LIVRE IV
I.e sire de Couci accompagne le comte de Nevers dans son voyage de Hongrie. — 11 taille en pièces un corps de 20,000 Turcs. — Bataille de ISiropolis. — Nouveaux détails sur cette fameuse journée (1). — Le sire de Couci est blesse et fait prisonnier. — Il meurt dans les fers.
K^T,UERA^D séjournait à peine depuis quinze jours à Savone en qualité' de gouverneur-général , lorsqu'il .se vit oblige de rentrer en France, où le roi le rappelait. On méditait une expédition contre les Ottomans , et le conseil de Charles VI, appréciant son rare mérite autant
(i) Nous avons trouvé à Lille , chez M. Barrois , député du Nord, daus sa bibliothèque, Tune des plus précieuses du royaume , un nialuiscrit d'une haute importance , et que Ton a désigné par le titre de : Français en Turquie décojijits parBajazeten iSqG. ( La plupart des manuscrits du moyen âge manquent de litre. ) L'auteur, qui garde l'anonyme, dit qu'il était attaché à Gui de Blois , mort vers la fin de iSqS : ce prince, fils de Gui de Blois tué à Créci, et neveu de (Charles de Blois , compétiteur de Montfort , avait épousé Marie de Naniur, qui ne lui donna point d'enfants; il fut très-prodigue, et vendit de son '\ivant la majeure partie de ses domaines : nous «njouterons, à sa louange, qu'il savait protéger ce qui était utile et honorable. Ce fut lui, si Ton en croit cet anonyme , qui encouragea Froiss;ud à pid)licr ses chroniques , et qui lui fournit généreuscmeiil l'iirgeut nécessaire pour les faire copier ; c'était alors uu objet fort cher. Voici comment l'anonyme s'exprime dans sn dernière pngo :
q4 engukramd de cocct.
que son expérience, désirait qu'il en dirigeât les préparatifs. L'Europe se voyait menacée d'une irruption semblable à celle que les barbares lui firent subir au commencement du cinquième siècle : depuis cent ans Gengis-Kan avait commencé la lignée d'hommes supérieurs aux yeux desquels les bornes de l'Asie paraissaient trop rétrécies. Amurath^ Tamerlan, Bajazet, remplissaient l'univers du bruit de leurs exploits. Les Turcs , marchant de conquête en conquête , avaient franchi le détroit du Pont-*Euxin , réduit l'empire grec à la seule ville de Gonstantinople , envahi les provinces arrosées par le Danube, et poussé leurs courses jusqu'au sein de la Hongrie. Les princes chrétiens , trop occupés de leurs propres dissensions , ne songeaient ni à la sûreté générale , ni à cet ennemi qui les menaçait de les envelopper dans une ruine commune. Edouard , par l'ardeur qu'il mit dans ses attaques contre la France , avait singulièrement favorisé les envahissements des Turcs ; ce fut durant la longue guerre de l'Angleterre et de la France , dans le quatorzième et le quinzième siècle, que ces barbares s'établirent sur notre con-
« Ce comte Guy de Blois mUt grand entente en son temps à ce que messire Jehan Frossart Toulsisse diter et ordonner ceste histoire, et moult lui coûta de ses deniers ; car on ne puet faire si grand fait que ce ne soit à peine et à grands frais. Dieu ait Famé do luy ; ce fut mon seigneur et mon maitne, et un seigneur bounorable, etc. »
L'auteur, qui deTait écrire dans les premières années du quinzième siècle, raconte l'expédition du comte de Nevers d'après le récit que lui en avaient fait des gens échappés à ce désastre, ou revenus de captivité ; il donne des détaik très-^urieuz sur la topographie de la Turquie d'Europe , sur les mœvrs et' le» usages de ses habitants. Il appelle Bajazet l'Abnourach Bahy.
.. Ce manuscrit , du format in-4^ e^t sur papier ; Pécritare en est menue et difficile à lire ; il y a maintes ratures. Les majuscules sont pointées de rouge. On y complte trente-sept feuillets entièrement pleins; ce qui ferait, imprimé, un Tolume in-8<* de 3oo pages environ.
tineiit et enlevèrent d'assaut TaDtique Bysance : Tempire grec ne se serait peut-être pas écroulé sans la fatale division des deux premières puissances de la chrétienté. En i3g5, Bajazet, ayant passé le Danube, avait exercé les plus horribles ravages sur les frontières de la Hongrie. Ce terrible vainqueur renvoya plusieurs de ses prisonniers , en leur faisant promettre d'aller dire de sa part à Sigismond qu'il reviendrait au printemps de l'année suivante, pour le chasseï* entièrement de ses états , et qu'ensuite il envahirait l'Allemagne et l'Italie ; ajoutant que son intention irrévocable était d'aller à Rome faire manger son cheval sm^ l'autel de St-Pierre.Xes bravades de Bajazet , bien moins ridicules qu'elle ne le paraissent d'abord , eHrayërent les princes chrétiens et en particulier le roi de Hongrie, le plus menacé de tous. Heureusement que , pour ces potentats, le sultan choisit mal le moment ; car un concours de ch^constances fort extraordinaire avait amené ^ en iSgS, un instant de paix générale. Une trêve de vingt-huit ans , signée entre la France et l'Angleterre , allait être consolidée par un mariage ; l'Espagne, se reposant des maux que. lui avait causés la longue querelle de don Pèdre et de Henri de Transtamare , goûtait enfin quelque tranquillité. L'Allemagne et l'Italie jouissaient d'un calme parfait Bonifaoe IX saisit l'instant propice: il envoya dans toutes les cours des clercs, qui instruisirent les souverains de l'attitude effrayante que prenaient les Turcs , et des progrès rapides qu'ils faisaient sur les terres de l'empire grec. Dans des circonstances aussi graves, la mission du pape devenait sublime : le pontife , animé de l'amour du bien général , faisait fléchir ^ devant son intervention les caractères les plus altiers ; à sa voix , la paix succédait à la discorde ; il parlait
K^è ENGUEftAND DE GOUCI.
âu nom de la religion menacée , et tous les cœurs s'eii^ flammaient.
Sigîsmond , roi de Hongi^ie , vint lui-même à Rome implorer Tassistance de Boniface IX , et le supplier d'intercéder en sa faveur auprès des princes chrétiens. Le pape , jaloux de témoigner le zèle qui Tenflam--mait, écrivit à tous les rois , et engagea Sigismond à s'adresset* directement à Charles VI. C'était toujours vers notre France que l'on tournait les yeux lorsqu'il s'a-^ gissait d'entreprendre quelque chose de grand , de noble, de généreux.
Nicolas Canîsa , conseiller de Sigismond , arriva à Paris accompagné de quatre palatins hongrois (fin de janvier i395) (i) ; on les admit au conseil, présidé par le roi , qui jouissait alors de quelque lucidité. Ils exposèrent l'objet de leur mission , et finirent par demander , au nom de leur souverain , la permission de mettre la Hongrie sous la protection spéciale de la France. Charles YI , tratisporté d'enthousiasme , accueillit cette prière sans restriction. L'assemblée partagea ses sentiments 9 et , avec toute la chaleur qui caractérise la nation française , il fut décidé , séance tenante , . qu'on enverrait aux Hongrois un puissant secours, composé uniquement de troupes féodales , sans j adjoindre, ni compagnies soldées , ni milices communales. Le duc de Bourgogne ofirit son fils aîné pour commander cette croisade.
Le comte de Nevers comptait à peine vingt-deux ans : il devint plus tard le fléau de la patrie, et fit asseoir l'étranger sur le trône de nos rois ; mais sa vie
(1) L^année commeaçaok à Prîtes , janvier se troQTait ordinaireriMQt le neuTième mois d« fattiftée.
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était encore exempte de blâme au moment dont il s'agit. Le jeune prince prit la croix avec Tardeur naturelle à son âge ) en suppliant qu'on lui conférât Vardre. Son père s'y opposa, voulant qu'on ne Tarmât chevalier qu'après le premier combat livré aux Musulmans.
