XII
La persécution le ramena au Paraclet. D'odieuses insinuations de ses ennemis l'en chassèrent de nouveau. « Comment, » s'écriait-il dans son désespoir, « toute occasion de faute étant enlevée par le
• malheur, par les années, par la sainteté de la » profession monacale, le soupçon peut-il survivre ? » Ah ! combien je souffre plus aujourd'hui de mes
. » calomniateurs que je n'ai souffert jadis de mes j» bourreaux 1 »
Mais ses ennemis s'attachaient plus encore à le poursuivre dans sa gloire que dans son amour. Ses écrits, qui se multipliaient et qui fanatisaient Rome elle-même parce qu'ils laissaient transpercer une
première aube de liberté de discussion, étaient suspects d'hérésies involontaires. Saint Bernard, le censeur, le réformateur et le vengeur de l'Église en France, s'éleva avec véhémence contre lui. ûté au concile de Sens pour répondre de ses maximes, Abélard se tut : Saint Bernard dénonça jusqu'à ce silence.
« Cet homme, » écrivit-il, « se vante de ponvoîr confirmer par la raison ce qui est mystère. Il monte jusqu'au ciel, et il descend jusqu'aux abîmes ; il est grand devant ses propres yeux. C'est un scrutateur de la majesté divine, un fabricateur d'erreurs. Un de ses livres a été déjà examiné par le feu. Maudit soit celui qui relève des ruines ! La nécessité veut que vous*apportiez un prompt remède à la contagion : car cet homme entraîne la multitude sur ses pas. On prêche un nouvel évangile aux peuples, on propose aux nations -une foi nouvelle, tout est perversité. L'extérieur de la piété est dans leur sobriété et dans leurs vêtements. Ils se transfigurent en anges de lumière, tandis. qu'ils sont des Satans. Ce Goliath (c'est ainsi qu'il appelle Abélard) veut soutenir contre moi ses dogmçs pervers': je refuse , parce que je suis un enfant dans la parole et qu'il est un grand et terrible combattant... Mais vous, successeur des ap6tres, vous jugerez s'il doit trouver un refuge sur le siège de saint Pierre!... Considérez ce que vous
I» Y0U8 devez à vous-même 1 Pourquoi aves-voui M été élevé au trôœ, si ea u'eat pour arracher et » pour planter? Et si Dieu a fait surgir en votre
• temps des schismatiques, n'est-ce pas pour que
• les schismatiques soient écrasés ? Voyez les re- » nards qui arrachent la vigne du Seigneur, si vous » les laissez croître et multiplier 1 Tout ce que » vous n'aurez pas détruit fera le désespoir de vos
• successeurs. Si vous ne les détr^iisez pas, nous > les détruirons nous-mêmes... »
Ainsi parlait ce tribun tout-jpuissant de l'église de France. On hii érige des statues à huit siècles de distance.
Une si impérieuse sommation, appuyée de la popularité de saint Bernard, ne pouvait manquer d'être obéie à Rome, bien que le pape, doux et indulgent, répugnât à frapper dans Abélard un maître dont il connaissait la sincérité de foi et dont il admirait le génie. Abélard fut condamné à la réclusion perpétuelle dans un monastère cloîtré. Cette condamnation , lente à être promulguée officiellement en France , mais pressentie par Abélard, r.arracha pour la dernière fois à la paix du Paraclet et aux larmes d'Héloïse. Il dit un étemel adieu à cette soUtude qu'il avait peuplée d'abord de disciples enthousiastes, puis de vierges pieuses, et qui avait recueilli si souvent les débris de sa vie. Il s'ache-' mina seul et à pied vers les Alpes pour aller implorer la justice et l'asile du pape contre son persécuteur.
11 passa par Cluny, abbaye alors souveraine, qui donnait hospitalité aux papes, aux rois, aux pèlerins, aux mendiants sur la route de Paris à Rome.
Ce monastère, de l'ordre de saint Benoît, avait été fondé par Guillaume, duc d'Aquitaine, possesseur d'un vaste territoire dans la province du Maçonnais. Guillaume, selon la coutume des princes ou seigneurs dé ce temps, avait voulu acheter l'éternité au prix d*une concession de terres faite à des cénobites dont les prières s'élèveraient à perpétuité au ciel pour son âme. Les cénobites qu'il avait chargés de chercher le lieu le plus propre à l'emplacement du monastère avaient parcouru les montagnes et les vallons de ses domaines ; ils avaient arrêté leur choix sur un défilé étroit et profond, dans upe vallée intérieure qui court derrière la chaîne des montagnes de la Saône, entre Dijon et Mâcon.
