‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 36 sur 42 · K LB MBLNGRB DB BOUCICAUT · texte numérisé non relu

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rois qui d'eax-mémes , et souvent malgré les plus vives oppositions , octroyèrent les libertéis aux peuples.

Pour suppléer au défaut des subsides que les communes venaient de refuser, Henri Y se vit obligé d'avoir recours à des expédients de toute espèce : il mit en gage la plupart de ses joyaux , et contracta des emprunts en son nom particulier avec les villes de Londres , de Cantorbéry, de Bristol , de Lincoln. Un marchand de Lucques, nommé Paulo, lui prêta cent marcs. Les évêques anglais, alors les plus riches de la chrétienté , lui remirent de fortes sommes sous bonne caution. (Goodwin , Life of Henri F.)

Henri ressentait le besoin d'argent plus que tout autre souverain; car le régime féodal ayant été modifié en Angleterre en ée qui touchait le service personnel , le système des troupes soldées s'établit de fait, sans que le monarque obtint les sommes indispensables pour entretenir des armées. Les Anglais ne marchaient qu'avec la certitude d'être payés exactement, souvent même exigeaientils des avances : on doit convenir qu'ils se montraient ensuite fort dociles, et obéissaient sans murmurer. Les Français , animés d'une ardeur martiale , servaient la plupart gratuitement; aussi refusaient-ils de subir le joug de la discipline , en méconnaissant la voix (ïes chefs chargés de les diriger. Henri Y déploya une habileté surprenante pour se ménager des chances de succès : il conclut avec les villes maritimes de la Flandres , de la Hollande et du Danemark , un marché d'après lequel on devait lui fournir les bâtiments nécessaires au transport de ses troupes ; car son intention était de débarquer toutes ses forces le même jour , et d'éviter par ce moyen les revers qu'Edouard UI avait essuyés en adoptant le mode des débarquements partiels, n se procura, tant en Angleterre qa'à l'étran**

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ger , a , poo bâtiments de diverses grandeurs. Les actes publics recueillis par Rymer donnent des détails eu*rieux sur les préparatifs de cet armement, et prou*vent à quel point de perfection les Anglais avaient poussé leur administration intérieure. Le roi prit à sa solde plusieurs centaines de boulangers, de bouchers, d'armuriers , de marécfaaux-ferrants et de charpentiers ; il amena aussi des pharmaciens , des médecins , dont il prit les plus habiles pouf son service particulier; car sa santé exigeait des soins de tous les instants : le mal qui le mit au tombeau sept ans plus tard , exerçait déjà ses ravages. Le prince se fit également accompagner par douze ménestrels , dont le chef était John GliiT, poète troubadour.

Cependant tous ces préparatifs alarmèrent la cour de France : le conseil du dauphin se décida à dépécher en Angleterre une ambassade plus solennelle que les précédentes ; elle 'se composa de douze personnes, soit laïques, soit ecclésiastiques. Guillaume de Boiratier, archevêque de Bourges , fut désigné pour la diriger. Ce prélat , chez qui le sa^voir s'unissait à la fermeté de caractère , avait rempli des missions de la plus haute importance , notamment au concile de Pise où il se fit remarquer par son éloquence autant que par son habileté (i)* ^^^ personnages les plus notables de cette ambassade après Guillaume de Boiratier , furent Jean du Beuil, évéque de Lizieux, et Louis de Bourbon, comte de Vendôme , jeune prince rempli de zèle , mais d'une destinée malheureuse. Ces envoyés , munis de saufs^

(i) Boiratier mourut en t4^i le quatre-Tingt-huitième archevêque

de Bourges : il était né dans cette ville. — Histoire du Berri par La

Thonoassiére, liv. iv. Walsimgham qualifie ce prélat de virverbosus

.et arrogans : cet auteur, qui rivait en i44o » parle des Français en

ternies fort injurieux.

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conduits datés du i3 avril i4i5 (Rymer) , arrivèrent à Douvres au commencement de mai ; on leur envoya de Londres. Jean Villequier , chambellan d'Henri V, qui les conduisit à Westminster où le notonarque avait établi sa résidence* Ils n'eurent leur première audience que le 26 juin. Lancastre, fort souffrant, les reçut dans son appartement : il se tenait auprès de son lit , appuyé sur un riche carreau de velours , et avait auprès de lui ses frères , ses oncles , ainsi que les dignitaires de la couronne. Il accueillit les ambassadeurs d'une manière empressée , s'informa auprès d'eux de la santé de Charles VI, et ordonna qu'on servît à ces étrangers le clairet et les épices , suivant la coutume du moyen âge : elle s'est conservée en Orient. L*archevêque de Bourges se borna , le premier jour , à demander une prolongation de trêve jusqu'au 5 août ; ce qui lui fut accordé. Les jours suivants il débattit avec l'archevêque de Gantorbéry , chancelier d'Angleterre, les conditions que Ton mettait à une paix de longue durée : il fît de larges concessions, vu le piteux état de la France ; mais plus le négociateur accordait , plus on devenait exigeant. Enfin, malgré les difficultés sans cesse renaissantes, les diverses clauses d'une convention définitive paraissaient arrêtées , et la main de Catherine de Valois devait être le gage du repos des deux peuples , lorsque le roi , qui ne cherchait sans doute qu'un sujet de rupture , détruisit pour jamais ces flatteuses espérances. Henri accorda, le 6 juillet, une dernière audience à l'ambassade française , et après avoir longuement parlé de son désir de maintenir la paix et d éviter l'effusion du sang, après s'être réjoui de son mariage avec Catherine , la plus belle princesse de cette époque , il dit à l'archevêque de Bourges : ce Toutefois il est bien entendu qu'en devenant l'époux de la fille de Charles VI , je deviens

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également , et à l'exclusion de tout autre , TLéritier présomptif de la couronne de France : je l'entends ainsi, et je ne signerai aucun traité si, au. préalable , cette clause n'est assurée. » Ces étranges paroles dessillèrent les yeux des ambassadeurs , que l'on amusait depuis un mois par de feintes promesses. L'ar^ chevêque de Bourges sut conserver dans cette occasion la di&[nité d'un envoyé de France : < Me serait-il permis, demanda-t-il au roi d'un ton ferme , d'expliquer sans détour ma pensée ? — Vous le pouvez en toute assurance, répondit Henri. •— Dès-lors je dirai à votre seigneurie , répliqua Guillaume de Boiratier , que je suis d'autant plus étonné de l'entendre parler de ses prétentions à la couronne de France , que je pense qu'elle n'a même aucun droit à celle d'Angleterre qui appartient aux héritiers de Richard II ; j'estime qu'à la rigueur le roi mon mattre ne devrait pas traiter avec vous , car vous n'avez pas qualité pour cela (i). »

Le flegme emprunté d'Henri Y ne put tenir contre l'apostrophe du courageux négociateur, a Sortez de ma présence , s'écria Lancastre en courroux ; regagnez votre pays , j'y serai aussitôt que vous. »

L'archevêque de Bourges, accompagné de sa suite, se mit en route le soir même, et parvint au port de Douvres sans avoir éprouvé aucun mauvais traitement pendant le trajet. Le prélat, rentré à Paris le 26 juillet , déclara aux membres du conseil que pendant dix-huit mois ils avaient été dupes de la fourberie d'Henri V , et que maintenant la guerre était inévitable. Dix jours après on vit arriver d'Angleterre un message qui confirma ce que Guillaume de Boiratier et ses collègues venaient d'avancer : le héraut portait une lettre écrite en latin

(i) Juvénal des Ursios, p. ^289, in-folio.

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par Henri V , et datée de SouthamptOD le 28 |aQlet. D'après sa coutame, Lancastre y parlait le langage mjstiqae , invoquait Abraham , Dieu 9 les anges , et reprochait à Charles YI d'avoir provoqué une mptare eo ne voulant pas rendre un trône qui appartenait à Edouard III aussi bien qu'à ses successeurs ; il le sommait , an nom des entrailles charitables de Jésus-Christ, de lai restituer le royaume de France , ajoutant que , dans le cas d'un refus , son armée débarquerait ^ et coût rirait la terre d'un déluge de sang humain (i).

Cette lettre fut remise à Charles YI , qui dans ce moment venait de retrouver, comme par miracle, la plénitude de sa raison : ce prince ne put contenir son indignation en lisant cette grossière provocation; il répondit un billet de quelques lignes écrit en finançais, daté da a3 août , et conçu en ces termes : a Le conseil a tenté toutes les voies pour éviter la guerre ; au reste vos menaces ne m'épouvantent pas , et si le Ciel daigne m'accorder quelque temps <le santé , l'on me trouvera prêt à vous chasser de France si vous osez y paraître (u). » HélasI le Ciel que l'infortuné invoquait demeura inexorable : Charles YI rentra dans le néant le surlendemain; circonstance d'autant plus fâcheuse, que Henri Y, loin d'éprouver une semblable calamité , paraissait redoubler d'ardeur , et poussait son entreprise avec une activité dont peu d'hommes eussent été capables. Aussitôt après le départ des ambassadeurs français il quitta Westminster , traversa Londres , fit ses dévotions dans les églises de Saint-Paul et de Saint-Georges , en com-

(1) Le Laboureur, Histoire de Charles YI, i663/ in-folio, t. 11 , p. 1000. On sait que cette histoire fut composée sur la réunion cornplète des documents les plus authentiques , et dont la plupart ont disparu au milieu de nos troubles.

(a) Le Laboureuri t. 11, in*fuiio, p. lofo.

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blant de dons leurs chapelles ; il partit ensuite pour Southampton , s'établit dans l'abbaye de Thicfield , à trois lieues de cette ville. Le roi ne s'occupa durant quinze jours qu'à visiter les cantonnements où se trouvaient ses troupes , à passer des revues , à visiter les bâtiments de transport. L'aménité la plus obséquieuse avait fait place chez lui à la froide réserve ; il caressait tout le monde , remerciait affectueusement le moindre écuyer qni amenait au camp quelques soldats. Un jour qu'il passait devant les murs de Southampton la montre ou revue de plusieurs forts détachements arrivés la veille , il vit venir un banneret armé de toutes pièces , et marchant en tête d'une compagnie de cent vingt cavaliers très-bien équipés ; le chevalier l'aborda en lui disant : « Seigneur roi , je viens vous offrir cette compagnie que j'ai levée à mes frais, et je m'engage à la tenir sur pied pendant toute l'expédition. )> On conçoit combien cette offre devait paraître agréable au monarque. Henri employa les termes les plus flatteurs pour remercier le chef de cette chevauchée. < Je brûle , lui dit-il , de connaître le nom d'un serviteur aussi fidèle. — Je suis William Olendyne. — Vous suivez sans doute le métier des ai-mes? — Non , seigneur : j'avais embrassé l'état monastique , je m'étais consacré au service des autels ; mais dégoûté de ce genre de vie , j'ai quitté le cilice pour la cuirasse. — Vous avez déserté les autels! répondit le roi outré de colère ; vous êtes un mécréant : retirez-vous, je ne veux ni de vous ni de vos présents. » Olendyne essaya de se justifier ; Lancastre refusa de l'écouter, et le fit chasser ignominieusement de sa présence. Ce banneret, la rage dans le cœur, se rendit au port le plus voisin , fréta un bâtiment , y monta ainsi que ses hommes d'armes , débarqua en Normandie , et vint offrir ses

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services t'i 'laijliiii. qui raccueillit de la manière la plus distinguée (i).