La nouvelle se répandit , en peu d'instants , que le fils" du duc de Bourgogne allait en Hongrie combattre les ennemis de la foi : quantité de nobles accouru-rent demander, comme une grâce, la permission de l'accompagner; de vieux bannerets, qui avaient vu Poitiers et Rosebec, vinrent of&ir le reste de leur sang : le malheur voulut qu'on repoussât les guerriers mûris par 1 âge , pour donner la préférence à une jeunesse bouillante et inconsidérée. L'empressement fut tel , à l'occasion de cette croisade , que l'on vit des dames châtelaines veuves demander aux chevaliers d'accepter, en qualité de servants JP armes ^ leurs fils âgés de quinze ans au plus. Les barons les plus considérables qui prirent part à cette expédition furent Enguerand de Gouci , le connétable Philippe d'Artois , l'amiral Jean de Vienne, le maréchal de Boucicaut , Henri et Philippe de Bar , le comte de la Marche , prince du sang de la maison de Bourbon , Louis de Brezé , le sire de Saimpi , Thomas de Baqueville , Renaud de Roye^ Geoffroi de La Trémouille : ce dernier amena son fils, enfant de onze ans. Parmi les chevaliers bonr^ guignons chargés spécialement d'accompagner le comte de Nevers, on distinguait Gui de La Trémouille ^ Etienne de Germini , Robert de la Cressonnière , Jean Temant, Joceran de Damas , Pierre de TAubepin , Jean de Beau* voir, Goppin PriUard , Guillaume de Préaux , Oudart de Ghasseron , Simon Bretau , Jean Moreau , Régnier Pot , Jean de Neuville , Jean de Hangest , Jacques de Vienne ,
g8 ENGUBRAND DE COCCI.
frère de l'amiral , Jean Vaulchier , Philippe de Ckarlres^ Jean d'Aoxoane , Bertauld de Chartres. Philippe de Mussy portait la bannière du prince, constamment assisté des sires de Gourtiables, de Blaisey , de Bosseail, charges de la tenir Tun après l'autre , si Philippe de Mussy succombait au milieu des combats. Jean de Gruthuse tenait le pennon. Le valet de corps , inséparable compagnon de son noble mattre , était le vieux Jacquot Escfaelotte, dont la femme avait allaité le comte de Nevers.
Presque tons les historiens modernes , dominés par d'étranges préjugés, traitent de folle entreprise cette expédition : nous sommes loin de partager leur opinion. La prise d'armes de iSgS ne ressemble à aucune des croisades qui la précédèrent ; on ne peut la comparer ni à celle de Philippe^Auguste , ni à celle de Louis IX : ces deux princes passèrent les mers , )afirontèrent les dangers d'une traversée périlleuse, pour aller attaquer dans des pays lointains , et sous un ciel dévorant , des peuples dont ils connaissaient à peine le nom : l'amour de la religion peut seul les justifier. Mais en iSgS il sVgissait de combattre , sans sortir de notre continent , des barbares fort redoutables , de leur fermer l'entrée d*un royaume dont les frontières n'étaient qu'à cent cinquante lieues de la France. Le même motif fit agir, deux siècles plus tard , Henri IV dont la politique ne peut être taxée de folie. Ce grand homme voulait , à l'exemple des preux de Charles YI , réunir les princes chrétiens et se mettre à leur tête , afin de chasser au-delà de l'Hellespont les farouches enfants de Mahomet.
I-ie comte de Nevers , ne pouvant modérer son impatience, demandait à partir sur-le-champ ; mais le
duc de Boargogne désirait placer son fils sous la oondnite d'un guerrier dont il pût recevoir des leçons de sa-* gesse aussi bien que de vaillance. Pfailippe-le-Hardi avait choisi le sire de Couci pour remplir ce noble emploi ; il dépêcha en Italie un officier de son hôtel^ afin de presser la marche d^Enguerand. k ^re de Gouci, lui dirent le duc et la duchesse de Bourgogne en l'apercevant , nous nous confions grandement en vous et en votre sens. Nous faisons Jean notre fils et héritier en* treprendre un voyage en rhonnenr de Dieu et de toute la chrétienté. Nous savons bien que » sur tous les chevaliers de France , vous êtes le fias usité en tontes choses: si vous prions qu'en ce voyi^e vous vcnilliez être compagnon et conseilleur de notre fils. » ce Adonc, répondit le sire de Gouci , Monseigneur ^ votre parole me doit être ordre : en ce voyage j'irai; vous me voulez charger que j'entende Jean Monseigneur votre fils ^ je m'en acquitterai en toutes choses ; mais y cher sire , de ce faiz me pourriez bien excuser et en charger spécialement son cousin Philippe d'Artois , connétable de France. )> (Froissard.)
Le connétable Philippe d'Artois ne sut aucun gré an sire de Gonci de sa modestie, il se montra au con** traire très-envieux de la marque de confiance que le duc de Boux^ogne avait donnée à ce guerrier. Au reste, Engnerand ne put accompagner le comte de Nevers au moment du départ, le roi l'ayant envoyé remfdir une mission à Milan , où sa présence devenait d'une nécessité urgente. Galéas Yisconti alarmait le conseil de Charles YI , par sa conduite extraordinaire : ses manœu* vresne tendaient qu'à s'emparer de Gênes; Gouci le me^^ naça du courroux du roi de France , s'il ne renonçait à ses projets : l'Italien, fourbe et timide, se confondit en
lOO ENGLLh\>L. IjK CjjLCÎ.
protestations et lut obIi<^»! de donner les ga]anli»,*s <ju.' l'on exigeait de lui. Libre de tout soin, le gcne'ral français quitta la Lombardie le i^'^ avril . prit le cliemin de rAllemagne , traversa la Bavière et lAutriclie avec le comte de Bar son gendre. Lordie sévère qu'il faisait régner parmi ses troupes toucha les habitants, et lui procura en tous lieux un accueil amical que n'avait pu tiouver le premier corps conduit par le comte de Nevers. Ce prince était parti de Paris les derniers jours de mars , par conséquent à la fin de l'année i?jcj^, Nous venons de dire que de jeunes écuyers et bacheliers de bon lignage composaient en majeure partie son armée : joyeux de se trouver affranchis de toute espèce de tutelle . ils se livraient sans contrainte k la licence la plus effrénée, aux excès les plus condamnables. Leurs excès n'étaient point du genre de ceux qui avaient jadis signalé le passage de bandes dévastatrices , nous voulons dire le meurtre et le pillage: ces éventés ne commettaient point des assassinats, mais ils affichaient le libertinage le plus criminel, le mépris des droits les plus saints; ils enlevaient violemment les femmes . les filles, des demeures où les habitants leur avaient donné l'hospitalité . maltraitant les hommes qui se plaignaient de ces outrages : on les voyait traîner sur leurs pas des courtisanes éhontées.et donner publiquement le spectacle de la dissolution la plus vile. Juvénal des Ursins dit: (^ Les Français avaient (]c^ manières très-lubriques, d excès en mangeries . buveries , jeux de dez et ribauderies. )> Les jeunes nobles , sortis pour la plupart de la Bouigogne. de la Normandie, de la Flandres, de la Picardie . de l'Ile-de- France , arrivèrent à Ofen les premiers. Ils mirent beaucoup d'empressement à faire peindre les aimoiri^s de chacun d'eux sur les murs de l'r-gli-e de Sair.t->'icolas ,
ENGUERAND DB COlTCI. lOI
afin de perpétuer le souvenir de leur venue dans ces lieux (i).
La vaste cité d'Ofen ou Bude vit réunir autour de ses remparts toute l'armée chrétienne. On y distinguait des Italiens , des Anglais , des Espagnols , des Flamands : les nobles de ces quatre nations se réunirent intimement aux Français , dont les mœurs , le langage et les coutumes se trouvaient plus en harmonie avec les leurs. C'est ce qui explique comment plusieurs historiens ont pu dire que les Français composaient une forte division de i5,ooo combattants; la vérité est que leur nombre ne dépassait pas 8,000 (2). Les chrétiens slaves et les germaniques suivaient les bannières des Hongrois ; les Autrichiens avaient pour chef Frédéric , comte de HohenzoUern , grand-prieur d'Allemagne ; les Bavarois marchaient sous les ordres de l'électeur du Palatioat et du margrave du Nuremberg ; les Styriens , sous Hermann comte de Gilley , beau-père de Sigismond ; les Valaques y sous leur prince Jean Hyrtsché , naguère tributaire de la Porte , et maintenant rallié à la noble cause des chrétiens. Sigismond, issu de la maison de Luxembourg , se trouvait être le petit-fils de ce roi de Bohême , aveugle , qui se fit tuer à la bataille de Créci : son frère Wenceslas occupait le trône impérial d'Allemagne ; quant à lui, il portait la couronne de Hongrie pour avoir épousé Marie, héritière de ce royaume. Devenu veuf en 1390, Sigismond s'unit à Barbe , fille d'Hermann , comte de Cilley. Au moment de cette croisade ^ il entrait dans sa quarantième année. On le taxait de
(1) Ghronic^ Hungarioruin , Thwiocz , chap. "vi. — Engel, Hist. de Hongrie.
(a) Tous les historiens allemands. Par opposition , Gibbpp ré^ duit infiniment le nombre des Français.
I09 ENGCBRANI» BE COUCÎ.
légèreté : en effet , par une imprévoyance peu commune , il confia le principal commandement dans les troupes hongroises à Stephan Latzkovicz, son ennemi personnel , qui ne cessait de comploter afin de l'expulser du trône (i).
