‹ Vies des grands capitaines français du môyenage pour servir de complément à l'histoire générale de la France aux XIIeXIIIe, XIVe et XVe siècles /Chapitre 10 sur 22 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Arthur de Richemont commence une nouvelle campagne contrôles Anglais. — Siège deMontereau , où Charles VII se distingue. — Siège de Meaux. — Ligue des seigneurs mécontens. — Arthur devient le soutien de la couronne. — Siège de Pontoise. — Campagne de la Guyenne.

. Le comte de Richemont n'avait pu obtenir dans le traité d'Arras que les troupes bourguignonnes se joignissent à celles de la France; Philippe s'engagea seulement à se renfermer dans la plus stricte neutralité ; honteux du rôle qu'il venait déjouer vis-à-vis de l'Angleterre, il offrit, quelques mois après, sa médiation pour une paix générale ; il envoya à Londres deux chevaliers de son hôtel et deux hérauts. Malheureusement pour le jeune Lancastre , la sagesse qui avait régné dans les conseils de son père n'existait pas dans les siens. Au lieu de ménager Philippe comme il convenait de le faire, on le . traita sans aucune mesure; les messagers bourguignons furent accablés d'outrages a leur arri-

vée à Londres; aucune hôtellerie ne voulut les recevoir ; les magistrats les logèrent par mépris chez un cordonnier; à leur embarquement à Douvres, ces chevaliers furent couverts de pierres et de boue que les gens du port leur jetèrent. Philippe ressentit vivement l'insulte faite à ses envoyés , mais fut bien plus irrité lorsqu'il se vit entouré d'embûches, et que sa personne fut exposée à mille tentatives. A la fin de i436, il courut risque d'être assassiné dans une partie de chasse aux environs d'Hesdin ; plusieurs personnes de sa maison , séduites par de coupables promesses, trempèrent dans ce complot , qui fut découvert au duc, à la chasse même, par Girard Bevalo, son maître-d'hôtel:

ce fidèle serviteur fut , en récompense , anobli par lettres de i437«> et acheta dans la Franche- Comté la terre de Frasans, dont il prit le nom que ses descendans ont conservé ( i ).

Philippe-le-Bon , aigri au dernier point, se rendit aux pressantes sollicitations du comte

(i) Cette famille s'établit à Dijon, et y occupa le premier rang. Jacques deFrasans, cinquième descendant de ce Girard, fut huit fois maire de cette ville. Il eut le bonheur , dans le cours de sa septième mairie, de rendre de grands services à ses compatriotes lors de la peste de 1639. Pour lui témoigner sa reconnaissance , la ville de Dijon fit frap-

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de Richemont qui l'engageait à sortir de sa neutralité, à réunir sous les mêmes enseignes les soldats bourguignons et les soldats du roi. 11 permit au sire de l'Allain, chef d'une division de 3ooo hommes, de se joindre au connétable, qui, pour être plus agréable à Philippe, fit confirmer par Charles VII les emplois que la maison de Lancastre avait donnés aux officiers bourguignons; c'est ainsi que Lille-Adam fut reconnu maréchal de France : Arthur en fit sou premier lieutenant. Claude de Bauvoir, sire de Chatellux,un des géne'raux les plus habiles de son temps , fut également confirmé dans l'emploi de maréchal ; on assura à l'un et à l'autre 2,000 francs d'appointemens par an.

Philippe se décida à prendre l'offensive contre ses anciens alliés; il appela de la Flandres 3o,ooo hommes, qui , réunis à ses soldats bourguignons, formèrent une armée de 5o,ooo combattans ; il fit venir de Bruxelles et de Gand quantité de machines de guerre ; 3o vaisseaux sortirent par ses ordres des ports d'Anvers et d'Ostende, et

per en son honneur une médaille avec cet exergue : Etiam in septimo non licuit quiescere. « Il ne se reposa même pas le septième jour » .

Le parlement supprima par un arrêt cette médaille comme irrévérente à la Divinité.

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vinrent se réunir dans la Manche. Tous ces préparatifs aboutirent au siège de Calais , qui se trouva attaqué le i cr février par terre et par mer. L'entreprise était hardie; mais pour l'exécuter avec succès il fallait plus de talens que Philippe n'en avait , et des soldats plus aguerris que les Flamands. Le connétable , charmé de voir le duc de Bourgogne se compromettre ainsi vis-à-vis de l'Angleterre, quitta le Picardie, pour aller le joindre. Le duc le conduisit dans son camp , lui montrant avec orgueil la multitude d'hommes qui marchaient sous ses ordres, et surtout une tour de bois d'une dimension prodigieuse, et si élevée qu'elle dominait la ville : c'était l'ouvrage de 600 charpentiers de Gand et de Bruges.

Au bout de quelques jours le connétable prit congé de Philippe, car le prince voulait avoir l'honneur de prendre seul la ville de Calais. Arthur traversa une partie de l'Artois, le Pontieu, et franchit le défilé d'Açincourt, où vingt ans auparavant les Anglais avaient remporté une victoire si complète. Le comte de Richemont fit une description de la bataille aux chevaliers qui l'accompagnaient; il leur marqua la place des deux armées(i), reconnut l'endroit où lui-même

(1) Pierre Gruel.

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était tombé sous les coups de milliers d'ennemis. En rappelant sur le lieu de ce désastre de si douloureux souvenirs, il pouvait au moins en diminuer l'amertume en montrant également à ces chevaliers le commencement de prospérité dont la France jouissait. Les temps étaient changés, les vainqueurs d'Azincourt connaissaient à leur tour les revers, et tout faisait présager qu'ils seraient bientôt expulsés du royaume.

Le connétable, tranquille sur le sort de Paris, se rendit une seconde fois en Champagne, dont le roi l'avait nommé gouverneur; mais il fut bientôt obligé de quitter cette province pour se rapprocher de FArtois. Philippe venait d'échouer complètement devant Calais, et cet échec pouvait avoir des conséquences très-graves.

A la nouvelle que le duc de Bourgogne assiégeait Calais, la plus belle conquête d'Edouard III, le patriotisme anglais se réveilla; on s'indigna de voir Philippe , prince sans réputation militaire, tenter une opération que les meilleurs généraux de Charles V n'avaient osé entreprendre; on se promit bien de l'en faire repentir , et le parlement vota par acclamation de nouveaux subsides; on leva avec une célérité iaicroyable 12,000 archers, et au bout de quinze jours le duc de Glocester débarqua à Calais avec 20,000 soldats.

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Les Flamands qui formaient le siège de Calais apprirent dans le même jour l'arrivée des 20,000 Anglais et la dispersion de la flotte hollandaise ; cette double nouvelle leur inspira un effroi qui se changea en terreur panique ; rien ne put les retenir dans les lignes; ils reprirent tous le chemin de leur pays en criant Flandres! Flandres ! Philippe s'efforça inutilement de les arrêter , sa voix fut impuissante- Glocester, instruit de cette circonstance , fit sortir Talbot avec 10,000 hommes, ce qui acheva de mettre la confusion dans le camp du duc de Bourgogne. Ce prince se retira sans avoir eu le temps d'emmener ses bagages. Glocester et Talbot commencèrent une nouvelle campagne à la tête de a5,ooo combattans; le premier inonda l'Artois; le second, audacieux dans ses projets , traversa avec rapidité la Picardie, pénétra dans l'Ile-de-France, et poussa son avant-garde jusque sous les murs de Paris. La capitale passa de la tranquillité la plus parfaite à la position la plus critique ; la terreur régna dans cette ville. Talbot surprit dans Pontoise le sire de Rostremen , et le fit prisonnier avec deux divisions. Rien ne paraissait devoir arrêter le cours de ses succès , lorsque le comte de Richemont arriva. Ce général n'avait pu réunir dans l'Orléanais et dans la Chamvi. 16

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pagne que 5,ooo hommes, tant nobles que soldats salariés; il s'avança vers Paris en grossissant sa petite armée; sa présence électrisait tout le monde ; les villes qu'il traversait lui fournissaient des soldats; il se trouva bientôt en état de tenir tête à l'ennemi. Talbot craignit de compromettre contre un tel adversaire le sort de 10,000 Anglais qui marchaient sous ses ordres , il battit lentement en retraite vers l'Oise, qu'il passa auprès de Beaumont. Le connétable le poursuivit jusque dans le Boulonnais, et le rejeta enfin dans l'Artois. Talbot perdit dans cette excursion i,5oo hommes ; le sire Foucault , un des officiers d'Arthur , lui en tua 5oo au passage de la Canche.