Une circonstance plus grave vint allumer le courroux lu prince. Au moment où les premières divisions de trupes s'embarquaient sur les vaisseaux rassemblés dans la rade de Soutliampton (5 août i4i5) , lorsque Henri se préparait lui-même à monter sur son bâtiment pour aller ane'antir , suivant ses propres paroles ,1a puissance des Valois , il apprit que la sienne était fortement menacée : une conspiration , qui avait pour but de lui arracher la couronne avec la vie , s'était formée sous ses yeux sans qu'il s'en doutât ; elle avait pour chefs Richard , comte de Cambridge , frère du duc d'York, et par conséquent cousin du roi , Thomas Gray , sire de Werk , et Robert Scrooph de Masham : les deux premiers se ti'ouvaient pairs d'Angleterre et chevaliers de la Jarretière ; le ti'oisième , ancien compagnon des débauches d'Henri V , venait d'être pourvu de la charge de trésorier ^ son maître avait conçu pour lui une telle alFection, qu'il ne pouvait s'en passer; l'appartement de Scrooph touchait au sien : c'est même cette particularité (jui fît concevoir aux conjurés la possibilité de se défaire de Henri par les mains de son favori , dont ils exaltèrent l'imagination. Le comte de Cambridge avait épousé la sœur de Mortimer .comte de la Marche: ce dernier, à défaut de Richard H , aurait dû régner avant la branche de Lancastre, et comme il n'avait pas d'enfants ses droits |)assaient à son neveu , fds de sa sœur et du comte de Cambridge ; ce ([ui explique l'ardeur que ce dernier mettait à vouloir placer son beau-frère sur le trône. Mais cette trame fut ourdie à l'insu du comte de La

I; îlistorin I.onrlitn, ins<«. c\ hihliullierà IIar!oi;iîi;*j.

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Marche , qui l'ignora jusqu'au moment de Texéculion : c'est alors seulement que les conjurés l'instruisirent des projets que Pon avait formés sur lui. Mortîmer , efirayé de la grandeur de l'entreprise , alla sur-le-champ avertir Henri de ce complot, en protestant qu'il y était étranger. Les conspirateurs furent arrêtés , jugés au bout de quelques jours , et mis à mort incontinent. Les échafauds frappaient encore les regards de la multitude au milieu de la grève de Sonthampton , lorsque Henri mit à la voile le 19 août i^io : il montait de sa personne un vaisseau nommé /a Trinité {i) ^ au-dessus duquel on avait arboré d'après ses ordres le grand étendard d'Angleterre écartelé des lis français. Il resta une semaine en vue de Southampton , afin de rallier sa flotte qui s'étendait sur les côtes de Portsmouth. Les troupes de transport formaient seules une masse de 5o,ooo hommes, dont le tiers de noblesse et le reste de bandes soldées. On distinguait autour du roi les ducs de Glarence et de Glocesterses frères , le duc d'York son cousin germain, que des historiens prennent pour le vieux duc d'York oncle de Henri , mort dépuis quelques années ; après les trois princes dusatlg renateht les oomtes Dorset , de Kent , de Cornouailles , de Sntfolk , de Salisbury,

( I ) Nouvelle relation de la bataille d'Azincourt. — Baille of j^giueonrt by Nicolas Harris. -^ London, 1827, i \bl. in-8® avec gravures. >• ' •«• ;:

Cet ouvrage est fait avec beaucoup de soin ; l'auteur, qui se montre fort impartial, com^^are les opinioiis (}es divers bistorieus i'rauçais et auglnis, et donne un extiait très-éteudu (eu anglais) d'une chronique latine que l'on a retrouvée, depuis quelques années , dans les débris de la bibliothèque Cottonîenne , conservés au Musée britannique. Cette chronique, inconnue jusqu'alors, fut e'crite par un des chapelains qui nccompaguaieiit Heuri Y daus cette expédiliou : elle parait authenlique , sans fournir néaumoius aucuu détail nouveau.

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de HunigtOQ , de Warwick , de Stafiort , et l'évéque de Norwick. La veille de lever l'ancre , Henri V esrpédia plusieurs messagers chargés de porter à l'empereur Sigismond et aux cardinaux réunis au concile de Constance des lettres dans lesquelles il les informait de son départ et du projet irrévocable de conquérir le royaume de France, ion bien , selon sçs expression^. Lancastre expliquait à sa manière ses prétendus droits à la couronne de Cbarlemagne , et s'efforçait de prouver quil n'avait pris les armes que pour défendre la plus juste des causes, et aon pour céder au fol désir des conquêtes (i).

L'approche d'un ennemi a^ssi implacable ne rendit pas les Français plus unis , et ne tira pas le conseil de son apathie accoutumée : on aurait cru que la maladie de Charles yi était devenue contagieuse; tout paraissaitfrappé d'inertie autour de ce monarque privé de raison. Les menaces du roi d'Angleterre ne servirent qu'à fournir au dauphin et à sa mère Isabeau un nouveau prétexte pour lever des impôts* Op mit sur le Languedoc une contribution de 100,000 livres; les6QO,ooo décrétées l'année précédente, n'avaient pu être acquittées en entier. « La manière dont le roi imposa ces 100,000 livres , dit don Vais^te (2) , .parut extraordinaire au peuple du pays , et contraire à l'ancien usage suivant lequel on avait coutume d'assembler ou les trois états, ou les communes de la province en particulier , pour demander leur consentement à l'imposition des subsides. »

Les capitouls de Toulouse , se regardant en droit de défendre les privilèges dont jouissaient leurs compatriotes , voulurent assembler les étals ; cette déterrai-

(i) Ryraer, Collection iz , p. sai.

(1} Hist. de Languedoc , in-folio, t. y , p. ^38.

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nalion eflTraya le conseU de Charles VI, et sur lïn jonction du dauphin qui disait : a Payez , sans préjudice de vos privilèges pour l'avenir, )> les états ne se réunirent pas, et acquittèrent sui4e-chaaip les 100,000 livres demandées. Ce fut le premier argent qui rentra dans le trésor royal: ou devait cette heureuse issue au zèle et à l'activité de I^ Meingi^ , gouverneur de la province. Ce général reçut Tordre de quitter sur<-le-cbanip le midi pour se rendre à Paris , oh la situation des choses réclamait vivement sa présence et toute son énergie»

Des informations certaines faisaient croire que Henri V attaquerait d'abord la Normandie, au lieu de diriger ses premiers coups sur la Guienne , suivant le plan adopté précédemment. Le maréchal Boucicaut reçut, dèsson arrivée^ le commandement des faibles divisions de troupes que Ton était parvenu à rassembler: l'approche du péri] augmentait la désunion qui régnait dans le conseil. Le maréchal se porta vers les côtes de l'Océan à la tête de 8,000 combattants, afin d^empécher le débarquement projeté. Son zèle pour le bien public suppléa à Texigui té de ses moyens; il se multipliait et se transportait sur tons les points, s'efibrçant d'exciter les habitants à défendre la cause commune. Quelques jours après, Charles d\\lbret , supérieur au maréchal en sa qualité de connétable , arriva en Normandie , et changea toutes les dispositions arrêtées par Boucicaut : il posta ce général avec 9,000 soldats entre CandebecetTancarville, sur la rive droite de la Seine , et lui-*même prit po* sition sur la rive opposée , à Honfleur , ayant sous ses ordres 10,000 hommes. Ces forces, concentrées sur le hoitl de la mer , auraient pu déjouer les projets de débarquement formés par les Anglais : divisées ainsi par un grand fleuve^ elles se trouvèrent annullées et se virent hors d'état d'agir d'une manière profitable.

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Les faits ne tardèrent point à confirmer les avis transmis par les mariniers des côtes de la Normandie; car on vit bientôt approcher la flotte anglaise , forte de seize cents bâtiments : celui d'Henri marchait au centre. Non loin de Pile de Wight , plusieurs cygnes vinrent jouer sous les flancs du vaisseau amiral : cette rencontre fut regardée par tout le monde comme d'un bon augure (i). La flotte s'engagea dans l'embouchure de la Seine un niardi , vers 5 heures du soir, 23 août. Le lendemain matin , le débarquement s'opéra à Fendroit occupé aujourd'hui par le Havre- de- Grâce. Sir John Holland, comte de Hunigton , se mit aussitôt à la tête d'un faible détachement de cavalerie pour éclairer le pays.

Les Anglais efiectuèrent leur descente sans obstacle, quoique le terrain fût susceptible d'une bonne défense, grâce aux marais qui garnissaient les abords de la côte. Dans ce moment le connétable , au lieu de se rapprocher du littoral , s'en éloigna davantage , et se porta vers Rouen : cette manœuvre singulière semblait justifier les reproches que plusieurs barons lui adressèrent en plein conseil, en Paccusant d'entretenir des relations secrètes avec l'Angleterre. Le Moine de St-Denis, contemporain, t. II , p. looâ) dit : « Le bruit courait que le connétable c( s'était laissé gagner dans une mission qu'il avait rem^ (c plie à Londres l'année précédente. »

Henri V mit son armée en bataille entre Fécamp et Montivilliers. Voulant imiter Edouard III dans son activité, il forma le lendemain le siège d'Harfleur, le meilleur port de la province,. et Tune des cités les plus riches du royaume ; elle servait de refuge aux pirates normands qui désolaient le commerce anglais.; celte ville

(i) Manuscrit latin du Musée britannique, traduit en anglais pa^ M- Nicolas Harris.. (Batlleof Agincourt » p. 179.)

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renfermait des magasins considérables. Sa conquête devenait de la plus haute importance pour Henri Y; sa flotte pouvait trouver dans le Havre un abri assuré contre les coups de vent. La garnison d'une place , depuis long-temps menacée par l'ennemi, comptait à peine i,5oo hommes; Lionel de Braquemont la commandait. Boucicaut , que Ton avait fait reculer jusqu'à Neufchâtel, sans que le motif en soit bien expliqué, accourut en toute hâte suivi d'une partie de sa division : le débarquement venait de s'efiectuer; les Anglais déployaient des forces considérables. Le maréchal ne chercha pas à engager l'action , il aurait infailliblement compromis ses troupes ; il fut assez heureux pour jeter dans Harfleur 5oo hommes de renfort, sous le commandement des sires de Gaucourt , d'Estouteville , d'Harcourt, de Bréauté , de Roncherolles , de Gaillarbois , de Blainville, de Guitry, de Sainte-Glaire, delà Heuze, tous bannerets normands.

Henri Y avait débuté par attaquer Harfleur , parce qu'on lui avait fourni sur cette ville des renseignements positifs. Le duc d'York et le comte Dorset, chargés des négociations entamées au commencement de 141 5 pour le mariage de Catherine de France , avaieut passé sept à huit fois d'Angleterre sur le continent , et toujours par Harfleur. Des officiers de leur suite levèrent le plan de la baie , des fortifications et de l'intérieur de la place (i).

Quatre cents Français commandés par d'Estouteville et par Guillaume de Roncherolles , premier baron de Nor^ mandie , firent, le 34 août, une vigoureuse sortie , dans le but de rendre plus difficiles les approches de la place; ils coupèrent la chaussée de Montivilliers, ce qui re-

(i) Antiquités d*Harfleur, par Lamothe.

