‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 17 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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la force intérieure, la patieuce et le seutûnent de l'immensité de sa mission, déborda pour la première fois d'amertume et d'indignation. À cette dernière ignominie de ses ennemis, il redevint homme pour un instant, et, tombant de kMite I^ hauteur de son âme et de toute la force de son bras redoublée par la colère sur son indigne persécuteur, il l'abattit sur le pont et le foula avec mépris sous ses pieds. Tel fut l'adieu de la jalousie de l'Europe à celui qui lui semblait trop grand ou trop heureux pour un mortel. Cette vengeance soudaine de l'amiral laissa un nouveau ressentiment dans le cœur de Fonseca et une nouvelle accusation à exploiter à ses ennemis . Le vent qui s'élevait l'enleva à la vue du rivage et aux indignités de sa patrûe.

Parvenu cette fois, par une autre route, à Vue de la Trinité, il la reconnut, la nonmia, puis, la doublant, il côtoya la véritable terre d'Amérique, près de l'embouchure de l'Orénoque. La douceur de l'eau de la mer, qu'il goûta dans ces parages, aurait dû le convaincre que le fleuve qui se déchargeait dans rOcéan avec une masse suffisante pour dessaler ses vagues ne pouvait venir que d'un continent. Il descendit cependant sur cette côte* sans soupçonner qu'elle était la plage du monde inconnu. Il la trouva déserte et silencieuse comme

im domaine qai attend ses hôtes. Une fumée lointaine au-dessus de yastes forêts, une cabane abandonnée et quelques traces de pieds nus sur le sable du rivage furent tout ce qu'il contempla de TAmérique. Il ne fit lui-même qu'y imprimer un premier pas et qu'y passer une seule nuit sous la voile qui lui servait de tente ; mais ce premier pas aurait dû suffire à donner son nom à ce demi-monde.

Il repartit du golfe de Paria et revit , après de laborieuses investigations de toutes ces mers, le rivage dHispaniola. Ses peines d'âme et de corps, sa longue patience en Espagne, l'ingratitude de ses compatriotes, la froideur de Ferdinand, la haine de ses ministres, les veilles pendant les traversées, les infirmités de Tâge, l'avaient plus brisé que les flots. Ses yeux, échauffés par les insomnies et par la contemplation des cartes et du firmament, étaient enflammés ; ses membres , roidis et endoloris par la goutte, refusaient de le soutenir. Son âme seule était saine, et son génie, perçant dans l'avenir, le transportait par la pensée au-dessus de ses souffrances et au delà du temps. Barthélémy Colomb, son frère, qui avait continué à régir la colonie en son absence, fut encore son consolateur et son appui. Il accourut au-devant de l'amiral dès que ses vigies signalèrent des voiles en mer.

Barthélémy raconta à son frère les vicissitudes d'Hispaniola pendant son absence. A peine avait-il achevé l'exploration et la pacification du pays, que les excès des Espagnols et les conspirations de ses propres lieutenants avaient renversé l'ouvrage de sa sagesse et de sa vigueur. Un suiintendant de la colonie, nommé Roldan, homme populaire et astucieux, s'était fait un parti parmi les matelots et les aventuriers , écume de, l'Espagne rejetée par la mèrepatrie dans la colonie. Il s'était cantonné avec eux sur le rivage opposé de Saint-Domingue et s'était ligué contre Barthélémy avec les caciques des peuplades voisines ; il avait construit ou enlevé des forteresses d'où il bravait l'autorité de son chef légitime. Les Indiens, témoins des divisions de leurs tyrans, en avaient profité pour s'insurger eux-mêmes et pour refuser le tribut. L'anarchie déchirait la nouvelle possession. L'héroïsme de Barthélémy en retenait seul les lambeaux dans ses fortes mains. Ojéda avait frété des navires pour son propre compte en Espagne ; il était venu croiser et descendre sur la côte méridionale de l'île, et s'était ligué avec Roldan. Puis Roldan avait trahi Ojéda et s'était rangé de nouveau sous l'autorité du gouverneur. Pendant ces déchirements de la colonie, un jeune Espagnol d'une beauté remarquable, don Fernand de Guerara , avait inspiré une violente passion à la fille d'Anacoana, veuve du cacique emmené par Ojéda en Espagne et mort captif dans la traversée. Ana-

coana elle-même était jeune encore, célèbre parmi les peuplades de l'île par son incomparable beauté, par son génie naturel et par son talent poétique, qui faisait d'elle la Sibylle adorée de ses compatriotes. Elle avait conçu, malgré les malheurs de son mari , une haute admiration et une inclination invincible pour les Espagnols. La contrée qu'elle gouvernait avec son frère était l'asile de ces étrangers. Elle les comblait de son hospitalité, d'or et de protection dans leurs disgrâces. Ses sujets, plus civiUsés que les autres tribus indiennes, vivaient en paix, ricnes et heureux sous ses lois. Roldan, qui gouvernait la partie de l'île soumise à la belle Anacoana, avait été jaloux du séjour et de l'influence de Fernand de Guerara à la cour de cette princesse. Il lui défendit d'épouser sa fille et lui ordonna de s'embarquer. Fernand, retenu par son amour, avait refusé d'obéir; il conspira contre Roldan. Surpris et enchaîné dans la demeure d'Anacoana par les soldats de Roldan, il avait été conduit à Isabelle pour y être jugé. Une expédition, partie de la capitale de la colonie sous prétexte de parcourir l'île, avait été accueillie avec un empressement amical dans la capitale d'Anacoana. Le chef perfide de cette expédition, abusant de la confiance et de l'hospitalité de cette reine, avait fait inviter par elle trente caciques du midi de l'île aux fêtes qu'elle préparait pour les Espagnols. Les Espagnols, pendant les danses et

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les festins auxquels ils assistaient, ayaient conspiré l'incendie et la mort de leur généreuse protectrice, de sa famille, de ses hôtes et de son peuple. Ils inyitèr^Qt Anacoana, sa fille, les trente caciques et le peuple à contempler, du haut d'un balcon, les évolutions de leurs eheyaux et un combat simulé entre les cavaliers de leur escorte. Ces cavaliers^ fondent tout à coup sur le peuple sans armes, rassemblé par la curiosité sur la p>lace ; ils le maasaerent et le foulent aux pieds de leurs chevaux ; pms, entourant d'une haie de fantassins le palais d'Ânacoana pour empêcher cette reine et ses amis d'en sortir, le» Espagnols avaient incendié le palais, encore plein des fêtes et des festins auxquels ils venaient de s'asseoir eux-mêmes ; ils avaient contemplé avec ime cruauté égale à leur ingratitude la belle et malheureuse Anacoana, repoussée dans son palais, expirant dans les flammes et appelant sur eux la vengeance de ses dieux 1

