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venait de renouer avec le conseil de Henri VI. En vain le duc de Bourbon et le comte de la Marche essayèrent-ils de défendre le connétable, en faisant remarquer l'ardeur qu'il venait de mettre à chasser les Anglais du Maine; tout fut inutile. Charles VII, esclave de La Trémouille comme il l'avait été de L*ouvet, de Giac, de Beaulieu , ne voulut écouter que lui. Il est vrai que La Trémouille montrait dans les détails de son administration beaucoup plus de zèle et de talens que ses prédécesseurs; mais, à leur exemple , il retenait son maître dans l'oisiveté : depuis quatre ans que Charles VII régnait et que l'on se battait pour sa cause, ce prince n'avait pas revêtu une seule fois la cuirasse.
La Trémouille, encore plus assuré de son crédit par sa victoire sur le connétable, mit une hauteur insupportable dans ses rapports journaliers avec le duc d'Alençon et les autres princes du sang. Le duc de Bourbon et le comte de la Marche, plus indignés que les autres de l'arrogance du favori, vinrent trouver à Loudun le
faire au roi des représentations sur la mauvaise gestion des affaires, et pour le supplier d'éloigner dé sa personne les gens qui servaient si mal les intérêts de l'État. Cette affaire était délicate,
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car on ne pouvait traiter le nouveau ministre comme Giac et Beaulieu. La Trémouille, ayant eu connaissance de la ligue formée contre lui, fit défendre à toutes les villes du parti du roi de recevoir ces trois seigneurs, en les signalant comme des traîtres.
Cette insulte irrita au dernier degré le connétable et les deux: princes du sang, qui s'adjoignirent le maréchal de Boussac et plusieurs capitaines. Alors la guerre civile éclata entre le peu de Français réunis autour de leur roi; c'est ce qui pouvait arriver de plus malheureux pour Charles VII. Les hostilités commencèrent sur-lechamp, et Ion se battit avec plus de fureur qu'on ne l'avait fait contre les Anglais. Le duc de Bretagne, apprenant la position de son frère, lui envoya une division de Bretons commandée par le sire de Guebriac. Le roi se mit en campagne, et fit ses premières armes contre ceux même qui avaient versé leur sang pour lui. Il alla investir avec 3,ooo Écossais la ville de Chinon qu'il avait donnée au connétable comme garantie de son traité. La femme d'Arthur, que Ton continuait d'appeler madame de Guienne, parce qu'elle était veuve du dauphin duc de Guienne, habitait cette ville, dont Pierre de Saint-Belin se trouvait gouverneur. Le devoir de
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ce capitaine était de la défendre pour le connétable, dont il était un des officiers; mais effrayé à la vue de l'armée royale commandée par Charles VII en personne, il ouvrit ses portes à la première sommation. Le monarque entra dans Chinon , accompagné de La Trémouille , de Guillaume d'Albret, de l'archevêque de Rheims et de Harpedanne. Madame de Guienne courut audevant de lui, en demandant si elle était prisonnière : Charles VII répondit à sa belle-sœur qu'il la laissait libre de se retirer où bon lui semblerait, en y ajoutant cependant la condition de rompre les liens qui Punissaient au connétable ; mais cette vertueuse princesse répliqua énergiquement, qu'elle aimait mieux vivre dans les fers toute sa vie que de se séparer un seul jour de son mari.
Pendant que le roi prenait Chinon, les princes mécontens prenaient Bourges ; ces fatales représailles semblaient devoir être de longue durée, et les Anglais s'en réjouissaient. Cependant plusieurs prélats , zélés pour le bien de leur pays , s'entremirent pour les faire cesser; de son côté La Trémouille se montra désireux de la paix. Il annonça que le roi traiterait volontiers avec les princes confédérés, mais jamais avec le connétable. Arthur n'attendit pas la réponse du duc
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de Bourbon et du comte de la Marche ; il les supplia d'accepter les conditions qu'on leur imposait, et partit sur-le-champ pour Parthenay qui lui appartenait depuis deux ans : Jean de Lilliers lui avait légué en mourant cette seigneurie. Arthur attendit dans ce lieu l'issue des événemens, bien décidé à voler au premier ordre de Charles VIL
« Les affronts que l'on affectait de prodiguer au prince de Bretagne, dit un écrivain moderne, ne purent le rendre rebelle; son cœur était français. Si ses procédés avaient été quelquefois violens, ses intentions avaient toujours été pures; s'il voulait gouverner le roi, c'était pour l'arracher à la mollesse et le rendre à la gloire; les succès des Anglais le pénétraient de douleur, à chaque nouvelle de la prise d'une ville, d'un village, d'un avantage remporté par les ennemis de la France, il ne se lassait pas d'offrir ses services qu'on ne se lassait pas de refuser. » Il gémissait ainsi depuis un an dans sa retraite, lorsqu'il apprit que les Anglais assiégaient Orléans; on lui dit que tout ce que le parti royaliste comptait de plus illustre se réunissait dans le Blaisois et dans la Touraine pour faire lever le siège; on lui parla avec enthousiasme des prodiges opérés par Jeanne d'Arc, qui avait juré de forcer les Anglais
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à se retirer de devant Orléans. Il frémit de ne pas concourir à cette noble entreprise, et offrit de nouveau ses services ; on les repoussa avec mépris. Alors n'écoutant que son zèle et changeant de rôle, il réunit avec une promptitude admirable 800 archers, a, 000 nobles tirés de l'Anjou, de la Bretagne, du Maine et du Poitou; les sires de Beaumanoir, de Montauban, de Rostremen et le baron de Mortemart, le plus riche seigneur du Poitou, vinrent le rejoindre; il partit avec 3,ooo combattans, en se dirigeant à marche for cée sur Orléans; mais à la nouvelle de son approche, le roi, ou plutôt La Trémouille, envoya à sa rencontre le sire de La Jaille, pour lui intimer l'ordre de ne pas aller plus avant. Le favori aveuglé aurait laissé périr l'État plutôt que d'en devoir le salut au connétable. La Jaille rencontra Richement à Loudun, et lui fit part, les larmes aux yeux, de l'objet de son message; il lui apprit qu'Orléans venait d'être délivré, et que l'armée royale, poursuivant le cours de ses succès, assiégeait Beaugençi. Le connétable répondit que rien ne pourrait l'empêcher d'aller se réunir aux Français, et qu'il voulait voir de près ses ennemis personnels. Le sire de La Jaille, parlant d'après ses véritables sentimens, lui dit : « Monseigneur, vous ferez bien. » Arthur poursuivit
donc son chemin , passa la rivière à gué , le i er mai 1429, et se dirigea vers Amboise, dont le gouverneur, Renaud de Bours, lui livra le pont.
