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français, retentit de ce cri déchirant : Charles de Valois est mort : vive Henri de Lancastre > roi de France et d' Angleterre! Duguesclin dut tressaillir dans la tombe !
Un an après la mort de Charles VI Bedfort fit faire l'inventaire des meubles de l'hôtel Saint- Paul et de la bibliothèque du Louvre; il désigna à cet effet quatre commissaires qui furent Philippe de Ruilly, conseiller au parlement, Jacques Cornu, conseiller, Michel Cailly, maître des comptes,et Audri Courtenache, clerc des comptes. Il leur adjoignit deux notaires, Girard Mauclerc et Adam Deschamps, plus trois libraires jurés de l'université, Jean Merle, Denis Coutellier et Jean Sautigny. La bibliothèque fondée par Charles V se composait de huit cent quarante-trois volumes dedifférens formats disposés dans trois étages de la tour du Louvre dite de la librarie (i); on procéda ensuite à la vente; le duc de Bedfort se la fit adjuger pour le prix de deux mille trois cent vingt-trois livres quatre sous parisis, somme
(1) On voit encore , près du Palais- Royal, une ruelle dite la rue de la Bibliothèque , parallèle à celle du Coq-St.- Honoré ; elle conduit au Louvre, ce qui fait présumer que la librarie était dans la direction de cette rue , c'est-à-dire dans l'aile où se trouve maintenant le logement du gouverneur.
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modique pour cet objet; dès qu'il en fut possesseur, il en prit un Tïte-Live très-beau et l'envoya en cadeau à son frère le duc de Glocester (i) à Londres : il laissa provisoirement le reste de la bibliothèque sous la direction de Garnier de St.-Yon , ancien garde de ce trésor.
Le duc de Bedfort, quoique jeune , passait à juste titre pour le plus habile politique de l'Angleterre; il mit plus de soin que Henri V et le duc de Glarence à gagner l'affection des Parisiens. Après avoir exigé d'eux le serment individuel de fidélité à son neveu , il pourvut à l'approvisionnement de la capitale : deux récoltes heureuses y ramenèrent l'abondance. Cependant, malgré tous les efforts du régent , les esprits se tournaient vers Charles VII, pour qui l'on faisait des vœux en secret. Bedfort ne se laissa
point rebuter ; il étudiait le génie des Parisiens , et se convainquit que le meilleur moyen de les distraire de l'attention qu'ils portaient aux opérations de leur roi légitime , était de les occuper par les plaisirs ou par des événemens singuliers;^ voulut introduire parmi eux les jeux et
(i) Ce manuscrit se trouve maintenant à Paris parmi ceux de Ste.-Geneviève. (Voyez , dans le tome u des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres , des celai rcissemens fournis à ce sujet par Boivin. 1729.)
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les fêtes de l'Angleterre; il fit planter sur la Seine et sur plusieurs places publiques des mâts de cocagne au bout desquels on attachait un panier renfermant quelques pièces de monnaie. Cet exercice plut beaucoup , et survécut à la domination anglaise; mais on n'accueillit pas aussi bien un autre jeu, dit la joute des aveugles, qui consistait à placer dans une espèce de cirque quatre de ces malheureux armés de longs bâtons ; on y lâchait un cochon , les aveugles frappaient au hasard et en marchant , dans l'espoir d'atteindre l'animal ; mais celui-ci évitait facilement les coups, qui retombaient presque toujours sur un de ces quatre hommes. Ce jeu ignoble et cruel se donna pour la première fois au milieu de la cour de l'hôtel d'Armagnac, rue St.-Honoré, le 29 août 1 4^5 (i);il avait attiré une grande affluence; mais il dégoûta tout le monde: le régent permit ensuite l'entrée de la capitale à une troupe de bQhémiens composée de i5o personnes , hommes ou enfans , venant , disait- • on , de la Basse-Égypte. Ces misérables étaient vêtus d'une manière étrange; ils s'annonçaient comme sachant prédire l'avenir par l'inspection de la main. Leur apparition fit sensation
(1) Journal de Paris.
sur les crédules Parisiens ; on courait après eux dans les rue? pour les consulter. Il en résulta de tels désordres que l'évêque de Paris excommunia ces bohémiens, et le régent consentit à leur expulsion qui eut lieu au commencement de 1426 ; ces étrangers eurent pour successeurs une femme du Hainault nommée Margot, qui jouait à la balle mieux que personne ; on l'excommunia également comme ayant commerce avec le diable (i). Le mois de mars fut accompagné d'orages épouvantables, la foudre tomba dans la chambre d'Isabeau de Bavière qui était couchée , brûla les rideaux et la garniture du lit; la reine terrifiée envoya le lendemain de riches présens à l'abbaye de St.-Denis, espérant par ces offrandes fléchir la colère céleste (a).
