‹ Vies des grands capitaines francais du Moyen Age, pour servir de complément á l'histoire génerale de la France aux XII, XIII, XIV et XV siéclesChapitre 8 sur 42 · TOM. UI. Q · texte numérisé non relu

TOM. UI. Q

|3o K?rGUEKAMD DE COUCI.

l^épaisse ligne des Turcs , et expirèrent non sans avoir immolé un nombre considérable de Sarrasins (i). Un banneret de l'Artois ^ Robert de Montcavrel , avait auprès de lui son fils âgé de treize ans , qui combattait sous ses yeux depuis le commencement de l'action. Jugeant la bataille perdue ^ Robert ordonna à ses écuyers d'emmener son fils , de l'enlever à une mort certaine en gagnant un chemin qui menait au Danube , oîi la flotte vénitienne le recueillei'ait. Le jeune enfant résista longtemps, ne voulant pas quitter son père ; enfin ils s'arrachèrent l'un à l'autre; mais leur séparation ne fut pas de longue durée , ils se rejoignirent bientôt après dans un monde meilleur : le père fut tué au bout de quelques instants, et le fils se noya en essayant de monter sur une barque (2).

Les Français avaient marché une lieue entière , afin d'assaillir Bajazet jusqu'au milieu des siens; mais leurs trois divisions ayant essuyé déjà des pertes considérables, se trouvaient hors d'état d embrasser en entier la largeur de la plaine et de contenir Tennemi aux deux extrémités : ils avaient commis la faute de laisser trop de distance entre leur ligne et celle des Hongrois. Les Turcs les ayant débordés assez facilement , allèrent attaquer les deux ailes de l'armée de Sigismond. Le perfide Stéphan Latzkovicz, l'ennemi secret du roi , placé à la droite , s'enfuit honteusement le premier , entraînant avec lui ceux des Hongrois qui s'étaient voués à sa cause. Cet exemple fut imité sur le point opposé par Myrtsché , chef des Yalaques , que la crainte seule avait rallié à l'armée chrétienne. Le centre, commandé par Sigismond , ayant pour lieutenants Nicolas de Gara, Hermann de Cilley et Philibert de Naillac , tint ferme , et fit même

(i) Chronique de M. Barrois» p. a8. — (a}Ibid.

ENGUBRAIID DE COVCI. iSî

éprouver à rennemi une perte notable : ce corps se composait de Hongrois et d'Allemands. Dans ce moment critique , une division de 5,ooo Serviens , restés tranquilles spectateurs au bord de l'Otzma , accourut » et se déclara tout-à-coup pour Bajazet : son chef, Lazarovictz, tributaire de la Porte,, voulait se faire pardonner une ancienne défection par une nouvelle perfidie ; il assaillit les Hongrois de la réserve. D'abord ceux-ci se défen*dirent vaillamment , mais la frayeur s'empara d'eux lorsqu'ils virent tomber la bannière de la maison de Luxembourg: ils crurent que Sigismond, devant qui on la portait , venait d'être fait prisonnier ; ce qui serait arrivé si Hermann de Gilley et le margrave de Nurembei^ n'eussent arraché ce prince de la mêlée pour le conduire vers le Danube , comme Philippe de Valois avait été enlevé du champ de bataille de Créci par Jacques de Bourbon et Charles de Montmorenci. Philibert de Naillac protégea sa retraite à la tête des derniers escadrons des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem.

