LIVRE III
£jùguenilid de €oaci accompagne Tamiral Jean de Vienne en Ecosse. -^ Il pénètre dans le nord de TÂngleterre, et y porte la terreur. — Cam* <pagne de Gueldre. — Engaerand de Gouci refuse Vépée de connéiable après la disgrâce de Glisson.
Nous avons vu dans la vie d'Olivier de Glisson Comment la descente en Angleterre échoua par les retards calculés du duc de Berri; il ne dépendit pas du sire de Gouci qu'elle ne fût couronnée de succès. Le conseil de régence avait décidé que l'on ferait passer en Ecosse un des grands officiers de la couronne avec 6,000 hommes ^ pour aller tenter uiie attaque par le Northumberland ^ et attirer sur ce point toutes les forces de Richard , pen** dant que le connétable , dirigeant Farmée principale , saborderait sur les côtes méridionales. Le sire de Gouci > n'ayant en vue que lé bien de TEtat , fit abnégation de tout amour-propre pour ne consulter que l'intérêt général; il consentit à faire cette campagne comme lieutenant de l'amiral Jean de Vienne, quoiqu'il eût tout récemment commandé en chef une armée de ao,ooo combattants.
Jean de Vienne passait pour un guerrier avantageux, entreprenant et avide de renommée : sa charge d'amiral lui donnait le droit de réclamer la conduite de toutes les expéditions d'outre-mer. On ne le lui contesta TOM. m, 5
Cb I >■ :li:î;aM' i l loi cî.
] .iiit Jci:'.-> !a cil c jn-itaiico pu'-cfifL-; Ci r.- le (.'»fi^oji. .cloiiUnt son c-iractcro It'ger . voîilul i|iril c'it poni collègue le sage Cuuci , fort capable de mode'rer sa f. 'i^aie et d'arrêter ses écarts. Dès le raois d'avril i38:', la Hotte se trouva re'unie sur les eûtes de Bouloîine. î/amiral .^e rendit au port de TEcluse , amenant une division conipose'e de i,5oo chevaliers, 3.ooo arbalé- (iiers et i,3oo gros variée;. Parmi les bannerets on <!i-tinguait , après Enguerand de Couci , GeofTroi Ciiarni <[ui avait déjà fait le voyage d'Ecosse , les sires de (/riiidore , de Verdenav , de Sainte-Cruix . de Montlîcr IV . d"Flspa2:nv , Gérard de Bourbonnu . Gui d'Hetz, Fioriniond de Quissy , de Martel , Veleran de Benneval , d' r.eausang , d'Yvri , de Ferrières , de Perces al . \\[ iC']aemont . de Crov , de Grancourt.
Aucuns chevaliers ni autres n'amenèrent de chevaux. u'it Froissard : était-ce à cause de la diûiculté de lecmij-irquer , ou bien espe'raient-ils en trouver en Ecosse ']■. meilleurs et de mieux acclimates ? L'amiral apporta ijeaiicoup d'argent , destiné à faire subsister son arme». s in> être à charge au pays ; il emporta aussi des armures complètes pour 6.000 hommes, et des harnacheniciitx pour '^.ooo chevaux. Ces derniers ol'jets venaiei.t Je Flandies : on les y confectionnait beaucoup mieux !jue [»aitout ailleurs; quant aux arme^ , on les a\ali prises en France : nos manufactures . surtout cc!!c.^ de Toulouse et de Bordeaux, passaient poui les meilleure^ de l'Huiope. Les Pai'isiens avaient êtê furcê> de rendre leais é'quipements militaires après l.i rébellion de ij>>->: fîx mille dr leurs armures, gardées en dèj )[ au cliUcéJi d-^ r»é"i;itè, furent données a l'amircd.
L'n r'arL'il rassemblement d'hommes et de vai-seaux lêvr^' néc»^>v:iir.':-»ient -i!arm-ï le r"'">r': ''".Vr ^:-'eî •.•• Uiciiai'i (il. .ii'i.,! le déLic-if. rai é;. > :-.:i"? . j'.n!.-.
ËNGVËRAlfD 1>B COVCI. éj
^a flotte trainait après elle des navires construits en bois très-seC , et chargés de mixtions de charbon et de poix -résine. On les destinait à incendier les Vaisseaux français ( i ) : C'étaient les brûlots de cette époque. Enfin Tarmée résolut de mettre à la voile le 3o ïasti , époque où la trêve expirait^ Âa mcHnent de lever l'ancre les vents les plus impétueux se firent sentir , des tempêtes vinrent assaillir les embarcations jusque dans le port de l'Ecluse. L'intrépide Jean de Yienhe , pressé d'arriver en Ecosse , voulait braver là fureur des flots ; mais la mer en courroux était un spectacle ai nouveau pour ses soldats et même pour la plupart des chevaliers ^ qu'ils refusèrent d'abandonner le rîvage ^ disant que le Ciel se prononçait contre cette entreprise. Rien ne put dissiper ces terreurs. Enfin l'Océan parut se calmer , et Jean de Vienne profita de ce moment favorable : il fit célébrer Ik messe et bénir les vaisseaux en présence de l'armée raif^ée en bataille ;- se portant au frdnt de la ligne y il adressa aux baânearets et chevaliers une harangue courte et énergique ; puis s'élançant dans la g^ève , parvint au vaisseau amiral ^ monta ra-^ pidement suk- le pont , et du haut du tillac appela ses compagnons d'armes , en invoquant le Dieu des armées et le génie tutélairè de la France. Ce mouvement théâtral produisit son efièt : chefs et soldats se précipitèrent à l'envi Vers la flotte; l'embarqu^nent s'opéra sans encombre ^ on leva l'ancre , et l'escadre vogua majestueusement âu largCé Après dix jaur^ de navigation , elle parut en vue dés côtes d'Ecosse. La satisfaction de l'armée était inexprimable. On craignait que le maître pilote ne se fàt trompé en signakbnt la terre de l'antique Calédonie: un chevalier d'Anjou , nommé Au-
(i) Froissard, liv. it. -a L'ationyme de St«Deiiis.
fj8 K>GlEf\A>'D iJt COUCÏ.
hei t , qui , Tann Je précédente, était venu dans cepay^ * s'offrit à vérifier si le pilote ne se faisait pas illusion , et , pour mieux juger de la configuration du continent que Ton apercevait 5 il monta tout armé jusqu'à l'extrémité du grand mât. Ecosse ! Ecosse ! s'écria-t-il ; mais, en battant des mains pour témoigner sa joie , Aubert abandonna le mat, perdit l'équilibre et tomba dans la mer: aucun secours ne put le sauver.
