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prême puissance. À son entrée dans la capitale , le duc avait lui-même augmenté l'influence de ce parti , en dévonanf à ses coups dés hommes assez malheureux pour avôir encouru sa disgrâce, et que le hasard avait soustraits aux meurtriers ; il parut courroucé de les trouver encore existans , et chercha à les faire périr juridiquement; en conséquence il laissa à Capeluche le soin de former une commission pour juger ces derniers armagnacs. On conçoit quel devait être le tribunal dont le bourreau nommait les membres, et dont il s'institua le président : Cet homme appelait les royalistes à sa barre, les condamnait et >es exécutait lui-même. Bientôt ce chef de rebelles fut aussi puissant dans Paris que le duc lui-même; il vint plusieurs fois jusque dans le palais de ce prince se saisir des personnes qui lui déplaisaient, et dont il faisait ses victimes; il arracha de l'hôtel de la reine le vieux Hector de Chartres, père de l'archevêque dé Rheims , et Louis Mâçonnet, chevalier octogénaire : il leur trancha la tété le jour même. Ses moindres caprices étaient satisfaits salis trouver d'opposition , et chacun se prosternait devant cet ignoble tyran dans l'espoir de le fléchir; tout Paris tremblait à ses pieds, tant le sentiment de là cràittte était général; on eût dit qu'il n'y atait qu'une seule tête à couper dans
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cette vaste capitale : après avoir épuisé sur une nation tous les genres de châtimens, le ciel, dons sa dernière colère , lui inflige la domination populaire.
Jean-sans-Peur , satisfait enfin clans ses vengeances, voulut contenir ces furieux; mais le mouvement était donné, rien ne pouvait plus le modérer; en vain parla-t-il an nom du roi, on le méconnut; en Vain voulut-il faire valoir son autorité, on la méprisa. L'esprit de révolte était si exalté , que les chefs des mutins ne demandaient rien moins que de gouverner en commun avec Je duc de Bourgogne et le roi.
Pour se délivrer de ses terribles auxiliaires, Jean-sans-Peur eut encore recours k l'adresse, moyen qui lui avait toujours réussi. 11 fit courir le bruit que la tour de Montlhéri, gardée par une faible garnison d'Orléanais, contenait un trésor considérable depuis peu découvert, et qui avait appartenu au fameux connétable de Clissofi qui passait pour avoir possédé d'immenses richesses. Les brigands se laissèrent prendre à ce leurre; ils sortirent au nombre de 10,000, et attaquèrent Montlhéri, mais il* lurent repoussé* : cette tentative leur coûta beaucoup de monde. Après cette expédition ils Voulurent rentrer dans Paris, on réfusa de leur en ouvrir les portes; ils se répan-
dirent dans la campagne, et furent exterminés par les paysans unis aux Orléanais. Le duc de Bourgogne avait profilé de l'absence de ces 10,000 hommes pour faire rentrer dans le néant le reste de ces bandes d'égorgeurs. Capeluche fut le premier sacrifié. Cet homme féroce venait de faire traîner à son tribunal une jeune femme grosse de six mois, veuve d'un armagnac massacré le 1 a juin; il la condamna à mort, et lui coupa la tête de ses propres mains : cette action horrible fit pousser un cri général d'effroi; en peu d'instans tout Paris fut instruit de cet attentat; on se porta en foule à l'hôtel Saint-Paul pour en der mander la punition. Jean -sans-Peur, charmé de trouver un prétexte légitime, fit arrêter Cape* luche qui buvait dans un cabaret des halles; on le laissa une nuit dans son cachot. Le lendemain l'espèce de parlement nouvellement institué le condamna au supplice qu'il venait de faire subir à cette malheureuse femme. Capeluche entendit prononcer sa sentence sans s'émouvoir; on le conduisit à la Grève, il monta sur l'échafaud; mais il manquait un bourreau, et, chose étrange! parmi ces Parisiens qui avaient égorgé de sangfroid des milliers de leurs concitoyens, il ne se trouva personne qui voulût se charger d'exécuter ce scélérat; il fallut contraindre son valet ,
jeune encore, de remplir l'office de son maître. Capeluche donna froidement la dernière leçon à son successeur , lui indiqua l'endroit où il devait frapper, aiguisa lui-même le glaive, et présenta sa tête à son élève , qui l'abattit d'un seul coup.
La mort de Capeluche laissant le parti populaire sans chef, le duc de Bourgogne se trouva délivré d'une rivalité très-redoutable; mais une nouvelle calamité vint augmenter les embarras de ce prince. Le sang répandu dans les massacres de juin, ces cadavres laissés long-temps sans sépulture, le peu de soins donné à l'assainissement d'une ville populeuse; toutes ces causes réunies engendrèrent une épidémie dont les premiers symptômes parurent au commencement de l'automne 1418. Ce fléau sévissait avec une intensité effrayante; il commença par enlever quarante personnes par jour, bientôt ce nombre quintupla ; les hommes jeunes succombaient plus tôt que les vieillards; les cimetières ne suffisaient plus pour contenir les morts, on faisait de vastes fosses qui recevaient six cents personnes.
Le prévôt des marchands et le parlement firent rassembler les fossoveurs pour connaître approximativement le nombre des victimes; d'après le rapport de ces hommes, on consigna
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sur les registres que depuis la Nativité de la Vierge jusqu'à la Conception, on avait mis en terre 100,000 personnes y compris les enfans. Le jour de la Saint-Crépin, la corporation des cordonniers se réunit, et voulut connaître les pertes qu'elle avait faites; il fut prouvé que dans les mois de septembre et d'octobre il était mort 1800 cordonniers, maître* ou garçons.
(Journal de Paris, p. 5q.)
Ceux des malheureux habitans qui ne succombaient pas à la maladie, luttaient contre la famine ; un setier de blé coûtait quatre francs, c'était six fois plus que dans les temps ordinaires. Un enfant de quatorze ans mangeait par jour pour dix-huit denier* de pain ; les boutiques des boulangers étaient assiégées avant le jour; des malheureux dévoraient le pain bouillant, et la plupart s'étouffaient en l'avalant» D'un autre côté l'épidémie s'étendait hors de la capitale, dans un rayon 4e cinquante lieues ; les provinces qu'elle n'atteignait pas étaient ou au pouvoir des Anglais, ou livrées aux fureurs de la guerre civile.
