II
gation et leurs relâches au milieu de ce labyrinthe d'îles inconnues ne furent pour eux que la répétitioH de leur atterrage à San-Salvador. La même currosite inoffensive les accueillait partout. Bs s'enivraient du climat, des fleurs, des parfums, des couleurs, des plumages d'oiseaux inconnus que chacune de ces oasis étalait à leurs sens ; mais leur esprit tendu vers une seule pensée, la découverte du pays de l'or, vers ce qu'ils supposaient l'extrémité <fe l'Asie, les rendait moins sensibles à ces trésors naturels et les empêchait de soupçonner l'immense et nouveau continent dont ces îles étaient les avantpostes sur cet océan. Aux signes et aux regards de • ces Indiens qui lui indiquaient une région plus splendide encore que leur archipel, Colomb fit voile vers la côte de Cuba, où il aborda en trois jours de douce navigation, sans perdre de vue les îles charmantes de Bahama qui jalonnaient sa route. Cuba, avec ses côtes étagées et prolongées sans limites, s'adossant à des montagnes qui fendaient le ciel, avec ses havres, ses embouchures de fleuves, ses golfes, ses rades, ses forêts, ses villages, lui rappela entraits plus majestueux l'antique Sicile. Il resta indécis si c'était un contineiït ou une île. H jeta l'ancre dans le Kt ombragé d'une vaste rivière, descendît à terre, parcourut les grèves, les forêts, les jardins d'orangers et de palmiers, les villages, les huttes des habitants. Un chien muet fut le seul être vivant qu'il trouva dans ces habitations aban*
données à son approche . Il se ren^rqua et remonta avec se» vaisseaux le Ut de la rivière ombragée de palmiers à larges feuilles et d'arbres gigantesques couverts à la fois de fruits et de fleurs. La nature semblait avoir pris soin de prodiguer, d'elle-mèmje, à ces peuplades heureuses les éléments de la vie et de la félicité sans travail. Tout rappelait l'Eden des livres sacrés et des poënaes. Les animaux inoffen^ sifs^ les oiseaux aux plumes de lapis et de pourpre, les perroquets, les piverts, les colibris v<jlaient, criaient, chantaient an miages colorés de branche en branche^ des insectes lumineux éblcMÛssaient Tair lui-même ; le soleil tempéré par l'haldne des montagnes, par Tombre des arbres, par le courant des eaux, y fécondait tout sans rien calciner ; la lime et les étoiles s'y réverbéraient pendant les ténèbres dans le lit du fleuve avec des splendeurs et des rejaillissements de clarté douce qui enlevait ses terreurs à la nuit. Un enivrement général exaltait rame et les sens de Colomb et de ses compagnons. C'était bien là une nouvelle terre plus vierge et plus Baaternelle à la fois que la vieille terre d'où ik étaient venus, (c C'est la plus belle ik, » écrit Colomb dans ses notes , « que jamais l'œil de l'homme ait con* » templée. On voudrait y vivre à jamais. On n'y » conçoit ni la douleur ni la mort I »
L'odeur desépices qui arrivait de l'intérieur jusqu'à ses vaisseaux et la rencontre des huîtres qui {»roduisent les perles sur le rivage lui persuadaient
de plus en plus que Cuba était un prolongement de l'Asie. Il s'imaginait que derrière les montagnes de cette île ou de ce continent, car il était encore incertain si Cuba tenait ou non à la terre ferme, il trouverait les empires, la civilisation, les mines d'or, et les merveilles dont les voyageurs enthousiastes dotaient le Cathay et le Japon. Ne pouvant joindre les naturels qui s'enfuyaient tous de la côte à l'approche des Espagnols, il envoya deux de ses compagnons, dont l'un parlait l'hébreu et l'autre l'arabe , à la recherche de ces fabuleuses capitales où il conjecturait que le souverain du Cathay faisait sa résidence. Ces ambassadeurs étaient chargés de présents pour les indigènes ; ils avaient ordre de ne les échanger que contre de l'or, dont ils croyaient que la source intarissable était dans l'intérieur de cette terre.
Les envoyés revinrent aux vaisseaux sans avoir découvert d'autre capitale que des huttes de sauvages et une nature prodigue de végétation, de parfums^ de fleurs et de fruits. Ils avaient réussi à apprivoiser, à force de présents, quelques-uns des naturels, et ils les ramenaient avec eux à l'amiral. Le tabac, plante légèrement enivrante, dont les habitants faisaient de petits rouleaux enflammés par le bout pour en aspirer la fumée ; la pomme de terre, racine farineuse qui se convertissait en pain tout préparé dans la cendre ; le maïs ^ le coton filé par les fenunes, les oranges, les limons, les
fruits innommés de leurs vergers, étaient les seuls trésors qu'ils avaient trouvés autour des habitations disséminées par groupes dans les clairières.
