‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 12 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

cent vingt hommes que pour un non^re de jours

eompté.

Après avoir quitté les Canaries, Fa^ect du voLcsai de TéréDiffe, dont une ériq)tion enflammait le ciel et se réverbérait dans la mer, jeta la terreur dans 1 ame de ses mâ.telots. Us crurent y voir le ^aive flamboyant de Tange qui chassa le presiier hcHnme de l'Éden, défendant aux enfants d'Adam l'entrée des mers et des terres interdites. L'amiral passade navire en navire pour dissiper cette panique populaire et pour expliquer scientifiquement à ces hommes simples les lois physiques de -ce phénomène. Mais la disparition du pic de TénérifiEe, quand il s'abaissa sous l'horizon, leur imprima autant de tristesse que son cratère leur avait inspiré d'effroi. Il était pour eux la dernière borne, le dernier phare du vieil univers. En le perdant de vue, ils crurent avoir perdu jusqu'aux jalons de leur route à travers un incommensurable espace. Ils se sentirent comme détachés de la terre et naviguant dans l'éther d'une autre planète. Une prostration générale de l'esprit et du corps s'empara d'eux. Ils étaient comme des spectres qui ont perdu jusqu'à leur tombeau. L'amiral les rassembla de nouveau autour de lui sur son navire, releva leur âme par l'énergie de la sienne, et s'abandonnant, comme le poëte (le l'inconnu, à Tinspii^ation éloquente de ses espérances, il leur décrivit , comme s'il les avait déjà fréquentés, les terres , les îles , les mers , les

royaumes, les richesses, les végétations, les soleils, les mines d'or, les plages sablées de perles, les montagnes éblouissantes de pierres précieuses, les pkmes embaumées d'épices qui se levaient déjà pour lui de l'autre côté de cet espace dont chaque kme portait leurs voiles à ces merveilles et à ces félicités. Ces images peintes des couleurs prestigieuses de l'opulente imagination de leur chef enivrèrent et relevèrent ces coeurs affaissés ; les vents alizés, soufflant constamment et doucentent de l'est, semblaient see(Hi«ler l'impatience des matelots. La distance seule pouvait désormais les effrayer. CkH hmib, pour leur dérober uae partie de l'espace à tmvers leqiiel il les eetarainait , soustrayait chaque jour, de son calcul^ de lieues marines, ime partie de la. distance [«usxmrue, et trompait ainsi de la moitié du chemin l'imagination de ses pilotes et de ses matelote. U notait secrètement pour hd seud la vérilable eUime^ afin de connaître, seul aussi, le nom- *>]»« de vagues^ qu'il avait franchies et les jdbns de route qu'il voukit cacher comme un »eeret à sœ rîiraux. Les équ^ages, en effet, iUusîcHinés par llialeine égale du vent et par la paisible oscillalion des lames, se figuraient flotter lentement dans les derrières mers d'Europe.

Il aurait voulu leur dérober également un phénomène qui déconcertait sa propre science à deux cents lieues de Ténérifife: c'était la variation de Taiguille aimantée de la boussole, dernier et, selon lui, infaillible guide, qui chancelait lui-même aux Umites d'un hémisphère infréquenté. Il porta seul en lui-même, pendant quelques jours, ce doute terrible. Mais ses pilotes, attentifs comme lui à Thabitacle , s'aperçurent bientôt de ces variations. Saisis du même étonnement, mais moins raffermis que leur chef dans Tinébranlable résolution de braver même la nature, ils crurent que les éléments eux-mêmes se troublaient ou changeaient de loi au bord de l'espace infini. Le vertige qu'ils supposaient dans la nature passa dans leur âme. Ils se communiquèrent en pâlissant leur doute et abandonnèrent les navires au hasard des flots et des vents, seuls guides qui leur restassent désormais. Leur découragement consterna tous les matelots. Colomb, qui cherchait en vain à s'expliquer à lui-même un mystère dont la science d'aujourd'hui recherche encore la raison , eut recours à cette puissante imagination, boussole intime dont le ciel l'avait doué. Il inventa une explication fausse, mais spécieuse pour des esprits sans culture , des variations de l'aiguille aimantée. Il l'attribua à des