Les massacres du la juin, loin d'avoir abattu le parti orléaniste, avaient au contraire doublé son énergie. Les parens de ceux que le fer des Parisien* et des Bourguignons avait moissonnés ne mirent plus de bornes à leur
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ressentiment; les villes et las campagnes devinrent le théâtre de combats perpétuels ; les paysans, pillée par les deux partie, abandon nèrent la culture des terrée, et se réfugièrent dans les boi;*; ils les quittèrent bientôt, et se vengèrent sur les armagnacs et sur les bourguignons; les moine*, expulsés de leurs courons, s'armèrent également, et se servirent du glaive aussi bien que les autres; on finit par s'exterminer pour la possession de quelques alimens : les vivres devenaient si rares, que l'argent ne pouvait plus en procurer ; les Anglais, insensibles à tant de maux , foulaient £ette terre de désola-
plupart n'avaient ni habitans, ni garnison. C'était conquérir .sans vaincre; du nord au midi la Frauçe offrait le spectacle le plus pitoyable ; ce pays, si florissant eous les premiers Capétiens , ne présentait plus que l'aspect de la misère. Jean de ïfevers, principal auteur de tant de désastres, n'avait point à se réjouir de sa victoire $ur les Orléanais; il régnait, il est vrai, mais sur des ruines , et mille obstacles l'empêchaient encore de jouir paisiblement d'une si triste puissance, car d'un côté le parti orléaniste, aya»Jt à sa tête le dauphin et s'annonçant comme le défenseur des droits de la couronne ,
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avait pour lui les provinces au-delà de la Loire; de l'autre côté , Henri V semblait n'agir que pour lui seul et non pour le duc de Bourgogne; il poussait ses conquêtes en Normandie, mais elles étaient lentes parce que les Français ne se laissaient pas tellement abattre par les malheurs publics qu'ils oubliassent leur ancienne bravoure; partout où quelques hommes armés se trouvaient réunis , Henri rencontrait une vigoureuse résistance. Le sire de Woodville, un de ses lieutenans, chevalier de la Jarretière, attaqua à la fin de i4i8 le château de Beaumont-le-Vicomte. Foulques de Courtarvel y commandait pour la duchesse d'Àlençon; ce vieux guerrier, qui, trois ans auparavant , s'était distingué avec sa compagnie à la bataille d'Azincourt, repoussa vigoureusement Woodville, et le contraignit à se retirer au bout de douze jours d'un siège opiniâtre. Le général anglais leva son camp en prenant la direction de Mortagne; Foulques de Courtarvel sortit de la place avec un fort détachement, tomba sur l'arrière-garde, la tailla en pièces ; mais, emporté par son ardeur, il s'enfonça au milieu lie la colonne ennemie, fut enveloppé et pris. Woodville , charmé de cette capture , rebroussa chemin et vint s'établir une seconde lois devant Beaumont-le-Vicomte, dont la gar-
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nison s'était mise sous les armes , ayant été avertie par quelques fuyards de l'aventure du gouverneur. Le général anglais engagea par les plus brillantes promesses le sire de Courtarvel à se servir de son autorité pour obtenir que la garnison ouvrît les portes; le gouverneur repoussa cette proposition; sur son refus on le conduisit en face du pont-levis; là on lui commanda , sous peine d'avoir la tête tranchée surle-champ, d'ordonner à ses officiers de baisser le pont; Courtarvel se recueillit un moment, puis s'avançant au bord des fossés, il cria aux siens d'une voix forte : « Je vous ordonne , de par le dauphin et de par la duchesse d'Àlençon , notre dame et maîtresse , de ne point ouvrir vos portes, sinon vous serez réputés déloyaux et félons.» (Hist. du comté d'Alençon. — Mss. de . la bibliothèque d'Angers.)
Les Anglais, touchés sans doute de sa grandeur dame, ne mirent point à exécution leur menace; voyant l'impossibilité de se rendre maîtres de la place, ils levèrent le siège une seconde fois, emmenant avec eux le sire de Courtarvel, qui fut mis à rançon l'année suivante. Il eût été heureux que tout le monde imitât sa loyauté, et que sa noble conduite eût servi de modèle au duc Jean de Bourgogne ; ce prince ,
entouré de difficultés, croyait que le courage ne lui était pas nécessaire pour le& surmonter, et que son adresse seule lui suffirait; pendant deux mois entiers il s'agita en tous sens dans le cercle d'une politique astucieuse, et la foudre le frappa au moment où il songeait à frapper les autres.
L'histoire de cette seule année, 1419, demanderait un volume entier; il est extrêmement difficile de percer l'obscurité qui couvre cette période . Les écrivains de l'époque, livrés aux mêmes passions qui agitaient leurs contemporains, égarent le lecteur au lieu de l'éclairer ; et l'on trouve dix versions différentes sur des faits dont la gravité semblerait commander une exactitude scrupuleuse. Il en résulte qu'à la première vue on croit impossible de bien juger le caractère de Jean -sans-Peur; néanmoins, «près un mûr examen , on reste convaincu que ce prince avait beaucoup plus d'ambition que de talent. Paris, qu'il gouverna pendant long-temps, n'eut point à se louer de son administration. Il ne fit rien pour réparer les maux causés par les orages politiques, il ne songeait qu'à établir de nouvelles taxes; c'est lui qui le premier mit un impôt sur le vin. <i Cette damnable pratique, dit la Chro*nique, eut lieu environ la Toussaint 1 4 19. » Le
mécontentement suivit de près cette mesure.
Le duc de Bourgogne , voyant qu'il avait perdu l'affection des Parisiens, laissa la garde de la capitale aux troupes flamandes, et sortit de l'hôtel Saint-Paul pendant la nuit avec le roi, la reine et sa maison ; il alla fixer sa résidence à Provins, où il ne fut pas plus tôt arrivé qu'il se mit en reJation avec Henri V et avec le dauphin. Ce dernier traitait également en secret avec le roi d'Angleterre. Henri V accueillait toutes les propositions , bien résolu de tromper tout le monde* et d'ajouter la couronne de France à la couronne d'Angleterre uiurpée par son père.
Persuadé que Henri V travaillait pour les intérêts de h maison de Bourgogne, Jean-san&- Peur envoya vers ce prince le cardinal des Ursins, pour l'engager à filtre une paix définitive; le duc ne doutait pas que par intérêt pour lui le monarque anglais ne consentît à mettre un terme aux hostilités, à évacuer le royaume, et qu'alors les Français ne pourraient refuser x leur reconnaissance k celui dont les bons offices leur auraient procuré un si grand bienfeit- Mais Jeaq-sans-Peur s'était fait illusion sur sa véritable position. Henri avait accepté son alliance sans jamais s'expliquer clairement sur ses projets ultérieurs; il jeta enfin le masque, et fit au
cardinal cette réponse foudroyante : « Le benoît Dieu m'a inspiré et donné volonté de venir en ce royaume pour châtier les sujets, et pour en avoir la seigneurie comme vrai roi. » Cette explication mortifia singulièrement le duc de Bourgogne, et l'éclaira sur les intentions de Lancastre; dès ce moment sa position devint tous les jours plus embarrassante : l'ascendant qu'il avait pris sur les peuples diminuait visible* ment. Le parti d'Armagnac se servait habilement du nom du dauphin ; des provinces entières persistaient à ne vouloir reconnaître que l'autorité de ce jeune prince en disant que, puisque le père était dans l'impossibilité physique de gouverner, le soin de régir l'empire appartenait de droit au fils. Le duc de Bourgogne fit une tentative pour avoir le dauphin en sa puissance, et le somma de venir auprès de Charles VI en lui offrant de lui remettre la direction des affaires ; mais elle échoua complètement.
Leduc, repoussé vivement de ce côté, réclama dans cette circonstance l'appui d'Isabeau. Cette princesse était rentrée à Paris avec la résolution de ne plus se mêler des affaires publiques; elle y reprit le cours de sa vie licencieuse : mais la haine qu'elle portait à son fils la fit sortir de sa réserve; elle promit à Jean-sans-Peur de le
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seconder autant qu'il serait en son pouvoir. Elle proposa de reproduire le projet de mariage de Catherine deFranceavec Henri V. Catherine, âgée de dix-neuf ans, était d'une beauté éblouissante, et Isabeau ne doutait pas que les charmes de sa fille ne touchassent le cœur du monarque anglais; en conséquence elle lui fit demander une entrevue qui eut lieu auprès de Meudon dans une prairie ; Jean-sans-Peur y assista.