« Lieu écarté, dirent-ils, de toute société humaine, » si plein de solitude, de repos et de paix, qu'il » semble en quelque sorte une image de la solitude » céleste I » Ces cénobites avaient en eflfet l'instinct de la nature appropriée à l'isolement et au recueillement de leurs âmes. A cette époque, où des forêts séculaires couvraient les montagnes, rétrécissaient les horizons, dérobaient le oiel; où les eaux des torrents, débordées dans les prairies, formaient des
lacs, des étangs, des marécages bordés de roseaux ; où nulle autre route que des sentiers, creusés par le pied des mules, ne débouchait dans ce bassin d'eau courante et de feuillage ; où quelques rares chaumières de chasseurs, de pêcheurs, de bûcherons, fumaient de loin en loin sur la cime des bois, la gorge de Cluny était une Thébaïdedes Gaules. « C'est là, » dirent les cénobites au duc d'Aquitaine, « que nous élèverons le monastère. — Non, » répondit le duc : « c'est une vallée trop ombragée » d'épaisses forêts et pleine de bêtes fauves, où les » chasseurs et les chieniS troubleraient, par leurs » cris et par leurs aboiements, vôtre silence. — Eh » bien ! chassez les chiens et appelez les moines, » répartirent les cénobites.
Guillaume avait chassé les chiens et appelé les moines. En peu de siècles, grâce à l'immensité et à la fertilité du territoire, au pieux communisme qui jetait la fortune des mourants dans les monastères, et à l'habile gouvernement de l'Ordre par des abbés, véritables hommes d'État de ces communautés, le désert de Cluny avait vu s'élever au-dessus de ses forêts une forêt de flèches de cloîtres, de dômes, de voûtes, de tours, de crénaux gothiques, d'arceaux byzantins , ornements et défense d'une basilique égale en étendue aux plus vastes basiliques de Rome. La rivière qui submergeait jadis la vallée, encaissée dans des hts de pierre ou dérivée dans des étangs peuplés de poissons, fertiHsait de vastes
prairies , blanchissantes de troupeaux. Une iriUe s'était adossée à l'abbaje , pour être protégée par les moines. Des papes étaient sortis des cellules de l'abbaye pour aller gouverner le inonde chrétien. Des rois étaient venus visiter, doter, privilégier ce sanctuaire. Des conciles s'y étaient rassemblas. Ses abbés étaient devenus des puissances. Les pèlerins de toutes les parties du monde assiégeaient ses portes et y recevaient l'hospitalité.
Un honmie consommé en science, en poésie, m gloire et en vertu, Pierre le Vénérable, gouvernait en ce moment le monastère. Contraste vivant de saint Bernard, l'abbé de Cluny personnifiait ^ lui la charité du religieux, dont saint Bernard personnifiait le prosélytisme et la terreur. Pierre le Vénérable, élu jeune encore au gouvernement de son Ordre pour l'éclat de ses talents et pour la séduction de son caractère, poëte, philosophe, écrivain, négociateur, homme d'Etat dans la piété et honuae de piété dans la poUtique, était un autre Abélard, mais un Abélard sans ses orgueils et sans ses faiblesses. Il portait sur ses traits l'empreinte en relief de son âme. Grand, miace de taille, grave de démarche, beau de visage, doux de regard, recueilli d'expression, gracieux d'accueil, silencieux d'habitude, il était persuasif quand ilparlait. Placé, pour ainsi dire, par l'élévation de ses idées, à égale distance du ciel et de la terre, et de là également attentif aux choses d'en haut et aux choses d'ici-bâs.
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il représentait la sainteté chrétienne, attirait le monde à elle par Tattrait de sa mansuétude, au lieu de l'^u'ranter de ses rigueurs et de ses invectives. Le psurfum d^ ses vertus était si pénétrant et si du- TshLd, que le souvenir, après huit siècles, s'en est ^[leore conservé du père au fils, dans le peuple de la ville et de la vallée de Cluny, et que le hasard ayant fait découvrir, il y a quelques années, une tombe que Ton croit être la sienne, les femmes et les enfants se disputèrent sa poussière par une tradition d'amour dans le pays. Il avait eu des querelles av«c saint Bernard, qui objurguait tout ce qu'il ne pouvait dominer; il aimait Abélard pour sa poésie, pour son âoquence, surtout pour ses malheurs. Héloïse était à ses yeux la merveille des siècles et du sanctuaire. Il était allé visiter le Paraclet, plein de la renommée, de la piété et des larmes de cette veuve d'un époux vivant. Il avait rapporté de son entretien de l'édification, de l'enthousiasme et de la ^tié ; il entretenait avec elle un commerce de lettres.
