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ne vouloir reconaaitre que l'autorité du fils du roi. Le dauphin prit donc les rênes de l'Etat , aidé d^un conseil composé d'hommes recommandables. Les devoirs que cette nouvelle situation lui imposait le détournèrent bientôt de ses dérèglements : il débuta par diminuer les dépenses de l'administration , par donner des édits de la plus haute sagesse. D'après ses ordres , Boucicaut se rendit à Londres afin de renouveler le traité de paix , formalité qu'entraînait la mort du dernier roi.
Henri , quatrième du nom, venait d'expirer (commencement de i4i3): il était rongé de la lèpre, et sujet à des attaques intermittentes d'apoplexie pendant lesquelles Lancastre restait comme mort des journées entières. Relativement à son roi , l'Angleterre ne se trouvait guère mieux partagée que la France. Deux sen^ timents opposés troublaient l'âme d'Henri lY : d'un côté les remords de son usurpation , de l'autre la crainte de se voir chassé du trône ; aussi gardait-il auprès de lui la couronne royale , sans que ses yeux la perdissent un seul instant de vue. Un jour l'attaque d'apoplexie se prolongea plus qu'à l'ordinaire : son fils , le croyant mort , prit la couronne pour la ranger dans son ap« partement ; il fut obligé de la rapporter quelques heures après , car son père revint à la vie. Enfin , le monarque sentit quil touchait irrévocablement à ses derniers moments, Lancastre appela son successeur , et eut avec lui un long entretien en présence des dignitaires de TEtat ; puis, jetant un dernier regard sur ce diadème qui lui avait coûté tant de peine à conserver : « Mon fils , dit-il , voilà une couronne à laquelle nous avons , vous et moi , bien peu de droits. — Mon père , répondit Henri V , mon épée saura conserver ce que la vôtre a su conquérir (i). »
' (ORapia Thoiras; t. rv.
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quelque résistance , fut massacre an bas des escaliers (i}« Les séditieux n'épargnèrent même pas les dames du palais d'Isabeau : ils les emmenèrent de force en prison, et les livrèrent pendant le trajet à la brutalité de la populace ; on battit ces nobles dames , sans oublier de les enfarinêr.
Le duc de Bourgogne avait assiste k ces scènes de violence sans y prendre part, et en feignant même de les blâmer ; mais son attitude ne trompa personne, moins encore son gendre qui, voyant entraîner les bannerets, revint dans la grande salle oîi se tenait Jean-sans-Peur : il lui fit signer, 9ur une croix de fin or^ jue lei prUon-^ niers n'auraieni aucun malm
Le lendemain on arrêta Des Essarts , surintendant des finances; on Taccusa de malversation, mais son véritable crime était d'avoir dit publiquement au régent : c( Veillez à la sûreté des trois princes d'Orléans , car le duc de Bourgogne veut les faire occire comme leur père. i> Des Essarts eut la tête tranchée. Plus de i5,ooo factieux allèrent le jour suivant à la Bastille pour enlever cette forteresse, mais le gouverneur la défendit vaillamment et déjoua tous leurs efforts»
Arnaud de Corbie, vieillard de quatre-vingts ans, se vit obligé de remettre les sceaux; quantité de conseillers, de présidents furent expulsés de leurs emplois. Jaqueville parcourait à cheval les rues de Paris, accom^pagné de cent gardes ; il faisait pendre au gibet les passants qu'on lui désignait comme orléanistes. Les exécutions journalières ne satisfaisaient pas son impatience sanguinaire ; on le vit forcer les prisons afin de presser
(i) Journal d'an bourgeois de Paris. Cet anonyme , -violent bourguignon , a laissé une chronique qui rapporte jour par jour tout ce qui se passait à Paris , avec des détaib extrêmement curieui.
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le carnage des détenus : il pénétra seul dans le cachot où Ton gardait Robert de La Rivière , neveu du fameux ministre de Charles Y. Le prisonnier , en l'apercevant , lui adressa les plus vifs reproches. Jaqueville se saisit d'une pinte pleine de vin posée sur la table , et assena sur la tête de Robert un coup si violent , que le crâne en fiit brisé : la cervelle s'épancha. Le meurtrier ordonna à ses sicalres de porter en place de Grève le malheureux, et le fit décapiter mort, avec son compagnon d'infortune, Duménil , maître d'hôtel du Dauphin. (Journal de Paris,
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Vers la fin de la semaine on fit mourir également Maussart Dubosc, conseiller, un des plus beaux hommes de son temps : il eut la tête tranchée aux halles; le corps, au lieu de rester sur place après la décapitation , fit un bond et heurta vivement le bourreau , maître GeofTroi , qui , laissant tomber le fer , ne put maîtriser sa frayeur : il en mourut le surlendemain. (Journal de Paris.)
Ces fureurs , tout en servant les projets du duc de Bourgogne, Tépouvantaient néanmoins : il craignit un moment de devenir lui-même la victime de ce monstre populaire , qu il avait démuselé. Chaque jour voyait accomplir quelque nouvel attentat. Le i^^ juillet les agitateurs se portèrent une seconde fois à liiôtel St-Paul, en brisèrent les portes, se répandirent dans les appartements, bravèrent l'autorité du dauphin, et contraignirent ce prince à prendre le chaperon rouge adopté par eux. Ces hommes posèrent une de ces coiffures sur la tête de Charles YI qu'ils tirèrent d'une pièce fort étroite , son refuge habituel : la vue de ce monarque , privé de la raison et que l'on insultait jusque dans ses misères , arracha des larmes à quelques-uns de ces forcenés. Peu de temps après cette expédition , le terrible Jaqueville, faisant un soir sa ronde ^ passa sous les fenêtres de TON. IV. 10
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rhôtel St-Paul; il entendit des instruments dont les sons partaient de la chambt'e du dauphin , il força la barrière, monta les degrés, et envahit avec ses gardes la salle oîi se trouvait le jeune Louis en compagnie de vingt personnes. Jaqueville fit cesser le bal en reprochant au dauphin sa vie molle et eflTéminée : « Vous passez , lui dit- il , la nuit à veiller et le jour h dormir; certes, en suivant un pareil genre de vie , vous ne mourrez pas vieux. » Le sire de La Trémouille, présent à cette scène, ne put contenir son indignation : <r Vous êtes un impertinent , dit'il au gouverneur , de tenir un pareil propos à un prince, vu le petit lieu dont vous estes. » Jaqueville devint furieux en se voyant reprocher son peu de naissance , tt donna un démenti au sire de La Trémouille : le régent , dont la colère ne connaissait plus de bornes, tira une petite dague attachée à sa ceinture , se jeta sur Taudacieux , et lui porta plusieurs coups qui furent parés par la cuirasse. Le prince ressentit une émotion telle , qu'il cracha le sang en abondance pendant trois jours. (Journal de Paris, p.^i.)