Après le départ de Sigismond, le centre ayant fléchi sur les divers points , toute résistance combinée cessa, et l'on ne vit plus qu'une déroute générale. Les Turcs abandon*^ nant alors la • poursuite des Hongrois , vinrent prendre en queue le comte de Nevers , qui reculait à son tour devant les nouvelles phalanges que de moments en moments Bajazet lançait au milieu du plateau. Déjà les Français avaient regagné leur camp, où naguère encore ils se livraient aux plus brillantes illusions ; mais Thimurtàs venait de renvahir,et les hordes asiatiques s'en disputaient les riches dépouilles. Tout espoir s'évanouit parmi les compagnons d'armes du prince bourguignon t Gouci lui-même né songea plus qu'à faire payer cher sa défaite à un ennemi impitoyable. Le désespoir rendit la lutte plus terrible : le banneret vivant prenait la place

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de celui qui venait de succomber; le carnage dura encore une heure. Ces 12,000 Français , Italiens ou Espagnols qui avaient tenu lottg-temps la fortune en suspens , se trouvèrent réduits à 800 ; dans ce nonibre on comptait le comte de Nevers , le comte de la Marche , Phflippe d'Artois, le maréchal Boucicaut, Gui de La Trémonille et le sire de Gouci , qui faisait au comte de Nevers un rem* part de son corps : dans ce moment solennel Enguerand se rappelait encore la recommandation que le père et la mère de ce jeune prince lui avaient faite en partant. La richesse des armures signalait tous ces barons aux Ottomans comme les plus considérables d'entre les confédérés , et capables de racheter leur liberté par de fortes rançons : ils ne voulaient donc point les tuer , et leur faisaient signe de mettre bas les armes. Les chevaliers » animés d'une seule et même volonté , refusaient le quartier qu'on leur ofirait : cette sorte de délire qui transporte l'homme au milieu des combats, ne leur permettait pas de voir qu'en prolongeant cette résistance ils couraient à une mort assurée. Pressés les uns contre les autres, ils occupaient un espace très-rétréci; nul ne pouvait les approcher sans être repoussé vigoureusement. Enfin une troupe de cavalerie d'élite s'élança au travers de leurs rangs , et les rompit en entier. Les Français , accablés de lassitude , pouvant à peine soulever leurs épées , furent tous pris , la plupart criblés de blessures , notamment le sire de Gouci , Philippe d'Artois , Joceran de Damas (i) et son frère Huguenin. On les conduisit chargés de chaînes et presque nus devant le sultan.

(1) Joceran de Damas mourut dans sa captWité, en 1397, des suites de ses blessures : il était fort jeune, et ne fut point mai'ié. Son frère Huguenin , sire de la Bazole , rentra en France. Son sixième descendant , Gabriel de Damas , vitant sous Henri IV} épousa Jac-

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Pendant le trajet , la figure vénérable de Gouci , son âge, ses blessures , touchèrent un de ces mécréants, qui le couvrit de son manteau (i).

Bajazet s'était établi au fond de la tente du roi de Hongrie ; il ne pouvait contenir les mouvements de sa joie. Sortant dû sa réserve accoutumée, le sultan dansait et sautait pesamment comme un tigre , « et fist venir ses principaux pour jongler et bourder, et il mesme les mettoit en matière de rire , de jouer et desbattre. « (Chronique de H. Barrois, p. 3o , chap. xxni.)

Le fils d'Amurath considéra tous ses prisonniers , et s'informa de leur condition : ses officiers choisirent pour truchement un banneret picard nommé Hellys , qu'ils reconnurent pour avoir servi avec eux chez le Soudan d'Egypte; grâce à leurs soins, ce guerrier, prêt à être immolé par les Janissaires , avait évité le ti^é-* pas. Hellys commença par montrer le comte de Ne vers, prince du sang, proche parent du roi Charles YI et chef de Texpédition française ; et puis le sire de Couci, Gui de La Trémouille, Philippe d'Artois , etc. , etc.

Bajazet , satisfait de ces renseignements , renvoya les prisonniers dans le camp sans s'expliquer sur le sort réservé aux compagnons d'armes du comte de Nevers. I^ lendemain matin il voulut connaître les détails et le résultat de la journée précédente : on lui apprit que

queline Bouvot , héritière du riche fief de Corioaillon, dont il prit les armes. Il deviot ainsi l'auteur de la branche de Damas Gorroaillon. (Titre de la maison de Damas. Lambert , généalogiste de la couronne sous Louis XY.)

