LIVRE PREMIER
Louis de Clermont, fils aîné de Pierre I^' tué dans les champs de Poi^ tiers » se trouve à l'âge de dix-huit ans un des plus puissants vassaux de la couronne. — Il disperse les bandes de la Jacquerie, et devient le lieutenant de Daguesclin.
La nombreuse postérité de saint Louis engendra une multitude de branches qui , bien loin de contribuer à raffermissement du trône , ne firent que tenir la royauté dans une situation périlleuse ; on doit excepter néanmoins la branche de Robert de Glermont , dernier fils de saint Louis. Elle produisit durant deux cent cinquante ans une foule d'hommes remarquables ; tous ces princes consolèrent la patrie dans des temps de calamité. Le plus illustre de tous fut celui dont nous allons tracer l'histoire.
Louis de Glermont , duc de Bourbon , naquit le 4 août 1337 , un mois avant la bataille de l'Ecluse. Son TOM. m, 10
l ^G I.OL'IS hE r:JERMOÎST.
père Pieiie F"^ succomba à Maupertuis , en parant les coups que Ton portait au roi Jean. Ce Pierre F^ offrait un assemblage de qualite's éminentes et de travers bizarres : il avait contracté beaucoup de dettes , autant pour soulager les malheureux que pour fournir à ses plaisirs. Les gens auxquels il devait eurent recours au pape ; les lois se trouvaient alors impuissantes pour obliger un prince du sang à s'acquitter envers ses créanciers : elles ordonnaient bien la saisie des meubles , mais les domaines seigneuriaux et la personne du débiteur restaient inviolables. Le pape , après avoir employé les exhortations les plus vives , excommunia Pierre F*" , qui alléguait vainement les sacrifices qu'il s'était imposés pour la défense du Languedoc , dont la garde lui avait été confiée lorsque Edouard III voulut envahir cette province. Le pontife , sourd à ses prières, refusa constamment de lever l'excommunication. Or , tout catholique frappé des foudres de l'Eglise ne pouvait recevoir les honneurs de la sépulture ; le lendemain de la bataille si funeste au roi Jean , les magistrats de la ville de Poitiers vinrent eux-mêmes procéder à l'enlèvement des bannerets tués sur place , afin de les faire enterrer avec la pompe convenable ; mais Tévêque ne voulut pas que le corps du duc de Bourbon fût mis en terre sainte ainsi que les autres : d'après ses ordres , on l'embauma pour le garder dans une chapelle, jusqu'à ce que l'excommunication fut levée. Le jeune Louis de Clermont se hâta d'y obvier : la mort de son père le dégageait légalement de toute espèce d'obligation , cependant il dédaigna d'employer un semblable moyen. Par son commandement, ses intendants effectuèrent des ventes assez considérables , et payèrent en entier les créanciers. Le cardinal François Scappi expédia aussitôt après, au nom du pape , les lettres (ral)sohition. Louis
LOUIS DE CI.BRMONT. t^^
tourut chercher le corps , et le fit inhumer dans Téglise des Cordeliers de Paris.
Quelque respect que Louis de Clermont professât pour la mémoire de son père , il ne le prit cependant pas pour modèle , préférant marcher sur les traces de son oncle Jacques de Bourbon , dont le caractère chevaleresque jetait alors beaucoup d'éclat , comme nous Vavons montré en écrivant la vie de ce héros» Lui-même ne tarda pas à devenir pour ses contemporains un homme exemplaire : l'austérité de ses mœurà j sa conduite mesurée , I9 prudence qui accompagnait ses moindres actions,attirèrent sur lui l'attention du dauphin (Charles Y), qui le jugea capable de remplir , avant Page requis , la charge de grand chambrier de France , possédée par son père. Le grand chambrier de la couronne exerçait une juridiction supérieure sur tous les marchands et artisans du royaume : il délivrait les lettres de maîtrise , usait d'une surveillance très-sévère à l'égard des cor-porations , et jugeait en premier ressort les difierents élevés entre elles. Cette charge , la sixième à& l'Etat , fut supprimée deux siècles plus tard.