Un état aussi violent ne pouvait long-temps se prolonger; il devait cesser à l'apparition d'un homme énergique , capable d*en imposer aux factieux : Boucicaut fut celui qui mit un terme à cette anarchie. Le maréchal revenait d'Angleterre , portant le renouvellement du traité; il se rendit aussitôt à Paris, et cassa l'espèce de garde que Jaqueville avait mise auprès du dauphin pour le tenir prisonnier , parcourut tous les quartiers de la ville, et réunit quantité de chevaliers ou d'écuyers que l'effroi dominait encore. Le conseil s'as< sembla sous la protection de Boucicaut, et il fut décidé que Ton inviterait les princes d'Orléans à s'approcher de la capitale pour tirer le roi et ses fils de TatTreux esclavage dans lequel ils gémissaient. Le maréchal fut
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chargé de cette mission délicate. Depuis la paix de Bourges ies chefs des confédérés n'avaient point encore licencié leurs levées : il fallait les convaincre qu'en réclamant Tassistance de la chevalerie, le roi n'implorait pas Tappui d'un parti, mais qu'il faisait un appel aux troupes seigneuriales, comme sa qualité de souverain lui en donnait le droit. Le maréchal eut l'habileté de conserver cette nuance si délicate : à sa voix les princes concentrèrent leur armée sur la Loire , près de Blois, et s'unirent au duc de Bretagne, qui venait d abandonner l'alliance du Bourguignon ; ils s'avancèrent tous ensemble vet*s Paris, guidés par Boucicaut, qui menait l'avant-garde. L'approche de ces phalanges donna l'élan à la bourgeoisie , qui , gémissant des excès du peuple , n'avait osé le manifester par aucune démonstration. Les conseillers du dauphin surent si bien enflammer les habitants en faveur de leur maître , que tout-àcoup 25,000 d'entre eux se trouvèrent en armes sur la place de Grève , au Ghâtelet , le long des quais , sur les ponts et sur les deux rives de la Seine. L'aspect de forces aussi imposantes effraya cette populace naguère si terrible. Jean /ie Troye , le chirurgien, voulut la haranguer et relever son courage; voyant qu'on mécon^ naissait sa voix , il se hâta de quitter la ville et de gagner la Picardie : Saint-^Yons , Caboche et les autres coryphées du parti populaire se cachèrent. Le dauphin, à la tête des bourgeois armés et de quelques bannerets , alla ouvrir les prisons , s'empara des postes principaux , et rétablit les anciens magistrats. On arrêta plusieurs chefs subalternes , chez qui fut trouvée une liste de 1 ,400 personnes dévouées à la mort : cette liste indiquait le jour et le genre de supplice réservé aux proscrits. Cette e^ce de pacification déplut extrêmement au duc iean-sans-Peur, qui avait soulevé la tourbe des faubourgs»
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dans l'espérance de s'emparer du pouvoir lorsque la domination de Caboche et de ses collègues serait devenue intole'rable. Il ne put de'guiser son dépit, et apostropha durement, dans la chambre de marbre, Juvénal des Ursins, un des serviteurs intimes du dauphin (et père de l'historien).
Cependant les princes approchaient , suivis de leurs divisions ; Boucicaut occupait déjà Etampes avec l'avantgarde : le conseil de Charles VI leur députa quatre de ses membres , pour les remercier au nom du régent , aussi bien que de la part des Parisiens, et pour leur dire que les secours demandés devenaient désormais inutiles. «Nous ne nous sommes réunis, répondirent les chefs des confédérés, que pour briser les fers du roi et de ses fils ; puisque leurs seigneuries sont renti'ées dans l'exercice de l'autorité, et qu'elles ne courent plus de dangers , nous déposons les armes avec joie. » En effet, ils licencièrent leurs troupes et se rendirent seuls à Paris. L'esprit , fatigué des désordres de ce règne malheureux, aime à se reposer sur ce beau trait dé modération.
lean de Nevers avait joué le plus triste rôle durant cette pertui*bation : le pouvoir lui échappait encore une •fois ; son ambition lui suggéra la pensée de s'en emparer d'une manière définitive. Il conçut le dessein d'enlever Charles YI dans une partie de chasse, et de l'emmener h Lille , choisie par le Bourguignon pour devenir le siège du gouvernement royal. Un simple hasard fit échouer ce complot. Le jour de la chasse, Chai^les YI, jouissant de quelque lucidité , se trouva accompagné d'une suite extrêmement nombreuse, quoique pas un des chevaliers qui l'entouraient n^ftt le moindre soupçon de ce criminel projet. L'enlèvement devint impraticable, et le duc ftU si effrayé de la grandeur de Tattentat, qu'il n'eut pas
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le courage d'en renvoyer l'exécution à un autre moment: une terreur panique le saisit subitement ; le soir même il s'esquiva de son hôtel. Ayant dépassé les ponts-Jevis sans encombre, il partit au galop, et cependant personne ne songeait à courir sur ses traces pour l'arrêter.
Le lendemain de cette fuite précipitée, Boucicaut fit son entrée dans la capitale, escortant les ducs d'Orléans, de Bourbon, de Bar, d'Anjou, les comtes d'Alençon, d'Eu , d'Albret , d'Armagnac , ayant tous la tête chargée du chaperon noir et rouge : ils portaient des manteaux violets couverts de feuilles d'argent , que le dau-^ phin leur avait envoyés en présents. Vingt-quatre ti^ompettes ouvraient la marche ; les bourgeois formaient la haie; un héraut, qui précédait les princes, jetait des pièces de monnaie en criant : Viv^ U roi 0t la paix I
Une réaction suivit immédiatement l'entrée des princes. Le comte d'Armagnac , l'àme de la ligue , beau-^père du duc d'Orléans, s'empara de la haute direction des affaires; il éconduisit toutes les créatures de Jean de Nevers , et s'appliqua à tenir le dauphin dans une tutelle rigoureuse , l'obligeant à s'occuper des intérêts de l'Etat. Le pupille ne tarda pas de se montrer impatient de cette conti^ainte, qui ne lui laissait plus de temps à consacrer aux plaisirs. 11 regretta bientôt la domination du duc de Bourgogne, qui , jaloux de gouverner en maître ,. l'engageait chaque jour dans des parties de chasse , dans des bals et des festins, sans jamais l'entretenir de la gêne du peuple que l'on foulait d'impôts. Soit légèreté, soit dégoût pouv son nouveau maître , Louis manifesta le désir de se rapprocher de son beau -père; il lui écrivit une lettre très-'pressante, le priant de revenir aussitôt à Paris pour le délivrer des Orléanistes. Ce message stimula le duc de Bourgogne. 11, venait de renouer ses liaison? avec
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l'Angleterre, et dans ce moment il vendait aux états de Flandres des franchises , afin d^en obtenir les sommes nécessaires au paiement des bandes nombreuses que ses généraux réunissaient sur les frontières du royaume.
