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réforme. (Jean Gruel.)
Cette concentration exigea un mois et demi de temps. A la fin de juillet i445, le connétable fit passer la Marne à cette armée, que des calculs approximatifs portent à 90,000 hommes; il la réunit sur un seul point , dans la plaine qui avoisineChâlons, là même où Attila avait été vaincu. Peu de jours après , le roi sortit de la ville, et vint passer la revue; il était accompagné de son fils, de quatre princes du sang, de i5o vassaux déployant bannières, de i,5oo bannerets, l'élite de la noblesse, de plusieurs évêques, de magistrats, de docteurs de l'université. Tout ce cortège était bien fait pour en imposer à ces soldats, en leur montrant le monarque entouré des personnages les plus illustres de France. Après la revue, le roi ordonna au connétable de choisir dans les rangs les soldats les mieux équipés, les plus braves, et les plus susceptibles de se courber sous le joug de la discipline.
Arthur devait bien les connaître, car il les avait eus sous ses sordres pendant vingt ans; d'ailleurs il prit l'avis des capitaines. On forma sur le terrain les rôles d'un corps de 9,000 hommes à cheval, et d'un autre de 12,000 archers à pied : on licencia le reste , au nombre au moins de
70,000. On prit d'avance des mesures fort sages, pour empêcher cette masse de se former une seconde fois en troupe , ce qui arrivait ordinairement à chaque licenciement partiel : on en retira les hommes les plus déterminés , et tous les capitaines capables de donner une impulsion; de sorte que ces 70,000 routiers restèrent sans chefs. On les renvoya par petits détachemens dans différentes directions, avec ordre de se retirer dans leur pays natal; on leur donna connaissance , au moment du départ , d'un édit par lequel le roi accordait pleine rémission à chacun d'eux des crimes et délits qu'ils pouvaient avoir commis antérieurement, mais on les prévint aussi que l'on punirait de mort celui qui, dans le trajet, commettrait des excès. Les lieutenans du connétable, les prévôts des maré-
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mens des routes, afin de diviser les détachemens et empêcher les rassemblent ens trop nombreux; les baillis des villes et des bourgs avaient eu l'ordre de border les chemins avec les archers sédentaires. L'appareil déployé dans cette circonstance , les mesures sévères que l'on prenait pour l'exécution de l'édit de licenciement , en imposèrent à ces hommes féroces. Les 70,000 ribauds se répandirent sur la surface de la vi. 19
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France, efc rentrèrent au sein de leurs familles; au bout de deux mois on n'en vit pas un seul sur les routes. Cette multitude de brigands, ce fléau contre lequel les rois luttèrent pendant plusieurs siècles, disparut coroipe par enchantement.
L'effet de cette mesure fut si prompt , que le vulgaire étonné n'en fit honneur ni à la sage prévoyance du roi, ni à l'habileté du connétable, mais à la protection spéciale du Ciel , qui avait voulu récompenser la ferveur avec laquelle on venait de faire le jubilé; l'historien même du comte de Richemont attribue à un miracle la dispersion subite de ces soldats. Nous ne passerons pas sous silence le nom d'un homme sans la participation duquel l'opération eût peut-être été impossible; nous voulons parler de Jacques Cœur, qui avança au roi les sommes nécessaires pour acquitter la solde convenue, et pour l'assurer l'espace d'upe année.