Ayant su que Beaugenci se défendait vigoureusement, le connétable se hâta d'y arriver , pour contribuer à la reddition de cette place. Il apprit le lendemain que la ville était prise, mais que le château tenait toujours : il arriva enfin à la vue de Beaugenci, et envoya le sire de'Rostremen marquer le terrain que devaient occuper ses troupes; ce chevalier revint bientôt après en annonçant que Charles VII avait ordonné non-seulement de ne pas recevoir le connétable, mais encore de le combattre s'il osait approcher. Rostreoien ajouta qu'à son départ du camp des assiégeans, il avait vu le comte d'Alençon et la Pucelle monter à cheval, et réunir leurs gens pour se mettre en mesure d'exécuter les ordres du roi. Arthur, bouillant de colère, s'écria : « Eh bien! s'ils viennent, on les verra. » En effet, il continua sa marche en faisant observer à sa petite armée les précautions les plus minutieuses, comme s'il allait être attaqué; il arriva ainsi jusqu'auprès d'un village appelé la Maladrerie, où les Français étaient rangés en bataille. Mais au lieu d'être reçu en ennemi comme il s'y attendait, il fut accueilli avec les plus vives acclama-
tions. Les chefs et les soldats, dont un grand nombre avaient combattu sous ses ordres, indignés de l'espèce de persécution exercée à son égard, s'étaient déclarés en sa faveur; Xaintrailles, La Hire, Girard de Lapaillère, Dunois, Guitry et d'autres capitaines, voyant Jeanne d'Arc monter à cheval, lui dirent : <c Qu'allez-vous faire? — Il faut combattre le connétable , répondit Jeanne. — N'en faites rien, croyez-nous, continuèrentils ; car vous trouveriez parmi nous beaucoup de gens qui seraient plutôt pour lui, et qui estiment mieux le connétable que toutes les pucelles du royaume de France (i). » Cette réponse un peu brusque avait calmé l'ardeur de Jeanne, qui, voyant approcher le comte de Richemont à cheval , revêtu des insignes de sa haute dignité militaire (la cotte d'armes de pourpre), s'avança précipitamment à pied, et lui embrassa les jambes. « Jeanne, dit le guerrier breton, on m'a dit que vous me voulez combattre; je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains point, car Dieu sait mon bon vouloir; si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins(a). »
(i) Jean Gruel, in-8 , p. 44* (tx) Idem, p. 45.
Les historiens de la Pueelle disent que le connétable s'abaissa profondément devant elle, en la suppliant de le faire rentrer en grâce auprès du roi. Ce récit diffère singulièrement de celui que nous venons de citer, feit par Jean Gruel , secrétaire d'Arthur , qui ne quittait jamais son maître et qui pouvait fort bien être présent à cette entrevue. D'ailleurs la conduite que lui supposent ces écrivains n'était guère dans le caractère du prince breton.
La ville basse de Beaugenci venait d'être prise , mais le château, beaucoup plus difficile à réduire, tenait toujours, et semblait devoir résister long-temps. Le connétable prit la direction du siège et fit sommer le château ; le gouverneur , apprenant que le comte de Richemont était à la tête de l'armée assiégeante, capitula .sur-le-champ. Les principaux bannerets, les chefs supérieurs, avaient revu Arthur avec plaisir; ils lui cédèrent le commandement d'une voix unanime. Mais dans sa position Richemont ne pouvait exercer la charge de connétable contre le gré du roi : il lui fit demander son assentiment avec les instances les plus respectueuses; La Trémouille, constamment opposé à ses désirs, le lui fit refuser; La Hire et le maréchal de Boussac se rendirent à Poitiers
auprès de Charles VII, et déclarèrent à ce prince , au nom de leurs collègues , que l'honneur et l'intérêt de l'État exigeaient que le comte de Richemont reprît le commandement de l'armée, comme le seul moyen de donner aux opérations de la campagne une direction fixe et uniforme. Le roi, ébranlé par les fortes représentations de ses généraux, se rendit à leurs désirs , mais il y mit la condition que le guerrier breton s'abstiendrait de le voir. C'était la condition la moins pénible qu'on pût imposer à ce dernier; détestant la flatterie , il ne recherchait point le séjour des cours; sa place était dans les camps, au milieu des dangers et des alarmes de la guerre. 11 avait alors trente-six ans ; personne plus que lui n'était propre à commander une grande armée; sa figure sillonnée par les larges blessures reçues à la bataille d'Azincourt, inspirait du respect à ses soldats et de la crainte aux ennemis; la magnificence de ses armures relevait sa taille, d'ailleurs peu avantageuse ; il était doué d'une force corporelle extraordinaire , comme tous les hommes de cette époque, dont les exercices violens entretenaient la vigueur; sobre dans ses repas, austère dans sa conduite, il se montrait extrêmement jaloux de faire observer la discipline, et punissait les excès avec une sévérité qui l'avait
fait surnommer le Justicier. Depuis que ce prince était connétable, les circonstances ne lui avaient permis de faire la guerre qu'en partisan; il n'avait point eu l'occasion de développer de grands talens militaires, car l'armée, affaiblie par des pertes successives, s'était fondue; on se battait sur tous les points, mais en détail; les capitaines commandaient de petites troupes de i ,000 ou 1,200 hommes , agissaient séparément, et ne pouvaient suivre aucune entreprise majeure.
Cependant, depuis six ans les jeunes Français grandissaient avec l'idée de contribuer à leur tour à la délivrance de la patrie; chaque jour augmentait le nombre des hommes capables de porter les armes ; la levée du siège d'Orléans , le merveilleux attaché à la personne de Jeanne d'Arc, exaltaient les têtes; on volait en foule, mais avec confusion, sous les drapeaux de Charles VII. Malgré ce peu d'ordre , les élémens pour former une armée formidable ne manquaient point; toutefois il fallait les réunir dans la main d'un chef unique , qui joignît à des talens reconnus une consistance personnelle assez importante pour se faire obéir de ces capitaines accoutumés depuis dix ans à vivre indépendans les uns des autres. Nul ne pouvait mieux atteindre ce but que le prince breton ; il jugea
d'un coup d'oeil les difficultés qu'il aurait à surmonter , et comprit qu'il n'y parviendrait qu'en débutant par un succès brillant , obtenu avec célérité. L'exécution fut aussi rapide que la pensée; il avait trouvé sous les murs de Beaugenci a 5,ooo combat tans; la moitié étaient de vieux soldats que les revers, au lieu de les décourager, avaient endurcis; le reste était composé de jeunes gens enflammés d'ardeur.
