‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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St90 Vl£ DES GRANDS HOMMES.

de conserver à FEâpagne, quoique inefédule et ingrate, la gloire d'une entreprise unique dans rhiâtoire. Pinzon pr(^t de concourir èe ses rir ehesses et de s«s vaisseaux à l'armement de la flot^ tille immortelle, aussitôt que le gouvernement aurait consenti à l'autoriser. Juan Pérès écrivit, non plus au confesseur de la reine, mais à la reine ellemême, intéressant sa conscience autant que sa * gloire à une entreprise qui amènerait des nations entières de l'idolâtrie à la foi. Il fît parler la terre et le ciel, il trouva la persuasion et la chaleur dans la passion de la grandeur de sa patrie et dans l'amitié. Colomb, découragé, se refusant à porter cette lettre à une cour dont il avait tant éprouvé les lenteur& et les inattentions, le pilote Rodriguez^se chargea de la porter lui-même à Grenade, où la cour résidait alors. 11 partit, accompagné des vœux et des prières du couvent et des amis de Colomb à Palos. Le quatorzième jour après son départ, on le vit revenir triomphant au monastère. La reine avait lu la lettre de Juan Pérès ; elle avait retrouvé à cette lecture toutes ses préventions favorables pour le Génois. Elle mandait à l'instant le vénérable prieur à la cour, et elle faisait dire à Colomb d'attendre au couvent de la Rabida le retour du moine et la résolution du conseil.

Juan Pérès, ivre du bonheur de son ami, fit seller sa mule sans perdre une heure et se mit en route la nuit même, seul, à travers les pays infestés

par les Maures. Il sentait que le Ciel protégeait en lui le grand dessein qu'il avait en dépôt dans son ami. Il arriva : les portes du palais s'ouvrirent à son nom. 11 vit la reine ; il ralluma en elle, par l'ardeur de sa propre conviction, la foi et le zèle qu'elle avait conçus d'elle-même pour ce grand œuvre. La marquise de Maya, favorite d'Isabelle, se passionna par enthousiasme et par piété pour le protégé du samt religieux. Ces deux cœurs de femmes, allumés par l'éloquence d'un moine pour les projets d'un aventurier, triomphèrent des résistances de la cour, Isabelle envoya à Colomb une somme d'argent prise sur son trésor secret pour qu'il achetât une mule e* des vêtements et qu'il se rendît immédiatement à la cour. Juan Pérès, restant auprès d'elle pmir soutenir son ami de ses démardies et de son crédit, fit passer ces heureuses nouvelles et ce secours d'argent à la Rabida par un messager, qui remit la leitre et la somme au médecin Femandez de Palos pour être transmise à Colomb.

Colomb, ayant acheté une mule et pris un servit^H*, arriva à Grenade, et fut admis à débattre ses plans et ses conditions avec les ministres de Ferdinand. « On voyait alors, » écrit un témoin oculaire, «• un homme obscur et inconnu suivre la cour, con- » £ondu par les conseillers des deux couronnes dans

» la foule des solliciteurs importuns, repaissant son » imagination, dans le coin des antichambres, du » pompeux projet de découvrir un monde. Grave, » mélancolique et abattu au milieu de l'allégresse » publique, il semblait voir avec indifférence Ta- » chèvement de cette conquête de Grenade, qui » remplissait d'orgueil un peuple et deux cours : » cet homme était Christophe Colomb. »

Les obstacles cette fois vinrent de Colomb. Sûr du continent qu'il offrait à l'Espagne, il voulait, par respect pour la grandeur même du présent qu'il allait faire au monde et à ses souverains, stipuler, pour lui et pour ses descendants, des conditions dignes, non de lui-même, mais de son œuvre. En manquant d'un légitime orgueil, il aurait cru manquer de foi en Dieu et de dignité en sa mission. Pauvre, seul et éconduit, il traitait en souverain des possessions qu'il ne voyait encore que dans ses pensées. « Un mendiant, » disait Fernandez de Talavera, chef du conseil, « fait les conditions d'un roi » aux rois. » 11 exigeait le titre et les privilèges d'amiral, la puissance et les honneurs de vice-roi de toutes les terres qu'il adjoindrait par ses découvertes à l'Espagne, la dîme à perpétuité, pour lui et pour ses descendants, de tous les revenus de ces possessions. « Singulières exigences d'un aventu- » rier, » s'écriaient ses adversaires dans le conseil, « qui lui attribueraient préalablement le comman- » dément d'une flotte et la possession d'une vice-

