‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 16 sur 19 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Il retrouva, à son retour, lès mêmes désordres, les mêmes insubordinations et les mêmes vices. Les Espagnols abusaient de la superstition des naturels envers eux et de la terreur que leur inspiraient les chevaux. Les Indiens les prenaient pour des êtres monstrueux ne faisant qu'un avec leurs cavaliers, frappant, foulant et foudroyant à la fois les ennemis des Européens. Grâce à cette terreur, ils subjuguaient, enchaînaient, profanaient, violaient, martyrisaient cette douce et obéissante population. Colomb sévit encore contre cette tyrannie de ses compagnons sur les Indiens. Il voulait leur apporter la foi et les arts de l'Europe, non le joug, le vice et

la mort. Après avoir rétabli un peu d'ordre, il s'embarqua pour aller visiter l'île, à peine entrevue, de Cuba. Il y toucha et longea longtemps ses rives, sans apercevoir l'extrémité de cette île qu'il prit pour un continent. Il navigua de là vers la Jamaïque, autre île d'une immense étendue, dont il apercevait les sommets- dans les nuages. Traversant ensuite un archipel, qu'il nomma les Jardins de la Reine, à cause de la richesse et des parfums de la végétation qui parait ces îles, il revint à Cuba et parvint à y établir quelques relations avec les naturels. Les Indiens assistèrent avec un étonnement mêlé de respect aux cérémonies du culte chrétien que les Espagnols célébrèrent dans une grotte, sous les palmiers du rivage. Un de leurs vieillards s'approcha de Colomb après la cérémonie, et lui dit avec un accent solennel : « Ce que tu vieçs de faire est » bien, car il paraît que c'est ton culte au Dieu uni- » versel. On dit que tu viens dans ces régions avec » une grande force et une autorité supérieure à » toute résistance. Si cela est ainsi , apprends de » moi ce que nos ancêtres ont dit à nos pères, qui » nous l'ont redit. Après que les âmes des hommes » sont séparées des corps par la volonté des êtres » divins, elles vont, les unes, dans un pays sans » soleil et sans arbres , les autres, dans des régions » de clarté et de délices, selon qu'elles ont bien ou » mal mérité ici-bas, en faisant du bien ou du mal » à leurs semblables. Si donc tu dois mourir comme

» nous, prends soin de ne pas nous faire de mal, à

B nous et à ceux qui ne t'en ont point fait I »

Ce discours du vieillard indien , relaté par Las- Casas, atteste que les Indiens avaient une religion presque évangélique par la simplicité et la pureté de sa morale, émanation mystérieuse, ou d'une nature primitive dont les dépravations et les vices n'avaient pas encore terni les clartés, ou d'june civilisation vieille et usée qui avait laissé ses lueur» dans leurs traditions I

Colomb, après une longue et pénible exploration, rentra mourant à Hispaniola. Ses fatigues et ses anxiétés, jointes à ses souffrances et au poids des années que son esprit ne sentait pas, mais qui pesait sur ses membres, avaient un moment triomphé de son génie. Ses matelots le ramenèrent à Isabelle insensible et anéanti. Mais la Providence, qui ne l'avait jamais abandonné, veillait sur lui pendant l'absence de ses facultés. Il trouve, en s'éveillant de son évanouissement, son frère chéri, Barthélémy Colomb, au chevet de sa couche. Barthélémy Colomb était arrivé d'Europe à Hispaniola, comme s'il avait eu l'inspiration des périls et des nécessités où allait se trouver son frère. C'était la force de la famille, -dont Diego, le troisième frère, était la douceur, et dont Christophe

était le génie. La vigueur de son corps égalait celle de son âme. Il était d'une taille athlétique, d'une trempe de fer, d'une santé robuste, d'un aspect imposant, d'un accent de voix dominant les vents et les flots. Navigateur dès son jeune âge, soldat et aventurier toute sa vie, doué par la nature et par l'habitude de cette audace qui commande l'obéissance et de cette justice qui fait accepter la discipline , homme aussi capable de gouverner que de combattre, c'était le second qui convenait le mieux à Colomb dans l'extrémité des circonstances où l'anarchie avait jeté son empire, et, par-dessus tout, c'était un frère pénétré d'autant de respect que de tendresse pour le chef et pour la gloire de sa maison. L'esprit de famille répondait à Colomb de la fidélité de son lieutenant. La tendresse entre les deux frères était le meilleur gage de la confiance de l'un et de la soumission de Tautre. Colomb lui remit le commandement et le gouvernement, pendant les longs mois où la nature épuisée le condamnait luimême à l'inaction et au repos, sous le titre d'arfelantado ou intendant général et sous-gouverneur des terres de sa domination. Barthélémy, plus sévère administrateur que son frère, imposa plus de respect, mais souleva aussi plus de résistances. La témérité et la perfidie du jeune guerrier espagnol Ojéda suscitèrent des guerres de désespoir entre les Indiens et la colonie. Cet intrépide aventurier, s'étant avancé avec quelques cavafiers jus-