Le comte de Richemont avait rassuré Paris, sauvé llle-de-France et délivré la Picardie , sans avoir donné une seule bataille; car son plus grand soin était d'épargner le sang des soldats. Ce nouveau service rendit cher à tous les Français le nom de ce général. Les exploits militaires du guerrier breton frappèrent les esprits de Charles VII, et l'arrachèrent à la mollesse. Ce prince résolut de ne revoir sa capitale qu'après s'être illustré par des exploits propres à lui gagner l'estime de ses peuples. En conséquence , il fit un appel à la noblesse des provinces méridionales, rappela le connétable de Richemont,

qui lui amena i,5oo Bretons engagés au service de la France comme troupes soldées; il commença aussitôt la campagne de 1437, ayant pour lieutenant le comte de la Marche, prince du sang, et tounois , bâtard d'Orléans. Après quelques' combats de peu d'importance , on résolut d'entreprendre le siège de Montereau.

La position de cette ville au confluent de la Seine et de l'Yonne augmentait ses moyens de défense- Les Anglais , jaloux de conserver plusieurs places au centre de la France, avaient fortifié Montereau et Meaux après en avoir expulsé presque tous les habitans.

Le siège de Montereau, un des plus remarquables du quinzième siècle , commença vers le 10 août 1437. Le roi vint se loger à Bray , là où Jean-sans-Peur s'était arrêté lors des conférences de Montereau : le connétable distribua son armée dans les différens postes ; on éleva un fort en bois sur une hauteur qui dominait la porte de Brie, on y monta des bombardes ; Xaintrailles , nommé depuis peu grand écuyer , se plaça dans cette tour avec les sires de Coétivi, de Chailly, de Girème, de Gaucourt, et 200 nobles. Le roi arriva le jour même, et s'établit dans un prieuré masqué par le fort en bois. Arthur investit la partie de la ville située sur la

rive droite de l'Yonne du côté du Gatinais* en s'appuyant à la rivière; il avait avec lui le comte de la Marche, le bâtard d'Orléans, le bâtard de Bourbon et deux divisions de Bretons. Beauraanoir, le sire de Gulant et le bailli de Vitry et une autre division de Bretons prirent position dans l'angle aigu formé par l'Yonne et par la Seine, pour attaquer le faubourg St. -Maurice. Il jeta sur l'Yonne un grand pont de bateaux pour établir une communication entre ses quartiers. La partie menacée par le connétable, du côté de Moret, était d'un facile accès; c'est aussi vers ce point que le gouverneur, Thomas Guérard, élève de Talbot, plaça sa redoutable artillerie : les Anglais la servaient avec une habileté bien extraordinaire pour l'époque. Le connétable fut obligé de tracer de longs boyaux pour mettre ses soldats à couvert; mille ouvriers travaillaient chaque nuit à élever de petits forts en bois et en terre , dans lesquels se plaçaient les assaillans ; on arriva après beaucoup de peine au bord du fossé rempli des eaux de l'Yonne; il avait quinze pieds de profondeur; le connétable prit le parti de détourner la rivière afin de mettre le fossé à sec. Ce projet paraissait au-dessus des forces des ouvriers de ce siècle; cependant il fut à peu près exécuté ,

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grâce aux efforts de Bureau, l'ingénieur le plus savant de l'Europe. On venait de le nommer maître de Fartillerie. Cet officier parvint à arrêter le cours de l'Yonne, assez pour qu'il restât à peine quatre pieds d'eau dans le fossé. Alors le connétable établit ses machines de guerre sur la contrescarpe et battit la muraille sans interruption pendant deux jours entiers. Le bailli de Vitry, ayant surmonté les obstacles que lui opposait la nature du terrain , battait également les remparts du côté de l'occident ; mais du côté du Gatinais, Xaintrailles n'avait aucun succès. Charles VII, ne doutant pas que le comte de Richemont , secondé de ses Bretons , ne forçât la ville sur le point opposé, quitta Xaintrailles, passa la Seine sur le pont de bateaux , et vint joindre le connétable , en lui déclarant qu'il voulait servir sous ses ordres comme simple chevalier. La présence du souverain doubla l'énergie des assaillans ; les batteries françaises , perpétuellement en jeu , firent de larges brèches; mais pour parvenir à la muraille, il fallait franchir le fossé rempli d'eau. Le connétable commanda 4°° hommes pour aller faire des fascines dans un bois voisin ; mais à peine en euton jetéquelques-unes que Charles VII, impatient de se signaler, descendit dans le fossé, le tra-

llfi ARTHUR DE BRETAGNE.

versa ayant de l'eau au-dessus de la ceinture et portant une échelle ; il arriva sur le bord opposé suivi de plusieurs centaines de guerriers que son exemple enflammait ; il appliqua son échelle au mur, et monta à l'assaut un des premiers; parvenu à la brèche , il se battit corps à corps avec plusieurs Anglais ; mais il ne resta pas long-temps seul à soutenir leurs coups : il aurait fallu enchaîner les Français au pied des remparts pour les empêcher de suivre leur roi; en peu d'instans ils couvrirent les murailles. Ni le courage , ni la savante tactique des Anglais ne purent arrêter ce torrent. La ville fut prise d'assaut le aa octobre i437, à midi, malgré l'héroïque défense des assiégés qui précipitèrent au bas des remparts des pelotons entiers d'assaillans; le connétable, agissant en général expérimenté, n'avait point monté à l'assaut, et avait eu la précaution de garder beaucoup de monde auprès de lui; il lançait perpétuellement des troupes fraîches qui finirent par écraser les Anglais. Le premier soin de Charles VII , après la victoire , fut d'arrêter le carnage. Les Français renégats n'avaient pu soutenir les regards de leur souverain; ils abandonnèrent de bonne heure le combat, et se retirèrent vers le château ; mais la retraite leur fut coupée; xoo d'entre eux se

précipitèrent dans l'Yonne et s'y noyèrent; k . peu près 1 5o qui restèrent durent la vie à la clémence du roi. Le brave Thomas Guérard se jeta dans le château avec les débris de sa garnison , et s'y défendit encore quelques jours; il demanda enfin à capituler. Charles VII , estimant son courage , lui permit de se retirer en Normandie et d'emmener tous ses bagages.

Depuis le siège de Château -Gaillard, sous Philippe-Auguste , les Français n'en avaient pas encore fait un aussi en règle que celui de Montereau. Bureau y acquit une véritable réputation par la supériorité avec laquelle il dirigea , les travaux. En exécution d'une des clauses du traité d'Arras, on éleva sur le pont, de Montereau une grande croix de cuivre (i), en expiation de l'attentat commis à cette place dix-neuf ans auparavant.