Redouté de ses voisins , régnant sur des états qui le rendaient le souverain le plus riche de l'Europe , Jean de Nevers aurait pu jouir d'une félicité parfaite ; mais poussé par une ambition itiexplicable , il préférait vivre en France au milieu des factions , mettant toute sa joie à souffler le feu de la discorde , à traverser des orages.
Au mépris de tous ses serments , le Bourguignon franchit les limites , suivi de 20,000 hommes ; il parcourut en ennemi les provinces du nord , et s'approcha de Paris , ne doutant pas qu'un mouvement n'éclatât en sa faveur (commencement de 141 4)- Mais le gouvernement du duc d'Orléans, ou plutôt du comte d'Armagnac, était mieux constitué que celui de Jaquevîlle ; il annonçait l'intention de remédier aux malheurs causés par les discordes civiles. L'ordre le plus sévère régnait au sein de la capitale ; aucun excès ne se commettait impunément: la bourgeoisie secondait de tous ses moyens un régime protecteur des libertés et de la propriété» Le maréchal Boucicaut se trouvait dans la ligne du devoir en appuyant cette administration, véritable organe des volontés du monarque. L'amour du bien public devait agir puissamment sur son âme , puisque ce sentiment le poussait à traiter en ennemi ce même Jean de Nevers dont les larmes et les touchantes supplications lui avaient valu la vie après la bataille de Nicopolis.
Le duc de Bourgogne se présenta en ordre de bataille devïint Montmartre ; le maréchal sortit à sa rencontre^ avec des forces inférieures , et lui offrit le combat. Le duc ne l'accepta point et se tint renfermé dans ses posi-
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lions , aUendant Tefiet du soulèvement dont qu^lqueç amis l'avaient flatté. Mais le duc de Berri , nouveau, gouverneur de Paris , venait de prendre des mesures si énergiques, que pas un homme ne bougea: qh fit publier que , sous peine de mort » auQun ouvrier ni artisan n'eût à quitter sa boutique ou son atelier pour se rendre aux remparts. Les comtes d'Alençon et d'Armagnac , les ducs de Bar et d'A^njou parcouraient If^s^ rues escortés de nombreuses patrouilles , et plaçaient des gardes à chaque carrefour. Ces dîspositioq^ en im-* posèrent aux factieux dans Vinterieur, pend^DJt qu'audehors Le Heingre contenait 4eaa-S0nB-^ei|r<. dans sies. lignes du côté de Saint-Denis.
En ce moment critique Charles VI sortit de $a léthargie et retrouva une lueur de raison, comnpie il l'aYdiit reprise l'année précédente d^s une circonstApce semblable; mais l'infortuné se vit environné de nouveaux maîtres. On . sut aisément lui représenter le duc ^ Bourgogne comme le plus redoutable enneipi :de TËtat : le monarque le déclara criminel de lèse-majesté. On fît publier cet édit sur les places publiques avec beaucoup de solennité : Boucicaut en envoya sur-le-champ une copie au duc de Bourgogne , en l'invitant à jse retireir promptemeot pour éviter TeiTusion du sang 9 le menaçant , en cas de refus , d'attaquer son camp le soii* même. Cette injonction produisit soa effet : le duc leva le siège sans avoir tenta un seul engagement. Cette retraite fut si précipitée, que ses gens abandonnèrent la moitié des bagages : le sire de Gaucourt , envoyé à leur poursuite, ne put jamais atteindre l'arrîère-garde. Le Bourguignon justifia bien mal, pendant la moitié de sa vie, le surnom de Jean-sans-Peur que l'histoire lui a donné : depuis l'assassinat de Louis d'Orléans il se
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montrait le prince le plus pusillanime de son siècle ^ comme il en était le plus déloyal (i).
Cette retraite inexplicable consolida le pouvoir da parti orléaniste; le dauphin avoua sa faute en pleurant, et se soumit. On ne garda plus de ménagement envers Jean - sans - Peur ; on lacéra en pleine assem-' blée la justification du docteur Jean Petit; l'université tonna contre les Bourguignons, comme elle avait tonné contre le$ Armagnacs. Le duc d'Orléans se montra décidé plus que jamais à poursuivre le meurtrier de son père , Taslsaââin de l'épou'x de Valentine : ce crime était une plaie toujours saignante, et l'unique prétexte de la guerre civile.
Le roi, avons-nous dit^ avait repris ses sens; mais, dans cet état de santé, il était encore le jouet de ceux qui l'entouraient. Charles YI montra autant de courroux: contre le duc de Bourgogne , qu'il en avait montré naguère contre les ducs de Berri et de Bourbon ; il voulait marcher contre lui , porter la guerre dans ses états et pénétrer en Flandres» Des souvenirs lointains rappelaient à sa faible raison le triomphe de Rosebec, et Boucicaut, qui veillait sans cesse auprès de sa personne, lui retraçait encore mieux les événements de cette journée ; car tous les deux y avaient combattu presque au même âge. On publia l'ordonnance du ban et de l'arrièreban; chaque banneret fut sommé de rassembler son ost : des historiens inexacts disent que Tarmée comptait aoo,ooo hommes dans ses rangs. Il est certain que
(i) Le Moine de Saint-Denis , témoin oculaire y dit , à l'occasion de ce siège : « Le duc de Bourgogne avoit levé la main et juré foi que notre abbaye ne recevroit aucun dommage, qu'il payeroit jusqu'au dernier sol ce qu'il prendroit en vivres et en fourrages ; mais le prince consomma tout , et nous paya eu gens d'armes. »
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fort peu de milices communales rejoignirent (i); les troupes féodales seules se mirent en mouvement. On épuisa les faibles ressources du trésor pour solder un corps assez nombreux de Gascons et d'Allemands ; on distinguait, à la tête de ces chevauchées, des barons français et étrangers : les ducs de Bourbon , d'Anjou et de Bar; un prince de Lorraine, un comte de Sarbruk, les comtes d'Alençon, d'Eu, d'Armagnac, d'Albret; les sires de Rohan, de Tintiniac , de Malestroit, de Quelen, Hector, fils de Louis de Clermont, duc de Bourbon. I^ maréchal Boucicaut fut chargé d'organiser ces nombreuses divisions. Charles VI se rendit en grandej cérémonie à Saint -Denis, comme l'année précédente; il prit des mains de Pierre de Yillette , supérieur de l'abbaye, la bannière royale, et la remit à Guillaume Martel , vieillard blanchi dans les combats , et qui choisit trois chevaliers pour l'aider à défendre le drapeau sacré; ces trois élus furent le fils de Guillaume Martel , Jean Bétas et le sire de Saint - Clair : pendant les marches le garde - bannière portait h son cou l'étendard roulé, un écuyer tenait la lance ou le bâton, et on ne déployait le drapeau qu'au moment de l'action.