Tel était l'homme à qui Abélard fugitif allait demander l'asile d'une nuit. Il arriva, brisé de tristesse, de lassitude et de maladie, aux portes du monastère. Il voulut se jeter par humilité aux pieds de Pierre le Vénérable , qui le reçut dans ses bras et lui ouvrit sa maison et son cœur. Abâard , attendri par un accueil dont les persécutions de saint Bernard l'avaient déshabitué, lui raconta ses
nouvelles vicissitudes, ses tribulations, sa condamnation au cloître étemel et sa résolution de se rendre à pied à Rome, pour aller se jeter sous la justice et sous la miséricorde du souverain pontife, autre-, fois son ami. L'abbé de Cluny s'apitoya sur les disgrâces d'Abélard ; il l'encouragea dans sa confiance au pape. Mais, s'inquiétant des forces de son hôte que la fièvre et les douleurs consumaient, craignant que cette gloire de la France ne s'éteignît misérablement en mendiant son pain sur quelque sentier de neige à travers les Alpes, ou qu'il ne tombât captif dans les mains de ses ennemis au delà des monts, il le retint sous de pieux prétextes à Cluny.
Pendant ce repos de son hôte dans l'abbaye, Pierre le Vénérable écrivit secrètement au pape une lettre pleine du zèle le plus tendre et le plus insinuant pour son ami : « L'illustre Abélard, bien » connu de Votre Sainteté, » disait l'abbé dans cette lettre au pape, « a passé ces jours-ci par » Cluny, venant de France. Je lui ai demandé où il » allait. Je suis déplorablement poursuivi, » m'a-t-il répondu, « par les persécutions de certains hommes » qui m'infligent le nom d'hérétique que je repousse » et que je déteste. J'ai appelé de leur sentence à là » justice du chef suprême de l'Église, et c'est dans » son sein que je vais chercher un refuge contre » mes persécuteurs. »
» J'ai loué le projet d'Abélard et je l'ai forte- » ment encouragé à recourir à vous, l'assurant
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d'airance que ni la justice ni la bonté ne failliraient auprès du saint-siége à un tel suppliant^ puisqu'elles ne faillissent pas même au plus humble des pèlerins ou des étrangers. J'ajoutai qu'au besoin il trouverait même indulgence pour des erreurs involontaires. Pendant qu'il se reposait à l'abbaye, l'abbé de Clâirvaux y vint. Nous nous entretînmes ensemble et charitablement de réconcilier Abélard, mon hôte, avec cet abbé Bernard qui l'a réduit à la nécessité d'en appeler à vous. Je n'ai rien épargné pour ce raccommodement ; j'ai conseillé à mon hôte de retrancher de ses écrits , par le conseil de Bernard lui-même et d'autres hommes prudents, tout ce qui pourrait offenser les scrupules de la foi. Abélard y a consenti. La réconciliation a eu lieu de ce moment, par mon conseil, mais plus encore par une inspiration de la Providence. Abélard, notre hôte, a dit adieu pour jamais aux agitations des études et des écoles : il a choisi Cluny pour son dernier et perpétuel asile. Je vous supplié donc, moi le plus humble et le plus dévoué de vos serviteurs, le monastère tout entier de Cluny vpus supplie, Abélard vous supplie lui-même, par lui, par nous, par les messagers qui vous portent ces lettres, par ces lettres elles-mêmes, nous vous supplions tous de lui permettre de passer à Cluny les derniers jours qui restent à sa vie et à sa vieillesse; et bien peu de jours, héiasl lui restent à
» vivre ! JN^ous vous conjurons tous de ne 'psa» per- » mettre que les persécutions de qui que ée boU B l'inquiètent ou le chassent de cette maison, sous » le toit de laquelle, comme le passereaju qui » cherche un nid, il se réjouit tant d'avoir trouvé » un asile, semblable à la tourterelle qui se réjouit » tant d'avoir trouvé où se poser 1... Ne refusez pas » votre sauvegarde à un homme que vous avez au* . » tref ois tant aimé 1 ... »
Une si touchante invocation de l'amitié et la mémoire toujours vivante de l'enthousiasme qu'il avait eu* jadis pour l'orateur et le poëte de sa jeunesse, ne pouvaient manquer de toucher 1^ pape. Il accorda à Pierre le Vénérable la grâce et la protection qu'il implorait pour Abélard. Abélard, dans cette sohtùde, eut pour supérieur et pour geôlier Je plus tendre et le plus miséricordieux des.amis*