Ce crime contre l'hospitaUté, contre l'innocence, contre la souveraineté, contre la beauté et le génie dont la célèbre Anacoana était le symbole parmi les Indiens, avait jeté dans l'île une horreur et un bouleversement dont Colomb ne pouvait de longtemps triompher malgré toute sa vertu et toute sa politique. Les flammes et le sang du palais de cette reine dont la beauté les éblouissait et dont les poésies nationales les enivraient d'amour et d'enthousiasme, s'élevèrent entre les oppresseurs et les

opprimés. L'île deyint un champ de carnage, xm bagne et un cimetière des naalheureux Indiens. Les Espagnols, aussi fanatiques dans leur prosélytisme que barbares dans leur cupidité, préludèrent, àHispaniola, aux crimes qui devaient bientôt dépeupler le Mexique. Ces deux races d'hommes s'étouffèrent en s'embrassant.

Pendant que Colomb s'étudiait à séparer et à pacifier ces deux parties de la population, le roi Ferdinand, informé par ses ennemis des malheurs de l'île, les imputait à celui qui les guérissait. Colomb ayant demandé à la cour de lui envoyer un magistrat d'un rang élevé pour imposer par ses jugements l'autorité royale à ses compagnons indisciplinés, la cour lui envoya Bobadilla, honmie intègre de mœurs, mais fanatique et indomptable d'orgueil. L'autorité mal définie dont il était investi par le décret royal le subordonnait à la fois et le faisait supérieur à tout autre pouvoir. En arrivant à Hispaniola, prévenu contre l'amiral, il le somma insolemment de comparaître en accusé devant lui ; et, faisant apporter des chaînes, il. ordonna aux soldats d'en charger les membres de leur général. Les soldats , accoutumés au respect et à l'amour de leur chef, rendu plus vénérable à leurs yeux par l'âge et par la gloire, hésitèrent et restèrent immobiles

comme si on leur eût commandé mi sacrilège. Mais Colomb, tendant de lui-même les bras aux fers que son roi lui envoyait, se laissa enchaîner aux pieds et aux mains par un de ses propres serviteurs, bourreau volontaire, vil stipendié de sa domesticité, nommé Espinosa, dont Las Casas a conservé le nom comme un type d'insolence et d'ingratitude.

Colomb ordonna lui-même à ses deux frères, Barthélémy et Diego, qui étaient encore à la tête du corps d'armée dans l'intérieur, de se soumettre sans résistance et sans murmure à son juge. Enfermé dans le cachot de la forteresse d'Isabelle, il subit pendant plusieurs mois l'instruction de son procès, où tous ses révoltés et tous ses ennemis, devenus ses accusateurs et ses juges, le chargèrent à l'envi des plus odieuses et des plus absurdes accusations. Devenu Tobjet de la dérision et de la fureur publiques, il entendait du fond de sa prison les railleries féroces et les fanfares de ses persécuteurs qui venaient tous les soirs insulter à sa captivité. Il s'attendait à chaque instant à voir entrer ses bourreaux. Bobadilla, cependant, n'osa pas le dernier crime. Il ordonna que l'amiral serait expulsé de la colonie et envoyé en Espagne, à la justice ou à la merci du roi. Alonzo de Villejo fut chargé de sa garde pendant la traversée. C'était un homme de cœur, obéissant par devoir militaire, indigné et miséricordieux jusque dans l'obéissance. Colomb, en le voyant entrer dans son cachot, ne douta pas que sa der-

nière heure De fût arrivée. Il s'y était préparé par rinnocence et par la prière. La nature pourtant se troublait en lui. « Où me conduisez-vous? dit-il en interrogeant du regard et de l'accent Tofficier. — Aux vaisseaux où vous allez être embarqué, monfieigneur, répondit Villejo. — M'embarquer? reprit Colomb incrédule à ce message qui lui rendait la vie ; ne me trompez-vous pas, Villejo? — Non, monseigneur, répliqua l'officier; je vous jure, par Dieu, que rien n'est plus vrail » Il soutint les pas de l'amiral et le fit monter sur le vaisseau, écrasé du fardeau de ses fers et poursuivi par les insultes d'une lâche populace.

Mais à peine les vaisseaux furent-ils sous voile que Villejo et Andréas Martin, commandants du navire devenu le cachot flottant de leur chef, s'apprpchèrent avec respect de lui ainsi que tout l'équipage et voulurent lui enlever ses fers. Colomb, pour qui ces fers étaient à la fois un signe d'obéissance à Isabelle et un signe de l'iniquité des hommes, dont il souffrait dans son corps, mais dont il était glorieux dans son âme, leur rendit grâce, mais refusa obstinément d'être délivré de ces anneaux. « Non, » dit-il, a mes souverains m'ont écrit de me sou- » mettre à Bobadilla. C'est en leur nom qu'ils » m'ont chargé de fers. Je les porterai jusqu'à ce » qu'ils m'en déchargent eux-mêmes, et je les con- » serverai après, » ajouta-t-il avec une satisfaction amère de ses services et de son innocence, a comme

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» un monument de la réccHupense accordée par les

9 hommes à mes travaux. »

Son fils raconte, ainsi que Las Casas, que Colomb fut fidèle à cette pr(Hnesse, qu'il ^rda toujcHirs depuis ses chaînes suspendues sous ses yeux dans ses demeures, et que, dans son testament, il ordcmna qu'elles fussent enfermées avec lui dans son cercueil : comme s'il eût voulu en appeler à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude de ses contemporains, et présenter au ciel les preuves matérielles de l'ini* quité et de la cruaoïté de la terre 1