L'armée se rassembla dans la Brie : on plaça les troupes soldées, les Gascons, les Bretons et les Allemands , sous le commandement de Boucicaut, dont le caractère énergique pouvait seul maîtriser ces indociles guerriers. Le maréchal se plaça à Favant-garde, et malgré tous ses efforts il ne put parvenir à garantir des ravages accoutumés les pays qu'il traversait : un ordre suprême suspendit sa marche; car plusieurs membres du conseil , désapprouvant cette nouvelle guerre
(i) Foiitanieu , Aclcs du règne de Charles Vf, carton "28.
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entreprise contre le duc de Bourgogne, obtinrent un délai de quelques jours et l'autorisation de tenter en-core les voies de la conciliation. Us partirent en toute hâte et allèrent trouver Jean de Nevers, canapé sous les remparts de Lille. Le prince les reçut d'un air de dédain , et leur ordonna brusquement de s'expliquer sur rob)et de cette mission. Les ambassadeurs lui annoncèrent que le roi se trouvait disposé à conclure la paix, à oublier le passé, y mettant néanmoins la condition que son parent romprait ses liaisons avec l'Angleterre , et qu'il viendrait à Paris faire acte de soumission. Pour toute réponse , le duc demanda à spn écuyer ses houzeaux (ses bottes), et monta sur son destrier sans dire un seul mot aux envoya, qui revinrent auprès de leur maître , et lui firent part de la manière dont ils avaient été accueillis. Charles YI, indigné, ordonna que l'avant-garde poursuivit sa route, et le lendemain , 10 avril 14149 l'armée s'ébranla en marchant sur trois corps échelonnés , la gauche appuyée à l'Oise. Le troisième corps, commandé parle roi eo personne, s'arrêta à Senlis , attendant que les deux autres eussent franchi la rivière au-dessus de Compiègne; mais les habitants de cette dernière ville, chauds partisans du Bourguignon, refusèrent de livrer passage : on s'y attendait. Compiègne , surnommée la Royale parce qu'elle avait été la demeure de plusieurs rois, se trouvait pourvue de fortifications très-régulières. Jean-sans-Penr y avait laissé une nombreuse garnison placée sous les ordres d'Heugues de Lannoy, Guillaume de Sorel, Hector de Saveuse et le bailli de FouqueroUes, hommes dévoués et intrépides. Les remparts étaient garnis de batteries de grosses arbalètes. Le roi aurait bien voulu que cette ville se rendit sans combattis : les Allemands et les Gascons juraient de la hrAler si elle opposait la moindre
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résistance. Il se livra de vives escarmouches au pied de ses remparts; les assiégés se servaient de leur ar-t tillerie d une manière fort habile. Le camp regorgeait d'ouvriers travaillant à jeter des ponts volants sur l'Oise: de leur côté , les artisans de Compiègne s'occupaient sans relâche à fabriquer des armes et des machines de guerre ; on entendait leurs marteaux frappant sur les pièces de fer*
A chaque instant une nouvelle sortie donnait lieu h quelque engagement ; on atteignit ainsi la fiii d'avril. Le dernier jour de ce mois, Hector de Bourbon s'a* vança au bord des fossés , et dit aux assiégés qu'il -viendrait les voir le lendemain pour leur donner le mai: en effet, le prince se présenta dès le matin, suivi de trois cents gens d'armes tenant un rameau de fleurs; son casque et ceux de ses chevaliers étaient "également ornés de couronnes de fleurs appelées ehn^ peaux de maL L'élite de la garnison sortit à sa rencontre : les assiégés aussi bien que les troupes royales restèrent tranquilles spectateurs de cette joute singu^ Itère. La fatigue sépara les combattants : Hector eut son cheval tué sous lui; mais il ne cessa point de diriger l'action quoique dénionté, et sa brillante valeur causa l'admiration des deux partis. ( Fenin , p. 363. )
Les habitants de Compiègne , accourus sur les remparts, paraissaient transportés d'ardeur; ils firent le lendemain une sortie , culbutèrent les avant-postes , arrivèrent jusqu'à l'artillerie, prirent trois petites piégées , €t en enclouèrent une autre très-gi^osse appelée la Bourgeoise ; « mirent au trou, par où l'on boutoit le feu, un clou, tellement que devant ladite ville oncques la Bourgeoise ne put jeter. » (Juvénal des Ursins.)
Un pareil avantage enfla de vanité les gens de Compiègne-: ils essayèrent, dans une seconde sortie, de brûler
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les deux ponts que l'on avait jetés sur l'Oise pour tourner la place; mais le maréchal Boucicaut ne leur en laissa pas le temps, il les attaqua vigoureusement ^ les battit, et les refoula au-delà des barrières après avoir tué un monde considérable. Cet écbec diminua leur arrogance; plusieurs notables ouvrirent l'avis de faire une prompte soumission , mais la majeure partie ne pouvait supporter l'idée de subir la loi des Armagnacs: enfin, après maints débats fort orageux, on tomba d'accord d'envoyer une députation à ^Charles VI qui venait d'arriver au camp. On nomma, pour remplir ce message, Jean Quiéret, chirurgien, et Henri d'Ailly, noble bourguignon très-mal famé parmi la chevalerie : le choix de ces deux personnages indigna les banne* rets de l'armée. Ils étaient chargés d'offrir au roi un tonneau de vin du territoire de Compiègne : Erard de Damas, vicomte de Ghâlons» grand échanson , ne voulut pas recevoir le présent adressé à son maître. Jean Quiéret et Henri d'Ailly furent obligés de se retirer sans avoir vu le monarque. Peu d'heures après on annonça une autre députation de six personnes, en tête de laquelle marchait le gouverneur lui-même , Pierre de Lannoy : on les admit auprès du prince. Le chancelier , qui accompagnait l'expédition , leur adressa de vifs reproches : a Votre ville , dit - il , s'est rebellée en refusant le passage aux troupes ; cette faute seule méritait un châtiment sévère , mais qu'estce aujourd'hui , où elle a combattu contre son souverain ? Il ne peut y avoir de traité avec ses habitants : qu'ils se mettent sur - le - champ à la discrétion de notre seigneur le roi. » Les députés se retirèrent , |et rapportèrent à leurs compatriotes la réponse du chancelier , réponse qui les épouvanta d'autant plus que le maréchal Boucicaut, après les avoir baf tus la