» royauté sans limites, s'il réussit dans son entre- » prise^ et qui ne l'engagent en rien s'il ne réussît » pas, puisque sa misère actuelle n'a rien à perdre ! ■ On s'étonna d'abord de ces exigences , on finit par s'en indigner; on lui offrit des conditions moins onéreuses à la couronne. Du fond de son indigence et de son néant, il refusa tout. Lassé, mais non vaincu par dix-huit ans d'épreuves, depuis le jour où il portait en lui sa pensée et où il l'offrait en vain aux puissances de la terre, il aurait rougi de rien rabattre du prix du don que Dieu lui avait fait. Il se retira respectueusement des conférences avec les commissaires de Ferdinand, et, remontant seul et nu sur sa mule, présent de la reine^ ij reprit le chemin de Cordoue, pour se rendre de là en France.

Isabelle, en apprenant le départ de son protégé, eut comme le pressentiment des grandes choses qui s'éloignaient pour jamais d'elle avec cet homme prédestiné. Elle s'indigna contre ses commissaires qui marchandaient avec Dieu, s'écria-t-ellè, le prix d'un empire, et surtout le prix de millions d'âmes laissées parleur faute à l'idolâtrie. La marquise de Maya et le contrôleur des finances d'Isabelle, Quintanilla, partagèrent et animèrent encore ses remords. Le roi, plus froid et plus calculateur, hésitait; la dépense de l'entreprise dans un moment de pénurie

du trésor le retenait. « Eh bien , s'écria dans un » transport de généreux enthousiasme Isabelle, je » me charge seule de l'entreprise pour ma couronne » personnelle de CastiUe I Je mettrai mes bijoux et » mes diamants en gage pour subvenir aux frais » de l'armement I »

Cet élan de cœur d'une femme triompha de l'économie du roi, et, par un calcul plus subKme, acquit d'incalculables trésors de richesses et de provinces à deux monarchies. Le désintéressement inspiré par l'enthousiasme est la véritable écom^nie des grandes âmes et la véritable sagesse des grands politiques.

On courut sur les pas du fugitif : le messager que la reine lui envoya pour le rappeler le rencontra à quelques lieues de Grenade, sur le pont de Pinos, défilé fameux entre des rochers où les Maures et les chrétiens avaient souvent confondu leur sang dans les eaux du torrent qui séparait les deux races. Colomb, attendri, revint se jeter aux pieds d'Isabelle. Elle obtint, par ses larmes, du roi Ferdinand la ratification des conditions exigées par Colomb. En servant la cause abandonnée de ce grand bomme, elle croyait servir la cause de Dieu lui-même, ignoré de cette partie du genre humain qu'il allait conquérir à la foi. Elle voyait le royaume céleste dans les acquisitions que son favori allait faâre à son empire. Ferdinand y voyait son royaume terrestre. Soldat de la chrétienté en Espagne et vainqueur des

Maures, toiat ce qu'il ajoutait de fidèles à la foi de Rome était ajouté au nombre de ses sujets par le pape ; les millions d'hommes qu'il allait rallier au christianisme par les découvertes de cet aventurier lui étaient donnés d'avance en pleine possession par les bulles de la cour de Rome. Tout ce qui n'était pas chrétien, à ses yeux, était esclave de droit; toute partie de l'humanité qui n'était pas marquée du sceau du Christ n'était pas marquée du sceau de l'homme. Rome les donnait ouïes troquait au nom de sa souveraineté spirituelle sur la terre et dans le ciel. Ferdinand était assez crédule et en même temps assez politique pour les accepter.

Le traité entre Ferdinand, Isabelle et ce pauvre aventurier génois, arrivé à pied quelques années auparavant dans leur capitale et n'ayant d'asile que l'hospitalité aux portes d'un monastère, fut signé dans la plaine de Grenade le 17 avril 1192. Isabelle prit à elle seule, au compte de son roj^aume de Castille, tous les frais de l'expédition. 11 était juste que celle qui avait cru la première risquât davantage dans l'entreprise; il était juste aussi que la gloire et la reconnaissance du succès s'attachassent avant tout autre nom à son nom. On assigna à Colomb le petit port de Palos, en Andalousie, pour centre d'organisation de l'expédition et pour point de d^art de son escadre. La pensée conçue au monastère de la Rabida, voisin de Palos, par Juan Pérès et par ses amis dans leur première ren-

contre avec Colomb, revenait d'où elle était partie. Le prieur de ce monastère allait présider aux préparatifs et voir, de son ermitage, la première voile de son ami se déployer vers ce monde inconnu qu'ils avaient vu ensemble du regard du génie et de la foi.