Le roi de Hongrie passa une revue générale le 3o avril i3g6 (commencement de l'année). L'effectif de l'armée 9'éleva à 100,000 combattants; l'élite des nobles de la chrétienté en composait la majeure partie. Les Français se faisaient remarquer par la richesse des armures , par un air martial et plus encore par leur présomption accoutumée. A la vue de tant de guerriers réunis sous ses ordres et animés d'une ardeur impétueuse , Sigismond ne put contenir les élans de son enthousiasme ; il ne doutait pas qu'à son aspect les Ottomans ne cherchassent leur salut dans la fuite , sans oser seulement défier ses. regards. « Avons -nous à craindre quelque chose des hommes ? s'écria-t-il en latin ( langue usitée parmi les Hongrois ) ; si le ciel nous menaçait de sa chute , nous en soutiendrions le poids sur nos lances. » Non mePuendus 0si nobis hatno ; vastum si cœlorum super nos rue-ret , ipsi illud nostris quos gerimus kastis ne lœder^mur susUntare possemuê (3).
Peu de jours après cette revue , Philibert de Naillac y grand-mattre des chevaliers de St-Jean-de-Jérusalem , vint joindre l'armée des croisés accompagné des principaux dignitaires de l'ordre et de 600 chevaliers ou frères- $ervants« Philibert de NaiUac , gentilhomme du Berri , avait quitté de bonne ^heure la France, parce que son père s'était jeté dans le parti des Anglais ; il leur livra même son château-fort de Belabre. Philibert de Naillac venait
(1) Engel, t. II, p. 198 , et tous les historiens hongrois: (a) Chronica Hungariorum , Thwrocii, chap, tiii,.
de succéder depuis deux mois à Ferdinand Eredis^^ trente-deuxième grand^maitre : il avait alors qufiri^nteun ans (i). Les dignitaires qui raccompagnaient étaient Pierre de Beauff emont., grand-hospitalier , \iiicens de Causana, prieur d'Aquitaine , Elie du Fossé». prieur de Ste-Maxence, Raymond deTEstours , prieur de Tour louse, Fluvian delà RÎTière, prieur de Catalogne ,. Bertrand de Flotte , grand-^commandeur , Louia d'AUer magne, commandeur de Naples, Jedu de Btfindr% , prieur de Lombardie. Nous ignoroos les noms des ailles chevaliers , nous n'avons pu. retrouver que eaux c|^ plus importants de la langue de France : Jean de Cormis ^ Isoard de Freville y Rohinet d'EstQUtteyille , Guillaume Crepelaine > Colin de BriqueviUe , ^^ai^de Trie , Golinet de Puysieux « Colart die FranqiuiviUe , Louis de Rouville , Robert Le Ferrou , Henri Roussel , Mathieu de Ravenel » Gui de Proverpi , fe^n Lebrun , Gilles de Cogaies, Gauthier de Lamethi Joauaes de Giresme , Gui de BeauvilUers ,• Jean de Neuchese , Jean deKermenec , Charles 4^ Çommerie^a)-
On devait s'attendre à voir régnisr beaucoup 4et. désunion parmi cette foule de princes venus de tant de pays divers : nul n'égalait en présomption ChaHes d'Artois , comte d*Ett ^ çonnâable de France y ajrj4èrer petit-fils de ce Rdbert d'Artois dont Tardeur îaGDnsid«i>ee avait fait perdre la bataille de Gourtray. A défaut de talent , le comte d'Eu montrait une excessive aipibitîon ; on l'avait vu accepter sans difficulté l'épée dû cootné^ table , après l'injuste disgrâce de Qiason et le noble
(i) Il mourut à Rhodes en i4^i, emportant au tombeau la réputation d'un des pUis illustres grands-maîtres de !*ordre. (Bosit>j^ Hist. de l'ordre de Si -Jean-de- Jérusalem.)
(i) Verlot, Hisl* de l'ordre de Malthc^ i. i, preuve**
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refus du sire de Couci : cette dernière circonstance désunit irrévocablement ces deux feudataires. Le comte d'Eu , invoquant sans cesse les droits attachés à la première charge militaire , annonça qu'il entendait diriger en maître les opérations de la campagne. Il comptait beaucoup de partisans parmi la noblesse , Enguerand avait également les siens; mais celui-ci, sacrifiant bien volontiers son amour-propre à Tintérêt général , déclara ne vouloir servir qu'en qualité de simple volontaire. Nonobstant cette déclaration , la majorité des chefs de la croisade persista à désigner le comte de Soissons pour être le premier lieutenant de Sigismond. Au grand regret du sire de Couci , et malgré ses prières , on se partagea d^afiection , et la mésintelligence éclata parmi les Français avant même que les hostilités eussent commencé.
Telles n'étaient pas les dispositions de l'armée de Bajazet , composée cependant , comme celle des croisés, de différentes nations. Le fils d'Amurath tenait du Ciel cette supériorité de caractère qui sait en imposer aux hommes* De même que Chandos , Clisson , Sancerre et Tamerlan , ses contemporains , il était privé d'un œil , et de plus il était bègue : ces deux infirmités ne lui ôtaient rien de son activité ; sa tête vigoureuse embrassait les détails les plus minimes de l'administration de ses vastes états. Les historiens turcs et même ceux de l'empire grec manquent d'expressions pour peindre la promptitude avec laquelle il assemblait ses forces , exécutait ses desseins , écrasait ses ennemis. Les peuples étonnés l'avaient surnommé l'Eclair, Ildirim : Bajazet paraissait en Europe au moment où chacun le croyait le plus occupé au fond de l'Asie , et , au moindre avis de quelques désordres , le sultan passait des bords du Danube aux rives de l'Euphrate ; il faisait mouvoir des
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armées immenses avec une célérité qui tenait de la magie : sa dbcrétion pouvait seule être comparée à sa promptitude ; sa famille , ses officiers , jouissant de sa confiance , ne connaissaient jamais ses projets ; l'embarras qu'il éprouvait à s'exprimer le rendait encore plus réservé. Du fond de TEgypte ou de la Perse , cet homme prodigieux savait parfaitement ce qui se passait en France, en Allemagne, en Angleterre; les Juifs, en pos^ session du commerce entier, le servaient admirablement. Non content du concours de ces dangereux auxiliaires , Bajazet entretenait dans les diverses cours des agents secrets qui l'instruisaient de la politique de chaque conseil. Il gagnait par des présents considérables l'amitié des petits princes , qui devenaient les instruments dociles de ses projets : cîest ainsi que Galéas Yisconti devint pour lui un allié précieux. Au reste, le sultan méprisait profondément les chrétiens, dont les misérables dissensions avaient permis à des peuples venus du Caucase de s'établir au milieu de leurs possessions ; il regardait en pitié cette Europe disputée par une multitude de princes, spectacle bien différent de celui qu'offrait l'Asie , beaucoup plus étendue et partagée seulement enti*e quatre ou cinq potentats. Aux yeux du vulgaire étonné , les moyens employés par Bajazet pour faire mouvoir si rapidement ses armées j participaient du merveilleux ; mais , en réalité , ils n'étaient enfantés que par son génie. Le sultan avait fondé des institutions militaires , tandis que les princes de rOcçident en manquaient absolument : il établit parmi ses troupes une discipline qui se ressentait de sa dureté naturelle et de son humeur farouche. Bajazet mit tous ses soins à donner beaucoup d'extension au système des Ttmarx, ou dotations en terres : il gratifiait un officier, un simple soldat même d'un bénéfice militaire , à charge de fournir plusieurs
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hommes armés ; c'était une idiitatioD du régime féodal* Le sultan se réservait la faculté de priver de sa dotation le titulaire , dans certains cas. Cette restriction devait enflammer constamment le zèle des Timariots.
Amarath n'avait eu que des radeaux pour passer le détroit : Bajazet, son fils, séduisit par ses largesses les plus habiles constructeurs de l'Italie, Ces étrangers lui créèrent, au bout de dix ans, une flotte composée en totalité de bâtiments de transport. De vastes chantiers furent établis en face de Constantinople , entre la baie de la Propontide et les montagnes de Nicée , appelées en turc Izmid-d'Aglary : ces chantiers se changèrent au bout de quelque temps en une ville que l'on appela Bogazgichud ; elle n'existe plus.