Les fonctions de chambrier appelèrent à Paris Louis de Clermont , bien contre son gré : il habitait le Bourbonnais avec sa mère Isabelle , sœur de Philippe de Valois, et se complaisait à répandre des bienfaits sur ses vassaux. Dès son arrivée , il fixa tous les regards par son extérieur agréable autant' que par ses qualités bril* lantes : voici le portrait qu'en fait Christine de Pisan , qui , élevée dans la maison de France , fut à même de le voir et de le juger t ce En sa jeunesse fut prince bel , gracieux , aimable 9 joli , joyeux, gentil en ses manières 9 bénigne en ses paroles , large en dons , d'accueil si gracieux qu'il tiroit à lui princes princesses , che^ valiers , nobles et tous gens qui le fréquentoient. »
io«
148 LOUIS DE CLBKMONT.
Louis de Clermont , héritier d'une illustre race , n'aspirait point à obtenir des succès dans une cour livrée à Tintrigue; son ambition se proposait un plus noble but. Le royaume se trouvait assailli de mille calamités diverses : le roi prisonnier , les Anglais au cœur de la France , Gharles-le-Mauvais soufflant le feu de la discorde ; enfin le régent , jeune prince de vingt-un ans , n'ayant ni argent ni troupes à sa disposition : tel était l'état déplorable des affaires publiques. Louis de Clermont , ayant quitté précipitanmient Paris j se rendit dans ses domaines , parcourut le Bour^ bonnais , l'Auvergne , le Forez ^ et ramena à sa suite 1,800 hommes ; ce secours inattendu releva le courage abattu du dauphin. Sa position devenait chaque jour plus critique : les Jacques commettaient des désordres épouvantables; 12,000 de ces forcenés se rassemblèrent devant Meaux , où. la femme du dauphin , la duchesse d'Orléans et trois cents dames .ou demoiselles étaient retirées. Les rebelles se ménagèrent des intelligences dans la place , dont les bourgeois leur avaient livré deux portes. Les princesses n'eurent que le temps de chercher un refuge au fond du quartier appelé le Vieux-Marché , séparé du reste de la ville par la Marne; quelques cavaliers composaient seuls leur escorte. Les Jacques annonçaient hautement l'intention de massacrer toutes ces nobles dames, et des'en partager les dépouilles. Le dauphin , instruit du danger que couraient les princesses , envoya à leur secours Louis de Clermont. Celuici partit sur-le-^champ pour Meaux , accompagné de aoo gendarmes : la femme du régent , si gravement menacée , était sa propre sœur. Il arriva au moment où Gaston-Phœbus et le captai du Buch cherchaient aussi à pénétrer dans la place , isuivis de j5o cavaliers; ils se réunirent tous , forcèrent les obstacles , et parvinrent
LOmS BE GL&RMONT. T4i)
jusqu'au Vieux-Marché. L'honneur des dames meuacé ne permettait pas à Gaston-Phœbus dé réfléchir au péril qu'Q courait en af&ontant, aidé seulement d'une poignée de chevaliers , des milliers d'ennemis. Le captai , quoique au service de TAngleten^e , ne se laissa pas arrêter par des motifs de politique : des femmes réclamaient son assistance , et la chevalerie lui faisait une loi de voler à leur défense.
L'arrivée de Louis de Glermont , du comte de Foix
et du captai du Buch ne fit pas changer la résolution des Jacques; ib -investirent le marché , et bloquèrent étroitement le large pont qui unissait l'ile à la ville ; la perte des princesses et de leurs généreux défenseurs paraissait inévitable, lorsque ces derniers prirent une détermination hardie , qui devait consommer leur ruine ou leur procurer des chances favorables : ils firent abattre les barrières et sortirent en escadi*on serré, s'avançant fièrement sur le pont. Louis de Clermont, le comte de Foix , le captai du Buch , marchaient en tête; des écuyers portaient devant eux leu^s bannières. A la vue de ces étendards , signes caractéristiques de la puissance seigneuriale , les paysans restèrent pétrifiés ; ils ne purent maîtriser un mouvement de respect. Les chevaliers, les voyaiit incertains^ fondirent sur eux avec impétuosité ; les Jacquet n'avaient ni assez de courage ni assez d'habitude de la guerre pour résister à une pareille attaque : ils reculèrent éperdus. Les chevaliers^ profitant de cette circonstance , les foulèrent aux pieds des chevaux ; pas un seul de ces Jacquee ne chercha à* résister : cruels vis-à-vis des femmes sans défense ^ pusillanimes devant des guerriers , ils ne surent pas supporter le choc de 3oo cavaliers. Ce fut une boucherie , et non pas un combat : les vainqueurs tuèrent ou précipitèrent dans la Marne au moins 7,000 de ces
j5o LGL'IS DE CLtRMONT.