Arthur se sentit capable, avec ces forces, d'ouvrir une campagne en règle. En conséquence, il prit ses dispositions pour marcher contre Talbot , qui s'était approché , avec quatre divisions, dans l'intention de faire lever le siège de Beaugenci; mais au moment de se porter en avant Ton apprit que le général anglais, sachant que les Français étaient réunis sous les ordres du connétable, avait quitté sa position et se retirait vers la Beauce pour faire sa jonction avec plusieurs autres lieutenans de Bedfort. On résolut d'un commun accord de le poursuivre sans relâche.
Le connétable laissa à Beaugenci les gros bagages, les machines de guerre, avec 6,000 hommes, et après avoir jeté plusieurs détacheinens sur sa droite et sur sa gauche, il partit, le 16 mai 1429, à la tête de 16,000 combattant
qu'il forma en colonnes par divisions, traversant ainsi les vastes plaines de l'Orléanais, qui lui permettaient de tenir cet ordre de marche. Son avant-garde était de 3,ooo cavaliers sous les ordres de Xaintrailles , de Scitivaux , de La Pallière, de Povezac, d'Amboise de Lore et de Thiébaut de Thermes. Il resta au corps de bataille avec le duc d'Alençon, le maréchal de Rieux , le bâtard d'Orléans , l'amiral de Culant , les sires de Laval, de Chauvigni, de Vendôme, de Saint^Sever, de Gaucourt et la Pucelle. Arthur avait senti comme les autres le parti quon pouvait tirer de cette fille courageuse; il ne voulut pas s'en séparer , car on espérait que sa vue et ses actions soutiendraient l'exaltation des Français. Le connétable , ne voulant pas laisser refroidir le zèle des bannerets, marcha toute la nuit , fit halte au-delà du bois des Rosières ; il fit garder cette position par 4>ooo hommes , et le lendemain à l'aube du jour il se remit en chemin; après un trajet de trois heures il découvrit l'armée anglaise concentrée devant Patay. (18 mai 14^9.)
Talbot avait été trompé sur le mouvement du connétable; il savait que les généraux français voulaient aller trouver le roi à Gien ; il n'avait pu prévoir que le comte de Richemont leur ferait
abandonner ce fatal projet, et qu'il franchirait en une seule nuit les douze lieues qui le séparaient de lui; dans cette conviction, il ne s'était pas hâté de gagner du terrain pour se réunir à Salisbury, qui se trouvait à Janville avec quatre divisions ; mais à la vue de l'armée française s'avançant sur lui en se déployant, il se jeta vivement sur la droite, afin de gagner un bois appelé les Coyonnèes , dont il était encore éloigné d'une demi-lieue ; il lui importait de s'appuyer à quelque obstacle naturel pour éviter d'être enveloppé. Le connétable, devinant son intention, ne lui donna pas le temps d'exécuter ce mouvement ; il lança sur les Anglais la cavalerie de Xaintrailles, et la suivit lui-même avec l'infanterie, en étendant ses ailes. Talbot, voyant qu'il ne pouvait gagner le bois, s'arrêta en faisant face en arrière, et, avec son habileté ordinaire , fit ses dispositions pour repousser cette attaque subite. Il n'avait que de l'infanterie; il la rangea sur deux lignes , resta au centre avec sôn lieutenant Thomas Hampton, confia la gauche à Scalle, la droite au sire de Branche, et la réserve à Fastoff. A peine avait-il fait les dispositions les plus urgentes , qu'il fut abordé par Xaintrailles : les Anglais repoussèrent avec sang-froid et sans se désunir les premières charges de cavalerie,
comme le font de vieux soldats que l'appareil formidable du cheval n'épouvante point. Ils se servaient avec habileté de leurs arbalètes, et mettaient les chevaux hors de combat. Le comte de Richemont, qui avait devancé son infanterie, se mêla dans cette cavalerie, et la rallia plusieurs fois ; il plaça au premier rang les archers à cheval , qui lui furent d'un grand secours , car ils neutralisèrent les efforts des arbalétriers anglais, et soutinrent le combat jusqu'à l'arrivée du corps de bataille. L'infanterie avait long-temps marché en colonne déployée ; mais des accidens de terrain l'avaient forcé de ralentir son allure. Enfin, ayant redoublé d'efforts, elle parvint à se remettre à la hauteur des deux ailes; alors la ligne se redressa, et l'action s'engagea sur tous les points. Le connétable, agissant en général, imprima à son armée- un mouvement d'ensemble que l'on n'avait pas vu chez les Français depuis la journée de Rosebec; il aborda • avec ses Bretons la droite des Anglais ; il y trouva une vive- résistance ; cependant il l'enfonça après une heure de combat. Beaumanoir , son lieutenant , prit le sire de Branche ; dans le même instant le sire de Scalle, qui commandait la gauche, succombait sous les coups de Dunois et de la Pucelle; il rendit son gantelet au bâtard d'Or-
léans. Talbot seul résistait encore à Xaintrailles et à La Hire. Arthur, resserrant son front, dirigea tous ses efforts contre le centre; le général anglais , qui n'avait pas encore perdu un pouce de terrain , se vit obligé de reculer pour ne pas être tourné par les deux ailes victorieuses ; il exécuta ce mouvement en bon ordre , espérant que le corps de réserve , qui n'avait point encore donné, lui servirait à lasser l'ennemi par une retraite lente et meurtrière; mais la fortune trahit son génie : Fastoff s'enfuit en désordre. Ce guerrier, justement estimé , fut surpris en ce moment d'une de ces terreurs soudaines dont les plus grands courages ne peuvent pas toujours se préserver. Talbot éprouva ce qui arrive aux généraux les plus habiles, lorsque des circonstances imprévues viennent tromper toutes leurs combinaisons (1^. Après avoir retardé pendant une heure sa défaite par des prodiges de valeur, il fut accablé par des charges répétées de cava-
(1) Le duc de Bedfort fit juger Fastoff par une commission militaire, qui condamna ce général à être dégradé de l'ordre delà Jarretière, qu'il avait gagné devant Orléans en battant le duc d'Alençon à la fameuse journée des Harengs. La disgrâce de Fastoff fut de courte durée; on le voit commander les troupes anglaises dans le Maine, en 1 43 1 , avec Scalle qui venait de recouvrer sa liberté.
lerie ;il se rendit à Xaintrailles, qui mit son prisonnier à couvert de la première fureur du soldat. Le connétable, voyant le centre forcé, étendit ses ailes pour envelopper les fuyards : il y parvint, et prit 2^00 hommes; 2,000 autres avaient péri dans l'action : de sorte que cette journée coûta à l'Angleterre près de 5,ooo hommes.