Les Français abordèrent à Dundee , et sans perdre un seul instant l'amiral renvoya la flotte, afin d oter à ses soldats l'espoir et la possibilité de revenir en France , avant d'avoir rempli la mission dont ils s'étaient chargés ; César en avait agi de même. L'amiral et le sire de Couci quittèrent le jour même Dundee : ils arrivèrent le surlendemain , sur deux colonnes , à Edimbourg . où ils furent reçus par les comtes de Douglas et de Murray. Le roi, Robert I[ , habitait alors Wick , un des points les plus septentrionaux du royaume.
L'Ecosse était alors le pays le plus pauvre et le plu> sauvage de l'Europe. Les habitants vivaient la plupart, ainsi que leurs troupeaux, au milieu des forets ou sur les montagnes ; ils ne connaissaient pas les première»^ commodités de la vie , et ce fut avec beaucoup de peine que les Français trouvèrent des gîtes. Ils reçurent des Ecossais un accueil très-froid, ce qui les surprit beaucoup. Robert II, en appelant des étrangers à son secours, avait consulté sa politique plutôt qur ses sujets ; l'arrivée des Français mécontenta toutes les classes : ces 6,000 hommes se trouvèrent fort en dan;^ei' au milieu d'une population farouche; ils eurent besoin de se garder contre les embûches de ces insulaires; en peu de jours l'armée perdit une centaine de soldas massacrés dans les mrjrai>. Jem (]>■ Vier-fy vonhiit ii^ei de la force pour venger de teK ouiinge^ , nitn> Erj::.]^-
ENGUERÀND BÈ COOCl. 69
rand modéra son ressentiment. « Yous recueillerez plus tard , disait Couci , les fruits de Totre patience ^ et, à l'aide de ces sauvages alliés , nous porterons l'effroi jus~ qu^au sein de TAngleterre. » L'amiral se rendit à ces sages avis. Le roi d'Ecosse se fit attendre trois semaines ; enfin Robert II arriva à Edimbourg , accompagné de ses fils : l'équipage rustique de ce roi pasteur contrastait avec la somptuosité militaire des nobles de France. L'amiral et le sire de Couci déclarèrent à ce prince, que si l'on voulait retirer quelque profit de l'armement du roi Cbarles VI , le fidèle allié de l'Ecosse , il fallait que les troupes des deux couronnes se missent en mesure d'attaquer sur->le-cbamp Ricbard II, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Robert II goûta fort cet avis ; mais avant d'ordonner un seul mouvement à ses guerriers , il voulut qu'on remit entre ses mains un subside assez considérable. Jean de Vienne ne prévoyait pas une pareille exigence ; il paya néanmoins une partie de la somme incontinent , avec promesse d'acquitter le restant dans un court délai. Robert II ordonna la levée. Les chefs de clan allèrent rassembler leurs compatriotes au son du cornet , et en moins d'une semaine ao,ooo hommes sortirent des forets, des montagnes, des marais , et arrivèrent dan&les environs d'Edimbourg , oËi se trouvaient dé)à réunis lo^ooo vieux soldats aguerris ; ces derniers composaient les forces militaires permanentes du royaume : le comte de Douglas les commandait. Ce feudataire possédait en Angleterre et en Flandres des terres dont les revenus surpassaient de beaucoup ceux de Robert II. L'amiral livra les 6,000 armures complètes apportées de Paris; ceux des Ecossais que l^)n couvrit ainsi de fer furent destinés à marcher les premiers avec les Fiançais pour pénétrer en Angleterre. Trois fils
J(> L.NGLLhAMj r>E COL Ci
da roi, les comtes de Douglas et Muiiay se mirenr. a leur tête ; le reste de Tarme'e devait demeurer sui lus frontières du royaume , et n'avancer dans le pays ennemi que lorsque le corps d'avant-garde se serait frayé un passage en obtenant des avantages non conteste's. L'amiral Jean de Vienne s'e'branla le premier, suivi de 6.000 combattants : le sire de Couci devait l'appuyer avec une division de la même force- Un espace de vingt lieues , rempli de lanrles et de terres incultes, si-parait les deux rovaumes d'Ecosse et d'Anîjleterre. Les Français traver- ->''n'ent cette solitude en quatre jours, sans s'arrêter devant Berv,ick , place très-importante : on s'attacha seulement a se rendre maître de la forteresse de A]n\vick : elle passait pour inexpugnable. On commença un siège en vr/At: le sire de Couci , extrêmement habile dans cette [)artie de l'art de la guerre, en prit la direction : Tarmt^'e avait à sa disposition des engins et des catapultes de ditfêicnts calibres. Avant délivrer le premier assaut. Enl'jcr^ind fit sommer le ;^ouverneur. nommé Lusserborn : \:t messaore était accompagné d'un présent de vin. liqueur fort rare dans le pays. Lusserborn réj)ondit, sans brav.tries, que son devoir lui faisait une loi de mourir plutôt • '•le de rendre le poste confié à sa îrarde. ?c J'estime les i rancais, dit-il . et en raison de l'intérêt qu'ils m'inspirent , jf 1l\s adjure de regagner au plus vite leur pati ie . :rop heureux si les perfides Ecossais vous en laissent la iacalté. •■ Le sire de Couci et Jean de Vienne menèrent le^ ."oldats à l'assaut. L'idée qu'ils combattaient sur le sol anciîais les animait encore plus: tous montèrent à lesca- !a Je avec une audace qui étonna les Ecossais. Arrivés aux ciéncao^^. ces hommes valeuieux -e virent obligés d'en •••:J :' a:i>: coups de dague, et . ni;d:rc iiii*' déft-nse héroi- ; • - "■': ■^^^''^èrent la |>laco. S la '. vf d* Kurs alliés. q».i
ENGOERAND BB COUCI. Jl
restèrent comme des statues de pierre , esbais de la gmnde vaillance des François (i). j> Gouci eut le bonheur de sauver de la fureur de ses soldats Lusserborn et sa famille.