Ba}azet tira un parti admirable des chameaux et des dromadaires. Ces animaux , que les Arabes classent sous le mot générique de DJamai , et les Turcs au moyen de celui de Jesdovesi , sont appelés par les Orientaux hi navire t de terre. Les dromadaires , dont le pas est trop fatigant , portaient les bagages et les grosses armes , les chameaux les soldats : les derniers se chargent facile^ ment du poids de huit hommes ; ils font jusqu'à quarante lieues d'une journée à l'autre , en se reposant deux fois : ainsi, 3o,qoo hommes pouvaient être transportés aisément par 49O00 chameaux, et arriver ainsi du fond de l'Arménie aux bords de l'Hellespont , c'est-à-dire parcourir deux cent cinquante lieues en sept jours. Bajazet faisait passer ses soldats à trente lieues aa-^lessus de Constantinople , sans permettre néanmoins qu'on embarquât les chameaux, craignant vraisemblablement que l'air plus vif de l'autre continent ne leur nuisit trop. Dès qu'une expédition se trouvait achevée en Europe , et qu'un puissant intérêt le rappelait en Asie , le sultan embarquait ses soldats sur sa flotte de bâtiments légers; puis, au moyei>
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des mêmes chameaux laissés le long du Pont-Euxin , il arrivait comme la foudre au milieu de la Perse , pendant qu'on le croyait sur le Danube. Des officiers experts avaient établi pour lui des haras au pied du mont Taurus ; la cavalerie qu'il en tirait lui servait pour ses guerres d'Orient. D'autres haras furent formés de très-bonne heure soit en Bulgarie , soit dans la campagne d'Andrinople , pays fertiles en pâturages , et qu'une infinité de petites rivières sillonnent en tous sens. Ainsi Bajazet avait sa cavaleine d'Asie et sa cavalerie d'Europe (i) : celle-ci fut augmentée considérablement , car cet auxi* Haire lui devenait plus indispensable que tout antre pour être à même de résister aux princes de la chrétienté , dont la principale force consistait alors en gens d'armes montés sur des chevaux bardés de fer ; c'est dans cette pensée que le fils d'Amnrath institua les Spahis^ milice devenue par la suite si redoutable. Le& historiens occidentaux , s'abandonnant à leur exagération accoutumée , assurent que Bajaset opéra sur les bords du Danube à la tête d'armées innombrables. Les Grecs , qui copient d'ailleurs les chroniqueurs turcs , disent au contraire qu'il n'agit qu'avec des corps assez restreints; ce qui est d'autant plus croyable, que des obstacles de divers genres l'empêchaient constamment de transporter de fortes masses au-delà du détroit.
Bajazet goûtait quelque repos h Pruse , l'ancienne capitale de la Bithynie , et y méditait sans doute une nouvelle attaque contre la Hongrie , lorsqu'il apprit
(i) Instiimiont de Tamerlao. Glaviio , Fkla ddgran Tamerlan ^ page 55 1^ in-4®. Cet historien espagnol, envoyé d'Henri, roi de Castille^ accompagna le prince tartare dans son expédition conlrç> Bajazet. Il donne des détails intéressants sur l'état militaire des. deux rivaux qui se disputaient h possession de TAsiç.
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par le duc de Milan qu'une ligue de princes chrétiens armait pour le prévenir et lui enlever les conquêtes faites par les armes ottomanes sur les empereurs de Constantinople. Galéas Yisconti ne dissimulait pas à son allié secret la grandeur du danger , et lui fournissait de précieux renseignements au sujet des préparatifs de ses adversaires. Galéas Yisconti n'était pas le seul prince chrétien que Bajazet eût séduit par ses captieuses menées : Wladislas Jagello , souverain de la Moldavie , et Stéphan Lazarich , prince de Servie , secondaient ses vues d'une manière détournée. Le premier espérait épouser une fille de Bajazet et devenir , au moyen de cette alliance , le souverain exclusif des contrées que baigne le grand fleuve germanique.
Le sultan eut l'adresse d'intéresser à sa querelle les Osmanlis de tous les pays , en leur montrant la honte qui rejaillirait sur l'Islamisme si les chrétiens parvenaient à rejeter les phalanges musulmanes au-delà du Bosphore* La ferveur des sectateurs de Mahomet ne s'est point affaiblie depuis douze siècles ; ils sont toujours prêts à sacrifier pour leur culte et les biens et la vie. A la voix de Bajazet, les querelles intestines cessèrent subitement. La Perse , l'Egypte , la Tartarie lui envoyèrent des soldats: déjà un million de croyants se trouvaient en mouvement pour venir défendre la foi du Prophète* Le politique sultan, jugeant sans doute comme trop dangereux d'attacher à ses pas cette multitude d'hommes, se contenta de choisir sur ce nombre 200,000 combattants , qu'il concentra autour de Pruse. Afin de mieux cacher aux yeux de la chrétienté ses mouvements préliminaires , Bajazet dissémina sur le littoral de la mer Noire, et le long du détroit de Gallipoli , des troupes qui arrêtaient les voyageurs et les empêchaient d'aller en Europe ; des ordres formels prescrivirent aux gouverneurs turcs de l'Albanie et de
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la Moldavie de garder très-sévèrement la ligne du Danube , et de renvoyer au-delà du fleuve tous ceux qui voudraient le franchir : cette mesure produisit TefTet qu'on en attendait. Sigismond avait envoyé des messagers sur diiTérents points , et même au fond de TAsie , afin d'être instruit d'une manière positive de la marche des Ottomans ; mais aucun de ces émissaires ne revint. Le roi de Hongrie , dépourvu de renseignements , se trouvait dans la plus cruelle perplexité. Le conseil étant assemblé , plusieurs chefs mirent en délibération s'il fallait attendre Bajazet , qui avait annoncé son arrivée au printemps , ou s'il valait mieux aller à sa rencontre. Le sire de Couci ouvrit l'avis de passer le Danube , de porter la guerre jusqu'au milieu des possessions turques, d*étonner par une brusque attaque des ennemis trop disposés à mépriser les chrétiens , et de leur ôter , par cette vigoureuse démonstration , une partie de leur confiance (i). Cet avis favorisait trop les vues de la noblesse , avide de renommée , pour qu*il trouvât de l'opposition. On poussa les préparatifs avec célérité , et un ordre suprême fixa le départ à l'octave de la Saint -Jean de Damas (2), c'est-à-dire au i3 mai. Sigismond , qui suspectait la bonne foi ^e Wladislas Jagello , n'osa point s'engager au travers de la Transylvanie , quoique ce fût le chemin direct pour pénétrer en Bulgarie ; d'ailleurs personne n'ignorait que les habitants de cette province détestaient lés Hongrois : cette considération engagea le roi à faire prendre cette route au corps d'armée français , fort de 20,000 hommes en comptant les Italiens , les Anglais , les Belges et les chevaliers de Saint- Jean -de- Jérusalem. Sigismond, conduisant le reste des croisés , traversa le Bannat ,
(i) Manuscrit de M. Barrois , p. 4 > c^«P- ^'- ~^ (*) I^id.
tlO ENGUERAND DE GOUGl.
franchit le défilé de la Porte-de-Fer , au-dessous de Temeswar , et atteignit la rive gauche du Danube ^ à la hauteur d'Orsova ; il attendit quelques jours les Français , qui s'étaient arrêtés devant la ville de Croja ^ dont ils se rendirent maîtres (i). Dès que la jonction se fut opérée , on commença le siège d'Orsova. La place se défendit cinq jours , et aurait tenu plus long-temps si les habitants , la plupart chrétiens , ne se fussent révoltés (2). Aussitôt après la soumission d'Orsova, toute l'armée des croisés fit ses dispositions pour franchir le Danube : l'opération dura huit jours entiers (3); car, les ponts d'Orsova ayant été rompus , il fallut ramasser des embarcations et construire des radeaux : aucune division ne s'enfonça dans le pays avant que toute l'armée n'eût passé (4) ; ainsi l'opération fut terminée les derniers jours de mai (5). Les croisés avaient donc mis près de douze jours pour venir d'Ofen à Orsova : ces deux villes sont à quatre-vingts lieues l'une de l'autre. On laissa tous les gros bagages et un faible détachement sur la rive gauche du Danube.
Le passage du fleuve étant exécuté , les chefs des croisés voulurent s'assurer de la situation exacte de l'armée ; ils la trouvèrent réduite à 70,000 combattants (6) , dont les deux tiers à cheval ; elle avait perdu du monde dans le trajet , soit par les maladies , soit par la désertion. On la divisa en quatre corps : le comte de Nevers marcha sur Widdin , et contraignit cette place à capituler.
(i) Voyez la Vie de Boucicaut.
(2) Eogel , Histoire de Hongrie, t. it, p. 198. — M. Hamroer, Histoire de Tenapire turc , p. 340.
(3) Manuscrit de M. Barroîs , p. 6 , chap. ix.
(4) Tous les historiens allemands.
(5) Manuscrit de M. Barrois, p. 6, chap. ix.
(6) Ghildbergery témoia oculaire.
ENGUtlRAND DE COLCI. lit
Pendant que les Français suivaient la rive droite du Danube , Sigismond se répandit dans la Servie et la dévasta impitoyablement , afin de punir les habitants ainsi que le vayvode , qui venaient d'embrasser la cause des Musulmans. 11 gravit ensuite les montagnes de Nissa, et vint opérer sa jonction une seconde fois avec les Français dans la Bulgarie. Cette province, nouvellement conquise par Amurath , se trouvait dans l'élat le plus florissant : les Turcs y cultivaient la vigne d'une manière supérieure , et faisaient d'excellent vin qu'ils vendaient fort cher: on saif que la loi de Mahomet leur interdit cette boisson , sans leur défendre néanmoins de manger les raisins, et ils s'en montraient singulièrement friands. Les Turcs de la Bulgarie composaient aussi des liqueurs et des cordiaux qu'ils répan^ daient dans tout l'Occident (i) : ce commerce procurait à beaucoup d'entre eux des sommes assez considérables. La chronique d'oii nous avons extrait ces détails dit à cette occasion : « En cette contrée , toutes genssy sont de sobre vie , et se passent legierement de viandes , et usent en grande foison d'épices , par spécial de sucre , car ils en ont en abondance (a). » L'armée se remit en marche , appuyant sa gauche au Danube; les Français se tenaient constamment à l'avant-garde (3). Us investirent Razo , qui opposa une vigoureuse résistance : on se concentra sous les murs de cette ville. Les Français montèrent plusieurs fois à Passant, et eurent seuls rhonneur de cette conquête. La petite garnison turque fut remise à Sigismond , qui la fit passer au fil de l'épée :
(i) Manuscrit de M. Barrois , p. 6.