Héloïse, rassurée sur le sort de son époux, veilla de loin, par ses lettres et par ses prières, sur l'âme et sur la santé d' Abélard. Les derniers jours de cet homme, qui avait allumé et perdu la passion du monde, mais qui avait su conserver la passion d'une femme et la tendresse d'un ami, s'écoulèrent dans les entretiens poétiques et pieux de Pierre le Vénérable, dans l'étude des choses éternelles, dans le mépris des vanités qui n'avaient pas payé le prix d'un cœur, et dans l'espoir de la réunion bienheureuse qu'Héloïse lui assignait au ciel. On montre encore à l'extrémité d'une allée déserte, au pied des
murs d'enceinte flanqués de tours de Tabbaye, au bord des longues prairies bordées de bois, aumurnrare de la rivière, au sifflement des brises dans les jcmcs d'iin étang tari , un tilleul immense contempiorain des flèches monastiques, à l'ombre duquel Abélard venait s'asseoir et rêver, le visage tourné du côté du Paraclet. Les religieux, fiers d'avoir prêté ITiospitalité de leur cloître à cette gloire du onzième siècle, s'étaient transmis cette tradition. Dispuis, la révoli^tion française, qui a tant emporté , a respecté ce tilleul et une ou deux flèches de la basilique ; les derniers religieux ont raconté cette légende aux habitants de la ville, qui la redisent aux visiteurs. Moi-même je possède sous un tilleul de trois siècles, dans mon jardin de Saint- Point, le banc de pierre grise, sonore comme une cloche, sur lequel Abélard, d'après la tradition, s'asseyait près du tilleul de Cluny. J'y ai transporté aussi une lai^e table' de la même pierre, sur laquelle il reposait sa tête, méditant ses hymnes ou repassant ses malheurs et ses amours.
Son âme, consumée du feu de la passion et du feu du génie , découragée de bonheur par l'infortune et de gloire par la persécution, ne lui promettait pas de Itmgs jours. Il s'éteignit dans les bras de son ami, deux ans et quelques mois après avoir échoué sur ce seuil .hospitalier de Cluny:
L'amitié de Pierre le Vénérable ne se crut pas acquittée envers son ami après l'avoir enseveli;, il
entra, par sa charité vraiment divine, dans la pieuse complicité d'mi amour que tant de sang, de repentir et de larmes avaient consacré à ses yeux; il comprit que son ami au ciel et Héloïse sur la terre lui demandaient la dernière consolation d'un rapprochement, au moins dans le sépulcre. Il ne se crut point coupable de condescendre, du haut de sa sainteté, à cette faiblesse ou à cette illusion de l'amour qui, n'ayant pu confondre deux vies, veut au moins confondre deux poussières. Mais, craignant l'ombre même du scandale, il couvrit de mystère le pieux larcin qu'il alla faire lui-même au cimetière de Saint-Marcel, oratoire dépendant de son abbaye, dans lequel Abélard était inhumé. Il ne confia à personne le soin d'accompagner les restes de son ami et de les remettre à Héloïse ; aucune autre main n'était digne de toucher à ce dépôt que la main d'un saint et celle d'une épouse. Il se leva pendant les ténèbres, exhuma le cercueil d' Abélard et le transporta au Paraclet; il écrivit en vers lapidaires Tépitaphe de son ami : « Platon de notre âge, » dit-il dans ces vers, « égal ou supérieur à tout ce » qui vécut, souverain de la pensée, reconnu par » tout l'univers génie varié et universel, il dépassait » l'humanité par la force de l'idée et par la force de » l'éloquence. Son nom fut Abélard. »
Pierre se chargea d'être le père d'un fils qu'Héloïse et Abélard avaient eu de leur union avant leur malheur et leur consécration aux cloîtres.
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Héloïse, après avoir reçu avec larmes le cercueil de son époux, rensevelit au Paraclet dans le caveau où elle s'assigna sa place conjugale au lit de mort. Pierre le Vénérable célébra lui-même les obsèques, et repartit, après avoir remis les restes de son ami à la garde d'un immortel amour.
