II
groupe sous ses rameaux, qui fait partie de ht famille humaine, un arbre domestique, véritable dieu lare de son foyer : ainsi le mûrier en Chine, le dattier en Afrique, le figuier en Judée, le chêne dans les Gaules, l'oranger en Italie, la vigne en Espagne et en Bourgogne, le sapin en Suisse, le palmier en Océanie. Le végétal et l'homme se tiennent par d'invisibles rapports. Anéantissez Tarbre, Homme périt.
Après avoir traversé ces villages des penchants des Alpes, les villes vous apparaissent au loin sur des promontoires avancés ou dans des anses creuses au bord des grands lacs. Vous les reconnaissez à leurs murailles sombres, à leurs toits aigus, à leurs boules d'étain qui reflètent un soleil terne au sommet de leurs cathédrales ou de leurs hôtels de ville, à leur essaim de voiles blanches qui se pressent à la sortie ou à l'embouchure de leurs petits ports , sur les eaux bleues de leur lac , comme des mouettes que la nuit chasse à l'écueil. Ces villes, à l'exception de Genève, ville plutôt anséatique qu'helvétique, sorte d'hôtellerie de l'univers dans cette vallée de Cachemire de l'Occident, sont de médiocre étendue et ne présentent point au voyageur ces monuments, luxe des grands peuples. Municipalités plutôt que capitales, ces villes sont des débris d'une
féodalité morte ou des membres de fédérations pastorales, à qui la nature du pays et la modicité des peuplades ne permettent pas de grandir et d'absorber d'autres cantons. On y est frappé seulement du caractère majestueux, simple et patriarcal de la race humaine. Les hommes y sont de haute stature, de forte charpente, de solide aplomb sur leurs pieds, de visage calme, de regard franc, de bouche sans pli et sans ruse, de front large, élevé, poli, mais sans avoir ces proéminences et ces sillons que l'activité de la pensée élève ou creuse sur les fronts des races à vive intelligence.
Les femmes, à la taille élancée, aux épaules larges , aux bras souples , aux jambes élastiques , aux cheveux bronzés, aux yeux bleus, au teint salubre , aux joues ovales , aux lèvres arquées , au timbre de voix sonore et tendre, y ressemblent à des statues grecques transportées sur un piédestal de neige et vivifiées par l'air frissonnant des montagnes. Un mélange harmonieux de majesté virile et de pudeur féminine compose leur physionomie. On sent, à leur aspect et à leur familiarité toujours décente avec les étrangers, qu'elles habitent une contrée froide et chaste où elles n'ont point à se défier de leur propre cœur. Leur innocence les garde. Leur costume relève sans danger leur beauté. Des tresses de cheveux enroulés de rubans de velours noir flottent des deux côtés de leur cou jusque sur leurs talons; une calotte de feutre ou de paille
couvre le sommet de lew tète ; mi corsage étroit de laine teinte serre lem* taille ; une chemise à mille plis plus blancs que la neige voile leut sein ; un jupon de laine à larges cannelures laisse leurs jambes demi-nues jusqu'au-dessus des chevilles du pied. Soit qu'elles étendent la litière sur le plancher des étables, soit qu'elles portent dans chaque main des seaux d'érable écumants du lait gras de leurs vaches ; soit qu'elles fanent avec de longs râteaux à dents de bois l'herbe fauchée sur les prés en pente au bord des sapins, au vent de leurs cascades, leurs travaux ressemblent à des fêtes. Elles répondent d'une colline à l'autre, par-dessus le lit du torrent, aux chants des jeunes faucheurs par des airs nationaux. Ces airs ressemblent à des cris modulés échappés d'une surabondance de vie et de joie. Leurs dernières vibrations se prolongent comme de l'écho des montagnes. Les musiciens lea notent sans pouvoir jamais les imiter. Ils ne naissent que sur les vagues des lacs ou sur les pelouses des Alpes. La nature ne se laisse pas contrefaire par l'art. Pour chanter ainsi, il faut avoir recueilli en naissant dans son oreille le clapotement du flot contre la planche de la barque sur les lacs , le tintement dé l'^au goutte à goutte dans l'auge sonore, les mélancoHes du vent tamisé par les feuilles dentelées du sapin, les mugissements des génisses qui appellent leurs petits sur les hauteurs, les clochettes graves ou aiguës qui sonnent à leur cou dans l'herbe , les cris
de joie des enfants qui se roulent au soleil sur les meules àe foin sous les yeux des mères , le chuchotement des fiancés qui marchent en se tenant par la main devant les vieillards et en se parlant du bonheur fiitur , les adieux du jeune soldat qui part de ses montagnes pour la longue absence en jetant son cœnr en sanglots sur la route , ou le cri de joie du soldat revenu du service étranger au sommet du dernier chalet d'où il revoit le clocher de son village. On appelle ces chants des Ranz. Les fils et les filles des Alpes pleurent et languissent quand ils les entendent, par hasard, loin de leur pays. Il y a pour eux mille apparitions dans un seul son de voix. Ainsi est fait leur cœur, et ainsi est construit le cœur de l'homme. Une voix lui rappelle une mémoire , un moment lui repeint toute une vie , une larme lui monte aux yeux , et dans cette larme se retrace tout un univers. Plus l'homme est simple, plus il a en lui de ces retours vers l'infini. Il en est du cœur humain comme d'un édifice : plus il est vide, plus il retentit.
Le caractère national de ce peuple est resté antique dan3 nos jours modernes. Le Suisse est un paysan étemel : il est pieux, il est naïf, il est laborieux, il est berger, il est cultivateur, il est patriote, il est soldat, il est artisan, il est libre surtout, il
ne marchande pas 8a vie contre la servitude. La petitesse de sa patrie a fait pour lui du canton une famille. 11 n'a aucune ambition de conquête, mais il redoute toujours d'être conquis. Cette ombrageuse jalousie de l'usurpation d'un canton sur l'autre lui permet à peine, de s'allier imparfaitement avec les autres groupes de même nation dans une coùtéàé^ ration incomplète où manque l'unité, et, par cornéquent, la force. Un roi lui paraîtrait un tjfran ; une république même trop concentrée et trop impérieuse pour les citoyens lui serait insupportable. Le pouvoir municipal est le seul qu'il puisse tolérer. Il veut se gouverner par des mœurs et non par des lois. Ses usages sont presque sa seule législation. C'est un gouvernement par village , et presque par famille. Son républicanisme n'est pas national, il est individuel : de là sa liberté, mais de là aussi sa faiblesse. S'il n'était pas défendu par la nature et par la stérilité de sa patrie, il y a longtemps qu'il n'existerait plus. Plaise au ciel qu'il existe longtemps comme le souvenir vivant d'un peuple primitif au cœur des vieilles civilisations de l'Europe, comme une race neutre entre les races qui se combattent au pied de ses Alpes, comme un asile ouvert tour à tour aux proscrits de toutes les révolutions et de toutes les contre-révolutions des peuples de l'Occident 1
Ses vertus ne sont ternies que par un vice, viea naturel aux peuples pauvres : la cijq)idité. L'avarice
lui rétrécit la main et le cœur. Il vend tout, même son propre sang, pour rapporter un peu d'or dans son pays, qui n'en produit point. Naturellement brave et fidèle, il trafique de ses enfants, qu'il loue, pour un vil salaire, aux princes ou aux nations qui veulent le payer. Indifférent à la cause pour laquelle il s'engage jusqu'à la mort, il est le mercenaire des cours ou des camps. Il a fait de la guerre, qui ne doit être qu'un dévouement, un métier. Il tue ou il 86 fait tuer pour une solde. Libre chez lui, il prête chez les autres scm bras aux souverains pour subjuguer les peuples. Le temps de son service fini, il passe à un autre service avec* l'impassibilité de ces gladiateurs du cirque ou de ces éléphants dressés pour la guerre, qui combattaient tour à tour avec la même vaillance pour les Perses ou pour les Romains.