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veille , s'était logé au pied des murailles , avait comblé les fossés , et faisait ses dispositions pour livrer un vigoureux assaut. Compiègne se soumit le 7 mai : le roi y fit son entrée sans armes et suivi de six chevaliers seulement, ce qui toucha beaucoup les habitants; il ne voulut pas permettre que le gros des troupes y pénétrât , ce dont les Gascons et les Allemands furent extrêmement courl'oucés. Mais , avant d'envahir les états de Flandres , on se trouvait obligé de se rendre maître de plusieurs places fortes échelonnées sur la route, comme Com~ piègne, Soissons, Laon, Bapaume, Arras, toutes trèsdévouées au duc de Bourgogne , dont elles servaient les intérêts avec une sorte d'enthousiasme. Désireux d'épargner le sang que tant de sièges devaient coûter à ses sujets, Charles Yl fit précéder son avantgarde de plusieurs conseillers du parlement chargés d'user des voies de la persuasion pour réduire les villes rebelles. Ces conseillers entrèrent dans Soissons avant que Boucicaut eût paru devant les portes; on les reçut dans la salle du conseil, où siégeaient Pierre de Craon , gouverneur , CoUard de Fiennes et Enguerand de Bournonville : le dernier avait mérité le surnom de fleur de la chevalerie ^ pstr son courage, sa courtoisie et sa bonne mine; ses exploits en Lombardie et dans l'Orient rendirent son nom célèbre; doué de beaucoup d'éloquence, il savait par ses discours animer le zèle des Soissonnais pour la cause de Jean de Nevers, dont il se montrait le plus chaud partisan. BournonviUe prit la parole dans le conseil : ce Nous tenons la villa pour le duc de Bourgogne, dit-il, le roi et son fils peuvent y entrer, mais seuls; si l'on veut employer la force des atomes pour changer notre résolution , nous saurons y résister. » Cette réponse fière et séditieuse entraîna tout le monde; les messagers
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se retirèrent sans avoir pu rien obtenir. Charles YI éprouva un véritable cbagrio en apprenant la résolution des Soissonnais. Dès le soir même Boucicaut ordonna de charger les machines de guerre sur des bateaux j et leur fit remonter TOise. L'armée se déploya dans la plaine de Grespy, en s'appuyant à l'Aisne : le maréchal franchit cette rivière avec les quatre premières divisions , et vint cerner la ville du côté de Laon , tandis que le roi et les deux autres corps campaient sur la rive gauche de l'Aisne.
Les habitants de Soissons s'étaient montrés de tout temps fort indépendants ; ils avaient démoli, en 1^99, le château constiiiit par Enguerand de Gouci pour les tenir dans le devoir. Ne doutant pas qu'on ne vint les attaquer après la prise de Gompiègne , les Soissonnais n'épargnèrent rien pour se fortifier : la position de leur ville sur l'Aisne rendait les approches très -difficiles ; ils brûlèrent le faubourg de Crise , démolirent l'église St-Remi et le couvent des Gordeliers , dont la muraille bordait le fossé. La garnison se composait de 6,000 solrdats aguerris y dont i ,000 anglais ; la bourgeoisie pouvait fournir f 0,000 combattants. Les gens d'armes bour^ guignons battirent le plat pays pendant [dusieurs jours, afin de ramasser des vivres. Pierre de Menou , leur chef, pilla l'abbaye de Long-Pont»
Le roi vint se loger au monastère de St-Jean ; le duc d'Orléans se plaça dans celui de St-Crépin ; le comte d'Armagnac et le duc de Bourbon franchirent l'Aisne et cernèrent la partie d'orient ; la cavalerie resta sur la rive gauche avec le connétable d'Albret , prête à contenir le duc de Bourgogne , si , comme on le (Usait , le prince venait du côté de Rhétel pour prendre l'armée royale en queue, ou s'il marchait sur Paris pendant que Charles YI serait occupé devant Soissons.
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Les assiégés , animés de cette fureur qui rend si terribles les guerres civiles , n*attenâirent pas qu'on vînt attaquer leurs remparts. Le soir même (lo mai) , pendant que le roi prenait ses quaitiers , les Soissonnais firent deux sorties , mais ils furent repoussés et essuyèrent une perte assez considérable. Alors les assiégeants prirent à leur tour TofTensive. Le maréchal Boucicaut dressa des batteries , et fit un feu assez bien nourri ; il se servait avec avantage de la Bourgeoise , nouvellement raccommodée. De son côté , Bernard d'Armagnac s'emparait du pont fortifié et se logeait au pied des murailles. Ce début intimida les Soissonnais, qui se voyaient ainsi resserrés dès le premier jour. Sur ces enti*efaites , des transfuges vinrent dire au camp que Ton agitait la question de capituler. Charles YI , charmé d'apprendre que les assiégés manifestaient des sentiments plus traitablés , se hâta d'envoyer Hector de Bourbon dans la villa pour offrir de sa part les conditions les plus honorables. Hector s'avança vers la porte d'ouest, accompagné d'une nomI«*euse escorte de cavalerie. Un religieux l'ayant aperçu de la fenêtre de son abbaye , qui bordait le rempart , crut que c'était un parti ennemi qui venait tenter un coup de main ; il saisit son arbalète ( tout le monde était alors armé), et dirigea son vireton contre le jeune banneret , que sa brillante armure faisait distinguer parmi tous les autres. Le trait frappa le paladin au milieu de la joue , et le renversa : Hector expira au bout de quelques heures (i)»
La nouvelle de cette mort porta la désolation dans
(t) Le Moine de Saini-Denb el Monstrelet disent que ce jeune priuce fut tuédaos une sortie des Soissonnais, qui surprirent le camp. Nous avons cru devoir adopter la version des archives de la ville de Soissons, conservées à Talibaye de Long-Pont et mises au jour par Dormay.
llk) JEAN LB MElNGRfi DE BOCCICAUT.