Au mois de juin même année arriva la nuit de la Saint Jean; on fit, selon la coutume, de grands feux sur les places publiques et sur les quais. Il survint une crue d'eau si subite, que les flots de la Seine vinrent éteindre, du côté de la Grève, les feux qu'on y avait allumés ; l'île Notre-Dame et les quartiers voisins du fleuve restèrent inondés un mois entier. L'eau croupit dans les lieux
(1 ) Journal de Paris, p. 32.
(a) Michel Felibien , Hist. de l'Ab. de St.-Denis, p. 6 18.
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bas; il s'ensuivit des maladies affreuses; on fit des processions pour calmer la colère du ciel; enfin l'intensité du mal diminua, un vent sec vint purifier l'atmosphère , les malades se rétablirent avec une promptitude qui tenait du prodige; à cette occasion Bedfort fit des réjouissances publiques pour remercier Dieu , mais son unique but était de dérober aux Parisiens le véritable état des choses. Les généraux de Charles VII obtenaient chaque jour de nouveaux avantages : le ai juin i4a8 le régent donna une fête brillante , à laquelle furent invitées i,5oo personnes , dont 800 dînèrent à la fois dans la grande galerie du vieux palais ; on but quarante muids de vin. La magnificence avec laquelle Bedfort traita les Parisiens ne les empêcha pas de conspirer contre sa domination : chaque jour il se faisait quelques tentatives que l'autorité réprimait, et qui se renouvelaient sans cesse: celle qui eut lieu au commencement de 1429 effraya d'autant plus le régent, qu'elle éclata au moment du siège d'Orléans. Beaucoup d'évêques, bons Français, chassés de leurs sièges par les discordes civiles, s'étaient retirés à Paris. La majeure partie gémissait de voir le peuple de la capitale perdre au milieu des fêtes le souvenir de la gloire de leur pays ; ces prélats formèrent
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la noble résolution de le tirer de cette apathie. Jean de Nanton, archevêque de Sens, très- attaché à Charles VII, convoqua un concile à Paris, sous prétexte de réformer les mœurs, qui depuis dix ans étaient extrêmement relâchées. Les évêques de Paris, deMeaux, de Chartres et deTroyes, se joignirent à lui; le concile s'ouvrit le 1 5 avril i4 2 9? et commença par publier de nouveaux réglemens sur l'observation du dimanche et sur les blasphémateurs; l'archevêque de Sens appela plusieurs prédicateurs , dont le plus suivi fut frère Richard; ce moine prêcha d'abord dans l'église des Innocens, et puis en plein champ, hors de la porte Saint-Honoré, car les églises ne pouvaient contenir la foule des auditeurs : ces sermons commençaient à quatre heures du matin et finissaient à onze; beaucoup de monde couchait sur la terre jusqu'au matin suivant pour s'assurer une place. Frère Richard , doué d'un organe éclatant, se montrait infatigable; il tonna contre le luxe, contre la fureur du jeu, dont les hommes paraissaient transportés, et surtout contre l'extravagance que les femmes mettaient dans leur ajustement : elles portaient des chaperons avec d'immenses cornes que Ton nommait alors bourreaux et truffés ; la queue de leurs robes avait une ampleur aussi ridicule qu'em-
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barrassante. L'éloquence de frère Richard fut si persuasive, qu'elle fit naître dans toutes les ames une sainte ardeur ; le peuple alluma plus de cent bûchers, où les hommes jetèrent les cartes, les dés et les billes ; les femmes leurs cornes et leurs truffés. Frère Richard, voyant l'exaltation des Parisiens, prit pour texte de ses sermons les malheurs de la patrie; il reprocha aux habitans de la capitale leur indifférence, et Vous oublierez bientôt, disait-il, que vous êtes Français. » Il glissa plusieurs autres phrases significatives faisant allusion à Charles VII et surtout à Jeanne d'Arc, dont les exploits prodigieux occupaient en ce moment tous les esprits; ces paroles étaient recueillies avec avidité, les têtes s'échauffaient, l'effervescence allait croissant. Le sire de Rathelay, gouverneur de Paris pendant l'absence du duc de Bedfort , redoutant une explosion , fit cesser les sermons, et chassa frère Richard, qui alla joindre à Orléans les bons Français. Après le départ de ces prédicateurs, les hommes reprirent les dés et les cartes , les femmes leurs cornes et leurs queues; m^is personne ne perdit le souvenir des derniers sermons de frère Richard.