Les vallées hautes des Alpes, inondées de torrents, de lacs et de marais, ombragées de ténébreuses forêts peuplées d'ours et de bêtes fauves, furent les dernières conquêtes de l'homme de l'Occident sur la stérilité, et sur le désert. À l'époque des grandes migrations d'hommes du Nord, sortant comme des essaims des plaines de la Tartarie pour inonder l'Europe et refoulant devant elles des populations déjà dœniciliées, des colonies fugitives de Cimbres
et surtout de Suédois, race déjà endurcie aux frimas du pôle, furent, dit-on, attirées dans ces hautes vallées par l'analogie de sites, de forêts, de sapins, de lacs, de torrents et de neige, qui leur rappelaient leur propre pays. La taille élevée, la chevelure blonde, l'azur des yeux, la blancheur du teint, la majesté calme de l'attitude dans les Suisses des petits cantons, la similitude même des noms de races et des noms de lieux , attestent cette parenté lointaine avec les Suédois. Ces Barbares avaient apporté avec eux leurs idolâtries boréales. Des missionnaires ermites, venus de la Gaule et de l'Italie, y semèrent le christianisme. Ce peuple,, simple et naïf, était accessible par l'imagination au prestige des miracles. Sa sobriété, sa chasteté, sa piété naturelle, sa vie toujours en lutte avec les éléments, force visible de Dieu, le prédisposaient également aux vertus de la nouvelle doctrine. L'Évangile conquit facilement sa foi et son cœur. Ces vertes thébaïdes se remplirent, comme les thébaïdes d'Egypte, de chapelles, d'ermites, de monastères, objets de la vénération de ces peuplades gouvernées par leurs croyances plutôt que par leurs lois. Bientôt les Francs et les Germains , dont on retrouve également les filiations en Suisse, débordèrent des Gaules et de l'Allemagne dans ces vallées. Leurs chefs y construisirent des châteaux forts, y assujettirent les paysans, y fondèrent de petits États indépendants les uns des autres et souvent en guerre entre eux. Ces États, duchés,
comtés, baronnies, fiefs, étaient bornés par un glacier, un lac, un précipice, une montagne, régime féodal né du régime patriarcal qui régissait les tribus quand ces tribus étaient encore errantes. Le seigneur féodal n'était qu'un patriarche dont latente était devenue un château fortifié.
C3iarlemagne, qui avait étendu sa main sur tout rOccident, incorpora toutes ces seigneuries et toutes ces villes de THelvétie à l'empire d'Allemagne . L'empereur d'Àllefnagne devint le suzerain del'Helvétie. Les villes se placèrent sous sa protection , pour se préserver de nouvelles invasions des barbares et surtout des Hongrois, qui empiétaient sur leurs vallées. Elles se construisirent des remparts et des citadelles ; elles astreignirent leurs habitants à être tout à la fois citoyens et hommes d'armes ; elles devinrent des cités indépendantes, rivales des seigneurs et de^ abbés qui jusque-là régnaient seuls sur les paysans. L'empereur d'Allemagne entretenait en Suisse un vice-roi sous le nom de bailli, qui faisait justice de tous et qui tyrannisait également en son nom les villes, les couvents, les châteaux.
Les comtes de Hapsbourg, famille puissante du canton d'Argovie, les comtes de Rapperschwyl, dommateurs du lac de Zurich ; les comtes de Toggembourg , rivaux de ces deux maisons , inexpugnables dans leur château de Fischingen, et plusieurs autres familles puissantes, se disputaient la domination de ces groupes de montagnes, de ces
lacs et de ces vallées. Leur subordination toute nominale à Tempire d'Allemagne n'avait de sanction que leur intérêt. Leurs lois n'étaient que leurs caprices. C'étaient les trente tyrans d'Athènes héréditaires et disséminés dans autant de citadelles, à l'embouchure de toutes les vallées. Leurs mœurs étaient sauvages comme leurs sites. Leurs traditions sont pleines de sang. Celles des comtes de Toggembourg attestent le féroce arbitraire de leurs justices. Leur château, construit au sonunet d'un rocher sur le lac, était un asile inaccessible à leurs ennemis. Un des seigneurs de cette maison, nommé Henri de Toggembourg, avait épousé une femme nommée Ida, dont la beauté était la merveille de la Suisse. Le comte était aussi jaloux qu'amoureux de sa belle épouse. Un hasard vint donner un corps apparent à cette ombre de la jalousie, qui obscurcissait son bonheur. Un jour que la comtesse Ida contemplait par une fenêtre de sa tour le lac et les vallées qui s'étendaient sous ses yeux, elle laissa par distraction rouler sur la tablette de la fenêtre sa bague nuptiale qui avait glissé de son doigt. Elle se retira sans s'apercevoir qu'elle avait oublié son anneau. Une corneille, en volant autour des créneaux, vit briller la bague l^ous un .rayon de soleil. Attirée, comme tous les oiseaux, par l'éclat de l'or, la corneille s'abattit sur la tour, et, passant son cou à travers les barreaux, emporta la bague dans son bec à son nid, puis, s'apercevant que l'or ne valait
pas pour ses petits un >^er de terre, repoussa Tanneau par-dessus le bord de son nid et le laissa retomber sur la plage. Un page du château, en chassant quelques jours après, trouva la bague, et, ne sachant à qui la rendre, la mit à son doigt sans penser à mal. Le comte Henri, ayant vu la bague au dcngt de son page, ne douta pas qu'elle ne fût un don de sa fenmie à son complice et le témoignage d'un criminel amour. Sans écouter un autre conseil que celui de la vengeance, il fit attacher le jeune page à la qneue d'un cheval indompté, qui sema dans sa course ses membres à travers les rochers ; puis, soulevant sa femme innocente dans ses bras, il la précipita du haut des créneaux dans l'abîme. Le précipice ne voulut pas de la victime. Les flancs du roc, tapissés de quelques arbustes épineux, retinrent la belle Ida suspendue par ses vêtements et par ses longs cheveux au bord de l'abîme. Elle s'évada à la faveur des ombres de la nuit et alla demander a^ile au couvent de Fischingen . Son innocence, relBonnue trop tard, ramena son mari à ses pieds ; mais, en lui pardonnant, elle refusa de redevenir son épouse. Elle acheva sa vie dans une cellule du monastère, priant pour lui et pour le page immolé si cruellement à un soupçon.
Telles étaient les mœurs de ces chevaliers barbares, qui tyrannissaient alors la basse HeWétie. Mais rélévation et l'âpreté des sites avaient conservé la liberté de quelques familles de paysans établis au fond du lac des Quatre-Cantons , à Schvvytz, à Uri, à Underwald. Défendus du côté du nord par les flots orageux des lacs, du côté du midi par des pics et des glaciers infranchissables, du côté de TAUemagne par des précipices et des forêts , ces montagnards ne reconnaissaient d'autre protectorat que celui de Tempereur. Ils se gouvernaient en république. Leur liberté faisait envie aux habitants des vallées inférieures, assujetties à mille petits tyrans. La ville de Zurich, et d'autres villes rapprochées, comme Lucerne, se liguaient de temps en temps avec eux pour se soustraire au joug des seigneurs et des alliés.
Le comte Rodolphe de Hapsbourg, étant monté par Télection au trône impérial, se souvint qu'il était Suisse et protégea d'abord contre l'oppression ses anciens compatriotes. Mais son fils Albert d'Autriche, jaloux du reste d'indépendance que les neiges et les rochers laissaient à la haute Helvétie, entreprit de les subjuguer et de passer jusque sur ces humbles villages le niveau de la servitude. Les peuples de Schwytz, d'Uri et d'Underwald se con-
fédérèrent pour se garantir mutuellement leurs moNirs, leurs lois, leurs libertés. N'ayant pu les séduire par des négociations et des caresses, il envoya résider au milieu de leurs montagnes des Ueutenants ou des proconsuls soutenus par ses armes et charges de leur faire sentir le poids de sa colère et la honte de son joug. Ces proconsuls portaient le titre de baillis de l'empereur; ils exerçaient sur ces contrées la plus illimitée des tyrannies, la tyrannie déléguée et lointaine. Le pays gémissaitjsous leurs caprices et sous leurs violences, sans que l'empereur même, leur ennemi, pût entendre son gémissement. Ils pillaient les biens, ils enchaînaient les hommes, ils enlevaient les 'femmes, ils déshonoraient les filles. Les crimes qui firent chasseï* les Tarquins de Rome soulevaient impunément le cri public de ces malheureux peuples. Maîtres, par eux-mêmes ou par les seigneurs du parti de l'Autriche, des ports, des lacs, des débouchés, des vallées et des châteaux qui dominaient le pays, les baillis ne redoutaient rien de cette indignation sourde des paysans; les cœurs leur échappaient, mais la terre et les bras étaient enchaînés. Le plus cruel et le plus insolent de ces proconsuls de l'empire était le bailli Gessler, un de ces hommes contempteurs des hommes qui rendent l'oppression si intolérable qu'ils contraignent les fers même à éclater sous leurs mains. Toutes les montagnes retentissaient de ses crimes
contre Thonneur des femmes et contre la "vie des paysans ; son nom était la terreur, le scandale et l'humiliation des campagnes. Il ne déguisait m sa haine ni son mépris pour ce peuple esclaye. Sa présence dans un yiUagé était un fléau pour les habitants. Toute ombre de bien-être ou de supériorité dans une famille était à ses yeux une insolence de la liberté.