Isabeau présenta sa fille à Henri V, qui, malgré sa froideur affectée , parut ébloui de la beauté de la jeune princesse ; la reine s'aperçut facilement de l'émotion du monarque, elle agit si bien que cette journée se passa en complimens réciproques. Deux jours après on reprit les conférences; Isabeau n'y conduisit pas sa fille, espérant que cette absence exciterait davantage l'ardeur d'Henri V. Mais ce prince , devinant son intention, rit de ce manège , et, regrettant d'avoir montré un instant de faiblesse , il devint encore plus exigeant ; il voulut qu'on lui assurât la possession des provinces cédées à ses prédécesseurs par le traité de Bretigni ; il demanda de plus la main de Catherine avec un million de dot. Le duc de Bourgogne , qui , dans l'intervalle de ces deux jours, avait renoué avec le dauphin, se récria sur la dureté de ces conditions , en disant
que la main de Catherine ou la cession des provinces lui paraissait suffisante chacune en particulier , sans les réunir toutes deux. Henri V, qui méprisait le Bourguignon, l'interrompit vivement : « Beau cousin , nous voulons que vous sachiez que nous aurons la fille et ce que nous avons demandé avec elle , ou nous débouterons votre roi et voua aussi hors de don royaume (i). — Seigneur, répondit le duc, vous dites à votre plaisir , mais devant que vous ayefc débouté le roi et nous hors de son royaume, serefc-vous bien lassé. » Sur ce, les conférences cessèrent, et la trêve que Ton avait signée à cette occasion fut rompue. Jean-sans-Peur, l'homme le plus fier de son temps, venait de recevoir une sanglante offense ; sa réponse était d'autant plus juste , qu'il pouvait opposer 60,000 combattans au roi d'Angleterre, qui en avait à peine a5,ooo. H lui eût été facile de reconquérir l'estime publique en attaquant sur-le-champ l'armée anglaise, dont un seul échec pouvait consommer la ruine ; mais son caractère n'avait rien d'héroïque; il se contenta de se montrer plus accessible aux offres du dau-
(1) On sait que jusqu'à la fin du quinzième siècle? la longue française fut commune aux deux nations, et ptitt* cipalement aux nobles de l'un et de Vanité pays.
phin, qui à son tour prit l'initiative. Les chefs du parti Orléanais, effrayés des résultats que pouvaient avoir les conférences de Meudon, s'empressèrent de faire des propositions au duc de Bourgogne , dont ils connaissaient l'irrésolu* tion. Tanneguy-Duchâtel fut chargé d'aller remplir auprès de lui cette mission aussi délicate que périlleuse. Ce chevalier breton passait pour l'ennemi personnel du Bourguignon, qui, de son côté, nourrissait contre lui une haine implacable. Il faut dire quelle fut l'origine de cette inimitié : Tanneguy-Duchâtel, après s'être signalé en Bretagne, sa patrie, vint en France, et s'attacha au duc d'Orléans, qui lui donna les témoignages de la plus tendre affection. Le chevalier breton montra pour son bienfaiteur la reconnaissance la plus vive ; et , lors de l'assassinat du duc d'Orléans, il se livra à des transports furieux; il courut avec quelques hommes décidés à la poursuite du duc de Bourgogne, et pensa l'enlaver au milieu de son armée; il lui envoya un cartel , que Jean de Ne vers refusa selon sa coutume. Pendant plusieurs mois, Tanneguy ne cessa de faire des efforts inouis pour venger son maître ; mais obligé de quitter Paris lorsque la faction bourguignonne eut le dessus, il se réfugia en Aragon. Jean-sans-Peur, vivement
affecté de ses provocations, paya son échanson ( 1 ) Jean de Kernesan , homme résolu , pour aller à Saragosse combattre à outrance Tanneguy retiré dans cette ville. Le combat eut lieu dans les premiers jours de i4o8; il paraît que Duchâtel triompha de son adversaire , car il revint ensuite en France, et fut nommé prévôt de Paris. Jean-sans-Peur, le poursuivant toujours de sa haine, supplia Lille- Adam , chargé de surprendre la capitale en i4i 8 , de faire en sorte que Tanneguy ne pût échapper à ses coups; on sait que son attente homicide fut trompée, et que Duchâtel sauva non-seulement sa personne, mais encore celle du dauphin , nouveau grief aux yeux du Bourguignon. Aussi nous paraît-il extraordinaire qu'après tant de motifs de haine ce chevalier ait été chargé d'entamer une négociation avec Jean-sans- Peur. Quoi qu'il en soit, il arriva à Pontoise le soir même du jour de la rupture des conférences; il trouva le prince encore tout ému de l'apostrophe du monarque anglais ; il lui fut aisé de le séduire , en excitant son ressentiment et en flattant son amour-propre; il lui dit que c'était agir contre ses intérêts que de laisser entrer Lan-
(0 II lui donna 200 fr. (Comptes de Jean de Pressy , conservés à la Chambre des Comptes de Dijon ).
castre dans la famille de Charles VI; que le dauphin pouvait mourir , et qu'alors la maison de Bourgogne ne se trouverait séparée du trône que par la branche collatérale d'Orléans , dont l'aîné, prisonnier en Angleterre , paraissait peu jaloux de ses droits; dans cette position, l'unique but de Jean-sans-Peur devait être, selon Tanneguy, d'oublier le passé , de se réunir au dauphin pour expulser les Anglais du royaume.
Tanneguy-Duchâtel parvint, dans cette entre* vue , à regagner les bonnes grâces de Jean-sans- Peur, qui, en le congédiant, lui fit présent d'un beau cheval, de 5oo écus d'or, et le chargea de dire au dauphin qu'il était parfaitement de son avis, et qu'il était prêt à unir ses efforts aux siens pour délivrer la France de la présence des étrangers. En effet les deux princes se rencontrèrent, le ii juillet 1419? à une lieue de Melun, sur la route de Paris , auprès du château de Pouilly-le-Fort; ils se promirent réciproquement de ne plus songer au passé, et convinrent de se partager l'administration du royaume ; le traité fut juré entre les mains d'Alain, évêque de St.-Pol de Léon, légat du pape : en se séparant, les deux princes se donnèrent mille témoignages d'amitié ; le duc offrit au dauphin , comme souvenir, un fermait d'or orné de trois gros diavi. 8
Îl4 ARTHUR DE BRETAGNE.
mans d'un grand prix; le prince lui donna en échange un magnifique coursier bai-brun à tous crins. On ne peut découvrir quel fut l'obstacle qui empêcha les deux partis de se réunir aussitôt après la signature du traité; cette fusion était d'autant plus nécessaire que Henri V , ne gardant plus de ménagemens, faisait de rapides progrès; il venait d'enlever Pon toise par escalade, et resserrait Paris. Malgré l'urgence du péril, on ne fixa que dans les premiers jours de septembre la réunion du roi, de la reine, du dauphin, du duc de Bourgogne et des principaux chefs des deux armées ; la ville de Troyes fut choisie à cet effet d'un commun accord. Il paraît certain que dans cet intervalle Jean-sans- Peur donna de nouvelles preuves de sa déloyauté , et qu'il se rapprocha une seconde fois du roi d'Angleterre; il refusa, sous des prétextes futiles, de remettre aux officiers du dauphin plusieurs places, comme il s'y était engagé par le traité de Pouilly-le-Fort; sa conduite parut équivoque à tout le monde; les chefs orléanistes le signalèrent au dauphin comme* un traître dont l'unique but était de partager le royaume avec Henri V; le jeune comte de Ponthieu parut convaincu de cette vérité; cependant il ne s'ensuivit pas une rupture , et le rao-
ment de se rendre à Troyes approchant, le dauphin écrivit au duc de Bourgogne pour lui témoigner le désir de le voir encore une fois avant d'aller dans la capitale de la Champagne, afin de s'entendre sur plusieurs articles préliminaires, et lui indiqua pour lieu de rendezvous Montereau-sur- Yonne, dont les troupes bourguignonnes occupaient le château , et les Français le corps de la ville : comme la rivière séparait l'un de l'autre, le pont qui les liait parut une place très-propice pour une entrevue. Le duc promit de s'y trouver, mais bientôt après il eut regret d'avoir donné sa parole, et il voulut se rétracter ; il ne put cependant résister aux vives instances des quatre personnes qu'il aimait le plus, et qui le suppliaient sans cesse de se rendre au lieu désigné : ces quatre personnes étaient la dame de Giac , sa maîtresse, Philippe Jossequin, son valet-de-chambre et son favori , Renaud , vicomte de Murât, son chambellan, et enfin maître Bidault, son astronome, son devin en titre.