Charles VII venait de prouver que si les plaisirs l'avaient amolli , ils ne l'avaient pas rendu timide; son courage, sa clémence dans la victoire, avaient fait l'admiration des Français, tou-

(i) Cette croix fut arrachée pendant les guerres de religion ; il ne resta que le piédestal en pierre , qui était une simple borne qui s'élevait jusqu'à la hauteur du parapet; cette borne fut également enlevée en i8i4» lorsqu'on coupa une arche du pont.

jours prêts à s'enthousiasmer pour leur roi.

Charles avait alors trente-cinq ans; le dauphin son fils, Louis XI, qui en avait à peine quatorze , fit ses premières armes sous les yeux de son père et du connétable. La renommée augmenta les hauts faits de Charles VII; Paris demanda à grands cris son retour. Le roi prit la route de Melun, et s'arrêta dans cette ville pendant que le comte de Richemont alla présider aux préparatifs de son entrée dans la capitale : cependant l'entrée de Charles "VII n'eut lieu qu'un an après ; l'histoire contemporaine ne dit ( pas la cause de ce retard. Le roi vint à Paris le jour de la St.-Martin d'hiver, 1 1 novembre i438. On lui fit la même réception qu'à Henri V. Le monarque fut conduit de la porte St.-Denis à l'église Kotre-Dame, sous un dais bleu, porté par les syndics de corporations , qui se relayaient. Immédiatement après le roi marchait Arthur de Richemont monté sur un très-haut destrier, et revêtu d'une brillante armure semée d'hermines comme celles de tous les princes bretons; il tenait à la main un gros bâton de commandement, rond et doré; un écuyer portait à côté de lui l'épée de connétable. (Voyez la Vie de Dunois, pour l'entrée de Charles VII.) Le roi ne resta point long- temps à Paris;

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il fut obligé d'en sortir à cause de la peste qui se déclara avec les symptômes les plus effrayans.

Le roi se retira à Orléans , dans l'espoir d'échapper à ce fléau , qui avait reparu douze fois pendant le règne de Charles VI. Le connétable, de son côté, se rendit en Champagne, dont il était gouverneur, ainsi que de tous les pays compris entre la Seine et la Loire; il établit son quartier général à Troyes. Son premier soin fut de poursuivre à outrance les chefs des partisans qui avaient reparu dans ce pays. L'un d'eux, nommé Bouson de la Faille, capitaine gascon fort célèbre (i), était signalé comme le plus cruel et le plus avide; son nom inspirait l'effroi à toute la contrée , son audace égalait son courage : il s'était entouré d'un prestige tel , que le peuple le croyait maître de grandes armées. Cependant on ne le voyait jamais accompagné de beaucoup de monde ; il arrivait presque seul à Troyes , imposait aux habitans une taxe dont il réglait lui-même la quotité selon son caprice, et se retirait avec l'argent sans être inquiété. Il apprit l'arrivée du comte de Richemont dans la capitale de la Champagne , et n'y vint pas

(1) Il avait défendu Montargis avec une grande valeur, en 1426. (Voyez la Vie de Dunois.)

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moins sans escorte , afin de montrer aux bourgeois que ce nouveau gouverneur militaire ne lui en imposait pas plus que leurs magistrats civils. Arthur , instruit de son arrivée , ordonna à ses officiers de l'arrêter sur-le-champ ; Bouson , apprenant qu'on allait se saisir de lui, remonta à cheval , et s'enfuit dans l'espoir de gagner Nogent , dont les gens de sa bande occupaient le château ; mais on l'atteignit f et on le ramena à Troyes. Le connétable lui fit faire son procès dans les règles, comme prévenu de rébellion aux ordres du roi, et d'avoir dévasté le pays; jugé coupable par le tribunal militaire , Bouson subit le supplice des grands criminels : on le jeta à l'eau dans un sac de cuir. Arthur infligea le même châtiment à Boways de Glari, un des chefs écossais venus en France avec Douglas, et aussi terrible dans ses violences que Lafaille.

Ces deux exemples d'une juste sévérité contribuèrent Beaucoup à ramener le calme dans la Champagne. Tranquille sur le sort de cette province , le comte de Richemont fit proposer au roi de reprendre le projet qu'on avait formé Tannée précédente d'enlever aux Anglais les places qu'ils avaient conservées dans le voisinage de Paris, ce qui était d'autant plus urgent queTalbot venait de surprendre Pôntoise, forteresse

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presque imprenable, d'où les Anglais , se liant par détachement avec la garnison de Meaux, compromettaient chaque jour le sort de la capitale : on avait même tout lieu de craindre que Talbot n'y pénétrât d'un moment à l'autre. Afin de déjouer les projets de ce chef audacieux, on résolut d'enlever Meaux. Le comte de Richemont quitta Troyes pour se rendre à Paris; mais il ne suivit pas le chemin direct ; il passa par Nogent, franchit l'Yonne avec l'intention de visiter les provinces voisines de la Loire , parcourut le Gatinais, l'Orléanais, la Beau ce, la Brie et l'Ilede-France, et trouva ces contrées dans l'état le plus déplorable : les habitans abandonnaient leurs demeures pour échapper à la fureur des soldats. Le duc de Bourbon , Dunois , le comte de Vendôme, avaient pris leurs quartiers dans ces pays ; mais au lieu de les protéger ils les pillaient. Le comte de Richemont en fut indigné, et fit ses observations aux généraux , on ne les écouta point } il voulut faire valoir son autorité de connétable ; on la méconnut : on affecta même de continuer les mêmes désordres sous ses yeux. Outré au dernier point, Arthur Se rendit à Paris, et sur sa prière le conseil du roi s' assembla ; il y fit le récit de ce qu'il avait vu , en signalant nominativement les bannerets qui s'étaient rendus

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coupables des ravages ; il appuya principalement sur Dunois, qu'il avait jusqu'alors fort affectionné.

« Puisqu'on ne veut plus reconnaître mon autorité, dit le comte de Richemont; puisque les princes du sang eux-mêmes se déshonorent par des actions indignes de gens de cœur, je me démets de la charge de commandant général de l'armée , et je vais me retirer dans mes domaines, pour ne pas être témoin de désordres que je n'ai pas le pouvoir de réprimer. » En disant ces mots, il sortit du conseil et ordonna aux officiers de sa maison de faire les apprêts du départ.

La retraite du connétable pouvait avoir des conséquences funestes, surtout au momentoù les Anglais se montraient plus entreprenans que jamais. Le prieur des chartreux , homme vénérable et l'ami du guerrier breton, instruit de sa résolution , vint le trouver au sortir du conseil, et lui fit les plus fortes remontrances; il lui peignit la situation alarmante dans laquelle il allait laisser le royaume de France auquel il avait juré de consacrer sa vie ; il lui montra la gloire qu'il pouvait encore acquérir en chassant les Anglais des provinces du centre et de la Normandie.

Arthur se laissa toucher par les paroles du religieux ; il abandonna le projet de se retirer dans

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ses domaines, et vit le soir même Charles VII, qui lui promit de ne négliger aucun moyen pour arrêter ces désordres. Après s'être parfaitement entendu sur ce point avec le roi , le comte de Richement ne s'occupa que des préparatifs du siège de Meaux. Charles VII envoya au comte de Vendôme 9 au duc de Bourbon , à Dunois et aux autres chefs l'ordre , signé de sa main , d'envoyer leurs compagnies, sur le chemin de Meaux et de les mettre sous le commandement du connétable. L'expédition projetée promettait des dangers , tous les seigneurs accoururent : l'indiscipline n'avait pas étouffé dans leur cœur l'amour de la gloire. Arthur leva ses quartiers le 10 juillet i44<>, franchit la Seine avec 12,000 combattans et un matériel considérable , placé sous la direction de Bureau, maître de l'artillerie; il passa la Marne à Lagny, et investit Meaux le 18.