On jour qu'il parcourait le canton de Sehwytz avec son escorte d'hommes armés, il apei^t une nouvelle maison construite avec un certain luxe rustique par un père de famille nommé Wemer Stauffadier. « N'est-il pas honteux, » s'écrîa-t-îl en s'adressant à ses courtisans, « que de misérables » serfs bâtissent de pareilles maisons, quand des » huttes seraient trop bonnes pour eux? — Laissez- » la construire, » lui répondit son écuyer ; « quand » elle sera achevée, nous ferons sculpter sur la porte » les armes de l'empereur, et nous verrons si celui » qui la bâtit sera assez hardi pour nous la dis- » puter. — Tu as raison, » répondit Gessler ; et il continua sa route en riant du piège tendu au paysan par son conseiller.
Or la femme de StaufiFacher était sur sa porte pendant que Gessler passait devant la maison, et elle avait entendu l'entretien du bailli et de Técuyer.
Elle trembla et renvoya les ouvriers avant la fin du jour, de peur d'offenser le tyran en continuant de bâtir une demeure qui provoquait sa colère.
Le soir, quand son mari absent rentra au village, il demanda à sa fenmie pourquoi les ouvriers ne travaillaient plus, o Parce qu'une hutte suffit à des 9 serfs comme nous, » répondit-elle en faisant allusion aux paroles de Gessler. Stauffacher s'assit tristement et demanda à souper : sa femme ne lui servit que du pain et de l'eau. Il demanda s'il n'y avait plus ni chamois dans les montagnes ni poisson dans le lac : « Le pain et l'eau, » lui dit sa femme, « ne 8ont-4Is pas assez bons pour des serfs ?» Il mangea sans murmurer, en reconnaissant la vérité de cette parabole. La nuit venue, il voulut dormir dans le lit conjugal à côté de la femme qu'il aimait : elle se refusa à dormir sur la même couche. «Pourquoi, » lui dit-il, « t'éloignes-tu de celui que le ciel t'a » donné pour mari? — Parce que des misérables » serfs comme nous ne doivent pas donner la vie » à des esclaves plus malheureux encore que nous » ne le sommes. »
-Elle rapporta alors à son mari les paroles qu'elle avait entendues entre Gessler et sa suite. Stauffacher indigné se leva, prit en silence son épée suspendue à la muraille, descendit vers le bord du
lac des Quâtre-Gantons, se jeta dans nne barque de pêcheur, traversa Teau, et arriva ayant la fin de la nuit au village d'Àttinghausen, à la porte de son beau-père, nommé Walter Furst. ^
Walter Furst, avant d'interroger son gendre, fit servir devant lui, suivant la coutume patriarcale, du vin et de la viande, toujours prêts pour les hôtes. Stauffacher repoussa de la main le vin et les mets : « J'ai fait vœu, » dit-il à son beau-père, « de ne plus boire de vin et de ne pas approcher » de chair de mes lèvres tant que nous serons » serfs ! » Le beau-père et le gendre s'assirent, et causèrent à voix basse des outrages de leurs tyrans et des indignations de leurs cœurs. Ils cherchèrent dans leur mémoire quels étaient ceux de leurs concitoyens qui avaient subi de Gessler les plus impardonnables sévices et que la vengeance, couvant dans leur âme, devait animer le plus à la liberté. Ils se souvinrent d'un jeune paysan nommé Melchthal. Un JOUI que ce laboureur avait attelé à sa charrue deux beaux bœufs, la richesse, la force et la gloire de ses attelages, et qu'il traçait un sillon dans son champ en admirant la vigueur de leurs jarrets et le lustre de leur poil , un officier du baiUi vint à passer : il vit les bœufs d'un œil d'envie, les déclara trop beaux pour un serf, et, coupant leurs traits du tranchant de son couteau, se disposa à délier le , joug pour les emmener à son maître. Le jeune paysan désespéré brisa une branche de sapin sur
la lisière du champ, et, en défendant ses bœufs, il cassa le bras du ravisseur. Après un tel crime, il n'y avait plus qu'à fuir la vengeance des baillis. Melchthal errait dans les forêts voisines, nourri en secret par la pitié des paysans. Il parut à Furst et à StauflTacher un complice donné par la persécution. Ils allèrent le chercher dans sa retraite et lui confièrent le complot que le désespoii* venait de faire éclore dans leur nuit. Chacun d'eux habitait un canton différent : Tun Schwytz, l'autre Uri, le troisième Underwald. Ils connaissaient tous les hommes de leur canton les plus outragés, les plus intrépides et les plus implacables ; ils en choisirent chacun dix et s'engagèrent à les amener, dans une ntiit convenue, au rendez-vous du Grutli, pour y concerter l'insurrection et pour y prêter le serment dé la liberté ou de la mort.
Le Grutli, petit promontoire avancé de la montagne, entouré de trois côtés par les flots du lac et ombragé par des bouquets de sapins, était un site admirablement choisi par les conjurés pour le conseil nocturne d'une conjuration. Une sentinelle , placée au nœud de la presqu'île avec le continent, pouvait les garantir de toute surprise en les avertissant à l'approche des espions de Gessler; et, s'ils étaient surpris, leurs barques, cachées dans
n VIE DES GRANDS HOMMES.
Tombre du rivage^ pouvaient, en qu6h|tt6a coups de rame , les soustraire aux poursuite» des soldat».
La nuit du 17 novembre 1307, les trente ooa* jurés, descendus un à un de leurs montagaes ou traversant le lac dans leurs bi^rques de pécheurs^ se rencontrèrent, conmie il avait été conv^oiu, aur le promontoire du Grutli. Le ciel et ta terre, les étoiles et les flots furent leurs témoins. Jamais ecmspiration plus légitime et plus sainte n'avait attesté ces témoins de Dieu dans les chefs-d'cMrare de sa création. C'était la nature eonspiraniiimo-oente' devant la nature, «'était Le cœur hiunaiii, révélé dans ses instincts les plus inaliénables , se disant dans quelques hommes simples ; • le auîa » aussi une œuvre de Dieu, et, en revendiquant » ma liberté, c'est Dieu aussi que je revendique et » que je défends dans son plus sublime attribut, tt le don de la liberté ravie par des tyraas à sa » créature i » Ces hommes rustiques ne se firent point de vaines harangues. La nature paihat le même langage en eux : quelques mots brefs et à voix basse, quelques gestes significatifs, qudqMa mains serrées dans des mains rudes, furent toute leur éloquence.. Ik venaient pour se prêter seraaeat les uns aux autres, non pour s'animer par des dia* cours. Qu'auraient41s dit qui valût cette rencontre
préméditée de tant d'opprimés saignant dans leur liberté, dans leur dignité, dans leur amour ; cette nuit suprême couvant sous son ombre la résurrection d'un peuple ; ces montagnes, ces astres, ces rochers, ces flots, et, le lendemain, ces glaives tirés pour la plus sainte des causes ? Démosthène , Gicéron, Catilina, Mirabeau auraient été écrasés par uae pareille tribune. Quand le sentiment est iBBé, profond, enraciné, la parole n'ajoute rien à la coimetion. Le silence est la harangue des cornji^iA qui OB sont ni les complots de la poUtique ni Im eoflGi]dots du crime, mais les complots de la nature : ce fut l'éloquence du Gruth.
c Nous jurcms, dirent en étendant la main Walter » Furat, StaufiEacher, Melchthal, Wemer, nous » jurons , en présence de Dieu , devant qui les rois » et les peuples sont égaux, de vivre et de mourir » pour nos frères ; d'entreprendre et de soulever » tout en commun ; de ne plus souffrir, mais de » ne pas commettre nous-mêmes d'injustice ; de » respecter les droits et les propriétés du comte de » Hapsbourg ; de ^e faire aucun mal aux baillis » impériaux, mais de mettre un terme à leur » tyrannie 1 »
Le jour de l'insurrection fut fixé au 1®' janvier siûvant, 1308. Les traditions suisses parlent de trois sources qui jaiflirent miraculeusement, à ces mots, sous les pieds des trois chefs de la confédération du Grutli et qui coulent encore. Mais la tradition
ici rapetisse révénement : le miracle fut dans le cœur de ces trente hommes d'où jaillit la liberté helvétique, et non dans le sable foulé sous leurs pas.