Cependant les haines des partis ne traversent pas les mers. Le dépouillement, la captivité, les fers de Colomb soulevèrent de miséricorde et d'indignation le peuple de Cadix. Quand on vit ce vieillard, qui avait apporté naguère un empire à sa patrie, rajph . porté lui-même de cet empire coHune un vil criminel pour expier le service par l'opprobre, les cceurs éclatèrent contre Bobadilla. Isabelle, qui était alors à Grenade, versa des larmes sur cette indignité, ordonna que ses fers fussent rempbeéspar de riches vêtements, et ses geôliers par une escorte çl'bonneur. Elle l'appela à Grenade. Il tomba à ses pieds, et ses sanglots de reconnaissance lui eoiq)èrent longtemps la voix. Le roi et la reine ne daignèrent pas même examiner le procès d'un si grand accusé :

il était absous par leur respect autant que par sa vertu, ils gardèrent quelque temps l'amiral à leur cour et eni/oyèreiit un autre gouverneur, nommé Ovando , pour remplacer Bobadilla. Ovando avait les vertus qui font l'homme intègre, sans ia grandeur d'âme qui fait l'homme généreux. C'étjût un de ces caractères où tout est étroit, même le devoir, et où l'honnêteté ressemble à une parcimonie de la nature. C'était l'homme le moins fait pour comprendre et pour suppléer un grand homme. 11 reçut d'Isabelle l'ordre de protéger les Indiens et la défense de les vendre comme esclaves. La part des revenus dévolus à Colomb par les traités devait lui être envoyée en Espagne, ainsi que les trésors dont il avait été dépossédé par Bobadilla. Une flotte de trente voiles porta le nouveau gouverneur à Hispaniola.

Colomb, insensible à la vieillesse et déjà reposé des persécutions, souffrait impatiemment le repos et même les honnews dans sa patrie. Vasco de Gama venait de découvrir la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Le monde était plein d'étonnement et d'admiration pour la découverte du navigateur-portugais. Une noble rivalité travaillait l'âme du navigateur génois. Convaincu de la rotondité du globe , il croyait arriver aux terres prolongées de l'Est en naviguant droit à l'Orient. Il sollicita de la cour d'Espagne le commandement d'une quatrième expédition, et s'embarqua à Cadix, le 19 mai 1502,

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pour la dernière fois. Son frère Barthélémy Colomb et son fils Fernando, âgé de quatorze ans, l'accompagnaient. Sa flotte se composait de quatre petits vaisseaux propres à naviguer sur les côtes et à entrer sans danger dans les anses et dans les embouchures des fleuves qu'il voulait explorer. Ses équipages ne comptaient que cent cinquante hommes de mer. Bien qu'il approchât de soixante et dix ans, sa verte vieillesse avait résisté par la vigueur de l'âme au poids des années ; ni ses maladies douloureuses ni la perspective de la mort ne le détournaient de son but. L'homme, disait-il, « est » un outil qui doit se briser à l'œuvre dans la main » de la Providence qui s'en sert pour ses desseins. » Aussi longtemps que le corps peut, l'esprit doit » vouloir. »

Il avait résolu de toucher en passant à Hispaniola pour se radouber : il en avait l'autorisation de la cour. 11 franchit l'Océan par une mer orageuse, et il arriva avec ses mâts brisés, ses voiles en lambeaux, ses vaisseaux sans eau et sans vivres, en vue d'Hispaniola. Ses notions maritimes lui présageaient un ouragan pjus terrible que ceux qu'il avait essuyés. Il envoya une chaloupe demander au gouverneur Ovando la permission dé s'abriter dans la rade d'Isabelle. Instruit par ses pronostics du danger que la mer allait déchaîner sur ces côtes, Colomb, dans sa lettre, avertissait Ovando de retarder le départ d'une flotte nom-

breuse prête à partir d'Hispaniola pour l'Espagne et chargée de tous les trésors du nouveau monde. Ovando refusa impitoyablement à Colomb l'asile d'un moment qu'il implorait dans le port de sa propre découverte. Il s'éloigna indigné et proscrit, et cherchant loin de la domination d'Ovando un abri sous les falaises écartées de l'île ; il y attendit la tempête qu'il avait prédite à Ovando. Elle engloutit la flotte entière de ce gouverneur, les trésors et la vie d'un millier d'Espagnols. Colomb la ressentit jusque dans la rade où il s'était abrité, gémit sur les malheurs de ses compatriotes, et, quittant celte terre inhumaine, il revit la Jamaïque et aborda sur la terre ferme dans la baie d'Honduras.

Soixante jours de tempête continue, le ballottement d'un cap à l'autre et du continent aux îles, sur les bords inconnus de cette Amérique dont les orages semblaient lui disputer la conquête I

11 perdit un de ses navires et les cinquante hommes qui le montaient à l'embouchure d'une rivière qu'il nomma la plage du Désastre.

La mer s 'obstinant à lui fermer la route de ces Indes qu'il croyait toujours entrevoir, il jeta l'ancre entre une île délicieuse et le continent. Visité par les Indiens, il en embarqua sept sur ses vaisseaux pour se familiariser avec leur langue et pour en obtenir des indices. Il côtoya avec eux une terre où l'or et les perles abondaient dans les mainç des

naturels. Au commencement de l'année 1504, fl remonta la rivière Veragua et envoya son frère Barthélémy à la tète de soixante Espagnols visiter les villages de ces bords et chercher des mines d'or. Barthélémy ne trouva que des sauvages et des forêts. L'amiral abandonna ce fleuve et pénétra dans un autre, dont les rives étaient peuplées d'Indiens qui prodiguaient l'or à ses équipages en échange des plus vulgaires hochets de l'Europe. Il se croyait au but de ses chimères, il était au comble de ses revers. La guerre éclata entre cette poignée d'Européens et le peuple nombreux de ces rivages. Barthélémy Colomb terrsussa de sa main et emmena captif le cacique le plus puissant et le plus redoutable des Indiens. Un village que les compagnons de Colomb avaient construit sur la côte pour commercer avec l'intérieur fut pris et incendié la nuit par les naturels ; huit Espagnols, percés par leurs flèches, périrent sous les débris de leurs cabanes. Barthélémy rallia les plus courageux et refoula ces hordes dans leurs forêts ; mais l'antipathie s'accrut des deux côtés par le sang répandu, les canots des Indiens assaillirent en foule la chaloupe de l'escadre qui cherchait à remonter plus haut le fleuve. Tous les Européens qui la montaient furent immolés. Pendant cette lutte acharnée, Colomb, retenu à bord de ses navires par la faiblesse de son corps et par les maladies, gardait le cacique et les chefs indiens prisonniers sur son vaisseau. Ces chefs, informés du

ravage de leur territoire et de la captivité de leurs femmes, tentèrent de s'évader en soulevant pendant une nuit obscure la trappe qui fermait leur cachot flottant. L'équipage, réveillé, par le bruit, les refoula dans leur prison et ferma Técoutille avec une barre de fer. Le lendemain, quand on rouvrit l'écoutille pour leur porter la nourriture , on ne trouva que leurs.cadavres. Ils s'étaient tous entre-tués de désespoir pour échapper *à l'esclavage.