Aussitôt après cette conquête les vainqueurs^ poussé-^ rent jusqu'à l'extrémité du Cumberland , et commirent des ravages tels que plusieurs générations en gardèrent^ le souvenir (a), tristes représailles de ceux que Kenolles, Lancastre et Buckingham avaient exercés sur les terres de France.
Le but de l'expédition étant de porter ta terreur le plus loin possible, afin d'occuper les forces de T Angleterre , les Français s'enfoncèrent dans le cœur du royaume , plus dépourvu de troupes et beaucoup plus riche ; mais ils ne furent pas long-temps sans apprendre que le duc de Lancastre arrivait suivi de ao^ooo hommes parle Westmoreland , et Richard 1! ea personne par York, en côtoyant la mer. Le monarque, ayant pour lieutenants son oncle , le comte de Cambridge , Salisbury , Pembrok, Spencer, Arundel, conduisait 40,000 communaux.Depuis long-temps Richard s'attendait à être attaqué ^ mais il ignorait sur quel point irait fondre l'orage. Les Anglais déployèrent un zèle admirable ; l'approche du danger les électrisait, loin de les abattre. On voulut transporter au château de Douvres , retraite inaccessible , la châsse de saint Thomas de Cantorbéry , regardée par le peuple comme le palladium de TAngleterre; mais les habitants de Cantorbéry s'y opposèrent , en disant qu'ils sauraient fort bien défendre eux-mêmes et leurs foyers et leurs saintes reliques. En quinze jours il se trouva 200,000
(1) Ju vénal des Ursins.
(a) Rapin Xhoicas.
J2 E.NOUERAND Dt COITI.
individus soui les armes. Ricliard laissa autour de Londrei et sur les côtes me'ridionales la majeure partie de ses forces ; lui-même, dirigeant les troupes les mieux aguerries , courut au-devant de l'ennemi (i . Sur la nouvelle de son approche , Jean de Vienne et le sire de Couci battirent en retraite trente lieues pour aller prendre position sur un plateau signalé pour être d'un accès fort difficile. Quelques jours après ils reçurent un envoyé de Richard , qui, en termes menaçants, leur offrait le combat dans une vaste plaine voisine. Le sire de Couci alla communiquer aux chefs écossais le contenu du messapre , en leur annonçant l'intention de livrer bataille aux Anglais. Ces étranges alliés déclarèrent en termes non équivoques, qu'ils ne voulaient pas courir les chances d'une action générale, menaçant même de livrer passage aux divisions britanniques , pour peu qu'on les press/^t. Le:> Français se trouvaient dans une situation capable d'intimider tout autre que le sire de Couci et l'amiral de Vienne. Ces deux chefs signifièrent aux Kcossais que dès ce moment toute alliance cessait entre eux. et qu'ils allaient agir pour sortir de ce mauvais pas sans le secours d'autrui. Le soir même ils firent allumer une quantité de feux le long de leur camp , et profitant des ombres de la nuit, ils abandonnèrent en silence la position sans en prévenir les Ecossais. Le sire de Couci . son collègue et leurs gens marchèrent pendant huit heures avec une telle
(i; Ou voit, d;ins les manuscrits delà bi!>Iiothf-qnc de la Tour de Londres, sous le n' i?)OCj , la teneur des dis[jositiorjs que Richard II prescrÏNit à celle Apoque pour mcU: c le royaume eu défense : les précautions recommandées ddiis celle ci.r ;iiSiance [MM.Nent qu.. l'ori regarri^iit l'Aiigleterre conmic n><:u.tc ■■•(lu fla.!i"-i l'-j-ii- ii.injinCLiL. Le lomc in dc^ Actes puljliCs M'vni'-r ; l'.'iik-iin'; be^iucoup u comm^ndeinont- dojirié- cice''*.- ocCd..oii
ENGUKRAND BE COUCl. 7)
diligence ^ qu'ils se trouvèrent sur les frontières du Northumberland, décidés à pénétrer en Angleterre une seconde fois.