astres nouveaux circulant autour du pôle, dontl'aiguille attirée suivait les mouvements alternatifs dans le firmament. Cette explication , conforme aux principes astrologiques du temps, satisfit les pilotes, et leur crédulité rendit la foi aux matelots. La vue d'un héron et d'un oiseau du tropique , qui vinrent le lendemain voler autour des mâts de la flottille, opéra sur leurs sens ce que l'explication de l'amiral avait opéré sur leur pensée. Ces deux habitants de la terre ne pouvaient vivre sur un océan sans arbres, sans herbes et sans eaux. Ils leur apparurent comme deux témoins qui venaient certifier, avant le témoignage oculaire, les méditations de Colomb. Ils voguèrent avec plus d'assurance sur la foi d'un oiseau. La température suave, égale et sereine de cette partie de l'océan, la limpidité du ciel, la transparence des lames, les jeux des dauphins autour de la proue, la tiédeur de l'air, les parfums que les vagues apportent de loin et qu'elles semblent transpirer en écumant, les lueurs plus vives des constellations et des étoiles dans la nuit, tout semblait, dans ces latitudes, pénétrer les sens de sérénité comme les âmes de conviction. On respirait les présages du monde encore invisible. On se souvenait des jours resplendissants, des astres amis, des ténèbres encore lumineuses des printemps de l'Andalousie. « Il n'y manquait, écrit Colomb, t que le rossignol.»

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La mer aussi commeneait à rouler ses présages. Des plantes inconnues flottaient fréquemment sur les lames. Les unes, disent les historiens de cette première traversée, étaient des plantes marines qui ne croissent que sur les bas-fonds voisins des rivages; les autres, des plantes saxillaires que les vagues n'enlèvent qu'aux rochers ; les autres , des plantes fluviales ; quelques-unes, fraîchement détachées des racines, conservaient la verdure de leur sève ; Tune d'elles portait un crabe vivant, navigateur embarqué sur une touffe d'herbe. Ces plantes et ces êtres vivants ne pouvaient pas avoir passé beaucoup de jours sur l'eau sans se faner et sans mourir. Un oiseau de l'espèce de ceux qui ne s'abattent pas sur les vagues et qui ne dorment jamais^ sur l'eau, traversa le ciel. D'où venait-il? où allai^il? le lieu de son sommeil pouvait-il être éloigné? Plus loin, l'océan changeait de température et de couleur , indices de fonds variés ; ailleurs , il ressemblait à d'immenses prairies marines dont les vagues herbues étaient fauchées par la proue et ralentissaient le sillage ; le soir et le matin , des brumes lointaines, telles que celles qui s'attachent aux grandes cimes du globe , affectaient à l'horizon les formes de plages et de montagnes. Le cri de terre était sur le bord de toutes les lèvres. Colomb ne

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Youkdt ni trop confirmer ni trop éteincbe des espérances qui servaient ses desseins en ranimant ses compagnons. Mais il ne se croyait encore qu'à trois cents lieues de Ténériflfe, et, dans ses conjectures, il ne trouverait la terre qu'il cherchait qu'à sept ou huit cents lieues plus loin.

Cependant il renfermait en lui seul ses conjectures, sans amis parmi ses compagnons dont le cœur fût assez ferme pour égaler sa constance et assez sûr pour contenir ses secrètes appréhensions. Il n'avait, dans cette longue traversée, d'entretien qu'avec ses propres pensées, avec les astres et avec Dieu dont il se sentait le confident. Presque sans sommeil, comme il l'avait dit dans sa proclamation d'adieu au vieux monde, il passait les jours, dans sa chambre de poupe, à noter en caractères intélUgij>les pour lui seul les degrés, les latitudes, les espaces qu'il croyait avoir franchis; il passait les nuits sur le pont, auprès de ses pilotes, à étudier les astres et à surveiller la mer. Presque toujours seul comme Moïse conduisant le peuple de Keu dans son désert, imprimant à ses compagnons par sa gravité pensive, tantôt un respect, tantôt une défiance, tantôt une terreur qui les éloignaient de lui : isolement ou distance qu'e© remarque presque toujours autour des hommes supérieurs d'idées et de résolution

à leurs semblables, soit que ces génies inspirés aient besoin de plus de solitude et de recueillement pour s'entretenir avec eux-mêmes, soit que les hommes inférieurs qu'ils intimident n'aiment pas à les approcher de peur de se mesurer avec ces hautes natures et de sentir leur petitesse devant ces grandeurs morales de la création.