Bientôt séparé par les brisants de son frère Barthélémy, qui était à terre avec les restes de l'expédition, Colomb n'eut plus pour communiquer avec lui que le courage d'un de ses officiers, franchissant à la nage les écueils pour porter et rapporter des nouvelles toujours plus sinistres. Il ne pouvait ni s'éloigner des siens ni les abandonner dans leurs désastres. L'inquiétude, la maladie, la faim, la perspective d'un naufrage sans refuge et sans témoins sur une terre si désirée et si funeste, combattaient dans son cœur sa constance héroïque et sa résignar tion pieuse aux ordres de Dieu, dont il se sentait à la fois l'envoyé et la victime. Il décrivait ainsi, pendant ses insomnies^ l'état de son esprit : « Epuisé, n. je m'étais assoupi , quand une voix pénétrée de » douleur et de compassion me fit entendre ces » paroles : Homme insensé 1 homme si lent à croire

» et à servir ton Dieu, le Dieu de l'univers! A-t-il » fait autrement pour Moïse et pour David, ses » serviteurs? Depuis Tinstant de ta naissance, il » a toujours pris le plus grand soin de toi. Dès que » tu as été en âge d'homme, il a fait retentir merveil- » leusement ton nom obscur par toute la terre; il » t'a donné en possession les Indes, cette partie favo- » risée de sa création ; il t'a fait trouver les clefs des » barrières de l'immense Océan, fermées jusque-là » par des chaînes si fortes. Tourne-toi vers lui et » bénis sa miséricorde pour toi. S'il reste encore » quelque grande entreprise à accomplir, ton âge ne 1» sera point un obstacle à ses desseins. Abraham » n'avait-il pas plus de cent ans quand il engendra » Isaac , et Sara était-elle jeune ? Qui a causé tes » afflictions d'aujourd'hui? est-ce Dieu ou le monde? » Les promesses qu'il t'a faites , il ne les a jamais » violées ; il n'a jamais dit, après avoir reçu tes ser- » vices, que tu l'avais mal compris. Il tient tout ce » qu'il doit, lui, et au delà ; ce que tu souffres au- » jourd'hui est le salaire des travaux et des dan- » gers que tu as subis en servant d'autres maîtres. « Ne crains donc rien et prends confiance dans le » désespoir même. Toutes ces tribulations sont » écrites sur le marbre, et ce n'est pas sans raison : » il faut qu'elles s'accomplissent. Et la voix qui » m'avait parlé me laissa plein de consolation et de » constance 1 »

Enfin la saison apaisa la mer, et les deux frères, si longtemps séparés , se rejoignirent sur les vaisseaux. Ils regagnèrent lentement Hispaniola. Une des trois caravelles sombra de fatigue en approchant du rivage. Il ne lui resta que deux barques vieillies pour entasser tous ses équipages. Ses compagnons abattus, sans vivres et sans forces, ses ancres perdues, ses navires faisant eau et toutes leurs membrures rongées des vers et percées, dit-il, « d'autant » de trous qu'un rayon de miel, » les vents et la mer impitoyables le repoussant d'Hispaniola à la Jamaïque, ses navires prêts à s'abîmer, lui donnèrent à peine le temps de les échouer sur le sable dans une baie inconnue, de les lier ensemble par des câbles et par des planches qui n'en faisaient qu'un bloc, d'élever sur ses deux ponts réunis des tentes pour ses équipages et d'attendre, dans cette affreuse situation d'un naufragé , le secours de la Providence.

Les Indiens, attirés par le spectacle de ce naufrage et de cette forteresse bâtie par des étrangers sur leur grève, échangèrent avec les Espagnols des vivres contre des objets sans valeur, dont la nouveauté faisait le prix à leurs yeux. Cependant les mois s'écoulaient, les provisions s'épuisaient, les terreurs de l'avenir et les murmures séditieux des

équipages jetaient rame de l'amiral dans une pensive anxiété. Le seul espoir de salut qui testât était donc un avis de sa détresse donné au gouverneur d'Hispaniola, Ovando. Mais cinquante lieues de mer séparaient Hispaniola de la Jamaïque. Un canot de sauvages était la seule embarcation qu'il pût mettre à flot. Quel homme assez dévoué pour ses frères jouerait sa vie contre un élément si vaste et si. terrible, sur un tronc d'arbre creusé, etsans autre gréement qu'une rame ? Diego Mendez , jeune officier de l'escadre de Colomb, qui avait déjà montré dan& d'autres extrémités cet oubli de soi-même qui fait les héros et les miracles, s'offrit une nuit à la pensée de l'amiral. Il le fit appeler en secret près de son lit où la goutte le retenait, et il lui dit : « .Mon fils, » de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous com- » prenons seuls les dangers dans lesquels nous n'a- » vous en perspective que la mort. Un seul moyen » nous reste à tenter, il faut qu'un seul s'expose à » périr pour tous ou nous sauve tous. Voulez-vous » être celui-là? » Mendez répondit : « Monseigneur, » je me suis plusieurs fois dévoué pour mes frères ; » mais il y en a qui murmurent et qui disent que » votre faveur me choisit toujours quand il y a ime » action d'éclat à tenter. Proposez donc demain à » tout l'équipage la mission que vous m'offrez , et, » si nul ne l'accepte, je vous obéirai. » L'amiral fit le lendemain ce que Mendez avait demandé. Tout l'équipage interrogé se récria sur l'impossibî-

lité d'une trayersée immense sur un moreeâu de hois, jouet du vent et des lames. Mendez alors s'avança et dit modestement : « Je n'ai qu'une vie à » perdre, mais je suis prêt à l'exposer pour votre » service et pour le salut de tous ; je m'abandonne » à la protection de Dieu. » Il partit et se perdit dans les brumes et dans les écumes de l'horizon, aux yeux des Espagnols dont il portait la vie avec la sienne.