11 s'établit avec le corps de bataille dans une plaine de vignes eu face du faubourg de la Chaage; il envoya le sire de Rostremen, sorti depuis peu de sa captivité , à l'abbaye de Saint- Faron , Lahire et Floquet aux cordeliers ; il logea les sires de Chailly et de Courbanton auprès des Mortiers , avec ordre d'y bâtir une plateforme pour placer les canons. Bureau établit une ligne d'artillerie depuis le faubourg Saint-

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Rémi jusqu'au Brasset; ses premières tentatives produisirent peu d'effet; les A îglais opposaient une résistance d'autant plus opiniâtre que des avis certains leur avaient appris que Talbot, d'Orset et Scalles accouraient à leur secours. En effet, ces généraux, sentant la conséquence de la prise de Meaux f eurent à cœur de s'opposer à cette entreprise ; ils réunirent donc sur un seul point 7,000 hommes avec lesquels ils sortirent de la Normandie en se dirigeant vers Meaux. Le connétable fut instruit par ses espions du jour et de l'heure où Talbot devait quitter Rouen. Sur ces renseignemens il réunit ses lieutenans en conseil de guerre, et leur apprit que d'Orset, Scalles et Talbot approchaient pour faire lever le siège; dans cet état de choses, il leur proposa de livrer sur-le-champ un assaut général, et, dans le cas où l'on échouerait , d'aller au-devant des Anglais et de les combattre en rase campagne > dans la plaine de Nantouillet. Son avis prévalut malgré quelque opposition. Le connétable et Bureau, maître de l'artillerie, firent des dispositions si sages, que la ville fut prise après un assaut qui ne dura pas une heure (i5 aoûti44°)« Le gouverneur Jean de Thyars , Français renégat , tomba au pouvoir du vainqueyr ; il avait promis une forte rançon au chevalier dont il

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était devenu le prisonnier; mais, sans égard pour cette convention, le connétable lui fit trancher la tête comme traître à son roi et à son pays.

La conquête de M eaux porta la joie dans Paris. Charles VII envoya au-devant d'Arthur le comte du Maine, son principal ministre, et plusieurs grands de la cour. Ces seigneurs conduisirent le guerrier jusqu'au palais du monarque ; le roi le combla de caresses en le remerciant du service éminent qu'il venait de rendre à l'État. Mais la joie que le comte de Richemont ressentait dans ce moment de triomphe ne lui fit point oublier de poursuivre ses travaux; il pro* posa à Charles de chasser les Anglais de la Normandie: en conséquence , des hérauts aux armes du roi se répandirent dans les provinces du centre, et publièrent, selon la coutume, l'entreprise projetée contre la Normandie ; les capitaines accoururent de toutes parts avec leurs gens, et se concentrèrent dans l'Ile-de-France , qu'ils dévastaient en attendant que l'expédition commençât. Ils ne se montrèrent pas très-satisfaits d'avoir pour commandant supérieur le connétable, dont ils redoutaient l'austérité, et formèrent entre eux une ligue qui devint tellement redoutable , que le comte deRichemont ne fut plus

le maître de diriger les opérations. C'est ainsi que la campagne s'ouvrit, contre son gré, par le siège d'Avranches. Les Anglais avaient fait de cette ville leur place d'armes ; leurs généraux y avaient laissé en dépôt leurs plus riches effets et le produit de vingt ans de pillages; les capitaines français le savaient; ils voulaient la prendre pour s'emparer de cet immense butin. Forcé d'o* béir aux circonstances , Arthur prit les mesures propres à assurer un plein succès; mais il ne fut point secondé par ceux mêmes qui l'avaient contraint d'entreprendre ce siège. Les chevaliers quittaient les lignes pour aller piller la Normandie; de sorte qu'au bout d'un mois l'entreprise n'était guère plus avancée que le premier jour, et le connétable fut obligé de battre en retraite après avoir échoué complètement dans cette entreprise, par l'indiscipline des siens.

Le comte de Richemont n'était pas accoutumé aux revers; celui qu'il venait d'essuyer l'irrita d'autant plus, qu'on ne pouvait l'attribuer ni à ses mauvaises dispositions ni à son manque de courage; il lui était démontré que les capitaines, qui le détestaient comme le redresseur de leurs torts, s'étaient coalisés pour faire manquer cette expédition et le perdre ainsi dans l'esprit du roi. Arthur se retira à Dol avec ses Bretons, et se rendit

ensuite dans la capitale de l'Anjou. Charles VII , qui s'y trouvait, lui fit l'accueille plus amical, écouta ses plaintes et promit de le venger; bien plus, il jura de consacrer tous ses soins à réprimer les excès des capitaines et des généraux, excès dont la continuité pouvait amener la chute de la monarchie. Mais il n'était guère facile de sévir contre les coupables , car on voyait parmi eux les bannerets qui avaient rendu les plus grands services au roi; c'est-à-dire le duc d'Alençon, le bâtard de Bourbon, Lahire, Xaintrailles , Foucault et Dunois lui - même : ils avaient combattu en héros l'ennemi de la patrie, et maintenant ils dévoraient le pays qu'ils venaient de délivrer !

Charles VII réunit auprès de sa personne le petit nombre de bannerets restés étrangers à ces désordres (le sire de Gaucourt y figurait ); le roi forma une commission, dont le connétable fut président ; on chargea cette commission de chercher les moyens propres à réprimer les gens de guerre. Après de graves réflexions , le roi, d'après l'opinion de ce conseil, ordonna qu'à l'avenir un homme d'armes, un noble requis en guerre , ne pourrait avoir que cinq chevaux pour son usage particulier , et que sa suite se composerait d'un coustelier, de deux vu 17

archers, d'un page, d'un gros varlet, et pas un seul homme de plus : le noble devait répondre de la conduite de ces cinq personnes. On assigna à chaque noble, pour lui et pour sa lance, une solde qui devait être payée chaque mois, d'après une revue ou montre. (Recueil d'ordonnances.)

Ces dispositions étaient sages ; mais on manquait de moyens coercitifs pour les mettre à exécution ; cependant leur simple publication produisit encore quelque bien; les villes , jouissant du droit de se garder elles-mêmes, fermèrent leurs portes aux seigneurs vagabonds; les habitans des campagnes , ayant su que le roi les avait pris sous sa protection , opposèrent de la résistance aux violences; les nobles trouvèrent moins d'hommes empressés à suivre leur fortune ; l'agriculture y gagna quelques bras. On conçoit que de semblables dispositions devaient blesser les grands ; ils se plaignirent qu'on attaquait leurs privilèges. Peut-être avaient-ils espéré qu'à la faveur des malheurs publics ils pourraient reconquérir ceux que les prédécesseurs de Charles Vil leur avaient enlevés; et pour faire diversion aux bons effets produits par ces réformes, ils crurent mettre l'opinion de leur côté en signalant les abus du gouvernement, accusant Charles VII de ne pas donner assez de

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temps aux affaires du royaume. Cette imputation était maladroite ; ils choisissaient mal le moment pour faire entendre de pareilles plaintes ; car l'ordonnance que Charles venait de donner touchant les gens de guerre attestait au contraire que ce prince s'occupait des intérêts de ses peuples ; aussi leurs manoeuvres furent-elles sans effet.