Ce culte en conïmun pour la même mémoire resserrji les liens d'admiration et de reconnaissance qui unissaient l'abbé de Cluny à la veuve du Paraclet. Héloïse, que le souci du bonheur éternel de son amant passionnait autant que l'avait fait le souci de ses malheurs terrestres,- voulut tenir de Pierre le Vénérable lui-même l'attestation écrite de la pureté et de la béatitude de l'âme d'Abélard. « Je « vous conjure, » écrit-elle après le retour de Pierre à Cluny, « je vous conjure de m'envoyer des lettres » ouvertes, empreintes de votre sceau, et contenant » l'absolution de mon seigneur, afin que ces preuves
» de félicité soient suspendues à son tombeau 1
» Souvenez-vous aussi , ajoute-t-elle , de regarder » comme votre fils le fils d'Abélard et d'Héloïse. »
Pierre le Vénérable condescendit à ce dernier scrupule de. l'amour. Il envoya au Paraclet les lettres d'absolution demandées. Il retraça de luimême, à Héloïse, dans une lettre empreinte de sa charité évangéUque, toutes les circonstances de
la fin et de la mort d'Abélard, qui pouvaient consoler, en la sanctifiant, la douleur d'un étemel veuvage.
« Ce n'est pas d'ai^urdlim que je commènee à vous aimer, 6 ma Bosarï écrit-il; car je me souviens que depuis longtemps je vous aime. Je n'avais pas encore passé les années de Tadolescence , je n'étais pas encore un jeune honotme, que déjà avait retenti jusqu'à moi, non pas la renommée de votre sainteté, mais celle de votre génie. On racontait partout alors qu'une»femme dans la fleur de ses années et de sa beauté se distinguait, contre l'habitude de son sexe, parla poésie, l'éloquence et la philosophie ] ni les plaisirs ni les séductions du siècle ne pouvaient l'emporter dans son coeur sur sa passion pour les choses intellectuelles et pour le beau dans ttius les arts. On s'étonnait, tandis que le monde croupit dans une vile et oisive ignorance et que l'intelligence studieuse ne sait où poser son pied, je ne dis pas seulement au milieu des femmes, mais dans les assemblées des hommes, on s'étonnait qu'Héloïse seule se montrât supérieure à toutes les femmes et à tous les hommes de son temps. Bientôt (pour parler comme l'Apôtre) celui qui vous fit sortir du sein de votre mère vous attira toute à lui par sa grâce;* vous changeâtes l'étude des sciences périssables contre la science de l'éternité; au lieu de Platon, le Christ; au lieu
de l'Académie d'Athènes, le cloître. . .. Plût' à Dieu que Cluûy eàt pu te posséder I Plût à Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce captivité de ICarcigny, avec les esclaves féminines du Seigneur, qui aspirent à la liberté céleste 1 Mais, puisque la Providence ne nous a pas fait cette grâce, elle nous a du moins accordé cette faveur en celui qui a été à toi! en celui qu'il faut souvent et toujours honorer avec gloire, le philosophe du Christ, cet Abélard que la volonté divine a envoyé dans ses dernières années à Clunyl..
» n n'est pas facile de dire en quelques lignes, ô masœuf I la sainteté, l'humilité, l'abnégation qu'il nous a mitHitrées et dont le monastère entier a porté témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu de vie et d'extérieur plus humbles. Je lui avais donné un rang éminent parmi tous mes frères, mais il voulait paraître le dernier de tous par la simplicité de son costume. 11 en était de même de ses aliments et de tout ce qui touchait aux délices des sens, et je ne parle pas ici des choses de luxe ; il se refusait tout, excepté ce qui est indispensable à la vie. Sa conduite et ses paroles étaient irréprochables^ en lui comnoe pour les autres... Il lisait continuellement, priait souvent, ne parlait jamais, sice n'est quand des entretiens littéraires ou des discours mr les choses saintes l'obligeaient à rompre le silence*.. Que te dirai-je déplus? Son esprit, sa
» langue , son étude , méditait , enseignait , pro- » clamait les choses littéraires, philosophiques, » divines. Ainsi simple, droit, considérant les juge- » ments dé Dieu, fuyant tout mal, il consacrait à » Dieu les derniers jours de sa grande vie.