Malgré la rapidité de leur marche , les Français auraient été atteints par leurs adversaires, qui connaissaient mieux les localités , si un incident fortuit n'eût jeté la confusion dans Tannée de Richard. Le comte deHoUand, frère utérin du roi , se prit de querelle avec le jeune StaiTortau sujet d'un écuyer blessé par les gens de celuici, et retendit mort à ses pieds. Le père de la victime , feudataire puissant, commandait 4^000 hommes levés sur ses terres. En apprenant le meurtre de son unique héritier, il fit retentir les airs de ses cris , et , suivi d'une foule de bannerets , il vint demander justice au roi. Richard la lui promit pleine et entière , renvoyant tou* tefois le jour du châtiment après l'entière expulsion des Français du territoire britannique. En vertu de ses ordres on arracha le comte de HoUand du monastère de Beverley , oit le coupable s'était réfugié : on le fit marcher chargé de chaînes à la suite de l'armée (i). Staffort le père et sa chevauchée ne cessèrent d'accompagner le roi. Des amis imprudents de ce feudataire , loin de calmer sa douleur, la rendirent encore plus vive en accusant les favoris de Richard II d'avoir été les instigateurs de ce meurtre. Ces plaintes amères provoqué* rent la division parmi le camp anglais , et entravèrent
(x) Aussitôt après ^expédition , le meurtrier du jeune Stafibrt fut li^ré à toute la rigueur des lois , et condamné h mort. La Teuve du fameux prince Noir, mère commune de Richard II et du comte Hol-< land (ce dernier était le fruit d'un second hymen)» irint se jeter aux genoux da roi pour obtenir la grâce de son fils ; mais le monarque demeura inflexible : en entendant un refus aussi formel, elle expira de douleur dans le palais même. Frappé de ce malheur, Richard fit gràct de U vie à son frère. (Thoiras , t. m , p. 3o4*)
74 ENGUERAND DE COUCl.
les opérations. L'amiral Jean de Vienne et le sire de Gouci profitèrent d'une aussi favorable circonstance pour ramener les Français en Ecosse. Richard et le duc de Lancasiice pénétrèrent à leur tour dans ce royaume. Le péril commun réunit franchement les Ecossais à leurs alliés ; ils abandonnèrent le plat pays , les villes , les bourgs , et se retirèrent avec leurs nombreuses familles et leui^s troupeaux au fond des forêts ou sur la cime des montagnes. Quatre mille d'entre eux » sous le commandement de Douglas , demandèrent à l'amiral la permission de s'unir à ses gens, promettant de le suivre où bon lui semblerait , sans faire entendre un seul murmure. Les deux généraux de Charles YI résolurent de signaler leur passage sur le sol de l'Angleterre par un coup d'éclat dont le souvenir pût rester long-temps gravé dans la mémoire de ses habitants. Tandis que Richard incendiait Edimbourg , Pertbiet d'autres lieux , les Français se jetèrent dans la partie méridionale de l'Ecosse , et rentrèrent en Angleterre par la chaîne de montagnes qui sépare le Northumberland du Cumberland , passèrent l'Eden et investirent Carlisle. L'amiral Jean de Vienne resta devant cette ville , espérant de s'en rendre maître , soit par surprise , soit par famine; tandis qu'Enguerand , conduisant la cavalerie, s'enfonçait dans le pays, y portant le fer et le feu» menaçant la principauté de Galles » dégarnie de troupes comme toutes les provinces de l'est y dont les milices s'étaient portées sur les côtes méridionales. Richard apprit avec une extrême surprise l'envahissement du Cumberland; il parcourait sans obstacle l'Ecosse , devenue une solitude par suite de la retraite des hommes de toutes conditions. Le prince $e hâta de regagner ses états ; arrivé sur les frontières du comté d'York , il concentra ses divisions au milieu d'une yastc plaine, réunit autour de lui les chefs influents, et fit
engcërand 9e couci. 75
devant eux le seiment téméraire de ne laisser échapper aucan Français. Le présomptueux ignorait que la réa-lisatian d'un tel projet était au-dessus de ses forces ; il lui fallut peu de jours pour s'en convaincre : en effet, dégoûté de la guerre et de ses fatigues , cédant d'ailleurs aux instances du comte d'Oxfort son favori , le roi abandonna l'armée , laissant à Buckingham le soin de se saisir des Français , comme il l'avait juré. Puis il courut s'enfermer dans son palais, jaloux de se dédommager, au sein de la mollesse , des moments donnés malgré lui aux alarmes de la guerre. Cette lâche retraite indigna la nation , et devint par le fait la première origine des infortunes de Richard, ( Rapin Thoiras.)
Le comte de Buckingham, chargé de couper la retraite à l'ennemi , se vit arrêté par la difficulté des chemins et le débordement des rivières. Ainsi l'armement de ces 200,000 hommes n'eut point le résultat qu'on en attendait : Richard couvrît , il est vrai , l'Ecosse de mines, et ne put empêcher cependant que quatre de ses provinces ne fussent ravagées.
Le siie de Gouci , après avoir désolé, durant plus d'un mois , la moitié du pays de Galles et du Cumberland , vint rejoindre l'amiral sous les murs de Car* lisle. Ils se retirèrent ensemble chargés de butin , et repassèrent les frontières par Brampton : leur but se trouvait atteint , puisqu'ils avaient opéré une diversion puissante en portant la terreur au sein de la fière Albion.
Rentrés en Ecosse , les Français espéraient jouir dans le repos des fruits de leur audacieuse entreprise. Ils voulaient passer auprès d'Edimbourg leurs quartiers d'hiver, reprendre les hostilités au printemps , pénétrer une seconde fois au milieu de la Grande-Bretagne , et favoriser ^insi la descente de Clisson sur les côtes méridionales ^ mais on ne leur laissa point la faculté d'exécuter un si
yG BnGVERAK» Dl cotci.
