‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 9 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

266 VIE DES GRAKiyS HOIfMES.

Son père Tavait confiée aux religieuses de ce couvent en partant pour une expédition navale lointaine. Elle s'appelait dona Felippa de Palestrello. Séduite elle-même par la beauté pensive et majestueuse du jeune étranger qu'elle voyait chaque jour assidu aux offices de l'église, elle ressentit l'amour qu'elle lui avait inspiré. Tous deux étant sans parents et sans fortune sur une terre étrangère, rien ne pouvait contrarier l'attrait qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre ; ils s'unirent par un mariage sur la foi de la Providence et du travail, seule dot de Felippa et de son amant. Il continuait, pour nourrir sa belle-mère, sa femme et lui, à faire des cartes et des globes recherchés, à cause de leur perfection, par les navigateurs portugais. Les papiers de son beau-père, qui lui furent remis par sa femme, et ses correspondances avec Toscanelli, fameux géographe de Florence, lui fournirent, dit-on, des notions précises sur les mers lointaines de l'Inde et les moyens de rectifier les éléments alors confus ou fabuleux de la navigation. Entièrement absorbé dans sa félicité domestique et dans ses contemplations géographiques, il eut un premier fils, qu'il appela Diego, du nom de son frère. Sa société intime ne se composait que de marins revenant des expéditions lointaines ou rêvant des terres inconnues et des routes non frayées sur l'Océan. Son atelier de cartes et de globes était un foyer d'idées, de conjectures, de projets, qui entretenait sans

cesse son imagination de quelque grand inconnu sur le globe. Sa femme, fille et sœur de marins, partageait eUe-mème ces enthousiasmes. Comme il contournait sous ses doigts ses globes et pointait ses cartes d'îles et de continents, un Tide immense avait frappé les yeux de Colomb au milieu de l'Océan AtiLantique. La terre semblait manquer, là, du contre-poids d'un continent. Des rumeurs vagues, merveilleuses, terribles parlaient, à l'imagination des navigateurs, de côtes entrevues du sommet des Açores, d'îles immobiles ou flottantes, qui se montraient par des temps sereins, qui disparaissaient ou qui s'éloignaient quand des pilotes téméraires cherchaient à en approcher. Un voyageur vénitien, MajTCO'PoLo, qu'on regardait alors comme un inventeur de fables et dont le temps a reconnu depuis la véracité, racontait à l'Occident les merveilles des continents, des États et des civilisations de la Tairtarie, de l'Inde, de la Chine, que l'on supposait se prolonger là où s'étendent en réalité les deux Amériques. Colomb lui-même se flattait de trouver, à4 l'extrémité de l'Atlantique, ces contrées de l'or, des perles et de la myrrhe, dont Salonaou tirait ses richesses, cet Ophyr de la Bible, recouvert depuis des miages du lointain et du merveilleux. Ce n'était pas un continent nouveau, mais un continent perdu qu'il cherchait. L'attrait du faux le menait à la vérité.

Il supposait dans ses calculs, d'après Ptolémée

et d'après les géographes arabes, que la terre était un globe dont on pouvait faire le tour. Il croyait ce globe moins vaste qu'il ne Test de quelques milliers de lieues. Il s'imaginait, en conséquence, que l'étendue de mer à parcourir pour arriver à ces terres inconnues de l'Inde était moins immense que les navigateurs ne le pensaient. L'existence de ces terres lui semblait confirmée par les témoignages étranges des pilotes qui s'étaient avancés le plus loin au delà des Açores. Les uns avaient vu flotter sur les vagues des branches d'arbres inconnus en Occident ; les autres, des morceaux de bois sculptés , mais qui n'avaient pas été travaillés à l'aide d'outils de fer ; ceux-là, des sapins monstrueux creusés en canots d'un seul tronc, qui pouvaient porter quatre-vingts rameurs ; ceux-ci, des roseaux gigantesques ; d'autres, enfin, des cadavres d'hommes blancs ou cuivrés dont les traits ne rappelaient en rien les races occidentales, asiatiques ou africaines.