le camp. Le guerrier que Ton pleurait offi^ait l'assemhlage des plus rares qualités. Son frère , le duc de Bourbon , jura de venger son trépas dans le sang des Soissonnais ; tous les barons firent le même serment. Dès ce moment on ne parla plus de négociations , et l'on mit une activité surprenante à pousser les travaux du siège. Ceux de l'intérieur redoublèrent également d'eObrts : les hommes en état de porter les armes gardaient les murs , pour en défendre Tapprocbe ; les femmes et les enfants charriaient des pierres : chacun déployait un zèle merveilleux. Les Soissonnais recommencèrent les sorties en les dirigeant toutes vers le quartier du roi , qu'ils cherchaient à surprendre , ce qui augmenta l'indignation des Français. La Chronique assure que les décharges de l'artillerie ressemblaient au roulement du tonnerre : néanmoins il s'en fallait beaucoup que les effets répondissent au bruit; les projectiles tombaient sur les maisons sans les endommager , et ne faisaient point brèche aux remparts. Cependant la place , resserrée sur les différents points , semblait menacée d'une chute prochaine. La discorde se mit alors parmi les chefs des assiégés. Bournonville lui-même , regardant la perte de la cité comme inévitable , voulut abandonner Soissons sous prétexte d^aller presser les secours promis par le duc de Bourgogne; mais le gouverneur^Pierre de Craon, s'opposa à son départ , en lui disant : ce En tels hannaps (verres) que nous boirons, vous boirez aussi. » Bournonville, ne pouvant exécuter son dessein , s'opposa à son tour au projet d^ouvrir les portes , comme Pierre de Craon le proposait, La querelle s'échauffa de plus en plus : il s'ensuivit , au milieu de la nuit , un tumulte e(H*oyabIe; les deux partis couraient dans les rues , éclairés par des torches , en poussant des cris perçants. L'armée y entendant ces clameui^s , se tint sur pied. Boucicaut
J£AK LE AlEINGRfi DI&. fijOUClCAVT. l6l
et le comte d' Armagnac demapdèrent,;ani: rpi I9, per^ mission de livrer l'assaut ; Charles VI s'y ^efu^ avec fermeté , craignant que les ténèbres ne favorisassent trop la' fureur du soldat. Le lendemain matin le tumulte recommença plus violemment; les partisans de^ Craon et ceux de Bournonville eu étaient venus aux mains : un bourgeois saujta par-dessus les remparts, et vint instruire les avant-postes de ce qui se passait, ce Main-^ tenant, dit-il aux officiers, vous, pouvez attaquer en toute sûreté» » En effet , le maréchal , xj^i avait con^blç les fossés et préparé des échelles , s'élanpa sur les rem-parts suivi d'une foule de chevaliers jaloux de porter le^ premiers coups. Nonobstant les désordres intérieurs ^ pu lui opposa encore la résistance la.plus opiniâtre;; enjii^ il se logea sur les murailles , descendit, des, bj^tio^s ^ et s'avança dans le cœur de la place , toujours eu couji-r battant ; il ne tarda pas à opérer sa jppctiou avec le comte d'Armagnac , à qui les Anglais venaient de livrer la porte de la rivière. Les archers gascons etbretpns inondaient les rues , mais ils trouvaient partout des obstacles auxquels personne ne s'attendait. Bournonville., conduisant l'élite de la garnison , se battait en héros; il cherchait à rallier les siens afin de s'ouvrir un passage. Les gens du comte d'Armagnac , l'ayant reconnu , dirigèrent tous leurs efforts contre ce chef. Bournonville, désespérant de pouvoir résister plus long-temps ^ abandonna le carrefour oà se pressaient autour de lui ses compagnons , et se jeta dans une rue très-étroite j fermée par une chaîne ; il voulut franchir cet obstacle , n^ais son cheval , trop fatigué , ne passa que les jambes de devant , et resta engagé : Bournonville fut pris par Raymonnet , qui le serrait de près.
Les historiens contemporains disent que le sac de cette ville (20 juin 1414) offrit tout ce que la guerre a
î6i IBiN LE MfilNGRB DB BOUCICAUT.
dé jlliîj h6i'i4ble :''îë viol , le massacre , la dévastation et •riffeendick Pefsëhîié 'ne fat épargné : quinze cents hâJ>ilà)t ts ' përk'èni dans ' l'espace de qudqnes heures ; tei'clftfemques de Soissons assurent que les barons et les pï^nf^ésettx - itiSfinès pressaient la fureur des hommes d*arméfe r é Cesl prtnèesetces capitaines ^ ajoutent-elles , jférirettt -toK* Vknhée Suivante à la bataille d'Azîncourt, fi*àprpés paf tiîi Dieu vengeur. » (Dormay.)
'Les jégHses , brttées dfe précieuses reliques , sévirent pillées dé* fond .ien icombîe: les - vainqueurs se battirent entré eux J}oUr\Sé partager tant de riches dépouilles; ïéui^ 'ttfgé s^étêïidît jusque sur les édifices publics : la halle,' Vihe'dy plus vastes de France, tomba en un inlstaiit spuâldùiain des démolisseurs; le quartier qu'habitait' le i^o! fut seul épargné pendant la présence du monarque. Cet antique Soissons, jadis la résidence de plu^îeuY-s rôi^ * mérovingiens , et avafat cette catastrophe une dé^ cités les plus florissantes du royaume, se changea en une Véritable solitude.
t^orsqùè ta Aireur du soldat parut assouvie, la vengeâncç juridique commença à sévir contre les chefs échappés au carnage : Enguerand de Bournonville fut décapité près de Tabbaye Saint-Médard; Bassuel , jurisconsulte célèbre, subit le même isort, ainsi que le sire de Menou ; ce dernier, assez jeune, fut conduit au supplice avec sor^ père , âgé de soixante-dix ans; il protestai • sur l'échafj^îid , de l'innocence, du vieillard , en déclarant .que lui $eul l'avait enti:ainé dans la rébellion au moyen d^un coupable subterfuge. 'Le père eut la douleur de survivre à son Gis, dont ri voulait partager le triste sort. On fit grâce à CoUart de Fiennes , en considération de son aïeul le connétable de ce nom. Le chancelier envoya à Paris cinquante notables , dont plusieurs eurent la tête tranchée i les autres restèrent en prison :
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douse cenU bourgeois se rachetèrent en payant des rançons qui les ruinèrent ; un assez grand nombre profitèrent du tumulte pour s'échapper, et parvinrent à gagner les bois»
Charles YI , partant pour la Flandres trois jours après, traversa la ville en dëconibres : la vue de tant de maux le frappa d*horreur; il se laissa toucher de compassion , et ordonna de rebâtir les maisons des particuliers avec les débris des édifices publics; en même temps fiit rapporté l'édit qui condamnait à une forte contribution les habitants qui avaient survécu à tant de désastres. Le roi fit rechercher les reliques : leurs possesseurs rendirent bien les os des saints , mais non le métal précieux dans lequel ils étaient enchâssés; les soldats se l'étaient partagé. C'est ainsi que disparut une verge d'or que l'on disait être celle du grand-prêtre Aaron.
Meyer, dans ses Annales de Flandres ( livre xv ), raconte, d'après une ancienne légende, que le sort funeste de Soissons avait été prédit quarante ans auparavant : «Un écolier, dit*il , étant allé se baigner, trouva au fond de la rivière une lame de cuivre sur laquelle on lisait ces mots écrits en latin : « Soissons, tu périras comme Sodome. » ( Dormay , de la page 371 à 379.)