misérables , c'est un fait sur lequel aucun écrivain contemporain n'a varié; le reste des Jacques se dispersa , en commettant dans sa fuite les mêmes cruautés qui avaient rendu ces hommes Teffroi de toutes les contrées.
Le captai et le comte de Foix , jugeant les trois cents dames françaises hors de péril, regardèrent leur devoir comme accompli , et quittèrent la Brie; Tun partit pour l'Angleterre , l'autre pour la Guienne. Louis de Clermont se joignit au jeune Enguerand de Couci pour anéantir les dernières bandes de la Jacquerie ; ils poursuivirent sans relâche les rebelles : grâce: à leur persévérance, le pays se trouva délivré de ce fléau, et le dauphin se vit affranchi des craintes sérieuses que cette révolte organisée lui avait justement inspirées.
La dispersion des Jacques fut d'autant plus appréciée, que le roi de Navarre venait de déclarer ouvertement la guerre au régent. Le premier soin du dauphin, en rentrant dans la capitale, fut de dédommager Louis de Clermont des pertes qu'il venait d essuyer : en effet, tandis que le jeune prince soutenait dans Tlie-de-France le trône chancelant, les Anglais envahissaient la majeure partie de ses domaines , sans qu'il lui fût permis d'aller les défendre , puisque les intérêts de l'Etat réclamaient sa présence auprès du régent. Celui-ci, par lettres patentes du 26 novembre i35g, lui adjugea toutes les terres voisines du comté de Clermont , que plusieurs arrêts confisquaient sur les partisans d'Edouard IIL
Cependant Jean II restait captif à Londres; son absence causait des maux incalculables ; l'autorité du dauphin n'était ni assez forte ni assez reconnue : il importait de briser les fers du roi, à quelque prix que ce fût ; son retour pouvait seul arrêter le débordement des maux qui menaçaient d'engloutir la monarcliie. Louis. '^e Clermont fut envoyé en Aiicilclcnc pour traiter d(^ la
L0I3IS l^E GLBRMOMT. l5{
délivrance de Jean II : il ti^ouva ce prince abatlu par le malheur; l'énergie qu'il avait d'abord montrée au milieu de ses infortunes n'existait plus; sa captivité lui était devenue insupportable ^ et , pour recouvrer la liberté , il aurait sacrifié le royaume tout entier. L'auguste captif exigea que le duc de Bourbon présentât à Edouard Ifl un projet de traité de paix dont les condi*tions étaient désastreuses pour la France : le duc obéit ^ toat en se montiunt contraire aux dispositions de cet acte» Edouard l'accueillit sans restriction. Pour que ce traité fut valide y il fallait néanmoins que les états-génér raux le sanctionnassent , il fallait de plus le consentement du dauphin et de son conseil; et Von sait avec quelle généreuse fermeté ces divers pouvoirs le repoussèrent. Le duc de Bourbon , opinant en qualité de prince du sang , adopta les conclusions du parlement. Edouard III, indigné d'un refus auquel tous les Français participaient, voulut obtenir par la force ce qu'on refusait.de lui donner en vertu d'une convention : il inonda une seconde fois la France de ses am^es. Le duc de Bourbon, chai'gé de défendre une partie de la Champagne, harcela Tarmée anglaise à la tête d'un camp volant; et voyant Reims menacé , il se jeta dans cette ville , et sut électriser toute la population autant ptar ses paroles que par son exemple: il partagea avec les habitants et l'arche-^ véque la gloire de cette héroïque défense. Le dpe quitta cette cité après la retraite de l'ennemi, et lie rendit à Londres pour remplacer comme otage le roi Jean; outre sa personne, il donna 100,000 écus d'or, et se taxa lui-même à cette somme dans sa part de la rançon du monarque.