(a) Idem , p. 3o. La chronique ne dit pas d'où les Turcs tiraient ce sucre. (3) Eogel , el tous les historiens allemands.
lltl ENGUERAND DE COOCI.
ce prince voulut s'excuser de celte horrible violation des lois de la guerre , en disant que les Turcs n'avaient cessé d'agir ainsi à l'égard des soldats hongrois que le sort des armes faisait tomber entre leurs mains* Les croisés quittèrent Razo le i5 septembre. La chaleur était excessive, et ils auraient tous péri sans les fruits que Ton trouva le long de la route (i).
L'armée continua à s'avancer de front , en se dirigeant sur Gonstantinople et en chassant les Musulmans des pays conquis par eux sur l'empire grec. On suivit donc la rive droite du Danube pour entrer en Bulgarie , la plus riche province de la Turquie d'Europe; Les croisés , ayant à cœur de ne laisser derrière eux aucune place importante , résolurent de former le siège de Nicopolis, clef de la Bulgarie : maîtres de ce point, rien ne pouvait s'opposer à leurs progrès.
Nicopolis ( en grec, ville de la victoire) fut fondée par Trajan , en mémoire d'un triomphe remporté sur les Daces dans ce même lieu. Elle se trouvait située au confluent du Danube et de l'Otzma , à cent quarante lieues de Bude , cinquante est de Silistrie, soixante sud d'AndrinopIe , et quatre-vingts de Gonstantinople. Nicopolis avait pour commandant Dogan-Beg , un des meilleurs officiers du sultan, et même un des plus actifs , quoique très -vieux. La régularité des fortifications toutes récentes de ce boulevard attestait d'une manière irrécusable que les Asiatiques, dans le moyen âge, possédaient pour la défense des places une expérience qui manquait aux nations les plus belliqueuses de l'Europe. Les Français ouvrirent devant la ville des tranchées , dans lesquelles trois hommes pouvaient marcher de front ; ils y posèrent des machines de guerre
(i) Manuscrit de M. Barrois, p. 7.
ÉNCtJERAND D& COUCI. Il3
èont le jeu ne produisit aucun effet contre les fortes murailles de Nicopolis , et principalement contre les ouvrages avancés , établis d'après un système régulier. Les Hongrois assirent leur camp sur un plateau séparé ; les ï'rançais s'adossèrent à une légère chaîne de montagnes : ce rideau, d'abord peu saillant, ne commençait à s'élever qu'en face de la ville , et s'abaissait une lieue plus loin pour s'unir à une plaine par un chemin rocailleux ( i )* Malgré le mauvais début de l'entreprise , on s'obstina à vouloir se rendre maître de la place par famine, puisqu'on ne pouvait l'enlever de vive force. Le siège fut donc converti en blocus. Dès ce moment les jeunes Français, voulant charmer leurs loisirs, reprirent le cours de la vie licencieuse dont ils avaient donné naguère le spectacle à toute TAUemagne ; les navires qui suivaient l'armée en descendant le fleuve , leur apportaient les vins les plus exquis , les mets les plus recherchés. La tente de Jean de Nevers , formée de plusieurs élégants pavillons de soie verte , la couleur de la maison de Bourgogne , devint le centre des plaisirs les plus extravagants ; on y retrouvait tout le luxe dont brillaient les palais de son père Philippe-le-Hardi , le prince le plus fastueux de son temps. Des bateleurs , des musi* ciensy venus des rives de la Seine sur les bords du Da~ nube, n'étaient occupés qu'à distraire ces guerriers plongés dans la mollesse : le camp retentissait de chants confus. Les bannerets , trouvant leurs armures trop pesantes , les déposaient pour se revêtir d'habits de fêtes , comme s'il se fût agi d'assister à quelques ébats ^ à quelque entremeU^ soit à l'hôtel Saint -Paul, soit à
(i) Voyez le cours du Danube exécuté par le comte de Marsigli , carte en i8 feuilles ; sections 17 et 18. Dépôt de cartes au ministère de la guerre.
TOH. III. 8
tf4 EISGCERAND DE COUGl.
riiôiel d'Artois. Tous ces imprudents vivaient dans la plus parfaite sécurité , au milieu d*un pays conquis , en face d'une ville assiégée , pourvue abondamment d'ennemis aussi valeureux que cruels* Chaque baron , chaque chevalier, et même le plus simple écuyer , affectait détaler aux yeux des croisés étrangers ^ leurs compagnons d'armes , les ajustements les plus à la mode parmi les élégants de Paris. Ils n'avaient pas même oublié ces souliers , nommés poulaines , recourbés d'une manière si étrange que souvent la pointe montait à la hauteur du genou. Les nobles s'en étaient réservé 1 usage exclusif. Les Turcs faits prisonniers depuis l'ouverture des hostilités se trouvaient dans le camp mêlés à ces chevaliers français ; ils les considéraient avec surprise, ne pouvant croire que des hommes aussi efféminés les eussent vaincus en rase campagne.
Le sire de Gouci ne partageait pas des travers aussi condamnables; ^tout entier aux soins d'une expédition entreprise pour un si noble motif, il ne cessait de se concerter avec Sigismond afin d'en assurer le succès. On savait qu'une division de ao,ooo Ottomans, commandés par le visir Ali-Bassa , gardait un défilé à six lieues de Nicopolis , près la naissance du Balkan. Le général ennemi annonçait ^intention de jeter des secours dans la place assiégée , ou de surprendre le camp des chrétiens à la faveur des ombres de la nuit« Enguerand se chargea d'aller débusquer le visir de sa redoutable position , et de le mettre hors d'état d'exécuter ses projets. 11 partit accompagné du sire de Beauvoir Ghatellux , de Renaud de Roye , de Sàimpî , de Leborgne de Coëtquen, de 2,5oo hommes de troupes de noblesse , 2,000 arbalétriers, et i,5oo (îongrois (1). Ces derniers de-
(r) Manuscrit de M. Barrois, p. 12 , chap. xx.
EKGUERAMD DE COCCI* tl§
Valent éclairer sa marche , et fouiller les lieux qu'ils connaissaient fort bien. Le sire de Gouci se dirigea vers le détroit nommé le Pas de la Porte ( en turc , Kapuli Derbend ) , qui ouvre le passage du Balkan inférieur. Sigismond ne doutait pas que Bajazet ne fût posté au-delà : il importait d'en avoir la certitude. Après six heures de marche , les coureurs hongrois poussés en avant vinrent dire à Couci que des obstacles insnrmon^tables se présentaient en face d'eux, et que 20,000 Turcs occupaient la gorge en entier. Sur ce rapport , le comte de Soissons fit exécuter un mouvement de flanc , et se jeta dans un bois dont l'épaisseur pouvait dérober ses soldats à tous les yeux : puis il détacha 600 chevaliers , sous le commandement deSaimpi , en intimant Pordre à ce banneret de faire quelques démonstrations pour forcer le passage , et de reculer sur le corps principal au bout de quelques instants d'engagement. Saimpi s'acquitta de sa mission comme on devait l'attendre d'un guerrier aussi brave et aussi expérimenté que lui : attaqué par des forces supérieures , il défendit le terrain assez de temps, et ne détermina son mouvement de retraite que fort à propos. Dès que les Turcs virent que les chrétiens suivaient une direction rétrograde , ils abandonnèrent leur position pour courir après eux , se répandant à travers la plaine sans ordre, suivant la coutume adoptée par leâ Tatars. A peine les deux divisions ottomanes eurent-elles dépassé le bois , que Couci s'élança de l'em-^ buscade , prit l'ennemi en queue et en fit un horrible carnage. Saimpi revint alors sur ses pas, fit volte-face,, et attaqua la tête de la colonne ennemie avec une vigueur contre laquelle rien ne put tenir : les deux divisions d'Ali- Bassa furent anéanties en peu de temps. Les derniers escadrons, qui occupaient encore le défilé, accoururent au secours de leurs compagnons d'armes; ils n'arri-»
Il6 ENCUEUÀNb DÉ COUCt.
vèrent que pour partager leur défaite. La majeUi-e partie . tomba sous le fer des vainqueurs , les autres furent rejeté^ au-delà de la chaîne des montagnes qui bordaient Thorizon. Enguerand, disposant de 7,000 combattants au plus, Venait de tailler en pièces ou de disperser 20,000 infidèles. Satisfait d'un avantage aussi brillant , il ne voulut pas franchir le détroit sans s'être concerté avec Sigismond et les principaux chefs de la croisade. Lé sire dé Couci regagna donc le camp, oit la nouvelle de sa victoire Tavait précédé: il y fut reçu en triomphe (i). Les jeunes chevaliers français , enflés de ce succès obtenu sans la participation des autres croisés , en conçurent une fierté déplacée , et surtout une confiance malheureuse : ils rêvaient déjà la conquête de la Turquie entière et même de l'Asie. « Nous envahirons l'Egypte , la Perse , la Syrie , disaient-ils ; nous irons déposer nos épées victorieuses sur le tombeau du Christ (2). » C'était toujours le même enthousiasme , la même ignorance des choses et des difficultés , toujours le même goût pour les grandes entreprises, toujours ce courage aveugle qui ne s'informe de rien parce qu'il ne doute de rien.
