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sa route idéale tracée snr sa carte et survit deux jours •et deux nirits le -vol des oiseaux, pilotes cflestes que la Providence semblait lui envoyer au moment où la science humaine défaillait en lui. L'instinct de ces oiseaux, se disait-il, ne les dirigerait paB tous vers ce point de Thorizon s'ils n'y voyaient pas un rivage. Mais les oiseaux même semblaient, aux yeux des matelots, s'entendre avec le désert de l'océan et avec les astres menteurs pour se jouer de leurs navires et de leurs \des. A la fin du troisième jour, les pilotes, montés sur les haubans à l'heure où le solefl dévoile en s'abaissant le plus d'horizon, le virent se plonger dans les mêmes vagues d'où il se Jevait en vain depuis tant d'aurores. Ils crurent à l'infini des eaux. Le désespoir qui les abattait se changea en sourde fureur. Qu'avaient-ils à ménager maintenant avec un chef qui avait trompé la cour, et dont les titres et l'autorité, surpris à la confiance de ses souverains, allaient périr avec ses illusions? Le suivre plus loin, n'était-ce pas s'associer à son crime? L'obéissance ne finissait- elle pas là où finissait le monde? Restait-il un autre espoir, s'il en restait, que dé retourner les proues vers l'Europe, de lutter en louvoyant contre ces vents, complices de l'amiral, et de l'enchaîner lui-mêm» à sop mât pour quTl fût l'objet de la malédiction des mourants s'A fallait mourir, ou pour le livrer à la vengeance de l'Espagne si le ciel leur permettait jamais d*en revoir les ports?
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Ces murmures étaient devenus des clameurs.
L'intrépide amiral les contint par l'impassibilité de son visage. Il invoqua contre les séditieux Tautorité^ sacrée pour des sujets, des souverains dont il était investi. Il invoqua le ciel même , juge en ce moment entre eux et lui. Il ne fléchit pas ; il offrit sa vie en gage de ses promesses ; il leur demanda seulement, avec l'accent d'un prophète qui voit ce que le vulgaire ne voit que par son âme, d'ajourner de trois jours leur incrédulité et leur résolution de retour. Il fit serment, serment téméraire, mais politique, que, si dans le cours du troisième soleil la terre n'était pas visible à l'horizon, il se rendrait à leurs instances et les ramènerait en Europe. Les signes révélateurs du voisinage d'îles ou de continents étaient si visibles aux y^eux de l'amiral, qu'en mendiant ces trois jours à ses équipages révoltés il se croyait certain de les conduire au but. Il tentait Dieu en assignant un terme à sa révélation , mais il avait à ménager des hommes. Les hommes, à regret, lui accordèrent ces trois jours, et Dieu, qui Tinspirait^ ne le punit pas d'avoir trop espéré de lui.
Au lever du soleil du deuxième jour, des joncs fraîchement déracinés apparurent autour des vaisseaux. Une planche travaillée avec la hache, un bâton artistement ciselé à l'aide d'un instrument
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tranchant, une branche d'aubépine en fleur, enfin un nid d'oiseau suspendu à une branche rompue par le vent, rempli d'œufs que la mère couvait encore au doux roulis des vagues, flottèrent successivement sur les eaux. Les matelots recueillirent à bord ces témoins écrits , parlants ou vivants, d'une terre voisine. C'étaient les voix du rivage qui confirmaient celle de Colomb. Avant de contempler la terre des yeux du corps , on la concluait par ces indices de vie. Les- séditieux tombèrent à genoux devant l'amiral outragé la veille , ils implorèrent le pardon de leur défiance, et entonnèrent l'hymne de reconnaissance au Dieu qui les avait associés à son triomphe.