Le licenciement étant terminé, le connétable, à qui le roi confia les pouvoirs les plus étendus, procéda à l'organisation des soldats que l'on avait choisis pour le service de l'État. Les 9,000 hommes de cavalerie furent divisés en i5 compagnies de 600 hommes chacune ; la compagnie fut subdivisée en lances, qui se composaient de 6 hommes, le chef de lance ou gendarme,
vt écuyers, 3 archers * tous à cheval. Arthur plaça dans le cadre de ce corps les guerriers qu'il importait le plus de ranger sous le joug de la dis* cipline; « on choisit, dit uii historien contemporain, des capitaines vaillans, sages, experts en fait de guerre, et non jeunes et grands sei* gneurs.» Il fut défendu expressément de mener à sa suite chiens, oiseaux et femmes , car les gens de guerre avaient coutume de se charger d'un attirail fort embarrassant. On fixa la paie de chaque chef de lance k 10 livres 10 sols par mois, celle de récuyer 5 livres , et celle de l'archer 4 livres: cette paie était perpétuelle; il. fut décidé que l'on donnerait à chaque chef de lance les rations de vivres destinées à son peloton; le commandant d'une compagnie fut institué responsable de la conduite de ses hommes : voilà l'origine de cette responsabilité graduelle qui est devenue la base de la discipline moderne. Des généraux furent chargés par le roi d'inspecter les troupes à des époques fixes ; il leur fut prescrit de redoubler de soin pour resserrer les liens du devoir; des volontaires nobles et plébéiens se présentèrent en foule pour servir le roi, sans demander aucune solde ; ils furent incorporés dansles compagnies, et se soumirent avec docilité aux règles nouvellement établies; on leur
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fit espérer d'être nommés aux vacances qui sur* viendraient dans les cadres de la gendarmerie : il ne fut point encore question d'avancement, qu'on ne régla que deux siècles plus tard. Les nobles qui se présentèrent pour servir à leurs frais doublèrentlenombre des gens d'armes et des archers , de sorte que le roi eut à ses ordres 4o,ooo hommes, dont 18,000 à cheval. On dissémina cette armée sur la surface du royaume, dans les places fortes et dans les capitales des provinces ; on établit dans 3o villes des commissaires des guerres chargés du paiement de la solde et de la distribution des rations; la conduite des soldats devint exemplaire; les habitans des campagnes, accoutumés à ne voir que des ennemis dans les hommes armés , ne trouvèrent plus chez eux que des protecteurs; les capitaines , qui naguère encore donnaient l'exemple des plus horribles excès, devinrent tellement rigides qu'il fallut souvent modérer leur sévérité.
On ne fut pas long-temps sans recueillir les heureux fruits de cette réforme. L'agriculture , protégée par les hommes qui en furent si longtemps le fléau, redevint florissante comme du temps de Philippe-Auguste et de Louis IX; les routes étant délivrées des brigands qui les in-
ARTHUR DE RRETAGNE. 2gJ
testaient , se couvrirent de voyageurs , les affaires se renouèrent, le commerce s'accrut prodigieusement et quadrupla les revenus de l'État. En France, jusqu'alors, la civilisation était restée en arrière de celle de l'Angleterre , de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne ; mais à la faveur de Tordre, elle reprit un essor rapide, qui alla toujours en augmentant.
On doit regarder le mode adopté par Charles VII comme le changement le plus notable survenu dans notre système militaire; il fut pour les armées françaises ce que les institutions de Marius avaient été pour les légions romaines; et de même que la république n'eut plus à déplorer des désastres semblables à ceux de la Trébie , de Trasimène et de Cannes, de même on ne connut plus de revers aussi cruels que ceux de Créci , de Poitiers et d'Azincourt. Au reste, on recueillit bientôt le fruit de tant de persévérance; la France reprit une supériorité marquée sur l'Angleterre , qui fut obligée de demander comme une faveur le renouvellement de la trêve. Tout faisait donc présager qu'une longue paix serait le prix de si glorieux travaux. Arthur, couvert de gloire, se hâta de regagner son château de Parthenay; il y trouva tout en deuil : Jeanne d'Albret, comtesse de Richemont , était morte quelques je urs
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ÎI94 ARTHUR DE BRETAQIft.
avant l'arrivée de son époux. Cette princesse étant tombée malade pendant l'opération du licenciement, le connétable n'avait pu se rendre auprès d'elle, car un homme public est souvent obligé de sacrifierai! bien général ses plus chères affections. >:,-.'
Arthur avait eu à l'âge de viftgt^deux ans un enfant naturel; mais il n'en avait point de ses deux femmes légitimes. Le désir de laisser un héritier de son nom lui fit contracter une troi* sième union ; il épousa, à la fin de juillet i445, Catherine de Luxembourg, la plus jeune des filles du comte de SainbPol, sœur de Jacqueline, femme du comte du Maine, alors premier ministre. Ce fut même ce dernier qui fit le mariage. Arthur goûtait dans sa retraite un repos qui depuis long -temps semblait le fuir, lorsqu'une nouvelle étincelle vint rallumer l'incendie; elle partit de la Bretagne, qui nê cessait d'être le nœud de la politique des deux nations rivales.