Les mécontens formèrent une ligue criminelle, qui avait pour but de rompre les entraves que Ton mettait à leur ambition; de s'emparer de la personne du roi, de le tenir en tutelle, et de gouverner au nom du dauphin, dont ils pourraient se servir comme d'un instrument docile. Le principal feuteur de cette intrigue fut LaTrémouille, cet ancien favori , qui ne pouvait se consoler de sa disgrâce; la haine qu'il portait au connétable n'avait rien perdu de sa violence. H la communiqua aux autres seigneurs, à la tète desquels on distinguait Jean d'Àlençon, neveu d'Arthur , prince d'un caractère inquiet , dont la vie se passa à commettre des fautes.

Charles, duc de Bourbon , que le connétable avait raccommodé avec le duc de Bourgogne ; Louis, comte de Vendôme, un des plénipotentiaires du congrès d'Arras, figurèrent datis cette cabale, qui se grossit d'Antoine de Cha-

bannes, des sires de Prie, de Chaumont; de Laroche, sénéchal du Poitou; d'Alexandre , bâtard de Bourbon; enfin de Danois lui-même, qui ternit sa gloire en prenant part à cette rébellion. ( Toutes les Chroniques. )

Cette conspiration se forma à la cour , sous les yeux de Charles VII. Les mécontens entretenaient une correspondance fort suivie avec La Trémouille , qui du fond du Poitou leur traçait un plan de conduite ; ils circonvinrent le dauphin, que le roi avait laissé à Loches, flattèrent son amour-propre, et finirent par lui proposer de se laisser mettre à la téte de l'administration du royaume. Ce prince, âgé de seize aus, déjà fort ambitieux, accueillit avec joie cette proposition, et commença sa carrière politique par servir les intérêts de cette noblesse à rabaissement de laquelle il travailla ensuite toute sa vie.

La cour se trouvait à Amboise ; au moment où le calme le plus parfait régnait autour de Charles VII, deux de ces seigneurs Tallèrent trouver dans le château, et lui remirent, au nom de tous les mécontens, une supplique dans laquelle on demandait Féloignement « des personnes qui donnaient au roi des avis fort préjudiciables. » On voulait parler du comte du Maine

et du connétable. Charles répondit avec fermeté qu'il n'en ferait rien. Le lendemain il ne trouva aucun de ses courtisans auprès de lui : les seigneurs rebelles avaient quitté Âmboise dans la nuit. Ils allèrent se réunir à Blois, etenlevèrent de Loches le dauphin , malgré l'opiniâtre résistance du comte de Perdriac son gouverneur. En passant à Beaugenci, ils rencontrèrent le connétable, qui, accompagné de 20 officiers seulement, inspectait les places de l'Orléanais, en qualité de gouverneur des provinces comprises entre la Seine et la Loire ; ils l'entourèrent au milieu de la route, en l'accablant d'injures et de reproches; il répondit avec dignité à ces invectives , et vit mettre en délibération si Ton s'emparerait de sa personne; mais Antoine de Chabannes fit écarter cet avis , en disant que l'arrestation du connétable causerait la plus vive satisfaction aux Anglais, qui profiteraient de cette circonstance pour devenir plus menaçans. Cette raison d'Etat, bien honorable polir Arthur, toucha les rebelles, qui laissèrent le comte de Richemont libre de rentrer dans Beaugenci, où il reçut le lendemain la visite de La Hire et dé Gaucourt, restés tou* deux fidèles à leurs devoirs.

Ces deux généraux lui dirent « que le roi le priait et non pas le commandait, qu'il vînt hâ-

a6a ARTHUR DE BRETAGNE.

tivement et toutes choses cessées, devers lui. » Le connétable se jeta à l'instant même dans un bateau avec les deux capitaines , passa sous le pont de Jilois, et arriva à onze heures du soir à Amboise. Le roi n'était pas encore rentré dans ses appartenons lorsqu'on lui annonça le comte de Richemont; il courut aundevant de lui, le serra dans ses bras en disant : « J'ai mon connétable, je ne crains plus rien, a Le guerrier breton répondit à ces paroles obligeantes en demandant la graçe du jeune Blanchefort , l'un des mécontens, resté à Amboise pour suivre les démarches de Charles VII : on l'avait arrêté ; il devait avoir la téte tranchée au soleil levant

Le connétable fit voir au roi le danger qu'il y aurait de fléchir dans cette circonstance : « C'est par la- force des armes qu'il faut décider cette querelle, lui dit-il; et surtout ne restez ni dans une ville ni dans une forteresse quelconque; tenez toujours la campagne, vous éviterez ainsi le sort de Richard II, pris, à la fin du siècle dernier, dans le château de Conway , par des seigneurs également révoltés pour réformer de prétendus abus du gouvernement. » Arthur n'était pas homme à ne servir son maître que de ses conseils; il réunit, avec une diligence in-

ARTHUR DE BRETAGNE. a63

croyable, la noblesse de l'Ile-de-France, ordonna aux officiers de sa maison de faire dans ses domaines des levées extraordinaires ; il se mit en marche avec le roi pour aller chercher les rebelles en Poitou, dont le sénéchal s'était déclaré pour eux. La Trémouille, qui possédait des biens immenses dans cette province, y avait beaucoup d'influence; la Praguerie (c'était ainsi que l'on appelait la ligue , par allusion à la guerre des Hussites de Prague) avait trouvé des partisans dans la noblesse du Bourbonnais, du Poitou, du Maine, de la Marche et du Limousin; mais la vigueur avec laquelle le roi prit l'initiative, en venant chercher les rebelles au milieu de leur boulevard, étonna le peuple et l'enhardit à se montrer contraire à ces seigneurs. On commença les opérations par le siège de St.-Maixent, que la trahison avait livré au duc d'Alençon. Les habitans secondèrent les royalistes. Charles VII assista à ce siège, qui dura huit jours ; mais une résolution soutenue était au-dessus des forces de ce prince : il s'enflammait subitement, et se calmait de même. Après la prise de St.-Maixent, il abandonna au comte de Richemont le soin de soumettre les autres places , et alla faire ses Pâques à Poitiers, Il y trouva Dunois , qui embrassa ses genoux pour obtenir le

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pardon d'un moment d'erreur ; le roi repoussa d'abord ce guerrier, en lui reprochant comme un crime capital la tentative qu'il avait faite d'arrêter le connétable ; enfin , il se laissa fléchir et rendit ses bonnes grâces au bâtard.

Le connétable courait après les mécontens sans pouvoir les atteindre, car ils n'osaient risquer le moindre engagement. Le dauphin , se voyant ainsi pressé , implora l'assistance du duc de Bourgogne. Ce prince répondit qu'il ne se faisait pas l'allié d'un fils révolté contre son père. Malheureusement pour sa gloire, Philippe ne persista point dans ces honorables sentimens.

Les peuples se montrèrent aussi inflexibles que le prince bourguignon; ils fermèrent les portes des villes aux rebelles, et les ouvrirent avec enthousiasme à leur souverain.

Le comte de Richemont se rendit maître de quatre-vingts places fortes ou châteaux appartenant aux seigneurs mécontens. La vigueur avec laquelle on poussait cette entreprise força les princes ligués à se soumettre. Le dauphin, le duc de Bourbon et les seigneurs les plus marquais vinrent implorer leur grâce (septembre i44o); on la leur accorda, mais on ne leur rendit ni leurs places ni leurs châteaux, et l'on

AKTHUB DE BRETAGNE. 2&5

exigea une forte indemnité pour les frais de la guerre. Cette révolte, dont les suites semblaient devoir être si funestes à l'État , servit au contraire à raffermir l'autorité royale.

