‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · IL · texte numérisé non relu

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leurs efforts et toutes les ressources de leurs deux royaumes unis à arracher aux Maures cette citadelle des Espagnes. Unis par un mariage politique que l'amour avait cimenté et qu'une gloire commune illustrait, l'un avait apporté en dot le royamue d'Aragon, l'autre le royaume de Castille à cette communauté de couronnes. Mais, lien que le roi et la reine eussent confondu ainsi leurs provinces séparées en une seule patrie, ils conservaient néanmoins une domination distincte et indépendante sur leur royaume héréditaire. Ils avaient leur conseil et leurs ministres à part pour les intérêts réservés de leurs anciens sujets personnels. Ces conseils ne se confondaient en un seul gouvernement que dana les intérêts patriotiques conununs aux deux empires et aux deux époux. La nature semblait avoir doué ces deux souverains de formes, de qualités et de perfections du corps et de l'âme, diverses, maïs presque égales, comme pour compléter l'un par l'autre le règne de prestige, de conquête, de civilisation et de prospérité qu'elle leur destinait. Ferdinand, un peu plus âgé qu'Isabelle, était un guerrier accompli et un politique consommé. Avant l'âge où l'homme apprend par la triste expérience à connaître les hommes, il les devinait. Son seul défaut était une certaine incrédulité et une certaine froideur qui viennent de la défiance et qui ferment le cœur à l'enthousiasme et à la magnanimité. Mais ces deux vertus qui lui manquaient à un ^rtain

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degré, étaient compensées dans ses conseils par la tendresse d'âme et par l'abondance de cœur et de génie d'Isabelle. Jeune, belle, admirée de tous, adorée de lui, instruite , pieuse sans superstition, éloquente, pleine de feu pour les grandes choses, d'attrait pour les grands hommes, de confiance dans les grandes pensées, elle imprimait au cœur et à la politique de Ferdinand l'héroïsme qui vient dn cœur et le merveilleux qui vient de l'imagination. Elle inspirait, il exécutait. L'une trouvait sa récompense dans la renommée de son époux, l'autre sa gloire dans l'admiration et dans l'amour de sa femme. Ce règne à deux, qui devait devenir presque fabuleux pour l'Espagne, n'attendait, pour s'immortaliser à jamais entre tous les règnes, que l'arrivée de ce pauvre étranger qui venait implorer l'entrée du palais de Cordoue, la lettre d'un pauvre moine à la main.

Geitte lettre, lue avec prévention et incrédulité par le confesseur de la reine, n'ouvrit à Colomb qu'tme longue perspective d'attente, de refus d'audience et de découragement. Les hommes n'ont d'-oreîlles pour les pensées hardies que dans la solitude et dans le loisir. Dans le tumulte des affaires et des cours, ils n'ont ni bienveillance ni temps. Colomb fut repoussé de toutes les portes, « parce

» qu'il était étranger, dit rhistorien Oviedo , con- » temporain de ce grand homme, parce qu'il était » pauvrement vêtu, et parce qu'il n'apportait aux » courtisans et aux ministres d'autres recom- » mandations que la lettre d'un moine franciscain » solitaire, depuis longtemps oublié des cours. » Le roi et la reine n'entendirent même pas parler de lui; le confesseur d'Isabelle, par indifférence ou par dédain, trompa complètement l'espoir que Juan Pérès avait mis en lui. Colomb, obstiné comme la certitude qui attend l'heure, ne s'éloigna pas de Cordoue, afin d'épier déplus près un moment plus propice. Après avoir épuisé dans l'attente la bourse modique de son ami, le prieur de la Rabida, il gagna misérablement sa vie dans son petit trafic de globes et de cartes, jouant ainsi avec les images d'un monde qu'il devait conquérir. Sa vie rude et patiente pendant ces nombreuses années ne laisse entrevoir, au fond de son obscurité, que la misère, le travail et les espérances trompées. Jeune et tendre de cœur, il aima cependant et il fut aimé pendant ces années d'épreuve ; car un second fils. Fernando, naquit vers, ce temps d'un amour mystérieux, que le mariage ne consacra jamais, et dont il rappelle la mémoire et le remords en paroles touchantes dans son testament. 11 éleva ce fils naturel avec autant de tendresse que son autre fils Diego.