Charles VII revenait alors de Rheims , où il avait été sacré; il s'avança rapidement dans l'Ilede-France, sans que Bedfort pût arrêter sa mar-
che; mais les soldats de la garnison anglaise, avertis des projets du roi , passèrent les nuits et les jours à augmenter les fortifications de Paris : on monta sur les murailles de nouvelles pièces de canon très-longues , qui portaient depuis la barrière Saint-Denis jusqu'au-delà de celle de Saint-Landri : la chronique ne dit pas en quels lieux elles avaient été fondues. Après plusieurs jours d'attente on vit paraître dans les plaines de Saint-Denis les bannières royales ; 12,000 Français s'avançaient sous les ordres du bâtard d'Orléans , du duc d'Alençon et du comte de Clermont. La Pucelle , qui marchait avec eux , avait promis de faire entrer l'armée de Charles VII dans Paris, comme elle avait fait lever le siège d'Orléans; mais elle échoua complètement, fut blessée , et l'armée se vit obligée de battre en retraite.
Le duc de Bedfort rentra peu de temps après dans Paris, craignant sans doute que les partisans du dauphin ne finissent par le chasser de cette ville, il commença par en faire sortir ses effets les plus précieux, et notamment une partie de sa bibliothèque, qu'il envoya en Angleterre (i), Il
(1) On sait que le duc d'Qrléans, ayant ctc* pris à la bataille d'Azin court, resta captif vingt-cinq ans en Angle-
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garda l'autre partie, qu'il mena toujours avec lui dans les divers lieux qu'il habita. U reprit les | livres des mains de Jean Garnier St-Yon, qui les lui livra sur un commandement signé Luvain,e\ daté du i5 octobre 14*9.
Quoique la tentative de l'année 1429 eût été malheureuse , cependant les royalistes de Paris ne se découragèrent pas : il se forma , au commencement de i43o, une nouvelle conspiration pour introduire dans la ville les troupes du duc d'Alençon; Pierre Ballée, carme, et Jean le Bigneux , boulanger, en étaient les chefs. On comptait au nombre des conjurés beaucoup de membres du Châtelet et de l'université. Guillaume Sanguin , prévôt des marchands, appartenant au parti modéré, déjoua cette trame; on arrêta 200 personnes que l'on jeta dans les cachots; on en fit périr a 5 sur la roue. Il faut avouer que si les Parisiens échouèrent dans leurs tentatives, c'est qu'ils ne faisaient pas tout ce qui dépendait d'eux. Les malheurs publics n'avaient pas même
terre; il chercha dans les lettres une consolation à ses ennuis ; il fit des efforts inouïs pour ravoir les livres provenant de la bibliothèque de Charles VI , et que Bedfort avait envoyés à Londres ; il en racheta cinquante et quelques, dont il fit présent à Charles VII lorsque ce prince forma une nouvelle bibliothèque à Blois. (M. M. de l'ac. T. 11. )
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diminué cet esprit de légèreté qui les a toujours caractérisés ; une circonstance bien futile le fit encore mieux ressortir. Depuis trois ans un loup exerçait des ravages autour de Paris ; il portait l'effroi jusque dans les faubourgs, et blessait nombre de personnes ; il était facile à reconnaître, car des chasseurs qui le traquaient l'avaient serré de si près, que Pun d'eux lui avait tranché la queue d'un coup de hache. Il échappa pourtant, et reparut bientôt après en continuant ses dévastations. On lui donna alors le nom de Courtaud , à cause de la perte de sa queue ; cet animal occupa bien long-temps l'esprit des habitans ; enfin il succomba , et Ton suspendit son corps à un gibet élevé hors de la barrière Saint- Honoré ; chacun sortit pour aller voir Courtaud. Le peuple, insensible aux grands événemens dont dépendait sa destinée , paraissait en émoi à l'occasion de la mort d'un loup ( Journ. de Paris, année i43a )• •