La cour d'Angleterre était alors la plus brillante et la plus fortunée de l'Europe ; tout y respirait la joie. On y accueillit Louis de Clermont avec la distinctioa
l5l LOUIS DE CLEBMOÏfT.
la pluB marquée, et on le combla de caresses : ce et par la valeur et la belle gence que la reyne (Philippe de Hainault ) trouva au duc de Bourbon , qui estoit moult bel gracieux chevalier, bien amoureux envers Dieu, rempli de belles paroles , et ne pouvoit être bien au lieu ob il ouist dire du mal des dames : donc ses vertus furent si agréables à la reyne d* Angleterre et aux dames du pays , que le duc Loys alloit par tout le royaume k son plaisir , et venoit souventes fois devers la reyne , à la cour, où s'esbattoit aucunes fois au jeu de dez, où la reyne passoit son temps volontiers, n (Oronville, p. 3« )
De son côté Edouard III , toujours empressé à se ménager des partisans parmi la noblesse française , comblait Louis de Clermont de prévenances ; la conquête d'un prince du sang lui paraissait précieuse pour favoriser les projets qu'il formait , dans le but de s'emparer de la couronne de France : quel fruit sa politique n'avait-elle pas déjà retiré de son alliance avec Robertd'Artois et Gharles*le-Mauvais! Ses captations échouèrent auprès du jeune Clermont , qui ressentait une peine infinie de ne pouvoir partager la gloire de Duguesclin et des autres vaillants défenseurs de la patrie.
Jean II mourut; mais Louis de Clermont ne put obtenir la permission de rentrer dans ses domaines : le roi de France était descendu au tcmibeau sans acquitter en entier sa rançon. Edouard III , en retenant les otages, espérait tirer d'eux les sommes qu'il réclamait : ce ne fut qu'après huit ans d'une injuste captivité que Louis de Clermont vit briser ses fers , il ne dut même cette faveur qu'à une circonstance particulière; nous la citerons ici.
Edouard désirait exti^êmement pourvoir son chapelain Williams Wincam de révechc de Winccster , ambi-
LOUIS BB CLERHONT. l53
tionné par les prélats les plus distingués de rAngleterre : connaissant la considération dont la famille de saint Louis jouissait auprès du Saint-Siège, le roi supplia Louis de Glermont d'interposer ses bons offices en faveur de son chapelain , lui promettant la liberté pour prix de cette complaisance. Leduc écrivit au pape, en Pinstruisant de la condition que l'on mettait à son élargissement ; Urbain Y, né dans les domaines de la maison de . Bourbon , s'empressa de rendre à la France un prince dont elle pouvait attendre de si merveilleux services : Wincam Ait nommé évèque de Wincester, et Louis de Glermont vit arriver le terme de son esclavage, (Mai i368.)(i)-
Tous les hommes supérieurs du xui® et du xrv^ siècle eurent à cœur de relever la chevalerie qui tombait en désuétude : ils instituèrent, à cet effet, des ordres divers dont les statuts commandaient des devoirs. Edouard III , après avoir travaillé pendant long-temps à détruire la chevalerie , parce qu'elle servait trop bien la cause du roi de France son rival, finit par en devenir le plus zélé propagateur ; il institua l'ordre de la Jarretière » Jean II fonda celui de l'Etoile , Amédée de Savoie celui de l'Annonciade. Louis de Glermont, possesseur de domaines très-étendus , ayant de nombreux vassaux , voulut aussi en instituer un pour signaler sa rentrée dans le duché , et .en même temps pour ranimer le zèle des bannerets et leur inspirer toutes les vertus que commandait la
(i) Thoiras dit k ceUe occasion , dans le Itrre z de l'Histoire d'Angleterre : m Le duc de Bourbon ayant eu occasion de rendre quelques services au roi auprès du pape» fut rois en liberté en payant seulement x 2,000 écus d'or que le priuce de Galles avait donnés à celui qui Tavait fait prisonnier k la bataille de Poitiers. » C'est une erreur; le jeune Louis de Glermont n'assista point à la bataille de Poitiers.