» Pour lui donner quelque délassement et pour ••fortifier sa faiblesse de santé, je Tayais envoyé à » Saint-Marcel , près de Châlon. J'avais choisi à » dessein cette contrée, la plus riante de la Bout- » gogne, et un couvent rapproché de la ville dont » il n'est séparé que par le cours de la Saône. Là, » autant que ses forces le lui permettaient, il avait » repris les études chéries de sa jeunesse; et, » comme on le raconte aussi de Grégoire le Grand, » il ne laissait passer aucun moment sans prier, » lire, écrire ou dicter. Dans ces saints exercices, » la mort, ce visiteur divin, vint le visiter. Elle ne le » surprit point endormi comme tant d'autres, mais » préparé et debout ; elle le trouva éveillé et le » convia aux célestes noces. Il emporta avec lui sa » lampe pleine d'huile, c'est-à-dire sa conscience » remplie du témoignage d'une sainte vie. Lama- » ladie le saisit, s'aggrava, et le consuma bientôt » jusqu'à l'anéantissement de vie. Il comprit bien » qu'il allait payer son tribut à la mortalité des » choses terrestres. Alors, avec quelle piété, quelle » ardeur, quelle aspiration ne fit-il pas l'aveu de » ses iniquités 1 avec quelle ferveur ne reçut-il pas w le gage de la vie étemelle I avec quelle confiance
» ne recommanda-t-iL pas lui-même son corps et » son âme au Christ 1 Tous les religieux de Saint- » Marcel peuvent le raconter. Ainsi est mort Abé- » lard. Ainsi celui qui était illustre par toute la » terre pour les merveilles de sa science et de ses » leçons a passé, j'en ai la ferme espérance, dans le » sein de son Créateur.
» Et vous, ma sœur vénérée et chère en Dieu ! » vous qui lui avez été unie d'abord ici-bas -par » tous les liens de la chair, avant de vous lier à lui » par les nœuds de l'amour divin ; vous qui avez » servi longtemps le Seigneur avec lui sous sa » direction, souvenez-vous à jamais de lui dans le » Seigneur! Car le Christ vous abrite tous deux » dans l'asile de son cœur, il vous réchauffe dans » son sein, et, lorsque son jour viendra, à la voix de » l'archange, il te conserve pour ce jour ton Abé- » lard, et il te le rendra pour jamais ! »
C'est à l'homme qui a écrit une telle lettre que la religion devrait une statue. Jamais la tendresse divine ne se mêla avec plus d'indulgence à la tendresse humaine ; jamais la sainteté n'eut plus de condescendance et la vertu plus de miséricorde. On voit avec quelle délicatesse de sentiment et d'expression il ramène, jusque dans la mort, l'image de ces noces éternelles , impérissable aspiration d'Héloïsel L'huile du Samaritain ne coulait pas plus onctueusement sur les blessures du corps que la parole^ de ce saint homme sur celles du cœur.
L'amitié d'un tel homme. gt l'aiiioar d'une telle femme suffiraient seuls pour attester qu'iJ)élard mérita mieux de son siècle que ne le croit la postérité.
Héloïsè survécut vingt ans à scm époux , prêtresse de Dieu, attachée au culte d'un sépulim dans la solitude du Paraclet. Quand elle sentit la mort si longtemps invoquée s'approcher d'elle, elle demanda à ses sœurs de déposer son corps à côté de celui de son époux dans le cercueil d'Abélard. L'amour, qui les avait unis et séparés pendant leur vie par tant de prodiges de passion et de constance, parut signaler par un nouveau prodige leur sépulture. Au moment où l'on rouvrit le cercueil d'Abélardpoury coucher le corps d'Héloïse, les bras du squelette, comprimés vingt ans par le poids du chêne, se dilatèrent, dit-on, s'ouvrirmt et parurent se ranimer pour entourer l'épouse rendue à l'amour céleste d'un étemel embrassement. Cette crédulité des temps, transformée en miracle d'amour, fut racontée par les historiens, chantée par les poëtes, et consacra dans l'imagination du peuple la sainteté des deux époux. Ils reposèrent ainsi cinq cents ans dans une des nefs du Paraclet , tantôt séparés par les scrupules de Tabbesse, tantôt réunis de nouveau pour obéir au vœu conjugal qui était sorti de leur
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TÎA, de leur mort , et qui sortait encore de leur tombeau.