noble dessein, lis eurent, en rentrant en Ecosse , à braver des dangers d'un nouveau genre : la rigueur de la saison se faisait vivement sentir : on leur refusa des gttes couvenables ; les chevaux mouraient de froid j les hommes n'obtenaient des vivres qu'à des prix excessifs. Les soldats demandaient instamment de quitter cette terre inhospitalière. Le sire de Couci se rendit auprès du roi pour lui exposer que ses compagnons d'armes n'étaient venus en Ecosse que sur ses pressantes sollicitations; il finit par l'inviter à leur fournir les moyens de transport ponr retourner en France. Robert répondit qu'on y aviserait. Au bout de quelques jours , le comte de Douglas, dont la conduite franche contrastait avec la perfidie de ses compatriotes , l'informa de l'intention qu'avaient les gens du pays de se lever en masse contre les Français , afin de les contraindre de donner une forte somme en échange des denrées consommées par eux : exigence d'autant plus déloyale, que ces denrées avaient été déjà amplement payées. L'amiral indigné voulait se soustraire à une pareille tyrannie , en faisant sentir aux Ecossais la pesanteur de son hras. Le sire de Couci sut modérer une ardeur aussi intempestive. D'après ses avis l'amiral fit publier qu'on accueillerait les diverses réclamations , et qu'on en acquitterait le montant au moyen d'engagements dont le comte de Douglas consentait à devenir caution. Cette affaire étant réglée , les embarcations fiirent amenées dans la baie de Glasgow au comraence- ■JBient du printemps. Jean de Vienne , le sire de Couci et ' 5,000 Français environ arrivèrent au port de l'Ecluse , oh lesengagemonts contractés par eux furent religieu- -^iOeiit acqiiiu<!s. (Froissard.) (i)-
IjSl t'on ca Cl oïl la pitiparl des IiiMoiiciis , lu coiiduile légère des ~Vhn fut U ïeulc l'BUbe de leur {wu de succès aiiprèi des EcosïaisL
L'expédition d*Ëcosse avait donné aux babitants de la Crrande-Bretagne une idée de ce que les Français pou-* vaient entreprendre : elle eut , entr'autres résultats essentiels, l'avantage de procurer des notions exactes sur le compte de l'Angleterre : le sire de Couci avait fait à cet égard des observations en bomme supérieur ; à son retour il les communiqua à Gbarles YI. Selon lui ^ l'Angleterre était plus facile à vaincre cbez elle qu'on ne se l'imaginait; cet esprit de patriotisme , si ardent à Londres et dans quelques autres grandes villes , dispa-* raissait en quelque façon dans les provinces éloignées de la capitale* Les discours de Gouci , de l'amiral et des cbevaliers arrivant d'Ecosse , ranimèrent la résolution du roi , que le mauvais succès de l'armée principale avait dégoûté. Les préparatifs d'une seconde expédition se poussèrent avec vigueur : l'opinion publique se mon-^ Irait favorable à cette nouvelle tentative ; le souvenir des maux causés par les Anglais, loin de s'éteindre , se gravait au contraire dans tous les cœurs , et la nation applaudissait aux efforts que l'on faisait pour les venger» Clisson alla en Bretagne , Jean de Vienne en Normandie , Chami dans la Champagne , La Trémouille dans la Beauce , Reynneval dans la Bourgogne , Enguerand dans la Picardie et dans l'Artois , pour rassembler les troupes féodales et les milices des communes. Le sire de Couci, après deux mois de soins , réunit près de 10,000 combat*^ tants. Il se mettait en marche pour les conduire sur les frontières de la Bretagne et opérer sa jonction avec le cou' nétable et les autres généraux, lorsqu'il apprit l'arrestation de Clisson par Jean de Montfort , et la seconde dis-*
leur godi pour la galanterie déplut dans un pays où les mœurs étaient demeurées fort austères. Une conduile semblable avait causé, eu Sicile , la ruine des icompagnons de Charles d'Anjou.
^8 ENGUERAND DE COUCI.
persion de rarmée. Enguerand licencia ses homâies d'armes , et se rendit aux ordres du roi qui le rappelait à Paris.
Charles VI , i^oique fort impétueux , ne s'en montrait pas moins craintif: chaque événement inattendu le dé~ concertait , les moindres embarras l'inquiétaient ; alors la magnanimité du souverain l'abandonnait totalement, on ne trouvait plus en lui qu'un jeune homme timide ^ sans expérience , demandant qu'on le défendit des ennemis dont il se croyait entouré : ceci explique Vempressèment que ce prince mit à recourir dans cette circonstance à l'intervention du sire de Gouci , dont les vertus et les talents lui inspiraient une confiance illimitée. La position du roi devenait de plus en plus délicate : devait-on laisser impuni l'outrage fait à la majesté royale dans la personne du premier dignitaire de l'Etat , ou bien fallait-il tirer une vengeance éclatante de cette injure en marchant contre Montfort , qui certainement ne manquerait pas dïmplorer l'assistance des Anglais? Enguerand parut le seul homme capable de traiter une afiaire aussi capitale. Le sire de Couci et Jean de Montfort se r^ardaient conmie beaux - frères , ayant tous deux épousé les filles d'Edouard III ; le duc de Bretagne témoignait à son parent Tamitié qu'inspire ordinairement un caractère irréprochable. Le sire de Coaci fut assez heureux et assez habile pour amener le prince breton à faire au roi de France une réparation publique de l'injure dont le connétable venait d'être la victime. Le parlement anglais fit mouvoir, de son câté, les i^essorts les plus puissants pour rompre les négociations entamées par Enguerand. Richard et son conseil fondaient de grandes espérances sur la vieille haine que Jean IV portait à la maison de Valois : ils ne pmxnt donc voir, sans un vif chagrin , la ixicouciliation du vassal avec son sut emin.