Ces personnages, qui avaient un grand crédit sur son esprit, obtinrent qu'il irait jusqu'à Braysur-Seine, car il redoutait Montereau; le duc s'était déjà rendu à Troyes; il partit de cette ville le 24 août; aussitôt qu'il fut arrivé à Bray
il reçut ta visite de Barbazan , qui vint le complimenter de la part du dauphin en lui annonçant que le prince le suppliait de se rendre sans délai à Montereau, cinq lieues plus loin. Jean s'y refusa d'abord, promit ensuite, et se rétracta de nouveau en montrant de vives craintes pour la sûreté de sa personne; enfin, il se trouvait encore à Bray le 7 septembre.
Tanneguy-Duchâtel , accompagné de Louis d'Escoraille et de Jacques de Péchin, vint le trouver, et lui dit : « Le dauphin vous attend à Montereau depuis quinze jours ; les craintes que vous montrez pour votre personne sont injustes, le château que l'on a livré à vos troupes suffirait seul pour vous garantir contre une surprise, si l'on était disposé à vous trahir.» En effet, le château bornait le pont sur lequel on devait tenir la conférence, et les soldats qui le gardaient pouvaient distinguer tout ce qui se passait sur le lieu désigné. Comme la ville de Montereau n'était pas fortifiée du côté de PYonrfe, les troupes du dauphin, pour se garder contre le château, élevèrent à l'entrée du pont trois fortes barrières; elles furent construites par un nommé Renaudin (1).
(0 Voyez la description de ce pont à la fin du volume.
Le duc inquiet, reculant devant sa destinée, paraissait très-agité et soucieux, il sortait tout à coup de ses rêveries, se levait vivement, et déclarait à haute voix qu'il ne se rendrait pas à Montereau. La dame de Giac cherchait à bannir ses terreurs, en lui montrant le blâme qu'il allait encourir par son refus d'assister à cette conférence de laquelle dépendait le salut de la France. D'un autre côté, un Juif nommé Samuel Mouskes, qui jouissait d'un grand crédit auprès du prince, ne cessait de le dissuader d'y aller, disant qu'il n'en reviendrait pas ( Juvénal des Ursins). Au milieu de ces perplexités , Jean désira con naître l'avis de Charles VI, qui, dans ce moment, se trouvait moins malade. Il en reçut Tordre exprès de se rendre au plus tôt à Montereau ; sur cette réponse le duc dit à Tanneguy, qui l'obsédait sans cesse, qu'il irait aux conférences le io septembre ; il se fit le 9 des échanges de notes diplomatiques. Le sire de Giac et Nicolas Rollin allèrent à Montereau jurer, de la part de Jean-sans-Peur , d'observer le traité conclu à Pouilly-le-Fort ; les sires d'Albret, de Levis, Jean Pechin , Jean d'Harcourt , Bertrand de la Tour , firent à Bray le même serment, au nom du dauphin.
Le dimanche 10 septembre , le duc réunit de
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grand matin ses quatre devins ou astronomes, comme on les appelait, car ils prédisaient d'après la marche des astres ; il leur avait ordonné de passer la nuit à faire leurs observations mystérieuses : ils se nommaient Moreau Thourier, Pierre Dyon , Jean de Vesac et Bidault Varrier ( i ). Ils répondirent tous quatre qu'il n'y avait aucun danger d'aller à Montereau : ainsi, ce duc de Bourgogne, surnommé Sans-Peur, avait besoin d'une telle assurance pour se rendre à un pourparler. Le duc partit donc de Bray après son dîner, à une heure, accompagné de a4°° hommes. Il arriva àquatre heures au faubourg Saint^Maurice, qui se trouve dans l'angle formé par l'Yonne et la Seine. Le prince plaça ses gens dans un pré clos de haies derrière le château. Il envoya ensuite les sires de Noailleset de Saint-Georges saluer le dauphin, et lui annoncer qu'il était venu suivant ses désirs pour conférer sur les moyens de
(i) Il ne faut pas croire que cette manie des devins tînt à l'ignorance de ce siècle. Les astrologues existaient à Rome dans les temps les plus éclairés. « Espèce d'hommes, dit Tacite, qui trahit là puissance, trompe l'ambition, et qui toujours proscrite dans Rome s'y maintiendra toujours. Genus hominum potentibus injidum, sperantibus fallax, quod in cwitate noslrâ et vetabilur semper, et retinebi- ■ tur. (Historiarum , liber i.)
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mettre un terme à la guerre civile, et d'expulser les Anglais du royaume. Le dauphin répondit à ces seigneurs qu'il était charmé de l'arrivée de leur maître, et qu'il désirait que l'entrevue eût lieu sur-le-champ , parce qu'il voulait aller coucher le soir même à Moret; il leur dit aussi que le duc prendrait pour sa sûreté personnelle les précautions qu'il jugerait convenables. On convint que les deux princes se feraient accompagner chacun de dix chevaliers pour venir sur le pont; le dauphin donna les noms des dix personnes qu'il avait désignées à cet effet , savoir : le vicomte de Narbonne , Pierre de Beauveau , Robert de Loire, Tanneguy-Duchâtel, Barbazan, Guillaume Bataille , Gui d'Avaugour , Olivier Loget et les deux écuyers Varan ne et Frotier.
En rendant compte de leur mission, les sires de Noailles et de Saint-Georges dirent au duc qu'ils avaient vu beaucoup d'hommes armés du côté de la ville , et que les barrières leur avaient paru construites de manière à protéger le dauphin bien mieux que le duc de Bourgogne. Jeansans-Peur assembla les seigneurs de sa suite pour les consulter sur cet incident; il fut décidé que l'on irait explorer les lieux ; le sire de Giac fut désigné à cet effet; il revint une demi-heure après, jura sur son honneur que tout lui avait
paru disposé dans les règles , et que rien n'annonçait aucun mauvais dessein. Malgré cette assurance, Jean-sans-Peur balançait encore ; plusieurs barons le suppliaient de ne point entrer dans les barrières; lafemmedeGiac, maîtresse du duc, traita ses craintes de terreurs enfantines , et pressa le départ de son amant avec une ardeur qui aurait dû l'éclairer ; mais poussé par la fatalité, il céda aux conseils de cette femme perfide. Après un moment de silence il s'écria : « C'en est fait, iï arrivera ce qu'il plaira à Dieu ; l'on n'aura pas du moins à me reprocher que la crainte d'exposer ma personne m'ait détourné de donner la paix au royaume. » En disant ces mots , il descendit précipitamment les escaliers du château, suivi des dix seigneurs désignés pour l'accompagner ; il franchit le seuil de la porte , et s'élança vers la barrière avec la résolution d'un homme qui a pris son parti à tout événement. Ces dix chevaliers étaient les sires Charles de Bourbon , de Noailles, deFribourg, Gui de Pontalier, de Saint-Georges , Jean de Neufchâtel, Charles de Lens, de Sainte-Croix, Pierre de Giac, Antoine de Vergy, et de plus Jean Séguinat, secrétaire du duc : ces bannerets et Jean-sans-Peur ne portaient ni cuirasse ni casque; le duc était vêtu d'une robe de velours noir j une toque de même
étoffe couvrait sa tête , un riche collier d'or lui descendait jusqu'à la ceinture; il n'avait pour toute arme qu'une légère épée. En arrivant à la barrière il trouva le sire de Beauveau qui lui demanda de renouveler le serment de fidélité ; cette formalité étant remplie, la fatale barrière s'ouvrit, et se referma brusquement sur le duc et sa suite. Le prince vit ce mouvement, et parut inquiet; il s'avança en hésitant, et trouva Tanneguy-Duchâtel et huit autres chevaliers, armés chacun d'une petite hache cachée sous leur cotte-d'armes ; le banneret breton le salua profondement, et le conduisit vers la seconde barrière, qui s'ouvrit et se referma avec une précipitation encore plus grande; car les gardes, impatiens de la marche lente du secrétaire Séguinat, le prirent par le bras, et le firent avancer avec force; c'est alors que le Bourguignon s'aperçut du danger qu'il courait, mais il fit bonne contenance , et frappant sur l'épaule de Tanneguy, il s'écria : Voilà en qui je me fie; en même temps il ouvrit sa robe , et fit reraar^ quer que lui et les siens étaient venus sans cuirasse et sans casque. Enfin il arriva à la troisième barrière , il la traversa , et se trouva au milieu du pont, ayant derrière lui les seigneurs de sa suite, et Tanneguy Duchâtel avec plusieurs autres
Français. Après un moment d'attente, le dauphin, armé de pied en cap , sortit d'un pavillon élevé à l'autre extrémité du pont, du côté de la ville; il était accompagné de Barbazan , du président Louvet et d'autres seigneurs. Le duc de Bourgogne courut à lui en ôtant son chaperon, et mit un genou en terre ; alors la suite des deux princes, au lieu de s'éloigner, se rapprocha de manière à former cercle autour d'eux; le dauphin, qui avait levé sa visière , reçut son parent d'un air sévère, sans daigner lui présenter la main pour le remettre debout; il lui reprocha de s'être fait attendre long-temps, et de n'avoir pas rempli les conditions du traité de Pouilly-le-Fort ; le duc, étonné de ce langage, posa sa main sur la garde de son épée, en s'y appuyant pour se relever; mais Robert de Loire lui saisit le bras gauche en disant : « Quoi! vous mettez l'épée à la main devant monseigneur le dauphin. » Au même instant Tanneguy-Duchâtel se jeta sur le prince en criant : // est temps, et lui abattit le menton d'un coup de hache. Le duc, qui s'était relevé, retomba à genoux ; alors l'écuy er Bataille s'élança sur lui : « Tu coupas le poing du duc d'Orléans mon maître, dit-il, je veux te couper le tien;» et en effet il lui trancha la main droite, et d'un second coup il lui brisa la tête; alors les écuyers
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Layet et Pierre Frottier écartèrent la ceinture de fer du malheureux prince , et lui enfoncèrent à plusieurs reprises leurs dagues dans le côté. Jeansans-Peur expira en poussant un long soupir.