La terre si souvent indiquée ne se montrait néanmoins que dans les mirages des matelots ; chaque matin dissipait devant les proues des navires les horizons fantastiques que la brume du soir leur avait fait prendre pour des côtes. Ils allaient plongeant toujours comme dans un abîme sans bord et sans fond. La régularité et la constance même du vent d'est qui les secondait, sans qu'ils eussent à orienter une seule fois leurs voiles depuis tant de jours, étaient pour eux une cause de trouble d'esprit. Ils commençaient à se figurer que ce vent régnait éternellement le même dans cette région du Grand Océan, ceinture du globe, et qu'après les avoir fait descendre avec tant de facihté vers l'ouest, il serait un insurmontable obstacle à leur retour. Comment remonteraient-ils jamais ce courant de vents contraires autrement qu'en louvoyant dans ces espaces? Et, s'il leur fallait louvoyer pendant des bordées sans fin pour retrouver les côtes du vieux monde,

comment leurs provisions d'eau et de vivres, déjà à demi consommées, suffiraient-elles aux longs mois de leur navigation en arrière? Qui les sauverait de rhorrible perspective de mourir de soif et de faim dans leur longue lutte avec ces vents qui les repoussaient de leurs ports? Beaucoup commençaient à calculer le nombre de jours, de rations inégales à ces jours, à murmurer contre une obstination toujours trompée dans leur chef, et à se reprocher à voix basse une persévérance de dévouement qui sacrifiait les vies de cent vingt hommes à la démence d'un seul.

Mais chaque fois que le murmure allait grossir jusqu'à la sédition, la Providence semblait leur envoyer des présages plus convaincants et plus inattendus pour les changer en espérances. Ainsi, le 20 septembre, ces vents favorables, mais alarmants par kur fixité, varièrent et passèrent au sud-ouest. Les matelots saluèrent ce changement, bien que contraire âleur route, comme un signe de vie et de mobilité dans les éléments , qui leur faisait reconnaître une palpitation de l'air sur leurs voiles. Le soir, de petits oiseaux des races les plus frêles, faisant leur nid dans les arbustes et dans les vergers domestiques, voltigèrent en gazouillant autour des mâts. Leurs ailes fragiles et leurs gazouillements joyeux n'indiquaient en eux aucun symptôme de lassitude ou d'effroi comme dans des volées d'oiseaux qui auraient été emportés malgré eux bien loin sur la

mer par un coup de vent. Leurs chants, semblables à ceux que les matelots entendaieul autour de leurs charmilles, dans les myrtes et dans les bois d'oraa* gers de TAndalousie , leur rappelaient la patrie et les invitaient à de prochains rivages . Ils reconnurent des passereaux qui habitent toujours les toits des hommes. Les herbes plus épaisses et plus vertes sur la surface des vagues imitaient des prairies et des champs avant la maturité des gerbes. La végétation cachée sous l'eau apparaissait avant la terre. Elle ravissait les yeux des marins lassés de l'étemel azur des flots. Mais elles devinrent bientôt si touffues qu'ils craignirent d'y entraver leur gouvernail et leur quille et d'être retenus captifs dans ces joncs de l'Océan, comme les navires de la mer du Nord ^tns les glaces. Ainsi chaque joie se changeait bien vite en larmes : tant l'inconnu a de terreur pour le cœur de l'homme 1 Colomb, comme un guide cher* chant sa route à travers ces mystères de l'Océan, était obligé de paraître comprendre ce qui rétonnût kd-mème et d'inventer une explication pour chaque étonnement de ses matelots.