La chaleur étant déjà fort vive , les vainqueurs se trouvaient exténués de fetigue. En conséquence , le connétable, sans aller plus loin, coucha sur le champ de bataille, afin de donner du repos à ses troupes; il se contenta d'envoyer quelques cavaliers pour suivre la trace des fuyards, et le lendemain matin il se dirigea vers Janville, place d'armes des Anglais. Les soldats du comte de Salisbury avaient cru y trouver un refuge assuré; mais les habitans, voyant revenir Fastoff en désordre, jugèrent que les Français étaient vainqueurs; ils se révoltèrent contre la garnison , et fermèrent les portes aux fuyards, qu'ils accueillirent à coups de pierres du haut des remparts. Le connétable arriva au moment où le commandant du château capitulait ; il trouva dans Janville une immense quantité de provisions , et tous les bagages de l'armée anglaise.
La victoire de Patay, remportée sur le plus habile général du Régent , prouva que les Anglais n'étaient pas invincibles. Le comte de Richemont n'eut pas besoin d'user de prières visà-vis les capitaines pour les engager à poursuivre une campagne commencée sous de si brillans auspices. Fastoff , ne pouvant plus entrer dans Jan ville, s'était retiré à Meung avec sa division; le connétable l'y poursuivit et entra dans la place; il ne put empêcher ses soldats de piller cette ville, que l'on disait être fort dévouée à la maison de Lancastre. Dans l'espace de quelques jours, six places fortes de la Beauce rentrèrent sous la domination française. L'armée victorieuse se dirigea ensuite vers Orléans, où l'on croyait que Charles VII allait se rendre. Le connétable resta à Beaugenci , afin de ne pas violer la promesse qu'il avait faite de ne point se présenter devant le roi. La ville d'Orléans fut trompée dans son attente; le monarque, qu'elle attendait avec impatience, s'arrêta à Cbâteauneufsur-rLoir. C'est là qu'il reçut la visite de tous les généraux qui avaient combattu à Patay sous le connétable. Xaintrailles lui présenta Talbot , en demandant la permission de mettre en liberté son prisonnier sans être tenu d'exiger une rançon. Le roi combla de caresses Xaintrailles ,
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La Hire, Dunois et les autres officiers supérieurs; la foule se pressait dans les appartenons du palais pour considérer de près ces guerriers dont la valeur venait de rappeler la fortune sous les étendards de la France; mais tous les yeux cherchaient, au milieu de ces généraux, celui dont le génie avait préparé le triomphe de Patay , et son absence faisait encore plus ressortir fcon mérite; Tétonnement de chacun se changea en consternation lorsqu'on apprit que, pour prix de ses services, le connétable avait reçu l'ordre de quitter l'armée sur-le-champ et de se retirer dans ses domaines. Cette nouvelle se répandit dans le moment où les généraux étaient encore autour de Charles VII; elle exaspéra tout le monde. Avec un caractère moins loyal que le sien, Richemont aurait pu profiter de la disposition des esprits pour donner le signal d'un soulèvement à la faveur duquel on aurait pu expulser le favori , comme on le lui conseillait ; mais le guerrier breton eut la grandeur d'ame de dédaigner un moyen dont l'usage aurait coûté peut-être beaucoup de sang ; il conduisit sa division en Normandie, s'empara de plusieurs places fortes , et favorisa par cette diversion la marche du roi sur Rheims ; il mit ses soldats en quartier d'hiver, et se retira ensuite à Parthenay.
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L'injuste disgrâce du connétable frappa de terreur toute l'armée; le jeune duc d'Alençon , fils de la sœur d'Arthur, voulut plaider la cause de son oncle, et ne fut point écouté ; la Pucelle, dont le crédit était immense, se jeta aux pieds du roi en présence de la cour réunie , et demanda le rappel du général en chef. La Trémouille frémit de cette démarche; craignant d'irriter les esprits par trop de rigueur, il fit dire au duc d'Alençon , par la bouche du roi , que le connétable était pardonné (d'avoir vaincu à Patay apparemment, car aux yeux du favori c'était un crime que de rendre au roi des services dont Téclat pouvait éclipser son crédit). La lettre de Charles Vfl confirmant cette grâce singulière , ordonnait au comte de Richemont de continuer les hostilités , d'occuper le Maine et le Poitou pour balancer dans ces deux provinces l'influence des Anglais ; c'était un prétexte honnête pour l'empêcher d'assister au sacre dont les préparatifs se faisaient à Rheims. Arthur, comme connétable, aurait dû tenir le premier rang dans cette auguste cérémonie ; il fit les plus vives instances pour obtenir la permission d'exercer dans cette circonstance les fonctions de sa charge. La Trémouille répondit, au nom de son maître , « que Charles VII aimerait mieux n'être jamais
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sacré que de Fêtre devant le comte de Richemont.» Cette basse jalousie atteignit même la Pucelle, que Ton abreuva d'outrages. Jeanne d'Arc, dégoûtée de la cour, demanda à se retirer lorsque la cérémonie fut terminée.
Après le sacre le roi revint dans l'Ile-de- France pour tenter un coup de main sur Paris. Le connétable quitta son corps d'armée destiné à faire sa jonction avec celui de Charles VII, et regagna de nouveau sa retraite; au bout de quelques jours il y acquit la preuve que La Trémouille , non content d'obscurcir sa gloire , en voulait encore à sa vie. Il se promenait à cheval un matin accompagné d'un seul officier de sa maison , le sire de St.-Simon , et reprenait lentement le chemin de son château , lorsqu'un homme également à cheval sortit de la forêt voisine, l'accosta brusquement, et s'attacha à lui en balbutiant quelques mots : * Qui êtes-vous ? lui demanda vivement le connétable. — Je suis Picard, lui répondit l'inconnu tout troublé. — Sire de St.-Simon, connaissez-vous cet homme? — Non monseigneur. — Eh bien ! que me voulez- vous? Parlez, et surtout ne mentez pas.» Le ton de ces paroles, et surtout l'aspect imposant d'Arthur, déconcerta le Picard. « Monseigneur, dit-il, je dirai la vérité, mais qu'il vous plaise
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de me pardonner. — Parlez , je vous accorde d'avance votre pardon. — Le sire de La Tréraouille m'avait promis bonne récompense pour vous tuer. » Le connétable regarda d'un air de pitié cet étrange messager : ce Tenez , dit-il en lui donnant quelque argent, allez-vous-en, et surtout ne vous chargez plus de pareilles commissions. »
Arthur était plus que jamais décidé à passer ses jours à Parthenay, lorsque la mort de la duchesse de Bretagne , sœur de Charles VII , l'obligea de se rendre à Vannes, où l'on devait faire les obsèques de cette princesse. Lehasarcl voulut que tousl es ennemis personnels de LaTrémouille se trouvassent réunis à cette cérémonie, savoir : Cbarlesd'Anjou, comte du Maine, frère de la reine de France ; le comte d'Etampes, frère cadet du duc de Bretagne; Prégent de Coëtivi, et le sire Dubreuil , neveu de la première femme du ministre, qui s'était brouillé avec lui pour cause d'intérêts de famille. Tous ces seigneurs, animés du même ressentiment, résolurent, d'un commun accord, de soustraire Charles VII à l'obsession d'un favori le fléau de l'État, et qui s'était fait le détracteur du connétable, de Jeanne d'Arc et de tous les vrais amis du roi; ils n'ignoraient pas que la reine faisait des vœux pou r son éloignement. En conséquence,
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dans le mois qui suivit les obsèques de la du* chesse de Bretagne, ils se réunirent de nouveau à Parthenay , chez le comte de Richemont. Cette assemblée , composée de 60 seigneurs , dont 4 princes du sang, convint que le bien du royaume exigeait le renvoi de La Trémouille ; on organisa une vaste conspiration dans laquelle on vit 6gurer tous les gens de la cour, et même des valets.