Cependant l'attente sans espoir, l'isolement absolu du monde connu et l'excès du malheur aigrirent contre l'amiral ses compagnons, qui lui imputèrent leur perte. Deux de ses officiers favoris, Diego et Francisco de Porras, qu'il avait traités comme ses fils et investis des principaux commandements dans l'escadre, furent les premiersît élever contre lui le murmure, l'insulte et bientôt la sédition. Profitant d'une crise de ses infirmités qui cloimit leur bienfaiteur sur sa couche, et entraînant avec eux la moitié des matelots et des soldats, ils s'emparèrent d'une partie des vivres et des armes, ameutèrent leurs complices aux cris de Castille l CastiUe ! et couvrirent de malédictions et d'outrages l'amiral. Colomb, que la maladie désarmait et qui ne pouvait que lever les mains vers le ciel , les supplia en vain de rentrer dans le devoir. Ils mé-

prisèrent ses larmes comme ses ordres. Ils lui reprochèrent sa vieillesse, ses cheveux blancs, ses souffrances corporelles, et levèrent le fer sur sa tête. Barthélémy Colomb s'arma de sa lance, se jeta entre eux et Famiral que des serviteurs soutenaient dans leurs bras, et, secondé par une partie fidèle dé l'équipage, il sauva les jours et l'autorité de son frère sur les vaisseaux. Les deux Porras et cinquante de leurs complices quittèrent les bâtiments, ravagèrent la contrée, soulevèrent les naturels par leurs crimes, tentèrent en vain de construire des barques pour se rendre à Hispaniola, périrent en partie dans la tentative, revinrent attaquer Colomb et leurs compatriotes dans les vaisseaux, furent vaincus par le bras intrépide de Barthélémy, qui tua leur chef, Francisco Porras, et se soumirent enfin au devoir, suppliant Colomb de pardonner à leur ingratitude et à leur rébellion.

Cependant le messager de Colomb, sur son frêle tronc d'arbre , avait été dirigé par la Providence sur ce désert d'eau, et il avait échoué , comme le débris d'un naufrage lointain, sur les écueils d'Hispaniola. Conduit à travers l'île par les naturels, il était parvenu, après des fatigues et des dangers sans nombre, jusqu'au gouverneur Ovando. Il lui avait remis le message de l'amiral, et il avait ajouté par son récit à l'intérêt et à la pitié que la situation désespérée de Colomb et de ses compagnons devait inspirer à des compatriotes. Mais , soit

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incrédulité, soit lenteur, soit attente secrète de la ruine d'un rival trop grand pour ne pas embarrasser la reconnaissance, les Espagnols d'Hispaniola avaient laissé, sous divers prétextes, s'écouler les jours et les mois. Puis ils avaient envoyé, comme à regret, un léger navire, commandé par Escobar, pour reconnaître la situation des vaisseaux naufragés sans aborder la côte et sans parler aux équipages. Ce navire avait apparu et disparu à distance, une nuit, aux regards de Colomb et de ses matelots, avec tant de mystère, que leur superstition l'avait pris pour le fantôme d'un bâtiment qui venait tenter leur crédulité ou prophétiser leur mort.

Enfin Ovando se décida à envoyer des vaisseaux à l'amiral pour l'arracher à la sédition, à la disette et à la mort. Après un naufrage de seize mois, l'amiral, accablé de ses années, de ses infirmités et de ses revers, revit, pour quelques jours, l'île dont il avait fait un empire, et dont l'ingratitude et la jalousie le proscrivaient. Il y passa quelques mois, bien accueilli en apparence dans la maison du gouverneur, mais exclu de toute influence dans le gouvernement, voyant ses ennemis en faveur, ses amis expulsés ou persécutés à cause de leur fidélité, et pleurant sur la ruine et sur l'esclavage de cette terre qu'il avait découverte comme le jardin du monde et qu'il revoyait comme le tombeau de ses chers Indiens. Ses propres biens confisqués, ses

revenus dilapidés^ ses terres dépeuplées ou incultes le livraient à la fois à la vieillesse, à la maladie et à l'indigence. Jeté enfin avec son frère, son fils et quelques serviteurs sur un vaisseau qui revenait en Europe , une mer implacable le porta de tempête en tempête à San-Lucar, où il débarqua le 7 novembre et d'où on le transporta à Séville, vaincu de force, mourant de corps, invincible d'esprit, immortel de volonté et d'espérance.

Le possesseur de tant d'îles et de continents n'avait pas un toit pour abriter sa tête. « Si je veux 3 manger ou dormir, » écrit-il de Séville à son fils, « il faut que je frappe à la porte d'une hôtellerie, 3 et souvent je n'ai pas de quoi y payer mon repas 3 et ma nuit ! » Ses malheurs et son indigence lui étaient moins intolérables que la misère de ses compagnons et de ses serviteurs qu'il avait attachés par tant d'espérances à sa fortune et qui lui reprochaient leur déception et leur misère. Il écrivit au roi et à la reine en leur favçur. Mais l'ingrat Porras, ce révolté vaincu , qui devait la vie à sa magnanimité, l'avait devancé à la cour et prévenait contre son bienfaiteur l'esprit de Ferdinand. « J'ai servi Vos Majestés, » écrivait Colonab au roi et à la reine, « avec autant de zèle et de constance » que j'aurais fait pour mériter le paradis, et, si

» j'ai failli en quelque chose, c'est parce que mon esprit ou mes forces n'allaient pas au delàl »

Il comptait a^^ec raison sur la justice et sur la faveur de sa protectrice, la reine Isabelle ; mais ce soutien de sa cause allait défaillir aussi, l'infortune domestique l'avait atteinte elle-même. Elle languissait, inconsolable de la mort de sa fille de prédilection. Prête à expirer, elle écrivit dans son testament ce témoignage de son humilité dans le rang suprême et de la constance de sa tendresse pour répoux auquel elle voulait rester unie jusque dans la mort : « Que mon corps soit enseveli dans » l'Alhambra de Grenade, dans une tombe au nî- » veau de terre et foulée aux pieds ; qu'une simple » pierre y dise mon nom I Mais si le roi, mon sei- » gneur, se choisit une sépulture dans quelque autre » temple ou dans quelque autre partie de nos royau- » mes, je désire que mon corps soit exhumé et » transporté et enseveli à côté du sien, afin que » l'union de nos corps dans la sépulture atteste et » signifie l'union de nos cœurs pendant notre vie, » et, je l'espère, par la miséricorde de Dieu, l'union » de nos âmes dans le ciel ! »

a mon fils 1 » écrivit Colomb à Diego en apprenant la mort de sa bienfaitrice, « que ceci te soit » une leçon de ce que tu auras à faire à présent ! » La première chose est de recommander pieusement et affectueusement à Dieu l'âme de la reine, » notre souveraine. Elle fut si bonne et si sainte.