La nuit tomba sur ces chants de l'Église qui saluaient un monde nouveau. L'amiral ordonna de carguerles voiles, de sonder devant les navires, de naviguer avec lenteur, redoutant les bas-fonds et les écueils, convaincu que les premières clartés du crépuscule découvriraient la terre sous les proues de ses vaisseaux. Nul ne dormit dans cette nuit suprême. L'impatience d'esprit avait enlevé tout besoin de sommeil aux yeux ; les pilotes et les matelots, suspendus aux mâts, aux vergues, aux haubans, rivalisaient entre eux de poste et d'attention pour lancer le premier regard sur le nouvel hémisphère. Un prix avait été promis par l'amiral à celui qui jetterait le premier cri de Terre 1 si la terre en effet reconnue vérifiait sa découverte. La Provi-
dence cependant lui réservait à lui-même ce premier regard, qu'il avait acheté au prix de vingt ans de sa vie et de tant de constance et de dangers. Comme il se promenait seul, à minuit, sur la dunette de son vaisseau et plongeait son regard perçant dans les ténèbres, une lueur de feu passa, s'éteignit et repassa devant ses yeux au niveau des vagues. Craignant d'être trompé par un éblouissement ou par une phosphorescence de la mer, il appela à voix basse un gentilhomme espagnol de la cour d'Isabelle, nommé Guttierez, en qui il avait plus de foi que dans ses pilotes. Il lui indiqua de la main le point de l'horizon où il avait entrevu un feu , et lui demanda s'il n'apercevait pas une lumière de ce côté. Guttierez répondit qu'il voyait en effet étinceler une lueur fugitive dans cette direction. Colomb, pour^se confirmer davantage dans sa conviction, appela Rodrigo Sanchez de Ségovie, un autre de ses confidents. Sanchez n'hésita pas plus que Guttierez à constater une clarté à l'horizon. Mais à peine ce feu se montrait-il, qu'il disparaissait pour reparaître dans une émersion alternative de l'océan, soit que ce fût la flamme d'un foyer sur une plage basse, découverte et dérobée tour à tour par l'horizon ondoyant des grandes lames, soit que ce fût le fanal flottant d'bn canot de pêcheurs, tour à tour élevé sur la crête et englouti dans le creux des vagues. Ainsi la terre et la vie apparurent à la fois à Colomb et à ses deux confidents sous la forme
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du feu dansi la nuit du 11 au 12 octobre 1492. Colomb, conuuaudsmt le silence à Rodrigo et à Guttierez, renferma en lui-même sa \ision dajos la crainte de donner encore une fausse joie et une amère déception à ses équipages» U perdit de \ue la lueur éteinte et veilla jusqu^à deux heures du matin, priant, espérant et désespérant seul sur le pont, entre le triomphe ou le retour dont le lendenoain allait décider.
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U était plongé dans cette angoisse qui précède les grands enfantements de vérités, comme l'agonie précède le grand afiEranchissementde l'esprit par h mort, quand un coup de canon, retentissant sur l'Océan à quelques centmnes de brasses devant lui, éclata comme le bruit d'un monde à son oreilia, et le fit tressaillir et tomber à genoux sur la dunette* C'était le cri de Terre 1 jeté par le bronze^ signal convenu avec la Pmta^ qui naviguait en tête de la £k>tte pour éclairer la route et sonder la n»er. A ce bruit, un cri général de Terre ! éclata de toutes Les vergues et de tous les cordages des vaisseau^. On ferla les voiles et l'on attendit l'aurore. L^ mystère de l'Océan avait dit son premier naot au sein de la nuit. Le jour allait le révéler toutentier aux regards. Les parfums les plus suaves et les plus incinmus arrivaient par haleines jusqu'aux vaisseaux avec
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Tombre d'une côte, le bruit des lames sur les récifs et le veut de terre. Le feu aperçu par Colomb ^iinonçait la présence de Thomme et le premier élément de la civilisation. Jamais nuit ne parut plus lente à dévoiler l'horizon ; car cet horizon, c'était pour les compagnons de Colomb et pour lui-même une seconde création de Dieu.
Le crépuscule, en se répandant dans l'air, fit peu à peu sortir les formes d'une île du sein des flots. Ses deux extrémités se perdaient dans la brume du matin. Sa côte basse s'élevait en amphithéâtre jus^ qu'à des sommets de collines, dont la sombre ver dure contrastait avec la limpidité bleue du ciel , à quelques pas de l'écume des vagues mourantes sur un sable jaune, des forêts d'arbres majestueux et innommés s'étendaient en gradins sur les étages successifs de l'île. Des anses vertes et des clairières lumineuses dans ces fonds laissaient percer à demi par les yeux ces mystères de la solitude. Oa y entrevoyait des habitations disséminées, semblables à des ruches d'hommes par leur forme arrondie et par leurs toits de feuillages desséchés. Des fumées s'élevaient ça et là au-dessus des cimes des bois. Des groupes d'h(Hnm€B, de femmes et d'enfants, étonnés plus qu'çffrayés, se montraient demi-nus entre les troncs d'arbre» les plus rapprochés du
rivage, s'avançaient timidement, se retiraient tour à tour, témoignant , par leurs gestes et par leurs attitudes naïves, autant de crainte que de curiosité et d'admiration à l'aspect de ces navires et de ces étrangers apportés la nuit par les flots.