Déconcerté dans ses rêves d'or, Tamiral, sur la foi des indigènes mal compris, quitta à regret ce séjour enchanté pour se diriger vers Test, où il plaçait toujours sa fabuleuse Asie. Il embarqua linéiques hommes et quelques femmes de Cuba plus hardis et plus confiants que les autres, pour lui servir d'interprètes dans les terres voisines qu'il se proposait de visiter, pour les convertir à la Foi, et pour offrir à Isabelle ces âmes rachetées, selon lui, par sa généreuse entreprise. Persuadé que Cuba, dont il n'avait pas aperçu les limites, faisait partie de la terre ferme d'Asie, il vogua quelques jours à peu de distance du véritable continent américain sans le voir. Son illusion obstinée lui voilait une réahté si rapprochée de sa proue. Cependant Tenvie, qui devait empoisonner ses jours, était née dans l'âme de ses compagnons le jour même où ses découvertes avaient couronné la pensée de sa vie entière. Amérigo-Vespucci, Florentin obscur, embarqué sur un de ses navires, devait donner son nom à ce monde vers lequel Colomb seul l'avait guidé. Vespucci ne dut cette fortune de son nom qu'au hasard et à ses voyages subséquents avec Colomb vers ces mêmes parages. Lieutenant subalterne et dévoué de l'amiral, il ne chercha jamais à lui dérober cette gloire. Le caprice de la fortune
ddd VIE DES GRANIT fiOMMËS.
Ului donna. saas qu'ileàt jaoïaischaiiebéàilurcHiiptr ropîoion da lËwâpe, et laioutisie Ift ku ooaseE^a. Le nom du dàei fut défibérité de rboimeur ^ sommer un laonde^ Le aom daBubQrdoQâépoé^aiut. Démioa de la glaire humaine dent CofeœJb fotviotime, ums doat Ameri^ Bse fut dumoîd^^ pas tmt pa^le! On peut reprocher une idjuAtiieie et une ki^atitude à la pos4éiÂté, en ï^ peut raprcMièwr un larcin velooiaire au pilote heures, de FkroBce.
Mais l'euYie, qui naît dans le coem* des hiommes le même jour que le succèsi^ brûlait déjà le cœuar du pinneipal lieutenant de Colemb y Alonzo Pinzoïft. CodxunandâiU. la Pmta^ seicond navire de Tescadm, Pinson, dont les voiles devançaient plus légèrement les deux autrefi navires, feignit de s'égarer dans h nuit et disparut aux vegards de son» chef. Il afvajt résolu de profiter de la déeoufverte de Cokmb pour découvrir Uii^méme , sane génie et sans efiforts-, d'autres terres, et^ après^ leuar aiEoir denné son nom^ de reveonr le premier en Ëun^e usunper la flenr de la gloire eA des récompenses due» à son maître et à soui guide csa navigation. Colomb fi '^^ait trop aperçu depuis quelques jours de Tenvie et de rkisuboiidination de son lieutenant. Mats il devait beaucoup à Alomso Pinzoa : sans lui, sans ses encoura^ments et [son assiâtanee à Palos, il ne serait jamaifi
GERIâTOPttË COLOMB. aSl
parvenu à équiper ses navires et à engager ses matelots. La reconnaissance Tavait empêché de sévir contre les premières insubordinations d'un homme doai iL avait taot reçu. Le caraeièr e tdiérant, modeste e(t magnsunime de Colomb le détournait de toute rigueur odieuse.. Plein de justice et de vertu, il comptait sur les.reiûMifs de justice et de vertu des autres. Cette bonté, qu'Alonzo Pinzon avait pirise pour de la faiblesse, renoourageait à l'ingratûtude. Il s'élança audacieuBement entre Gclomb et lesnoiftvelles découvertes qu'il avait résok de luiarjRaehei!.