Sa grâce et sa dignité extérieure transpiraient cependant à travers son humble profession. Les personnages distingués de qui son commerce scientifique le rapprochait quelquefois, recevaient de sa personne et de ses entretiens cette impression d'étonnement et d'attraction, prophétie électrique d'une grande destinée dans une médiocre condition. Ce trafic et ces entretiens lui firent insensiblement des amis à Cordoue et jusque dans la cour. Parmi ces amis dont l'histoire a conservé les noms pour les associer à la reconnaissance du monde futur, on cite Alonzo de Quintanilla, contrôleur des finances d'Isabelle ; Geraldini, précepteur des jeunes princes ses fils ; Antonio Geraldini, nonce du pape à la cour de Ferdinand ; enfin Mendoza^ archevêque de Tolède et cardinal, homme d'un tel crédit qu'il était appelé le troisième roi d'Espagne.

L'archevêque de Tolède, d'abord effrayé de ces nouveautés géographiques qui semblaient, à tort, contredire les notions sur le mécanisme céleste contenues dans la Bible, fut bientôt rassuré par la piété sincère et supérieure de Colomb. Il cessa de craindre un blasphème dans des idées qui agran-

dissent Tœuvre et la sagesse de Dieu. Séduit par le système, charmé par Thomme, il obtint une au^ dience de ses souverains pour son protégé. Colomb, après deux années d'attente, parut à cette audience avec la modestie d'un humble étranger, mais avec la confiance d'un tributaire qui apporte à ses mair très plus qu'ils ne peuvent lui donner, • En pensast » à ce que j'étais, » écrivit-il lui-même plust»d, » » j'étais confondu d'humiUté; mais, en soogea;ntà » œ que j'apportais, je me sentais l'égal des cou- » ronnes ; je n'étais plus moi, j'étais l'instrument » de Dieu^ choisi et marqué pour accomplir un » grand dessein. »

Ferdinand entendit Colomb avec gravité, Isabelle avec enthousiamse. Au premier regard et aux premiers accents, elle conçut pour cet envoyé de Dieu une admiration qui allait jusqu'au fanatisme, un attrait qui ressemblait à la tendresse. La nature avait donné à la personne de Colomb la séduction qui enlève les yeux, autant que l'éloquence qui persuade l'esprit. On eût dit qu'elle le destinait à avoir pour premier apôtre une reine, et que la*vérité dont il allait doter son siècle devait être reçue et couvée dans le cœur d'une femme. Isabelle fut cette femme. Sa constance en faveur de Colomb ne se démentit ni devant les indifférents de sa cour, ni

devant ses ennemis, ni devant ses revers. Elle crut en lui dès lé premier jour, elle fut sa prosélyte sur le trône et son amie jusqu'au tombeau.

Ferdinand, après avoir entendu Colomb, nomma un conseil d'examen à Salamanque, sous la présidence de Fernando de Talavera, prieur du Prado. Ce conseil était composé des hommes les plus versés dans les sciences divines et humaines des deux royaumes. Il se réunit dans cette capitale littéraire de l'Espagne, au couvent des dominicains. Cdomb y reçut l'hospitalité. Les prêtres et les religieux décidaient alors de tout en Espagne. La civi- Usation était dans le sanctuaire. Les rois ne régnaient qoe sur leurs actes, les idées appartenaient aux pontifes. L'inquisition, police sacerdotale, surveillait, atteignait, frappait jusqu'autour du trône tout ce qui encourait la tache d'hérésie. Le roi avait adjoint à ce conseil des professeurs d'astronomie^ ,de géographie, de mathématiques et de toutes les sciences professées à Salamanque. Cet auditoire n'intimidait pas Colomb ; il se flattait d'y être jugé par ses pairs, il n'y fut jugé que par ses contempteurs. La première fois qu'il comparut dans la grande salle du monastère, les moines et les prétendus savants, convaincus d'avance que toute théorie qui dépassait leur ignorance ou leur routine n'était que le rêve d'un esprit malade ou superbe, ne virent dsDS cet obscur étranger qu'un aventurier cherchant fortune de ses chimères. Personne ne daigna l'écou-