Le favori, aveuglé par sa présomption, vivait dans la plus parfaite sécurité , sans s'apercevoir que l'on tramait sa perte jusque sous ses yeux. Dans les premiers jours de Tannée i43a , Coetivi, officier de la maison du connétable, se transporta à Chinon avec les sires Dubreuil , de la Varenne, de Chaumont, de Rasnyvinen, et 4o gens d'armes \ il arriva pendant la nuit < et se présenta devant une fausse porte donnant sur le boulevard du Coudrai ; le sire de Gaucourt, gouverneur de Chinon, et son lieutenant Olivier de Fréteval, avaient promis de livrer cette porte. En effet, ils s'y trouvèrent à l'heure convenue, et introduisirent dans la place le détachement des Bretons; les gens d'armes traversèrent la ville en silence, ils entrèrent dans le palais du roi par le jardin ; Coétivi, Dubreuil et les autres officiers montèrent précipitamment à l'appartement de La Trémouille, et en enfoncè-
rent les portes. Le favori sauta à bas de son lit, et voulut se mettre en défense; il se jeta sur Rasnyvinen entré un des premiers; l'écuyer breton l'évita, et le frappa de sa dague dans le bas-ventre; mais comme La Trémouille était fort gras, le coup ne fut pas mortel. On n'avait pas le projet de le tuer. On retint Rasnyvinen qui voulait le frapper une seconde fois. Dubreuil entraîna le ministre jusqu'au bas de l'escalier, le plaça de force sur un cheval, et le conduisit ainsi dans son château de Montrésor. Quelques années auparavant I,a Trémouille avait arrêté de la même manière, par les ordres du connétable, le coupable Giac. Le tumulte causé par cette scène au milieu de la nuit avait épouvanté le roi, dont , l'appartement était voisin; Coëtivi, Chaumont et La Varenne se rendirent auprès de lui, se jetèrent à ses pieds en le suppliant de ne rien craindre. « Nous et nos compagnons, dirent-ils, sommes vos plus fidèles sujets, prêts à donner notre vie pour défendre la vôtre; nous venons d'arrêter le sire de La Trémouille, et nous ne nous sommes emparés de sa personne que dans le dessein de bien servir l'État. » Ce peu de mots .satisfit Charles VII, qui ne daigna pas s'informer de son favori ; on aurait cru qu'il était du complot. II se plaignit seulement de ce que l'on
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avait violé ainsi sa demeure au milieu de la nuit; il demanda vivement si le connétable se trouvait au nombre des personnes qui avaient enlevé La Trémouille ; on lui répondit qu'il n'avait pas quitté Parthenay. Cette réponse le calma entièrement, il parut même fort joyeux d'être délivré d'un favori qui le fatiguait depuis long-temps. Un mois après, dans la tenue des états de Tours, le chancelier déclara que Coëtivi et Dubreuil n'avaient agi que d'après les ordres du roi. Dubreuil, fort de cette décision, annonça à La Trémouille, toujours prisonnier au château de Montrésor, qu'il lui rendrait la liberté lorsque les six mille écus qu'on lui devait sur l'héritage de sa tante seraient restitués. La Trémouille souscrivit à ces conditions, se retira dans ses terres, où il reçut l'ordre de ne plus reparaître à la cour. Ainsi cette révolution qui changea la face des affaires, qui eut une si grande influence sur les destinés de la France, fut l'ouvrage de quelques heures. Charles VII avait abandonné sans regret un favori dont il était dégoûté; mais il éprouvait le besoin impérieux d'en avoir un autre. Sa famille se chargea du soin de lui en présenter un nouveau; elle choisit Louis d'Anjou, comte du Maine et frère de la reine, prince brillant, enjoué et chevaleresque. Il ne faut
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point le confondre avec ses prédécesseurs; il n'usa de son crédit que pour faire le bien ; professant la plus haute estime pour le héros breton , il ne cessa de travailler à son rappel ; La Trémouille avait tellement prévenu le roi contre ce général, que le seul nom du connétable faisait frémir d'impatience le faible Charles VII, et pour que le rappel d'Arthur parût indispensable, il fallut que Louis d'Anjou fît à son beaufrère le tableau le plus affligeant de la situation du royaume. Il est vrai aussi que la France se trouvait alors dans un état critique : le duc de Bourgogne venait de se raccommoder avec Bedford, Jeanne d'Arc n'existait déjà plus; avec elle avait disparu le prestige qui l'accompagna pendant près de deux ans. L'intrépide Barbazan venait également de succomber à la bataille de Bullegneville; le génie de Bedford luttait avec avantage contre l'élan des Français; depuis l'éloignement du connétable on n'avait remporté aucun succès marquant. Montargis venait d'être pris par les Anglais; les tentatives faites sur Paris, sur Rouen, sur Pontoise, avaient échoué; les Anglais régnaient dans la capitale, et rien n'annonçait qu'on pût les en expulser de sitôt; on se battait sur tons les points, mais sans règle et sans ensemble; les capitaines royalistes fai-
saient la guerre en partisans, pillaient leurs compatriotes, empêchaient la rentrée des impôts, et dégoûtaient le peuple de la domination légitime. Il importait de leur opposer un homme dont le caractère commandât à la fois l'estime et la crainte; nul autre ne convenait mieux pour remplir cet objet que le comte de Richemont; son courage et ses talens militaires inspiraient de la confiance aux soldats, ses mœurs austères lui donnaient le droit de réprimer les excès, et son caractère inflexible le rendait capable d'en arrêter le débordement. Tel se montrait à tous les yeux le comte de Richemont, tel Louis d'Anjou le dépeignit au roi ; mais il fallait encore avoir recours aux supplications. La reine, Agnès Sorel, les courtisans eux-mêmes se joignirent au comte du Maine pour obtenir de Charles VII qu'il permît au guerrier breton de rentrer dans les fonctions de connétable ( commencement de i433).