L'amiral gémit, entrevit le crime, aSEeeta de croire à une déviation involontaire de la Pmêa^ et, ctnglaiit avec ses deux otavires au sied-est vers une ombre immense qu'il apercevait sur la mer, il aborda à l'île d'Hispaniûla, nommée depuis Saint-Douoogue. Sans ee nuage autour des moatagnea de Samt- Domingue ^ lui fit virer de bord,^ il aUaià reoccuitrer encore le eonutinent. L'archipel américain, en Le séduisant et en l'égarant d'île en île, semUaii le détousner à plaisir du but auquel il teochait saj&s l'apeccevoir. Ce £antàme de l'Asie, qui l'avait eo»duit au bord de l'Anijérique, s'interposait maintenant entre l'Amériqnie et lui pour lui dàrober par une ehunère la gcande réalité*
Cette terre neuve, riante, féconde, immense, noyée dans une atmosphère de cristal et baignée par une mer dont les lames roulaient des parfums , lui apparut comme Tilô merveilleuse, détachée du continent des Indes, qu'il cherchait à travers tant de distance et de périls sous le nom chimérique dlle de Cipangù. Il lui donna le nom d'Hispaniola, pour la marquer du signe éternel de sa patrie d'adoption. Les naturels simples , doux, hospitaliers, candides et respectueux, accoururent en foule sur le rivage, comme au-devant de créatures d'une nature supérieure qu'un prodige céleste leur envoyait des bornes de l'horizon ou du fond du firmament pour être adorées et servies à l'égal des dieux. Une population nombreuse et heureuse couvrait alors les plaines et les vallées d'Hispaniola. Les hommes et les femmes étaient des types de force et de grâce. La paix perpétuelle qui régnait entre leurs peuplades marquait leur physionomie d'une impression de douceur et de bonté. Leurs lois n'étaient que les instincts bienveillants du cœur passés en traditions et en coutumes. On eût dit un peuple enfant dont les vices n'avaient pas encore eu le temps de se développer et que les inspirations d'une innocente nature suffisaient à gouverner. Ils connaissaient de l'agriculture, de l'horticulture et des ai U tout ce qui
est nécessaire à radministration, à Thabitation, aux premières nécessités de la vie. Leurs champs étaient admirablement cultivés, leurs cases élégantes, groupées en villages au bord de forêts d'arbres à fruits, dans le voisinage des fleuves ou des sources. Leurs vêtements, sous un ciel tiède qui ne leur faisait éprouver ni les extrémités de l'hiver ni celles de Tété , ne consistaient qu'en ornements destinés à les embellir, en tissus de coton, en nattes et en ceintures, suffisants pour voiler leur pudeur. Leur gouvernement était simple et naturel comme leurs idées. C'était la famille agrandie par la suite des générations, mais toujours groupée autour d'un chef héréditaire qu'on appelait le cacique . Les caciques étaient les chefs, non les tyrans de leur tribu. Les coutumes, constitutions non écrites, mais inviolables et protectrices comme une loi divine, régnaient sur ces petits rois. Autorité toute paternelle d'un côté, toute filiale de l'autre, contre laquelle la révolte semblait inconnue!
Les naturels de Cuba que Colomb avait embarqués avec lui pour lui servir de guides et d'interprètes sur ces mers et sur ces îles commençaient à comprendre la langue des Européens; ils entendaient à demi celle des habitants d'Hispaniola , branche détachée de la même race humaine ; ils établirent ainsi des rapports d'intelligence prompts et faciles entre Colomb et le peuple qu'il venait visiter.
3d4 VI& LES GRàllI>S HOMMES
Las préteodua Indien» conduiairent sans d^anec les Espagnols dans leurs maisons, leur présentant le ^pain de cassave^ les fruits inconnus, les pois^ sons^ les racines savoureuses, les oiseaux appn- Toisés, au riche plumage, au chant mélodieux, les fleurs , les palmes , les bananes , les limons , tous les dons de la mer, du ciel, de la terre, du climat. Us les traitèrent en hôtes ^ en frères, presque en dieux. « La nature, dit Colomb, y est » si prodigue que la propriété n'y a pas créé » le sentiment de l'avarice ou de la cupidité. Ces » hommes paraissent vivre dans un âge d'or, heu- » reux et tranquilles au miheu de jardins ouverts » et sans bornes, qui ne sont ni entourés de fossés, » ni divisés par des palissades, ni défendus par » des murs. Us agissent loyalem^oit Tun eoriiefs » l'autre, sans lois, sans livres, sans juges. Ils » regardent comme un médiant h(Hnme celui qui » prend pl^ùr k faire m^ à un autre. Cette ho^ » reur des boas contre les méchants paraît être » toute leur législation. » Leur religion n'était aussi que le si^timent d'infériorité, de reconnaissance et d'amour envers l'Être invisible qui leur avait prodigué la vie et la félicité.