Bedfort, qui sentait l'importance de la possession de Paris, résolut de réchauffer le zèle de ses partisans par un coup d'éclat; il alla chercher à Londres son neveu Henri VI, et le conduisit dans la capitale de la France. L'enfant roi , âgé de dix ans, fit son entrée le 2 décembre; il arriva par la porte St. -Denis; les échevins et le pré-
vôt des marchanda, vêtus de rouge, reçurent ]e prince sous un dais à fond d'azur ; immédiatement après le jeune Henri , venaient huit archers conduisant un berger qui , à l'exemple de la Pucelle , s'était annoncé comme envoyé de Dieu ; il avait voulu faire révolter les paysans de la Picardie, mais il était tombé entre les mains des Anglais. Le roi descendit la rue St.-Denis, dont les maisons étaient tendues ; on jouait des proverbes sur des tréteaux placés de distance en distance; on avait élevé au milieu du Châtelet un grand théâtre sur lequel un enfant du même âge que Lancastre tenait cour ; il était vêtu des habits royaux et portait deux couronnes; il avait à sa droite d'autres enfans représentant les pairs de France et vêtus de robes chargées des armoiries des ducs d'Anjou, de Bourgogne, de Bretagne, de Berri , etc. ; il avait à sa gauche les pairs d'Angleterre ; cette représentation parut amuser beaucoup le jeune Henri. Pendant le trajet, les échevins furent relevés pour porterie dais par les drapiers , ceux-ci le furent successivement par les orfèvres, puis par les épiciers, les pelletiers, les changeurs et enfin par les bouchers. En passant devant l'hôtel St.-Paul , pour aller à la Bastille par le quai des Célestins, Henri s'arrêta, ôta son chaperon pour saluer Isabeau
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de Bavière son aïeule; cette princesse, qui depuis huit ans n'avait point paru en public, était à son balcon; elle s'inclina profondément, et se retira suffoquée par les larmes ; sans doute que le souvenir de son propre fils Charles VII avait troublé ses esprits dans ce moment solennel.
Quinze jours après, un dimanche 17 décembre , Henri VI fut couronné et sacré roi de France dans l'église de Notre-Dame ; le cardinal de Wincester officia, au grand mécontentement , de l'évèque de Paris , qui croyait avoir seul le droit d'officier dans son église. Deux pairs de France assistèrent à la cérémonie ; Cauchon , é vêque de Bauvais , et Jean de Mailly , évêque de Noyon , chefs principaux du parti modéré ; Isabeau n'y parut pas, et resta toujours renfermée dans l'hôtel St.-Paul. La chronique dit que les fêtes furent mal ordonnées et le festin mal servi ; les viandes étaient cuites depuis trois jours ; il régna si peu d'ordre, que la populace envahit les cours et même les appartemens du palais; le parlement, l'université et les divers Corps de Tétat restèrent deux heures à percer la foule; enfin, arrivés dans les salles, ils trouvèrent à peine à se placer et furent obligés de se mettre à table avec des maçons , des moutardiers et des savetiers que les gardes repoussaient
inutilement ; « mais quand on en fesoit lever ung, il s'en assoyoit huit ou dix d'un autre côté. » Il se commit des vols considérables. Le jour suivant on fit prêter serment de fidélité à la noblesse, au clergé , aux chefs des corporations , aux magistrats. Enfin Henri VI quitta Paris sans avoir diminué un seul impôt , saos avoir répandu des aumônes.