A peine le comte de Richemont eut-il appris qu'on lui permettait de sortir de son inaction forcée, qu'il franchit les frontières du Maine, suivi de i,5oo soldats levés dans ses domaines et dans ceux de Louis d'Anjou ; il réunit aussi les diverses compagnies disséminées dans la province , et s'occupa de repousser les Anglais
qui cherchaient à envahir le Maine et l'Anjou.
L'année i433 et une partie de i434 se passèrent en combats de peu d'importance. Les Anglais, apprenant que le connétable commandait dans ce pays , y firent refluer des forces ; le général français suppléa au nombre par son activité, son audace, et surtout par le soin qu'il mit à relever le courage abattu des habitans de ces provinces. Après dix-huit mois d'engagemens, l'ennemi, affaibli sans avoir pu réparer ses pertes, se vit contraint de rentrer en Normandie , mais il remporta sur d'autres points quelques avantages notables. Les royalistes avaient conservé autour de Paris quelques petites places d'où ils sortaient pour inquiéter les Anglais renfermés dans la capitale : la plus importante était Beaumont, dont le château défendait d'une manière merveilleuse le passage de l'Oise; le comte d'Arundel et lord Talbot formèrent un gros détachement , s'approchèrent de la place par le côté de St.-Denis pendant une nuit sombre (avril 1 334); ils escaladèrent les murs et pénétrèrent dans le château, s'en emparèrent, et pendirent aux créneaux une partie de la garnison ; action odieuse et contraire aux droits de la gùerre. (Journal de Paris.)
Au commencement de 1 4^4 le connétable
quitta ces contrées , dont il venait d'assurer la possession à son maître, et se rendit en Dauphiné, où la cour résidait depuis quelques mois; il désirait offrir ses hommages au roi , et se concerter avec lui pour repousser la nouvelle attaque préparée à grands frais par Bedfort et ses lieutenans.
Arthur avait à traverser une partie du royaume. Jugeant que sa marche serait longue , puisqu'il voulait inspecter les garnisons qui se trouvaient sur son passage, il envoya La Hire en avant pour le précéder de quelques jours j La Hire arriva à Vienne au commencement de juin ; il trouva Charles VII occupé à disposer luimême les apprêts d'une fête brillante qu'il voulait donner à sa belle-sœur, la jeune reine de Sicile, nouvellement arrivée avec le comte de Saluées. Le roi conduisit La Hire dans les jardins, lui montra tous les préparatifs ; enfin , après n'avoir omis aucun détail, il lui dit : « Eh bien , La Hire , que pensez- vous de ce que vous voyez? — Je pense, répondit le loyal guerrier,
qu'il est impossible dp perdre plus gaiement un
royaume.»
Le connétable arriva, quinze jours après son lieutenant, avec le bâtard d'Orléans , les sires de Laforêt,de Villars,de Laroche, deSt.-Gilles, de
Laval, de Darapmartin et le maréchal de Rieux. Le roi lui fit un accueil plein de grâce, le pressa dans ses bras, et s'étonna, dit un écrivain moderne, de ne pas le haïr. Les fêtes continuaient encore; Arthur y assista , et dans les festins d'apparat il servait au roi les épices, et le comte de Clermont servait le vin. Depuis qu'il était monté sur le trône Charles VII n'avait pas tenu une cour aussi brillante; le connétable s'en arracha facilement, assuré du retour de l'amitié du roi, qui venait de mettre entre ses mains les destinées de la France, il quitta Vienne pour voler à l'exécution des grands projets qu'il avait conçus. L'objet le plus important pour le moment était de réprimer les capitaines qui causaient autant de mal que les étrangers. Il se dirigea vers la Champagne, qui était infestée de partisans, s'établit à Troyes, et purgea cette province des vagabonds qui la dévastaient ; il envoya ses lieutenans Dunois, La Hire, Xaintrailies, Malet de Graville* dans plusieurs directions, en leur prescrivant de poursuivre les pillards jusque dans leurs dernières retraites, d'accueiilir ceux qui mettraient bas les armes et qui voudraient rentrer dans les rangs de l'armée. Plusieurs capitaines appartenant à des maisons illustres, fiers d'avoir sous leurs ordres quelques centaines
ARTHUR DE BRETAGNE. iyi
d'hommes, voulurent résister ; on les combattit et on les prit tous; le connétable leur fit trancher la tête à Troyes devant les habitans assemblés. Cette manière d'agir épouvanta les routiers, qui, moitié par crainte moitié par intérêt, acceptèrent les offres que le connétable leur fit de les prendre au service du roi; 6,000 d'entre eux vinrent s'enrôler sous ses bannières, et ne les abandonnèrent plus. Tranquille de ce coté, le comte de Richemont s'appliqua à rétablir dans ce pays les autorités locales , les juges, les maires, et le clergé; il les investit de toute leur ancienne puissance. Les Champenois, touchés de voir le premier officier de la couronne si empressé à protéger, au nom du roi, leurs vies et leurs propriétés , le secondèrent avec ardeur dans ses entreprises. Ainsi, par la seule force de son génie, ce grand homme ramena dans une des plus riches provinces du royaume l'ordre ei la paix ; il sortit de ce pays à la tête de 13,000 guerriers, naguère dégénérés ; sa voix avait rappelé dans leur ame des sentimens d'honneur. Pour ne pas laisser refroidir le zèle dont il les voyait enflammés, il les conduisit sur-le-champ en Picardie où les forces des Anglais et de leurs alliés étaient concentrées; il commença cette campagne par contraindre les Bourguignons à lever
Diûiti
lg* ARTHUR DE BRETAGNE.
le siège de Laon, place importante que les Français avaient surprise Tannée précédente. Jean de Luxembourg le resserrait, et regardait déjà sa conquête comme assurée. Arthur l'attaqua vigoureusement dans ses quartiers, lui tua beaucoup de monde, et l'obligea à chercher son salut dans la fuite. Après ce succès le connétable établit son quartier-général à Compiègne , que les Anglais avaient abandonné à son approche ; il surprit Beau vais, et appela à lui les divers détachemens royalistes disséminés dans la basse Picardie et dans l'Ile-de-France; il se porta rapidement avec toutes ces forces sur Ham, ville appartenante au duc de Bourgogne, dont elle protégeait les domaines. Les garnisons des villes de cette province étaient moitié anglaises, moitié bourguignonnes. La place fut enlevée presque 'd'assaut. Tandis que le comte de Richemont faisait cette conquête , Xaintrailles et La Hire attaquèrent, auprès deGerberoy, le comte d'Arundel, surnommé l'Achille anglais, le même qui avait surpris l'année précédente le château de Beaumont. Ce général se défendit long-temps contre des forces supérieures ; il fut pris, et, comme l'Achille grec , il mourut quelques jours après des suites d'une blessure reçue au talon. Talbot hérita de son surnom homérique.