Cet orage étant dissipé, le roi revint à son projet de faire de grandes améliorations dans les diverses branches de l'administration; mais pour arriver à ce but, il fallait se débarrasser de soins étrangers. Le plus important était de conclure la paix avec les Anglais, dont les entreprises continuelles perpétuaient les embarras du royaume. Depuis quatre ans on faisait des tentatives infructueuses pour arriver à un arrangement : les négociations entamées sous les auspices du duc de Bourgogne avaient toujours été rompues pour une cause singulière , les Anglais sobstinaient à n'appeler le roi que Charles de Valois y sans vouloir lui donner le titre qui lui appartenait. Les négociations furent reprises à St.-Omer au commencement de I44 1 ; sous les auspices du duc d'Orléans (r). Selon le connétable, le meilleur moyen pour déterminer les Anglais à faire la paix promptement, était de

(i) Ce prince, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt , avait langui vingt-cinq ans dans les fers; enfin, le conseil d'Angleterre lui permit d'aller à Calais (en i44°) P° ur s'aboucher avec les iutendans de ses domaines et avec les

fondre sur les villes qu'ils possédaient encore dans le voisinage de Paris : Oeil , St.-Germain , Meulan et Pontoise.

Cet avis plut au roi, et le projet fut mis à exécution sans délai. Le comte de Richemont marcha sur St.-Germain et l'enleva au bout de quelques jours de siège; il se présenta le I er mai i44* devant Creil, que l'amiral Coëtivi avait investi sans succès. La jonction de ces deux généraux força le gouverneur à capituler. Ce n'étaient là que les préliminaires d'une entreprise plus majeure , c'est-à-dire du siège de Pontoise, dont les Anglais avaient fait la place la plus difficile à forcer après Calais. La garnison,

princes de sa famille, à l'effet de réunir i ao,ooo écus exigés pour sa rançon.

Il n'est point vrai , comme on le croit communément, que le duc de Bourgogne paya la rançou de son ancien ennemi. Charles VII contracta une obligation de 3o,ooo écus pour son cousin germain ; mais les Anglais exigèrent en outre la caution de la duchesse de Bourgogne, bien plus riche que le roi de France; alors Philippe se borna à permettre à sa femme de cautionner l'obligation de Charles VII ; mais comme ce dernier paya la somme au temps voulu , -l'engagement de la duchesse devint inutile. Voilà comment le véridique Rymmer explique le fuit, t. x, p. 787. Le duc d'Orléans n'en témoigna pas moins sa reconnaissance au diu; de Bourgogne. (Monstrélct.)

commandée par Guillaume Chambellan, pouvait présenter i,5oo combattans, dont 1,000 Anglais et 5oo Français parjures.

Après la prise de Creil, le roi vint joindre l'armée à St.-Denis , où il trouva réunis 14,000 hommes. Il annonça qu'il assisterait au siège de Pon toise, et qu'il en suivrait les travaux. Le comte de Richemont en prit aussitôt la direction, et le 4 juin i44* il commença par investir un faubourg fortifié qui formait la tête du pont ; le roi assista à l'ouverture de la tranchée, et se retira le lendemain à St.-Denis.

Arthur, secondé par l'amiral Coëtivi, par Lahire,Xaintrailles, Joachim Rouhaut etPhilippe de Culant , poussa vigoureusement les attaques, et enleva le faubourg ; il dressa ensuite des batteries pour rompre les fortifications qui couvraient le pont; le feu de ses batteries fut si vif, que la secousse fit crouler trois arches; ce succès rappela Charles VII , qui vint se loger à l'abbaye de Montbuisson. Les assiégeans construisirent sur l'Oise, au-dessous de la ville, un pont de bateaux fort large, dont les deux têtes furent très-bien fortifiées. L'abbaye St. -Martin se trouvait sur la rive droite de l'Oise, à deux portées de trait du nouveau pont; on en fit un boulevard dans lequel l'amiral Coëtivi et le maréchal

l68 ARTHUR DE BRETAGNE.

de Culant prirent position avec 3,ooo hommes. Le siège était commencé depuis six jours, lorsque Talbot arriva à la tète de 5,ooo combattans et un convoi de vivres fort considérable; il se présenta devant l'abbaye, et offrit la bataille à l'amirai; mais ce général, pour se conformer aux ordres du roi, ne sortit point de ses retranchemens. Talbot se retira après avoir escarmouche avec la cavalerie de Lahire; ensuite il passa la Viosne, fit entrer dans Pontoise les sires de Scalles et de Fauquenberg avec i,5oo hommes, rallia l'ancienne garnison , et battit en retraite sur Mantes. Malgré ce secours, les assiégés, pressés vigoureusement , allaient succomber après une défense héroïque , lorsque le duc d'York arriva du côté du Beauvoisis, et entra dans la place par le faubourg de Pont-Saint- Maxence; il ravitailla la ville, en retira les soldats hors d'état de servir , y laissa 800 archers frais et deux nouveaux çapitaines , Nicole Bourdot et Henri Standich. A la nouvelle de l'apparition du duc d'York , Arthur voulut passer l'Oise avec toute l'armée pour le combattre ; mais Charles VII, dominé par des conseillers timides, défendit de hasarder contre les Anglais aucune action en rase campagne; Arthur obéit à regret. Le duc d'York , que. l'on aurait pu mettre

en déroute très-facilement, se retira après avoir bravé les Français ;îl poussa une avant-garde jusqu'à Beaumont, pour occuper Xaintrailles qui l'y attendait; mais il se rabattit tout à coup sur Lille-Adam, passa la rivière et menaça St.-Denis. Cette seule démonstration effraya tellement Charles VII , que ce prince fit reculer toute l'armée sur ce point; mais le duc d'York, satisfait d'avoir troublé les opérations du siège , descendit la rive gauche de l'Oise , et repassa une seconde fois la rivière au bac de Marcourt , non loin de l'endroit où elle se jette dans la Seine , et prit ensuite le chemin direct de la Normandie. Pendant cette contre-marche du duc d'York, le connétable, obligé de rester dans l'inaction , envoya Jean de Brezé et 800 hommes au secoursde l'amiral, qui s'était vu au momentd'ètre forcé dans l'abbaye. Talbot reparut trois fois dans un mois , brûla une partie de Poissi, et ravitailla Pontoise sans éprouver d'obstacle. Arthur, qui suivait tous ses mouvemens, résolut de fondre sur lui malgré la défense du roi. Il franchit l'Oise sur le pont de bateaux, et partit à la tète de 5ooo hommes bien déterminés ; il était parvenu à dérober sa marche aux Anglais : déjà il n'était qu'à une demi-lieue de leur camp , lorsqu'un héraut de l'hôtel du roi arriva à toute

bride, portant l'ordre exprès de ne pas combat- Ire et de revenir devant Pontoise. Pendant que le connétable déplorait l'aveuglement de Charles VII, Talbot, apprenant le danger qu'il venait de courir, se hâta de battre en retraite, et rentra une quatrième fois en Normandie. Le comte de Vaudemont , le comte de St.-Pol et d'autres grands vassaux accourus dans le seul espoir d'assister à une bataille, jugèrent bien qu'elle n'aurait jamais lieu; en conséquence ils abandonnèrent l'armée; leur exemple fut suivi par beaucoup de seigneurs; Charles VII, dégoûté à son tour, revint à Paris. Cette brusque retraite indisposa les Parisiens , qui s'étaient imposés une taille pour subvenir aux frais de l'expédition.