(i) La chronique de Tramecourt assure que le sire de Couci , pas-^ sant près d'un buisson , se trouva tout-à-coup couvert d'un vaste^. manteau : « Ce furent les anges qni le lui donnèrent, dit la légende^ car le sire de Gouci était fort pieux. ».

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SigisQioud, ayant eu à lutter contre mille difficultés, était enfin parvenu à gagner le Danube accompagné du grandmaître de Rhodes, de Hermann de Cilley, de Tarchevêque de Gran , de Stéphan Kanisa et de Nicolas Gara : un batelet trouvé sur lebord du fleuve l'avait conduit au Pont-Euxin» Les Hongrois qui venaient de se retirer précipitamment du combat, frappés de terreur,atteignirent également la grève du Danube j les Turcs , qui les poursuivaient, ]les y joignirent et les exterminèrent pour la plupart. Des pelotons disséminés furent assez heureux pour trouver un refuge dans les montagnes voisines. Le sultan , ayant écouté très - attentivement le rapport de ses officiers, sortit de sa tente pour aller visiter le champ de bataille : la plaine, couverte de cadavres ^ offrait un spectacle hideux » et comme le terrain se trouvait en talus , le sang, en coulant vers la partie basse, avait rempli des creux dans lesquels on voyait encore à demi-plongés des malheureux blessés. On ne sera pas étonné de cette prodigieuse quantité de sang, en considérant que les soldats des deux partis ne se servirent dans cette journée que d'armes tranchantes.

A chaque pas Bajazet poussait des cris de fureur, car la scène qui s'offrait à ses regards lui montrait évi* demiment qu'il avait acheté bien cher sa victoire : pour un chrétien gisant sur la poussière, on comptait au moins cinq Asiatiques. On en fit , d'après ses ordres , le relevé général; plusieurs derviches se chargèrent de ce soin : ils trouvèrent près de 3o,ooo Musulmans privés de la vie, ou blessés à mort. Ces fanatiques docteurs de la loi mahométane voulurent-ils exagérer le mal, afin d'exciter encore plus le ressentiment de leur maître P nous l'ignorons : quoi qu'il en soit , le chef des Turcs , en apprenant un pareil résultat, ne mit plus de bornes à sa colère^ Ce

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champ de bataille lui rappelait d'afireux souvenirs , la mort tragique de son père (i). Une autre circonstance vint mettre le comble à sa rage : on eut soin de l'instruire de quelle manière les captifs turcs, provenant de la garnison de Croja, avaient été massacrés peu de jours auparavant par les Hongrois et les Français réunis (2) . Dès ce moment le terrible Bajazet ne se connut plus : le moindre infidèle partageait ses transports furieux ; il prononça aussitôt l'arrêt de mort des prisonniers sans aucune exception , en ordonnant les apprêts du supplice. Le comte de Never& et les autres barons furent amenés en sa présence : on leur annonça que la dernière heure était venue ; le jeune prince ne put s*empêcher de répandre des larmes en entendant prononcer sa sentence. Juvénal des Ursins assure qu'un astrologue conseilla au sultan de laisser vivre le comte de Nevers, s'il voulait tirer une ample vengeance des chrétiens de France ; car, selon lui, ce captif illustre devait causer à son pays des maux incalculables : le chroniqueur dit-il lexacte vérité? Enfin , par une considération dont le véritable motif n'est point expliqué ^ Bajazet consentit à épargner Jean de Bourgogne et lui accorda même la faculté de désigner^ pour être misa

(1) Âmurath I«' remporta, le i5 avril 1889, une victoire signalé^ non loin de Cassovie, sur les Hongrois , les Moldaves, les Valaques et les Serviens, réunis sous le commandement de Lazare^ principal chef moldave, long-temps la terreur des Turcs : après Taciion , qui avait été des plus meurtrières , le sultan alla visiter le champ de bataille ; et au moment oii il considérait avec joie tous ces ennemis tombés sous ses coups , un soldat triballien nommé Milhos se leva subitement de dessous un monceau de morts , fondit sur Âmurath , et lui plongea sa dague dans le cœur : le vainqueur de Cassovie expira deux heures après. Depuis la fin tragique d'Amuralh, personne n'abordail plus les sultans sans être tenu sous les bras par deux officiers.