384 VIE DES GRAiNDS HOMMES.

» que uous pouvons être sûrs de sa gloire éteruelle » et de son abri dans le sein de Dieu contre les sou- » ois et les tribulations de ce monde. La seconde » chose que je te recommande est de \eiller et de » travailler de toutes tes forces pour le service du » roi; il est le chef de la chrétienté. Souviens-toi, » en pensant à lui, que, quand la tête souffre, tous » les membres sont en souffrance. Tout le monde » doit prier pour la consolation et la conservation » de ses jours, mais nous surtout qui sommes ses » serviteurs! »

Tels étaient les sentiments de reconnaissance et de fidélité de Colomb au comble de ses disgrâces. Mais la mort d'Isabelle n'entraînait pas seulement sa fortune , elle entraînait sa vie. Retenu à SéviJJe par le dénûment de ses équipages et par les infirmités croissantes de ses membres, il n'avait pour consolateurs que son frère Barthélémy et son second fils Fernando. Ce fils, âgé de seize ans , annonçait toutes les qualités sérieuses c^e l'homme mûr dans toutes les grâces de l'adolescent : « Aime-le comme » un frère, » écrit Colomb à son fils aîné Diego, alors à la cour ; « tu n'en as pas d'autres. Dix frères » ne seraient pas trop pour toi. Jamais je n'ai eu » de meilleurs amis que mes frères. » Il pria Barthélémy de conduire ce jeune homme à- la cour et de le recommander à son fils légitime Diego. Barthélémy partit avec Fernando pour Ségovie, résidence alors de la cour. Il sollicita en vain l'attention

et la justice pour Colomb. Quand le printemps eut tempéré Tair, Colomb, accompagné de son frère et de ses fils, s'achemina lui-même vers Ségovie. Sa présence y parut importune au roi, son indigence était un reproche à la cour. Le jugement de sa conduite et la restitution de ses biens et privilèges furent remis à des conseils de conscience, qui, içans oser nier ses droits, usèrent sa patience en délais; ils usaient en même temps sa vie. Ses inquiétudes d'esprit, la prévision du dénûment où il laisserait ses frères et ses fils, aigrissaient ses souffrances corporelles. « Votre Majesté, » écrivait-il au roi de son lit de douleur , « ne juge pas à propos » d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'elle et » de pette reine qui est maintenant dans k gloire. » Lutter contre votre volonté, ce serait lutter contre » le vent. J'ai fait ce que je devais faire ; que Dieu, » qui m'a toujours été propice, fasse le reste selon » sa divine justice I »

Il sentait que la vie, et non la constance, allait lui manquer. Son frère Barthélémy et son fils Diego s'étaient absentés sur son ordre pour aller implorer la reine Juana , fille d^Isàbelle , qui revenait de Flandre en Castille. La douleur physique, l'angoisse morale, le sentiment de l'abréviation de ses jours, trop courts maintenant pour qu'il pût espérer justice avant sa fin; les triomphes de ses ennemis à la cour, la dérision des courtisans, la froideur du prince, les pressentiments de la dernière heure,

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l'isolement où l'absence de scm frtee et de son fils le laissait dans une ^ille oublieuse on ingrate, les souvenirs d'une vie dont la moitié s'était passée à attendre l'heure d'une grande destinée, l'autre moi* tié à déplorer l'inutilité du génie; sans dpote aussi la pitié pour cette race innocente d'Indiens qu'il avait trouvés libres et enfants dans leur jardin de délices et qu'il laissait esclaves., dépouillés et profanés dans les mains de leurs oppresseurs ; ses frères saas soutien, ses fils sans héritage; le doute sur 1& sort de sa mémoire parmi les hommes à venir ; cette ag(mie du génie méconnu ; toutes cet tribulations de ses membres ,^ de son esprit, de son corps, de soa âme, dupasse, du présent, de l'avenir, pesèrent à lafois sur le vieillard, abandonné dans sa chaigbre de Ségovie pendant l'absence de ses frères et de ses enfants. Il demanda à un de ses serviteurs, vieux et dernier compagnon de ses traversées, de sa gloire et de ses- misères, de lui apporter sur son lit un petit bréviaire, don du pape Alexandre YI dans le temps où les souverains le traitaient en souverain. U écrivit, de sa main affaiblie, son testament sur une page de ce livre auquel il attribuait une vertu de consécration divine.

Étrange spectacle pour son pauvre serviteur! Ce vieillard, £^anâ<Miné de l'univers et oo«iché sur un lit d'indigent dans une maison d'empruttt de Ségovie, distribuait, dans son testament, des mers, des hémisphères, des îles, des continents, des nations,

des empires 1 II institua pour héritier principal son fils légitime Dieg© ; en cas de mort de Diego sans postérité, il substituait à ses droits son fils naturel, le jeune Fernando; et enfin, si Fernando lui-même venait à mourir avant d'avoir eu des fils, Théritage passait au frère chéri de Colomb, don Barthélémy, et à ses descendants. « Je prie mes souverains » et leurs successeurs, » disait-il, « de maintenir à » jamais mes volontés dans la distribution de mes » droits, de mes biens et de mes charges : moi qui, » étant né à Gênes, suis venu les servir en Castille, » et qui ai découvert, à Touest, la terre ferme, les » îles et les Indes I . .•. Mon fils possédera ma charge » d'amiral de la partie de l'Océan qui est à l'ouest » d'une ligne tirée d'un pôle à l'autre.... » Passant de là à l'emploi des revenus qui lui avaient été assurés par son traité avec Isabelle et Ferdinand, le vieillard distribuait avec libéralité et sagesse les millions qui devaient revenir à sa famille, entre ses fils et Barthélémy, son frère . Il en assignait un quart à ce frère; deux millions par an à Fernando, son second fils. Il se souvenait de la mère de cet enfant, dona Béatrice Enriquez, qu'il n'avait jamais épousée, et dont sa conscience lui reprochait l'abandon depuis ses années de pérégrination sur les mers. Il chargea son héritier de faire une opulente pension à cette compagne de ses jours obscurs, pendant qu'il luttait, à Tolède, contre les rigueurs de son premier sort. Il parut même s'accuser de quelque ingratitude