EKGl'ERANt) 0E COCCl* ^9
Afin de se consoler d'un cchec aussi sensible , Richard H résolut de susciter à la France de nouvelles entraves en gagnant quelqu'autre prince plus disposé à servir ses intérêts et son ressentiment. L'Allemagne regorgeait alors d une population dont la surabofidai^ce menaçait de trou-* bler la tranquillité de cette vaste contrée. Les Plantagenêt songèrent à la possibilité d'arracher des plaines de la Germanie une masse d'hommes formidable , et de la lancer sur la France, comme l'empereur Othon avait agi du temps de Philippe-Auguste. Il fallait trouver un prince d'un caractère entreprenant , qui ne reculât point devant un si vaste projet. Qn jeta les yeux sur Guillaume , fils du duc de Juliers et possesseur du petit état de Gueldre , que son oncle maternel , Edouard II (i), lui avait laissé en mourant. Guillaume comptait à peine vingt-huit ans; quelques exploits éclatants le faisaient déjà regarder comme le guerrier le plus audacieux de l'Allemagne ; il s'indignait que la fortune ne l'eût point rendu possesseur d'un empire dont les forces lui auraient permis de soutenir de nombreuses guerres» et par cela même d'acquérir beaucoup de renomoiée. Il consentit donc, pour 4,000 francs de pension par iiK>i$i de se vouer sans partage aux
(i) Cet Edoaard II avait usurpé k àathé deGueldre sur son frère Renaud III , dit le Gras , qui , selon Ini , était inicapabk de gouverner; Tayant fait prisonnier dans un combat livré le q5 mai i36o auprès de Thiel , il le conduisit au cbâteau de Niembech. L'é\êque de Cologne , oncle de ces deux princes , reprocha au vainqueur de retenir son propre frère dans les fers* *« Il n'est point captif, s^écria Edouard ; il ne tient qu'à lui d'aller où bon lui semblera ; venez le voir, n L'évéque trouva IVenaud> dont la corpulence était monstrueuse^ renfermé au fond d'une salle dont les portes et les fenêtres restaient constamment ouvertes et sans gardes , mais tellement rétrécies qu'un homme mince pouvait tout au plus y passer : Renaud prisonnier de lui-même resta ainsi confiné pendant plus de dix ans.
8t> ENGtEhAND DE COtXl.
intérêts de l'Angleterre (i). Il débuta par attaquer la dii^* chesse de Brabant, tante du duc de Bourgogne , puis il déclara la guerre à Charles YI : ses possessions réunies n'équivalaient pas à une des provinces moyennes du royaume. Le héraut^ porteur du défi du duc de Gueldre, arriva à Paris le 12 juillet i388; il descendit à l'hôtel d'Artois , et là , devant le conseil assemblé , cet honune signifia au roi la déclaration de guerre de son maître. Charles VI le fit traiter magnifiquement, conune on aurait agi à l'égard de l'envoyé d'un des premiers po-^ tentats de la chrétienté.
La provocation du duc de Guddre parut un acte de folie aux yeux du vulgaire; mais Charles VI et son conseil n'en jugèrent pas de même. Il était visible que Guillaume n'agissait que d'après l'impulsion de l'An^ gleterre; ce prince pouvait^ en cas de succès, entraîner avec lui l'Allemagne entière : la prudence commandait de bannir toute irrésolution, de déployer des forces respectables, et d'abimer d'un seul coup le duc de Guel-* dre. n importait également de relever le courage de la noblesse , après deux expéditions malheureuses qtii avaient discrédité la France dans l'opinion de l'Europe. Ainsi, on fit des préparatifs comme s'il se fut agi de résister à une ligue redoutable. Les nobles, dont l'humeur belliqueuse avait besoin d'un aliment , accoururent en foule dès qu'ils apprirent qu'on n'aurait pas à affronter cette fois le courroux des vagues , contre lesquelles l'audace et la bravoure des humains sont impuissantes.
D'après le résultat de la montre partielle de chaque contingent de troupes féodales et de ceux des milices corn-munales, Tannée se trouva forte de 100,000 combattants.
(i) Rymmer. Foedera, toI. th.
eNguehaind i»b couci. 8i
- ïlnguerand de Couci fut chargé du commandement ^n chef sous le roi. C'est à tort que JuTénal des Ursins met à la télé de l'armée le connétable de Glisson : Olivier se trouvait dans ce moment en Bretagne ; il ne quitta le duché qu'après la campagne de Gueldre.
Montereau- sur- Yonne fut désigné comme rendezvous général. Trois mille chariots accompagnaient l'armée ; ils appartenaient à Colin Boulard , ce même riche bourgeois de Paris qui avait été fournisseur lors de la guerre de Flandres en i383 : il passa également un marché pour assurer les subsistances de la nouvelle expédition.
On se mit en marche vers la fin de juillet i388. Il fallut rassembler 4^000 ouvriers pour aplanir et frayer des chemins au milieu des Ardennes , où jamais aucune troupe n'avait passé. Couci conduisait Tavant-garde , et dirigeait les eSbrts des travailleurs chargés d'ouvrir les voies à travers des forêts et des marécages. L'armée ayant parcouru le Luxembourg , atteignit le pays dé Juliers. Le souverain de ce petit état était père dé Guillaume de Gueldre; il n'avait cessé de s'opposer aux projets de son fils. Voulant épargner à ses sujets les maux de la guen^e , il vint se jeter aux pieds du roi dé France : c( Sire , dit- il , -mon fils est un fou ; ne me ce rendez pas responsable de son extravagance (i). » Charles YI , touché de sa position , le traita en allié. Nonobstant les intentions bienveillantes du monarque , le pays de Juliers n'en fut pas moins ruiné par le passage des 100,000 Français, Au moment où l'on allait entrer sur les terres de Gueldre , on vit arriver une châtelaine du Brabant , qui , enflammée d'une ar-^ deur martiale , amenait à Charles VI aoo hommes levés
(i) Froissard.
TOM. m. 6
3a exguëkand de cotxi.
ilaps ses domaipes« Elle avait le casque en tête , et prenait le titre de dame du château d'Amour (i).