(a) Engel. — Ghroni<iue de M. B^irois , p. 2^^

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rançon , vingt-cinq bannerets (i), parmi lesquels on dis^ tinguait le sire de Gouci, Philippe d'Artois, le comte de La Marche , Gui de La Trémouille , Henri de Bar, gendre d'Enguerand y Joceran de Damas , les sires de BriqueviUe , de Grutuse, de Ghatellux , etc. , etc. Hais, par un raffinement de cruauté inouïe, Bajazet voulut leur faire payer le présent de la vie en les mettant en face de la mort , en leur faisant éprouver toutes les horreurs de l'agonie.

Bajazet s'assit devant sa tente, sur un tertre; il or«donna au comte de Nevers et aux autres principaux barons de rester auprès de lui , et fît venir ensuite les prisonniers : ils étaient au nombre de 1 1 ,000. Les Français marchaient les premiers : après eux venaient les Bavarois, les Allemands, les Hongrois, etc. Ces matheureux arrivèrent sur une file , et passèrent successivement devant le sultan ; au fur et à mesure que les captifs dépassaient la tente de quelques toises , ils trouvaient le trépas. Le cimeterre de plusieurs pelotons de Turcs abattait leurs têtes , dont la chute faisait résonner la terre ; ces croisés allaient au supplice en martyrs: « Jésus, mon Sauveur, aye? pitié de moi , » disaient-ils en recevant le coup fatal : plusieurs chantaient des cantiques. Jean de Bourgogne et les barons reconnaissaient dans chacune de ces victimes un parent, un ami; au milieu de cette scène d'horreur , on n'entendait que leurs gémissements ; ils se couvraient le visage de leurs mains , et détournaient la vue de peur de rencontrer les reg[ards de ces infortunés : plusieurs fois le C09ite de Nevers embrassa les genoux de Bajazet , dans l'espoir de le

(i) Tous les historiens allemands. Froissard dit huit: c'est unç. çrreur manifeste.

ENGUERAND DE COLCI. 187

fléchir : le féroce Mahométan le repoussait , et , de la voix, encourageait les bourreaux dans leur détestable office. Le prince bourguignon , abimé sous le poids de la douleur , lève les yeux et aperçoit devant lui , mêlé aux victimes qui allaient à la mort, le maréchal Bou«cicaut, son compagnon d'enfance : à cette vue le comte de Nevers tombe aux pieds du sultan , et, ne pouvant se faire comprendre par la parole , il lui montre Boucicaut, s'élance vers ce guerrier 5 l'arrache de la file des malheureux prisonniers , le présente à Bajazet « et lui fait signe , en comptant d'une main dans l'autre , que cestui pouvait payer grandes finances (i). » Là vivacité de ses mouvements , la sensibilité dont le prince bourguignon paraissait animé , et mieux encore Tappât du gain touchèrent le terrible vainqueur : le maréchal ne périt point.