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qu'aux parties les plus lointaines et les plus indépendantes de l'île, persuada à un des caciques de l'accompagner au retour avec un grand nombre d'Indiens pour admirer la grandeur et la richesse des Européens. Le cacique, séduit, suivit Ojéda. Après quelques jours de marche, pendant une halte , au bord d'une rivière, Ojéda, abusant de la simpUcité de ce chef indien, lui fit admirer une paire de menottes d'acier poli dont l'éclat éblouit le cacique. Ojéda lui dit que ces fers étaient des bracelets dont les rois d'Europe se paraient dans les jours de cérémonie aux yeux de leîirs sujets. Ils inspii^a à son hôte le désir de s'en parer à son tour, de monter un cheval comme un Espagnol, et de se montrer à ses Indiens dans cet appareil prétendu des souverains du vieux monde. Mais à peine l'infortuné cacique eut-il monté en croupe derrière le rusé Ojéda et revêtu les menottes , objets de sa vanité enfantine, que les cavaliers espagnols, partant au galop en entraînant leur prisonnier dans leur course, traversèrent l'île et l'amenèrent enchaîné à la colonie où ils le retinrent dans les fers qu'il avait innocemment désirés.

Une vaste insurrection souleva les Indiens contre cette perfidie des étrangers dans lesquels ils avaient vu d'abord des hôtes, des amis, des bienfaiteurs, des dieux. Cette insurrection motiva la vengeance des Espagnols. Ils réduisirent les Indiens à l'état d'esclaves, et ils envoyèrent quatre vaisseaux,

chargés de ces victimes de leur cupidité, en Espagne, pour en faire un infâme commerce comme d#un bétail humain. Compensant ainsi par le prix de ces esclaves Tor qu'ils s'étaient promis de recueillir comme la poussière dans ces contrées où ils ne trouvaient que du sang, la guerre alors dégénéra en chasse d'hommes. Des chiens apportés d'Europe et dressés à cette poursuite dans les forêts, flairant, déchirant et saisissant les naturels par le cou, secondèrent les Espagnols dans cette inhumaine dévastation du pays.

Colomb , rétabli enfin de sa longue, maladie, ressaisit les rênes du gouvernement, fut entraîné lui-même par ces guerres allumées pendant son interrègne, se fit guerrier et pacificateur, après avoir été navigateur, remporta des batailles décisives sur les Indiens, les assouplit au joug adouci par sa bonté et sa politique, et leur imposa seulement un léger tribut d'or et de fruits de leurs contrées en signe d'alUance plus que de servitude. L'île refleurit sous sa modération ; mais le malheureux et confiant cacique Guanacanari, qui avait accueilli le premier ces hôtes dans ses terres, honteux et désespéré d'avoir été involontairement le complice de l'asservissement de sa patrie, s'enfuit pour jamais dans les montagnes escarpées de l'île et y

mourut Hbn pour ne pas yivre esclaye bous les lois de ceux qm avaient abusé de ses vertus.

Pendant cette langueur de Colomb et ces agitation&F de l'île, ses ennemis, trayaiOant à sa perte à ht cour, l'avaient attaqué (fans le cœur de Fer^nand. Isabelle, plus inébranlable dan&r son admiration pour ce grand homme, le protégeait en varu de sa faveur. La cour avait envoyé à Hispaniola un magistrat investi de pouvoirs secrets qui t'autorih saient à informer contre h^ prétendus crimes âat vice-roi, à le déposséder de son autorité et à Fen* voyer en Europe si ses crimes étaient avérés. Ce* juge partial, nommé Aguado, arriva à Hispaniola pendant que le vice-roi était à la tête des troupes dans l'intériemr de l'île, occupé à pacifier et à administrer le pays. Oubliant la reconnaissance qu'il devait à Colomb, premier auteur de sa fortune, Aguado, avant même de recueillir des informationa, déclara Colomb coupable et déchu provisoirement de ses fonctions souveraines. Entouré à son débar^ quement et applaudi par les mécontents de la colonie, il envoya l'ordre à Colomb de se rendre à Isabelle, capitale des Espagnols, et de reconnaître sa mission. Colomb, entoinré de ses amis et de ses soldats les plus dévoués, pouvah contester son obéissance aux insolentes injonctions d'un subordonné. Il s'inclina, au contraire, devant le nom seul de son souverain, se rendit désarmé près d' Aguado, et, lui remettant l'autorité tout entière, le laissa

CHAISTOPHË COLOMB. â^

instruire libi^ment Todieux procès que ses calomniateurs lui intentaieat.