Le camp célébrait encore par des chants bruyants la victoire d'Enguerand, lorsque des avis certains apprirent à Sigismond l'approche de Bajazet. Le sultan , comme nous l'avons déjà dit , avait été instruit par le duc de Milan , des préparatifs des chrétiens; le perfide Visconti lui dépêcha un émissaire délié , porteur de la liste des chevaliers français qui allaient prendre part à Texpéditioii, y ajoutant même des remarques précieuses touchant leur caractère , leur fortune et la rançon à
(1) Tous les historiens allemands et italiens s'accordent à dire que le sire de Couci remporta sur les Turcs une \icloire complète. (t2) Les historieDs allemands.
BTfGVEAAMD DE COCCI. llj
laquelle ils devaient être taxés si on les faisait prisonniers: d'après son calcul , le sultan pouvait retirer un million de florins des cent principaux.
Bajazet quitta Pruse , où le Soudan d'Egypte ëtait venu le trouver , et se dirigea vers l'Europe ; sa marche ressemblait à celle de l'aquilon : ses soldats, enflammés de fanatisme, et guidés par l'espoir de conquérir de nouvelles richesses , ne comptaient pour rien' la fatigue et la faim ; aucun obstacle ne ralentissait leur course ; à peine consacraient-ils quelques instants au sommeil : le sultan les électrisait encore davantage en donnant le premier l'exemple de la patience. Gomme ses troupes traversaient un pays fertile en pâturages , dans lesquels on élevait beaucoup de chevaux , il trouvait à chaque pas les moyens de remonter les cavaliers que trop de célérité empêchait de suivre le gros de Farmée ; une grande quantité de chameaux portaient la moitié de l'infanterie î enfin Bajazet parvint avec une diligence surprenante au détroit de Gallipoli , et le fi'anchit rapidement , çrâce à i^n nombre considérable de bâtiments, de transport , rassemblés , à l'insu des chrétiens' , sur la côte d'Asie aussi bien que sur la côte d'Europe. Bajazet arriva lé i®' septembre i^gô sous les mûris d'Andrinople , oîi il avait donné rendez - vous à ses troupes de la Thrace , de la Macédoine, de l'Albanie , de la Bulgarie et de la Servie^ il y concentra ses forces: les relations les plus dignes de croyance les portent à t3o,ooo combattants (i) , dont la moitié venait de l'Asie mineure,
(i) Froissard et les autres historiens français doublent ce nomhrfi; leur autorité offre peu de garantie, vu Téloignement où ils étaient du. théâtre de la guerre : nous avons cru plus sage de suivre Topinion clés écrivains allemands pour tout ce qui regarde la batRille de Ni-i. Çopolis.
|]8 KKGVëRAND D£ couci.
Dans le même iasiant oh Bajazet organisait son ai^mée çt la partageait en divisions , on lui amena un écuyei: déguisé que Sigismpnd envoyait à Constantinople vers. Emmanuel 11^ Ce messager n'avait pu échapper à la vigilance des éclaireurs turcs, qui saisirent sur lui plusieurs, lettres par lesquelles le roi de Hongrie instruisait Tempereur de la situation de Tarmée rassemblée sur la frontière de la Bulgarie. Selon Sigismond , Nicopolis privée de vivres ne pouvait tenir que quelques jours de plus , et la conquête de cette place devait clore la campagne; il terminait sa missive en disant que^ grâce à l'arrivée de renforts considérables annoncés de tout/es. les parties de l'Europe , les chrétiens se trouveraient Tannée suivante en état d'écraser les Osmanlis sur tous, les points , de les rejeter au-delà du Bosphore y et de délivrer aipsi de leur jongles diverses prqvinces. de l'empire gi^ec (i). Combien le sultan ne dut-il pas apprécier un document aussi positif I, Doué, d'une volonté forte , le fils d'Amurath save^it comm^p^er Wi^ circonstances , et arrivait à son but sa^s dévier. Il s'arrêta au projet d'assaillir les chrétiens dans le plus, court délai , ne doutant pas que si l'on parvenait ^ détruire complètement l'armée commandée p^r Sigismond , le reste des. croisés qui se proposaient de la rejoindre renonceraient au dessein de venir en Hongrie, de peur d'essuyer le même sort. Le sultan se mit donc en route le sio septembre i3g6, ^ la tête de toute son armée , qui couvrait sept lieues, de terrain (2) : ce qui n'est point surprenant , car la nombreuse cavalerie turque tenait à elle seule beaucoup d'espace ; d'inmienses bagages suivaient péniblement le gros des troopes. Bajazet , ayant parcomii une partie de
(1) Rewa, Hist. de la couruunc de Hongrie*
(a) Le prince Canlimir, Hist. de l'empire ottuQ)Ujtv
EKGVERAUD l>£ COtCl. 1 19
r ancienne Thrace, passa par Phiilopoli eti l*émantànt la rivière de la Maritza (Vancien Hébms ) , atteignit le& montagnes du Balkan et fit halte au pied de ces tno&ts, aBn de donner à ses colonnes le tempâ de se resserrer ; etè&n y il franchit la chaîne des ttiofitagides sur qoatre points, et déboucha d^lns le baé^in de Micôpoïis en suivant les lits de TEster, de rOtzma, dû Lttjd et de la ZitritS) quatre petites rivières qui viennent méie^ lenrs eaux h celles du Danube. Bk)àtet â'atrétà à deux foarnées de Nicopolis. L«s historiens allemands, surtout Ëngel , assurent que les^ paysans de la Servie et de la Bulgarie , mécontente de la conduite deâ cffoiàés^ » quoique eux^'mémes chrétiens ^ ne mirent àucuu tèle à Ie& instruire de l'approche des Ottomans : d'ailleurs ^ d'après sa coutume , le sultan redoubla d'efibrts pour ca^be^ sa marche en jetant devant lui àed nuée^ d'éch[ireiira<qui s'emparèrent des habitants de tout âge et de toqt Bftxe, e( les amenèrent en arrière ; mais les coureurs -hongrois y aussi agiles que les t«rtares , échapperait à leur fMDor-^ suite 9 et vinreot annoncer à Sigismond l'arrivée de rennemi-
L'armée des alliés fM:it aussitôt ses mesurespour résister à l'attaque subite des. infidèles ; ou laissa une division sous les murs de Nicopolis afin de xxmtinUei' le bloous , et Ton porta le camp à une lieuè en avant , vers* Pentrée d'une plaine qui se développait sur quatre lieues de long et sur deux de large (i). L'armée des croisés, ayant commis la double faute de quittei^ sa position et de s'af** faiblir en faisant un gros détachement k veille d'une bataille , ce qui est contre toutes les règles , se trou-^ vait réduite à 60,000 hommes , la moitié environ des
(i)Engel, Hist. de Hongrie, l. if , p. i{)8. Ceci &'a<:cordc parfaite Qxcnt avec tous hs ^«kâs topographic|ues..
^ao £M6UERANP DE COUCI.
forces coQti^e lesquelles les chrétiens allaient avoir à lutter. Ceux-ci avaient donc demère eux la ville de Nicopolis j à leur droite la rivière d'Otzma , à leur gauche le Danube 9 large à cet endroit de huit cents toises. Une flottille d'embarcations légères y stationnait, et servait de communication avec la flotte combinée de Gênes et de Venise aux ordres du doge Mocénigo, qui, depuis le commencement du siège , croisait dan& la mer Noire devant Tembouchure du Danube , depuis Varna jusqu'à Martaza. Les pays voisins des rives du Panub^ SÇ; trouvaient eixtre-mêlés de fondrières et tra-* versés par: une multitude de petits courants ; le seul terrain solide que l'on pût trouver propre aux manœuvres de la cavalerie , était cette plaine qui expirait devant Nicopolia; de légers rideaux de collines la coupaient de; manière à intercepter la vue.