Quel contraste entre l'état de ces heureuses populations au moment où les Européens les décent
CHRISTOPHE COLOMB. 3i3$
vrircnt pour leur apporter le ^éme de Tancien monde, et l'état où ces malheureux Indiens tombèrent en peu d'années a|)rès eette visite de leurs prétendus civilisateurs 1 Quel mystère de la Pwm- ' dence que cette visite inatieiidiie de Colomb à tm nouveau monde, où il croit apporter la vertu et la vie, et où il sème à soq insu la tyrannie et la mort I
XLVÎ
Le pilote de Colomb, en chfercbaErt à pénétrer successivement dans twites les anses et dams tontes les embouchures de fleuves de Tîie, échoua pentJaut le somn^il de l'amiral. Le vaisseau, menaeé d'être submergé par les lames mugissantes, folabondionné par le pUote etparime partie des matelots ipii, sous prétexte de porter une ancre à terre, «^enfuirent à force de rames pour gagner l'autre navire, croyant Colomb livré à une mort inévitable. L'énergie de l'amiral sauva encore, non le navire, mais ses compagnons. Il lutta contre les brisants j^qu'au démembrement de la dernière planche, et, plaçant ses hommes sur un radeau, il aborda en naufragé sur cette même ©ôte où il venait d'aborder en conquérant. 11 y fut rejoint bientét par le seul navire qui kd restât. Son naufrage et son infortune nerefroidirent pas l'hospitalité du cacique dont il avait été l'hôte qifêlques jours auparavant. Ce caeique, nommé Guacanagari, premier ami et bientôt première vie-
time de ces étrangers, versa des larmes de compassion sur le désastre de Colomb. Il offrit sa demeure, ses provisions, ses secours de toute nature aux Espagnols. Les débris du naufrage, les richesses des Européens, arrachés aux flots et étalés sur la grève, y furent préservés^ comme des choses saintes, de toute violation et même de toute importune curiosité. Ces hommes, qui* ne connaissaient pas la propriété pour eux-mêmes, semblaient la reconnaître et la respecter dans les hôtes malheureux. Colomb s'attendrit, dans ses lettres au roi et à la reine, sur la générosité sans efforts de ce peuple. « Il n'y a » point dans l'univers, » écrit-il, o une meilleure » nation et un meilleur pays. Ils aiment leurs voi- » siûs comme eux-mêmes ; ils ont toujours un Jan- » gage doux et gracieux, et le sourire de la tendresse » sur les lèvres. Ils sont nus, il est vrai, mais vêtus » de leur décence et de leur candeur. »
Colomb, après avoir établi avec le jeune cadqoe des relations de la plus tendre et de la plus oonfiaiite hospitalité, reçut de lui en présent quelques ornements d'or. A la vue de l'or, la physionomie des Européens exprima tout à coup tant de passion, d'avidité et de férocité dans le désir, que le cacique et ses sujets s'étonnèrent et s'alarmèrent par instinct, comme si leurs nouveaux amis avaient changé subitement dénature et de dispositions envers eux. Cela n'était que trop vrai : les compagnons de Colomb ne cherchaient que les richesses fantastiques de
rOrient, pendant que lui-même cherchait une partie mystérieuse de Tunivers. La vue de Tor les avait rappelés à leur convoitise ; leur visage était devenu âpre et violent comme leur pensée. Le cacique, apprenant que ce métal était la divinité des Européens, leur expliqua, enleurmontrantlesmontagnes, qu'il y avait derrière ces sommets une région d'où lui venait en abondance cet or. Colomb ne douta plus d'avoir enfin remonté jusqu'à la source de ces richesses de Salomon, et, préparant tout pour son retour rapide en Europe afin d'y annoncer son triomphe, il construisit un fort dans le village du cacique pour y laisser une partie de ses compagnons en sûreté pendant son absence. 11 choisit parmi ses officiers et ses matelots quarante hommes d'élite et les mit sous le commandement de Pedro de Arana. lis étaient chargés de recueillir des notions sttr la liégion de l'or et d'entretenir les Indiens dans le respectât dans l'amitié des Espagnols. Il partit pour revenir en Europe, comblé des dons du cacique et rapportant tous les ornements et toutes les couronnes d'or pur qu'il avait pu se procurer, pendant sa relâche, par des dons ou par des échanges avec les naturels.