l54 LOUIS DE CLE&MONT.
cfaevalei*ie , Tamoiir de la patrie , et la soumission aux lois. C'est dans ces nobles vues qu'il créa Tordre de FEspiranee. Le prince convoqua les gens de noble lignage à Moulins pour le premier jour de Tan i36g: chacun se rendit avec empressement à cette invitation; les vassauxy les paysans même, accoururent afin de contempler les traits de leur suzerain. Au jour convenu, le duc tint cour ouverte dans la grande salle du palais; après la présentation des dames et des demoiselles , il reçut rhommage de ses vassaux qui n'avaient point encore prêté serment. Il distribua ensuite à un certain nombre de barons désignés d'avance les insignes du nouvel ordre : ils consistaient en une ceinture dorée et un écu d'or orné d'une bande de perles , sur laquelle on lisait le mot Alien. Après la distribution des insignes , Louis de Glermont se rendit aux offices précédé des nouveaux chevaliers , parmi lesquels on remarquait les sires de la Palice , de Latour , de Damas , de Montaigu , de Chastellux , de Guichard , de Blot , de Lespi-* nasse , de Saligpy , de Yichi , de Châteaumorand , de Lafeyette , de Gifté , de Yeaussé , de Lamothe , de Fontenai, de Busset, de Ghasnente, de Ghamproux, de Serpeine, de Chantennellé. A son retour de Téglise, le duc harangua la noblesse en ces termes :
tt Messeigneurs , je vous remercie tous de mon ordre qu'avez pris : le dit ordre signifie que tous nobles qui l'ont et qui le portent doivent être comme fi^es , vivre et mourir l'un avec l'autre en tous besoins , c'est à sçavoir en toutes bonnes œuvres que chevaliers d'honneur et nobles hommes doivent mener; et outre, qu'ils ne soient en lieu à ouïr blasphémer Dieu qui le puisse achever, et prie à tous ceux de Tordre qu'ils veuillent honorer dames et damoiselles , et ne souQiir en ouïi* mal dire ; car ceux qui mal en dient font petit
LOUIS DB CLKftMONT. l55
de leur honneur , et dient d'une femme qui ne peut revancher ce qu'ik n'oseroient dire d'un homme , dont plus accroist la honte ^ et des femmes après Dieu vient une partie de l'honneur de ce monde. Le second article de cet ordre , si est que ceux qui le portent ne soient jongleurs et médisants l'un de Tautre , qui est une laide chose à tout gentilhomme; mais porter foi l'un à l'autre I comme il appartient à tout honneur de chevalerie. Mes amis , à travers de mon écu est une bande où il y a écrit AlUn , qui signifie allons tous ensemblo au êervicê de Dieu , et soyons tout un pour le service de notre pays , et là où nous pourrons trouver où conquêter honneur parfait de chevalerie ; et pour ce , mes frères , je vous ai dit ce que signifie Tordre à l'écu d'or , laquelle un chacun à qui je l'ai baillé le doit jurer et promettre de retenir , et moi le premier. » (OronvUle. )
Guillaume de Damas répondit à Louis de Cleimont au nom des chevaliers : « Très-puissant prince , dit-il » voyez-ci votre chevalerie qui vous mercie très-humble* ment du bel ordre et grands dons que leur avez donnés; lesquels ne vous savent que donner à ce jour, fors qu'ils vous offrent leurs corps et leurs biens , qu*il vous plaise de les recevoir en cettui premier jour de l'an,- • nonobstant qu'ils y sont obligés ; mais le cœur est ferme et leur volonté est pareille. s>
Des tournois, des danses, succédèrent à la cérémonie: cette belle fête fut un moment troublée par un incident qui fournit à Louis de Clermont Toccasion de déployer la magnanimité de son caractère.