Mais, au moment même où sa fortune l'Abaissait ainsi devant la persécution, elle lui ménageait une de ces fayeurs qui pouyaient le {^s lui eoncilier celles de la cour. Un de ses jeunes officiers, nonmié Miguel Diaz, ayant tué en duel un de ses camarades, s'enfuit, de peur du châtiment, dans une partie sauvage et reculée de l'île. La peuplade qui habitait ces montagnes était gouvernée par une jeune Indienne d'une grande beauté, veuve d'un eacique. Elle conçut pour l'Espagnol fugitif un ardent amour et l'épousa. Diaz, aimé et couronné par l'objet de son amour, ne put cependant oublier sa patrie ni dissimuler la tristesse que le regret de ses compatriotes répandait sur ses traits. Sa femme, en cherchant à lui arracher l'aveu de sa mélancolie^ apprit de lui que l'or était la passion des Espagnols et qu'ils viendraient habiter avec lui ces contrées s'ils avaient l'espérance d'y découvrir ce précieux métal. La jeune Indienne, ravie de conserver à ce prix la présence de celui qu'elle aimait, lui révéla l'existence de mines inépuisables, cachées dans les montagnes. Possesseur de ce secret et sûr à ce prix d'obtenir son pardon, Diaz accourut apporter à Colomb la révélation de ce trésor. Le frère du viceroi, Barthélémy Colomb, partit avec Diaz et une escorte de troupes pour vérifier cette découverte. Ils arrivent en peu de jours à une vallée où la rivière

roulait Tor ayec le sable et où les rochers de son lit étaient incrustés de parcelles de ce métal. Colomb établit une forteresse dans le voisinage, creusa et élargit des mines déjà ouvertes dans l'antiquité, en recueillit d'inunenses richesses pour ses souverains, et se persuada de plus en plus qu'il avait abordé dans la contrée fabuleuse d'Ophir. Diaz, reconnaissant, et fidèle à la jeune Indienne à qui il devait sa grâce, sa fortune et son bonheur, fit bénir son union avec elle par les prêtres de son culte et gouverna en paix sa tribu.

Colomb, après cette découverte, cédant sans résistance aux ordres d'Aguado, s'embarqua avec son juge pour l'Espagne. Il y arriva, après huit mois de navigation, plus en accusé qu'on mène au supplice qu'en conquérant qui rapporte des trophées. La calomnie, l'incrédulité, le reproche, l'accueillirent à Cadix. L'Espagne, qui s'était attendue à des prodiges, ne voyait revenir de la terre de ses rêves que des aventuriers déçus, des accusateurs et des esclaves nus. L'infortuné cacique, toujbu^s enchaîné dans les menottes d'Ojéda, amené comme un trophée vivant à Ferdinand et à Isabelle par Aguado,' était mort en mer en maudissant sa confiance dans les Européens et leur trahison.

Colomb, conformant son costume à la tristesse

CHRISTOPHE COLOMB. 3Ci

et à la misère de sa situation, se rendit à Burgos, où était la cour, en habit de franciscain, n'ayant sur ce vêtement qu'une corde pour ceinture, la tête chargée d'années, de soucis, d'affliction et de cheveux blancs, les pieds nus comme un supphant de génie qui vient demander pardon de sa gloire. Isabelle seule le reçut avec une tendre compassion et s'obstina à croire à sa vertu et à ses services. Cette faveur constante, quoique voilée, de la reine soutint l'amiral contre les dénigrements et les accusations des courtisans. Il proposa de nouveaux voyages et des découvertes plus vastes. On consentit à lui confier encore des vaisseaux, mais on lui fit consumer dans des lenteurs systématiques le peu d'années que son âge avancé laissait à ses forces. La pieuse Isabelle, en accordant à Colomb des pouvoirs et des titres nouveaux, stipula en faveur des Indiens des conditions de liberté et d'humanité qui devançaient les idées de son siècle. Le cœur d'une femme proscrivait d'instinct l'esclavage que la philosophie et la religion ne devaient aboUr que quatre siècles après. Enfin Colomb justifié put s'embarquer et faire voile vers sa nouvelle patrie. Mais la haine et l'envie le poursuivirent jusqu'à bord du vaisseau où il devait aAorer son pavillon d'amiral de l'Océan. Breviesca, trésorier du patriarche des Indes, Fonseca, ennemi de Colomb, se répandirent en outrages contre l'amiral, au moment où on levait l'ancre. Colomb, qui s'était contenu jusque-là par

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