En côtoyant les contours de Tile, il rencontra son infidèle compagnon Alonzo Pinzon. Sous prétexte d'avoir perdu de vue l'amiral, Pinzon avait fait route à part. Caché dans une anse profonde de l'île, il était descendu à terre, et, au lieu d'imiter la dou-
398 VI:E tffiS GRANDS HOMMES.
ceur et la politique de Colomb, il avait eoeatigismté des premiers pas. L'amiral, en trouvant f^m fiente'^ nant, feignit de se contenter de ses exenses et d'ailtribuer sa désertion à la nuit. H ordonna à Fiman de le suivre avee son navire en Europe. Jls reprireort ensemble la mer, impatients d'annoscer à l'Espa* gne la nouvelle de leur merveilleuse n^rvigation. Mais l'Océan, qui les avait portés complaisamment par les vents alises , de vague en vague , à la côte d'Amérique, semblait, avec ses vents et ses flots contraires, vouloir les repousser obstinément de la «erre qu'ils brûlaient de revoir. Colomb, grâce à ses connaisBati'oes en navigation et à ses notes d'estime dont il gardait le secret à ^es pilotes, savait seul la route et évaluait serf les vraies distantes. Ses compagnons se croyaiemt^enodre à des milliers de lieue» de l'Europe qu'il pressentait d^à le voisinage des Âçores. il les aperçut bientôt. Des ooaps de vent terribles, des nuages amoneelés, des éolaire et des foudres tek qu'il n'en avait jamais vu s'humer dans le oiel et s'éteindre dans la mer, des vagues montagneuses et écumantes faisant toorbillonner ses navires insensibles à la voile et au gouvernail, ouvrirent et refermèrent pendant six jours et siï nuits son tombeau et celui de ses compagnons aux port-es de leur patrie. Les signaux que se faisaient les deux vaisseaux dans les ténèbres disparurent. Ils crurcmt à la perte l'un- de l'autre en flottant ehacun au gré de l'éternelle tempête entre les Aeores
et La cote d'Espagne. Colomb, cfui ne dioutait pas q«e la Finia ne fût ensevelie avee Fmzéon dans les abimea, et dont les. Viodes déchiféed et le gouvernail Uvfé aux lames ne dirigeaitent plus Tesquiif, s'atteiar dait à ebaque instant à soiobrer sous une de ees montagnes d'eau qu'il gravissait et redeseeoirdait avec leur écume. Il avait fait le sacrifiée de sa vie, mais il ne pouvait sans désespoir faire le sacrifice de sa gloire. Sentir le mystère de la découverte qu'il rapportait au vieux monde enseveli pour des siècles avec lui si près du port, était une dérision si cruelle de la Providenee qu'il ne pouvait y plier même sa piété. Son âme se révoltait contre ce jew du sort. Mourir en touchant du pied seulement le rivage de l'Europe et après avoir déposé son secret et son trésor dans la mém^oir e de soo pays , c'était une destinée qu'il acceptait avec joie ; mais laisser un second univers mourir, pour ainsi dire, avec lui, et emporter au tombeau le mot eiifin trouvé de cette énigme du globe que les hommes, ses frè^â, diereheraient peut-être en vain pendfmt autant de siècles qu'il leur avait été dérobé, c'était un miUioa de moffts en une I II ne demandait à Dieu, dans ses vœux à tous les sanctwaires d'Espagne, que déporter du moins à la côte, avec ses dél^ris, les preuves de sa découverte et de son retour. Cependant h$ tempêtes succédaient auîi tempèt^s^ le vaiBseau était rempli d'eau ; les regards hostiles , les ntunnures irrités on lo silence morne de ses compagnonâ lui
reprochaient l'obstination qui les avait ou séduits ou forcés à cette fatale traversée. Ils regardaient cette colère prolongée des éléments comme une vengeance de l'Océan, jaloux qu'un homme trop audacieux lui eût dérobé son mystère. Ils parlaient de le jeter à la mer pour obtenir, par une éclatante expiation, l'apaisement des flots.