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tarda beaucoup les opérations des assiégeants : enfin les soldats de Henri ^ après beaucoop de travail, poreot mettre en batterie les machines de guerre, les canons el les pierriers; un ingénieur, nommé maître Gilles, dirigeait les travaux. Les Normands se défendirent d'une manière héroïque ; ils surent donner à leors canons une direction tellement supérienre à ceux de leors ad*- ▼ersaires, que ces derniers forent obligés de s'âo^ner hors de portée; mais an bout de très*pen de lemps la poudre manqua aux Français. Un convoi oivoyé de Rouen ne put échapper à la surveillance du duc de Clarence qui s'en empara auprès de St*Romain : ce cmel échec diminua considérablement leurs moyens de dé* fense. Les Anglais se remirent à portée j recommem^èrentleur feu, et pratiquèrent de larges brèches que les Normands défendirent vigoureusement. L'ennemi pouvait répéter les assauts en envoyant successivement des troupes fraîches; les assiégés, an contraire, trop peu nombreux, se trouvaient hors d'état de continuer leors sorties, et se bornaient à se faire tuer sur les remparts. Cependant le si^e traînait en longueur : les Anglais n'osaient brusquer une attaque générale, car Boncicaut les inquiétait et ne cessait de les harceler, ne se laissant nullement intimider par la supériorité de leurs forces : il resserrait tellement Henri V dans ses lignes, qoe rien ne sortait du camp sans tomber en son pouvoir. Chaque jour le maréchal renouvelait ses tentatives pour pénétrer dans la place ; mais la nature des lieux , plos que les soldats de Lancastre , rendit tous ses efforts inutiles.

Deux officiers de la garnison sortirent de Harfleur pendant la nuit, et allèrent à Yemon où se trouvait le roi ; ils sn[^lièrent le conseil d ravoyer au plus vite des secours aux chevaliers normands renferma dans la ville : on leur répondit « que la pnissance du roi

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n'étoit pas assemblée , ne prèle pour donner as$iâUuce hâtivement : » réponse d'autant plus extraordinaire , que depuis quinze joprs 30,000 hommes se trouvaient réunis sous les ordres. du connétable. Cette armée augmentait à chaque instant , et néanmoins elle ne faisait aucune démonstration pour arrêter les Anglais dans leur entreprise. Toutes les circonstances de cette malheureuse guerre décèlent l'existence d'odieuses intrigues et d'insignes trahisons.

Le 17 septembre les assiégés exécutèrent une furieuse sortie, mirent le feu aux travaux deTennemi, tuèrent les solda|:s qui les gardaient, et rentrèrent en triomphe dans la jpl^ce. Ce coup d'éclat n'aboutit à aucun résultat majeur , et nonobstant les efforts du maréchal la ville fut prise presque d'assaut , après cinq semaines de ^iége, le 24 septembre ^41 5* Les Normands opposèrent encore au milieu des flammes une telle résistance , qu'ils obligèrent les assaillants à se retirer. Mais voyant qu'on disposait une nouvelle attaque, ils arborèrent le drapeau parlementaire; une convention temporaire prescrivit que si , à une époque désignée , Charles Yl n'envoyait personne au secours des habitants , oeax^ct ouvriraient leurs porter. Le jour fatal étant arrivé sans que le plus petit détachement parût, le sire de iGraucourt , devenu commandant supérieur 9 révolté à l'idée de livrer une place aussi importante , chercha plusieurs prétextes pour éloigner le moment de la reddition. Le roi, itrité, fit les apprêts d'un assaut gé^ néraU Gaucourt, craignant de provoquer un désastre irréparable , se soumit ; il sortit par la brèche accom* pagné de soixante otages, un dimanche 3o septem*^ Lre, et se rendit auprès de Henri V , qui le reçut assis sur un trône , dans un pavillon que Ion avait élevé près de la colline qui domine la ville. Les principaux

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officiers se tenaient rangés autour de lui : le monarque était nu-tête ; le chevalier Gilbert Humfreville portait sur la pointe d'une lance son casque couronné. Le sire de Gaucourt s'étant incliné, présenta les clefs, qui passèrent entre les mains du comte HarschaL Henri reprocha au sire de Gaucourt d^avoir retenu une ville qui lui appartenait comme faisatit partie de la Normandie ; néanmoins il s'apaisa bientôt, et voulut qu*on servit au gouverneur un festin splendide. Le soir même on arbora la bannière de Saint-^Georges sur les murs d'Harfleur , dont le commandement fut confié à Thomas Beaufort, comte de Dorset, oncle de Henri V (i). H parait que la garnison d'Harfleur ne fut point prisonnière de guerre , car on voit plus tard le sire de Gaucourt et Guillaume de Roncherolles au nombre des bannerets qui servaient dans le corps d'armée du connétable.

Le lendemain de la reddition , Henri T arriva aux portes de la ville que son armée occupait déjà; il descendit de cheval , se déchaussa et se rendit pieds nus à réglise de Saint-Martin, oh il pria très-dévotement pendant deux heures (2) ; ensuite le prince commanda de jeter en prison tous les nobles et les gens de gueiTe. Il les en fit sortir le mardi suivant , en ayant soin d'inscrire leurs noms, et les contraignit de jurer sur la croix d'aller se constituer prisonniers à Calais le jour de la Saint-Martin d'hiver. Aucun d'eux ne viola son serment. Henri V ayant assemblé les habitants , les fit haranguer par son chancelier ; à l'issue du discours on voulut que ces bourgeois prêtassent serment de fidélité au souverain de l'Angleterre :

(i) Battle of Âgincourt, by Uarrîs , p. 17.9. - (2) Latnothe , Antiquités d'Harfleur.

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ils s'y refusèrent tous sans exception. « Henri V , les voyant trop bons et trop loyaux au royaume de France , les expulsa entièrement , en gardant les cent plus notables , qui furent envoyés captifs à Londres. » De plus, le roi fit apporter dans un carrefour les archives de la cité, tous les actes publics ou titres de propriété, et commanda de les livrer aux flammes, en déclarant (|ue nul, s'il n'était né en Angleterre, ne pourrait habiter Harfleur ni y acheter des maisons (i), 1,600 familles, chassées par un vainqueur impitoyable, sortirent en gémissant de leur ville natale. Chaque individu emportait une partie de ses vêtements et cinq sous dont Henri Y les gratifiait. Toute cette population désolée se retira à Saint-Aubin (2) ; elle y fut accueillie avec transport, a Depuis cette époque, dit l'historien Lamothe, advint la coutume que celui d'Harfleur et celui de Saint-Aubin s'appelaient frères* »

Lancasti'e défendit le pillage , mais il le fit faire à sou profit. D'après ses ordres , les clercs de son hôtel enlevèrent les meubles les plus précieux, le linge, l'argenterie des églises, les pièces de drap renfermées dans les magasins des marchands. On chargea tous ces effets sur la flotte. Edouard avait agi de même soixante ans auparavant , lors de la prise de Gaen.

Le maréchal Boucicaut, posté dans sa position , observait tous les mouvements de l'ennemi , espérant bien que Henri Y trouverait sa ruine dans Harfleur même. Cette conquête avait coûté beaucoup de monde ; les vivres apportés d'Angleterre s'étaient avariés : le flux

fi) Lamotlie, Antiquités d'Harfleur, p. 91.

(2) Ce Saint- Aubin , situé non loin des côtes , à trois lieues de Dieppe , était alors une Tille assez considérable : aujourd'hui ce n*est qu*uD petit bourg.

iqO JEAN LK MËINGRB DK BOUCICA UT.

de ventre enleva en peu de jours 5,ooo soldats et quantité de chefs distingués, tels que les comtes de Wai*wick , de Staflfort, de Brunnel, de Beaumont, et Richard Courtenay, évêque de Norwick , prélat fort estimé du roi , qui fît enterrer son corps dans l'église de Westminster. Michel Pôle , comte de Sufiblk , gendre du poète Ghaucer, mourut également pendant ce siège (i) : il laissait un fils de la plus haute espérance , servant dans l'armée. Le reste des troupes se trouvait plus ou moins malade : Henri Y s'était trop hâté de renvoyer la moitié de sa flotte avec le duc de Clarence. Les autres vaisseaux , battus par la tempête , se brisèrent sur les côtes, circonstance qui rendait impossible le rembarquement. Boucicaut , à la tête de 6,000 hommes bien déterminés , bloquait les Anglais dans leurs lignes , taillait en pièces les détachements qui sortaient pour aller chercher des vivres frais : il ne leur permit pas d'occuper un seul village autour dHarfleur. Henri V, resserré dans la ville, courait risque d'y mourir de faim.

Le conseil de France, rempli de reconnaissance pour le zèle patriotique que déployait Boucicaut, le nomma gouverneur-général de la Normandie, en le chargeant de Conserver cette province à la couronne ; mais en conférant au maréchal un des commandements les plus élevés, on ne lui envoyait pas un homme de renfort. Le Heingre n'en prit pas moins les mesures les plus efficaces pour justifier la confiance du roi : il arma les habitants des campagnes, et les fit refluer vers Harfleur; cette manœuvre effraya Henri V. Enveloppé de tous côtés, sans espoir d'être secouru par mer, car les vents de l'équinoxe éloignaient des côtes les moindres navires, ce prince résolut de percer à travers la Normandie et la

(1) Walsingham, p. 2^^.

JEAN LE MËINGRE DE BOUCICAUT. jgi

Picardie 9 pour gagner Calais où il pourrait attendre sa flotte. Cet armement si formidable n'avait donc eu que de très^minces résultats : la moitié de Tannée anglaise avait péri soit par le fer, soit par les maladies; Henri , qui naguère annonçait hautement l'intention de conquérir toute la France, son bien^ suivant ses propres paroles, n'aspirait plus qu'à sortir de ce pays, et à chercher quelque refuge assuré. De son côté le marechai, ayant deviné l'intention de Lancastre, redoubla d'activité pour lui opposer des obstacles insurmontables: il montra une ardeur et une habileté auxquelles les froides chroniques de cette époque ne peuvent s'empêcher de rendre un témoignage éclatant.

Le maréchal quitta Caudebec accompagné de 6,000 hommes seulement, qui se partagèrent en détachements, de manière à pouvoir voltiger autour de l'ennemi , et se réunir sur-le-champ dans la main du général si l'occasion se présentait de frapper un grand coup. Boucicaut espérait rencontrer de chaleureux auxiliaires parmi les habitants de la Normandie , réputés pour très-belliqueux. En effet, les bannerets et leurs clients s'empressèrent de voler aux armes; mais un ordre suprême venait de leur enjoindre de se concentrer sous les murs de Rouen , oii devait se rendre Charles VI. Les bourgeois, par opposition , se renfermèrent dans leurs cités, disant qu'ils sauraient les défendre : un très-petit nombre de communaux voulurent aller grossir les divisions actives ; inconvénient résultant de l'affranchissement des communes. L'envie que le tiers-état , enrichi par le trafic , portait à la féo-* dalité, nuisit en beaucoup de circonstances aux intérêts de l'Etat. Boucicaut ne put jamais ranimer l'esprit public : aucune des mesures qu'il prenait pour enflammer les peuples ne fut couronnée de succès.