Le lendemain, un nouvel attentat d'un seigneur, protégé par les baillis, sema l'horreur dans les trois cantons. Ce seigneur avait été ébloui de la beauté de la femme d'un serf de ses domaines. En l'absence du mari, il entra dans la maison, ordonna insolemment à la femme de lui préparer un bain et lui fit des propositions honteuses. La femme chaste s'évada et se réfugia dans la forêt où travaillait son mari, en lui racontant l'outrage. Le mari partit « avec sa hache, entra dans sa maison, trouva le tyran dans le bain, lui fendit la tête, et s'enfuit dans les bois avec sa femme. Un cri d'indignation monta du fond des vallées jusqu'aux cimes des Alpes. Nul ne crut plus posséder en sûreté le plus cher des biens, la chasteté des épouses. La conspiration des trente héros du Grutli eut des complices dans tous les maris et dans tous les frères. Cependant le cœur de ce peuple ne débordait pas encore. Un dernier outrage fît déborder celui des pères , des mères, des enfants ; on eût dit que la tyrannie des baillis voulait accumuler contre elle tous les ressentiments de la nature à la fois.
Ici apparaît pour la première fois dans la libération de son pays Guillaume Tell.
Les sourds murmures qui s'élevaient des villages et des chaumières contre les sévices du bailli Gess- 1er, loin d'amortir l'oppression de ce gouverneur, l'avaient irritée. Il voulait dompter par la force les premiers symptômes de révolte qui se lisaient sur les visages des paysans ; il portait défi à la patience du peuple ; il inventait un crime afin d'avoir des coupiables à frapper. Il fît planter sur la place publique du bourg d'Altorf un sapin, au sommet duquel il ordonna de placer son chapeau couronné de la couronne d'Autriche. Il enjoignit à tous les paysans ou bourgeois qui passeraient devant ce signe de la souveraineté de l'empereur de se découvrir la tête et de saluer le chapeau. Ses gardes, postés au pied de Tarbre sur la place, devaient enchaîner tous ceux qui se déclareraient rebelles en refusant cet hoinmage servile au chapeau du gouverneur. La masse obéissante se plia à ce caprice de la tyrannie par mépris ou par terreur du tyran . Un seul résista : c'était un simple paysan d'Uri , pêcheur du lac et chasseur de chamois, nommé Guillaume Tell.
On ne connaissait de lui jusqu'à ce jour que son intrépidité à naviguer sur les flots par les plus fortes tempêtes , et son adresse comme archer à frapper
le but avec la flèche de son arbalète. On le croyait si étranger aux impressions politiques qui agitaient le pays , qu'on ne Tavait pas même convié parmi les trente au rendez-vous du Grutli. Il ne prenait sa conspiration à lui que dans sa conscience et dans son'cœur. L'acte de se découvrir et de s'incliner devant un objet matériel, qui semblait transposer la divinité de Dieu dans un homme , lui avait paru . un signe d'adoration interdit à un chrétien qui ne doit adorer que Dieu. Les gardes du gouverneur l'avaient désarmé, arrêté et attaché avec des cordés au tronc du sapin qui portait le chapeau. Gessler, averti, était heureux d'avoir trouvé un coupable pour frapper en lui toute la race des paysans. Il accourut, suivi d'une nombreuse escorte, à Altorf. Mais ici l'histoire de la Suisse, embarrassée par des traditions trop vagues et trop diverses, laisse achever le récit à la poésie, seule capable d'inunortaliser ces grandes scènes primitives de la naissance des peuples libres. Voici comment le grand poëte de l'Allemagne et de la Suisse raconte, d'après les souvenirs des Alpes , la scène simple et terrible entre Guillaume Tell et le tyran :
La scène est dans une prairie , devant le village d'Altorf. Au milieu de la prairie s'élève la perche couronnée du chapeau du gouverneur. Les archers
de Gessler entourent la perche. Le peuple d'Altorf et des environs est répandu çà et là, par groupes consternés, autour de la prairie. La chaîne neigeuse dès Alpes du Bannberg s'élève au fond, dans un ciel pur, comme un reproche de la nature à la tyrannie qui veut enchaîner la terre libre. Les gardes s'entretiennent entre eux à voix basse.
FBIES8HARDT ET LEI1TH0LD Montant (a garde.
FRjESSHAiDT. Nous attendons en vain^ personne ne passera par ici pour faire sa révérence au chapeau. 11 y avait cependant tant de monde ici qu'on eût dit une foire ; mais^ depuis que cet épouvantail est suspendu à cette perche^ la prairie est devenue déserte.
LECTBOLD. Nous uc voyous que des misérables qui viennent ici tirer leur bonnet déguenillé ; mais tous les honnêtes gens aiment mieux faire un long détour que de se courber devant ce chapeau.
FRiESSflABDT. Il faut qu'ils passent à midi sur cette place , quand ils sortiront de la maison de ville. Je croyais faire une bonne prise^ car i^ucun ne songeait à saluer le chapeau. Le curé^ qui revenait de voir un malade y s'en aperçoit et se place avec le saint sacrement juste au pied de cette perche ; le sacristain agite sa sonnette ; tous tombent à genoux, et moi avec eux. Mais c'est le saint sacrement qu'ils ont saluée et non pas le chapeau.
LEUTHOLD. Écoute ^ Camarade ^ je commence à trouver que nous sommes comme un carcan devant ce chapeau. C'est pourtant mie honte pour un homme d'armes que d'être en faction sous un chapeau vide^ et chaque honnête homme doit nous mépriser. Faire la révérence à un chapeau ! il faut avouer que c'est une extravagante fantaisie.
FRiEssHARiyT. Pourcpioi pas à im chapeau? tu la fais bien à des
cerveaux ndes. (Hildegarde, Mathildei Elisabeth arrit«nt aree lenn eabnU et touraent autoor do œàt.)
LEVTHOLD. Tu es uu coqulu si zélé! tu ferais volontiers dn mal à ces braves gens! Pour moi^ salue qui voudra ce chapeau, je ferme les yeux et je ne vois rien.
MATHiLDE. Mes cufauts^ c'est le chapeau du gouverneur^ montrez-lui du respect.
ELISABETH. Dieu veuillc qu'il nous quitte en ne nous laissant que son chapeau ! fces choses n^en iraient pas plus mal dans le pays.
FRiEssHARDT les reoToie. Allez-vous-eu^ misérable troupeau de femmes ! on n'a pas besoin de vous ici. Envoyez vos maris^ nous verrons s'ils ont le courage de braver notre consigne. (Les femmei
sortent. Tell s'arance avec son arbalète, condaisant son enfant par la main ; ik passent dorant le chapeau sans le Toir.)
WALTHER^ montrant le Banneberg. MoU père> CSt-il Vnii que SUr
cette montagne les arbres saignent quand, on les frappe avec la hache?
TELL. Qui t'a dit cela, enfant ?
WALTHER. C'est Ic maître berger. U raconte qu'il y a une magie dans ces arbres, et que, quand un homme leur a fait dommage, sa main sort de la fosse après sa mort.
TELL. Ces arbres sont sacrés, il est vrai. Vois-tu là-bas ces hautes montagnes blanches dont la pointe semble se perdre dans le ciel?
WALTHER. Ce sont les glaciers, qui résonnent la nuit comme le tonnerre et d'où tombent les avalanches.
TELL. Oui, mon enfant; et ces avalanches auraient depuis longtemps englouti le bourg d'Altorf, si la forêt qui est au-dessus comme une garde fidèle ne l'avait préservé.
WALTHER, après nn moment de réflexion. MOU père, CSt-ll dCS payS OÙ
Ton ne voit pas de montagnes?
TELL. Lorsqu'on descend de nos montagnes et que Ton va toujom's plus bas en suivant le cours de nos fleuves, on arrive dans une vaste contrée ouverte, où les torrents n'écument plus, où les rivières coulent lentes et paisibles. Là, de tous les côtés, le blé
grandit dans d'immenses plaines^ et le pays est comme mi jardin.
WALTHEB. Mais, mon père^ pourquoi ne descendons-nous pas dans ce beau pays^ au lieu de irivre ici à l'étroit?
TELL. Ce pays est bon et beau comme le ciel^ mais ceux qui y habitent ne jouissent pas de la moisson qu'ils ont semée.
WALTHER. Est-ce qu^lls ne sont pas libres comme toi dans leur héritage?
TELL. Leur champ appartient à Té^êque ou au roi.