Durant les huit années que le duc avait passées pri-^ sonnier à Londres, beaucoup de barons et de petits vassaux de ses états avaient profité de son absence pour commettre des dégâts dans ses domaines, et se soustraire arbitrairement aux taxes qu'ils devaient à leur
l56 LOUIS DE CLERMONT.
souverain . Le procureur-général de Louis de Clermont, nommé Huguenin Chauveau, homme intègre, mais d'une humeur chagrine , avait vainement cherché à défendre les droits de son maître : ses injonctions furent méprisées; on alla jusqu'à le maltraiter; il tint une note exacte des délits commis envers le duc , et en forma un gros livre. Les feudataires, les chevaliers convoqués à la fête , se livraient à la joie dans la même salle oii le duc avait admis à sa table les principaux barons. Toutà -coup Ghauveau se présente marchant gravement, précédé de deux clercs qui portaient le fatal registre : « Mon très-redouté seigneur, dit-il, les forfaits et les désobéissances des chevaliers , écuyers et nobles d'ar* rière-fief sont si grands , que les uns ont encouru la peine de mort, et les autres la confiscation de leurs biens; et pour ce, à ce jour de l'an, je vous en donne le registre comme la plus belle offre qui fut jamais faite. » A ces terribles paroles , les spectateurs restèrent glacés d'effroi ; de quelque côté que le prince tournât ses regards, il ne voyait que des visages consternés; le duc se hâta de rassurer les coupables : « Ghauveau y dit-il d'un ton sévère , avez -vous aussi tenu compte • des services que mes vassaux m'ont rendus ?» En disant ces mots il prit le registre et le jeta dans un vaste brasier, où le livre fut promptement dévoré par les flammes.
Get acte de générosité remplit d'admiration les sujets de Louis de Glermont; dès ce moment chacun se montra disposé à lui sacrifier ses biens et sa vie : ce fut aussi avec un véritable enthousiasme que Ton vola sous sa bannière , lorsque deux mois après ce prince résolut de chasser les Anglais des places qu'ils tenaient sur les. frontières de ses états; car, au mépris du traité de Bretîgni , les capitaines d'armes d'Edouard III avaient re-
L0I3I» DE GLERUONT. îSy
fusé de rendre les villes dont ils s'étaient emparés dans le cœur du royaume. Etablis au milieu du Bourbonnais, ils y commettaient des excès de tous genres : maîtres de la Roche -sur -Allier, ils interceptaient la navigation de la rivière, arrêtaient les barques , et afiamaient les villages riverains ; postés à Beauvoir , leur principale place d'armes , ces tyrans impitoyables occupatient la jonction de quatre routes; ils y rançonnaient les voyageurs , les habitants ; et y sur le refus de donner de l'argent , ou de contracter une promesse formelle avec caution, ces capitaines précipitaient les malheureux dans une grande fosse , au milieu de laquelle quelques valets entretenaient continuellement un vaste feu de fagots. Le nom seul de ce lieu redoutable causait, depuis sept ans, répouvante des gens de la campagne. Quand même Louis de Glermont n'eût, pas été le souverain de ce pays , rhumanité seule lui faisait une loi de le purger de cette horde de brigands; il convoqua donc ses chevaliers à bannières, ses écuyers et arrière -vassaux , et leur donna quinze jours pour être prêts à entrer en campagne : aucun ne manqua; ils se trouvèrent tous réunis sous les murs de Moulins à l'époque indiquée. Le duc nomma les sires de Montagu , de Damas , de Ghàteaumorand , de Saligny , de Lespinasse , ses lieutenants dans cette expédition.
La Roche-sur-AUier fut attaquée le i5 janvier 1869; les Anglais soutinrent deux vigoureux assauts , mais au troisième la fortune se déclara entièrement contre eux : ils furent tous pris ou tués ; pas un seul n'échappa ; et de peur que cette ville ne servit une seconde fois de refuge à d'autres malfaiteurs , le comle de Glermont en fit raser les murailles , et , à l'aide des paysans accourus des différents points , une opération aussi considérable fut terminée au bout de quatre jours.
t58 LOUIS DE CLERMONT.