Le dauphin, épouvanté de l'attentat commis sous ses yeux, s'enfuit suffoqué par les larmes, et tellement saisi d'effroi, qu'il serait tombé si Barbazan (i) et le président Louvet ne l'eussent pris dans leurs bras pour le soutenir.
Les seigneurs de la suite du duc de Bourgogne se mirent tous en défense, quoiqu'ils n'eussent pour arme qu'une légère épée; mais leur défaite fut prompte, quelques coups de hache les dispersèrent. Le sire de Noailles fut renversé demimort sur le corps de son maître, le comte de Fribourg reçut une blessure grave au visage, le vicomte de Narbonne arrêta Pontalier, Bataille prit Séguinat le secrétaire, Gui-Davaugour fit prisonnier les sires de Sainte-Croix et de Vergi blessés tous deux; Saint-Georges, atteint depuis plusieurs jours de la dissenterie, s'était arrêté à l'entrée du pont, Tanneguy-Duchâtel courut à
(1) Barbazan , l'élève de Bernard d'Armagnac et son parent, avait tout lieu de détester le duc de Bourgogne; mais aussi loyal que brave, Barbazan ne prit aucune part au complot; ilse montra indigné contre tous ceux qui trempèrent dans le meurtre de Jean-sans-Peur. (Monstrelet.)
lui et le prit sans peine; Jean de Neuchâtel, voyant qu'on faisait main -basse sur tout le monde, se fit jour à travers les combattans, s'élança vers les -barrières, les franchit toutes successivement sans être arrêté, et tomba au milieu des gens d'armes bourguignons à qui il annonça la mort de leur seigneur, et sans perdre un instant il dépêcha Pierre Compagnon, écuyerdu palais, à Gand vers le comte de Charolais, pour l'informer du meurtre de son père.
Le duc, resté sans vie sur le pont(i) , fut dépouillé de ses vêtemens ; un valet du sire de
(0 Ce pont et cette ville de Montereau, auxquels se rattachaient de si pénibles souvenirs , furent de nos jours témoins d'un fait d'armes très-brillant, et arrosés d'un sang plus noblement répandu. Dans le mois de février i8i/f> ^ s alliés , ayant voulu forcer la ligne de la Seine , attaquèrent plusieurs points. Le général fiourmont, qui se trouvait à Nogent avec une faible brigade de 1,000 hommes, arrêta pendant trois jours le corps du général Wistgentteiu , fort de i5,ooo hommes. Cette belle défense donna le temps aux troupes, françaises de manœuvrer sur Montereau , d'y surprendre l'armée du général Bianchi, forte de 35, ooo hommes, et qui fut mise en pleine déroute. Montereau , dont le pont avait été coupé par les Français , fut jonché de morts. Le corps du lieutenant-général Gérard s'y distingua d'une manière particulière.
Gnitri lui arracha ses bagues , un autre valet déchira sa robe de velours, et en donna un morceau à chaque conjuré. Tanneguy-Duchatel prit un éperon noir à molettes dorées; un écuyer dont on ignore le nom s'empara du riche collier; les orléanistes se mirent ensuite en devoir de
jeter le corps dans la rivière, mais plusieurs d'entre eux s'y opposèrent; on le transporta dans la maison la plus près du pont (i ); il fut placé sur une table, et resta exposé aux insultes des valets. Vers sept heures du soir, Macé Bonnet, curé de l'église cathédrale de Montereau, et le curé d'Eslagi, arrivèrent, et veillèrent près du prince toute la nuit. Le lendemain les gens du dauphin le mirent dans la bière qui servait aux pauvres, et le firent enterrer dans l'église de Saint-Leu, devant l'autel Saint-Louis.
Les historiens de Bourgogne disent qu'il ne ressemblait en rien à son père, Philippe-le- Hardi, un des plus beaux hommes de son temps; sa taille médiocre n'avait aucune élégance, il avait le nez long, le menton court et rasé; sa grande bouche toujours entr'ouverte portait la menace sur ses lèvres, son visage annonçait la
(1) C'est aujourd'hui la maison d'un cloutier; elle se trouve la première du côté droit de la grande rue.
hardiesse et la résolution, ce qui lui fit donner le surnom de Jean-sans-Peur, surnom que ses actions démentirent toute sa vie.
Ainsi fut vengée la mort de l'époux de Valentine, ainsi périt à l'âge de quarante-huit ans le criminel duc de Bourgogne, celui qui avait commandé tant de meurtres tomba à son tour victime d'une rage meurtrière. Poursuivi par de sinistres frayeurs depuis l'assassinat du duc d'Orléans, il croyait voir partout des vengeurs prêts à le frapper; entouré d'une garde formidable, couvert d'une cuirasse à l'épreuve des plus fortes atteintes , il n'eût pas fait un pas sans prendre pour sa sûreté les précautions les plus minutieuses; et, les négligeant au moment où elles étaient le plus nécessaires, il fut se livrer à ses ennemis sans armes, sans escorte, et la poitrine découverte.