ter, à Texception de deux ou trois religieux du couvent de Sain t-É tienne de Salamanque, religieux obscurs et sans autorité, qui se livraient dans leur cloître à des études méprisées du clergé supérieur. Les autres examinateurs de Colomb le confondirent par des citations de la Bible, des prophètes, des psaumes, de TÉvangile et des pères de l'Église, qui pulvérisaient d'avance , par des textes indiscutables, la théorie du globe et l'existence chimérique et impie des antipodes. Lactance, entre autres, s'était expliqué formellement à cet égard dans un passage que l'on opposait à Colomb. « Est-il rien » de si absurde, » avait dit Lactance, « que de » croire qu'il y a des antipodes ayant leurs pieds B opposés aux nôtres, des hommes qui marchent » les talons en l'air et la tête en bas, une partie du » monde où tout est à l'envers, oii les arbres poussent » avec les racines en l'air et les branches en bas? ■ Saint Augustin avait été plus loin, il avait taxé, d'iniquité la seule foi dans les antipodes : « car, disait-il, « ce serait supposer des nations qui ne » descendent pas d'Adam; or, la Bible dit que tous » les hommes descendent d'un seul et même père. ■ D'autres docteurs , prenant une métaphore poétique pour un système du monde, citaient au géographe ce verset du psaume où il est dit que Dieu étendit le ciel sur la terre comme une tente, d'où il résultait, selon eux, que la terre devait être plate. Colomb répondait en vain à ses interlocuteurs

avec une piété qui n'excluait pas la nature ; en vain, les suivant respectueusement sur le terrain théologique, il se montrait plus religieux et plus orthodoxe qu'eux, parce qu'il était plus intelligent et plus enthousiaste de l'œuvre de Dieu. Son éloquence, que passionnait la vérité, perdit toutes ses foudres et tous ses éclairs dans les ténèbres volontaires de ces esprits obstinés. Quelques religieux parurent seuls émus de doute ou ébranlés de conviction à la voix de Colomb. Diego de Deza, moine de Tordre de Saint-Dominique, homme supérieur à son siècle, et qui devint plus tard archevêque de Tolède, osa combattre généreusement les préjugés du conseil et prêter sa parole et son autorité à Colomb. Ce secours 'inattendu ne put surmonter l'indifférence ou l'obstination des examinateurs. Les conférences se multipUèrent, sans amener de conclusion. Elles languirent enfin et lassèrent la vérité par des délais qui sont le dernier refuge de Terreur. Elles furent interrompues par une nouvelle guerre de Ferdinand et d'Isabelle contre les Maures de Grenade. Colomb, ajourné, attristé, méprisé, éconduit, soutenu par la seule faveur d'Isabelle et par la conquête de Diego de Deza à sa théorie , suivit misérablement la cour et l'armée de campement en campement et de ville en ville, épiant en vain une heure d'attention que le tumulte des armes l'empêchait d'obtenir. La reine cependant, aussi fidèle à la faveur secrète qu'elle lui portait que la fortune

loi était adverse, continuait à bien espérer de ce génie méconnu et à le protéger. Elle faisait réserver à Oolomb une maison ou une tente dans tocHes les haltes de la cour. Son trésorier était chaiigé d^tretenir le savant étranger, non en hète importun qui mendie des secours, mais en bote distingué qui honore le royaume et que les souverains veulent retenir à leur service.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs années, pendant les^ qEelles le roi de Portugal, le roi d'Angleterre et le roi de France, ayant entendu parler par leurs ambassadeurs de cet homme étrange qui promettait un nouveau monde aux rois , firent tenter Colomb par des propositions 'd'entrer à leur service. La tendre reccmnaissance qu'il avait vouée à Isabelle et l'amour qu'il portait à dona Béatrix Enriquez de Cordoue, déjà mère de son second fils Fernando, lui firent écarter ces offres et le retinrent à la suite de la ccMir. Il réservait à la jeune reine un empire en retour de sa bonté pour lui. Il assista au siège et à la conquête de Grenade ; il vit Boabdil rendre à Ferdinand et à Isabelle les clefs de cette capitale, les palais des Abencérages et la mosquée de l'Alhambra. Il fit partie du cortège des souverains espagnols à leur titrée triomphale dans ce dernier asile de l'islamisme. Il voyait au delà de ces rem-

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parts et de ce» Tallées de Grenade d'autres cou* çïètefi et 4'autres entrée» biona^daakB dans de {dus vaste» possessions. Tout lui semhlact petite comparé à ses pensées.