Les précautions prises par Bàjazet n'erapêchèrent pas que sa venue ne jetât la terreur, dans les contrées que parcouraient ses terribles phalanges : les paysans épouvantés ^ fuyant de toutes parts ^ refluèrent vers le camp de Sigismond , en annonçant l'approche des infidèles ; mais comme plusieurs jours s'écoulèrent sans que d'autres> circonstances confirmassent le rapport des paysans de la Servie , les confédérés finirent par ne plus vouloir croire ce qu'on leur disait à cet' égard , et l'on reçut même fort n^al ceux qui vinrent les derniers , quoique chacun d*eux assurât avoir vu l'armée turque. Le maréchal Boucicaut , aveuglé ainsi que la plupart des chefs , les traitait d'alarmistes , et voulait qa on leur coupât les oreilles; mais bientôt l'arrivée d'officiers hongrois , envoyés à cet effet par Sigismond , dessilla tous les yeux. Alors un conseil de guerre se rassembla dans la tente du comte de j^evers. L'éclat que jetait 1^ pation française lui donnait en tous lieux une prééQ^i-r.
ENGVERAND DE COCCI. lal
nence marquée; aussi ne doit-on pas être étonné de la déférence que Sigismond montrait à l'égard des compagnons d'armes du sire de Couci , dont le nombre ne formait néanmoins que le huitième de Parmée combinée. Le roi avait même confié à l'amiral lean de Vienne la garde de l'étendard de Hongrie.
Le conseil se tint le 24 septembre au matin. Sigis* mond y proposa de ranger l'armée en bataille sans plus attendre , comme si l'ennemi fût au moment de paraître , et de placer en première ligne les Yalaques , habitués plus que tous les autres à se mesurer avec le^ troupes légères des Turcs , et de les faire, appuyer par de l'infanterie hongroise , accoutumée. à combattre au milieu de3 chevaux : selon lui , les Français^ opéreraient d'une manière très-profitable en se mettant au centre jda corps de bataille , le point le plus périlleux^ Le^ légions moldaves et les germaniques devaient occuper les ailes. Sigismond ayant déployé son plan avec autant de sagesse que de lucidité , se mit à recueillir les avis ; il commença, par demander l'opinion du $ire de Couci , dont la renommée venait d'être augmentée par la victoire remportée naguère sur le visir. Enguerand répondit que la prudence commandait d'adopter en entier le plan de Sigismond ; l'amiral Jean de Vienne exprima le même vœu ; mais Philippe d'Artois , piqué de ce qu'on eût demaudé Tavis de Couci avant le sien , au mépris des privilèges de sa charge de connétable , prit vivement la parole : <c Pour moi , je pense que les Français doivent passer les premiers partout où ils se trouvent , et ne doivent jamais permettre qu'on les devance. Nous ne sommes pas venus de si loin pour être les tranquilles spectateurs des exploits des Hongrois. » Un pareil discours flattait trop bien les goûts des jeunes exaltéi qui l'entendaient , pour qu'on ne lapprouvât pas sanj,
laa emguërand de cchjck
examen. Un murmure flatteur couvrit la voix du coiiDé^ table. Enguerand voulut lui répondre en développant ses motifs : il fut brusquement interrompu par Gui de La Trémouille , chaud partisan de Philippe d* Artois : (c C'est plutôt la crainte , lui dit-il , que la prudence qui vous inspire de pareils sentiments. •^-«^ La crainte \ répondit avec calme le comte de Soissons , j'ai prouvé de tout temps que mon âme y était inaccessible ; et aiijourxi'hui y sire -de La Trémouille , j'irai mettre la croupe de mon chetal là où la tète du vôtre n'ira peut-être pas (i).. »
Une conférence commencée sous de tels auspices de^ vait se terminer d'une manière tragique : en effet , dé violenteâ altercations s'élevèrent entre les nobles de France et ceux de Hongrie , à la suite desquelles les malheureux prisonniers turcs, gardés dans le catnp du comte de Nevers, furent impitoyablement massacrés* Les historiens altemands rapportent le fait sans l'accompagner de détails : il paraîtrait que la possession de ces captifs fut disputée avec fureur , et que cette querelle amenu cet horrible événement.
La journée du 124 septembre et les trots suivantes s'étant passées sans que l'on vit paraître les Musulmans , les Français ne doutèrent plus que le brait de l'arrivée de l'ennemi ne fôt le résultat ou de fausses informations , ou de la panique des habitants du pays. Néanmoins , ne Toulant pas être prévenus par d'autres croisés , ni céder à aucun d'eux l'honneur de porter les premiers coups, en cas d^engagèmènt , ils firent un brusque mouveitietU de front , et allèrent se placer en échiquier bien cï\ avant du reste de l'armée (ii). L'ennuî et l'impatience Ie&
(1) JuTCiial des Ursins. — (2) £ai^cU
gagnèrent en peu de temps.; ils reprirent , malgré les plus sages exhortations , leur vie dissipée ; dépo-* aèrent une seconde fois les armures pQi»r s'habiller en citadins ^ sans oublier surtout les chaussures recourbées^ aussi embarrassantes que ridicules. Le camp des Français retentit de nouveaux chants. A l'exemple de leurs chefs , les soldats , pourvus abondamment de vin , charmaient Tennui par de copieuses libations : ni le connétable , ni aucun de ses lieutenants , ne songeaient à pousser quelque reconnaissance , ni mâme à se garder milit^ement. Tout-à-co^p, sur les dix heures du matin ^ un lundi 29 septembre 1^96 , la veille de la Saint-*Micbel (j) , des éclair^urs hongrois arrivèreat à toute bride ^ et annoncèrent q^e les Turcs allaient envahir, la plaine. Bajaset ayant franchi ^ en un jour et une nnit^ l'espace qui le séparait d< la chaîne de montagnes., s'était établi à. ïeuir pied.. Dès que l'obscurité fiit venue^ il envoya son fils Timurihas recooiJOtaître la posltioa des croisés ; peu satisfait de son rapport , il traversa luimême le défilé , accompag&é d'uu seul spahis , et s'apn procha à aoo pas du camp.sana reacontrer le moindre obstacle (2). Ses observations étant terminées ^ le sullau employa le reste de la nuit à tout dâposer pour joindre les chrétiens dans- la maUnée du lendemain ^ et les étonner par son apparition.
Lorsque les éolairenns hongrois arrivèrent en annon» çant que les Osmanlis allaient en quelques instants attein*<* drele plateau , ils trouvèrent les nobles de France assis à des banquets somptueux : rapproche do péril rappela leur raison égarée ; ils coururent aux armes , stimulés çibins par le sentiment du danger que par le désir
(1), Pour ks Turcs l'aji 798 de Phégire , h a4 du mois de dzouledgé, ^) SchcfTrcdin. •— Le prince Gantiiiiir.
124 ENGUERANB DE COVCI.
extrême de vaincre seuls sans la participation des autres: croisés* * Leur empressement fut tel que la plupart d'en-* tre eux négligèrent de prendre les cuissards , les chaussures de fer ; un grand nombre coupèrent à coups de sabre les bouts des souliers à long bec qui les embarrassaient trop pour monter à cheval (i);
En fort peu de temps on vit tous ces bannerets et écuyers rangés en ordre de bataille et disposés à aSronter mille morts ; à peine venait-on de terminer les apprêts les plus indispensables , que deux divisions de cavalerie asiatique pamrent, inondèrent le plateau en étendant progressivemeiat leur ' front afin d'envelopper le camp des confédérés :tout-à-coùp elies s'arrêtèrent comme par enchantement , et demeui^rent iôimobiles à quinze cents pas devant les Français; Ceux-ci prenaient déjà leurs mesures pour fondre sur les infidèles , lorsque le maréchal de Hongrie , Henri de Ostein , arriva précipitamment. Sigismond, qui rangeait eb bataille la seconde ligne , effrayé des démonstrations que les Français faisaient pour se porter en avant , venait de dépêcher en toute hâte cet officier vers le comte de Nêvers pour le supplier une secondé fois de laisser commencer l'action parles Hongrois , dont Tes chevaux lestes et souples pouvaient rivaliser avec ceux des Turcs. Le sire de Goucî essaya de faire prévaloir cet avis , et déjà il avait ramené la majeure partie des nobles , lorsque le connétable , plus irrité que jamais , dit aux chevaliers de son hôtel : c< Hissez ma bannière , et qui veut faire, des mains la suive I » Le comte de Nevers., aqssi impétueux que
(i) Juvëual des Ursins. Cet incident fît abandonner la n^ode dea souliers à long bec , que l'on portait en France depuis cinquante ans; le pape n'arait pu y parvenir, quoiqu'il les tttl proscrits dans les éçïises^.