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Dans cette campagne de Picardie, Arthur affecta de ménager les possessions de Philippele-Bon , afin de le compromettre aux yeux des Anglais. Depuis cinq ans il travaillait à détacher son beau-frère de l'alliance des Lancastre, et même pendant son exil à Parthenay, pendant que le rôi l'accablait de sa défaveur, Arthur ne s'était occupé que de cè grand objet ; il avait préparé en silence les voies pour arriver à ce résultat , bien plus important que la prise de quelques villes ; il n'était sorti plusieurs fois de sa retraite, que pour avoir des entrevues avec son parent. Philippe , ébranlé par ses discours , se montrait de plus en plus disposé à une franche réconciliation. Le ressentiment de l'assassinat de son père s'affaiblissait avec le temps ; mais l'araour-propre , qui est d'un si grand poids dans les événemens politiques , le retenait dans le parti d'Henri VI, car les royalistes l'avaient abreuvé d'outrages : chaque jour ils livraient au ridicule .et ses paroles et sa personne. Il leur pardonnait le meurtre de son père , mais non leurs railleries piquantes. Arthur, rentré en possession de sa charge, continua de travailler à sa conversion, et, pour mieux le toucher par ses avances , il lui rendit Ham, et mit beaucoup de soin à faire respecter ses propriétés, vi. i3
Digmz
Forcé par la rigueur de la saison d'interrompre les opérations de la guerre , Arthur fit prendre des quartiers d'hiver à ses troupes, qu'il laissa sous les ordres de Dunois, et se rendit à Dijon , où il savait que le duc et la duchesse de Bourgogne devaient passer quelques mois ; il prit pour prétexte le désir qu'il avait d'aplanir les difficultés élevées entre le comte de Nevers et Louis de Clermont, tous deux ses proches parens. Il trouva Philippe plus désireux que jamais de faire la paix avec Charles VII. La mort d'Anne de Bourgogne, femme du duc de Bedfort , et sœur de Philippe , avait rompu les liens qui depuis onze ans unissaient ces deux princes. Après deux mois de veuvage, le régent épousa Jaqueline de Luxembourg; cette précipitation déplut extrêmement au Bourguignon, qui ne put cacher son mécontentement. Cependant des amis communs les réconcilièrent, et les firent trouver ensemble à Saint-Omer ; mais dans une cérémonie publique, Philippe voulut prendre le pas sur le régent ; la fierté du duc de Bedfort en fut d'autant plus choquée, que c'était la première fois qu'on élevait cette prétention. L'Anglais, ne gardant plus de ménagemens, s'exhala en reproches , accusa son ancien allié d'entretenir de secrètes liaisons avec Charles VII. Philippe répondit avec aigreur , et ib se sépa-
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rèrent la haine dans le cœur. Cest à la suite de cette rupture que le duc de Bourgogne revint à Dijon ; il se rendit ensuite à Moulins , où il trouva le duc de Bourbon, le comte de Nevers et le connétable. La réunion de ces grands feudataires, tous parens , fut l'occasion de fêtes brillantes. Arthur profita habilement des bonnes dispositions où il trouva le duc de Bourgogne pour mettre la dernière maki à l'accommodement projeté depuis six ans. C'est là qu'on jeta les premiers fondemens du fameux traité d'Arras.
Ainsi Ton ébaucha au milieu des fêtes, « au milieu des momeurs et des farceurs, » comme le dit Monstrelet, ce grand acte qui devait sauver la France et consommer rabaissement de l'Angleterre.
Mais avant de se déclarer ouvertement, Philippe-le-Bon se proposa lui-même pour médiateur entre la maison de Valois et celle de Lancastre, et engagea le conseil du jeune Henri VI d'acquiescer à ces ouvertures, en faisant observer que dans tous les cas il resterait fidèle au traité de Troyes, et qu'il ne ferait jamais la paix avec Charles VII sans la participation de Henri; et cependant, dans le moment où il faisait cette promesse, son arrangement particulier avec Charles était déjà conclu. On voit que s'il n'avait point hérité de tous les vices de son père, il en
avait au moins conservé la duplicité. La politique anglaise, ordinairement si clairvoyante, se trompa complètement dans cette circonstance ; le conseil de Henri VI fut dupe de Philippe, et le chargea de ses pleins-pouvoirs au congrès qui allait se tenir dans la ville d'Arras.
Le congrès s'ouvrit le 6 août i435, dans le monastère de Saint-Vaast. Tous les princes chrétiens y avaient envoyé des ambassadeurs; on y comptait 3oo personnes; le concile de Baie y députa les cardinaux de Sainte-Croix, de Chypre, et plusieurs savans docteurs. Charles VII y envoya dix-sept personnes, prélats ou laïques ; le comte de Richemont était le chef de cette ambassade. Le duc de Bourgogne se faisait assister de vingtsept plénipotentiaires anglais, et de douze conseillers de sa chancellerie, Jean de Thoisi, évêque d'Auxerre; Pierre Berbis, magistrat très- versé dans le droit public; Antoine de Croy, Jean de Comines, père de l'historien ; Henri Valée , Philibert de Jaucourt, Damas de Digoine, Claude de Chatelux, Guillaume de Bauffremont, Jean Carondelet, le sire de Crèvecœur et Germain Trouvé (1). Arthur proposa au nom de son
(1) Voyez la liste des conseillers de ( Phi1ippe-le-Bon , dans La Barre, deuxième partie , p. 193.