Malgré tous ces désavantages, Le Meingre ne se montra

fpa JRAN Lli: MBINGRIi DE BOrCICADT«

pas moins ardent à remplir sa mission. 11 dépécha vera Harfleijir deux de ses écuyers , déguisés en marchands, et chargés de recaeillir des renseignements positifs sur la situation des choses. Il apprit que deux grosses tours, qui défendaient la ville du côté de la mer, n'étaient tombées au pouvoir de l'ennemi que dix jours après la soumission de la place, et que les Anglais prétendaient se frayer un passage à travers le pays. En effet , Henri Y fit réparer les murs et les fortifications , laissa dans Harfleur le comte Dorset avec 3,4oo soldats réguliers et i,ooo archers , commandés par le capitaine Jean Leblond ; il y laissa également les engins et machines de guerre, car la prudence exigeait que rien n'embarrassât la marche de Tarmée.

Ayant donné dix jours de repos à ses gens , le roi sortit d'Harfleur à la tête de 26,000 combattants, la moitié des troupes amenées par lui de l'Angleterre. L'expédition suivit la grande chaussée de Dieppe en se dirigeant sur Saint-Hiel , ayant la droite à la Seine et la gauche à la mer; son premier campement eut lieu le soir auprès de Fauville (i).

A la nouvelle de la marche de Tennemi , Boucicaut exécuta un mouvement brusque vers Harfleur, et concentra ses forces sur le flanc droit de la colonne anglaise, ayant le projet de la contraindre à reculer jusqu'au bord de la mer, et de l'y acculer. 11 espérait recevoir à chaque instant des renforts , qui le mettraient en état de la combattre de front. Son attaque fut si impétueuse, que Henri Y se vit obligé d'abandonner la route tenue

(i) Yoyez la carte de Gassini. Nous avons pris pour guides dans la marche de Henri Y le seigneur de Saint-Reroi , qui suivait Farinée anglaise , et Técuyer Fenin , contemporain , bien plus authentiques» pour tout ce qui regarde la guerre^ que les autres historiens de cette époque.

JëÀN le MEINGRB DE BOUCIGALT. Iq3

jusqu'alors et de se jeter sur Fécamp. Le roi d'Angleterre maintenait parmi ses troupes la discipline la plus rigide , afin de gagner l'affection des habitants et d'entretenir la mauvaise volonté qu'ils montraient déjà pour Charles VI, leur souverain. 11 y parvint en multipliant les exemples de sévérité. D'après ses ordres, on pendit à un arbre un soldat qui avait volé, dans la chapelle de Tietreville , le custode du Saint-Sacrement, fait en cuivre doré ; cet homme tenait l'objet caché dans sa manche, le croyant en entier d'or.

Boucicaut , serrant toujours les ennemis , les empêcha de regagner la grande chaussée , ce qui retardait beaucoup leur marche et la rendait plus difficile ; trouvant enfin le moment et le terrain favorables , le maréchal attaqua Henri V , auprès d'Arqués , avec une telle furie , qu'il lui tua 2,000 hommes , sans donner aux divisions anglaises le temps de se déployer ; il les suivit à travers la foret d'inerville , les aborda une seconde fois sous les murs de la ville d'Eu , et leur fit essuyer un échec considérable. Le maréchal perdit dans ce combat son frère d'armes Lancelot , paladin célèbre. ( Fenin , chap. xix. )

Henri V , contraint d'accélérer sa marche , passa la Presle aux moulins de Gouzenville ; il arriva le surlendemain dans le voisinage de la Somme, ayant perdu dans ce trajet (de trente lieues , compris les détours) 5, 000 hommes tués par Boucicaut , et quelques centaines de malades abandonnés dans les villages. Ce général n'avait pu néanmoins causer tant de mal à son adversaire sans perdre lui-même beaucoup de monde : il se vit obligé de ralentir sa poursuite, afin de combler les vides de sa division au moyen de quelques détachements envoyés par la chevalerie. Henri V put un instant respirer , et ne fut point inquiété pour franchir l'espace qui le sépa-

TOM. IV. i3

1^4 ^^^^ ^^ UEINGRK DE BOtClGACT.

lait eucQiê de h Somme ; il se dirigea sur Abbe ville , voulant passer la rivière au gué d^ Blanquetaque , otk la foi^tune avait si bien favorisé Edouard III : il se serait tiouvé alprs à troja petites journées de CsJais. Le gou* vcrneur de. cette foi'teresse , sir William Bardolf, averti dç s^ projeta , euvoya , pour le protéger , un fort diftacbement qui devait l'attendre une lieue au-dessous du gué } mais les Picards se jetèrent en foule sur ce détacbement et le détruisirent, Boucicaut , ayant traversé la Presle au bourg de Soren , marchait à la hauteur de Tennemi en mieuaçant toujours sa droite ; la position de Henri V devenait à chaque instant plus critique: les bannerets de NcMrmandie ^assemblés à Rouen, autour de Charles YI , marchaient enfin derrière le maréchal pour aller se réunir aux troupes féodales de la Picardie y de la Champagne et de l'Aitois , concentrées au-delà de la Somme. Lancastre courait risque de se trouver en face de forcçs triples des siennes ; car les nobles des provinces centrales accouraient poui^ lui couper la retraite sur la Guienne. Il importait donc d'arriver au saut de Blauquetaque avant que quelques troupes françaises ne Teussent occupé : sou existence en dépendait. Il se dirigea précipitamment vers ce point par Fréville et Cartigny ; mais à deux; lieues de ce gué fameux , dans un bourg nommé Drancour ^ son exti^ème avant-garde prit un capitaine de bandes gasconnes qui revenait seul d'Abbeville ; les sokUts le conduisirent au roi , qui s'empressa de lui demander si les Français occupaient le gué* Ce brave chevalier , dont on n'a pas conservé le nom , répondit : « Des pieux très-élevés barrent la rivière , et hier 6,000 combattants déterminés défendaient ce passage ; aujourd'hui le nombre doit en être doublé , car tous les hommes d'armes affluent sar ce point. >x Henri V voulut mettre en doute ce rap-

JKAN LE MEINGRE DE fiOUCICAUT. igS

port : c( Seigneur , reprit le chevalier , je le jure sur ma tête à oooper. » Tout ce que le capitaine avançait étaii faux (i). Pas un seul écuyer ne se trouvait dans le moment sur les bords du Blanquetaque ; mais il voulut , en bon Français , servir sa patrie par un expédient qui pouvait lui coûter la vie. Soixante ans auparavant , le paysan Agasse , tenant une conduite opposée , s'était rendu la première cause du désastre de Crécy.

Henri V ne voulut pas tenter le passage qu'il croyait gardé par des forces imposantes , et compromettre le sort de son armée dans une entreprise aussi périlleuse. Le roi abandonna donc sa route , franchit un large ruisseau à la hauteur d'Abbe ville ^ et revint rejoindre la Somme auprès de Fontaine , résolu de tâter tous les points de la rive gauche ; il gagna Araines ^ et se rabattit par un mouvement rétrograde sur St-Remi (2) , croyant surprendre le pont; mais on venait de le couper. Le sire de Yaucour , commandant de cette place , sortit à la tête d'un fort détachement ^ attaqua les Anglais , et leur occasionna quelque perte (3)* Lancastre fut contraint de continuer sa route sur Angest, en longeant la Somme. Il voyait le long de la rive opposée de fortes colonnes de troupes qui suivaient ses mouvements , tandis que de nombreuses divisions guidées par Boucicaut le harcelaient. C'est dans cette position embarrassante qu'il

(1) Les chroniques anglaises ont aHirraé , d'après les paroles de ce chevalier, que le gué était gardé et garni de pieux ; mais Fauteur de l'Histoire des mayeurs d'Abbeville, qui savait le fait, le rapporte comme ci-dessus.

(2) Ce bourg, jadis ville forte et très-ancienne, se nomme actuellement Pont-de-Remi , et les cartes géographiques le désignent

ainsi ; mais en i4i5 il portait le nom de Saint-Rerai , car son existence avait précédé de deux siècles le pont qui s'y trouvait.

(3) Pierre Fenin, 1785, in 8®, p. 879.

envoya oTi il 'le i en.ii> Harfleur et de renouveler la (rêve si on voulait lui laisser le passage libre jusqu'à la ville (le Calais ; on repoussa ces propositions. Les historiens iVançais taxent ce refus de présomption ; ils disent que le dauphin aurait dû accepter ces conditions : mais quelle confiance prendre dans des offres arrachées par rimminence du danger? Henri V ne pouvait- il pas rompre toutes ses conventions , une fois sur ses terres ? Certes , le conseil de Charles VI agissait dans l'intérêt de l'Etat en se monti'ant inflexible : il voulait que l'on prît Lancastre et son armée; la chose était, sinon facile, du moins probable. De ce que limprévoyance , la tiahison et le manque d'habileté présidèrent à l'exécution de ce plan , on ne doit pas en conclure qu'il manquait de sagesse et que les généraux dussent l'abandonner.

Dans l'intervalle de la réponse du conseil de France, Henri V avait cheminé ; il évita Péquigny , place de guerre , continua à remonter la Somme . en tournant toujours le dos à Calais , ce qui le désespérait. Il s'écarta d'Amiens , et ne put éviter d'engager une action très-vive contre la garnison de Corbie commandée par Pierre de Lameth et Gauthier de Caulincourt , bannerets picards. Durant le trajet , ce prince trouva quantité de celliers remplis de vin , ce qui lui fut d'un précieux secours ; ce vin ranima les forces de ses soldats, et concourut à diminuer la dyssenterie qui les affligeait depuis Harfleur.

L'ennemi arriva le i8 octobre devant la ville de Neelc qu'il essaya d'enlever; mais les habitants se défendirent vigoureusement , et l'obligèrent à se retirer. Henri continua sa route , et fit halte auprès d'un village nommé Eclusier , situé à deux lieues ouest de Përonne , dans un rentrant de la Somme ; les paysans l'avaient abandonné. Les Anglais, ayant étai)li leurs bivouacs, se répan-

J£AN LE MEINGHE DE BOVGICAUT. I97

dirent le lendemain dans les campagnes pour chercher des vivres ; ils aperçurent de l'autre côté de la rivière un moulin et plusieui's maisons de bonne apparence. Excités par la faim , quelques hommes se hasardèrent de passer la Somme , quoiqu'elle parût très-profonde ; mais , à leur grand étonnement , l'eau ne leur venait qu'au-dessous des aisselles ; ces ge&s parvinrent au bord opposé , et trouvèrent des vivres en abondance dans ces habitatioitô. Henri , instruit de cette aventure , se porta lui-même sur les lieux , fit sonder la rivière , et découvrit un autre gué , cinquante pas au-dessous du premier. 11 rallia aussitôt ses gens , et se mit en mesure de franchir le fleuve ; il se tint lui-même , avec trente de ses officiers , à lentrée du gué principal , et fit défiler ses troupes , pour que l'opération s'effectuât sans encombrement. On fut obligé de laisser sur le rivage beaucoup de bagage , des chevaux ^ et un certain nombi*e de malades que le prince recommanda à la générosité des Français ; mais il n'oublia pas d'emmener les prisonniers , dont son avarice espérait tirer upe rançon plus ou moins forte. Le passage commença le 19, vers deux heures après midi , et fut terminé à la nuit tombante (i). Cet obstacle surmonté » les Anglais sentirent renaître leur courage ; ils se voyaient déjà dans Calais, sans songer aux difficultés qui se présenteraient encore. Avant de les suivre plus loin , nous croyons nécessaire dexaminer la manœuvre qu^exécutèrent les Français qui marchaient sous les ordres de Boucicaut et de Charles d'Albret.