La cérémonie du sacre avait produit sur les Parisiens un effet opposé à celui qu'en attendait le conseil d'Angleterre. Cette pompe, ces fêtes, rappelaient aux Français leurs anciens maîtres; le nom de Charles VII était dans toutes les bouches, et l'on faisait de nouveaux complots sous les yeux même des généraux anglais. Les conjurés se réunirent au monastère St.-Antoine; on convint de livrer deux portes aux troupes royales; mais ce nouveau projet fut encore déjoué par Louis de Luxembourg, évêque de Térouane, l'ame du parti modéré, et qui avait le gouvernement de Paris pendant l'absence du duc de Bedfort. Ce prélat , loin de chercher à diminuer les maux qui pesaient sur les Parisiens, les augmentait par des persécutions; la misère était si grande , que pour la première fois on s'avisa de vendre les vieilles hardes qui ne pouvaient plus servir : avant cette époque , on les
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portait à l'Hôtel-Dieu, où l'on en faisait la distribution aux pauvres; depuis lors, l'usage de vendre les vieux habits est resté. Une épidémie survenue à la suite de l'été enleva, dans Tannée i434 , 12,000 personnes, et fut suivie d'un hiver extrêmement rigoureux ; il gela pendant près de quatre mois ; on trouva dans le tronc d'un seul arbre, hors la porte St.-Germain, i4o oiseaux morts de froid. (Journ. de Paris, année i435).
La nouvelle que le comte de Richemont avait repris les fonctions de connétable fit une grande sensation sur la capitale, et ranima le parti royaliste que des tentatives infructueuses avaient découragé ; la vigueur avec laquelle ce général enleva Lagni, Vincennes, Charenton, releva toutes les espérances ; la paix d'Arras rendit les Parisiens encore plus impatiens de secouer le joug étranger; les vrais Français renfermés dans la capitale s'indignaient d'être dans l'impuissance de prouver leur dévouement au maître légitime. Arthur , instruit de ces dispositions favorables , les encouragea par ses lettres ; il se ménagea des intelligences que l'activité de l'évêque de Térouane ne put jamais intercepter. Sur ces entrefaites Isabeau de Bavière mourut; des historiens modernes, jugeant cette reine d'après le reste
de sa vie , ont dit que le chagrin de voir Charles VII raccommodé avec le duc de Bourgogne avait causé son trépas. Isabeau avait en effet le cœur assez dépravé pour maudire les prospérités de son fils ; mais cependant plusieurs circonstances (i), et particulièrement celle qui causa sa dernière maladie , font voir que la tendresse maternelle avait repris une partie de ses droits : des officiers anglais qui visitaient l'hôtel Saint-Paul rencontrèrent la reine dans unè galerie, ils eurent l'indignité de l'accabler de sanglantes railleries; enfin, ils mirent le comble à leurs outrages en lui disant que Charles VII n'avait aucun droit à la couronne de France, puisqu'il passait pour constant que ce I prince n'était pas véritablement fils de Charles VI; Isabeau, jusqu'alors impassible, ne put contenir plus long-temps son indignation ; elle s'exhala en reproches contre l'Angleterre, et soutint que les droits de Charles VU étaient bien plus légitimés que ceux desLancastre ; sa fureur, augmentant graduellement, arriva à un degré tel qu'elle ne se connut plus; le sang lui monta à la tête, et sortit par sa bouche et par ses oreilles; il s'ensuivit une fièvre ardente qui la
(i) Juvénal des Ursins.— Journal de Paris.
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conduisit au tombeau le cinquième jour (*4 septembre I/J35).
Isabeau avait soixante- trois ans. Elle resta exposée trois jours le visage découvert et le sceptre royal dans les mains ; ses obsèques furent faites avec la pompe que pouvaient comporter les temps malheureux où Ton se trouvait ; l'abbé de Sainte - Geneviève officia ; les corporations, le clergé , l'université et le parlement assistèrent à la cérémonie; de sa famille il ne s'y trouva qu'une femme, Isabelle cPAlençon qui avait épousé un prince de Bavière; son corps fut mis le lendemain dans un bateau ; il fut ainsi porté à Saint-Denis, où l'on ne pouvait aller par terre parce que les troupes du connétable interceptaient toutes les routes.