maître , la cession définitive de la Guienne et de la Normandie , à condition que Henri VI ne prendrait plus le titre de roi de France, et qu'il donnerait l'ordre à ses troupes d'évacuer la capitale et les villes que les Anglais occupaient encore dans le royaume. Les ambassadeurs de Lancastre repoussèrent avec mépris ces propositions, et en firent de leur côté d'inadmissibles; ils voulaient que Charles VII se contentât d'un apanage et renonçât à la couronne. On voit que les parties étaient loin de s'entendre; les uns offraient peu, et les autres demandaient beaucoup trop : loin de défendre les intérêts de Henri VI, dont il était le mandataire, Philippe appuya au contraire les propositions de Charles VII. Les plénipotentiaires anglais comprirent alors seulement qu'on se jouait d'eux ; ils se retirèrent du congrès. Malgré leur départ, l'assemblée continua ses travaux : Philippe ne se montra guère moins exigeant que les Anglais. Le comte de Richemont lui laissa la faculté de dicter les conditions du traité, jugeant qu'il y allait du sort de la France de le détacher, à tout prix, de l'Angleterre. La paix ayant été convenue, et tous les articles étant bien arrêtés, il s'éleva une autre difficulté. Philippe eut des scrupules ; son intention était bien de ne plus faire la guerre à
Charles VII; mais, alléguant la foi du serment, il ne voulait pas le reconnaître pour roi deFrance, attendu qu'il avait reconnu comme tels Henri V et Henri VI, et qu'ilïeur avait prêté foi et hommage. Les supplications d'Arthur et des autres envoyés français ne purent le faire changer de résolution à cet égard. Combattu par divers sentimens, Philippe sortit subitement de la salle des conférences et alla s'enfermer dans la chapelle du monastère. Sa retraite mit la consternation dans l'assemblée ; l'agitation était au comble. Le comte de Richemont, accompagné de trois cardinaux, alla vers Philippe; ils le trouvèrent aux pieds des autels priant avec ferveur; ils se jetèrent tous à genoux, en le suppliant de révoquer ce qu'il avait dit. Arthur lui dépeignit avec force les malheurs que la querelle des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne avait causés à la France, et le conjura, au nom du ciel, de fermer cette plaie toujours saignante. Philippe objecta son serment prêté au roi d'Angleterre, les cardinauxlui promirent que le pape l'en relèverait; ils ajoutèrent que le repos de la chrétienté devait l'emporter sur un serment dicté par un esprit de vengeance. Ces promesses ne purent ébranler le duc ; alors , dit l'historien de Bourgogne , le cardinal Sainte-Croix le menaça de la
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colère du ciel, et, d'un ton prophétique, lui annonça qu'un déluge de maux allait fondre sur sa famille , s'il refusait de se réconcilier avec les Valois, ses plus proches parens, les fils aînés de l'Église. Philippe se rendit enfin , mais en faisant payer bien cher son adhésion.
Le traité fut signé le a i septembre de l'année i435 ; c'était le coup le plus terrible que l'on pût porter à l'Angleterre. L'histoire ne balance pas à attribuer au comte de Richemont tout le mérite de cet acte si profitable à la France; sa sagesse et sa persévérance aplanirent des difficultés qui paraissaient insurmontables; mais il est juste de dire qu'il fut dignement secondé par les comtes de Clermont, de Ne vers et surtout par le maréchal de La Fayette. Le duc de Bourgogne mit de l'affectation à distribuer des grâces à ceux de ses conseillers qui l'avaient le mieux servi dans cette circonstance. Pierre Berbis, qui avait dressé les articles du traité, fut anobli par lettres du 7 octobre i345. Le trompette Coupetripes, qui apporta à la duchesse la nouvelle de la paix , reçut 60 écus de gratification.
Isabeau de Bavière mourut le surlendemain de la signature du traité, et le duc de Bedford vingt-trois jours après , de chagrin de n'avoir pu
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lOO ARTHUR DE BRETAGNE.
empêcher ce grand œuvre (i). Ainsi, dans l'espace d'un mois les destinées de la France furent singulièrement changées.
Le duc de Bedford était d'un physique peu avantageux, et ne ressemblait en rien au roi Henri V ni à ses autres frères; son nez fortement aquilin lui donnait une physionomie particulière (a). Ce prince fut un des plus grands hommes de l'Angleterre; ses talens administratifs égalaient son courage militaire; sa réputation serait restée intacte sans l'assassinat juridique de Jeanne d'Arc, dont il ordonna le supplice froidement et avec calcul. Il eut pour successeur à la prétendue régence de France le duc d'York, fils du comte de Cambridge, mis à mort comme conspirateur au moment de la campagne de 1 4 1 5 ; il tenait son titre du duc d'York
(1) La plupart des historiens anglais assurent que le duc de Bedfort mourut quelques jours avant le traité d'Arras ; Cambden affirme qu'il fut tué devant Verneuil. C'est une erreur; le Journal de Paris et les Annales de Rouen, t. i, p. 3o2, disent qu'il était déjà attaqué d'une maladie aiguë , lorsque l'émotion qu'il éprouva en apprenant le raccommodement de Philippe avec Charles VII lui donna la mort.
(a)Monumens sépulcraux d'Angleterre, in-folio, t. iv, deuxième partie.
son oncle, tué à la bataille d'Azincourt, dont il fut l'héritier.
La paix d'Arras ayant affranchi le connétable de toutes les entraves, ce général se vit en position de poursuivre vivement ses avantages. Les Anglais, privés du secours des Bourguignons, leurs anciens auxiliaires , ne purent tenir la campagne ; ils se bornèrent à défendre les villes et les places fortes qu'ils possédaient dans l'Ile-de- France et dans l'Orléanais. Le comte de Richemont abandonna pour le moment le projet de les y forcer; un soin plus important l'occupait; (fêtait la réduction de la capitale, dont il regardait la conquête comme l'événement le plus propre à émouvoir les Français et à réveiller l'esprit public. L'activité du connétable avait donné de la vie aux opérations; ce général organisait les provinces délivrées nouvellement du joug de l'étranger, traitait avec les villes, rétablissait l'ordre, arrêtait les excès, et se battait cependant chaque jour; son exemple enflammait la noblesse. Il annonça à ses lieutenans, aux bannerets et aux capitaines sous ses ordres, que le moment était venu d'arracher Paris des mains des Anglais ; en conséquence tous ses efforts se tournèrent vers ce but.
Après avoir laissé reposer quelques jours son
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armée en Picardie, il entra dans l'Ile-de-France, en partageant son armée en six divisions commandées par Lille- Adam , le bâtard d'Orléans , Thoulongeon, le maréchal de Bieux, le maréchal de La Fayette et Christophe de Harcourt , dirigeant ces généraux sur autant de points et à la même heure, afin que les Anglais , occupés partout, ne pussent se secourir mutuellement. Ainsi Lagni, Corbeil , Pontoise , Beauraont, Poissy , Meulan , furent attaqués et pris en même temps. Le connétable s'était chargé de forcer le pont de Charenton ; le sire de Ferrières enleva ce poste important avec une valeur extrême sous les yeux d'Arthur. Quelques jours après St.-Denis , défendu par 3,ooo Anglais, tomba également au pouvoir des royalistes.
Après ces divers succès qui resserraient Paris de tout coté, le connétable s'arrêta, distribua ses troupes dans des quartiers le long de la Seine, de la Marne et de l'Oise , de manière à empêcher l'introduction des vivres ; il ne s'occupa qu'à se ménager des intelligences pour entrer dans la ville. Il ne lui fut pas difficile d'y parvenir, les Parisiens étaient trop bien disposés pour ne pas le seconder; mais avant d'arriver au dénoûment de cette entreprise hardie , nous croyons nécessaire et même indispensable de jeter un coup
d'oeil rapide sur ce qui s'était passé dans la capitale pendant les seize années de l'occupation anglaise.
Nous allons une seconde fois revenir sur nos pas.
ao4 ARTHUR DE BRETAGNE.