Les Bavarois défilèrent immédiatement après les Français : on en avait déjà immolé plusieurs centaines, lorsque vint le tour de l'écuyer Schiltberger, âgé de seize ans au plus. Â son aspect , Thimurtas , le fils de Bajazet, se sentit ému ; il fit remarquer à son père la jeunesse de l'esclave , en lui rappelant que la loi de Mahomet défendait de supplicier un coupable , s'il n'avait au moins vingt ans : Schiltberger fut épargné. Les farouches Osmanlis n'agirent pas de même envers Jean de Grief , noble bavarois , dont les blessures attestaient la valeur ; en passant devant Bajazet, il cria d'une voix forte à ses compagnons d'infortune : « Amis , versons sans regret notre sang, puisque c'est pour la Cause de N. S. Jésus-Christ. »

Si l'on en croit ce même SchUtberger » qui a laissé une relation du désastre de Nicopolis (2), le carnage

(i) Manuscrit de M. Barrois, p. 33.

(a) Schiltberger demeura captif vingt-quatre ans ; à son retour dans^

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dura depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures après midi. Le sultan, qui d'un geste l'avait ordonnée d'un geste le fit cesser. Huit à dix mille prisonniers de tous pays furent immolés aux mânes des Musulmans. A l'issue de cette boucherie, Bajazet fit faire des obsèques magnifiques aux Turcs tués dans le combat; il refusa la sépulture aux vaincus : leurs corps restèrent sur le champ de bataille, et servirent de pâture aux bêtes fauves qui remplissaient les forêts de la Bulgarie. Le sultan préleva sur le butin sa part , et le cinquième sur celles des autres, ce qui produisit des sommes considérables; elles furent employées à bâtir à Pruse une mosquée et un hôpital militaire.

La nouvelle de la défaite de Sigisipond et du comte de Nevers fut apportée en France par 200 soldats , échappés par miracle à cette catastrophe ; ils traversèrent le royaume en semant sur leur passage le bruit du malheur arrivé au comte de Nevers et aux autres chefs de la croisade. Ces hommes parvinrent ainsi jusqu'à Paris : on les traita de fourbes, de lâches, qui cherchaient à pallier leur désertion au moyen de rapports mensongers ; le peuple , toujours extrême , les maltraita et en tua même quelques-uns. Le roi les fit renfermer au Ghâtelet , en les menaçant de les envoyer à la mort si , au bout de quelques jours, des avis ofiiciels ne confirmaient point la nouvelle d'un aussi grand désastre. Hélas ! on ne fut pas long-temps sans apprendre que ces soldats avaient dit la vérité. Le chevalier Hellys avait été chargé par Bajazet d'aller demander à la cour

sa patrie^ il composa pour le duc de Bavière la relation de la bataille de Nicopolis. Cette chronique allemande fut imprimée une des premières; il en a paru une nouTelle édition vers la fin du siècle dernier. Engel. lui a emprumlé , dans son histoire» les détails que nous a\on& ciU&.

ENGUF.RAMD DE GOCGl. iSg

de France la rançon du comte de Nevers et des autres barons; ce messager, arrivé de nuit à Thôtel Saint-Paul , demanda à parler au duc de Bourgogne et aux membres du conseil, qui accoururent tous : heureusement pour lui qu'il était porteur de l'anneau d'or du comte de Nevers ; sans cette précaution , personne n'eût ajouté foi à ses discours. De l'incrédulité on passa au désespoir; le duc de Bourgogne ne pouvait modérer sa douleur : il ne songea plus qu'à se procurer la rançon demandée en échange de son fils. Le sire de Chàteaumorand fut chargé de porter à Bajazet les aoo,ooo florins exigés pour le comte de Nevers et les autres bannerets. La dame de Couci lui remit 10,000 florins, auxquels son mari a'vait été taxé» Châteaumorand emporta, de plus, des présents destinés au sultan. Parmi ces objets, on remarquait des produits nationaux, des toiles blanches de Reims , très-recherchées en Orient ; des draps de Nevers; des gants de Paris , dont les coutures étaient recouvertes de petites perles fines; des tapisseries d'Arras,représen^l les victoires d'Alexandre, Voulait-on flatter l'amour-propre d'un vainqueur inhumain par un rapprochement historique ? nous serions tentés de le croire , en voyant le soin que l'on prit de satisfaire jusqu'à ses goûts. Chacun savait que le fils d'Amurath aimait passionnément la chasse (i) ; le grand