OU de quelque négligence de cœur envers Tobjet de ce second amour, car il ajoute au legs qu'il lui fait ces mots qui durent peser à sa main mourante : « Et que cela soit accompli pour le soulagement de » ma conscience, car ce nom et ce souvenir sont un » poids lourd sur mon âme I »

Se reportant ensuite vers cette première patrie qu'une seconde patrie n'efface jamais dans le cœur de l'homme, il eut un souvenir pour cette ville de Gênes, où le temps avait moissonné toute sa maison paternelle , mais où il lui restait quelque parenté éloignée, comme ces racines qui restent dans le sol après le tronc coupé : « J'ordonne à Diego, mon fils, » écrivit-il, « d'entretenir toujours, dans la ville de » Gênes, un membre de notre famille qui y résidera » avec sa femme, et de lui assurer une existence » honorable, telle qu'il convient aune personne qui » nous est alliée. Je veux que ce parent conserve » pied et uationaUté dans cette ville, en qualité de » citoyen ; car c'est là que je suis né, et c'est de là » que je suis venu. »

« Que mon fils, » ajoute-t-il avec ce sentiment chevaleresque de vassaUté et d'inféodation de soimême au souverain qui était la seconde religion de ce temps, « que mon fils serve, en mémoire de moi^ » le roi, la reine et leurs successeurs, même jusqu'à » la perte des biens et de la vie, puisque, après Dieu, » ce sont eux qui m'ont fourni les moyens de faire » mes découvertes i »

« Il est bien vrai, » reprend-il avec un accent involontaire d'amertume, semblable à un reproche mal étouffé dans sa mémoire, « que je suis venu les » leur offrir de loin et qu'il s'est écoulé bien du » temps avant qu'on ait voulu croire au présent » que j'apportais à Leurs Majestés; mais cela était » naturel, car c'était un mystère pour tout le monde, » et il ne pouvait inspirer qu'incrédulité. C'est » pourquoi je dois en partager la gloire avec ces » souverains qui se sont les premiers fiés à moi ! »

Colomb reporta ensuite toutes ses pensées vers ce Dieu qu'il avait toujours considéré comme son seul et Véritable souverain ; il lui semblait qu'il relevait directement de cette Providence , dont il s'était senti plus que tout autre l'instrument et le ministre. La résignation et l'enthousiasme, ces deux ressorts de sa vie, ne lui manquèrent pas à sa mort. Il s'humilia sous la main de la nature et se releva sous la main de Dieu, qu'il avait toujours vu à travers ses triomphes et ses revers, et qu'il voyait de plus près au moment de son départ de la terre. Il s'abîma dans le repentir de ses fautes et dans l'espérance de sa double immortalité. Poëte de cœur, comme on l'a vu dans ses discours et dans ses écrits, il emprunta à la poésie sacrée des psaumes les dernières inspirations de son âme et les derniers

balbutiements de «es lèvres. Il prononça en latin Padien suprême à «e monde, et remit à haute voix son âme à «on Créateur : seirviteur satisfait de son œuvre, et congédié du monde visible, qu'il avait agrandi, pour aller dans le monde invisible s'emparer de l'espace incommensurable des univers infinis.

L'envie et l'ingratitude de son siècle et de son souverain s'évanouirent avec le dernier soupir du grand homme dont ils avaient fait leur victime. Les contemporains semblent pressés d'expier envers les morts les persécutions qu'ils ont infligées aux vivants. On fit à Colomb de royales jFunéraîUes* Son corps, et plus tard celui de son fils, après avoir habité plusieurs monuments funèbres dans différentes cathédrales d'Espagne , furent transportés et ensevelis, selon leurs vœux, à Hispaniola, comme le conquérant d^ins sa conquête. Ils reposent maintenant à Cuba. Mais, par un bizarre jugement de Dieu ou par une ingrate inconséquence des hommes, de toutes ces terres d'Amérique qui se disputèrent l'honneur de garder sa cendre, aucune ne garda son nom.

Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans ce nom : génie, travail, patience, obscurité du sort vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable pour le. but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue préméditation de la pensée dans la solitude, exécution héroïque de la pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments dans les tempêtes et contre la mort dans les séditions, confiance dans l'étoile, non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon et sans regarder derrière lui en se précipitant dans cet océan inconnu et plein de fantômes; Rubicon de quinze cents lieues, bien plus irrémédiable que celui de César ; étude infatigable, -connaissances aussi vastes que lliorizon de son temps, maniement habile mais honnête des cours pour les séduire à la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures , qui révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les cœurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses. pensées ; éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles de ses découvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent et actif de l'humanité jusque dans ce lointain où elle ne se souvient

plus de ceux qui la servent ; sagesse d'un législateur et douceur d'un philosophe dans le gouvernement de ses colonies , pitié paternelle pour ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la tutelle au vieux monde et non la servitude à des oppresseurs ; oubli des injures, magnanimité de pardone nv ers ses ennemis; piété, enfin, cette vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce qu'elle était dans l'âme de Colomb ; présence constante de Dieu dans l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le cœur, reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration partout et toujours ! Tel fut cet homme. Nous n'en connaissons pas de plus achevé. Il en contenait plusieurs en un seul. Il était digne de personnifier le monde ancien auprès de ce monde inconnu qu'il allait aborder le prem^ier, et de porter à ces hommes d'une autre race toutes les vertus du vieux continent sans un seul de ses vices. Son action sur la civilisation fut sans mesure. Il compléta l'univers, il acheva l'unité physique du. globe. C'était avancer, bien au delà de ce qui avait été fait jusqu'à lui, l'œuvre de Dieu : I'unité morale du genre HUMAIN. Cette œuvre à laquelle Colomb concourut ainsi était trop grande en effet pour être dignement récompensée par l'imposition de son nom au quatrième continent de la terre. L'Amérique ne porte pas son nom; le genre humain, rapproché et réuni par lui, le portera sur tout le globe.