Quoique Isabeau vécût depuis huit ans dans l'isolement sans prendre aucune part au gouvernement, cependant sa mort fut un événement très-important pour le roi; les Français qui s'étaient séparés de la cause légitime s'étaient crus justifiés tant que la veuve de Charles VI avait vécu ; ils avaient suivi le parti de leur reine; mais quand ils furent privés de cet appui, ils n'eurent plus de motifs pour excuser leur défection, et ceux qui étaient de bonne foi durent se rallier aux royalistes ; quant aux vi. i5
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hommes du parti modéré , ils étaient encore dans l'intérieur de la ville au nombre de 3,ooo en état de porter les armes, ce qui, joint à 2,000 Anglais, formait la garnison de Paris. Le gouvernement de la capitale avait été confié depuis peu au sire de Woodville , un des meilleurs généraux anglais, chevalier de la Jarretière, et ancien favori de Henri V; il s'était distingué à la bataille d'Azincourt. Il avait à se défendre à l'extérieur contre une armée de 30,000 hommes commandée par Arthur, et dans l'intérieur contre les entreprises des royalistes : autant le général français montrait d'activité pour attaquer la ville, autant l'Anglais déployait d'habileté pour lui résister; il était chaudement secondé par les évêques de Térouane et de Beauvais , par le prévôt des marchands , par Jean Larcher, syndic des drapiers , parSaintyons, syndic des bouchers, et par Jacques de Raye, syndic des épiciers; néanmoins, malgré tous leurs efforts, ledanger devenait chaque jour plus pressant, et malgré toute sa vigilance Woodville ne put saisir le fil d'une vaste conspiration qui se tramait sous ses yeux.
Le connétable, chargé des pleins pouvoirs du roi , entretenait des liaisons avec un certain nombre de notables bien dévoués ; ces bons
Français organisèrent un soulèvement qui devait éclater au moment où le comte de Richemont entrerait par une porte qu'on devait lui livrer; les chefs de cette entreprise furent Michel Lailler, Jean de la Fontaine, Pierre de Lancois , Thomas Bigache , Nicolas Louviers ; ils vinrent trouver à St.-Denisle connétable, et lui annoncèrent que leurs concitoyens consentiraient à le seconder , mais ils y mettaient une condition , c'était que le roi accorderait un pardon général, et que personne ne serait recherché pour sa conduite passée ; le connétable leur en donna l'assurance, et pour bannir toute espèce de doute à cet égard il envoya à Poitiers un de ses officiers vers le roi , pour lui soumettre la supplique des Parisiens; Charles VII donna des lettres d'amnistie signées le 27 février ; enfin, vers le i5 mars, Arthur s'aboucha une seconde fois avec ces bourgeois, et leur promit d'épargner à la ville le plus de désordre qu'il serait en son pouvoir. A cet effet il dispersa du côté de St. -Denis et de Clichi les routiers, les soldats bretons et étrangers dont il redoutait la fureur , se gardant bien de les instruire de ses projets sur Paris : lorsque toutes les dispositions furent faites, il réunit les généraux, les chevaliers et les troupes de la noblesse, sur la docilité
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de qui il pouvait compter, et se rendit avec eux à Vincennes , pour y attendre les avis que Lailler devait lui faire donner. Il n'attendit pas longtemps, car dans la nuit du mercredi 11 avril i436 , il reçut un message par lequel on lui annonçait que l'explosion devait avoir lieu aux halles le vendredi. Au jour dit , à trois heures du matin, il quitta Vincennes et se dirigea vers Paris avec Dunois, Lille-Adam ,• Villeblanche, la Suze , Rostremen et les chevaliers de son hôtel; il vint prendre position derrière les Chartreux , entre la porte St.-Michel et la porte St.-Germain : ce plateau dominant la capitale était alors dépourvu d'habitations; et quant aux Anglais, comme ils savaient que le gros de l'armée royale était toujours devant la porte St.-Denis, ils avaient placé toutes leurs forces à cette barrière, bien éloignés dépenser que les Français pussent venir par le côté opposé , aussi n'avaient-ils fait aucune disposition pour repousser une attaque sur ce point.