Colomb, insouciant de leur colère, mais uniquement préoccupé du sort de sa découverte, écrivit sur parchemin plusieurs courtes relations de sa découverte, enferma les unes dans un rouleau de cire, les autres dans des caisses de cèdre, et jeta ces témoignages à la mer pour que le hasard les fît flotter un jour, après lui, jusqu'au rivage. On dit qu'une de ces bouées abandonnées aux \ents et aux flots fut ballottée pendant trois siècles et demi sur la siu'face, dans le lit ou sur les grèves de la mer, et que le matelot d'un navire européen, en embarcjuant du lest pour son vaisseau il y a quelque temps, sur les galets de la côte d'Afrique en face de Gibraltar, ramassa une noix de coco pétrifiée et l'apporta à son capitaine comme une vaine curiosité de la nature. Le capitaine, en ouvrant la noix pour s'assurer si l'amande aurait résisté au temps, trouva, renfermé dansl'écorce creuse, un parchemin sur lequel étaient écrits en lettres gothiques, déchiffrées avec peine par
un érudit de Gibraltar, ces mots : « Nous ne pou- » Yons résister un jour de plus à la tempête ; nous » sommes entre TEspagne et les îles découvertes » d'Orient. Si la caravelle sombre, puisse quelqu'un » recueillir ce témoignage 1 Christophe Colomb. » L'Océan avait gardé trois cent cinquante-huit ans ce message et ne le rendait à l'Europe qu'après que l'Amérique colonisée, florissante et libre, rivalisait avec le vieux continent. Jeu du sort pour apprendre aux hommes ce qui aurait pu rester caché tant de siècles, si la Providence n'avait pas défendu aux vagues de submerger dans Colomb son grand messager!
Le lendemain on cria : Terre 1 C'était l'île portugaise de Sainte-Marie, à l'extrémité des Açores. Colomb et ses compagnons en furent repoussés par la jalouse persécution des Portugais. Livrés de nouveau à toutes les extrémités de la faim et de la tempête pendant de longs jours, ils n'entrèrent que le 4 mars dans l'embouchure du Tage, où ils jetèrent enfin l'ancre sur une côte européenne, mais rivale des Espagnols. Colomb, présenté au roi de Portugal, lui fit le récit de ses découvertes, sans lui dévoiler la route, de peur que ce prince n'y devançât les flottes d'Isabelle. Les Portugais de la cour de Jean If, roi de Portugal, conseillèrent à ce prince
d4â VIE DES GRANDS H0I||1ES.
de faire assassiner le grand oavigiiteur, afia d'en* flie^elir avee lui son secret et les droits de la cour ronne d'Espagne sur les terres nouvelles. Jean U s^indigna de cette lâcheté. Colomb, honoré par lui, envoya par terre ua courrier à ses souverains, pour leur annoncer son succès et son prochain retour par me^ à Palos^ Il y déi>arqua le 15 macs., au tover du jour, au milieu d'une popuktioigL ivje de )oie et d'orgueil^ qui s'avançait jusque dana \b» fiota poui! le porter en triompha à terre. U tombé. dans les bras de son ami et de son protecteur, le pauvre prieur du couvent de la Rabida, Juaa Pérès, qui seul avait cru en lui et qu'une moitié du globe récompensait de sa foi. Colomb se rendit, pieds nus et processionnellement , à l'église du monastère, pour y rendre grâces de son salut, de sa> gloire, de la conquête de TEspagoe. Cn peuple wtier le suivait en le bénisâaoit à la po«te de cet bidmhle couvent où il avait dmnandé, seul, à pied, avee son en faut, quelques années* aupai?avant, l'hospitalité des mendiants. Janoeaia homme parw les hommes n'a rapporté à sa patrie et à b posté- Bté une telle conquête depuis l'origine du globe-, excepté ceux qui a{>portèrent à la teitre la révéiar tion d'une idée; et cette conquête di& Co}omb n'avait coûté jusque-là ni un crime, m une vie,, ni une goutte de sa^g, ni une lai^me à l'humanilié. Im plus beaux de 'ses jours furent ceux qu'il passa à se reposer dans ses espérances etdans sa gloire^au
GftAiSTOPHE COLOMB. 313
monastère de Imftabida^ auprès â6 âoat hâte etaoïi le prieur du couvent, et dans tes embrasBements de ses fils.
Et comme si le ciel eut voulu mettre le comble à sa félicité et lé venger de l'envie cpii le poursuivait, Alonza Pkiizon^ CiCnnaïaiidant de son seeondnaviim, emtra le joiu! suivant avee la Pint& dansi le port de Palos, oà il espéraiA devaneer scm chef et lui dérober les prémiceB du triomphe. Mais, torompé dans son coupable dessein et craignant la puniition de sa désertion révélée par l'amiral, Pinzon mourut de douleur et d'envie en touchant lo rivage et m voyant le vaisseau de Colomb i l'ancre dans le podft. Colomb était trop génâ:«ux poujr se réjodir, encore moins pour se venger, et la jalouse Némésis des grands hommes semblait expirer d'elle-même à ^es pieds.