Les barons demandèrent à marcher sur --le -champ contre Beauvoir : les Anglais, bien persuadés qu'ils n'auraient point de quartier , se défendirent en désespérés ; pendant deux semaines ils bravèrent les efforts des assiégeants, cinq fois plus nombreux; enfin la forteresse fut enlevée , et les assiégés périrent tous sur les remparts : quelques-uns tombèrent vivants entre les mains des vainqueurs ; on les jeta dans la fosse de Venfer^ pour leur faire subir le supplice qu'ils avaient infligé à des centaines de malheureux. Le commandant, appelé Bourg- le -Camus, fut épargné; on le taxa à une très-forte rançon , que Louis de Glermont employa à dédommager ceux des habitants les plus maltraités par les dévastations de ces étrangers.
Le Bourbonnais célébra cette victoire qui le délivrait de ses plus cruels ennemis. Louis dé Clermont, voyant ses états pacifiés et tranquilles, songea à se marier; il épousa, le 19 août 1870, Anne fille de Béraud, dauphin d'Auvergne, un des leudes les plus magnifiques de son temps : il avait passé huit années à Londres comme otage du roi Jean , et s'y lia d'amitié avec Louis de Clermont; ces deux princes formèrent en Angleterre le projet de cette alliance* Quatre jours après ses noces le duc reçut un message de Charles Y qui l'invitait à se rendre auprès de lui sans perdre un seul instant, espérant trouver dans la sagesse de ses conseils , autant que dans la force de son bras, des secours pour conjurer le nouvel orage qui venait d'éclater sur la France.
Kenolles , débarqué à Calais avec 3o,ooo hommes , menaçait la capitale et les provinces du nord; Duguesclin se trouvait encore sur les frontières d'Espagne , le maréchal de Sancerre en Guienne , et Coucî persistait à garder la neutralité. Dans cet embarras , le roi ne voyait que Louis de Clermont capable de le
LOUIS DB CLKRHONT. xSg
seconder ; ce prince accourut , et contribua puissamment à soutenir l'ardeur des Parisiens. Campé sous les murs de la capitale avec le peu de troupes disponibles que Charles Y avait pu lui confier , il repoussa si bien les attaques tentées par EenoUes sur les faubourgs , que les Anglais, rebutés par ce mauvais succès , renoncèrent au projet de pénétrer dans la ville , et se dirigèrent vers la Loire. Ce fut dans ce moment que Duguesclin arriva à Paris ; Louis de Clermont voyait en lui le vengeur de Blanche de Bourbon sa* sœur , empoisonnée par don Pèdre son époux : il ne trouva pas d'expressions assez fortes pour lui exprimer sa reconnaissance ; il le supplia d'accepter son amitié. La chaleur que ce prince mettait à exprimer ses sentiments de gratitude , et sa noble franchise , charmèrent le héros breton : l'intimité la plus sincère unit dès ce moment ces deux hommes , les plus vertueux de cette époque» Tandis que Louis de Clermont déplorait ayec Bertrand les infortunes de sa sœur Blanche , il apprit que sa mère courait le plus grand danger dans la ville de Belle- Perche ; il demanda aussitôt la permission de voler à son secours : Charles Y la lui accorda. Le duc fit une diligence telle , qu'il arriva en Bourbonnais au moment oh l'ennemi le croyait occupé à défendre la Picardie ou la Champagne contre l'invasion de Kenolles.
