‹ Vies des grands capitaines français du môyenage pour servir de complément à l'histoire générale de la France aux XIIeXIIIe, XIVe et XVe siècles /Chapitre 11 sur 22 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Changement de système militaire opéré par les soins d'Arthur. — Etablissement des armées permanentes. — Nouvelle agression des Anglais. — Le comte de Richeraont est chargé de la conquête de la basse Normandie.

Tous les grands hommes du quatorzième siècle, et entre autres Duguesclin, Olivier deClis* son, Enguerand de Couci, Boucicaut, Louis de Clermont, avaient montré beaucoup d'ardeur à réprimer l'indiscipline qui transformait en brigands des guerriers valeureux. Arthur de Richemont partagea leur indignation , et fit encore plus que ses devanciers pour arrêter ces dévastations. Il lui était prouvé que les malheurs de ia France pendant le règne de Charles VI prenaient leur source dans les revers éprouvés à la guerre par suite d'insubordination ; il fallait donc en prévenir le retour par des institutions nouvelles , sages et vigoureuses. La sévère justice d'Arthur avait été insuffisante jusqu'alors; en vain avait-il poursuivi avec acharnement les

pillards, sans avoir égard au rang de coupables : ce zèle en faveur de l'habitant des campagnes n'avait eu d'autre résultat que de lui attirer la haine des grands , accoutumés depuis long-temps à s'enrichir de pillage. Il n'existait qu'un moyen capable de couper le mal jusque dans sa racine, c'était l'adoption d'un mode de licenciement fo : cile à mettre en pratique. Il fallait aussi beaucoup d'énergie dans sa première application.

Richemont , depuis long-temps convaincu de cette vérité , n'eut pas besoin d'user de supplications pour engager le roi à mettre à exécution le projet de réforme si souvent reproduit. Depuis que l'âge avait amorti ses passions, Charles VII se montrait de plus en plus digne de l'affection de ses sujets; il faisait des efforts héroïques pour s'acquitter envers la nation de ce qu'elle avait fait pour lui; il ne pouvait consolider son bonheur qu'en extirpant ce vice originel de brigandage, dont l'existence seule arrêtait les progrès de la civilisation. Mais jamais il n'aurait triomphé des obstacles qui l'entouraient , s'il n'avait eu pour auxiliaire le comte de Richemont. Le roi et son connétable furent les seuls créateurs du mode de licenciement qu'ils mirent en vigueur pour la première fois au commencement de Tannée i445. Us le mûrirent

plusieurs années dans le plus grand secret; cependant , au moment de le promulguer , le roi voulut consulter les princes du sang, les généraux, les plus riches seigneurs du royaume, les principaux membres de tous les ordres , voire même les docteurs de l'université, afin de donner plus de solennité aux actes de réforme qu'il avait en vue , et de rencontrer moins d'opposition dans leur exécution.

L'armée se trouvait encore en Lorraine : elle la dévorait. Le roi, revenant de Nanci, s'arrêta à Châlons-sur-Marne et se logea dans le château de Serre , appartenant à l'évêque ; il y convoqua, au commencement de mai i445> les princes du sang et les grands vassaux ; il leur annonça le désir qu'il avait de mettre un terme aux désordres commis par les gens de guerre; il nomma une coipmission , formée du dauphin, de Charles d'Anjou, des comtes de St.-Paul, de Clermont, de Tancarville et de Dunois; le connétable en fut le président. Le monarque soumit aux lumières de ce conseil un projet de licenciement : c'était déjà de sa part une grande preuve de courage que de proposer d'arracher les armes à des guerriers qui ne s'en servaient depuis vingt-quatre ans que pour défendre sa cause. On

s'attendait à une vive opposition de la part des

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ARTHUR DE BRETAGNE. a85

grands vassaux , dont l'influence devait diminuer du moment où ils seraient privés de la faculté de lever des soldats dans leurs possessions ; mais les craintes conçues à cet égard s'évanouirent bientôt ; car les feudataires voyaient tous les jours leurs domaines dévastés par les hommes d'armes réunis sous la protection de leurs voisins; ils ne tiraient aucun revenu de leurs terres, qui restaient en friche; et cependant ils commençaient à devenir sensibles aux aisances de îa vie, qu'ils ne pouvaient se procurer qu'à prix d'argent : l'orgueil féodal fléchit devant l'intérêt personnel. Ce ne fut pas sans étonnement qu'on les vit donner les mains à la mesure proposée. Il est vrai que Charles VII était en position de les y contraindre par la force, car la nation française avait pris un nouveau degré d'énergie , comme il arrive après les grandes secousses, et malgré les malheurs publics elle avait fait un grand pas vers les améliorations de tout genre. Déjà le commerce et les professions utiles formaient une masse nombreuse, riche , soumise, et disposée à soutenir les volontés du souverain; les villes, devenues plus peuplées par les migrations des gens de la campagne , ne craignaient pas de défendre contre la noblesse les prérogatives qu'elles •

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tenaient des rois; les intérêts, devenus plus généraux, se rattachaient davantage au monarque, et augmentaient sa puissance en diminuant celle de la féodalité : la noblesse se soumit donc, et en cela elle agit sagement. Cette mesure, tentée plusieurs fois , n'avait échoué que par défaut de solde ; le roi fit proposer à l'assemblée des grands feudataires réunis auprès de lui , de consentir à la levée d'une taille perpétuelle dont on affecterait le produit à la paie d'un certain nombre de soldats qui resteraient toujours aux ordres du roi , et qui défendraient à la fois le territoire contre l'ennemi et protégeraient les propriétés contre les vagabonds armés ; l'assemblée consentit à l'impôt. Pendant que cela se passait à Ghâlons, des messagers du palais parcouraient le royaume dans toutes les directions, en faisant les mêmes propositions au nom du roi. Tous les états provinciaux votèrent par acclamation l'impôt demandé ; chacun voyait déjà les avantages qui allaient résulter de cette grande mesure. Assuré des suffrages universels, le roi ordonna de commencer l'opération du licenciement ; il en chargea spécialement le comte de Richemont.

Ce généra) laissa la cour en Champagne, et se rendit avec ses lieutenans à Montbéliard ; il

concentra sous les murs de cette ville les routiers qui suivaient la bannière du roi de France ; il prit même 5,ooo Anglais qui, à la faveur de la trêve, s'étaient unis aux soldats que le dauphin conduisait en Suisse; il ne laissa pas un seul capitaine dans ces contrées; il partagea l'armée, forte de 5o,ooo combattans, en trois divisions qui marchèrent à la même hauteur.

Celle de droite, commandée par le sire Malet de Graville, grand-maître des arbalétriers, déboucha au-dessus de Lure; celle de gauche, commandée par le maréchal de Culant , traversa la plaine de Gray, et celle du centre, à la tête de laquelle marchait Arthur, suivit la direction de Vesoul; elles franchirent la Saône à un jour de distance, traversèrent les Vosges, et entrèrent dans la Champagne par Chaumont.

Le connétable arriva le 1 5 juin dans les plaines de Vitry , où devaient se réunir d'autres soldats qu'on attirait de l'Auvergne , du Languedoc , de l'Ile-de-France , de la Beauce , du Poitou et de la Guienne. Ces soldats se laissèrent conduire en Champagne avec docilité, parce qu'ils se croyaient destines à une nouvelle expédition qui les enrichirait : les ravages qu'ils commirent dans leurs marches et dans leurs cantonnemens en Champagne, presque sous les yeux du roi , ache-

ARTHCR DE BRETAGNE.

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