Jean V avait laissé à ses trois fils, François, Pierre et Gilles, des apanages proportionnés à l'affection qu'il avait pour chacun d'eux. François., l'aîné, eut le duché de Bretagne; Pierre le comté de Guingamp et beaucoup d'autres terres ; Gilles, le plus jeune, eut la baronnie de Chan-
4RTHUR DE BRETA.GNE. 1^5
tocé, située à l'entrée de l'Anjou. Du vivant même de son père, Gilles se plaignit de la modicité et de la nature de son lot. « Pourquoi m'exile-t-on de mon pays natal? disait-il; suis-je fils du duc d'Anjou, ou du duc de Bretagne?» Il ne cessait de reprocher à ses frères , et surtout à l'aîné, la préférence que l'on avait eue pour eux. Ces querelles se renouvelaient fréquemment et prenaient chaque jour un caractère d'animosité très-effrayant ; le connétable fut souvent obligé de venir en Bretagne pour rétablir la paix parmi ses neveux. Gilles, violent, mais d'une franchise extrême , ne se montra guère plus soumis lorsque François , l'aîné , prit possession du duché; ce dernier, sombre, haineux, fuyant le monde, se tenait renfermé dans son palais avec quelques fevoris qui travaillaient sans cesse à l'aigrir contre son frère.
Afin d'augmenter ses domaines et se rattacher k la Bretagne, dont il se glorifiait d'être l'enfant, Gilles résolut de s'allier à la famille de Dinant, en épousant Françoise, héritière de cette riche maison. Françoise était promise par son père au fils aîné du comte de Laval; mais le sire de Dinant étant mort , êlle se trouva orpheline à l'â^e de douze ans. Gilles l'enleva malgré les parens collatéraux , en déclarant qu'il en ferait
sa femme lorsqu'elle serait en âge de se marier ; cet enlèvement irrita beaucoup de monde, et principalement le sire de Montauban , homme entreprenant, et qui, pour relever sa fortune, avait formé le projet d'épouser l'héritière deDinant; il n'eût pas été plus scrupuleux dans le choix de ses moyens si on ne l'avait prévenu. Gilles vit former contre lui une puissante ligue sans que son frère songeât à le défendre ; il quitta brusquement la cour de Bretagne, et se retira au château du Guildo.
Le conseil d'Angleterre , accoutumé à retirer quelque profit des querelles des princes du continent, envoya en Bretagne des émissaires qui circonvinrent Gilles; ils lui offrirent l'appui du roi Henri VI. Il importait d'autant plus à l'Angleterre de se ménager un allié dans la maison de Montfort, que le nouveau duc, abandonnant le système de son père , s'était déclaré hautement pour la France , et avait prêté serment à Charles VII son oncle. Gilles, irrité au dernier point contre son frère, accueillit les émissaires anglais, dont les discours lui suggérèrent des idées d'ambition fort criminelles. En vain l'historien de Bretagne a t-il voulu le montrer innocent à cet égard , il est certain que Gilles fut coupable au moins d'intention , et
qu'il eut la pensée de faire des choses préjudiciables aux intérêts du bien public ; toutefois il reste aussi pour constant que nul de ses projets ne reçut jamais un commencement d'exécution. Ses ennemis , attentifs à ses moindres démarches, s'empressèrent de l'accuser d'avoir contracté une alliance avec les Anglais, et de s'être engagé à les introduire dans le duché, en leur livrant plusieurs châteaux-forts ; ils disaient que Henri VI lui avait offert l'épée de connétable d'Angleterre; Lobineau assure qu'il la refusa. Quoi qu'il en soit, Jacques de i'Epinay, évêque de St.-Malo, le sire de Montauban et Jean Hingant dépeignirent au duc le prince Gilles comme un ennemi de l'État.