WALTHER. Mais ils peuvent chasser dans les forêts?
TELL. Le gibier et les oiseaux appartiennent au seigneur.
WALTHER. Us pcuTeut alors pêcher dans les rivières?
TELL. Les riYières, la mer^ le sel appartiennent au roi.
WALTHER. Qui est donc ce roi qu'ils craignent tous?
TELL. CTest un homme qui les protège et les nourrit.
WALTHER. Ne peuyent-ilspas se protéger eux-mêmes?
TELL. lÀ, le voisin n'ose se ûer à son voisin.
WALTHER. Mon pèrc^ jc serais mal à l'aise dans ce pays ; j'aime mieux rester sous les avalanches.
TELL. Oui^ mon enfant^ mieux vaut être près des glaciers que
près des hommes méchants. (Us Teulent continuer leur chemin.)
WALTHER. Yois^ mou père^ ce chapeau placé sur cette perche!
TELL. Que nous fait cela ? YienS^ suis moi. (pendant qn'lU t*ëloignent, Frienliardt t'tTance «Tec sa pique.)
FRŒSSRARDT. Au uom de l'empereur^ arrêtez ! n'allez pas plus loin!
TELL saisit sa pique. Quc voulez-vous? Pouquoi m^arrêtez-vous?
FRiESSHABDT. Yous avcz désobél à l'ordonnance^ suivez-nous.
LEDTHOLD. Yous u'avcz pas salué ce chapeau.
TELL. Mon ami, laissez-moi passer.
FRIESSHABDT. AUous, alloHS, en prison!
WALTHER. Mon pèic en prison! Au secours, au secours! (lU* courent sur la scène.) Ici, braves gcHs, aidez-nous ! prêtez nous assistance! (ils l'emmènent prisonnier. Le curé, le sacristain et trois autres habitants accourent.)
LE SACRISTAIN. Qu*y a-t-il?
LE CURÉ. Pourquoi mets-tu la main sur cet homme? FRiESSHARDT. C'cst un ennemi de l'empereur, un traître. II. 8
TBLL^leMComitraéement. Hoi^ lin traître?
LE COKE. Tu te trompes^ ami. Cest Tell^ un homme dlnnmeur ^ un bon citoyen.
IfALTHER iferçoit Vunt et eonrt à loi. Au SeCOUTS^ graud-père! OU
fait violence à mon père.
vribssbàhdt. En prison^ marche !
WALTHER FURST^ accourant. Aitêtez^ je suis sa caution. Au nom
de DieU^ qu'e3t-41 arrivé ? (Melchthal et Stauffacher entrent.)
FRiEssHARDT. H méprise Tautorité suprême du gouverneur, il ne veut pas la reconnaître.
STAUFFÂCBER. Téll sc seraît-ll conduit ainsi?
MELCHTHAL. T^i mens, coquin!
LEUTHOLD. H u'a pas salué ce chapeau.
WALTHER FCRST. Et pouT cck, îl faut qu'fl aillc en prison?... Mes amis, recevez ma caution et laissez-le libre.
FRIESSHARDT. Garde ta caution pour toi^ nous faisons notre charge. Allons, qu'on Temmène î
BiELCHTHAL. C'cst uuc violeucc révoltantc. Souffrirons-nous que sous nos yeux on l'enïève ?
LE SACRISTAIN. Nous sommcs les plus forts, mes amis; ne souffrons pas ceci. Nous devons nous aider l'un Tautre.
FRIESSHARDT. Qui osera résister à l'ordre du gouverneur?
TROIS PAYSANS, accourant. Nous VOUS aidcrons. Qu'y a-t-îl? jetonsles par terre. (Hlldegarde, Mathilde, flisabeth reTlennent.)
TELL. Je me secourrai moi-même. Allez, mes braves amis; croyez-vous que, si je voulais employer la force, j'aurais peur de leurs hallebardes?
MELCHTHAL à Friesshardt. Oserais-tu l'enlevcr au milieu de nous?
WALTHER FURST Ct STAUFFACHER. SoyCZ CalmC Ct patlCUt. FRIESSHARDT crie. A la révolte ! A la sédition ! (on entend kt cors de chasse.) "
LES FEMMES. Voicl Ic gouvcmeuT.
FRIESSHARDT ëièye la Toix. A la révolte ! A la séditiou î
STAUFFACHER. Crie, coquiu, jusqu'à ce que tu crèves.
LE CURÉ et MELCHTHAL. VcUX-tU tC taire? .
FRIESSHARDT. Au sccouTs! au sccouTs! défcndcz Ics agents de la loi.
WALTHEE JURST. G'est le gouvemeur. Malheur à nous ! Que
va-t-il arriver? (Cesslar & cheval^ le (kucon inr le poing; Rodolphe de Haims f Berthe, RodeM et ose Mite de yaleii traies^ qui forment «n vaste cercle aatonr de le scène.J
RODOLPHE. Place^ place au gouverneur l
GESSLER. Dispersez-les! Pourquoi cet attroupement? Qui criait au secours? Qu'était-ce? (silence gcodrai.) Je veux le savoir, (a Priewlutfdt.) Avance; qui es-tu, et pourquoi tiens-tu cet homme?
(il donne son ftncon i an serviteur.)
FRiESSBARDT. Très-puissant seigneur, je suis un de tes soldats, placé en sentinelle près de ce chapeau. J'ai saisi cet homme sur le fait, comme il se refusait à le saluer. Je voulais le conduire en prison, selon tes ordres, et le peuple a voulu me faire violence pour l'enlever.
GESSLER, après an moment de silence. Tell, mépriSCS-tU donC ainsl
Tempereur et moi, qiii tiens sa place, pom- avoir refusé d'honcwer ce chapeau que j'ai fait suspendre afin d'éprouver votre obéissance? .Tu me laisses voir par là tes mauvaises intentions.
TELL. Mon bon seigneur, pardonnez-moi. J'ai agi par inadvertance, et non par dédain de vos ordres. Aussi vrai comme je m'appelle Tell, c'est par défaut de réflexion.
GESSLSR, après on moment de silence. Tell, tu CS im maître archcr;
on dit que tu atteins à chaque coup ton but.
WALTHER. Cest vral, monseigneur J mon père abat une pomme à cent pas.
GESU.ER. C'est là ton enfant. Tell?
TELL. Oui, monseigneur.
GESSLER. As-tu plusicurs enfants?
TELL. J'ai deux fils, monseigneur.
GESSLER. Et lequel aimes-tu le mieux?
TELL. Monseigneur, mes deux enfants me sont également chers.
GESSLER. Eh bien ! Tell, puisque tu abats une pomme à cent pas, il faut que tu fasses devant moi l'épreuve de ton adresse. Prends ton arbalète; justement to la tiens à la main. Apprêtetoi à abattre une pomme placée sur la tête de ton enfant. Mais
je te conseille de yiser juste et de frapper la pomme du premier coup ; car^ si tu la manques^ il t'en coûtera la tète.
TELL. Monseigneur^ quel horrible commandement vous me donnez! Quoi! je devrais sur la tête de mon enfant.... Non^ non, mon bon seigneur, cela n*a pu vous venir dans Tesprit. Au nom du Dieu de miséricorde, vous ne pouvez sérieusement exiger cela d'un père.
GESSLER. Tu viseras une pomme placée sur la tête de ton enfant Je le veux et je l'ordonne !
TELL. Moi viser avec mon arbalète la tête de mon enfant!.... plutôt mourir !
GESSLER. Tu tireras, ou tu mourras avec ton fils.
TELL. Devenir le meurtrier de mon enfant 1.... Ab ! monseigneur, vous n'avez point d'enfant.... Vous ne savez pas ce qui se passe dans le cœur d'un père.
GESSLER. Comment, Tell, te voilà devenu tout à coup bien prudent ! On dit que tu es un rêveur, que tu t'éloignes des habitudes des autres hommes, que tu aimes l'extraordinaire : , voilà pourquoi je t'ai choisi une action hasardeuse. Un autre balancerait ; mais toi, tu vas, les yeux fermés, prendre sur-lechamp ton parti.
BÈRTHE. Seigneur, cessez de railler ces pauvres gens. Vous les voyez pâles et tremblants devant vous; ils ne sont pas habitués à prendre vos paroles comme un passe-temps.
GESSLER. Qui vous dit que je plaisante? (ll s'approche d'un arbre et
cueille une pomme.) Voici la pomme, faites place. Qu'il prenne sa distance, selon Tusage. Je lui donne quatre-vingts pas, ni plus ni moins. Il se vante de ne pas manquer un homme à cent pas. Maintenant tire, et ne manque pas le but.