Tous ces indices flottants de temps en temps à la suite des tempêtes sur l'Océan, et je ne sais quel instinct vague qui précède toujours les réalités comme l'ombre précède le corps quand on a le soleil derrière soi, annonçaient au vulgaire des merveilles, attestaient à Colomb des terres existantes au delà des plages écrites par la main des géographes sur les mappemondes. Seulement il était convaincu que ces terres n'étaient qu'un prolongement de l'Asie,

remplissant plus d'un tiers de la circonférence du globe. Cette circonférence , ignorée alors des philosophes et des géomètres, laissait aux conjectures rétendue de cet Océan qu'il fallait traverser pour atteindre à cette Asie imaginaire . Les uns la croyaient incommensurable ; les autres se la figuraient comme une espèce d'éther profond et sans bornes, dans lequel les navigateurs s'égarent, comme aujourd'hui les aéronautes dans les déserts du firmament. Le plus grand nombre, ignorant les lois de la pesanteur et de l'attraction qui rappelle les corps au centre, et néanmoins admettant déjà la rotondité du globe, croyaient que des navires ou des hommes portés par le hasard aux antipodes s'en détacheraient pour tomber dans les abîmes de l'espace. Les lois qui gouvernent les niveaux et les mouvements del'Océan leur étaient également inconnues. Ils se représentaient la mer, au delà d'un certain horizon, bornée par les îles déjà découvertes comme une sorte de chaos liquide, dont les vagues démesurées s'élevaient en montagnes inaccessibles, se creusaient en gouffres sans fond, se précipitaient du ciel en cataractes infranchissables qui entraîneraient et engloutiraient les voiles assez téméraires pour en approcher. Les plus instruite, en admettant les lois de la pesanteur et un certain niveau dans les espaces liquides, pensaient que la forme arrondie du globe donnait à l'Océan une pente vers les antipodes, qui emporterait les vaisseaux vers des rivages sans

nom , mais qui ne leur permettrait jamais de remonter cette pente pour revenir en Europe. De ces préjugés divers sur la nature, la forme, Tétendue, les montées et les descentes de TOcéan, se composait une terreur générale et mystérieuse qu'un génie investigateur pouvait seul aborder par la pensée et qu'une audace surhumaine pouvait seule afironter de ses voiles. C'était la lutte de l'esprit humain contre un élément ; pour la tenter, il fallait plus qu'un homme.

L'attrait invincible du pauvre géographe vers cette entreprise était le véritable Uen qui retenait tant d'années Colomb à Lisbonne comme dans la patrie de ses pensées. C'était le moment où le Portugal, gouverné par Jean II, prince éclairé et entreprenant, se livrait dans un esprit de colonisation, de commerce et d'aventures, à des tentatives navales incessantes pour relier l'Europe à l'Asie, et où Ya^co de Gama, le colon portugais, n'était pas loin de découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Colomb, convaincu qu'il trouverait une route plus large et plus directe en s'élançant droit devant lui vers l'ouest, obtint, après de longues sollicitations, une audience dnroi, pour lui révéler ses plans de découverte et pour lui demander les moyens de les. accomplir au profit de

la fortune et de la gloire de ses États. Le roi l'écouta avec intérêt. La foi de cet inconnu dans ses espérances ne lui parut pas assez dénuée de fondement pour la reléguer au rang des chimères. Colomb, indépendamment* de son éloquence naturelle, avait l'éloquence de sa conviction. Il émut assez le roi pour que ce prince chargeât un conseil, composé de savants et de poUtiques, d'examiner les propositions du navigateur génois et de lui faire un rapport sur les probabihtés de son entreprise. Ce coïiseil, composé du confesseur du roi et de quelques géographes d'autant plus accrédités dans sa cour qVf'ils s'écartaient moins des préjugés vulgaires, déclara les idées de Colomb chimériques et conttaires à toutes les lois de la physique et de la religion.

Un second conseil d'examen, auquel Colomb m appela avec la permission du roi, aggrava encore cette première décision. Toutefois, par une perfidie igïïtorée du roi, ses conseillers communiquèrent les plans de Colomb à un pilote et firent partir secrètement un navire pour tenter à son insu la route qu'il indiquait vers l'Asie . Ce navire, qui avait cinglé cpielques jours au delà des îles Açores, revint épouvanté du vide et de l'immensité de l'espace qu'il avait entrevu , et confirma le conseil dans le UG^pris des conjectures de Colomb.

