, commandant Pavant-^ garde , fondit sur les détachements laissés en échelons; par le co^te d*Ari!nagoa<: , lés culbuta ou les contrai-

I!28 JEAN LB UE1NGR£ D£ BOUGICAUT.

gnit de se replier en désordre sur le gros de Tarmée^ L'ennemi occupait les.faubourgs de la capitale ; le duc d'Orléans était logé dans Paris même, le duc de Bourbon à Bourg-la-Reine , le comte d'Alençon à Gonesse, et Bernard d'Armagnac campait sous Montmartre.

Les Orléanais prirent un habitant de La Chapelle, chaud partisan du Bourguignon; ils Rattachèrent par les bras et par les jambes à l'une des ailes d'un moulin, et puis l'abandonnèrent au vent , le. laissant tourner ainsi pendant trois heures , au bout desquelles le malheureux expira : c'était le prélude des excès auxquels les Armagnacs devaient se livrer. Les environs de Paris furent pillés impitoyablement. « Chaque )our un chevalier, monté sur un cheval blanc comme neige, venait jusqu'aux barrières insulter les Parisiens : a Issez mierdaille , leur criait-il , vous n'osez bouger. » Un matin qu'il disait ces gros mots , il fut surpris, enveloppé et mis en pièces comme un agneau que l'on pourfend. » Mais ces Parisiens, que l'on raillait sans cesse , surent cependant contenir une armée aguerrie de ao,ooo combattants : la population devait être formidable, car dans ce moment elle comptait, plus de 40,000 honunes sous les armes.

Au lieu de franchir la Seine avec toute son armée au - dessous de l'Oise , et de tourner Paris afin d'y entrer par la route d'Ëtampes , le duc de Bourgogne laissa les troupes sous le commandement de Boucicaut, et résolut de forcer le passage par Saint-Denis , suivi de Jl^^ooo Anglais et de i,5oo gens d'armes. Le prince y parvint, et entra au galop dans la ville. Il y fut d'abord reçu avec des transports de joie inexprimables; mais la vue des Anglais qui l'accompagnaient refroidit bientôt ce zèle, et finit par aliéner les esprits : personne ne voulut loger ces étrangers, qui

JSAN LB HEIMGRB DB BOU€ICAUT* I2Q

furant obliges de passeï* la nuit dans la rue; on les distribua le lendemain ^ non sans beaucoup de peine, chez les bourgeois soupçonnes d'être du parti Orléanais. Comme la haine des Parisiens envers les Armagnacs était portée au dernier degré , on ne pouvait les empêcher de faire des sorties contre eux. Le duc de Berri, chef de la ligne 9 s'approchait de la capitale, amenant un renfort de 8,000 hommes, et menaçait de bloquer la ville par un autre côté , et de la priver de toute communication avec la Marne , qui apportait des vivres aux habitants. Le danger devenait pressant; le maréchal Boucicaut, instruit de la marche du duc de Berri, s'avança vers Paris à la tête de toute l'armée bourguignonne, en laissa la moitié pour garder des points importants , et franchit lui-même les barrières , escorté par deux divisions. Comme son habileté était reconnue, il fut chargé de la conduite des opérations, et ne songea plus qu'à battre l'armée des princes avant l'arrivée du duc de Berri. D'après ses ordres, le sire de Groy, commandant 6,000 Parisiens et 5oo chevaliers , alla s'emparer de la belle maison de Wincester ( Bicêti'e ) , appartenant au duc de Berri et défendue par a, 000 hommes ; cette garde fut taillée en pièces , le château pris et saccagé , malheur très - grand pour les lettres et les arts : la bibliothèque , si précieuse , du frère de Charles Y, fut brûlée; on livra également aux flammes une galerie de tableaux oii l'on remarquait , dit Juvénal des Ursins , les portraits originaux des roi^ de France depuis Charlemagne jusqu'à Charles YI. On eut encore à regreUer des châssis de fenêtre en vitres, alors très-rares. Galéas Yisconti les avait mis en usage dans son palais : il les tirait de Gonstantinople. Le duc de Berri en possédait seul en France.

l3o JKAN LK 1IEI^GR£ DE BOLXICAt'T.

Deux fours après la prise de Wincester, Bouctcaut envoya un nouveau détachement , soutenu par les Anglais d'Anindel, attaquer Saint-Cloud, qui fut enlevé, à la suite d'un combat sanglant, le 9 novembre 1412. Colinet , gouverneur de Saint-Gloud , avait vendu cette place aux Orléanais le mois précédent; il fut pris par les Parisiens, et pendu à Tune des portes. On com^onna ce dernier avantage par une victoire signalée que Boucicaut remporta ie lendemain. Ce général , étant sorti de Paris le 1 1 novembre , fondit sur les Armagnacs postés devant Saint-Denis ; il les chassa de Montmartre» et leur livra bataille dans la plaine. Tous les princes du sang , hors le duc de Berri , assistaient à l'action. Le maréchal perça leur ligne , et contraignit les deux ailes de se jeter en désordre sur les flancs. Il manœuvra avec une grande habileté contre ces deux corps séparés, et rendit leur jonction impossible. Ce coup hardi décida de la campagne : l'armée ennemie , ne pouvant se réunir sous un seul chef, comme le comte d'Armagnac le désirait , se disloqua , et ses divisions gagnèrent la Loire.

Les services rendus en cette circonstance par Boucicaut parurent si éminents , qu'on le nomma premier maréchal de France : il n'en existait alocs que deux ; il fallait commencer par être second maréchal. Cette charge militaire prenait chaque jour plus d'importance; cependant il n'était pas indispensable de l'occuper pour devenir connétable, ni pour commander en chef une armée : Dnguesclin , Couci , Qisson ne l'exercèrent jamais ; Le Meingre est le premier maréchal de France d^une grande réputation.

Boucicaut ne fut pas encore satisfait de l'avantage remporté devant Saint-Denis sur le comte d'Armagnac ; il continua la campagne en rejetant au-delà de la Loire

JEAN LE 31E1NGRË DE BOUClCÀUT. l3l

les corps qui cherchaient & se rallier. Le vainqueur courut au-devant du duc de Berri , sur la route d'Orléans , pour lui présenter le combat ; mais afin d'éviter l'effusion du sang français , il envoya vers ce prince deux officiers de son hôtel pour l'instruire du véritable état des choses , de l'occupation de Paris par le duc de Bourgogne, et de la dispersion de Parmée des confédérés. Ces officiers s'acquittèrent de leur mission en gens habiles; ils montrèrent au duc de Berri le danger qu'il courait en engageant une action avec le maréchal , déjà victorieux. Le duc se rendit à cet avis ; il repassa le fleuve : les autres divisions des troupes seigneuriales se disséminèrent dans les provinces du centre , sans se dissoudre néanmoins. Le dauphin , âgé de seize ans , vint joindre Le Meingre et fit ses premières armes sous ce général, qui profita de l'arrière-saison pour reprendre les places dont Tennemi s'était emparé autour de la capitale. Il conquit , dans l'espace de quinze jours , Dourdan, Etampes, Pierrefonds, Gouci, La Ferté-Milon. La rigueur de l'hiver 1 empêcha de poursuivre ses opérations.

l32 Ji-AN LE UEIXGRE BC BOCCiCArT.

Page 1