RODOLPHE. Dieu! cela devient sérieux. Enfant, tombe à genoux et demande grâce pour ta vie au gouverneur.
WALTHER FURST , à Melcbthal , qui peut à peine matlriser son impatience.
Contenez-vous, je vous en conjure; soyez-calme.
BERTHE, an gouverneur. ScigneuT, c'cu est asscz : il cst inhumain de se jouer ainsi de l'angoisse d'im père. Quand le pauvre homme aurait, par sa faute légère, mérité la mort, ne vient-il pas de souffrir dix morts? Laissez-le retourner dans sa cabane;
U a appris à vous connaître^ et lui et ses petits enfants se souviendront de cette heure.
GESSLER. Allons^ faites place. Que tardes-tu ? Tu as mérité la mort^ je puis te la faire subir : regarde^ dans ma clémence je mets ton sort entre tes mains habiles. Celui qu'on laisse maître de sa destinée ne peut pas se plaindre de la rigueur de sa sentence. Tu t'enorgueillis de la sûreté de ton coup d'œil ; eh bien ! chasseur^ yoici le moment de montrer ton adresse. Le but est digne de toi ; le prix est considérable. Toucher le milieu d^une cible, tout autre peut le faire ; mais le vrai maître^ c'est celui qui partout est sûr de son art et dont le cœur ne trouble ni la main ni Toeil.
WALTHEa FURST le jette à genoux devant lui. Monseigueur^ UOUS
connaissons votre pouvoir; mais préférez la clémence à la justice, prenez la moitié de mes biens, prenez tout. Seulement épargnez une telle horreur à un père !
WALTHER. Grand-père, ne te mets pas à genoux devant ce méchant homme. Dis où je dois me placer, je n'ai pas peur pour moi : mon père atteint les oiseaux au vol, il ne frappera pas le coeur de son enfant.
STAUFFACHER. Monscigueur, l'innocence de cet enfant ne vous touche-t-elle pas ?
us CURÉ. Pensez donc qu'il y a un Dieu dans le ciel, à qui vous rendrez compte de vos actions !
GESSLER, montrant l'enfant. Qu^On le lie à CC tilleul.
V7ALTHER. Me lier! non, je ne veux pas être lié ; je serai tranquille comme un agneau, je ne respirerai même pas. Mais si vous me liez, non, je ne pourrai le souffrir et je me débattrai dans mes liens.
RODOLPHE. On va seulement te bander les yeux , mon enfant.
v^ALTHER. Pourquoi ? Pensez-vous que je craigne une flèche lancée par la main de mon père ? Je veux l'attendre avec fermeté et ne pas sourciller. Allons, mon père, montre-lui que tu es un bon chasseur. Il ne le croit pas, et il pense nous perdre. En dépit de cet homme cruel, tire sur la pomme et atteins-la.
(il Ta flont le tillevl ; on place la pomrae sur sa tête.)
MELCHT9Ài«; à ses corapagDons. Quoi ! 06 Crime s'accooipjiira sous nos yeux!* Pourquoi avons-nous fait sennent?
STAUFFACHER. Tout Serait inutile ; nous n'ayons point d'armes^ et voyez cette forêt de lances autour de nous !
MELCHTHAL. Ah ! si notts tirions accompli notre œuvre sor-lechamp! Que Dieu pardonne à ceux qui ont conseillé le retard!
GESSLfiB^ à Tell. A ToBuvre ! on ne porte pas des armes impunément. U est dangereux de marcher avec on instrument de mort^ et la flèche revient sur celui qui la lance. Ce droit que les paysans s'arrogent offense le seigneur de la contrée. Nul ne doit avoir d'armes que celui qui conunande. Si donc vous tous ^ réjouissez de porter Tare et les flèches^ c'est bien; mm^ je vpus donnerai le but.
TELL tend son arbalète et y met la flèche. ÉcartCZ-VOUS^ place I
STAUfTACHER. Quoi ! ToU, VOUS voudricz... Non, jamais... Vous frémissez^ votre main tremble > vos genoux fléchissent.
TELL laisse tomber l'arbalète. Les objets tourbUloonent devant moi.
LES FEMMES. Dîcu du cîel !
TELL^ au gouTemenr. Ëpargncz-moi cc coup. Voicl mon cœin*^ ordonnez à vos soldats de me tuer, (u prë^me sa poitrine.)
GESSLER. Je ne veux pas ta vie^ je veux que tu tires. Tu peia tout^ Tell^ rien ne t'efiraye; tu manies la rame coumierarbalète; nul orage ne t'épouvante, s'il faut sauver quelqu'un; à présent^ libérateur^ sauve-toi toi-même, puisque tu sauves les
autres. (lell est \ini à une yiolente agitation, ses mains tremblent. Taatftt ses yenx se tournent Ters le gouTerneur, tantôt ils s'élèvent vers le ciel. Toat à coup il prend dans son carqqois une seconde flèche et la cache dans son sein. Le gOBremenr remarque tous ses mouvements.)
v^ALTHER, sons le tilleul. Tirez, mon père ; je n'ai pas peur.
TELL. Il le faut, (u rassemble ses forces et s'apprête à tirer.) RUDENS, qui pendant ce temps a cherché à se contraindre, s'aTance. Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas ceci plus loin. Non, ce n'était qu'une épreuve... Vous avez atteint votre but. Une rigueur poussée trop loin ne serait pas conforme àrla prudence, et Tare trop tendu se brise.
GESSLER. Taisez-vous jusqu'à ce qu'on vous interroge.
RUDENS. Je parlerai^ je le dois ; Thonneur de Tempereur m^est sacré. Une pareille conduite attirerait la haine universelle^ et leUe n'est pas la volonté de Tempereur^ j'ose Taffinner. Mes concitoyens ne méritent pas une telle cruauté^ et votre pouvoir ne s'étend pas jusque-là.
GESSLER. Gomment! vous osez...!
RCDENS. J'ai longtemps gardé le silence sur toutes les mauvaises actions dont j^étais témoin^ je fermais les yeux sur ce ^pia je TOjais^ j*ai contenu dans mon sein l'indignation qui soulevait mon cœur; mais me taire plus longtemps^ ce serait trahir à la fois ma patrie et mon honneur.
BBRTIIB M jette entre loi et le gou^eroear. DiCU I VOUS irritCSI
encoEe davantage ce furieux.
RDDEHB. J'ai abandonné mes concitoyens^ j'ai renoncé à ma Oamille^ j'ai rompu tous les liens de la nature pour m'attacher à vous. Je croyais agir pour le mieux en affermissant ici la puissance de l'empereur. Le bandeau tombe de mes yeuf . Je me vois avec effroi entraîné dans un abîme ; vous avez égaré ma pensée imprévoyante et trompé mon cœur conôanjL Avec la volonté la plus noble^ je perdais mes compatriotes.
GE86LSR. Téméraire! parler ainsi à ton seigneur!
RUDERS. L'empereur est mon seigneur^ et non pas vous. Je suis né libre comme vous^ je suis votre égal en tout; et si vous n'étiez pas ici au nom de l'empereur, que j'honore, même quand vous abusez de votre pouvoir, je jetterais ici le gant devant vous> et, d'après la loi des chevaliers, vous devriez me raidre raison. Oui, faites signe à vos soldats; je ne suis pas sans armes comme le peuple; j'ai une épée, et celui qui m'approchera....
STAUFFACHER , crie : La pOUUne CSt tOmbéC ! (Pendant <tae tont le mçnde était tonmë du côte du gouTerneur et de Rudens, Tell a lanoi sa flèche.)
LE cur£. L'enfant vit !
PLUSIEURS VOIX. La pomme est abattue ! (Waltber mm chancelle et paraît près de s'ëranooir, Bcrthe le soutient.)
GESSLER, étonné. 11 a tiré? Commcut, ce démon... I
BERTHE. L'enfant vit; revenez à vous, bon père.
WALTEER kccourt avec la pomme. Mou père, voicL la pommc; je
savais bien que tu ne ferais pas de mal à ton enfant. (Tdi, lon-
qne la flèche est partie, est reste le corps penche^ comme s'il voulait la tiiiyre. Il a laissé tomber l'arbalète. Quant il voit l'enfant reveniri il va à lui les bras ovrert» et le presse arec tendresse sor son sein. Alors la force l'abandonne , et II est près de s'éyanontr. Chacun le regarde avec émotion.)
BERTHE. Bonté du ciel !