Le maréchal , voyant les Anglais continuer à s'éloigner

(i) Manuscrit brilaunique , p. i53 et i54. — La chronique de Tramecourt dil que le passage eut lieu au ponl de Yoyenne : nous ne 1q croyons pas.

ig8 JEAN LE HEINGRE DE BOtCIGAUT.

de Calais ea remontant toujours la Somme , jugea inutile de courir sur leurs traces , ne mettant pas de doute que l'ennemi ne finit par sauter la rivière , puisqu'il remontait vers sa source ; dans cette persuasion , Boucicaut regarda comme plus prudent d'aller l'attendre sur la route de Calais. En conséquence , il descendit la Somme , arriva dans Abbeville oîi le connétable d'AIbret venait d'arriver accompagné de 10,000 hommes. Les ducs de Bourbon , d'Alençon , de Bar et de Vendôme , qui se tenaient à Péronne escortés par 8,000 soldats seigneuriaux , suivirent le même mouvement sur la rive droite. Les nobles de l'Artois et de la Champagne arrivèrent par Cambrai , amenant les milices communales de ces provinces , et opérèrent dans la plaine de Doulens leur jonction avec le connétable et le maréchal , qui se trouvèrent alors à la tête de 5o,ooo combattants. Charles d'AIbret étant le premier par sa dignité , s'arrogea le commandement suprême ; il se porta sur la chaussée d'Hesdin que les Anglais étaient obligés de traverser pour gagner l'Artois ; il appuya sa droite à Mentreuil , ayant le centre à Hesdin même et la gauche à Saint-Pol. La position présentait des avantages infinis : cette ligne de quinze lieues pouvait se replier sur son centre dans une seule nuit, si les circonstances l'exigeaient. Le mouvement du connétable et du maréchal par Abbeville devait être regardée comme une fort belle manœuvre de guerre , car on coupait à l'ennemi le chemin de Calais d'une manière admirable. Henri V aurait été perdu s'il n'eût trouvé de puissants auxiliaires dans la jalousie des grands et dans les mauvaises dispositions de beaucoup de Français , dispositions provoquées par les fautes inconcevables des dépositaires du pouvoir. La ville de Paris venait d'offrir au roi 8,000 soldats tirés de la

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bourgeoisie ; le duc de Berri , qui n'aimait pas les Parisiens , fit repousser leur contingent tw disant : « Qu'a^ vons^nous à faire de ces g^ns ée boutique? nùtts dOiAtties trois fois pki^ tiombretifx que les Anglais X,^)."» La féo*dalit^ craignait , en adfnettant le tiers^<état datis ses rangs , de lui ^offrir r^ecasîon d^ se signaler , et d'auguientier aiKisi sa puissatice déjà si redoutable : on n'accepta que la coopération des petites villes et des campagnes. Mats cette ûobleSBe , si jftloaëe de vaincre seule , iétait elle-*méme divisée en deux partis bien <lis^ tincts, dont Tun aurait voulu triompher sans le secours de rautre ; elle ignorait que l'uâion ià plus patfaite devenait indispensable pour eon tenir seulement Ott ad-^ versaire aussi opiniâtre dans Ses pt'èjets que Henti de Lanca^lte. Ce prince , après avoir passé la' Somme à Edusier , s^était porté rapidement en avant , ûoupaoi la chausisée d'Amiens à Cambray , et le soit* même prit position auprès de Hiratumont, derrièK un bois, une lieue ouest de Baptome ; U s^ reposa vingt'^quâtre heures ' Sans éprouver la moindre inquiétude , éar sa marche av^it été dérobée aux Francis. Le âi oetobre il reprit sa direction par un mouvement Sur son âanc ^u<:he , en tirant du côté de la mer ; le prince eut soin de n'envoyer en avant , porui' reconnaître le pays , qi>e des theValiefS eS pourpoîM , sans cuit^sse ni oasque, afin que l'éclat des ai^mès n'attirât pas de loin l'attention des colonnes qu'il voyait "Sur sa droite se dirigeant en toute hâte vers l'Artois , où le connétable les appelait.

Le 22 octobre Henri V alla loger dans Force ville , portant son avant*-garde à Louvencouii: ; le corps d'armée français le plus rapproché de lai se trouvait entre

(i) Le Labourcno Hist. de Charles VI, t. n^ p. 1006.

200 JEAN LB MEINGRE DE BÛDCICAUT*

Saint-Pol et Avesoes , à dix lieues de sa droite; le duc d'Alençon le commandait; les dacs de Bourbon, de Bar, arrivant de Corbie, menaçaient sa gauche. Il se trouvait ainsi resserré par deux divisions; mais aucune d'elles n'était assez forte pour engager une action sérieuse , et les généraux, ses adversaires, n'avaient pas assez d'expérience pour combiner ulie attaque subite sur les deux points opposés. Pour comble d'embarras , Henri Y sar vait que le connétable marchait devant lui. En eflet , Charles d'Albret pouvait en quelques heures réunir dans sa main 20,000 combattants. Lancastre reçut alors uu héraut porteur d'un cartel de la part du duc d'Alençon, qui lui présentait la bataille rangée quatre jours après, en désignant même un village nommé Aubigny, à trois lieues ouest d'Arras , non loin de la petite chaussée de Saint-Fol; un vaste plateau y offrait un beau champ d'appertise : cette particularité prouve assez que le duc d'Alençon voulait agir indépendamment du connétable, et battre l'ennemi sans sa participation. Henri V, suivant l'usage , donna de riches présents à l'envoyé , et répondit : a J'irai à Aubigny si le ciel y conduit mes pas ; si Ton vient à mon encontre, je ne refuserai pas le combat ; mais aussi je ne le rechercherai pas , car je désire éviter l'effusion du sang chrétien (i). n Ce langage était moins fier que celui qu'on tenait naguère à Southampton. Quoique la réponse fût bien ambiguë, les Français l'interprétèrent suivant leurs désirs ; en conséquence, ils manœuvrèrent tous sur Aubigny; mais au lieu de se diriger sur ce point , Henri fit au contraire

( I ) Polydore Virgile. — Cet historien , nék Urbin , s*allacha à Henri YH et composa en latin une Histoire d'Angleterre fort estimée par les uns et très-critiqnée par les autres. Polydore Virgile fut accusé d'avoir brûlé plusieurs pièces historiques originales d'un grand prix y que le chanccher de la couromic lui avait confiées.

JEAN LE MEINGRE DE BÛUCICAGT. 20 1

un à gauche, et prit sa direction vers Hesdin, par son front; puis appuyant brusquement sur sa droite ^ il entra dans le bassin renfermé entre la Somme et la Autbie , passa près de Beauquesne, une lieue sud de Doulens, reprit la direction du nord, et finit par porter son avantgarde dans Frévent, le jour même où l'on croyait qu'il serait à Aubigny. Le roi étant parti de Frévent, passa la Ganche et vint prendre position non loin de Blangi, deux lieues nord-ouest de Saint-Pol, trois lieues nordest d'Hesdin. Les Anglais voyaient devant letir front la rivière de Ternoise , et en arrière d'eux des masses de forêts. On comprendra, d'après cette marche oblique , qu'Henri Y avait voulu donner le change aux Français , les engager à se porter tous sur Aubigny, gagner une journée sur ses adversaires et se glisser entre leurs deulL corps d*armée. II pouvait espérer d'arriver aux portes de Calais sans difficulté; mais le maréchal Boucicaut, accouru d'Hesdin avec un petit corps de cavalerie, s'était attaché à scfs pas, et, devinant son projet, il s'empressa de prévenir le connétable, en le suppliant de suspendre son mouvement sur Aubigny. Le connétable reçut cet avis assez à temps pour prendre les dispo* sitions les plus heureuses. En effet , Charles d'Albret barrait si bien le chemin , que si les Anglais eussent poussé leur fnarche.its seraient -venus tomber dans lé centre de sa colonne.' Le connétable s'arrêta au milieu de Ruissau ville et y concenfra ses forces, en ralliant les divisions déjà établies dans Aubigny ; il étendit ses deux ailes pour embrasser toutes le^ issues, la droite touchant la petite rivière de la Planque , et la gauche Ambricourt, formant ainsi une espèce de demi-cercle dont la Ternoise devenait la corde.

En jugeant les généraux du moyen âge seulement d'après ce qu'en disent des historiens qui n'avaient au-

302 J!i:AX LE UËINGRE 0£ BOUCICAUT.

cune idée de la guerre, oa concevrait deux une opinion crès-désavantageuse; mais ea suivant les opérations sur les cartes , en comparant les détails amoncelés sans ordre dans les diverses chroniques ^ l'observateur se convaincra facilement que la tactique de cette époque n'était pas aussi misérable que chacun sq le figure d'abord.

Henri Y franchit la Ternoise, dont le passage aurait pu lui être facilement disputé) vu l'encaissement de cette rivière ; mais personne ne gardait ce point important. Le roi traversa le lendemain matin la forêt de Bliûgel» la vallée de Bellancourt , et monta , le 24 à midi , sur le plateau de Maisoncelles (i), ne doutant pas d'avoir dérobé sa marche à l'ennemi ; mais quel fut son éton-^ nement eb voyant devant lui d'épaisses colonnes se dé* ployer dans la plaine qu'il devait nécessairement traverser ! Au premier aspect le roi acquit la triste conviction que 9 cerné de tous côtés, il ne pouvait sortir de ce mauvais pas sans engager d'action; car, en se jetant sur la droite , son armée allait tomber dans Thérouenne, viQe très-coQsidérable , pourvue d'une bonne garnie son ; le même danger existait du côté opposé , où la forteresse d'Hesdin > remplie de gens de guerre, barrait l(^ chemin» Lancastre, tout bien considéré, se décida franchement à. combattre , et en prit la détermination avec l'énergie, d'un homme qui sait braver la fortune. La nature l'avait doué d'un caractère ferme, d'un courage froid et d'un coup d'œil pénétrant : il déclara à ses gé^ fiéraux que sa résolution était de passer sur le ventile

( I ) Nous avons suivi la roale qae prirent les Anglais depuis le passage de la Somme jusqu'à Maisoncelles, et nous avons pu nous convaincre qu'ils durent éprbuver des dtflîeuhés immenses , pHncipaiement les trois derniers jours.

JBAN LE MCINGRE DE BOIJCIGAUT. 2o3

des Français pour arriver aux portes de Calais : celte ville se trouvait encore éloignée de six marches.

Au reste , la position occupée récemment par ses troupes , offrait mille avantages : c'était un plateau fort peu saillant, couvert d'arbres de haute futaie; au milieu de la foret se trouvait un hameau ^ Maisoncelles , n^ayant qu'une chapelle fort exiguë. Ces arbres cachaient en grande partie les Anglais , sanâ les empêcher néanmoins de suivre tous les mouvements de leurs adversaires. La plaine qiii se développait devant eux for* mait un carré long , parfaitement dessiné par la lisière de trois bois, qui portaient chacun des noms différents. Le côté droit ( par rapport aux Anglais) était bordé par les bois de Tramecourt , qui eux-mêmes se trouvaient clos au moyen de fortes haies ; le petit côté , faisant face à Maisoncelles , présentait en bordure les taiUis de Ruissauville ; et celui de gauche, le parc du château d'Azincourt, dont les tourelles s élevaient au-dessus des arbres.