Les écrivains varient sur les détails de l'assassinat de ce prince (i); après avoir mûrement
(i) En 17399 Labarre de Beaumarchais publia, en manière de Mémoire, une relation très-bien faite du meurtre du duc Jean , accompagné de nombreuses pièces justificatives; nous l'avons pris pour guide dans notre récit. On voit dans ces Mémoires que les orléanistes gagnèrent par les plus brillantes promesses la dame de Giac ainsi que le vicomte de Murât, auquel ils promirent 75,000 moutons
examiné leurs récits nous avons adopté ceux qui paraissent généralement les plus avérés; au surplus les circonstances sont de peu d'importance lorsque le fait est aussi patent; mais ce qui deviendrait le plus essentiel dans cette occasion , ce serait de savoir si véritablement le dauphin commanda le meurtre : nous ne le croyons pas, et l'investigation sévère que nous avons faite des documens historiques de cette époque nous a confirmé dans cette opinion. Les chefs du parti d'Orléans avaient à venger leurs parens massacrés le 11 juin par les ordres du duc de Bourgogne; les hommes de cette faction partagèrent sans doute les excès qui accompagnent toujours les orages politiques, mais ils avaient sur les Bourguignons l'avantage d'être très-attachés à leur pays, et comme l'amour de la patrie était le véritable mobile de leurs actions, ils devaient abhorrer encore plus un prince tel que Jean-sans-Peur, fléau de la France et allié de l'Angleterre ; ils avaient la conviction intime que
d'or et 5oo livres de rente en terres. Les quatre devins, Moréas Thourier , Pierre Dyon , Jean de Versac et Bidault Va rrier, furent enfermés dans les prisons de Dijon après la mort du duc : on les accusait d'avoir reçu de l'argent pour dire à Jean-sans-Peur qu'il n'y avait aucun danger d'aller à Montereau.
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tant qu'il vivrait le royaume ne sortirait jamais du chaos où son ambition l'avait jeté. La dupli cité qu'il mit dans sa conduite après la convention de Pouilly-le-Fort leur prouva l'impossibilité de le rallier franchement aux intérêts nationaux; ce fut alors que pleins d'indignation ils résolurent de punir enfin tous ses forfaits , mais ils formèrent ce projet à l'insu du dauphin, bien persuadés qu'après l'exécution ils sauraient obtenir d'un prince de dix-sept ans le pardon d'un crime commis dans son intérêt; et pour plus de sûreté ils le commirent en sa présence pour en faire en quelque façon leur complice : en effet le dauphin agit ensuite comme s'il eût commandé le meurtre. Il adressa aux plus grandes villes des manifestes dans lesquels il déclarait que le duc, ayant violé les conventions faites à Pouillyle-Fort, avait mis le comble à ses méfaits en voulant s'emparer de la personne de l'héritier du trône : suivant ces manifestes les gens du dauphin s'étaient vus dans la nécessité de tuer le Bourguignon pour garantir les jours de leur maître. C'est dans cet esprit que les orléanistes firent présenter par l'organe du dauphin cet événement tragique. Il faut le dire, cette action horrible, comme tous les assassinats, sauva par le fait la monarchie; car il est évident que
ARTHUR DE BRETAGNE* lag
s'il eût vécu dix ans de plus, Jean-sans-Peur eût assuré la couronne à la famille de Lancastre ,
soit par ses imprudences, soit par une convention volontaire. Quoi qu'il en soit , comme les événemens ont de tout temps trompé les gens les plus sages, il arriva que l'assassinat de Jeansans^Peur fut regardé d'abord comme la faute la plus marquée que le parti d'Orléans eût pu commettre. En effet il mit dans le moment le comble à la confusion du royaume. Isabeau fut la personne qui se montra le plus sensible à la mort du duc de Bourgogne, de l'assassin de Louis d'Orléans qu'elle avait tant aimé.
Cette princesse écrivit à l'héritier du défunt on s'unir à Charles VI pour pu-
nir le coupable. Eh! sur qui, grand Di eu . appe— lait-elle ainsi la vengeance des hommes? Sur le dauphin, le seul fils qui lui restait. Sous la dictée de cette marâtre, le malheureux Charles VI traça un manifeste qui déclarait son fils perfide, assassin, et déchu de ses droits à la couronne. Isabeau n'ayant en vue que de consommer la ruine du comte de Ponthieu , envoya un message à Henri V pour le supplier de se rendre à Troyes, afin de reprendre les conférences, en lui promettant de consentir à ce qu'il proposerait. Le roi d'Angleterre , dont les vi. 9
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Français , en se déchirant , servaient si bien l'ambition, se rendit à Troyes le m tuai i4^o; il y trouva Isabeau et Philippe , nouveau duc de Bourgogne, l'un et l'autre ivres de ressentiment; les difficultés élevées l'année précédente furent bientôt aplanies. Le fils de Jean -sans -î^eur, égaré sans doute par une douleur trop légitime, se lia intimement avec Henri , et accepta le collier de la Jarretière, sans songer que cet ordre n'avait été institué que pour perpétuer le souvenir d'un triomphe remporté sur son bisaïeul. Isabeau donna sa fille à Henri de Lan castre, et signa, le 22 mai, un traité infâme, l'opprobre d'une mère et la honte d'une reine de France. Le principal article de ce traité était ainsi conçu: « Le dauphin s'étant par ses crimes rendu « indigne de succéder à la couronne , le roi te nomme et reconnaît le roi d'Angleterre , son « gendre, pour son unique héritier. »
Cette funeste union de Henri avec Catherine de France fut consommée à Troyes le 2 juin i4*o ? ainsi , avant de descendre dans la tombe, Charles VI avait transporté sa couronne dans une famille étrangère en déshéritant sa race. 11 avait été beau-père de deux rois d'Angleterre, Richard n et Henri V, dont l'un fut l'usurpateur des états de l'autre. La ville de Paris célébra
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oe isnariage avec beaucoup de joie; elle envoya cadeau au roi d'Angleterre quatre tonneaux de vin; ce présent fut reçu froidement. Dans le mois de décembre suivant, on ne craignit pas 4e citer le dauphin à la table de marbre , et il se trouva un parlement qui osa le condamner, le bannir, et le déclarer de nouveau incapable de succéder à la couronne. Le dauphin, dit le registre du parlement , en appela à son épée; déshérité par son père et par sa mère, ce prince s'intitula dans ses actes fils des Français , qualification touchante et sublime; de plus il se proclama fièrement régent de France, transféra l'université et le parlement à Poitiers ; Juvénal des Ursins fut nommé président de ce nouveau parlement, auquel un assez grand nombre de conseillers de l'ancien vinrent se rallier; on vit ainsi dans le royaume deux parlemens, deux universités , deux connétables , deux chanceliers, etc. , ce qui met beaucoup de confusion dans l'histoire de cette époque (i4^o).
Après avoir organisé à Poitiers la nouvelle administration du royaume, le dauphin parcourut les provinces méridionales ; il gagna l'amitié des habitans par sa douceur et ses manières affectueuses; il accorda des privilèges à beaucoup de villes : Lyon obtint la permission d'établir des
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manufactures d'étoffes de soie, à l'instar de celles de Gênes et de Venise; ses magistrats obtinrent aussi de replacer dans les armes de leur cité les fleurs de lis, que le dernier gouverneur, Amé de Talaru, avait fait effacer de son autorité privée. Mais le dauphin ne trouva pas dans toutes les provinces le même empressement ; l'exemple de la capitale, qui s'était déclarée ouvertement pour les Anglais, fut imité par beaucoup de villes: le Languedoc resta d'abord fidèle au duc de Bourgogne, qui avait envoyé dans cette province le sire de Jaucourt, dont l'énergie et l'habileté firent triompher pendant plusieurs années la cause de son maître. Le dauphin se trouva bientôt dans une position très-critique; mais, il faut la vouer, si les chefs orléanistes poussèrent ce prince dans l'abîme , ils montrèrent aussi l'ardeur la plus grande pour l'en retirer; ils sacrifièrent pour ses intérêts leur repos , leurs biens et leur existence entière ; aucun d'eux n'abandonna lâchement le parti des Valois pour avoir part aux récompenses que l'étranger leur offrait. On ne signale pas un seul transfuge parmi ces nobles , et cependant ils étaient autorisés à penser, d'après les apparences, qu'ils n'avaient rien à gagner en restant fidèles, car la fortune semblait se plaire à favoriser les adversaires du dauphin. C'est dans
l'histoire de la nation française que Ton trouve le plus d'exemples d'uu dévouement désintéressé.
Pendant deux ans les affaires politiques n'offrirent aucune chance favorable aux royalistes ; enfin le ciel récompensa leur persévérance.