Le connétable envoya le sire de Villeblanche avec un détachement à la porte St.-Michel que l'on avait promis de livrer; cet officier, ayant quelque temps côtoyé le fossé, distingua sur le rempart un homme qui agitait son chaperon ; il s'approcha , c'était un bourgeois aposté par
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Lailler. « N'avancez pas, dit cet homme , la porte St.-Michel est fermée; allez à celle de St. Jacques, on besogne pour vous aux halles. » Le connétable fit filer ses soldats le long d'un sentier trèsétroit, et arriva dans peu d'instans à la porte St.-Jacques ; les bourgeois placés aux créneaux demandèrent : « Qui êtes- vous? » Le chevalier de l'avant-garde répondit : « Nous sommes les gens du connétable. — Qu'il s'avance lui-même , cria-t-on ». Le comte de Richemont s'avança à cheval jusqu'au bord du fossé. «Jurez-vous, lui dit-on, l'amnistie générale? — Je vous en fais une seconde fois le serment , répondit-il ». Alors les bourgeois se décidèrent à livrer la porte; mais comme les serrures étaient fermées à double clef, il fallut pratiquer une ouverture au milieu des madriers dont elle était formée ; les bourgeois jetèrent une planche au travers du fossé; le connétable descendit de cheval, et passa le premier sur ce frêle appui ; il fut suivi immédiatement de tous les nobles et écuyers qui entraient un à un, mais il avait été prévenu par Lille-Adam ; ce guerrier devenu royaliste , impatient de signaler son zèle pour le service du roi, avait saisi une échelle qu'on lui tendit cinquante pas plus haut que la porte St.-Jacques, il monta précipitamment , planta la bannière de
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France sur les remparts , en criant trois fois vive le roi! ville gagnée! C'était le même cri qu'il avait poussé dix-huit ans auparavant, en surprenant Paris dans une pareille circonstance; mais pour quelle cause(i)hDunois parvint également aux créneaux à l'aide d'une échelle de corde ; tous les deux vinrent joindre le connétable , qu'ils trouvèrent à la porte haranguant les bourgeois en leur touchant la main et les comblant de caresses ; alors on fit briser les chaînes du pont levis et les serrures; les soldats pouvant entrer plus facilement, se précipitèrent à la suite d'Arthur, qui remonta à cheval, et s'avança par la grande rue St.-Jacques, traversa le Petit-Pont et celui de Notre-Dame où il trouva Michaudde-l'Àigle, nouveau prévôt des marchands, qui tenait une bannière du roi ; une foule de bourgeois vinrent se joindre à lui et l'accompagnèrent à la place de Grève : de là il envoya un détachement aux Halles pour prêter main -forte aux bourgeois, et repassa ensuite le pont au Change. En arrivant au coin de la rue de la Ba-
(1) Jean de Villiers de Lille-Adam , Tarai et le conseiller de Philippe-le-Bon, accompagna ce prince dans ses états de Flandres , dont les peuples s'étaient révoltés ; il fut tué à Bruges en 1437, dans une émeute où le duc lui-même courut risque de la vie.
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rillerie, il fut accosté par un épicier qui sortit de sa boutique et lui offrit le clairet pour boire à son heureuse arrivée ; le connétable accepta avec cordialité, passa ensuite par la rue de la Calandre, entra dans l'église Notre-Dame , où il entendit la messe tout armé ; après quoi les chanoines lui offrirent un repas splendide qu'il refusa : cependant il accepta du vin et des épices qu'il prit debout, et ne voulut rien autre chose, parce que c'était vendredi , et qu'il jeûnait d'habitude ce jour-là. L'entrée du connétable avait été précédée , cpmme l'on en était convenu , d'une sédition qui avait éclaté au milieu de la nuit dans le quartier des halles St.-Eustache, du côté opposé à celui par où les royalistes devaient entrer ; Woodville était accouru sur ce point avec toutes, ses forces disponibles, niais il apprit bientôt que le connétable, après avoir forcé la porte St.-Jacques , se trouvait dans le cœur de Paris; il comprit alors que ces deux mouvemens avaient été combinés , et ne songea plus qu a gagner avec ses soldats la Bastille , afin d'y tenir le plus long-temps possible. Rien ne peut exprimer la fureur dont les Français apostats furent animés lorsqu'ils virent les royalistes dans Paris; il couraient dans les rues en criant: « Saint-Georges! Saint-Georges! (mot de ralliement
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des Anglais. ) Traîtres de Français , vous périrez tous ! » Dans leur rage ils faisaient main-basse sur ceux qu'ils recontraient et qui ne criaient pas comme eux; ils massacrèrent ainsi Levavasseur, notable de la ville, homme vénérable par son âge et par ses vertus.