Isabelle et Ferdinand, informéa du retour de Colomb et de leur conquête par le message que leur amiral avait envoyé de Lisbonne, l'att^aydaient à Barcelone avec des ovations et des munificenoee dignes de la candeur de ses services. La. nobikisse des. Espagoes y accourut de toute» les. provineee
pour lui faire cortège. Il y entra en triomphateur et en roi des royaumes à venir. Les Indiens ramenés par l'escadre, comme une preuve vivante de l'existence d'autres races humaines sur ces terres découvertes, marchaient en tête du cortège, le corps peint de diverses couleurs et orné de colliers d'or et de perles ; les animaux et les oiseaux, les plantes inconnues, les pierres précieuses recueillies sur ces rivages, étaient étalés dans des bassins d'or et portés sur la tête par des esclaves noirs ou maures. La foule avide se pressait, les rumeurs fabuleuses couraient sur les pas des officiers et des compagnons de gloire de l'amiral. Colomb, monté sur un cheval du rœ richement caparaçonné, paraissait ensuite; une nombreuse cavalcade de courtisans et de gentilshommes l'escortait. Tous les regards se concentraient sur cet homme inspiré de Dieu qui avait soulevé le premier le rideau de l'Océan. On cherchait dans ses traits le signe visible de sa mission, on croyait l'y voir. La beauté de ses traits, la majesté pensive de sa physionomie, la vigueur de l'éternelle jeunesse jointe à la gravité deè années déjà mûres, la pensée sous l'action, la force sous les cheyeux blancs, le sentiment intime de sa valeur joint à la piété envers Dieu qui l'avait choisi entre tous, la reconnaissance envers ses souverains qui lui rendaient en honneurs ce qu'il leur apportait en conquêtes, faisaient en ce moment de Colomb, disent les spectateurs de son entrée à Barcelone, une de ces figures
de prophète et de héros biblique sous les pas de qui le peuple jetait les palmes du prodige et de Tadoration. « Nul ne se mesurait à lui, » disent-ils ; « tous sentaient en lui le plus grand ou le plus favo- » risé des hommes. » Isabelle et Ferdinand le reçurent sur leur trône, gardé du soleil par un dais d'or. Ils se levèrent devant lui comme devant un envoyé du ciel. Ils le firent asseoir ensuite au niveau de leur trône, et ils écoutèrent le récit solennel et circonstancié de ses voyages. A la fin du récit, que l'éloquence et la poésie qui découlaient habituellement des lèvres de l'amiral avaient coloré de son inépuisable imagination et allumé de son saint enthousiasme, le roi et la reine, émus jusqu'aux larmes, tombèrent à genoux et entonnèrent, comme une pieuse exclamation, le Te Deum^ hymne de la plus grande victoire que le Tout-Puissant eût jamais accordée à des souverains.
Des courriers partirent à l'instant pour porter à toutes les cours de l'Europe la grande nouvelle et le nom .triomphal de Colomb. L'obscurité qui avait jusque-là entouré sa vie se changea en un bruit et en un éclat de son nom qui remplirent la terre. Colomb ne laissa ni enfler son âme par ces honneurs décernés à son nom, ni humilier sa modestie par les jalousies qui commençaient à s'élever autour de sa gloire. Un jour qu'il avait été invité à la table de Ferdinand et d'Isabelle, un des convives, envieux de ces honneurs décernés au fils d'un cardeur de
laine, lui demaada astucieusemettl s'il pansait que nul £uitre que lui n'aurait d^ouvert cet autre hémisphère dans le cas où il ne s^eaît pas né. Colomb ne répondit point à la question, dans la crainte de dire trop ou trop peu de lui-même. Mais, prenant un œuf entre ses doigts, il s'adressa à tous les con* vives et les invita à le faire tenir sur un bout. Nul n'y put parvenir. Colomb alors écrasa Tœuf par une des extrémités, et, le posant sur son ovale brisé, montra à ses rivaux qu'il n'y avait aucun mérite dans une idée simple, mais que nul cependant ne pouvait la soupçonner avant qu'un premier inventeur en eût donné l'exemple aux autres, renvoy.ant ainsi à l'inspirateiuf suprême le mérite de son entreprise, mais revendiquant en même temps pour lui seul rhonneur de la primauté. Cet apologue devint, depuis, la réponse de tout homme élu de la Providence pour montrer une route à ses semblables et pour y monter le premier, non pas plus grand, mais plus favorisé de l'inspiraAion que ses frères. <^
Les honneurs , les titres, les dotaticms futures des terres dont U irait achever la découverte et la conquête deviûtrent, dans des traités formels avec la cour, l'apanage de Colomb. Il obtint la viceroyauté, l'administration et le quart des richesses ou produits de toute nature -des mers, des lies et des continents où il irait planter la croix de l'Église et le drapeau des Espagnes. L'archidiacre de Se-
\ilk, Fonseca , lat^ sous le titre de patriarche des Indes, chargé des préparatifs et des armements de la nouvelle expédition que Colomb allait conduire à de plus vastes conquêtes. Mais, de ce jour, Foneeca devint le rival occulte du grand navigateur ; et, comme s'il eût été jaloux de ravaler le génie qu'il était chargé de seconder, en paraissant prodiguer à Colomb les moyens, il lui suscitait ks obstacles. Ses lenteurs et ses prétextes réduisirent à dix-sept navires l'escadre destinée à reporter l'amiral^ l'aufa'e côté de l'Atlantique.