Des obstacles nombreux, imprévus, en apparence insurmontables, s'opposèrent de nouveau aux faveurs d'Isabelle et à laccomplissement des promesses de Ferdinand. L'argent manqua dans le trésor royal ; les vaisseaux employés à des expéditions plus urgentes s'éloignaient des ports d'Espagne ; les marins refusèrent tout engagement pour une traversée si longue et si mystérieuse, ou ils désertèrent à mesure qu'on les recrutait. Les villes du littoral, contraintes par ordre de la cour à fournir les bâtiments, hésitèrent à obéir et désarmèrent les navires condamnés, dansl'opinion générale, aune perte certaine. L'incrédulité, la terreur, l'envie, la dérision, l'avarice, la révolte même, brisèrent cent fois dans les mains de Colomb et des agents de la cour eux-mêmes les moyens matériels d'exécution que la faveur d'Isabelle avait mis à sa disposition. Il semblait qu'un fatal génie, obstiné à lutter contre le génie del'unité de la terre, voulût séparer à jamais ces deux mondes que la pensée d'un seul homme voulait unir.

Colomb présidait à tout du fond du monastère

de la Rabida, où son ami, le prieur Juan Pérès, lui avait donné de nouveau l'hospitalité. Sans l'intervention et l'influence de ce pauvre religieux, l'expédition ordonnée échouait définitivement encore. Tous les ordres de la cour étaient impuissants ou désobéis. Le moine eut recours à ses amis de Palos ; ils se fièrent à sa foi, à ses prières, à ses conseils. Trois frères, riches navigateurs de Palos, les Pinzon, se sentirent enfin pénétrés de la conviction et de l'espérance qui inspiraient l'ami de Colomb. Ils erurent entendre la voix de Dieu dans celle de ce vieillard solitaire. Ils s'associèrent spontanément à Tentreprise, ils fournirent l'argent, ils équipèrent trois navires appelés alors caravelles, ils engagèrent des matelots des petits ports de Palos et de Moguer, et, pour donner à la fois l'impulsion et l'exemple à la confiance de leurs marins , deux des trois frères , Martin -Alonzo Pinzon et Vincent -Yanès Pinzon, résolurent de s'embarquer et de prendre eux-mêmes des commandements sur leurs vaisseaux. Grâce à cette généreuse assistance des Pinzon, trois vaisseaux, ou plutôt trois barques , la Santa-Mariay la Pinia et la Nina^ furent en état de prendre la mer le vendredi 3 août 1192.

Au lever du jour, Colomb, accompagné jusqu'au rivage par le prieur et par les religieux du couvent

de la Rabida^ qui bénirent la mer et ses voiles, embrassa son fils laissé aux soins de Jilan Pérès et monta sur le plus grand de ses trois bâtiments, la Santa-Maria. Il y arbora son pavillon d'amiral d'un Océan ignoré et de vice-roi de terres inconnues. Le peuple des deux ports et de la côte se pressait en foule innombrable sur le rivage pour assister à ce départ, que les préjugés populaires croyaient sam retour. C'était un cortège de deuil plus qu'un ssdlut d'heureuse traversée ; il y avait plus de tristeBse que d'espérance, plus de larmes que d'acclamatiens. Les mères, les femmes, les soeurs des matelots maudissaient à voix basse ce funeste étranger qui avait séduit par ses pardes enchantées l'esprit de la rdne et qui prenait tant de vies d'hommes sous la responsabilité d'un de ses rêves. Colomb, comme tous les hommes qui entraînent un peuple au delà de ses préjugés 9 suivi à regret, entrait dans l'inoonau au bruit des malédictions et des 'murmures. C'^st la loi des choses humaines. Tout ce qui dépasse l'humanité, même pour lui conquérir une idée, une vérité ou un monde, la fait murmurer. L'homme est comme l'Océan, il a une tenda&ee au mouvement et un poids naturel vers TimmctbiUté. De oes deux tendances contraires naîtl'équiUbre de sa nature : malheur à qui le rompt!