La paix qui suivit cette conquête , en 1492^ motiva une seconde réunion d'examinateurs de ses plans à Séville : ils devaient donner leur avis à la couronne. Cet avis, combattu en vain, comme à Salamanque , par Diego de Deza, fut de rejeter les offres de l'aventurier génois, sinon comme impies, au moins comme chimériques et compromettantes pour la dignité de la cour d'Espagne, qui ne pouvait autoriser une entreprise sur d'aussi puérils fondements. Ferdinand, influencé néanmoins par Isabelle, adoucit la dureté de cette résolution du conseil en la communiquant à Colomb : il lui fit espérer qu'aussitôt après la tranquille possession de l'Espagne par l'expulsion achevée des Maures, la cour favoriserait de ses subsides et de sa marine l'expédition de découverte et de conquête dont il l'entretenait depuis tant d'années.

En îUiendant sans trop d'illusion l'accomplissement toujours ajourné des promesses du roi et des désirs plus sincères d'Isabelle, Colomb tenta deux grands seigneurs espagnols, le duc de Medina-Sidonia et le duc de MediiaarCeli , pour qu'ilsfisseni à leurs

frais cette entreprise. L'un et l'autre possédaient des ports et des navires sur la côte d'Espagne. Ils sourirent d'abord à ces perspectives de gloire et de possessions maritimes pour leur maison, puis ils les abandonnèrent par incrédulité ou par indifférence. L'envie s'acharnait sur Colomb, même avant qu'il l'eût méritée par un succès ; elle le persécutait, comme par anticipation et par instinct, jusque dans ses espérances ; elle lui disputait ce qu'elle appelait ses chimères. 11 renonça de nouveau avec larmes à ses tentatives. La froideur des ministres à l'écouter, l'obstination des moines à repousser ses idées comme une impiété de la science, les vaines promesses et les éternels ajournements de" la cour le jetèrent, après six années d'angoisses, dans un tel découragement qu'il renonça définitivement à toute solUcitation nouvelle auprès des souverains de l'Espagne et qu'il résolut d'aller offrir son empire au roi de France, dont il avait reçu quelques provocations.

Ruiné de fortune, abattu d'espérance, épuisé d'attente, et le cœur brisé par la nécessité de s'arracher à l'amour qui l'attachait à Dona Béatrix, il partit de nouveau de Cordoue à pied, sinon avec les perspectives de l'avenir, du moins pour aller retrouver son fidèle ami Juan Pérès , au monastère de la Rabida. Il se proposait d'y reprendre son fils Diego qu'il y avait laissé, de le ramener à Cordoue et de le confier, avant son

départ pour la France, à Dona Beatrix, mère de son fils naturel Fernando. Les deux frères, élevés ainsi par les soins et dans l'amour de la même femme, contracteraient l'un pour l'autre cette tendresse fraternelle, seul héritage qu'il eût à leur laisser.

Des larmes coulèrent des yeux du prieur Juan Pérès, lorsqu'il vit son ami à pied, vêtu plus misérablement encore que la première fois, frapper à la porte du monastère, attestant assez par le dénûment de ses habits et par la tristesse de son visage l'incrédulité des hommes et la ruine ,de ses espérances. Mais la Providence avait caché de nouveau le ressort de la fortune de Colomb dans le cœur de l'amitié. La foi du pauvre moine dans la vérité et dans l'avenir des découvertes de son protégé, au heu de l'abattre, l'indigna et le roidit charitablement contre ses disgrâces. 11 embrassa son hôte, gémit et pleura avec lui; mais, rappelant bientôt toute son énergie et toute son autorité, il envoya chercher au palais le médecin Fernandez, l'ancien confident des mystères de Colomb, Alonzo Pinzon, riche navigateur de ce port, et Sébastien Rodriguez, pilote consommé de Lépi. Les idées de Colomb, déroulées de nouveau devant ce petit conseil d'amis, fanatisèrent de plus en plus l'auditoire. On le supplia de rester, de tenter encore la fortune,

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