Colomb, après avoir contemplé en silence ce premier rivage avancé de la terre si souvent construite dans ses calculs et si magnifiguemeiit colorée dans son imagination, la trouva supérieure encore à ses pensées. Il brûlait d'impatience d'imprimer le premier le pied d'un Européen sur ce sable et d'y arborer, dans le signe de la croix et dans le drapeau de l'Espagne, l'étendard de la conquête de Dieu et de la conquête de ses souverains par son génie. Mais il contint en lui-même et dans ses équipages cette hâte d'aborder le rivage, voulant donner à cette prise de possession d'un monde nouveau la solennité du plus grand acte accompli peut-être jamais par un navigateur, et appeler, à défaut des hommes, Dieu et les anges, la mer, la terre et le ciel en témoignage de sa conquête sur l'inconnu. Il se revêtit de toutes les marques de ses dignités d'amiral de l'Océan et de vice-roi des royaumes futurs; il déploya son manteau de pourpre, et, prenant dans sa main droite le drapeau brodé d'une croix où les chiffres de Ferdinand
et d'Isabelle entrelacés comme leurs royaumes étaient surmontés de leur couronne, il descendit dans sa chaloupe et s'avança, suivi des chaloupes d'Alonzo Pinzon et d'Yonès Pinzon, ses deux lieutenants, vers le rivage. En touchant la terre, il tomba à genoux pour consacrer, par un acte d'humilité et d'adoration, le don et la grandeur de Dieu dans cette partie nouvelle de ses œuvres. 11 baisa le sable , et , le visage collé sur l'herbe , il pleura. Larmes à double sens et à double augure qui mouillaient, pour la première fois, l'argile de cet hémisphère visité par des hommes delà vieille Europe 1 larmes de joie pour Colomb, qui débordaient d'un cœur superbe, reconnaissant et pieux I larmes de deuil pour cette terre vierge, qui semblaient lui présager les calamités, les dévastations, le feu, le fer, le sang et la mort que ces étrangers lui apportaient avec leur orgueil, leurs sciences et leur domination 1 C'était l'homme qui versait ces larmes, c'était la terre qui devait pleurer.
« Dieu éternel et tout-puissant, » s'écria Colomb en relevant son front de la poussière dans une. prière latine qui. nous a été conservée par ses compagnons, « Dieu, qui, par l'énergie de ta parole » créatrice, as enfanté le firmament, la mer et la » terre 1 que ton nom soit béni et glorifié partout f
» que ta majesté et ta souyeraineté universelle » soient exaltées de siècle en siècle, toi qui as per- » mis que, par le plus humble de tes esclaves, ton » nom sacré soit connu et répandu dans cette » moitié jusqu'ici cachée de ton empire I »
Puis il baptisa cette île, du nom du Christ, l'île de San-Salvador.
Ses lieutenants, ses pilotes, ses matelots, ivres de joie et pénétrés d'un respect surhumain pour celui qui avait vu pour eux au delà de l'horizon visible et qu'ils outrageaient la veille de leur défiance, vaincus par l'évidence et foudroyés par cette supériorité qui prosterne l'homme, tombèrent aux pieds de l'amiral, baisèrent ses mains et ses habits, et reconnurent un moment la souveraineté et presque la divinité du génie : victimes hier de son obstination, aujourd'hui compagnons de sa constance, et resplendissants de la gloire qu'ils venaient de blasphémer ! Ainsi est faite l'humanité, persécutant les initiateurs, héritant de leurs victoires.
