LIVRE IV
Relation de ce qui se passa dans Paris pendant les seize années de la domination anglaise. — Prise de la capitale par le connétable de Richerhont. — Organisation des nouvelles autorités.
L'assassinat de Jean-sans-Peur avait resserré les liens qui unissaient déjà la maison de Bourgogne à celle de Lancastre. Le a? mai i4ao, Isabeau de Bavière signa à Troyes un traité dans lequel Charles VI reconnaissait Henri V , son gendre, pour héritier présomptif de la couronne; dès ce moment Lancastre prit le titre de régent du royaume. Il fit son entrée dans Paris le i* r décembre de la même année, traînant à sa suite son beau-père; il arriva par le faubourg St.-Denis ; un officier portait devant lui un bouclier et un casque orné d ? une couronne d'or; un autre écuyer faisait flotter au vent une bannière rouge sur laquelle on avait brodé, en or, une queue de renard. Les historiens n'indiquent pas la signification de cet emblème. Henri avait
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à ses côtés ses deux frères , les ducs de Bedfort et de Glocester, et sou oncle le duc de Clarence. Philippe, nouveau duc de Bourgogne, marchait derrière lui en habit de deuil, et paré de l'ordre de la Jarretière. Jamais Paris n'avait retenti de plus vives acclamations, on criait noël : lorsque les passions sont fortement agitées , le peuple , s'égare sur ses propres dispositions ; on jetait des (leurs sous les pas de ces étrangers, les maisons étaient tapissées depuis le faîte jusqu'à la base; le clergé de chaque église sortait à. l'arrivée du cortège, et donnait la bénédiction. Après avoir traversé la capitale , Henri vint à Notre-Dame , où il remercia Dieu. A l'issue de la cérémonie il se rendit au Louvre, qu'il avait choisi pour sa résidence. Deux siècles auparavant , et presque à pareil jour, Louis de France, fils de Philippe- Auguste , avait fait son entrée dans Londres avec la même pompe , et avait été couronné roi d'Angleterre: dans cette lutte d'orgueil national, la France avait du moins la priorité.
Le lendemain les deux reines Isabeau et Catherine vinrent se réunir à leurs époux; les princes anglais et le duc de Bourgogne allèrent au-devant d'elles : ce fut la même pompe et la même joie. Un incident puéril vint faire diversion à ces fêtes. L'eau d'une fontaine voisine de
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la porte Saint-Honoré parut empreinte d'une couleur rougeâtre par suite de quelque éboulement de terre grasse ; on cria miracle, et Ton dit que cette fontaine rendait du sang; les habitans s'y portèrent en foule ; on se vit obligé de lever le pont levis; le peuple resta convaincu que c'était le signe précurseur de quelque désastre (i) , car il sentait déjà la pesanteur de ses chaînes. En effet , le premier acte de Henri V fut de mettre sur les monnaies une taxe qui compromit toutes les fortunes. Plusieurs membres du clergé et de l'université, ayant osé faire quelques représentations , furent jetés en prison; le roi destitua Clammecy , prévôt de Paris, et nomma à sa place Jean Duménil. Ce Clammecy était le premier Parisien qui eût occupé cette place depuis l'institution de la charge. Eughes Lecoq fut nommé prévôt des marchands; on choisit pour président du parlement Philippe de Morvilliers. Henri mit dans tous les emplois publics des Français appartenant à cet infâme parti modéré dont Isabeau s'était faite le chef; Lanças tre comptait sur leur dévouement , et ne fut pas trompé : ces hommes se trouvant en dehors de la nation se rallièrent
(1) Journal de Paris.
avec empressement à l'étranger , et le servirent avec un zèle infatigable.
Henri se montra très-sévère pendant son séjour à Paris; il fit défendre la vente des lits de plume, et commanda un nombre considérable d'ouvriers pour faire arracher les vignes qui couvraient les alentours de la capitale , en disant que rien n'énervait plus les hommes que la plume et le vin. Ce fut alors que la bière fut introduite comme boisson ; on mit sur cette consommation une taxe qui produisit, les deux premières années, une somme très-forte. (Journal de Paris, année i4 aI «)
Après avoir pris toutes les mesures pour bien établir sa domination, Henri V quitta la capitale vers Noël i4si; il en laissa le gouvernement au duc de Clarence son oncle, en lui recommandant de garder à vue Charles VI , pour qu'on ne pût l'enlever : le nouveau régent ne mit aucun soin à diminuer les fléaux qui pesaient sur les habitans ; le pain était à un prix excessif, les magistrats ne songeaient même pas aux approvisionnemens de première nécessité, le peuple mourait de froid et de faim ; les personnes charitables qui avaient conservé quelque fortune se cotisèrent pour transformer en hôpitaux des maisons abandonnées; elles y recueil-
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lirent les malheureux , mais leur zèle ne put suffire. Les Parisiens , accablés de malheurs, se traînaient sous les fenêtres de l'hôtel Saint-Paul où résidait leur roi qu'ils savaient être aussi misérable qu'eux; ils étaient satisfaits lorsqu'ils l'avaient vu un instant. Ce monarque mourut le il octobre 1422, à l'âge de cinquante-quatre ans, après un règne de quarante-trois. Son corps resta exposé vingt jours; il fut arrosé des larmes de ses sujets. Henri V avait précédé de quelques mois son beau-père au tombeau.
La mort de ces deux princes ne changea rien au sort des Parisiens. Le 27 octobre, le parlement étant réuni, le chancelier osa proposer de mettre à la tête des actes publics cette formule: Henri Vl^ roi de France et d? Angleterre. « Et tel fut l'état d'avilissement de la capitale, disent avec raison les auteurs de Y Art de vérifier les dates y que tous les ordres prêtèrent serment au nouveau monarque anglais, âgé de dix -huit mois , sans égard pour le légitime héritier du trône; bien plus, l'on vit une députation de Parisiens, conduits par l'évêque de Térouane, porter à Londres les clefs de leur ville, et les déposer sur le berceau de l'enfant roi , en signe de vasselage. »(Thoiras, tom. iv, p. 174.)
Dans le même instant , arriva d'Angleterre le
duc de Bedfort, nommé par son frère Henri V régent de France; il s'établit à l'hôtel Larivière, qui formait le coin de la rue du Chaume et de celle du Paradis. Son premier soin fut de procéder aux funérailles de Charles VI, dont le corps était toujours à l'hôtel Saint-Paul; on porta les restes du monarque à Saint-Denis avec la pompe accoutumée. Ce prince, qui avait eu trois oncles, deux frères, douze enfans , quatre gendres et cinq brus, n'eut aucun des siens à son enterrement; la tempête avait dispersé sa nombreuse famille. Cet isolement émut au dernier point les Parisiens; ils se pressèrent en foule autour du cercueil de leur roi, et le suivirent jusqu'à sa dernière demeure en faisant retentir Pair de leurs gémissemens. Le duc de Bedfort conduisait le deuil; on portait devant lui l'épée du roi de France couverte de fleurs de lis , privilège qu'il avait comme régent du royaume; Jean- Courtecuisse , évêque de Paris , officia ; le luminaire fut de quatre mille livres de cire (i) ; on descendit Charles VI dans le caveau ; dès que la pierre fut retombée , la voûte de ce temple renfermant les dépouilles de cinquante rois
(1) Histoire de l'abbaye de St.-Denis, par Michel Felibien; in-folio, 1706, p. 3i8.