Trois compagnies anglaises , fortes ensemble de i,5oo hommes , avaient traversé TAuvergne sous la conduite de Bernard de Wifle et de Renaud de La Salle : ces capitaines , profitant de la négligence du commandant de la ville de Belle-Perche qu'habitait Isabelle de Yalois, mère de Louis de Clermont , escaladèrent les murs à la faveur de la nuit , et se rendirent maîtres de la place, ainsi que de la duchesse douairière ; ils espéraient retirer une forte rançon de cette riche capture. Les habi-
l6o I^OVIS DE CLERMONT<
tants des campagnes , guidés par rattachement que chacun d'eux portait à son prince, accoururent de toutes parts pour essayer de reconquérir Belle-Perche et de délivrer Isabelle ; mais leurs efforts furent impuissants : Renaud de La Salle , ayant dispersé ce ramas de paysans, croyait rester paisible possesseur de sa conquête lorsqu'on lui annonça l'arrivée de Louis de Clermont. La nouvelle de la venue du jeune duc se répandit avec la rapidité de l'éclair ; les vassaux , les arrière-vassaux , la chevalerie de l'Auvergne et du Forez vinrent se rallier à sa bannière , et le suzerain se trouvait sous les murs de Belle-Perche , escorté de 2,Soo combattants , que les Anglais savaient à peine son apparition dans le Bourbonnais. La rigueur de la saison se faisait vivement sentir ; ce ne fut pas néanmoins un obstacle pour Louis de Clermont : il investit la ville , et fit ses dispositions pour entreprendre un si^e en règle. Les attaques commencèrent par six canons qui tiraient nuit et jour , et par deux machines énormes qui lançaient également des quartiers de pierre et des morceaux de fer. En peu de temps les maisons de Belle-Perche furent écrasées : le bruit nouveau de ces canons et la vue des ravages qu'ils occasionnaient épouvantèrent si fort Isabelle de Valois , qu'elle envoya supplier son fils de cesser le feu, craignant d'être enveloppée dans la ruine de ceux qui la tenaient captive. Froissard dit qu'elle n'agit que d'après l'injonctiou expresse des Anglais. Quoi qu'il en soit , Louis cessa de faire jouer les canons , ne doutant pas de prendre la ville , soit par famine , soit par capitulation. H jura de ne lever le siège que lorsqu'on lui aurait rendu sa mère; il entoura son camp d'un mur à hauteur d'homme , et fit bâtir au milieu de l'enceinte des maisons en bois pour mettre ses soldats à Tabri du froid. Le duc resta ainsi dans ses lignes deux mois entiers , tenant toujours les
LOUIS DE GLERMONT. ]6l
Anglais en lialeine par des attaques partielles et subites. Renaud de La Salle , se voyant hors d'état de lasser la constance des assi%eants , dépeclia un messager secret à Pembrok et au comte de Cambridge , quatrième fils d'Edouard III , pour les informer de sa situation. Ces généraux ne balancèrent pas à venir au secours des Anglais : ils tirèrent plusieurs détachements des gar* nisons voisines , et se mirent en route à la tête de 8,000 hommes d'excellentes troupes ; ils traversèrent le Limousin , l'Auvergne , et arrivèrent sur les frontières du Bourbonnais. Les habitants du pays avaient instruit le duc de l'approche de l'ennemi ; l'arrivée de forces si supérieures aux siennes ne l'intimida point. Il changea de position , assit son camp sur un plateau : on pouvait de ce point foudroyer encore la ville , si la nécessité l'exigeait. Le duc renvoya les paysans , les gens inutiles, ne voulant garder auprès de lui que les hommes capables de le seconder : son sang -froid, sa confiance remplirent d'ardeur ses barons et ses chevaliers; chacun brûlait de se montrer digne de servir sous un pareil chef. Au bout de deux jours d'attente , on aperçut dans la plaine les bannières anglaises ; l'ordre qui régnait dans la marche de Tannée ennemie attestait que l'on allait avoir à se mesurer avec des phalanges aguerries , et non avec des bandes désordonnées. En efiet, Edouard III avait introduit parmi les Anglais une discipline dont la sévère observation leur assura long-temps une supériorité incontestable sur les armées des autres puissances de TEurope.
Pembrok croyait voir le duc en pleine retraite , ou en rase campagne , prêt à livrer bataille ; il fut étonné de le trouver renfermé dans un camp presque inexpugnable. Il rangea sa division sur deux lignes au pied d'une colline , et dépêcha un héraut vers Louis de Cler«.