WALTHER FURST. Mes eufants ! mes enfants!
STAUFFACHER. Que Dieu soit loué !
LEUTHOLD. G'est uu coup mémorable ; il eh sera parlé dans les temps les plus reculés.
RODOLPHE. On parlera de l'archer Tell aussi longtemps que les montagnes resteront sur leur base.
GESSLER. Par le ciel ! la pomme est traversée au beau milieu. C'est im coup de maître^ il faut lui rendre justice.
LE CURÉ. Le coup est bien, mais malheur à celui qui Ta forcé à tenteç la Providence !
STAUFFACHER. Rcvencz à vous , Tell , levez-vous ; vous vous êtes courageusement conduit, et vous pouvez retourner chez vous en liberté.
LE CURÉ. Allez, allez, et rendez ce fils à sa mère, (hs Tenient
l'emmener.)
GESSLER. Tell, écoute •
TELL revient. Qu'ordouncz-vous, monscigueur?
GESSLER. Tu as caché une seconde flèche dans ton sein. Oui, je l'ai bien vue. Qu'en voulais-tu faire?
TELL embarrassé. Monscigneur, tel cst Fusagc des chasseurs. ^
GESSLER. Non, Tell, je n'accepte pas ta réponse; tu avais quelque autre pensée. Dis-moi la vérité librement et franchement. Quelle qu'elle soit, je te promets que ta vie est en sûreté. A quoi destinais-tu ta seconde flèche?
TELL. Eh bien ! monseigneiu', puisque vous m'assurez la vie sauve, je vous dirai la vérité tout entière, (il tire la flèche de son
sein et la montre an gouverneur avec un regard terrible.) Si j avaiS atteint
mon enfant chéri, je vous aurais frappé avec celte seconde flèche; et certes, ce coup-là, je ne l'aurais pas manqué.
GEssusR. Bien! Tell, je t'ai assuré la vie, je t'ai donné ma parole de chevalier, je la tiendiai; mais, puisque je connais tes
mauvais desseins^ je veux te faire conduire dans un lieu où tu ne verras jamais le soleil ni la lune. Là^ je serai à Tabri de tes flèches. Saisissez-le et liez-le. (tcIi mi m,)
STAUFFACBER. Comment, monseigneur^ vous pourriez traiter ainsi un homme que Dieu protège si visiblement ?
GESSLER. Nous vcrrons si Dieu le délivrera une seconde fois. Menez-le sur une barque; je vais y aller sur-le-champ^ je le conduirai moi-même à Kussnacht.
LE dJBÉ. Vous ne l'oserez pas faire ^ l'empereur ne l'oserait pas; cela est contraire à nos lettres de franchise.
GESSLER. Cil sont-elles? L'empereur les a-t-il confirmées? Il ne les a pas confirmées ; c'est par votre obéissance que vous obtiendrez cette faveur. Vous êtes des rebelles envers la justice de Vempereor^ vous entretenez des projets audacieux de révolte. Aujoord'hai je saisis cet homme au milieu de vous^ mais vous êtes jous coupables comme lui. Que celui qui est sage apprenne
à se taire et à obéir; (U s'tnoigne. Serth**^ Rodens^ Rodolphe et des hommek d'annet le fairent. Frieisbardt et Leothold restent.)
WALTBER FURST^ dans une violente douleur. U part; il a résolu de
me perdre^ moi et toute ma famille.
STAUFFACBER^ à Tell. Oh! pourquoi avcz-vous rallumé la rage de ce furieux?
TELL. Peut-on se maîtriser quand on éprouve une telle douleur?
STAUFFActiiER. Ah ! c'cu cst fait ! c^en est fait ! Avec vous^ nous
sommes tous enchahlés et tous asservis, (tous les paysans enTlronnent
TeU.) Avec vous s'en va notre dernier espoir.
LEUTHOLD^ s'approche. Tcll, tou sort m'attendrit; pourtant il faut que j'obéisse.
TELL. Adieu.
W^ALTHER^ ayec désespoir et s' attachant à lui. Oh! mOU père! mOU
père ! mon père chéri !
lËLL, leyant les bras au ciel. Là-haut CSt tOU père, invOqUC-lc.
STAUFFACBER. TcU, nc dirai-jc rien à votre femme de votre part?
TELL prend son fils avec tendresse. L'enfant CSt sain et Sauf, DieU me secourra, (u s'ëlolgne^ et suit les gens du gouyemenr. )
Laissons la poésie, reprenons la tradition, cette autre poésie de la vérité.
Gessler, maître de Guillaume Tell, mais craignant qu'une insurrection soulevée par l'exemple de ce héros des paysans d'Uri ne lui enlevât son prison* nier, résolut de le transporter cette même nuit dans une citadelle appartenant à l'empereur, àKussnacht, au pic du mont Rigi. Pour aller à Kussnacht, il fallait traverser le lac. Gessler, ne voulant -confier à personne la garde du rebelle réservé à un supplice exemplaire, s'embarqua à Fluelen, petit port de pécheurs sur la rive occidentale du lac des Quatre- Cantons. Quelques rameurs, une poignée de gardes, un pilote inexpérimenté , composaient tout l'équipage. Guillaume Tell, garrotté de chaînes, fut jeté sous leurs pieds, comme un vil fardeau, au fond de la barque. On déploya la voile. Ils naviguèrent heu* reusement jusqu'à la moitié de la traversée du lac, mais là les étoiles se voilèrent, les vagues frémirent ; un vent qui avait le bruit et le poids de l'avalanche, tomba plutôt qu'il ne souffla du Saint-Gothard par l'embouchure de la Reuss; la voile, chargée de vent , fit pencher la barque et éclata avec le broit du tonnerre. Les rameurs cherchent en vain à atteindre une anse au pied du Rigi pour s'abriter. Repoussés en plein lac par les lames écumantes, ils
flottent d'abtme en abtme sans pouvoir trouver une route dans ces liquides vallées ; il fallut obéir à l'ouragan, qui les ballotta d'une rive à l'autre pendant une longue nuit, o II n'y a qu'un homme en Suisse capable de nous sauver, » s'écrièrent les rameurs. — « Quel est-il? » dit Gessler. — C'est Guillaume Tell, » i^pondirent les paysans d'Uri. — « Coupez les cordes qmleganrottent, » repritle gouverneur : « sa vie nous fépond de la nôtre ; confiez-lui le gouvernail. » On coupa les oordes qui garrottaient l'habile pilote. Tell, le gouvernail en main, lutta conune un dompteur de vagues avec la tempête ; il se rapprocha de la côte d*Altorf, dont on entendait les rochers à pic lésonner sous les assauts des flots à travers les ténèbres et la fumée du lac. H cherchait une anse connue de lui seul. Là les rochers abaissés formaient une échanerure à la côte et permettaient d'amarrer un esquif dans les temps calmes. Le bruit des vagues eontre les parois de la côte le dirigeait. Tout à coup il fit virer la poupe de la barque vers xm monceau d'écume , qui laissa à découvert en retombant un écueil ruisselant d'eau courante ; et, s'élançant d'un bond de la barque à terre , il repoussa du pied la poupe aux flots. Les flots la reprirent, l'éloignèrent, l'engloutirent et la relevèrent tour à tour comme un jouet sur leurs collines. Avant que les rameurs de Gessler eussent reconnu , aux premières clartés du matin, la côte d'Altorf et l'anse de Fluelen, Tell, échappé à la mort, avait gravi les collines d'Altorf ,
frappé à la porte de sa maison, embrassé sa femme
et Bon enfant, et repris son arbalète et une flèche.
Cependant le gouyemeur, débarqué aussi au milieu du jour, avait envoyé un messager à Altorf, pour chercher ses écuyiîrs, ses chevaux et fl69(^a>^. On lui avait amené son escorte. Il s'ataaçdb dans un chemin creux sur les traces de Tell, jurant à haute voix que, si le fugitif ne se remettait pas de lui-même dans ses fers, chaque jour de délai lui coûterait la tète de sa femme ou d'un de ses enfants. Un homme, caché par les feuilles des arbres de la forêt, entendait ces cruelles menaces ; une flèche siffla à travers les branches et perça le cœur de Gessler. Il roula de son cheval sans avoir le temps d'achever le serment qu'il faisait au crime : on le releva mort. Nul ne vit l'archer ; il avait frappé comme la vengeance divine, sans se montrei* autrement que par le coup.