Les esprits étaient fortement échauffés, on accusait le monarque de timidité, on lui reprochait son insouciance , lorsque tout à coup on apprit que Charles VII avait quitté de nouveau l'hôtel Saint-Paul , et qu'il venait de reprendre le siège de Pontoise; Charles avait cédé aux supplications d'Arthur, qui, jaloux de la gloire de son maître, l'avait déterminé à pousser vigoureusement l'entreprise et à livrer combat aux Anglais qui viendraient la troubler.

On recommença le siège en suivant un plan entièrement opposé au premier ; on fit passer

ARTHUR DE BRETAGNE. 27 c

l'armée sur la rive droite de l'Oise, et Von attaqua la ville du côté de la Normandie , afin d'empêcher les Anglais de la ravitailler. Ce moyen, le plus simple de tous et que le comte de Richemont avait proposé dès le premier jour , avait été, on ne sait pourquoi, repoussé par la majorité du conseil. Le 18 septembre i44», il fut décidé qu'on livrerait un assaut général; on distribua les attaques dans l'ordre suivant : le roi, ayant pour lieutenans le maréchal de Culant, les comtes d'Eu, de la Marche, les sires d'Àlbret, de Tancarville et de Croï, se chargea de tenter un coup de main sur la ville du côté de la tour du Friche; 1,200 atcherset 2,000 nobles furent désignés pour marcher sous ses ordres. Le connétable, ayant arvec lui le dauphin, l'amiral Coëtivi, le sire de Graville, 1,000 arbalétriers, 1,200 nobles et 5oo bombardiers, devait attaquer par Notre-Dame ; le maréchal de Lohéac resta sur la rive gauche , avec les sires de Montagu et de la Suze et 1 ,5oo combattans; il reçut Tordre de forcer la tête du pont du côté de la ville, où l'on ne pouvait arriver qu'en passant sur les débris des trois arches qui avaient croulé dix jours auparavant. Xaintrailles se plaça sur la route de Gisors avec 2,000 hommes de cavalerie, afin d'arrêter lès Anglais s'ils se présen-

A. HTHUR DE BRETAGNE.

taient pendant l'assaut. Les habitans de Meulan et de Paris fournirent une grande quantité de barques, dans lesquelles on plaça les plus habiles archers, qui devaient arriver sous le pont et seconder, par des décharges continuelles, l'attaque du maréchal de Lohéac.

Le 19 septembre, à dix heures du matin, les trois attaques eurent lieu à la fois, et chacun s'acquitta de son devoir avec une ardeur que la présence du souverain rendait encore plus vive : l'assaut dura deux heures; Arthur de Richemont eut la gloire d'emporter le premier le poste contre lequel il avait tourné ses efforts; la résistance de l'ennemi fut si opiniâtre que les nobles de France abandonnèrent l'assaut avec leurs pennons ; la bannière du connétable fut la seule qui resta en ligne : les bretons se seraient fait tuer tous plutôt que de l'abandonner. Leur exemple ramena les assaillans , Notre- Dame fut enlevée; les cris de victoire poussés de ce côté ranimèrent les forces des nobles combattant sous Charles VIL Ce prince avait plusieurs fois monté à la brèche, où il combattît corps à corps l'ennemi comme à Montereau; mais il s'était vu forcé d en descendre; enfin, par un dernier effort, il ramena ses soldats à l'escalade, monta le premier, et parvint à se main-

AJITHUR DE BRETAGNE. 2 7 3

tenir sur les remparts assez de temps pour être aperçu par son armée dans cette situation. A la vue du roi suspendu au milieu des archers ennemis, on s'élança de toutes parts; en quelques instans les murailles furent couvertes de Français. Charles VII , maître de la tour du Friche, s'avança dans la ville en poursuivant chaudement les assiégés, qui se défendaient toujours avec acharnement en se retirant vers le château ; il . fit sa jonction avec le connétable , qui s'avançait également pour couper la retraite aux Anglais. Le maréchal de Lohéac fut le dernier à forcer le point qui lui était confié, il parvint enfin à rompre les barricades, et se rallia au roi et au comte de Bichemont. 600 Anglais périrent dans l'assaut , 400 furent pris avec les généraux Clinton et Standich; 100 parvinrent à sauter pardessus les murs; mais ils tombèrent dans la cavalerie de Xaintrailles , qui les sabra et les tua . tous. Duchâtel, neveu du fameux Tanneguy, reçut le coup mortel en montant à la brèche ; Guillaume Delmas, écuyer du comte de la Marche, Jean Bequet, archer, et Étienne Gnillet , homme d'armes champenois , reçurent tous les trois des pensions ; le roi accorda en outre au premier le droit de porter sur son bouclier une couronne obsidionale. Les pensions furent vi. 18 .

assignées sur les droits d'entrée de la ville de Paris. ( Histoire de Paris , par Félibien. )

La place étant prise (i), Charles VII parcourut à cheval tous les quartiers afin d'arrêter les violences et le pillage , et se rendit ensuite avec le connétable et les autres généraux à l'église , pour rendre grâces à Dieu de sa victoire. Il partit le lendemain pour Orléans. Le comte de Richemont alla à Parthenay, et de là en Bretagne pour y régler des affaires de la plus haute importance; car la discorde s'était mise dans sa famille : ses deux neveux étaient prêts à en venir aux mains. Jean V leur père, dont ces dissensions avaient altéré la santé, mourut l'année suivante. Arthur, quoique très-sévère, était doué d'un esprit conciliant ; il sut ramener le calme dans la maison de son frère. Pendant qu'il était en Bretagne, le connétable apprit la mort de sa femme , décédée à Paris le a février i44* (l'année commençant à Pâques ) : on appelait toujours cette princesse madame de Guienne. Cet événement nécessitait sa présence dans ses domaines ; mais, appelé

(i) Les auteurs de l'Art de vérifier les dates se trompent en mettant la prise de Pontoise au 1 7 juillet , le jour même où commença le siège ; Terreur est de deux mois. Le Journal de Paris , d'accord avec l'historien d'Artbur , dit le 19 septembre.

par Charles VII, 41 ne put y séjourner longtemps. Ce prince, que les succès fendaient chaque jour plus actif, était passé rapidement de l'hôtel Saint-Paul au fond du Poitou.

Le roi s'était rendu dans cette province afin de réunir les troupes nécessaires à une expédition en Guienne : n'osant pas entreprendre seul cette campagne, il envoya un des officiers de son palais vers le connétable , avec prière de venir le trouver à Toulouse, en lui prescrivant d'aller passer quelques jours à Paris, afin d'y réchauffer par sa présence l'esprit public. Arthur exécuta religieusement les ordres du monarque; il visita llle-de^France , la Picardie, et partit pour le midi en suivant la ligne de Nevers , Moulins , Clermont et Alby. Le roi venait d'arriver dans le Languedoc, par Poitiers, Limoges et Montauban ; la jonction eut lieu sur le Tarn. Charles YII fit son entrée à Toulouse le 8 juin i44^« H était vétu de noir et montait un cheval blanc; le connétable le précédait l'épée nue à la main et revêtu dè tous les insignes de sa haute dignité; le dauphin, monté sur un cheval noir,. menait sa mère en croupe; huit capitouls portant des robes mi-partie noire et rouge reçurent le monarque sous un dais doré, et le conduisirent à l'hôtel-de-ville à travers des fïots

de peuple. (Histoire du Languedoc, tome iv.)