Le duc de Bourgogne portait son camp dans le voisinage de Soissons, au moment où la ville succombait; il se retira sans plus tarder. Le maréchal de Thou« longeon , ayant sous lui le sire de Chatellux et Pierre de Damas, sire d'Estieuges (1), protégea sa retraite; cependant il ne put empêcher Boucicaut de tailler en pièces Tarrière-garde , et de faire a, 000 prisonniers.
(1) La maison de Damas, une des plus illustres familles des pro« minces du centre > s'était di-visée en beaucoup de branches : il n'est donc pas étonnant de Toir dans les guerres civiles un sire de Damas échanson de Charles YI , et un autre serrant le duc de Bourgogne.
l64 JK^^ ^^ UEINGRB DE BOUCICAUT.
Laon et Péronne se rendirent , au seul brait de rapproche de Parmée royale. Bapaume voulut résister un instant; mais, aux premières démonstrations hostiles que fît la place, le maréchal se mit en mesure d'enfoncer les portes à coups d'engins : les bourgeois épouvantés crièrent grâce , et se soumirent. On trouva dans un bastion Caboche , l'écorcheur , ce chef fameux des égorgeurs de Paris ; le prévôt ordonna de le pendre ii une perche fort
élevée.
Arras ne suivit pas l'exemple de Bapaume ; cette ville passait pour une des plus opulentes du nord : les Gascons se promettaient de la piller; aussi les habitants prirent-ils la résolution de périr les armes à la main, plutôt que de subir le sort de ceux de Soissons. Le duc de Bourgogne leur avait envoyé 8,000 de ses meilleurs arbalétriers, en promettant de mettre sur pied toute la Flandres pour empêcher Arras de tomber au pouvoir des Français. Les princes en formèrent le siège le i^' octobre^^; ils réunirent sous les remparts une quantité prodigieuse de machines de guerre et surtout des canons. L'artillerie incommodait beaucoup la place, quoique les gens du dedans commissent des ravages extrêmes dans les rangs ennemis au moyen d'arquebuses chargées de balles en plomb : c'est la première fois que l'histoire parle de l'usage des balles lancées par la poudre. Voyant les terribles etfets que [uroduisaient les décharges des canons , ceux de la ville envoyèrent dans les lignes françaises des émissaires qui corrompirent le chef des artilleurs, homme fort habile, et l'amenèrent dans Anras: ce fut une conquête précieuse , car vprès le départ de cet artilleur personne ne sut plus mettre eu |eu les canons; circonstance qui détermina les généraux de Charles VI à écouter les propositions que le duc de Bourgogne faisait pour conclure une paix durable.
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Ce prince, qui avait reçu sous les remparts de Lille d'une manière si hautaine les ambassadeurs du roi, fut glacé d'efiroi à la nouvelle de la prise de Spissons et de la soumission des autres villes; il eut recours aux plus basses supplications pour conjurer l'orage qui le menaçait. Jean-sans-Peur envoya quatre fois la comtesse de Hainaut , sa sœur, vers Charles YI , afin de calmer son courroux et d'obtenir une trêve : les membres du conseil se laissèrent toucher , le traité fut signé le i6 octobre 14^49 ^^ dépit des observations des ducs d'Anjou et d'Orléans. (Juvénal des Ursins*)
Aussitôt après la conclusion de cette importante affaire , le roi fit ses préparatifs pour regagner Paris. Le matin de son départ , des soldats ayant voulu brûler la paille de leurs abris , l'incendie se communiqua rapidement aux autres parties du camp , et atteignit la tente de Charles YI ; ce prince faillit devenir la victime de ce terrible accident : ses gardes l'arrachèrent des flammes à demi - vêtu. Etrange fatalité I c'était la seconde fois qu'il courait risque de périr par le feu. Cinq cents malades furent consumés sous leurs baraques (i).
Le maréchal Boucicaut ne vit pas achever l'accommodement arrêté devant Arras ; il reçut l'ordre , au commencement du siège , de se rendre en toute hâte dans le Languedoc , dont le gouvernement lui avait été confié deux ans auparavant : les circonstances politiques Témpéchèrent jusqu'alors d'exercer cet emploi ,^ un des plus élevés de l'Ëtat^ L'autorité du maréchal s'étendait sur les sénéchaussées de Toulouse ^ de Beaucaire , de Carcassonne , sur le Rouergue , le Querci , le Bigon e et l'Agénois. Le comte de Foix , neveu de Gaston Phœbus , fut nommé son lieutenant*. Boucicaut s'établit dans
(i) Histoire de Charles YI, par Le Laboureur, l. ik
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son gouvernement , et débuta par réprimer le brigandage des sénéchaux , qui y profitant de la coafîision génârale , imposaient des taxes de la manière la phia arbitraire ; il abolit un impôt sur le sel , qui opprimait le peuple , et rendit libre la navigation du Rbôoe. Obhgé de subvenir aux frais de la guerre entreprise ccmtre le duc de Bourgogne au commencement de 14^49 1^ dauphin imposa une taille extraordinaire sur toutes les provinces : celle du Languedoc fut taxée à 6009O00 liv.; mais la levée de cet impôt trouva beaucoup d'opposition , parce que le décret violait tontes les formes constitutives des états. Jean-sans-Peur , atlenlif aux démarches de ses ennemis , ne laissait échapper aucune ocoasion de profiter de leurs fautes; il dépécha de nombreux émissaires dans les provinces , pour agiter les esprits et semer la division. Ces envoyés secrets formèrent à Toulouse le plan d'une insurrection générale : on devait , à la faveur du tumulte , égorger les partisans da duc. d'Orléans. La vigilance et Ténei^ie du maréchal firent échouer le complot. Ce général venait d'arriver du camp d*Arras ; il se mit à la tête de ses gardes , et arrêta lui^-méme tous les agents du duc de Bourgogne au moment oîi ces pervers marquaient d*une croix de Saint-'André rouge les demeures des partisans de leur maître , pour qu'on ne les confondit pas avec celles des personnes signalées comme Orléanistes. Le gouverneur les fit pendre aux créneaux de la principale tour, et sur les places publiques ; les corps y restèrent exposés une semaine entière. (Vaissette , Hist. du Languedoc , tom. v. )
Après avoir ramené la tranquillité dans Toulouse par cet acte de vigueur , Bouoicaut se porta rapidement sur Carcassonne , que l'esprit de révolte avait gagné. La populace tendit des chaînes dans les rues ; mais effrayée
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à la nouvelle de la marche du maréchal , elle lui envoya une députation qui le rencontra le i^*^ octobre 1414» non loin de Balma. Le Meingre , ayant refusé d'écouter ces messagers , les fit arrêter comme des rebelles ; il poursuivit sa route et entra dans Carcassonne , qu'on traita en ville conquise. Les quatre principaux chefs des séditieux furent décapités. Boucicaut ne poussa pas plus loin le châtiment ; car une maladie contagieuse , se déclarant sur ces entrefaites , causa de tels ravages , (|ue le maréchal se montra plus soigneux d'arrêter les progrès de ce lléau que de sévir contre cette malheureuse cité.