La réYolutioii fcaiiçai»e, qui jeta aux vents tant de poasfii^s profianées de rois et de princes de l'Églîfie, respecta la poussière des deux époux. En 1792, le Pluraclet ayant été Tendu conune propriété ecdésjaôtîque, la ville de Nogent recueillit les tombes et les abrita solennellement dans sa nef. En 1800, Lucien Bonaparte, zélateur des lettres et collecteur des reliques du passé, autorisa un artiste pîfiuXi M. Lenoir, à transporter ce cercueil au musée des monuments français, à Paris. On constata en ouvrant le plomb funéraire, disent les témoins, c que las deux corps avaient été d'une grande sta- » ture et de belles [M*oportions. La tète d'Héloïse, » répète M. Lenoir, est d'un admirable contour ; • MOL front, d'une forme coulante et bien arrondie, » en pr(q)OTtion avec les antres parties de la tête, » exprime encore la plus parfaite beauté. Les deux » statues couchées sur le tombeau ont été moulées » sur ces restes recomposés par la pensée du sta- » tuaire. Quelques années plus tard, la chapelle \9 monumentale qui' encadre la tombe des deux » ^K)ux devint l'ornement d'un jardin de ce » musée. » La foule, qui recherche surtout les monuments du cœur, s'y pressait sans cesse. En 1815, le gouvernement des Bourbons, qui relevait pieusement tous les tombeaux pour rendre au peuple le culte du passé, voulut restituer à l'abbaye de Saint-
Denis le cercueil d'Abélard et d'Héloïse, qui ne lui appartenait que comme le proscrit appartient au proscripteur. L'opinion publique protesta contre cet enfouissement dans une basilique fermée d'un monument qui appartenait au regard et au sentiment publics. On le relégua dans une nécropole de Paris, au cimetière du Père-Lachaise. Là,' on voit encore les statues, couchées côte à côte, d'Héloïse et d'Abélard; parsemées tous les jours de couronnes de fleurs funèbres, éternellement renouvelées, sans qu'on voie la main qui les dépose; ils semblent avoir une parenté éternelle et tendre dans toutes les générations qui se succèdent sur la terre. Ce sont les âmes aimantes séparées par la mort, par la persécution ou par l'inflexibilité du monde, de ce qu'elles aiment ici-bas ou de ce qu'elles regrettent dans le ciel. Elles témoignent autant qu'elles le peuvent, par ces offrandes mystérieuses, de leur admiration pour la constance et pour la pureté dans la passion ; elles portent envie à cette union posthume de deux cœurs qui transposèrent la tendresse conjugale des sens à l'âme, qui spirituaUsèrent la plus brûlante et la plus sensuelle des. passions, et qui firent un holocauste, un martyre et presque une sainteté de l'amour. ,
Voici ce que les Suisses racontent des origines poétiques de leur liberté .
Mais, d'abord,' disons ce que la géographie et l'histoire nous apprennent de la Suisse (ou de l'Helvétie) et de ses habitants.
Les Alpes, semblables à un nœud robuste et proéminent des muscles de granit de la terre, sont une chaîne de montagnes qui s'étend sur un espace de trois cents lieues, depuis Tembouchure du Rhône vers Marseille jusqu'aux plaines de la Hongrie. Les anneaux de cette chaîne s'abaissent aux deux extrémités pour se confondre insensiblement avec la plaine ; aumiUeu de leur membrure, elles s'élèvent à des hauteurs inaccessibles aux pas et presque aux regards de l'homme .Leurs sommets, dentelés comme
des créneauxd'une forteresse naturelle, se dessinent en blancheur éblouissante le matin, rose à midi, violette le soir, sur Fazur foncé du ciel. Ce sont les reflets plus ou moins chauds du soleil sur les nappes de neige éternelle dont leurs croupes sont revêtues. Quand on les aperçoit de sdix^nte ou quatre-vingts lieues de distance di^ fond des plaines de l'Italie ou de la France , elles inspirent le sentiment tiré de Tinfini en hauteur comme la mer ou le firmament inspire le sentiment de l'infini en étendue. C'est un spectacle qui écrase le spectateur, et qui, de terreur en terreur, d'admiration en admiration, pcMrte la pensée de l'homme jusqu'à Dieu, pour qui seul rien n'est haut, rien n'est vaste. Mais l'homme est anéanti sous l'architecture de ces montagnes , et il jette un cri. Ce cri est une confession de sa petitesse et im hymne à la grandeur de l'architecte. Voilà pourquoi il y a plus de piété sur la mer et sur les montagnes que dans lès plaines. Le miroir de ses œuvres dans lesquelles la Divinité se peint étant plus grand, la Divinité s'y retrace et B'y révèle mieux.