Les calmes de k ligne les jetèreœit dans la cou»* temation. Si tout, jusqu'au vent, mourait daoiis cet parages, qui rendrait le souffle à iears voiles et 1% mouvement à leurs vaisseaux? La mer tout à coup

se gonfla sans vent : ils crurent à des convulsions souterraines à son lit. Une immense baleine se montra endormie sur le dos des vagues : ils imaginèrent des monstres dévorant les nefs. L'ondulation des vagues les emportait sur des courants qu'ils ne pouvaient surmonter faute de vent : ils se figurèrent qu'ils approchaient des cataractes de la mer, et qu'ils allaient être entraînés dans les abîmes et dans les réservoirs où le déluge avait étanché ses mondes d'eau. Ils se groupaient, sombres et irrités, au pied des mâts ; ils se communiquaient à plus haute voix leurs murmures ; ils parlaient de forcer les pilotes à virer de bord, de jeter l'amiral à la mer, comme un insensé qui ne laissait de choix à ses compagnons qu'entre le suicide ou le meurtre. Colomb, à. qui les regards et les murmures révélaient ces complots, les bravait par son attitude ou les déconcertait par sa confiance.

La nature vint à son secours en faisant souffler de nouveau les vents rafraîchissants de l'est et en aplanissant la mer sous ses proues. Avant la fin du jour, Alonzo Pinzon, qui commandait la Pinta^ et qui naviguait assez près de l'amiral pour qu'il pût s'entretenir avec lui bord à bord, jeta le premier cri de Terre! du haut de sa poupe. Tous les équipages, répétant ce cri de salut, de vie et de triomphe, se jetèrent à genoux sur les ponts et entonnèrent l'hymne de Gloire à Dieu dans le ciel et sur la terre! Ce chant religieux, premier hymne monté au Créa-

teur du sein de ce jeune océan, roula lentement sur les vagues. Quand il eut cessé, tout le monde monta aux mâts, aux hunes, aux cordages les plus élevés des navires, pour prendre possession par ses propres yeux du rivage entrevu par Pinzon, au sudouest. Colomb seul doutait, mais il aimait trop à croire pour contredire seul le délire de ses équipages. Bien qu*il ne cherchât sa terre à lui qu'à l'ouest, il laissa gouverner au sud pendant toute la nuit, aimant mieux perdre un peu de sa route pour complaire à ses compagnons que de perdre la popularité passagère due à leur illusion. Le lever du soleil ne la dissipa que trop vite. La terre imaginaire de Pinzon s'était évanouie avec la brume de la nuit. L'amiral reprit la route de ses pensées vers Touest.

L'océan avait de nouveau aplani sSt surface; le soleil sans nuage et sans limite s'y réverbérait comme dans un second ciel. Les lames caressantes couronnaient la proue de légères écumes ; les dauphins, plus nombreux, bondissaient dans le sillage; toute la mer semblait habitée ; les poissons volaient, s'élançaient et retombaient sur les ponts des navires. Tout semblait se concerter avec Colomb dans la nature pour entraîner par un espoir renaissant ses matelots qui oubUaient les jours. Le 1" octobre, ils

s'imaginèrent n'avoir fait que six cents lieues hors des parages fréquentés des navigateurs : le livre, d'estime secret de l'amiral en accusait plus de huit cents. Cependant tous les signes du voisinage des terres se multipliaient autour d'eux, mais point de terre à l'horizon. La terreur rentra dans leur âme. Colomb lui-même, sous son calme apparent, se tïoublade quelque doute; il craignit d'avoir passé sans les voir à travers les îles d'un archipel, de laisser derrière lui l'extrémité de l'Asie qu'il cherchait, et de s'égarer maintenant dans quelque troisième océan.

La plus légère de ses barques, la Ninay qui naviguait en avant-garde, le 7 octobre, hissa enfin son pavillon de découverte et tira un coup de canon de joie pour annoncer une côte aux deux autres vaisseaux. Ens'approchant, ils reconnurent que /a iVma avait été déçue par un nuage. Le vent, en l'emportant dans les airs, emporta leur courte joie. Elle se changea en consternation. Rien ne lasse le cœur des hommes autant que ces alternatives de fausses joies et de déceptions amères. Ce sont les sarcasmes de la fortune. Les reproches recommencèrent à éclater sur tous les visages contre l'amiral. Ce n'était plus seulement leurs fatigues et leurs divisions que les équipages imputaient à leur guide, c'était leur vie sacrifiée sans espoir. Le painet l'eau allaient manquer.

Colomb, déconcerté par l'immensité de cet espace dont il avait cru enfin toucher les bornes, abandonna

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