(1510-1589 DE jéSUS-CHRI.ST)

« Le nombre de mes années m'a incité à prendre » la hardiesse de vous dire qu'un de ces jours je » coosidérois la couleur de ma barbe, qui me causa » à penser au peu de jours qui me restent pour finir » ma course; et cela m'a fait admirer les lis et les blés » des campagnes et plusieurs espèces de plantes , » lesquelles changent leurs couleurs vertes en blan- » ches lorsqu'elles sont prêtes à rendre leurs fruits. » Ainsi, plusieurs arbres se hâtent de fleurir quand » ils sentent que va cesser leur vertu végétative et » naturelle... C'est donc chose juste et raisonnable » que chacun s'efforce de multiplier le talent qu'il a » reçu de Dieu... Pour quoi jfe me suis efforcé de » mettre en lumière les choses qu'il a plu à Dieu de » me faire entendre, afin de profitera la postérité, »

C'est en ces termes qu'un pauvre potier de terre, parvenu après de quatre-vingt-dix ans, s'exprime dans la préface des écrits et dialogues avec lui-même, où il s'entretient de son métier, de ses misères et de sa vie , pour sa consolation et pour l'encouragement des autres. On croît lii« uae page des Confessions de Saint -Augustin ou de Jean- Jacques Rousseau, un écrivain, un philosophe, un génie de cœur et de style. L'écrivain, le philosophe, le sage, n'est qu'un ouvrier vieilli entre sa truelle et sa'fournaise, les mains encore rugueuses de l'argile qu'il a maniée toute sa vie. Jamais on ne sentit mieux qu'en étudiant cet homme de néant, que la grandeur n'est pas dans la condition, mais qu'elle est dans la nature.

Il se nommait Bernard de Palissy . Jeune, il pétrissait la terre grasse «t cuisait des briques dans la ' tuilerie de son père, au village de la Chapelle-Biron, dans le Périgord. Mais la passion de bien faire ce qu'on fait, qui mène l'homme réfléchi à faire mieux que ce qu'il voit faire et qui finit par lui mettre en main la clef de toutes les découvertes dans les travaux de l'esprit ou de la main, tourmentait ce jeune homme. En maniant sa terre grossière et en contemplant sa brique durcie, rougie, transformée au feu du fourneau, il pensait aux formes, aux reliefs,

B£L&l!iAED M PALIi^SY. 3dli

aux anses , aux arnements, aux figures dea vases qui se moulaient déjà dans sa pensée, à la tète et à l'émail dont il colorerait un jour ses chefs-d'œuvre de poterie.

Le métier du potier en terre, c'est-lnlire le métier de pétrir, de façonner et de cuire la terre au soleil ou au feu^ est un des premiers métiers de l'homme. La terre détrempée d'eau dans laquelle le pied laisse son empreinte s'est offerte naturellement d'elle-même, comme un élément tout préparé au jeu ou à l'industrie des premiers habitants du globe. Les vases, les coupes propres à contenir les liquides nécessaires à la soif, aussitôt que l'homme eut cessé de brâre à la source eonuae les troupeaux, furent des suppléments au creux de la main qijd approehsûtle breuvage des lèvres. La poterie plus perfectionnée, destinée à la cuisson des aliments, dut suivre de près l'invention du feu. De la première jarre d'argile ou de la première coupe de terre brute jusqu'à la pâte colorée des vases étrusques, jusqu^aux porcelaines émaillées de la Chine ou du Japon, et jusqu'aux peintures indélébiles incrustées par la flamme sur les flancs des amphores de Sèvres, on peut mesurer toute l'échelle immense du rude métier à l'art exquis. La {dus haute antiquité nous atteste que ce métier employait des mains sans nombre. Babel était une montagne de briques. Moïse délivra son peuple de la servitude des Égyptiens parce qu'on ne donnait pas aux

Hébreux, condamnés à ce travail servile, la paille nécessaire à lier les briques qu'ils façonnaient pour les Pyramides. Les Grecs, qui n'avaient au fond d'autre culte que l'adoration du beau dans toutes les lignes et dans toutes les formes, et qui se résument dans Platon, l'adorateur de l'idée, estimaient si haut l'art en apparence si vulgaire du potier, qu'ils élevèrent des statues et frappèrent des médailles en l'honneur des premiers pétrisseurs d'argile. Corœbus d'Athènes, inventeur de la poterie, Dibutade de Sicyone, inventeur de la pierre cuite au feu, Talus, inventeur des tours au moyen desquels on arrondit les pieds des vases, doivent leurs noms à ce métier. Phidias lui-même, le divin statuaire, donna des modèles de coupe aux ouvriers de terre de son temps. Sans doute il y avait en ce genre des chefsd'œuvre dans la Grèce, mais le temps, les convulsions sociales, les invasions, les incendies les ont détruits. Ils sont rentrés dans la terre, d'où ils étaient sortis. Les seuls monuments usuels de la poterie qui nous aient été conservés ont été découverts dans les tombeaux : les sépulcres sont les meilleurs gardiens de toute chose.

Les Étrusques, peuple qui habitait l'Étrurie, aujourd'hui la Toscane, portèrent cet art à une telle perfection et multiplièrent tellement les vases, les coupes, les amphores, les urnes cinéraires, que le sol qui les a portés les rend aujôùrd'htd par milliers dans les fouilles, et qu'on croirait que ce

peuple , qui fournissait de terres cuites toutes les nations, était elle-inème une nation de potiers. Les Romains les imitèrent *sans les égaler. On montre encore aux portes de Rome un monticule artificiel nommé le mont Testacciô, formé tout entier des balayures de la poterie romaine, dont les fragments étaient jetés en monceaux dans ce lieu, comme pour attestera l'avenir Timmensité de la capitale de ce peuple et l'éternité de sa durée.

A la chute de l'empire romain, l'art de pétrir, de façonner, d'orner, de sculpter, de vernir, de peindre la terre cuite, disparut avec tous les autres. Le christianisme, au commencement, repoussait les arts trop intimement liés à l'idolâtrie. Temples, statues, tombeaux, urnes, vases, coupes profanes, il proscrivit tout pour recréer un monde nouveau. Les Grecs de Byzance conservèrent seuls, par tradition, quelques procédés de cette industrie de leurs pères ; ils les exercèrent à Damas, la première dés villes manufacturières de l'Orieût, dont les vases vernissés et peints se répandirent comme un luxe royal dans le monde. Ces terres cuites étaient cependant grossières et sans grâce; on y sentait la décadence d'une industrie perdue.

Mais, pendant que TOccident créait, perdait et s'efforçait de retrouver la poterie, le vieil Orient fabriquait, à notre insu, depuis des milliers d'années, les porcelaines transparentes peintes et coloriées, luxe séculaire des Chinois et des Japonais.

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