L'aspect de cette flottille, à peine comparable à nne expédition de pêche ou de trafic sur la c6te, était bien prc^yre à contraster, dans les yeux et dans l'âme du peuple , avec la grandeur et les périls >q[u'elle allait si témérairement affronter. Des trois barques de Colomb, une seule était pontée, celle qu'il montait. C'était un étroit et frêle navire de commerce, déjà vieux et fatigué des flots. Les deux autres étaient sans pont : une lame aurait suffi pour les engloutir. Mais la poupe et la proue de ces barques, très-élevées au-dessus des vagues, comme les galères antiques, avaient deux demi-ponts dont le vide donnait asile aux matelots dans les gros temps et empêchaient que le poids d'une vague embarquée ne fît sombrer la caravelle. Ces barques étaient montées de deux mâts, l'un au milieu, l'autre en arrière du bâtiment. Le premier de ces mâts portait une seule grande voile carrée ; le second, une voile latine triangulaire. De longues rames, rarement et difficilement employées, s'adaptaient, dans le calme, aux bordages bas du milieu de la caravelle, et pouvaient, au besoin, imprimer une lente impulsion au bâtiment. C'est sur ces trois barques d'inégale grandeur que Colomb disposa les cent vingt hommes qui composaient en tout ses équipages. Lui seul y montait avec un visage se-

rein, a\ec un regard assuré, avec un cœur ferme. Ses conjectures avaient pris depuis dix-huit ans, dans son esprit, le corps d une certitude. Bien cpi'il eût dépassé ce jour-là plus de la moitié du terme de sa vie et qu'il entrât dans sa cinquante-septième année, il regardait comme rien les années qui étaient derrière lui : toute sa vie, à ses yeux, était en avant ; il se sentait la jeunesse de l'espérance et Tavenir de l'immortalité. Comme pour prendre possession de ces mondes vers lesquels il orientait ses voiles, il écrivit et il publia, en montant sur son navire, un récit solennel de toutes les phases que son esprit et sa- fortune avaient parcourues jusquelà pour concevoir et pour exécuter son dessein ; il y joignit l'énumération de tous les titres, de tous les honneurs, de tous les commandements dont il venait d'être investi par ses souverains sur ses futures possessions, et il invoqua le Christ et les hommes en protection de sa foi et en témoignage de sa constance. « Et c'est pour cela, » dit-il en finissant cette proclamation au vieux et au nouveau monde, « que je me condamne à ne plus dormir » pendant cette navigation et jusqu'à Faccomplisse- » ment de ces choses ! »

Une brise heureuse qui soufflait d'Europe le poussa doucement vers les îles Canaries , dernière

halte des navigateurs sur l'Océan. Tout en rendant grâce à Dieu de ces augures qui contribuaient à rasséréner ses équipages , il aurait pourtant préféré qu'un vent tempétueux remportât à plein souffle hors des parages connus et fréquentés des navires. 11 craignit avec raison que la vue des côtes lointaines de TEspagne ne rappelât, par les invincibles attraits de la patrie, les yeux et le cœur des marins irrésolus et timides qui hésitaient encore en s'embarquant. Dans les entreprises suprêmes, il ne faut pas donner aux hommes le temps de la réflexion et les occasions du repentir. Colomb le savait. 11 brûlait d'avoir passé les limites des vagues connues et d'avoir à lui seul lâ possibilité du retour, dans le secret de sa route, de ses cartes et de sa boussole. Son. impatience de perdre de vue les rivages du vieux continent n'était que trop fondée. Un de ses navives, la Pintaj dont le gouvernail s'était brisé et qui faisait eau dans sa cale, lui fit chercher, malgré lui, les îles Canaries pour y changer cette ambarcation contre une autre. 11 perdit environ trois semaines dans ces ports, sans pouvoir y trouver un navire approprié à sa longue traversée. 11 fut contraint de radouber seulement la Pinia et de donner une autre voilure à la Ninay sa troisième conserve, barque lourde et paresseuse qui ralentissait sa marche. 11 y renouvela ses provisions d'eau et de vivres. Ses bâtiments étroits et sans pont ne lui permettaient de porter la vie de ses

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