Du côté qui regarde le midi ou l'Italie, les pentes de ces montagnes sont escarpées etabruptes comme un rempart élevé pour abriter cette tiède contrée , jardin de l'Europe. Du côté du nord, c'est^-dire
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da e6té de la France, de la Savoie, de rAllemagne, les Alpes descendent des profondeurs du firmament au nhreau des lacs et des plaines par de plœ douces déclivités. On dirait un immense escalier dont le Créateur a prc^ortionné les degrés aux pas de lliainme. Aussitôt que l'on quitte la région inacceflsiUe des neiges, des frimas, des glaces éternelles qui forment les dômes du mont Blanc , de la Jung-Frau, les pentes s'amollissent , les racines de ces sommets gigantesques semblent gonfler le sol qui les cache ; elles se revêtent de terre végétale, de gazons, d'arbustes, de fleurs, de pâturages humectés par l%icessante filtration de la sueur des glaciers qui fument aux premiers soleils. Elles divergent largement de tous les côtés en s'abaissant de pks en plus comme des contre-forts qui vont cherdier leur pmnt d'appui bien bas et bien loin , pour porterie pends incalculable qui pèse sur elles. EUes dessinent et creusent ainsi entre elles des ravin» qui deviennent bientôt des gorges, puis des bassins, puis des plaines plus largement encaissées^ an fond desquelles on voit d'enhaut s'étendre, dormir et étinceler des lacs, dont s'échappent ensuite des fleuves écumants, pour aller chercher encore des niveaux plus bas. Sur les flancs de ces Alpes décroissantes on rencontre ça et là des chalets ou maisons isolées, espèces de tentes en bois bâties seulement pour la saison d'été, où les pastews, pour suivre leurs troupeaux, montent avec le
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printemps et d'où ils redescendent avec l'automne. En avançant davantage, on trouve des villages groupés au pied de quelques cascades et abrités des avalanches par des forêts de sapins. Les maisons de ces villages sont construites en soUVés et en planches de ce même arbre qui les protège contre l'écroulement des neiges. Ces maisons, couvertes par un toit de bois qui déborde conuné les ailss d'un chapeau pour garantir le visage dé la pluie, semblent taillées et ciselées au couteau avec mi art patient et curieux, comme ces jouets de bois blanc que les bergers façonnent pour les enfants en gardant leurs vaches. Des degrés extérieurs ornés de rampes en arabesques montent du pavé à l'étage supérieur. Des portes surmontées de niches creuses, où reposent des statues de viergeB, de héros, de saints, donnent entrée aux chambres hautes. Des fenêtres en treillis, où les vitraux en losange sont* incrustés dans des châssis de plomb, les éclairent. De longues galeries à balustrades gothiques circulent en plein air autour de la maison, comme une ceinture festonnée autour de la taille d'une fiancée. Des tiges de maïs ou des épis de plantes nourricières suspendues au toit par les racines pendent sur la galerie extérieure et lui font un plafond de mosaïques colorées. On voit briller à travers les vitraux de la cuisme les reflets d'un large foyer qui fliambe toujours. Des branches et des éclats de sapin artistement fendus et rangés sous la galerie, signe
d'opulence, fonnent un bûcher préparé pour l'hi ver. A côté de ce bûcher s'ouvrent les portes à deux battants de longues et larges étables planchéiées de dalles de sapin lavé et luisant comme la table d'une ménagère attentive. Une haleine tiède et parfumée de l'odeur des génisses sort de ces portes, avec de tristes mugissements de jeunes taureaux qui appellent les mères absentes. Un pont de bois mobile et retentissant, jeté sur l'entrée de ces étables, conduit, par une pente allongée et douce, les chars de foin de la cour au grenier à fourrage. L'herbe sèche et la paille jaunie sortent par toutes les fenêtres de ce magasin végétal, comme la graisse de la terre qui fait éclater le grenier de l'homme. On sent l'opulence dans la simplicité. Au milieu de la cour, un tronc creux de sapin laisse égoutter par un tuyau de fer l'eau de la colline dans une auge immense de sapin aussi, où viennent s 'abreuver les bœufs .
De quelque côté qu'on porte le regard sur les flancs de l'Alpe , sur les collines rapprochées , sur la pente du glacier, sur le toit de la demeure, sur les murailles de la maison , sur le bûcher, sur l'étable , sur la fontaine, on ne voit que le sapin vivant ou mort. Le Suisse et le sapin sont frères. On dirait que la Providence a attaché ainsi à chaque race d'hommes un arbre qui la suit ou qu'elle suit dans sa pérégrination terrestre, un arbre qui la nourrit, qui la chauffe, qui l'abreuve, qui l'abrite, qui la