L'armée s'arrêta sur les frontières de la principauté. I.e sire de Couci fut chargé de conduire deux divisions jusqu'aux portes d'Arnheim et de Nimègue , afin d'engager nne action générale avec Guillaume^ Celui-ci, SQurd aux exhortations de sa famille , bravant les menaces du roi de France, disputait le terrain pied à pied. U harcelait les flancs des colonnes*, et faisait chaque jour des prisonniers : le jeune Boucicaut tomba en son pouvoir ; le sirç de Couci eut à déplorer la perte d'un chevalier d'Auvergne extrêmement brave , qui lui avait sauvé la vie au milieu des combats. Ce guerrier, nommé Godînos , si l'on en croît Froissard , cherchait avec son écuyer un habitant du pays qui pût servir de guide à l'armée pour sortir d'une vaste forêt. U rencontre un paysan qui coupait du bois , et le force de le suivre , comme cela se pratique en campagne ; le paysan , cédant à la violence , chemine à regret : bientôt se présente un chemin très-étroit et très-encaissé ; le chevalier passe le premier, le paysan le suit , fait quelques pas , lève sa hache avec vivacité , et fend par derrière la tête de Godinos ; il se retourne , renverse l'écuyer qui le serrait de près , lui passe sur le ventre , et s'échappe dans l'épaisseur du bois (a).
Cependant Enguerand de Cpuci menaçait Arnheim ; il se trouvait au centre des possessions de Guillaume : les princes riverains du Rhin , effrayés du ©ombre prodigieux des Français qui inondaient leurs états ^ craignaient un envahissement géaéral ; loin de s'allier à l'imprudent provocateur, comme l'Angleterre en avait conçu
(i) Froissard.
(3) Froissard , liv. ii.
EMGVERAND D£ GODCI. 8S
l'espérance , ils se déclarèrent contre lui pour le punir d'avoir attiré tant de calamités sur leur pays. Enfin , les évéques de Liège et de Cologne se portèrent mé-^ diateurs; ils fléchirent l'humeur rebelle du duc de Gueldre , et ramenèrent à implorer la clémence d'un ennemi justement irrité* Charles TI , qui tenait beau-* coup à donner aux princes de ces contrées une haute idée de sa puissance , voulut déployer autant de pompe que de solennité dans la réception qu'on allait faire au suppliant. Au jour fixé pour cette cérémonie , le roi se plaça sur un trône au milieu de son camp , entouré des dignitaires de la couronne , de ses officiers et de l'armée rangée en forme de croissant. Le jeune duc de Gueldre parut , conduit par les deux évéques de Cologne et de Liège ; ayant mis un genou en terre, il présenta au roi l'acte authentique de sa soumission , rédigé d'une manière bien étrange : Guillaume niait qu'il eût provoqué les hostilités par aucun acte ; les ministres de Richard II avaient dérobé , suivant lui , le sceau de ses armes et l'avaient apposé à la déclaration de guerre faite à la France. Cette subtilité pitoyable pouvait fournir un prétexte de pardon , mais elle lui enlevait le mérite d'avoir eu le courage de provoquer un puissant monarque. Quoi qu'il en soit , on voulut bien se contenter d'une aussi faible excuse ; Charles VI céda niéme à un mouvement de générosité peu en harmonie avec l'état de ses finances : il fit au duc de Gueldre des présents dont la valeur surpassait de beaucoup les subsides versés entre les mains de ce prince par les agents de l'Angleterre. Depuis cette époque , Guillaume se montra constamment un allié fidèle.
Tandis que le sire de Couci défendait dans le pays de Gueldre les intérêts de l'Etat , il perdait en Suisse les seigneuries de Nîdau et de Buren que Léopold s'était vii
84 EfiCUBRAND DE COUCI.
contraint de lui céder. Les Bernois , sous prétexte que la garnison de ces deux villes les incommodait , et sachant fort bien que la guerre le retiendrait pour longtemps sur les bords du Rhin , attaquèrent inopinément ces places, et prirent la première en août i388. Les Fribourgeois , ennemis éternels du canton de;, Berne , embrassèrent la défense de Couci , qui leur envoya le sire de Luxembourg et Jean de Roye , son connétable , avec 1,200 hommes. L'arrivée de ce détachement n'empêcha pas les Bernois de s'emparer de Buren le i*' septembre , et de le livrer aux flammes. Couci , occupé pour le moment à défendre la patrie , se voyait enlever les débris de l'héritage de sa mère , sans qu'il lui fût possible d'aller les disputer les armes à la main. Charles VI l'avait supplié de renoncer au projet de courir en Suisse ; et désirant le dédommager de ses pertes , il lui donna la seigneurie de Beuvrain. Peu de temps après , une ordonnance royale nomma le comte de Soissons capitaine-général en Guienne , Saintonge , Poitou , Limousin , Périgord , Auvergne , Berri , Bourbonnais , et autres pays en-deçà de la Dordogne. Couci ne put aller exercer ces hautes fonctions ; la situation des affaires du royaume réclamait sa présence à Paris. Les ducs de Bourgogne et de Berri venaient d'abandonner, contre leur gré néanmoins , la haute direction des affaires. 11 était urgent de réparer les maux causés autant par la cupidité que par Tinipérilie de ces deux princes. Le trésor royal , les fonds mis en réserve par Charles V , les ressources les plus secrètes , tout avait été épuisé. Le sire de Couci , comme grand boutillier , présidait la chambre des comptes : on le chargea d'aviser au moyen de remédier à celte pénurie. Il forma un conseil de finances , et établit un mode régulier pour prélever les impots ; des officien de finances reçurent la mission de parcourir
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les diverses provinces , d'évaluer les ressources de chacune d'elles , afin de fixer la quotité qu'on pourrait leur imposer.