Pendant la cérémonie de la prise de possession, les habitants de l'île, d'abord retenus à distance par la terreur, puis attirés par cette curiosité instinctive, premier lien de l'honune à l'homme, s'étaient rapprochés. Ils s'interrogeaient entre eux sur les spectacles merveilleux de cette nuit et de
cette aurore. Ces vaisseaux manœuvrant leurs voiles, leurs antennes, leurs vergues comme des membres immenses se déployant et se repliant à l'impulsion d'une pensée intérieure, leur avaient paru des êtres animés et surnaturels descendus pendant les ténèbres du firmament de cristal qui entourait leur horizon, des habitants du ciel flottant sur des ailes et s'abattant à leur gré sur les rivages dont ils étaient les dieux. Saisis de respect à la vue des chaloupes qui abordaient leur île et des hommes revêtus de tissus éclatants et d'armes où se réverbérait la lumière, ils avaient fini par s'en approcher, comme fascinés par leur toute-puissance. Ils les adoraient et les imploraient avec la naïveté d'enfants qui ne soupçonnent pas le mal sous l'attrait. Les Espagnols, les examinant à leur tour, s'étonnaient de ne retrouver dans ces insulaires aucun des caractères physiques de conformation et de couleur des races africaines, asiatiques, européennes, qu'ils avaient l'habitude de fréquenter. Leur teint cuivré, leur chevelure souple et répandue en ondes sur leurs épaules, leurs yeux sombres comme leur mer, leurs traits délicats et féminins, leur physionomie confiante et ouverte, leur nudité enfin, et les dessins coloriés dont ils teignaient leurs membres, révélaient en eux une race entièrement distincte des familles humaines répandues sur l'hémisphère ancien, conservant encore les simplicités et les douceurs de l'enfance, oubliée pendant des siècles dans
ce fond ignoré du monde, ayant, à force d'ignorance, conservé la simplicité, la candeur et la douceur des premiers jours.
Colomb, persuadé que cette île était un appendice avancé sur Tocéan des Indes, vers lesquelles il croyait toujours naviguer, leur donna le nom imaginaire d'Indiens qu'ils ont conservé jusqu'à leur extinction par une erreur de langage survivant à l'erreur du navigateur.
Bientôt ces Indiens, s'apprivoisant avec leurs hôtes, leur montrèrent leurs sources, leurs habitations, leurs villages, leurs canots ; ils leur apportèrent en tribut leurs fruits nourriciers, leur pain de cassave, qui renouvela les vivres des Espagnols, et quelques ornements d'or pur qu'ils portaient suspendus aux oreilles, aux narines, en bracelets ou en colliers autour du cou et des jambes des femmes. Ils ignoraient le commerce et l'usage de la monnaie, ce supplément vénal mais nécessaire à la vertu de l'hospitalité ; ils recevaient en échange avec ivresse les moindres objets usuels des Européens. La nouveauté faisait à leurs yeux le prix de toute chose. Rare et précieux est le même mot pour tout l'univers. Les Espagnols, qui cherchaient le pays de l'or et des pierreries, s'informèrent par signes des lieux d'où venait ce métal. Les Indiens leur mon-
trèrentle midi; l'amiral et ses compagnons crurept comprendre qu'il y avait de ce côté une île ou un continent des Indes correspondant par sa richesse et par ses arts aux merveilleux récits de Marco Paolo, le Vénitien. Cette terre dontils.se croyaient maintenant rapprochés était, selon eux, l'île fabuleuse de Cipangù ou du Japon, dont le souverain foulait sous ses pieds des planchers formés de plaques d'or. L'impatience de reprendre leur course vers ce but de leur chimère ou de leur ayidité les fit remonter promptement sur leurs vaisseaux. Us s'étaient approvisionnés d'eau fraîche aux ruisseaux de l'île, et leurs ponts étaient chargés de fruits, de racines et de cassaves, présents de ces heureux et pauvres Indiens. Ils en amenèrent un avec eux jiour qu'il apprît leur langue et leur servît ensuijte d'interprète.
En tournant l'île de San-Salvador , ils se trouvèrent comme égarés dans les canaux d'un archipel composé de plus de cent îles d'inégale grandeur, mais toutes à l'aspect le plus luxuriant de jeunesse, de fécondité, de végétation. Ils abordèrent la plus vaste et la plus peuplée. Ils furent entourés de canots creusés dans un seul tronc d'arbre et commercèrent avec les habitants, donnant des boutons et des grelots contre de l'or et des perles. Leurnavi-