Henri V , miné depuis long-temps par un mal secret (i), expira à Vincennes le 3i août ^ l'âge de trente-huit ans, au milieu de sa gloire, sans montrer aucun regret de quitter une vie dont tous les instans avaient été marqués par des prospérités. Deux mois après Charles VI descendit au tombeau. Ainsi la mort , qui ne fait point de distinction de fortune, atteignit en même temps le monarque le plus heureux et le monarque le plus digne de pitié.
Le trépas de Charles VI ne sauva point la France, comme le disent la majeure partie des historiens , cependant ce fut pour le parti du dauphin un événement favorable, car il tira ce prince de sa fausse position ; aussi dès ce moment les provinces ne furent plus embarrassées par tant d'autorités qui se contrecarraient ; elles ne virent plus qu'un roi , jeune, légitime et courageux, disputant à l'étranger l'héritage de ses
(i) Il était attaqué d'une fistule à l'anus, maladie regardée alors comme incurable. Louis XIV en fut opéré nierveilleusemeut par Félix, et vécut encore fort long-temps.
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pères; toutes les incertitudes disparurent. La masse de la nation se déclara franchement pour son véritable souverain , mais elle ne pouvait le servir que de ses vœux, puisqu'elle était asservie. Les qualifications d'orléaniste et de bourguignon cessèrent d'être en usage; les hommes généreux de ces deux factions ( il y en a dans tous les partis) se rapprochèrent, et grossirent l'armée du roi. Une petite portion de Français resta cependant honteusement étrangère à cet élan ; ce fut le parti modéré , composé des lâches partisans d'Isabeau. Comme ces hommes pervers étaient disséminés sur la s\irface de la France, ils comprimaient le mouvement général ; aussi leurs machinations retardèrent-elles la délivrance du royaume plus que les armes anglaises; ils étaient bien moins puissans dans les provinces que dans la capitale , centre de toutes les corruptions ; Henri V, maître de Paris , leur avait confié les charges publiques; la cour, le parleifcent et l'université en étaient peuplés.
Henri VI, âgé de dix mois, fut proclamé à Paris roi de France, pendant que son oncle ( Charles VII ) se faisait reconnaître pour véritable souverain, au milieu des montagnes du Velay, refuge de la monarchie française, comme çelles des Asturies avaient été le dernier asile de
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. la mouarchie espagnole. Le dauphin revenait de tenir les états du Languedoc à Narbonne ; il se* journa plusieurs jours au Puy, et y lit chevaliers les sires de Gardiac, d'Apcbier, de Chalençon, de Langeac, de Latour-Maubourg , de Vergezac, pour les récompenser de ce qu'ils avaient bien défendu la ville contre les Bourguignons ; il en partit le lendemain pour se rendre à Brioude ; mais un chevalier, envoyé par le gouverneur d'Orléans , l'atteignit à deux lieues du Puy, et lui apprit la mort de Charles VI, Le dauphin se montra extrêmement sensible à cette perte ; il revint sur ses pas, et entra dans le château d'Espailly, appartenant à l'évèque du Puy, Guillaume de Chalençon , de la branche cadette des Polignac. Il se rendit incontinent à la chapelle , où il fit célébrer le service pour le repos de l'ame de son père, et y assista en habit de deuil (i); le lendemain, d'après l'usage consacré , on lui fit quitter ses vêtemens lugubres , et on le revêtit d'un manteau de pourpre ; on éleva sur sa tête une bannière faite à la hâte de tafetas blanc parsemé de fleurs de lis en papier doré. Les specta-
(1) Il ne reste de ce château que le pan d'une muraille qui se confond avec le rocher sur lequel Espailly était bâti ; ces ruines sont à un quart de lieue de la ville de Puy.
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teurs crièrent à plusieurs reprises : Vive le roi Cliarles VII l Un chapelain du château, mêlant sa voix à ces acclamations, cria : Que son père Charles VI repose en paix ( i )/ Les courtisans blâmèrent fort ce prêtre de troubler le joyeux avènement de leur maître par des idées de mort , mais Charles VII le loua au contraire beaucoup : a Vous avez raison, lui dit-il, de me rappeler que je dois un jour mourir comme mon père.»(Hist. du Languedoc, tome îv. ) x
Tel fut le modeste début du règne de Charlesle- Victorieux; ainsi eut lieu dans l'antique manoir des Polignac la restauration du trône des Valois. Les habitans de ces agrestes contrées, qui les premiers saluèrent du nom de roi le fils de Charles VI, avaient été témoins du trépas du grand Duguesclin. Le monarque commençait là où le héros avait fini.
Charles VII, repoussé au-delà de la Loire, voyait sa capitale et la moitié du royaume au pouvoir des Anglais; mais il lui restait encore le Berri, le Maine, le Poitou, l'Orléanais, la Touraine, le Languedoc et une partie de la Guienne. Il comptait sous ses bannières beaucoup degéné-
(i) Discours historiques de Notre-Dame du Puy, par Odo de Gisscy , liv. m , ch. ix.
raux, La Fayette, Lahire, Barba zan, Saintrailles, Séverac, Culant, Gaucourt, Narbonne, d'Harcourt, guerriers braves, dévoués, mais désunis entre eux, et accoutumés à agir séparément; de sorte que les opérations manquaient de cet ensemble qui devient indispensable popr obtenir de grands résultats. Les soldats, la plupart jeunes, inexpérimentés, paraissaient incapables de se battre en ligne. Le duc de Bedfort frère de Henri V, nommé régent pendant la minorité de son neveu , passait pour le plus habile politique de son temps; il avait sous ses ordres les généraux les plus célèbres de l'époque, Talbot, Suffolk, Warwick, Fastoff. Charles VII aurait pu néanmoins lutter avec avantage contre Bedford, si celui-ci n'avait eu pour auxiliaire le duc de Bourgogne. Philippe-le-Bon, successeur de Jeansans-Peur, avait plus de trente ans, son humeur était pacifique, et son goût pour les plaisirs extrême; rien ne tentait son ambition , et jamais il ne serait sorti de sa solitude si l'honneur ne lui eût imposé l'obligation de venger la mort de son père. L'accomplissement de ce devoir lui fit commettre des actions dont la dureté aurait dû lui faire perdre le titre de bon qu'on lui avait donné depuis long- temps; mais l'histoire le lui a conservé, et cependant il ne justifia guère
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mieux ce surnom que Jean son père »e justifia celui de sans peur.
Telle était la ligue formidable que Charles YU avait à combattre en montant sur le trône. Il mit tout son espoir dans l'amour des Français, son attente ne fut point trompée; à cette époque le malheur donnait des amis : depuis le feudataire jusqu'au pâtre, depuis la châtelaine jusqu'à la bachelette; tout le monde enfin s'empressa de lui témoigner son dévouement. Il apportait d'entretenir ces bonnes dispositions; à cet effet ses amis l'invitèrent à se faire voir beaucoup , à sortir de la retraite à laquelle il se condamnait. Ce prince, d'un caractère timide, paraissait honteux des torts que la nature avait eus à son égard; il avait les jambes si courtes qu'il pouvait à peine se tenir à cheval; pour cacher cette difformité il portait constamment une longue robe comme celle des premiers Capétiens. Cependant les circonstances l'exigeant il suivit le conseil de ses généraux, il parcourut les provinces qui lui restaient fidèles, afin d'échauffer le zèle de ses partisans. Il se rendit à Poitiers, où il se fit couronner avec plus de pompe qu'à Espailly; tous les princes des maisons d'Anjou, de Bourbon, et d'Orléans furent présens à cette cérémonie. Le roi passa ensuite en Saintonge, et convoqua les
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états de la province à la Rochelle, dans un ancien hôtel attenant aux remparts de la ville. Lorsque l'assemblée fut réunie, le plancher s'écroula et blessa beaucoup de monde; cet accident fut pour Paris l'occasion de fêtes brillantes; les devins de Bedf ort ( tous les princes d'alors en avaient à leurs gages) en tirèrent les augures les plus favorables pour leur maître, ils prédirent hautement que le Dauphinois ne remonterait jamais sur le trône de ses pères.