Cependant les bourgeois réunis aux halles se répandirent dans tous les quartiers et forcèrent les renégats à se réfugier dans les rangs des soldats de Voodville : on foula sous les pieds la croix rouge , et Ton arbora avec des transports d'allégresse la croix blanche ; on jetait sur les Anglais, par les fenêtres, les tables, les chaises et les meubles; les femmes paraissaient les plus animées. Au milieu de ce tumulte, Voodville effectua péniblement sa retraite; il avait rallié les Français apostats, à la tête desquels marchait l'évêque de Térouane ; le peuple accablait ce dernier d'invectives en criant, au renard ! au renard! parce que, à l'exemple de Henri V, le prélat avait fait peindre dans ses armes la queue de cet animal.
Le connétable, ne voulant pas engager avec Voodville un combat au milieu des rues, ne s'opposa point à sa retraite ; il le laissa entrer dans la Bastille et l'y bloqua étroitement; ensuite il parcourut à cheval tous les quartiers ,
distribua des postes sur les places, sur les ponts et dans les carrefours; voyant les esprits assez calmes, il se rendit une seconde fois à Notre-Dame, où il avait convoqué le parlement, l'université , les chefs des corporations; il fit à haute voix la lecture des lettres d'amnistie données par le roi : à l'issue de cette lecture il fit publier que tout soldat ou autre qui entrerait chez un bourgeois pour faire violence, serait puni de mort; cette défense arrêta les désordres qui accompagnent ordinairement ces sortes d'événemens; « et le peuple de Paris prist le connétable en si grand amour, que nul n'eût mis son corps et sa chevance pour*détruire les Anglais. >» (Pierre Gruel.)
Les routiers qui étaient à Saint-Denis, entendant sonner les cloches de Paris en signe d'allégresse , se précipitèrent vers les portes de la capitale dans l'intention de la piller; mais le comte de Richemont, instruit d'avance de leur dessein, ordonna de ne point baisser les ponts-levis, et ne voulut jamais admettre ces soldats dans l'intérieur de la ville; cet acte de fermeté acheva de rassurer la population. Arthur alla établir sa résidence à l'hôtellerie du Porc-Épic, près du Châtelet ; il nomma le sire de Ternant prévôt de Paris , Michel Lailler prévôt des marchands , et Jean Dubelloy échevin avec Pierre Deslandes ,
Jean de Grandrue et Nicolas de Neuville ; après avoir ainsi organisé le gouvernement civil de Paris , il songea à forcer les Anglais dans la Bastille; mais pour éviter l'effusion du sang, il fit faire à Voodville des propositions conçues en ces termes : « Je vous offre la faculté de vous retirer et d'aller où bon vous semblera, en emportant votre bagage; si vous refusez ces conditions , je prendrai la forteresse et je ne ferai quartier à qui que ce soit. » La journée du samedi se passa sans réponse; le dimanche matin les Anglais demandèrent à se retirer à Rouen, ce qui leur fut accordé.
Henri VI perdit encore lors de la prise de Paris plus de 1,000 hommes , tués en entrant dans la Bastille ou massacrés dans les rues par le peuple en furie; on calcula que 80,000 Anglais avaient péri en détail au milieu de leurs conquêtes, depuis le commencement du règne du jeune Lancastre, c'est-à-dire depuis quinze ans.
Après avoir ramené le calme dans la capitale et y avoir organisé toutes les branches du service public, le connétable fit la revue des compagnies et les conduisit à l'entrée de la Picardie, en les échelonnant par compagnies depuis Saint- Denis jusqu'à Beau vais; il jeta deux ponts sur TOise entre Compiègne etPontoise, et fit rétablir
celui de Beaumont ; ces dispositions avaient pour but de protéger Paris contre une attaque générale dont les ennemis menaçaient du côté du Nord , où ils concentraient leurs forces dans le Ponthieu. Chaque semaine Arthur faisait le trajet de Paris à Beauvais en visitant sa ligne ; un soir qu'il rentrait à Clermont il courut risque d'être pris par un parti de Talbot , fort de 600 hommes, qui avait pénétré jusque-là avec l'intention de l'enlever; les soldats anglais étaient cachés dans un bois qui bordait le chemin de chaque côté; Arthur n'avait avec lui que 100 cavaliers partagés en deux pelotons qui marchaient à une assez grande distance l'un de l'autre; le général se trouvait en tête du premier; l'ennemi, prenant ce peloton pour l'avant-garde chargée d'éclairer la route, le laissa passer et fondit sur le second; mais voyant que le connétable ne s'y trouvait pas , il se retira après avoir tué quelques cavaliers.