ENGIERA!««D DE COUCl. I aS
son parent , s'écria à son tour : a La chose est dëcidée9 il faut commencer Taction; et , de par saint Denis! je prouverai aujourd'hui que je suis preux chevalier (i). » Le comte de Soissons , prévoyant toutes les conséquences de cette fatale détermination , allait supplier le prince bourguignon d'écouter la voix de la sagesse , lorsqu'il en fut détourné par l'amiral Jean de Vienne: « Chîer sire , lui dit ce guerrier , là oii la vérité et la raison ne peuvent être ouïes 9 il faut qu'outrecuidance règne; et puisque le comte de Nevers se veut combattre/ il faut que nous le suivions (2). »
La funeste résolution s'accomplit donc suivant les désirs insensés de Philippe d'Artois. Les Français s'ébranlèrent , partagés en trois corps : le connétable commandait la droite , le comte de La Marche la gauche , le comte de Nevers le centre , ayant auprès de lui le sire de Couci et l'amiral de Vienne ; ce dernier portait la bannière de Hongrie. On se précipita sur les infidèles aussi courageusement que pouvaient s'en acquitter des guerriers dont la bravoure égalait l'imprudence. L avantgarde turque n'avait été jetée dans la plaine que pour causer quelque désordre , masquer les dispositions du sultan , et devait se retirer ensuite sur le gros de son armée. On ne lui laissa point la faculté d'exécuter la dernière partie de ce commandement ; abordée avec une extrême vigueur , elle opposa une résistance aussi énergique que l'attaque , mais cette résistance ne servit qu'à la faire écraser ; à peine quelques centaines de cavaliers asiatiques purent-ils échapper à ce premier choc. En cette circonstance , le comte de Nevers fut à même de prendre des leçons de vaillance de ce même Couci dont il venait de mépriser les avis. Cet engage-^
tOJroissard, liv. it. — (a) Ibid.
ïâ6 enguërakd de: cocci.
ment partiel dura une heure entière : Bajazet en profîU pour donner à son plan tout le développement dont il pouvait être susceptible. D'après les ordres du sultan , ses formidables colonnes débouchèrent dans la plaine. La cavalerie se mit au galop et l'infanterie au pas de course , de sorte que le terrain naguère vide se couvrît de combattants : ce mouvement précipité était accom-» pagné du roulement d'un nombre infini de tambours , instrument de guerre inventé par les Orientaux , et de-* puis long-temps mis en usage parmi les Turcs (i).
Le croissant, ordre de bataille habituel chez les Haliométans , se forma graduellement : les deux ailes em-^ brassaient un espace de deux lieues ; elles descendaient avec rapidité et parallèlement aux deux flancs des Français, et la tête de ces colonnes attaquait déjà les deux ailes de la ligne hongroise , que le comte de Nevers s'entre-choquait encore avec les infidèles au milieu du plateau.
De son côté Bajazet s'avançait lentement et de front ^ conduisant le centre formé de l'élite de ses troupes i deux lignes de i5,ooo hommes chacune partageaient cette réserve. La dernière, commandée parPersilas-AIi , son beau-frère , se composait de cavaliers vêtus de noir, dont de larges bandes de fer couvraient la poitrine. Cette couleur lugubre distinguait spécialement ces sol**
(i ) A cette époque les Turcs ne se servaient pas du tambour de la m^ne manière que les troupes françaises ou étrangères de nos jours : les baguettes ne frappaient pas toutes deux sur le même coté ; l'un des bouts était beaucoup plus fort que l'autre ; on portait le tambour comme notre grosse caisse : du temps même de M. Marsigli , qui a si bien écri% sur les usages militaires des Turcs ( 1670 ) , ils n'avaient point abandonné cette coutumeé Depuis les réformes opérées par le baron de Toit , les Ottomans se servent du tambour comme les autres nations de l'Europe.
ENGCKflÀND DB COL Cl. JlJ
dats, et les avaient rendus la terreor de l'Asie (i). Ils se savaient de la grosse arbalète , dont l'usage leur Tenait des Européens (a). L'étendard de Mahomet flottait audessus de la tête du sultan. Cette formation de bataille, disent les historiens hongrois , s'exécuta comme un coup de théâtre, avec cette promptitude unique qui ac*compagnait alors tous les mouvements des Turcs; de sorte que les Français se trouvèrent entourés des divers côtés, comme les Flamands à Rosebec. Ils auraient pu , en voyant déployer devant eux des forces si supérieures , déterminer un mouvement rétrograde , venir se rallier aux Hongrois , et engager en commun une action générale ; mais ils n^outèrent que leur audacieuse présomption. Fiers de l'avantage remporté par eux au début de la journée , les Français s'élancèrent contre le centre des infidèles en se dirigeant vers le point où ils voyaient voltiger le drapeau du croissant. Le tiers de la cavalerie mît pied à terre selon la vicieuse pratique du temps, et se forma en colonne derrière les hommes restés à chevaL Les croisés attaquèrent de iront la premi^e ligne , composée de fantassins choisis qui s'avançaient à pas comptés en plantant devant eux des piquets ferrés, en guise de chevaux de frise (3). Cet
(i) Ces détails sont tirés de SchefTredin , historien arabe, et de Clarijoy comraentateor espagnol répaté fort exact; il mourut en i4o3. (Vida del gran Tamerlan , p. 553.)
(2) On ne pouvait bander cette arbalète sans le secours des deux pieds. En parlant de cette arme, en usage chez les Turcs a^ant que les Grecs la connussent , Anne Gomnène dit : « Lorsqu'on lâche la corde, le trait part arec une impétuosité h laquelle rien ne résiste : il perce à la foîa le bouclier, la cuirasse et l'homme; on dit même qu'il rompt des statues de bronze, et lorsque les murailles des ▼illes sont épaisses , le trait entre si a^ant qu'on ne l'y voit plus. »
(3) Engel, Hist. de Hongrie, 1. 11, p. 3o3' Les Anglais employèrent cette manœuvre , vingt ans plus tard , à la bataille d'Azinoourt.
ta8 ËNGUERAND DE COCCI.
obstacle n'arrêta point les Français : arrachant le» piquets avec intrépidité (i) , ils se plongèrent en quel-^ que sorte dans les masses des Ottomans , y portant le ravage et la mort : le cimeterre des Sarrasins venait se briser sur les cuirasses et sur les casques des chrétiens ^ tandis que Tépée droite et mince de ceux-ci perçait facilement leurs adversaires, revêtus d'une simple tunique de mailles de fer.
Le sire de Couci , d'une taille très-élevée , et d'une force prodigieuse ( gi'and et corsu , dit la chronique de Boucicaut ) , dominait les combattants et abattait du revers de son sabre les bras des Turcs armés de massues ; rien ne lui résistait: le héros parcourait cette scène de carnage sans rencontrer d'autre obstacle que les corpsdes ennemis qu'il étendait autour de lui. Bajazet , en personne , se vit assailli au milieu de sa garde de Janissaires nouvellement instituée. Renversé de son cheval j foulé aux pieds des combattants , il demeura quelques instants au pouvoir des Français (2). L'histoire n'a point conservé le nom des preux qui portèrent de si terribles coups au maître de l'Asie. Les soldats de Bajazet s'élancèrent de toutes parts pour le délivrer ; des milliers périrent avant d'y parvenir ; le sultan serait resté entre les^ mains des Picards ou des Bourguignons , sans l'arrivée des Spahis qui appuyaient les Janissaires: cette cavalerie redoutable, formant un corps d'élite de 6,000 hommes , n'avait jamais manqué de produire un effet décisif. Qur le croirait ! les nobles de France , quoique exténués de fatigue , l'abordèrent franchement en étendant leur ligne pour ne pas être débordés. Les Spahis ne purent résister à la vivacité de cette attaque , ils furent culbutés ei
(x) Engel, Hist. de Hongrie.
(q) Schefîrediii. -— Le prince Cantinair, t. f.
EN6CERAND Bfi' COVCI. 1^9
obligés (le se rejeter sur les ailes (i). La victoire semblait être assurée au comte de Nevers , lorsque les Spabis , en démasquant les dernières lignes , laissèrent voir les Jajiissaires qui y ayant été obligés de céder à la furie des nobles , venaient dé se rallier : ces nouveaux ad--, versaires marchaient en phalanges serrées y ayonrâ leur tête Bajazet en personne. Cette apparition intimida les Français , faciles à émouvoir même au milieu du succès. Dans ce moment des cris perçants leur, apprirent que les Hongrois en étaient venus aux mains avec un ennemi bien supérieur en nombre : en effet, Sigismond avait été attaqué sur deux points avant qu'il eût achevé de ranger son armée en bataille. Le comte de Nevers , le connétable et tous leurs compagnons d'armes » songeant malheureusement trc^ tard à la faute qu'ils avaient commise, eurent la pensée de voler au secours de leurs alliés , et se disposèrent à battre en retraite pour rega-> gner le camp. Ils exécutèrent ce mouvement rétrograde dans un ordre admirable , et en soutenant un combat opiniâtre : ces chevaliers rachetèrent par des traits d'héroïsme leur inconcevable imprudence. L'amiral Jean de Vienne , après s'être signalé par des prodiges de valeur , tomba percé ile coups , et n'abandonna qu'avec la vie l'étendard de Hongrie confié à sa garde : six fois il avait relevé cette bannière renversée par la multitude. Ainsi périt dans un âge avancé ce guerrier qui , depuis quarante ans , avait pris part à toutes les gi^andes entreprises militaires. Guillaume de La Tré-r mouille fut tué avec son fils , au moment où tous les deux étendaient le bras pour percer Bajazet. Guillaume d'Eu et Leborgne de Goëtquen ( le premier , chevalier picard , et l'autre breton ) traversèrent plusieurs fois
(0 Ëngel, t. u> p. ao5. -^ Hammcri