Cependant, le génie aventureux des Espagnols de cette époque, l'esprit de prosélytisme religieux et l'esprit de chevalerie précipitèrent sur ces vaisseaux un grand nombre de religieux, de gentilshommes et d'aventuriers, pressés, les uns, de porter la foi, les autres, de rapporter la- renommée et la fortune, en s'élançant les premiers dan« ces contrées qui élargissaient l'imagination humaine. Des ouvriers de tous les métiers, des cultivateurs de toutes les zones, des animaux domestiques de toutes les races, des graines, des plantes, des ceps de vigne, des arbres à fruits, des roseaux à sucre, des échantillons de tous les arts et de tous les commerces européens furent einbarqués sur les navires de transport pour essayer le ciel, féconder le sol, tenter les hommes de ces nouveaux climats , pmxr leur arracher l'or, les peries, les parfums, les épices de ITftde, par des échanges contre les choses de peu
de prix en Europe. C'était la croîsade de la religion, de la guerre^ de Tindustrie, de la gloire et de la cupidité : pour les uns le ciel, pour les autres la terre, pour tous Tinconnu et le merveilleux.
Le plus illustre de ces compagnons qui s'embarquèrent avec Colomb, était Alonzo de Ojeda, autrefois page d'Isabelle, le plus beau, le plus intrépide et le plus aventureux des chevaliers de cette cour. Son cœur et ses sens débordaient tellement de courage , qu'il en portait le fanatisme jusqu'à la démence. C'était lui qui, un jour qu'Isabelle était montée au sommet de la tour démesurée de Séville appelée la Giralda pour en admirer l'étonnante élévation et pour contempler d'en haut les rues et les maisons de la ville semblables à une fourmilière à ses pieds, s'élança sur une poutre étroite qui débordait des créneaux, et, pirouettant sur un seul pied à l'extrémité de cette solive, exécuta des prodigeô d'adresse et d'audace sur l'abîme pour plaire à sa souveraine, sans que le vertige de la mort présente troublât ses yeux ou intimidât son cœur.
Le 25 septembre 1493, la flotte sortit de la baie de Cadix. Des cris de joie de tous les rivages étaient l'augure de ce second départ, qui ne semblait destiné qu'à un long triomphe. Les deux fils de Colomb accompagnèrent leur père jusqu'au vaisseau
amiral; il les bénit et les laissa en Espagne, pour que la meilleure moitié de sa \ie restât du moins à Tabri des périls qu'il allait affronter. Trois grands vaisseaux et quatorze caravelles composaient Tarmée navale. L'Océan se laissa franchir aussi facilement que la première fois. La flotte découvrit, le 2 novembre, la Guadeloupe, croisa au milieu des îles Caraïbes, baptisa cet archipel de noms empruntés à des souvenirs pieux ; et, touchant bientôt après à la pointe d'Hispaniola, aujourd'hui Haïti, Colomb fit voile vers le golfe où il avait construit le fort et laissé ses quarante compagnons. 11 revenait à la fois plein d'anxiété et d'espérance. La nuit couvrait le rivage quand il jeta l'ancre dans la rade. Il n'attendit pas le jour pour s'assurer du sort de sa colonie. Une salve de ses canons retentit sur les flots pour avertir les Espagnols de son retour. Mais le canon du fort resta muet, l'écho seul de ces solitudes répéta le salut de l'Europe au nouveau monde. Le lendemain, au lever du jour, il aperçut le rivage désert, le fort détruit, les canons à demi enfoncés sous ses ruines, les ossements des Espagnols blanchissant sur le sable, le village même des caciques abandonné. Le petit nombre dé naturels qui se montraient de loin, au bord des forêts, semblaient hésiter à s'approcher, ^ comme s'ils eussent été retenus par le sentiment . d'un remords ou par la crainte d'une vengeance. Le cacique, plus confiant dans son innocence et dans la justice de Colomb, qu'il avait appris à aime*,