Ce carré se développait sur une petite lieue de long, depuis Ruissauville jusqu'à Maisoncelles, et sur mille pas au plus de large (r).

Du côté gauche ^ un versant as&et marqué séparait le camp des Anglais du bois d'ÀzinCdurt : lé village de ce nom , bâti comme celui de Maisoncelles

(i) La description que Fenin et la chronique de Tramecourt font de ces lieux , prouve qu'ils n*ont point changé de physionomie ; on a seulement défriché qaelqués arpents du bois de Trameoourt , ce qtli a rompu la régularité du carré. Nous avons trouvé k Maisoncelles un vieillard de quaire-viugt-dix ans, qui se chaulTait à un grand feu dans le mois de juillet , par une chaleur de 25 degrés ; son père était mort à f|uatre-vingl-cinq ans, et il avait entendu raconter des particularités de la hataille d'Azincotirt par son aïeul, né dans les premières années du règne de Louis XIV.

!2o4 ^EAN LE HblNGRC DE BOUCIGAIT.

RU milieu d'un bouquet d'arbres, se groupait autoor du château. Pour aller du plateau à ce village, il fallait suivre une gorge longue d'un quart de lieue et fort resserrée. Le château de Tramecourt, l'un des plus beaux de l'Artois, occupait un bas-fond à six cents pas du plateau : des masses de gros chênes le cachaient entièrement. La forêt de Ruissauville , qui bornait la vue , conduisait à Fruges, d'oii l'on pouvait gagner la longue chaussée de Saint -Orner; le terrain compris dans cet espace était ondulé par de^ accidents assez légers et morcelés en pièces de culture appartenant à divers particuliers, dont les titres existaient encore en 1789.

On voit d'après celte description que ce carré, ainsi resserré par des bois, formait un véritable défilé. La sagesse commandait d'y laisser engager les Anglais et de les attaquer au moment oiï ils en déboucheraient. Il'sufEsait de se placer une lieue en arrière de Ruissauville auprès de Fruges oh se présentait un pays découvert, propre aux déploiements des colonnes. Poussés par la fatalité, ou plutôt par l'incurie, les Français vinrent remplir ce défilé, et se privèrent ainsi des avantages que la supériorité du nombre leur donnait sur l'ennemi. On ne doit imputer cette violation de toutes les règles ni au connétable, ni à Boucicaut, son lieutenant : la composition de l'armée rendait illusoire leur autorité. On y comptait d'abord douze princes du sang et onze mille bannerets ou chevaliers, tous fiers de leur lignage et jaloux les uns des autres. Pouvait-on espérer de les astreindre à une obéissance passive dans un moment oh les discordes civiles avaient rompu tous les liens de la discipline? c'est aussi par suite des préjugés de ce temps que, renversant tous les principes de l'art militaire, ces princes, ces barons s'obstinèrent à vouloir se placer en première ligne, pour que personne ne pût

JEAM LB niîINGRE DE BOUGICALT. 2o5

stborder rennemi avant eux. Le souvenir de Grécy, dont le champ de bataille , si funeste à leurs pères , se trou*vait dans le voisinage , aurait dû les rendre plus sages ; mais les revers ne servirent jamais de leçons aux Français.

Les soldats du connétable , au nombre de 40,000 hommes, se partagèrent en trois corps bien distincts : le premier se composait de 8,000 hauts barons, bannerets ou chevaliers , tous à pied , et de deux divisions de cavalerie fortes chacune de 3,000 hommes; on les destinait à protéger les flancs : celle de gauche avait pour chefs Glignet de Brébant et Geo0roi Boucicaut: celle de droite le sire de La Trémouille et Hector de Saveuse ; 4^000 archers devaient se placer devant ie front pour essuyer les premiers coups comme cela se pratiquait , mais les féodaux les renvoyèrent en arrière ; les dernières files de [cette division rasaient les obstacles latéraux. La ligne se subdivisait en portions inégales ou en chevauchées des hauts barons ; le connétable s'était placé au centre avec le maréchal Boucicaut , la bannière royale flottait devant lui ; on l'avait confiée à Guillaume Martel. Les ducs de Bourbon , d'Orléans, de Bar , les comtes d'Aumale , d'£u , marchaient en tête, ainsi que le jeune comte de Bichemont et les 3oo chevaliers bretons qu'il conduisait à sa suite. Le comte de Vendôme , les sires d'Aumont , de Haqueville, occupaient les ailes. Gette première division s'approcha jusquà trois portées d'arc de Maisoncelles ; de sorte que les Anglais entendaient fort bien parler les Français , qui , selon leur coutume , criaient à tue-téte (i). Le deuxième corps , formé de noblesse moyenne et de troupes soldées , composait une masse de 14^000 hommes ; on

(1) Saint'Remy.

ao6 JEAN LB MBINGRfi DE BOUCICAUT.

l'avait placé à une distance démesurée du précédent, qu'il ne pouvait soutenir, parce que la nature du terrain lui ôtait la faculté de se déployer : ce second corps reconnaissait pour chef Jean IV, duc d'Alençon, prince du sang, guerrier brave et le seigneurie mieux fait de son temps ; il descendait de Pierre , cinquième fils de saint Louis.

Le duc d'Alençon comptait dans son ost plusieurs étrangers de distinction , notamment un baron de la maison de Savoie , Ferri de Lorraine et William Olen-^ dyne , cet Anglais dont Henri avait repoussé les services lors de la revue de Southampton.

Le dernier corps , placé à Ganlera , non loin de Ruissauville , encore plus éloigné du second que celui-ci du premier , était de 18,000 hommes , et formé des milices belliqueuses de la Normandie , de la Picardie , de l'Artois , de la Champagne ; on distinguait à sa tête les baillis de plusieurs grandes villes et quatre hauts barons , le comte d'Aumale , les sires de Dampmartin, de Fauquebei^ et de Longroi.

Ces trois corps échelonnés ainsi dans un défilé ne pouvaient se prêter un mutuel appui , et en cas d'action générale il devenait impossible de les engager tous ensemble.

Les dispositions morales de l'armée française étaient encore plus déplorables que sa composition et son ordre de bataille. Douze princes du sang conduisaient la chevalerie : le duc d'Oriéans , âgé de vingt* trois ans ; Philippe , comte de Nevers , Charles , duc de Brabant, tous deux frères du duc de Bourgogne , le premier âgé de vingt-six ans , le second de vingt*sept ; le comte d'En , âgé de vingt ans ; trois princes de la maison de Bar , le plus âgé atteignait sa vingt-deuxième année ; le comte de Yaudemond , de vingt-neuf ans ; le duc d'Alençon , de trente ans ; le duc de Bourbon , de trente-

JBAlf LE HËINGRIî de BOUCICAUT. 'AQ'J

quatre ans , le duc de Yendôine de trente-huit ans ; Arthur , frère du duc de Bretagne , de vingt-un ans ; enfin le connétable Charles d'Âlbret, considéré comme prince du sang , en sa qualité de cousin-germain de Charles VI par sa mère Marguerite de Bourbon , sœur de la femme de Charles Y. Ce général , d'un esprit timide, ne possédait que de très faibles notions sur Part de la guerre , dont les hautes connaissances ne s'acquièrent que par la pratique : aussi avait-îl refusé dV bord la charge de connétable , se regardant comme incapable de l'exercer dignement; d'ailleurs les soupçons les plus graves planaient sur son compte. A chaque instant il voyait son autorité méconnue par ces douze princes du sang, jeunes , violents , divisés d'opinion. Chacun des ii,ooo nobles réunis sous les bannières de ces princes nourrissait le souvenir de quelque sanglante injure , reçue depuis que la guerre civile déchirait la France; ils pouvaient mutuellement se reprocher le meurtre d'un père , d'un frère, d'un ami : et tant de ressentiments , tant de haines légitimes habitaient sous la même tente ! Ceux du parti de Bourgogne avaient couru aux armes , non pour défendre le sol de la pairie , pour en expulser Tétranger , mais dans l'espoir de se distinguer davantage sur le champ de bataille , d'acquérir plus d'influence et d'écraser par ce moyen les Armagnacs ; ceux-ci n'agissaient pas dans des vues plus généreuses. A côté d'eux on voyait des milices communales que quelques baillis zélés avaient arrachées aux habitudes tranquilles ; ces milices mal armées , mal équipées , n'annonçaient pas l'intention de se battre avec la passion nécessaire pour remporter des triomphes. Depuis un quart de siècle la nation paraissait muette et immobile devant tous les événements désastreux enfantés par les querelles de la féodalité.

•joB JKv.^ it Mhi.Nijr.E in: doucicaut.

Le maréchal Boucicaut , le Nestor de rarinëe , le seul, peut-être , qui fût animé de l'amour du bien public, voulut faire eiileiulre la voix de la raison ; il proposa dans le conseil de livrer passage aux Anglais , en disant que la sagesse exigeait de ne pas s'opposer de front aux efforts d'un ennemi habile autant que brave et dont le désespoir doul)leraitles forces. 11 désirait qu'on laissât cheminer les Anglais, en les poursuivant néanmoins jusque sous les murs de Calais, et sans cesser de les harceler pour les détruire en détail. Le maréchal eut la douleur de voir repousser ses sages avis comme vingt ans auparavant il avait méprisé lui-même , dans les champs de Nicopolis , ceux du vénérable Couci.

Les bannerels ayant adopté depuis vingt ans, on ne sait pourquoi, la coutume de combattre à pied, portaient des cuirasses aussi longues par devant que par derrière, afin de garantir tout le buste; en revanche, ces armures devaient les rendre très-pesants , car elles descendaient beaucoup plus bas que celles dont se servaient les cavaliers. Le casque n'avait point de visière ; une branche courbe parlait du cimier, suivait la ligne du nez et s'arrêtait à la hauteur du menton ; cette branche pouvait parer un coup de hache ou un coup d epée donné en travers , mais elle laissait à découvert la majeure partie du visage (i).

Les deux armées occupaient leurs positions respectives le jeudi à midi. Cette journée ne se passa pas sans engagement ; le connétable, apercevant les Anglais dans le bois de Maisoncelles, envoya les reconnaître; il cliar-

(0 On voit encore à Paris, au musée d'artillerie, le casque ainsi construit et la cuirasse de Ferri de Lorraine, qui fut tué a la bataille d'Azincourt; ces deux pièces, qui sont très-authentiques et d'un beau

i'ar;<clère, pèsent ciiscinble 90 livres.