La sagesse autant que la fermeté de Le Meingre procurait au Languedoc des jours tranquilles , tandis (jue l'anarchie la plus affreuse désolait les autres provinces. Au moment où le royaume espérait goûter quelque repos , il éprouvait une nouvelle crise plus terrible que les précédentes ; c'est ce qui arriva peu de temps après la conclusion du traité d'Arras.
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Normaadie , du Poitou , de la Touraine et de la moitié de la Guienne.
Ainsi que le prince Noir son grand-oncle y Henri V avait lEait ses premières armes à l'âge de quinze ans , et mérita d'être remarqué autant par son courage que par ses rares qualités ; ce fut sa bouillante valeur qui décida de la bataille de Shrewsbury, ranportée, en 1403, sur les Gallois et les Ecossais reunis : le héros y reçut un coup de flèche qui lui fit au visage une large blessure, ce qui ne l'empêcha pas d'affronter d'autres dangers. Il ne tarda pas à devenir l'idole des soldats et de la nation. Henri IV n'éprouva point ces transports de |oie qu'un père ressent ordinairement à la vue des succès de son fils : ombrageux comme tous les usurpateurs , il eut la faiblesse d'en devenir ^aloux^ le rappela à Westminster, et lui défendit de se mêler des affaires publiques. Le jeune Lancastre 9 livré contre son gré à l'oisiveté , se signala dans Londres par des désordres inouïs , comme il s'était signalé par son courage à la tête des armées ; mais on le vit changer de conduite le jour même où la mort de son père l'appela au trône. Son premier soin fut de chasser les compagnons de ses débauches^ U n'en conserva qu'un seul » Robert Scrooph de M asham , qui ne tarda point à faire repentir son maitre d'une exception aussi flatteuse* Lancastre prit donc des habitudes graves > un flegme emprunté remplaça sa fougue impétueuse ; d'impie ce prince devint bigot. Son visage était allongé» son teint pâle et ses traits fortement prononcés, car le type français des Plantagenet se trouvait. déjà akéré par le mélange du sang des femmes anglaises ; ses yeux paraissaient languissants : la blessqre qu'il avait reçue dans la joue droite à la bataille de Shrewsbury lui donnait encore un aspect plus sévère , sans que sa physionomie fàt néanmoins aussi terrible que celles d'OH-
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vier de Clisson , d'Arthur de Richeoiont et de quelques autres guerriers de cet âge (i).
Henri Y tenait de son prédécesseur une puissance contre laquelle des ennemis nombreux se montraient conjurés : auK embarras causés par des conspirations permanentes vinrent se joindre des difficultés non moins épineuses , qui tiraient leur origine des querelles d'orthodoxie. Wiklef 9 docteur d'Oxford, avait émis de nouvelles doctrines qui alarmèrent toutes les consciences : elles donnèrent naissance à la secte des Hollards^ et préparèrent les voies à l'hérésie du seizième siècle.
L'Angleterre se trouvait aussi agitée que sa rivale, aa moment de la mort d'Henri IV. Le fils de celui-ci, doué d'une volonté ferme et d'un génie actif, comprit que son intérêt lui faisait une loi de donner un aliment puissant à l'ardeur dont chacun semblait être transporté : la guerre fut choisie comme le moyeut le plus effi-* cace 9 comme le remède politique le plus sâr, car elle devait satisfaire des ambitions et flatter des amours^proprès. En cfonséquence , le monarque britannique fit dé-. n(H)cer les hostilités à l'expiration de la trêve , dans le cas oii l'on n'exécuterait pas en entier le traité de Bretigny. Le conseil de Charles VI, ayant déjà sur les. bras le duc de Bourgogne , s'empressa d*envoyer des ambassadem^s
(1) Kou4 avoos es$«iyé de dpiuier uq portrait de c» prince d'après, ce qu'ea disent les historiens contemporaios, Walshireghani,£linham et surtout Titus Livius : ce dernier, moine du Frioul, fut clerc du duc de Glocester^ frère d'Heiuri V ; cet auteur, trèvrare «t fort estimé « se trouve dans la grande collection de Hearne. Les autres bi9torieiiji de ce prince sont : Polydore Virgile , William IMbxtyn ,. i6a8, Life of Henri thefifth ; John Samuel , i685 , ^ife of king Henri V, et Goodww, i665 , Life offfen,ri V. Catherine de France fit élever à son époux , dans Téglif c de Westminster, une statue en argent fort ressemblante, d'après laquelle on a graTé les portraits existant encore aujourd'hui.
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à Londi^es , afin d'empêcher la rupture au moyen de concessions et de promesses. Mais le dauphin Louis ^ léger comme on Test à dix -huit ans, se conduisit en son particulier d'une manière bien fâcheuse pour les intérêts de l'Etat : ne pouvant contenir l'indignation que lui causait l'injuste provocation d'Henri Y, il envoya au nouveau roi un tonneau rempli de balles, de raquettes et de tamis. On savait que Lancastre aimait beaucoup le jeu de paume ; le dauphin voulait sans doute lui faire sentir que cette occupation convenait mieux à ses goûts que le métier des armes. Lancastre, très-piqué de cette allusion , fit dire au prince français qu'en retour de son présent il lancerait des balles telles, que les poites de Paris ne seraient pas des raquettes assez fortes pour les renvoyer (i).
L'ambassade dépêchée par la cour de France, et dont le maréchal Boucicaut fit partie, ne décida rien; elle obtint seulement une prolongation de trêve jusqu'au a février 141 5. Au moment de quitter Londres, les plénipotentiaires, voulant à tout prix éviter la guerre , proposèrent d'eux-mêmes un moyen capable d'aplanir les difficultés : c'était Punion de Catherine de Valois avec le roi d'Angleterre ( a )• Cette idée plut à Henri Y, en ce que le mariage qu'on lui offrait n'excluait point la restitution qu'il demandait. Lancastre chargea plusieurs conseillers experts d'aller suivre à Paris cette négocia-
(1) Hame conteste le ùàt^ en le traitant de ridicole : nous le croyons authentique, parce qu'il est dans les mœurs du temps ; au reste, on le trouve rapporté dans Rapin Thoiras^ écrÎTain grave et Téridique au dernier point.
(a) Les historiens français disent que ce fut Henri qui demanda le premier la main de Catherine ; c'est une erreur : on peut s'en assurer en consultant les actes publics d'Angleterre recueillis par Rymer , t. IX, in-(^, p. 101.