On leva sur le clergé un impôt qui produisit une sotiime considérable : on transporta ces espèces à l'hôtel St-Paul. La vue de tout cet argent réjouit les déprédateurs 9 qui le regardaient déjà' comme une proie assurée ; mais Enguerand sut le sfousti'airë à leur avidité. Il démanda au roi la permission de mettre en réserve les fonds provenant dé Timpôt prélevé sur l'église de France. D'après ses ordres , on 'fondît tout le numéraire d'oi^ , et avec cette matière précieuse on coula dans tin ttioulé grossier la figure d'un cerf orné de" son bois. 'Enguerand voulait, par cet expédient , ôtér au roi la' facilité' de distribuer eh déîéfil cet argent , et le forcer- de réserver cette ressource pour un cas pressant : cet exeitt^k n'était pas nouveau ; Suger avait a]gt de même danîi plusieurs circonstances. (André Duschesrie.)* ' •
Grâce au^t soins de Gôuci', du duc de Bourbon et des -hommes éclairés qui siégeaient aii conseil', l'admi-nistràSon reprenait la iharche régulière que Charles Y lui avait imprimée. Lé jeune momarqûé , doué d^inc bonté'peu commune , «se inoîîtraît exirèxhétnéni jaloux du bclhhéur dé ses sujets. Ghâries Yl- prit la détermination de Vitefler les» provinces et de 's'assurer par ♦luimême de la Nature dés abus existants', afin d*y porter un prompt remède. B séjourna quelque temps dans le Languedoc ,^ et fut si; effrayé defe' désordres cfngendrés paf rincurttei et par la rapacité de son oncle le duc de Berri^f qu'il 'S'empre^a d'ôler a ce prince ié gouvernement ide cette province, et le confia au sire de Cbevr€use : le. roi. revint a Paris chargé des bénédictions des Français. Tout prenait un aspect fortuné , les peuples comuLençaient k. espérer quelque bonheur i
86 EJKGCER^UiD B£ CÛUCl.
lorsque tout*à-coup le génie du mal reprit son ascendant sur une terre qui semblait s'y être soustraite pour long-temps. Pierre de Graon assassina le connétable de Glisson ; chacun en Qrémit d'horreur. Le sire de Gouci se joignit au comte de Clermont ^i à l'amiral Jean de Vienne. , pour obtenir une punition éclatante de ce forfaits. Le meurtrier, se retira , comme on levait f dans les états du duc de Bretagne. Gharles VI se mît en route, pom^ venger lui-même son coismétable. Le sire de Goaci marchait à quelques pas de loi, lorsque le funeste accident de. la ibfê^.4u Mans eut lieu* Il sentit que U m^dadie^ du roi aQait livrer T^tat une seconde fois à la merci des pnclf^ du^jetif^ moi^arque. ïaiidis que chacun,$'empir^s|i t. d^^çopsi^ter d^s astrologues 9 qiie Vaa axait recours aux nécromanciens ppopr hâter la guérison du roi , 1^ sire; de Gouci se transportait à Laon 9 oii résidaitup. médecin poïi^im,é Hars^Iy ^ homn^e d'un savoir peu ordinaire dans ce siècle* Il ffvait voyage longTt^çips en Asie et ea Egypte , par Iç seul dçsir 4r'approfoiKlir Tétuae de son art. Engu^apd le conduisit à Creil , otn résidait, l'auguste malade; La. médecin s'infonaa de$ moindre^, circ.au^jtaxices du fatal accident;, les. ayant toutes recueillies; e^ QiédUée^ , .il laissa .échapper l'ex-* clamation suivante., que Fi?oissard rapporte en propres termes : m Cette maladie est vepue fui jrpi .de^.cpulpe; <c il tien^ U*Qp d^ la. moiteur de sa mène. » Harsely apporta lui-même les remèdes nécessaires » répondit de la. guêri$o;i , en déf<^dant expressément de ifetiguer la tête de Charles VI par aucune appUcatioRsârieuse; il prescrivit de n'offrir à son imagination que des imageâ riantes. C'est dans ce but que des clercs de l'hôtel tradui-sirent.le .Décameron de Bocace , ouvrage qui , depuis trente ans ^ faisait les délices de Tltalie i ils 1 ornèrent d'enluminures facétieuses y afin d'exciter d'hilarité di^
BNGtEKAfm I>E <:otcf. 6j
roi (i). Au bout de quelques mois ^ des améliorationâ très-sensibles vinrent couronner les eûTorts d'Harsely ^ et nul doute qu'une guérison complète n'en eût ëté le résultat , si un nouvel accident ne fût venu détruire de si flatteuses espérances (a).
D'a{>rès les prescriptions réitérées d'Harsely , on em-* pécha Charles YI de s^ocouper des aflaires publiques. Les ducs de Berri et de Bonrgpogne priifent en main le gouvernail de l'Etat : ils coàmiaïqère&t par séyircomU'e les personnes qui les avaientsupplantés dans la confiauce du monarque. Glisson surtout devint l'objet prhtctpal de leurs poursuites ; ils le firent |nger par le parlement^ et lui itèrent ses emplois. Autant les régents avaient à cœur d'éloigner Olivier et ses ci^tuf*0S-, ftutant'ils'' de;siraient s attacher le are de Comcv , ne doolàiit pas que la considération dont jouissait son noble caractère nù dût rejaillir sur eux. Ba coneéqoésce, ik Itfi dotinèi^t la charge de connétable ^ réeemm^st ékileVée à Clis^û de la manière la plus inique. Mai» Ëngberaifd tfê^ l'accepta point (3) ; douze ans auparavant kii-^ménve avtiît refuse cette haute dignité , en engageant Charles V d'y élever Clisson ) afin d'attacher irrévocaideiiient k Ifi fertnné de la France le puissant vassal du duc de Bnelsigne. Sur le refus du conlte de Soissons , le» régents offrirent l'épée de connétable à Charles d'Artois , prince dn Sang , qoi ne fit aucune difficulté de l'aoéépter.
Enguerand de Conci , ne voulant participer en rien au mal qu'il prévoyait ne pouvoir eni|yêch&r , • se retira dans ses domaines. Ses vassaux réclamaient depuis
(i) Une Iradoction de Bocace, falfie à celte épbqtic el-avec les âessûia, se trouve encore à la biblioliièqHc royale de rA^scnaK
(2J L'hisloirc ne parle plus de ce médecin ; il mourut sans doute bientôt après , car son âge était fort avance.
(3^ Ftoissard , liv. tv, cfaap. tu.