Sur ces entrefaites ce dernier demanda au comte de Sommerset, gouverneur de la Normandie , quelques bons archers , désirant prendre d'eux des leçons de tir de l'arc, exercice qu'il préférait à tout autre. On sait que les archers anglais passaient pour les plus habiles tireurs de l'Europe. Sommerset en envoya 3o , que le jeune Breton accueillit avec empressement; il les logea dans le château du Guildo. Cette action bien innocente fut représentée par les ennemis du prince comme une preuve manifeste de son intelligence avec les Anglais;
2i)S ARTHUR DE BRETAGNE.
le duc ne doiita plus de la culpabilité de son frère , et rien ne put le faire changer d'opinion. Il se trouvait dans le moment à Chinon, au* près de Charles VII; il confia à son oncle les chagrins que lui causait son frère, dont il dévoila les prétendues trames. Depuis long-temps Charles VII, également prévenu contre Gilles, le regardait comme le zélé partisan des Lanças tre, il ne pouvait donc que le détester; il offrit à François I er de faire arrêter le coupable par un de ses officiers , afin de lui épargner un soin si pénible; le duc accepta, quitta sur-le-champ la cour de France, et rentra dans ses états.
Le 26 juin i446, un dimanche, Gilles jouait à la paume avec ses écuyers dans la cour du château du Guildo, lorsque l'amiral Coëtivi se présenta devant le pont-levis avec 1,200 hommes; la sentinelle ayant signalé l'approche de ces troupes, un des écuyers bretons monta sur les remparts et demanda ce que Ton voulait. L'amiral se nomma, et annonça qu'il conduisait 200 lances du roi de France; il manifesta le désir d'entrer dans le château. Gilles ne fit aucune difficulté d'ouvrir les portes aux soldats du roi son oncle ; il vint lui-même à la barrière recevoir l'amiral en lui demandant des nouvelles de Charles VII dont la santé donnait alors quel-
ques inquiétudes; Coè'tivi le rassura surce point, et après plusieurs efforts sur lui-même il lui annonça avec peine qu'il était chargé de l'arrêter : effectivement il posa la main sur son épaule en déclarant qu'il le faisait son prisonnier. Il laissa la moitié de ses gens en garnison au Guildo , et prit avec le prince breton la route de Dinant.
Cette arrestation' se fit à l'insu du connétable , dont pn redoutait la violence; le roi ne l'instruisit du projet qu'après le départ des a 00 lances. Arthur ne put contenir son indignation ; il parla à Charles VII avec toute la liberté que lui donnaient son âge , son rang et ses services. « Vous agissez , dit-il , contre vos propres intérêts en travaillant sourdement comme vous le faites à la ruine de la maison de Bretagne, en entretenant de fatales dissensions; je proteste de l'innocence de Gilles , victime des menées de ses ennemis. » La chaleur avec laquelle le connétable s'exprimait en prenant la défense de son neveu toucha Charles VII , toujours irrésolu dans ses déterminations. « Beau cousin, lui dit-il, pourvoyez-y, et faites diligence, autrement la chose ira mal, car le duc et tous les autres vont délibérer de le prendre. » Le comte de Richemont vola en Bretagne pour faire révo-
quer l'ordre d'arrestation; mais Gilles était déjà entre les mains de l'amiral. Le comte arriva àDinant avant le prisonnier, etsupplia le duc de voir son frère et de l'entendre; François I er n'osa pas refuser son oncle ; il se rendit au château où Coëtivi et son escorte venaient d'arriver. L'entrevue eut lieu dans une des salles basses : Gilles, Arthur et Pierre de Bretagne se jetèrent tous trois aux pieds du duc , lui demandant en pleurant le pardon d'un frère plus imprudent que coupable; François, opiniâtre dans ses mauvaises résolutions , resta insensible â de si touchantes prières; il ordonna à Dubreuil , procureur général de Bretagne, de dresser l'acte d'accusation sur le témoignage de plusieurs femmes que l'on paya pour déclarer avoir été violées par le prince breton ; on voulait ajouter le crime de viol à celui de félonie : l'un et l'autre emportait la peine de mort. Dubreuil essaya de fléchir son maître, en le suppliant de lui épargner cette odieuse mission ; mais il reçut l'ordre de la remplir avec rigueur, sous peine d'encourir la colère du souverain. Arthur ne fut pas plus heureux; il tenta vainement pendant plusieurs jours de ramener son neveu à des sentimens plus humains.