JEAN LE MEINGRE DE BOtCICÀUT. 200

gea le jeune comte de Richemoht de cette mission : le prince breton voulut pénétrer dans la forêt avec un détachement de 2,000 hommes; mais il fut repoussé vigoureusement par les archers placés derrière les fortes haies qui bordaient le bois. Le comte de Richement se vit obligé de battre en retraite. Une seconde reconnaissance que l'on poussa le soir, du côté de Tramecourt, se termina d'une manière plus heureuse : le comte de Nevers chassa les Anglais de ce village , où ils étaient venus chercher des vivres, et les refoula jusque sur le plateau. En rentrant , le comte de Nevers eut l'honneur d'être armé chevalier par le maréchal Boucicaut. Ces deux escarmouches firent présager au roi qu'il serait attaqué le lendemain plus vigoureusement encore, et que la journée ne se passerait pas sans qu'on en vint à une action générale : loin de cacher cette crainte à ses soldats , il leur apprit sans détour le danger qui les menaçait, et ne négligea aucun moyen pour relever leurs esprits abattus. Malgré les pertes éprouvées depuis la sortie d'Harfleur, son armée se trouvait forte de 16 à 18,000 combattants, dont la moitié de troupes seigneuriales, et le restant de varie ts soldés. On voit, d'après les rôles conservés au Musée britannique , que chaque baron conduisait un certain nombre de petits nobles organisés en lances , c*est - à - dire en sections de six hommes ; il menait en sus un peloton d'archers, qui dans les marches suivaient la bannière de leur capitaine ; mais en vertu d'une disposition^ prescrite par Edouard III et le prince Noir, lorsqu'on en venait à une bataille, tous les archers seigneuriaux se. réunissaient aux deux divisions de la même arme, que les rois d'Angleterre entretenaient toujours sur pied. Cet amalgame formait un corps d'autant plus redoutable, que les gens dont il se composait étaient équipés TOu. IV. 14

aïO lEAN LB MËINGRE DE BOUGICAUT.

âniformément. Outre lear arbalète qui , en se perfectionbant, était devenue terrible, les archers portaient à la ceinture une dague très-affilée, puis une massue pendue au cou , faite de bois léger et recouverte de lames de plomb; ces soldats s'en servaient pour assommer lé gendartne tombé de cheval; leur poitrine était plastronnée d'une espèce de cuirasse d'osier, croisée par deux bandes de fer (i) ; un chapeau de cuir bouilli leur tenait lieu de casque. Tous ces hommes , fort agiles du reste , savaient voltiger autour des cavaliers couverts de fer, et les mettaient ordinairement hors de combat. La plupart des soldats d'Henri V avaient perdu leurs chaussures dans les longues marches qu'ils venaient de faire au travers d'un pays fangeux. Les chevaux amenés d'Angleterre n'existaient plus. Henri V fi*ignorait pas que le cotinétable pouvait disposer d'une cavalerie assez nombreuse; voulant lui opposer quelque obstacle, il fit exercer, dans les haltes, les archers au maniement du piquet emprunté aux Turcs (a). Le duc d'York, sir Thomas Erpingham et sir William Marshall furent chargés de faire confectionner une grande quantité de piquets longs de cinq pieds, et armés d'un gros clou à chaque bout. Les archers apprirent à le planter devant eux en Tinclinant en dehors , et à se tenir derrière cette espèce de ligne de chevaux de frise , pour exécuter leurs décharges sur la cavalerie, qui ne pouvait les assaillir sans courir risque de s'enferrer. Les archers parvinrent à exécuter cette manœuvre avec une rare précision. D'après l'usage , le roi leur donna un commandant en chef, sir Thomas Erpingham, vieux guerrier, compagnon d'armes de Ghandos : il avait assisté aux

(t) Manuscrit du Musée britannique. — Saint-Remy.

(a) Yoyes la bataiUe de Nicopolis, dans la Vie de Gouci.

JEAM LE HEINGRE DE BOUGIGAUT. an

batailles de Poitiers et d'Auray; il y gagna l'ordre de la Jarretière* Erpingham passait pour le général le plus expérimenté des trois royaumes.

Lorsque la nuit fut venue , Henri Y commanda le silence le plus absolu parmi ses gens , et prescrivit de ne point allumer de feux , en annonçant que tout noble qui enfreindrait cette défense serait privé de ses armes, et que si c'était un varlet on hii couperait TcM'eille droite (i). Gomme chacun connaissait la rigidité du roi , on se soumit sans murmurer. Les archers se couchèrent sur la lisière du bois; Henri V ainsi que les principaux barons s'établirent en arrière dans des maisons et des jardins.

Le calme qui régnait chez les Anglais contrastait avec le tumulte effroyable qui partait du oamp op^ posé. Les laquais des bannerets couraient la campagne pour chercher des vivres ou de la paille, incendiaient les granges des paysans, se battaient entre eux, et entretenaient une rumeur perpétuelle. Les soldats brisaient les arbres pour construira des baraques capables de les mettre à couvert de l'eau qui tombait depuis la moitié du jour. De leur côté , les chefs se livraient à de vives discussions, suites de leurs vieilles querelles ; ce désordre s'accroissait par l'arrivée continuelle d'autres feudataîres , qui prétendaient se placer à la première bataille. Enfin , la nuit parvint à son terme sans que personne eût goûté ce repos indispensable la veille d'une action. La chronique de sire de Saint-Remy assure que, dans leur fol orgueil , les chevaliers français , à la lueur des feux des bivouacs , jouèrent aux dés Lancastre et ses barons , comme s'ils les eussent tenus déjà en leur puissance.

(i) Manuscrit du Musée britannique, p.«i62.

SI 9 JEAN LE MEINGRE DE BOCCICAUT.

Le jour parut (25 octobre liiS* fête de St. Crépîn) à travers un brouiUard épais accompagné d'une pluie fine et glaciale; Henri Y entra dans la petite chapdle de Maisoncelles, y entendit la messe qui fut dite par l'évèque de Bath , puis il communia (i) : le roi ordonna à ses soldats de faire la paix avec Dieu par la confession, ce J'ai , leur dit-il , une vraie espérance de gagner la ce bataille , parce que les Français sont tous pleins de ex péchés , et ne craignent point le Créateur. » Il pro* mit la chevalerie aux féodaux qui n'avaient pas encore reçu l'ordre, la noblesse à ceux de la bourgeoisie qui se comporteraient bien; il dit aux archers que l'ennemi avait juré de leur couper les trois premiers doigts de la main droite, afin de les mettre hors d'état de tii^er; 4c et moi , comme votre roi , je dois subir le même traite tement. » Les Anglais se prosternèrent tous à genoux pour recevoir la bénédiction de l'évêque de Bath. Cette cérémonie étant terminée , vers neuf heures du matin , le roi se revêtit, en présence des siens, d'une cuirasse brillante, et couvrit sa tête d'un casque magnifique , orné de la couronne : il monta un petit cheval gris. Le prince ordonna à un chevalier du pays de Galles, nommé David Gamme , de se porter sur le point le plus rapproché du camp des Français , pour s'assurer si les dispositions de la veille étaient restées les mêmes , et pour évaluer approximativement le nombre des combattants. David Gamme revint au boiit de trois quarts d'heure : a Seigneur, dit-il à Henri d'un air joyeux , il « y en a assez pour être tués , assez pour être faits

(i) La chapelle dans laquelle Henri fit ses dévotions devint » le siècle suivant^ une église; et l!on Toit encore , dans un des murs la* téraux , le ceintre de la porte de la chapelle qui a servi , suivant l'usage, de fondement au nouvel édifice.

JEAN LE MEINGBB DE BOUCTG.4I7T. 31 3

<r prisonniers , assez pour prendre la fuite. » Cette sail* Ife , qui courut aussitôt dans les rangs anglais , y produisit plus d'effet que la harangue la plus éloquente. Henri V, ne doutant pas d'être attaqué , prit les dis-* positions en conséquence. 11 fit filer derrière les haies de Tramecourt l'élite de ses archers , sous le commandement de sir William Marshall ; cet officier reçut l'ordre positif de ne commencer à tirer que lorsqu'on lui en donnerait le signal. Voulant détourner l'attention de ce côté, Henri Y envoya par sa gauche, dans le village d'Azincourt, un fort détachement qui incendia plusieurs maisons, et notamment une ferme appartenant à l'abbaye de Saint * George. Hector de Saveuse, qui gardait le village , fut tué vers la fin de cet engagement (i)« Tan-* dis que ceci se passait, Henri descendit du plateau de Maisoncelles , suivi de toute son armée, et la rangea en bataille. Nous rappellerons qu'elle n'avait presque pas de cavalerie : cent chevaux environ , échappés au désastre de la route , servaient à porter les bagages.

Henri disposa ses i6>ooo hommes (il en avait détaché 2,000 dans les bois de Tramecourt) en une masse trèscompacte, qui pouvait présenter 1,000 combattants de front (a). Les premières lignes se composaient en entier de soudoyés , dont une division formée en coin appuyait chaque aile et suppléait ainsi à la t^avalerie. Sir Thomas Erpingham , à cheval comme le roi , se plaça en avant du centre, tenant un picjuet semblable à celui

(i) Chronique de Tramecourt. La famille de SaTCUse fit élever eu ce lieu une croix qui exista juçqu'en 1789.

(2) Les détails qui vont suivre sont textuellement extraits du manuscrit du Musée britannique , de la légende du seigneur de Saint- Rcmy^ et de la chronique de Tramecourt, faite sur les lieux trente ans après l'événement : ainsi nous nous abstiendrons de les citer davantage.

ai4 lEAN LE MEINGRE DE BOCCICAUT.

de ses soldats ; aa milieu de ceux-ci voltigeait la bannière de Saint-George I de soie blanche, partagée par une grande croix rouge* Thomas Strikiand la portait , assisté de quatre bons chevaliers.

Le roi se mit derrière le centre des archers , ayant à ses côtés les comtes de La Marche, d'Oxenfort , le duc de GAocester, son frère, et Archambaud YI, comte de Périgord, révolté contre Charles VI, et qui tenait, dans cette circonstance , la place que Geoffroi d'Harcourt avait occupée à Crécy auprès d'Edouard IIL Au-dessus de la tête de Henri V flottait le grand étendard d'Angleterre , mi-partie bleu et rouge, écartelé des lis français. L'aile droite marchait sous les ordres du duc d'York , cousin du roi ; on portait au milieu d'elle l'étendard de saint Edouard, bleu^ avec une croix d'or; lord Camoys, chevalier de la Jarretière, commandait l'aile gauche, en tête de laquelle se déployaient les bannières de la Trinité et de saint Edmond. On laissa les bagages dans Maisoncelles , sous la garde de sir John Garew et de 80 arbalétriers; là restèrent aussi les chapdiains : l'un de ces religieux était cet anonyme dont le manuscrit est conservé au Musée britannique.

Henri Y se trouvait ainsi serré entre le plateau et un versant qui le dérobait aux regards des Français , quoiqu'il n'en fût qu'à deux portées d'arc. Youlant se conduire comme le prince Noir à Poitiers , le roi attendait en cette position qu'on vint l'attaquer $ mais il s'accomplissait dans le camp des Français un événement singulier qui renversa ses calculs. Grâce à un mouvement patriotique , provoqué par les exhortations de Boucicaut , ces ardents bannerets , appartenants aux différents partis qui déchiraient la nation , abjurèrent tout-à-coup leur ressentiment , et scellèrent leur réconciliation par l'accolade de paix. L'arrivée du duc de Brabant vint aug-»

JEAN LE MEJffGRB DE BOUCICACT. ai5

menter ces heureuses dispositions. Ce prince ^ neveu de Charles Y , était panrenu à tromper la vigilance dm duc de Bourgogne son frère , qui voulait Tempécher d'aller joindre Farmee du conuëtable ; il partit dç Lille sans cuirasse , sans casque , et , suivi d un seul trom<^ pette , arriva vers les dix heures du matin par Fruge&, perça léS rangs des trois divisions échelonnas , et courut se placer au centre de la première* Comme le duc de Brabant n'avait pas de cotte d'armes , partie de Téqui-^ pement militaire la plus importante pour un feuda taire, il prit Tétendard blasonnéqui pendait au c(HTiet de soft guide , fit un trou au milieu , y passa la tête et le ra* battit sur ses épaules en guise de la cotte d'armes qui lui manquait.