Peu de jours après son arrivée à Toulouse, Charles VII passa la revue des troupes cantonnées dans le voisinage de cette ville; Arthur avait amené i,aoo Bretons. Les historiens anglais font observer, dans cette circonstance, que ce général conduisait à chaque expédition un certain nombre de ses compatriotes qui devenaient le noyau de l'armée. Celle qu'on venait de réunir sous les murs de Toulouse était forte dë 5o,ooo hommes, tous vieux soldats^ faisant tous la guerre depuis quinze ans au moins. Sa composition offrait le dénombrement suivant : 1 60 seigneurs "déployant bannières, 4>ooo lances (à 5 nobles chaque lance), 1 2,000 arbalétriers, 4>ooo bombardiers et 6,000 routiers. On distinguait à la tète , outre le roi et le connétable , les comtes du Maine, de la Marche, de Mortain, princes du sang; les sires de Castres, de Perdiac, de Mortemart, grand tenancier du Poitou; le maréchal de Culant; Xaintrailles , grand écuyer; Lahire; Mallet de Graville, grand-maître des arbalétiers; les frères de Tancarville , Coëtivi , de Laval , de Châtillon , de Montgascon , de Brézé , de Gavre, et les seigneurs aquitains comtes de Comminges, de Foix , de Bigorre , de Tartas, d'Albret et d'Armagnac.

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• Le 1 5 juin Arthur partit de Toulouse avec deux divisions d'avant-garde, le roi et le corps de bataille le suivirent ; les Français passèrent l'Adour le 20 juin, et firent le siège de Saint-Sever. Cette ville était depuis plus d'un siècle au pouvoir des rois d'Angleterre, elle tenait tout le pays dans la domination ; des fortifications prodigieuses pour cette époque en faisaient le boulevard de la Guienne; une forte garnison soutenait le zèle des habitans , très-dévoués à la maison de Lancastre. Thomas Rameston, gouverneur des possessions anglaises du midi, s'attendant à voir Saint-Sever attaqué, s'y était jeté pour le défendre : il y fit entrer un renfort de 3oo Anglais et de 1,200 Gascons.

Le comte de Richemont commença le siège le jour même, et le poussa avec la vigueur qu'il mettait dans tout ce qu'il entreprenait; le jour de la Saint-Pierre deux faubourgs furent enlevés dans l'espace d'une heure : 4<>o arbalétriers gascons se firent tuer dans les retranchemens. Le lendemain la ville fut assaillie sur les trois points : le roi attaqua du côté de Montgaillard , le maréchal de Culant du côté d'Ingreuil, et le connétable du côté de l'Adour. Les Français, excités par la présence du roi, s'élancèrent tous à la fois vers les murailles, et parvinrent à s'y loger après

trois heures de combat. Comme à Pontoise , Arthur eut la gloire d'entrer le premier dans la place. Ses efforts pour arrêter le carnage furent impuissans; on tua dans les fortifications 700 arbalétriers et 3oo habitans. Le gouverneur, voyant entrer le connétable , réunit les débris de sa garnison et fit une sortie du côté de Montgaillard où se trouvait le roi; il passa sur le ventre des Français, et parvint à se faire jour à la tête de fioo hommes ; mais il fut poursuivi et atteint à une lieue de la ville par l'amiral Coëtivi, et, après une courte résistance, obligé de rendre son gantelet. Arthur prit sous sa protection quelques habitans restés dans la ville; il trouva plus de 100 enfans encore au berceau, que les mères effrayées n'avaient point eu le temps d'emporter; il les réunit dans quatre maisons, et fit amener des chèvres pour allaiter ces petites créatures. (Jean Gruel , p. ia3. )

Pour reconnaître les services rendus dans cette expédition par le comte de Richemont, Charles VII le nomma commandant supérieur de Saint-Sever. Après cinq jours de repos, l'armée quitta ces parages , et se dirigea sur Dax , qui appartenait également aux Anglais. La rareté des vivres fut telle dans ce trajet, que plusieurs centaines d'hommes moururent de faim ; les plus

grands seigneurs se nourrirent d'herbes sauvages. Arthur avait une petite bouteille de liqueur avec laquelle il soutint ses forces pendant six jours entiers; une nuit, les gens de son hôtel lui amenèrent un tonneau de vin; il le distribua le lendemain, par petites portions, en demandant en échange un peu d'eau, qui était aussi rare que le pain. Le siège de Dax dura six semaines; dix assauts livrés successivement échouèrent tous ; enfin le vent du nord tempéra la chaleur, et Ton put mettre plus de suite dans les travaux. Les habitans , effrayés des progrès des Français, et craignant de les irriter par trop de résistance , demandèrent à capituler.

Pendant cette campagne le comte de Richemont se lia d'amitié avec Charles II, sire d'Al- s bret, fils du connétable tué à la bataille d'Azincourt. Ce seigneur lui proposa de resserrer les liens de leur amitié par un mariage avec Jeanne d'Albret sa fille, âgée de vingt-deux ans. Cette offre fut acceptée, et Arthur forma de nouveaux nœuds à Nérac, le 29 août i443.

Charles VII, qui venait de rétablir sa puissance dans la Guienne, partit pour l'Agénois. Le connétable ne le suivit pas; il resta dans le Languedoc pour rétablir l'ordre, car le séjour d'une armée de 5o,ooo hommes avait troublé le calme

l8o ARTHUR DE BRETAGNE.

dont cette province jouissait depuis long-temps sous la protection de ses sages institutions. Arthur était dans la ville de Gavre, lorsque Robert de la Rivière, depuis évêque de Rennes, vint lui notifier la mort de Jean V , duc de Bretagne , décédé la veille du mariage du comte de Richemont avec Jeanne d'Albret. François I er , nouveau duc, supplia le roi de laisser revenir en Bretagne son oncle le connétable, dont il voulait prendre les avis ; Charles VII se rendit avec beaucoup de peine à ses instances. Arthur quitta le Languedoc, conduisit sa femme à Parthenay, et se trouva en Bretagne à la fin de novembre. Il assista, le 10 décembre i443> au couronnement de son neveu , qu'il arma chevalier à l'issue de la cérémonie religieuse. La trêve signée quelques mois après entre la France et l'Angleterre vint ajouter au bonheur de la Bretagne; mais si le fléau de la guerre avait cessé, un autre non moins terrible lui succéda bientôt : nous voulons parler des ravages commis par les soldats que Charles VII avait été forcé de réunir pour l'expédition de Guienne. L'oisiveté de ces hommes armés vint troubler la tranquillité que l'on espérait goûter après tant d'orages. Il fallut les entraîner dans quelques expéditions lointaines pour en délivrer le royaume; on se partagea

cette armée : le dauphin en prit une partie , et la conduisit en Suisse pour seconder Sigismond, duc d'Autriche , dans la guerre qu'il soutenait contre les habitans de ce pays ; le connétable se mit à la tête des autres divisions , et marcha au secours de René d'Anjou, duc de Lorraine, que les villes de Metz et de Toul refusaient de reconnaître pour souverain. Les historiens de l'époque donnent des détails très-obscurs sur ces deux expéditions; le plus certain c'est qu'elles furent de courte durée : beaucoup de routiers y perdirent la vie, c'était ce qu'on voulait, mais il en rentra en France un nombre encore assez grand pour donner au roi et à la nation entière les plus vives inquiétudes. C'est pour mettre un terme définitif à cette calamité que le roi et le connétable réunirent tous leurs efforts : le succès le plus complet fut le prix de leur persévérance; car ils finirent par extirper le mal , comme nous allons le voir dans le livre suivant.

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