Pendant ces inutiles sollicitations à la cour de Portugal, l'infortuné Colomb avait perdu sa femme, l'amour, la consolation et l'encouragement de ses pensées. Sa fortune, négligée pour ses perspectives de découverte, était ruinée ; ses créanciers s'acharnaient sur les fruits de ses travaux, saisissaient ses globes et ses cartes, et menaçaient même sa liberté. Beaucoup d'années avaient été perdues ainsi dans l'attente ; son âge mûr s'avançait; son enfant grandissait ; les extrémités de la misère étaient le seul patrimoine qu'il envisageât, au lieu d'un monde qu'il avait entrevu pour lui. Il s'évada nuitamment de Lisbonne^ à pied, sans autre ressource que l'hospitalité sur sa route, tantôt^ menant son fils Diego par la main, tantôt le portant sur ses robustes épaules ; il entra en Espagne , décidé à offrir à Ferdinand et à Isabelle, qui y régnaient alors, cet empire ou ce continent refusé par le Portugal.

C'est en poursuivant ce long pèlerinage vers le séjour mobile de la cour d'Espagne, qu'il était arrivé à la porte du monastère de la Rabida, près de Palos. Il se proposait de se rendre d'abord à la petite ville de Huerta, dans l'Andalousie, habitée par un frère de sa femme, de déposer son fils Diego entre les mains de ce beau-frère, et d'aller seul subir les lenteurs, les hasards, et peut-être les

incrédulités à la cour d'Isabelle et de Ferdinand. On assure qu'avant de se rendre en Espagne , il avait cru devoir, comme Italien et comme Génois, offrir d'abord sa découverte à Gènes, sa patrie, et au sénat de Venise, mais que ces deux républiques, occupées d'ambitions plus rapprochées et de rivalités plus urgentes, avaient répondu à ses sollicitations par des froideurs et des refus.

Le prieur du monastère de la Rabida était plus versé dans les sciences relatives à la navigation qu'il n'appartenait à un homme de sa profession. Son monastère, d'où l'on voyait la mer, et voisin du petit port de Palos, un des plus actifs alors de l'Andalousie, avait mis le moine en société habituelle avec les navigateurs et les armateurs de cette petite ville, uniquement adonnée à la marine. Se» études, pendant qu'il avait habité la capitale et la cour, avaient été tournées vers les sciences naturelles et vers les problèmes qui s'agitaient dans les esprits. Il s'émut d'abord de pitié, et bientôt après d'enthousiasme et de conviction dans ses entretiens du jour avec Colomb, pour un homme qui lui parut si supérieur à sa fortune. Il vit en lui un de ces envoyés de Dieu, qui sont repoussés du seuil des princes ou des cités, où ils apportent dans des mains indigentes des trésors invisibles de vérités.

La religion comprit le génie, une révélation qui veut comme l'autre ses fidèles. Il se sentit porté à être un de ces fidèles qui participent à ces révélations du génie, non par la découverte, mais par la foi. La Providence envoie presque toujours un. de ces croyants aux hommes supérieurs pour les empêcher dje se décourager devant l'incrédulité, la dureté ou les persécutions du vulgaire : ils sont la plus sublime forme de l'amitié, les amiâ de la vérité méconnue, les confidents de l'avenir impossible. Juan Pérès se sentit prédestiné par le ciel à devenir, du fond de sa solitude, l'introducteur de Colomb dans la faveur d'Isabelle , l'apôtre de son grsmd dessein dans le monde. Ce qu'il aima dans Colomb, ce ne fut pas seulement son dessein, ce fut lui-même, ce fut la beauté, le caractère, le cour rage, la modestie, la gravité, l'éloquence, la piété, la vertu, la douceur, la grâce, la patience, l'infoctane noblement portées, révélant dans cet étranger une de ces natures marquées par mille perfections de ce sceau divin qui défend d'oublier et qui force à admirer un homme unique. Après le premier eur tretien, le moine ne donna pas seulement sa conviction à son hôte, il lui donna son cœur, et, chose plus rare, il ne le lui retira jamais. Colomb eut un ami.