(1) 1] nourrissait jusqu'à 7^000 oiseaux de proie et autant de chiens. Un jour il désira donner au comte de Nevers , son prisonnier, le spectacle de la chasse : elle eui lieu auprès de Burse; i5,ooo hommes y furent employés; cependant elle ne répondit pas à l'attente du maître : dans sa colère , celui-ci voulut faire mourir 2,000 fauconniers 9 parce que les gerfauts avaient été lâchés mal à propos. Le comte de Nevers n*ohtiut leur grâce qu*avec beaucoup de peine : « J'ai des hommes tant que je veux , dit le sultan , mais je n'ai pas aussi facilement un bon chien ou un bon gerfaut. » (Scherficdiu). — Lacroix j t. i^\

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fauconnier de France lui dépêcha des gerfauts du nord , oiseaux de proie fort rares et fort estimés en Asie.Bajazet envoya en échange au roi de France, sans doute par ironie, un gros tambour, instrument militaire inventé chez les Tartares , un arc dont la corde était faite de boyau d'homme , et de vieilles armes rouillées par le sang (i).

Le sire de Châteaumorand partit de Paris le i5 décembre 1896, accompagné du chevalier Hellys, prisonnier sur parole et qui, n'ayant pu réunir la somme nécessaire pour acquitter sa rançon , allait reprendre ses fers« Bajazet lui avait prescrit de passer par Milan, et de complimenter de sa part Galéas Yisconti. Ces deux chevaliers traversèrent l'Allemagne, l'Autriche, une partie de la Hongrie; mais, arrivés à Bude, ils furent arrêtés par ordre de Sigismond. Ce prince venait de rentrer dans ses états , grâce au secours de la flotte vénitienne, qui lui avait servi de refuge contre la fureur des Turcs. Une galère de l'amiral Mocénigo le débarqua sur les côtes de Raguse. Châteaumorand, surpris de se voir arrêté, alla visiter le roi de Hongrie , et lui expliqua l'objet de sa mission.

Sigismond, indigné que les ministres du roi de France fissent de pareilles prévenances à Bajazet , ne voulut point permettre que Châteaumorand allât déposer les présents aux pieds du sultan.

Châteaumorand dépêcha vers Charles VI son écuyer y pour Tinstruire de l'obstacle apporté par le prince hongrois. Au reçu du message , le jeune monarque assembla son conseil , auquel assistèi^nt les ducs de Berri et de Bourgogne et les autres dignilaires du royaume: on délibéra sur les moyens qu'il fallait prendre poujç-

(i) Tous les hislariçns du moyen Age.

enguërand de covci. i4f

\Dbliger Sigismond à laisser passer Ghàteaumorand ainsi que les présents. Le duc de Berri, interpellé par le roi son neveu , répondit : a Je pense comme Sigismond : nous nous sommes trop humiliés devant le sultan; on ne devrait rien donner ni rien accepter d'un roi mé* créant. — Bel oncle , lui répondit Charles VI , si l'Ai* mourach^Bahi. ou un autre roi païen vous envoyait un rubis noble et riche , le recevriez-vous P — • Monseigneur, j'en aurois advis (je verrais]) , » répliqua le duc avec quelque embarras. Tout le monde savait que ce prince avait reçu du Soudan d'Egypte, Tannée précédente , un rubis estimé 20,000 livres (i).