L'enthousiasme et le dévouement se manifestaient de la manière la plus touchante dans les lieux que Charles VII visitait, quoique la guerre, jointe à l'intempérie des saisons, eût plongé les peuples dans la misère; on trouvait des hommes mais point d'argent, et cependant il en fallait pour payer les Écossais entrés depuis peu au service de France. Charles se conforma avec résignation aux volontés du sort; il vivait sans apparat, et toujours renfermé avec la reine, Marie d'Anjou, femme d'un mérite éminent. Le roi s'établit à Bourges; il y trouva de grands secours dans le zèle d'un simple particulier, Jacques Cœur, riche commerçant, qui le logea dans sa propre maison , et lui fit des avances considérables, soit pour subvenir à son entretien, soit pour payer les premiers mois de solde aux
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troupes auxiliaires. Charles mena quelque temps la vie la plus simple ; Lahire et Saintrailles, ayant à lui faire le rapport d'une action assez vive qui s'était passée sous les murs de Loudun, le trouvèrent dînant, lui et la reine, avec une queue de mouton et deux poulets : cette modestie convenait bien à sa fortune, qui devenait de plus en plus mauvaise. Il se passait peu de jours sans qu'on apprit la nouvelle d'un désastre ou d'un échec : on perdit successivement les batailles de Crevant et de Verneuil. Bedfort se crut dans ce moment le maître du royaume, et il fit le partage des provinces conquises; il prit pour lui le Maine et l'Anjou , donna la Champagne à son frère le duc de Glocester, la Beauce à Warwik, le Perche à Sommerset, et la basse Normandie à Talbot; mais ce fut précisément alors que la fortune offrit à Charles VII une chance favorable > la seule qui se fût présentée depuis dix ans : la mésintelligence éclata entre les Anglais et les Bourguignons en juillet i4^4*
Jaqueline, fille unique du comte de Hainaut, veuve du dauphin Jean, mort en i4*6, avait épousé en secondes noces , deux ans après , Jean IV duc de Brabant, dont le père, second fils de Philippe-le-Hardi et frère de Jean-sans-
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Peur, avait été tué à la bataille d'Azincourt; cette union formée par la politique réunissait dans une seule maison le Brabant, le Hainaut et la Hollande. Jaqueline se dégoûta bientôt de son mari, jeune prince d'une constitution débile et d'un physique désagréable ; elle l'accusa d'impuissance, et demanda que son mariage fût cassé: sur le refus du pape Martin V, elle quitta furtivement le Hainaut ( i 423 ), s'embarqua à Ostende, et se rendit auprès de Humfroy, duc deGlocester, frère de Henri V et régent d'Angleterre, le même qui fut renversé par le duc d'Alençon à la bataille d'Azincourt. Jaqueline avait vu ce prince plusieurs fois à la cour du duc de Bourgogne; elle lui offrit sa main , Glocester l'accepta par ambition plutôt que par amour, car il était fort épris d'Éléonore, tille du lord Combham, et la plus belle personne des trois royaumes ; sur le reftis de Martin V de sanctionner cette union, on s'adressa à ce Pierre de Luna, pape sous le nom de Grégoire XIII, qui, réfugié dans la forteresse de Peniscola, s'obstinait à ne pas vouloir reconnaître la validité des actes du concile de Constance; charmé de se voir recherché jusqu'au fond de son obscure retraite, Luna prononça hardiment la dissolution du mariage de Jaqueline en permettant à cette princesse d'é-
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pouser le duc de Glocester. Cette décision devint un brandon de discorde; et du haut de son rocher l'anti-pape considéra avec une joie extrême le nouvel incendie qu'il venait d'allumer.
Glocester, devenu l'époux de Jaqueline, fit en Angleterre une levée extraordinaire de troupes, sous prétexte d'envoyer de nouveaux renforts en France ; il débarqua à Calais avec plusieurs divisions , mais au lieu de se diriger vers Paris il entra dans le Hainaut, et prit possession de ce pays. Le duc de Brabant, trop faible pour s'opposer à cette agression, implora l'assistance du duc de Bourgogne son cousin germain; celui-ci, indigné du procédé de Humfroy, marcha en personne au secours de son parent, et rappela à cet effet ses principaux officiers, Lille-Adam, Thoulongeon, Chatelux, et les 10,000 soldats qui occupaient la Touraine de concert avec l'armée anglaise. Bedford, ne voulant pas laisser accabler son frère, suivit le mouvement des Bourguignons, ét amena toute son armée sur les frontières de la Flandres, sans cependant rompre avec le duc Philippe-le-Bon qu'il avait tant d'intérêt à ménager (1).
(1) Cette querelle -dura cinq ans. Les Bourguignons et
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Ce mouvement précipité laissa respirer Charles VII (i), et quoique l'affaire de Glocester
les Anglais, unis en France contre Charles VII , se battirent avec fureur entre eux dans le Hainaut. Glocester envoya faire les plus vifs reproches à Philippe de ce que, au mépris de son alliance avec l'Angleterre , il envoyait des secours au duc de Brabant ; Philippe reçut ces reproches avec mépris , et envoya un cartel au prince anglais : ce combat singulier n'eut point lieu , et sur ces entrefaites le duc de Brabant mourut. Jaqueline avait eu trois maris quoiqu'elle comptât à peine vingt-deux ans ; elle crut que la mort de Jean IV l'avait rendue libre, mais le duc de Bourgogne la surprit dans un château , s'empara de sa personne, fit casser le mariage avec Glocester, et ne rendit la liberté à Jaqueline que sous la condition de rester veuve (1426); on lui permit cependant, l'année suivante, d'épouser un simple chevalier doiat elle était éprise ; elle paya cette permission par la cession de la Zélande , de la Frise et du comté de Hollande. Glocester épousa la belle Éléonor Gombham, dont il ne s'était jamais séparé quoique marié à Jaqueline.
(1) Ce Pierre de Luna, qui, sans le vouloir, rendit ce service à Charles VII, mourut quelques mois après, à l'âge de quatre-vingt-dix ans , en ayant régné selon lui trente; aussi se vantait-il d'avoir fait mentir les paroles sacramentelles nonvidebis annos Pétri, Il voulut être revêtu à ses derniers moraens des habits pontificaux; il supplia les deux cardinaux qui ne l'avaient point abandonné d'élire un nouveau pape; ces cardinaux choisirent un chanoine de Bar^
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fût de nature à convaincre les généraux français de l'importance d'éviter les désunions , ce* pendant ces guerriers ne se montrèrent pas plus unis qu'auparavant : occupés exclusivement de leurs querelles personnelles , ils ne songèrent pas à profiter du départ des Anglais et des Bourguignons; l'autorité de Charles VII n'était pas assez bien établie pour en imposer aux passions. D'ailleurs ce prince n'avait aucune vigueur dans le caractère; il se reposait sur la fortune du soin de sauver le royaume. Les vrais amis de la monarchie, gémissant de ces désordres, lui persuadèrent que le seul moyen de mettre un terme à ces dissensions serait de placer à la téte des armées un général d'un rang élevé, revêtu de la dignité de connétable. Cette idée sourit à Charles VII, qui fût charmé de pouvoir laisser à un autre le fardeau du commandement ; c'est alors qu'on ouvrit les négociations avec Arthur de Richemont : nous avons dit que le prince accepta les offres du roi ; à peine eut-il été reconnu connétable qu'il partit pour la Bretagne dans l'intention d'y faire un appel à ses valeureux compatriotes.
cclonnc, qui prit le nom de Clément VIII ; ce dernier céda, en 1428, ses prétendus droits au trône de saint Pierre, en échange de l'évêché de Majorque.