Juan Pérès engagea Colomb à accepter pour quelques jours un asile, ou du moins un lieu de repos, dans rhumble monastère, pour lui et pour son enfant. Pendant ce court séjour, le prieur communiqua à ses amis de la ville, voisins de PaJos^ Tarrivée et les aventures de Thôte par qui il était visité. 11 les pria de venir au couvent s'entretenir avec l'étranger de ses conjectures, de ses intentions et de se« plans, afin d'apprécier si ses théories concordaient avec les idées expérimentales des marins de Palos. Un homme éminent, ami du prieur, le médecin Fernandez, et un pilote consommé de Palos, Pieire de Velasco, vinrent passer, sur l'invitatioti du moine, plusieurs soirées au couvent, écoutèrent Colomb, sentirent leurs yeux dessillés par ses entretiens, entrèrent avec la dbaleur d'esprits droits et de cœurs simples dans ses idées, fonnèrent «e premier cénacle où toute foi nouvelle se couve dans hx confidence de quelques prosélytes , à l'ombre de l'intimité, de la solitude et du mystère. Toute grande vérité commence par un secret entre des amis, avant d'éclater à haute voix dans le monde. Ces premiers amis conquis à ses convictions par Colomb dans la cellule d'un pauvre moine lui furent peut-être plus chers que l'enthousiasme et l'applaudissemetit de l'Espagne entière, quand le succcs

eut consacré ses prévisions. Les premiers croyaient sur la foi de ses paroles, les derniers ne devaient croire que sur la foi de ses découvertes accomplies.

Le moine, confirmé dans ses impressions par l'épreuve de ses idées sur la science du médecin FQmandez et sur Texpérience du pilote Vélasco, se passionna avec eux pour son hôte. Il l'engagea à laisser son enfant à ses soins dans le monastère de la Rabida , à se rendre à la cour pour offrir sa découverte à Ferdinand et à Isabelle, et à solliciter de ces souverains l'assistance nécessaire à l'accomplissement de ses pensées. Le hasard rendit le pauvre moine un introducteur naturel et puissant à la cour d'Espagne. Il l'avait habitée longtemps, il avait eu l'oreille jet la conscience d'Isabelle, et, ^depuis que son goût pour la retraite Pavait éloigné du palais, il avait conservé des rapports d'amitié avec le confesseur nouveau qu'il avait donné à la reine. Ce confesseur, ministre de la conscience des rois à cette époque, était Fernando de Talavera, supérieur du monastère du Prado, honmie de mérite, de crédit et de vertu, devant qui toutes les portes s'ouvraient dans le palais. Juan Pérès remit à Colomb une lettre de chaude recommandation pour Fernando de Talavera. Il lui fournit l'équipage coi^venable pour se présenter décemment à là cour,

une mule, un guide, une bourse desequîns, et, Tembrassant sur le seuil du monastère, il le recomndanda, lui et son dessein, au Dieu qui inspire les grandes pensées.

Colomb, pénétré de reconnaissance pour ce premier et généreux ami qui ne l'abandonna jamais des yeux et du cœur et à qui il renvoya toujours depuis l'origine de sa. fortune, s'achemina vers Cordoue : c'était alors la résidence de la cour. Il marchait avec cette confiance dans le succès qui est l'illusion, mais aussi l'étoile du génie. Cette illusion ne devait pas tarder à se dissiper et cette étoile-à se voiler. Le moment où l'aventurier génois venait offrir un monde à la couronne d'Espagne semblait mal choisi : Ferdinand et Isabelle, loin de songer à conquérir des possessions problématiques au delà de mers inconnues, étaient occupés à reconquérir leur propre royaume sur les Maures d'Espagne. Ces musulmans conquérants de la Péninsule, après une longue et prospère possession, se voyaient enlever une à une les villes et les provinces dont ils avaient fait une patrie. Vaincus partout malgré leurs exploits, ils n'occupaient plus que les montagnes et les vallées qui entouraient Grenade, capitale et merveille de leur empire. Ferdinand et Isabelle employaient toute leur puissance, tous:

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