Charles YI consultait encore son conseil au sujet de la mission de Chàteaumorand , et déjà ce chevalier se trouvait fort loin de Bude. Le,gfand-maitre de Rhodes, arrivé sur ces entrefaites dans la capitale de la Hongrie, avait obtenu de Sigismond que les présents pussent aller à leur destination. L'envoyé français se vit obligé de franchir le détroit de Gallipolli pour courir après Bajazet : le vainqueur de Nicopolis avait dédaigné de se jeter sur la chrétienté à la suite de son triomphe; il n'aurait rencontré que de faibles obstacles, aucun prince de l'Occident ne pouvait se flatter d'être à même de soutenir le rôle de Charles-Martel. Bajazet se hâta de quitter l'Europe pour s'élancer au travers de l'Asie, théâtre bien plus digne de son ambition. Il atteignait les frontières de la Perse, lorsque les princes de la Germanie, épouvantés de la défaite de Sigismond, le croyaient prêts à fondre sur leurs états. Châteaumorand le rejoignit auprès de Bagdad, et lui remit en lettres de commerce , tirées sur des marchands deTile de Chio, le montant de la rançon des comtes de Nevers, de

(1) Manuscrit de M. Barrois , p. 5i , cbap. dernier.

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La Marche , du sire de La Trémouille , de Henri de Dar et de Philippe d'Artois. Quant au sire de Couci , il n'existait plus. Etiguerand, blessé grièvement, n'avait pu supporter la honte de la captivité. Les revers , auxquels sa glorieuse carrière militaire n'était point accoutumée, le regret d'avoir vu perdre la bataille de IXicopolis livrée contre ses avis , le spectacle de ses malheureux compagnons d'armes massacrés sous ses yeux , ces diverses causes réunies avaient flétri son âme et abattu son courage ; il mourut autant de désespoir que des suites de ses blessures, le 18 février 1897, ^ Burse en Bilhynie , où Bajazet l'avait laissé sous la garde de quatre officiers turcs : son cœur fut porté à Soissons , et déposé d^ns l'église des Célestins fondée par lui. Sa veuve épousa Etienne, duc de Bavière Ingolstat , père de la fameuse Isabeau , femme de Charles Yï (i).

Lorsque Bajazet congédia le comte de Nevers , il lui adressa , par la bouche du sire de Hellys , ces paroles remarquables : «Je pourrais, en te donnant la libeité, exiger de toi le serment de ne jamais porter les armes contre moi, mais je te crains trop peu pour te le demander : retourne dans ta patrie, rassembles-y d'autres soldats , viens m'attaquer de nouveau : je t'attends , et je te vaincrai une seconde fois. » Un pareil langage résultait du profond mépris que Bajazet avait conçu pour les chrétiens : en effet, durant toute la bataille (le rsicopolis , et nonobstant les dangers imminents qui lenvii'onnaient de toutes parts, il ne voulut jamais tirer

(0 Les deruiers descendants mâles d'Enguerand de Couci ont étc Mgr. Tarchev' jue de Reims, mort en 182^ > ^^ son frère le comte fie Cuuci , mort en 1818. Ce dernier a laissé une fille mariée à M. le marquis de CI''rmont-Munt-Sainl-Jeaa , dont le second fiJs a prib, û\ec l'auiorisation du roi , le nom de Couci.

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•^on cimeterre hors du tuarroau. reifardant ces ennemis comme indignes de ses coups. (Schelïredin.)

Ceux des chevaliers chrétiens qui ne purent acquitter sur-le-champ leur rançon , ve'curent en Asie dans la plus dure captivité'; les uns pe'rirent de misère, quelques autres finirent par regagner à grand' peine leur pays après une longue absence, et rentrèrent au sein de leurs familles qui les croyaient morts depuis longtemps : de ce nombre fut le sire de Baqucville , banneret normand. En arrivant à la porte de son castel , au bout de neuf ans d'infortunes , il y trouva des préparatifs de fête; car la châtelaine, se croyant veuve, allait se marier le jour même au sire de Driocourt. Pendant quelque temps on méconnut le sire de Baqucville, à cause de sa longue barbe, de son habit d'esclave, et plus encore vu les ravages que les années et les souffrances avaient causés sur sa personne. (Hist. des Mayeurs d'Abbeville , pag. Sgi. )

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