Les hauts barons , franchement réconciliés entr'eux, se montrèrent plus dociles , et ne firent aucune difficulté de se conformer aux nouvelles mesures que Bouoioaut venait de prescrire : c'était de rester sur place.) de fermer toutes les issues , et de laisser les An*glais se morfondre dans leur position sans les attaquer: en effet , un parti aussi sage devait consommer la ruine d'Henri V. Les nobles, fatigués d'être sous les armes depuis si long-^temps , se soumirent bien volontiers à cette décision ; ils firent rallumer les feux des bivouacs , se groupèrent autour des brasiers , et envoyèrent leurs gens chercher des vivres. Dès ce moment les lignes se rompirent, et chacun agit comme s'il n'avait point d ennemi devant soL

Cependant Henri V, voyant que la matinée s'écoulait sans apercevoir la moindre apparence d'attaque, comprit que ses adversaires , contre leur coutume, renonçaient à prendre l'initiative, que leur but était de le tenir cerné dans son camp et de l'affamer, puisque les moyens de subsister lui manquaient absolument : ses gens n'a-

HIÔ IfiArV LE MBINGRB DE BOOCICADT*

vaient mangé , depuis trente-six heures , que des noix et quelque peu de viande de chèvre. Cette idée le fit frémir ; il conçut le projet hardi d'aller fondre sur les Français, puisque eux ne voulaient pas venir Tattaquer. Le roi parcourut les rangs , échauffa Fesprit de ses soldats , ne leur parla ni de la gloire ni de la patrie , mais de leur propre existence , ce qui les touchait bien davantage. Il leur montra l'alternative de mourir de faim dans un pays soulevé , ou de périr par le fer ennemi , et leur fit sentir que ce dernier parti offrait plus que l'autre des chances de salut à des hommes de cœur. Ses soldats le comprirent , et tous montrèrent la résolution de se conduire , non pas comme des guerriers enflammés d'une ardeur martiale , mais comme des gens que l'on veut égorger impitoyablement , et qui se défendent en dése^érés. Henri , profitant de ces dispositions , donne l'ordre de se porter en avant , et lui-même se confondit dans les rangs des nobles comme un simple écuyer. En conséquence , l'armée anglaise s'ébranla , gravit en silence la hauteur qui ouvrait le défilé, et s^avança rapidement sans se désunir. A l'aspect de ces phalanges qui s'approchaient en ligne , les nobles de France quittent les bivouacs ( i ) 9 courent aux armes , forment leurs divisions avec une grande célérité , et reprennent leur ancien ordre de bataille. Les deux corps de cavalerie , destinés à protéger les ailes , s'avancent en rasant la lisière des deux bois d'Azincourt et de Tramecourt. En voyant mouvoir ces pesants

(i) On lit dans les chroniques d'Aquitaine ces quatre Ters :

L'an nuls quinte «Tee quatre cent ,

Fat la joomée d' Aùnconrt , Où les Anglais prindrent par bon sens

Les Français prés du feu tout court.

JfiAN LE MKIMGRE DE BOUGICAUT. 21 7

escadrons , le vieux Erpingbam se porte en avant de la première bande des archers , et lance dans les airs son piqaet, en criant d'une voix forte : Nowe êtrike^ « Main, tenant frappez.» Sir William Marshall, qui se tenait caché derrière les haies de Tramecourt , répète ce signal convenu : au même instant les archers y répondent en jetant un grand cri , et commencent leurs terribles décharges ; elles avaient mis beaucoup de monde hors de combat avant que les deux armées se fussent abordées. Le corps de cavs|lerie commandé par Clignet de Brebant , et celui que menait le duc de Yendôme , voulurent charger en colonne : mais comme la terre était imbibée d'eau et nouvellement ensemencée , les chevaux s'enfonçaient jusqu'à la sangle ; sur les 4,000 cavaliers dont on espérait tirer un si bon parti pour rompre les archers anglais , 900 purent fournir leur charge , mais sans aucun succès. La plupart vinrent se précipiter sur les piquets ; les chevaux blessés se renversaient sur leurs maîtres , ou tombaient aux pieds des Gallois. Le comte de Vendôme , engagé sous son destrier , fut fait prisonnier par John Corwal. A l'exception de ce prince, que l'on épargna en considération de son rang , les varlets ne firent quartier à personne. Malgré ce premier désavantage , le connétable s'avança contre Henri , et le choc de cette masse de chevaliers couverts de fer fit reculer toute Tarmée anglaise ; mais les arbalétriers , cachés dans les bois de Tramecourt , avaient la faculté de tirer obliquement sur l'aile gauche des féodaux , et les perçaient sans que ceux-ci pussent se défendre : cette circonstance fit chanceler la résolution des Français , dont la constance n'est pas de longue durée. Erpingham , qui s'était mis à pied au milieu des premières lignes , profitant de ce moment d'hésitation , lança une seconde fois contre la bataille du connétable

2l8 JEAN bE MEI!NGRB DE BOVCICAOT.

ses terribles archers ; ceux-ci se baissèrent siiaiiUancinent , prirent une poignée de terre , rapprochèrent de leur bouche , sans doute , affirme l'historien anglais , pour montrer qu'ils étaient décidés à redeTenir terre y c'est*à dire à mourir (i). Ces hommes , exaltés au dernier point , se jetèrent avec furie au milieu des nobles , les saisirent par le bras et les frappèrent de leur dague sous i'aisselle ou au visage , que le casque sans visière ne pouvait plus garantir ; les barons , embaiTassés dans leurs lourdes cuirasses , se trouvaient hors d'état de se mouvoir assez promptement pour résister à des adver* saires aussi lestes qu'adroits.

Henri Y , qui suivait pas à pas les archers ^ se porta en avant avec toute son armée : « Allons ^ cria-t-il ^ ce donnons en l'honneur de la Sainte Trinité. » En disant ces mots il fondit directement sur la bataille du connétable , déjà rompue par sa propre cavalerie : la lutte devint alors générale. Le due d'York , cousin de Henri Y^ reçut plusieurs coups d'épée dans la poitrine et tomba mort sons les pieds des assaillants. Cette première ligne de 8,000 hommes , dont la moitié était ou détruite ou mise hors de combat par des blessures terribles, soutint pendant plus d'une heure , sans être secourue , tout le poids de l'armée ennemie], dont les rangs se renouvelaient perpétuellement. Charles d'Âlbret le généra-r lissime, et le duc de Brabant , arrivé le dernier , périrent au milieu des leurs* Le maréchal de Boucicaut , blessé an visage d'un coup de javelot, pnécipité de son cheval, resta enseveli sous des monceaux de cadavres; le duc d'Orléans fut pris par sir Richard Valler. Les nobles , pressés entre eux comme les Flaoiûnds k Ro^

(1) Nicolas Harris, Baltle of Agiiicourf , p. af|0,

JEAN LE HEINGRE DE BOUCICAUT. 2ig

sebec , reçurent la mort sans pouvoir seulement se servir de leurs lances , qu'ils avaient raccourcies de moitié ; enfin on n'en vit bientôt plus un seul debout ; leurs corps entassés remplissaient toute la lar^ur du défilé. Henri V , à qui ce triomphe avait coûté 800 hommes , l'élite de ses troupes , Franchit cette ligne de cadavres , de blessés , de chevaux, et parvenu au-delà de cet obstacle , il forma de nouveau ses divisions. Ge mouvement fut exécuté avec une précision , avec un calme que l'on ne pouvait attendre que de soldats aussi disciplinés que lés siens. Le roi plaça une seconde fois ses archers devant son front pour recommencer la même manoeuvre , et dans cette position il attendit de pied ferme le duc d'Alençon , qui , trois cents pas plus loin 9 ralliait les débris du connétable : ce qui fut un malheur pour ce prince ; car ces soldats communiquèrent aux siens l'eiTroi dont kurs esprits étaient déjà frappés.

Nous avons dit cfue k second corps de Bataille ine pouvait se déployer , ni par sa droite , ni par sa gauche, pour secourir Charles d'Albret et les hauts barons ; il ne pouvait que poursuivre son moutemeAi de firent. Les hommes qui le composaient demeurèrent immobiles du-^ rant toute l'action, «t ne s'ébranlèrent que lorsqu'ils virent les gens du connétable reculer confusément sur eux. Ce second corps s'avança enfin , bannières déployées el les rangs très-serrés. Leduc d'Alençon, se voyant appelé à réparer le premier désastre , marchait fièrement aii centre , ayant autour de lui 18 preux , commandés par le sire de Prunelé. Ces chevaliers avaient dévoué leur vie pour tuer le roi d'Angleterre.

Les deux lignes se joignirent à la hautetir du château d'Azincourt , vers midi ; les archers , défendant le front de Henri V, fuirent taillés en pièces , et laissé-*

320 JEAN LE XElNGRfi DE BOUCICAQT.

rent sur ])lace 3oo des leurs , ainsi que le jeune comte de Siiflblk , dont le père venait de mouieir devant Harfleur. Le reste n'échappa qu'eq se jetant dans les bois qui bordaient le défilé. Le duc d'Alençon fondit sur Pennemi tête baissée , et brisa les premiers rangs : il fallait aux Anglais la présence de leur roi et l'enthousiasme d'un premier succès pour résister à un choc aussi impétueux. Pendant une heure entière les deux partis se poussèrent alternativement comme les vagues de la mer. Henri Y courut les plus grands dangers; les i8 preux voues pour lui arracher la vie pénétrèrent individuellement jusqu'à sa personne , et ne furent arrêtés que par la foule des baimerets qui faisaient au souverain un rempart de leurs corps ; ces chevaliers audacieux se firent tous tuer : David Gamme, le Gallois, en abattit deux au moment où ils allaient frapper son maître ; mais David fut lui - même renversé et ne se releva plus.

La fureur , le dépit de se voir enlever une victoire qu'ils croyaient déjà assurée , animèrent les soldats de Henri d'un sentiment de rage. Les Anglais dirigèrent tous leurs efforts sur la droite du duc d'Alençon , formée de bandes de différents pays ; ils tuèrent le sire de La Tour, qui les commandait , et enfoncèrent cette aile de la manière la plus complète. Les Anglais, trouvant une issue par ce côté , s'y jetèrent en colonne et achevèrent de tourner la ligne : le duc d'Alençon voulut changer de front par un mouvement rétrograde sur sa gauche ; mais les soldats de cette époque n'étaient pas assez exercés pour exécuter ce mouvement difficile. Les 4,000 soudoyés de l'aile droite , depuis long-temps sans solde , se retirèrent avec une lâche précipitation. Le prince , par son exemple et son activité , serait parvenu à réparer cet échec , sans un incident

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