Soit que Tell, bien qu'il n'eût tiré la flèche que pour sauver sa femme et ses trois enfants, sur lesquels la mort était alors suspendue, rougît d'avoir frappé en assassin plutôt qu'en combattant; soit qu'il ne voulût pas recueillir de gloire d'un acte qui ressemblait par l'apparence à un crime ; soit que la flèche fût partie en effet d'une autre main que la sienne, Tell ne revendiqua jamais pour lui-même
le meurtre de Gessier. Il laissa le crime ou la gloire au mystère ; il se contenta de recouvrer sa femme et ses fils, laissant à d'autres Thonneur do reconquérir la liberté politique de son pays sauvé ou vengé par sa flèche, et n'ayant fomenté, lui, d'autre révolte que la révolte de la nature. C'est cette révolte, plus légitime et plus sainte que l'acte, qui fit de Im et malgré lui le héros de la Suisse. Une femme, Lucrèce, avait délivré Rome; un père, Guillaume Tell, avait délivré l'Helvétie.
Ce dernier attentat de Gessier à la paternité ; ce drame de la pomme ; ce supplice moral du père ; ce meurtre exécrable de l'enfant par la main de celui qui lui avait donné le jour, si cette main avait tremblé ; ces angoisses et ces cris d'horreur de toutes les mères; éette immolation enfin du tyran, sauvé d'abord par sa victime, puis frappé dans son impatience de nouveaux crimes par une invisible main, firent fermenter à l'instant le complot formé par les conjurés du Grutli pour la liberté des montagnes. Chaque paysan trouva un complice dans chaque paysan; on s'entendit sans s'interroger ; on compta les uns sur les autres sans se prêter d'autre serment que celui du regard, de la physionomie , de la main serrée par la main. L'âme de Guillaume Tell , au moment où il tendait son arc , hésitant
entre la pomme placée tmt le front de son enfant et le cœur de Gessler, avait passé d»i8 toute la Suisse.
Le 31 décembre, les trois chefs de la cimjnration du Grutli levèirent leurs bannières et appelèrent leurs compatriotes aux armes. La bannière d'Dri représentait une tête de, taureau avec les chaînons brisés du joug pendant sur le cou ; celle de Seh'wytx, une croix ^ double symbole de supplice et de délivrance ; celle d'Underwald^ deux clefs, image doB clefs de Tapôlre saint Pierre, qui allaient leur ouvrir les portes de fer de leur antique servitude.
A minuit, Stauffacher, suivi de la jeunesse d'Uri, gravit en siïencé les escarpes du château de Rosberg, une des citadelles de T Autriche. Tout dormait dans la demeure forte des tyrans, excepté l'amour et le patriotisme. Une jeune fille, de la race des serfs, qui servait par contrainte dims le château du seigneur, était la fiancée d'un des conjurés. Avertie seulement par lui du jour et de l'heure, elle lui jeta, au fond du précipice, ime corde à nœuds attachée aux barreaux de sa fenêtre. Le jeune homme, introduit ainsi avec vingt de ses compagnons dans le château, surprit la garnison allemande dans son sommeil, la désarma et l'enferma dans la prison de la forteresse. Les vainqueurs laissèrent flotter, comme un piège, le drar peau de l'Autriche sur les remparts. Ce piège y attira le lendemain un groupe de seigneurs qui
fuyaient la rébellioQ des campagnes : ils restèrent les otages dea paysans.
A Samem, les paysans, cachant leurs armes sous leurs habits, se présentèrent chargés d'agneaux, de chevreaux, de chamois et de poules, comme pour apporter au seigneur les vœux et les tributs du premier jour de l'année. Le seigneur, qui sortait pour se rendre; i l'église de Samem, les salua en passant et leiir dit d'attendre son retour. A peine avaiVil franchi la herse qu'ils la baissèrent, tirèrent leurs acmes cachées sous leurs présents, enchaînèrent la garnison^ et, sonnant du haut du donjon la conque de corne de boeuf des montagnes, appelèrent le peuple à la Uberté.
Péndbint ees wrprises ou ces assauts des compagnona de, Stauffacher, Walter Furst et Guillaume Tell .escaladaient le château , réputé imprenable^ dIJri. Melehthal et ses héros s'emparaient de toutes les autres fâtadelles. Le soir,^^ des bûchers, allumés par les vaiaqueurs sur tous ces remparts conquis, répercutaient^ de cime en cime et de vague en vague^ la première lueur de l'indépendance helvétique que huit siècles ne devaient plus éteindre. Cette. date se confondait avec le nom de Tell, qui avait éiié^ sinon le fondateur, du moins l'occasion de la4ihertéde son pays. Heureux les hommes dont les jnoma sont de telles dates et nomment leur peuple 1 La postérité ne leur demande plus leur titre à la glcâre, dQe les eonfond avee la grandeur,
iOO VIE DES GRANDS HOMMES.
la \ertu , l'éternité de leur race, et elle les bénit dans les derniers de leurs descendants.
Il en est ainsi de ce pauvre paysan nommé Guillaume Tell. Sa simplicité a une merveilleuse analogie avec le pays simple et pastoral qui célébré à jamais son nom et son aventure dans ses traditions. Son image, celle de sa femme et celle de ses fils, se marient agréablement aux paysages grandioses, rustiques et riants de THelvétie, cette Arcadie moderne. Toutes les fois que le voyageur les visite ; que les cimes indomptées du mont Blanc, du Saint- Gothard, du Rigi s'élancent à ses yeux dans le firmament, comme le drapeau teint par le ciel de la liberté ; que le lac des Quatre-Cantons montre une barque chancelante sur la cime bleue de ses vagues; que la cascade s'écroule en poussière du haut du Splughen, et se brise sur les rocs comme la tyrannie sur des cœurs Ubres; que les ruines d'une forteresse de l'Autriche assombrissent de leurs pans de murailles un mamelon d'Uri ou de Glaris, et qu'un rayon de soleil serein dore, au penchant d'un village, le velours vert d'une prairie où paissent les troupeaux, au son des clochettes et au ranz des vaches, l'imagination voit, à l'origine et au centre de toutes ces scènes, le chapeau élevé au sommet du sapin, l'archer condamné à viser
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la pomme sur la tète de son enfant , la pomme qui tombe traversée par la flèche , le père enchaîné au fond de la barque, domptant, la nuit, la tempête et sa propre colère pour sauver son bourreau; puis, quand le bourreau ingrat menace sa femme et ses trois fils d'une mort cruelle , cédant enfin à la nature et frappant à mort le meurtrier. La naïveté de cette histoire ressemble à un poème; c'est une idylle, où une seule goutte de sang brille parmi la rosée sur une feuille d'arbre et sur une touffe d'herbe. La Providence semble ainsi se complaire à donner à chaque peuple Ubre, pour fondateur de son indépendance, un héros fabuleux ou réel, conforme aux sites, aux mœurs, au caractère de ces peuples : à un peuple rustique et pastoral comme les Suisses, un paysan héroïque ; à un peuple fier et soulevé comme les Américains, un soldat honnête homme. Deux symboles debout au berceau des deux libertés modernes pour personnifier leurs deux natures : ici, Tell avec sa flèche et sa pomme ; là, Washington avec son épée et ses lois I
L'imprimerie est le télescope de l'âme. De même que cet instrument d'optique, appelé (^/escope, rapproche de l'œil, en les grossissant, tous les objets de k création, les atomes et les astres même de TunÎTers visible; ainsi l'imprimerie rapproche et met en communication immédiate, continue, perpétuelle, la pensée de l'homme isolé avec toutes les pensées du monde invisible, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. On a dit que les chemins de fer et la vapeur supprimaient la distance ; on peut dire que l'imprimerie a supprimé le temps. Grâce à elle, nous sommes tous contemporains. Je converse avec Homère et Cicéron ; les Homères et les C^érons des siècles à naître converseront av^c nous, en sorte qu'on peut hésiter à prononcer si
une presse n'est pas autant un véritable sens intellectuel, révélé à Thomme par Guttemberg, qu'une machine matérielle. Il en sort sans doute du papier, de l'encre, des caractères , des chiffres, des lettres qui tombent sous les sens, mais il en sort en même temps de la pensée, du sentiment, de la morale, de la religion, c'est-à-dire une portion de l'âme du genre humain.
Avant de parler de l'inventeur, examinons le phénomène.
Ce qui constitue l'homme, ce ne sont pas seulement les sens ; car les brutes ont des sens comme nous, et quelques-unes même en ont d^finiment plus délicats, plus forts, plus infaillibles que les nôtres. Ce qui constitue surtout l'homme, c'est la pensée^. Mais, tant que cette pensée ne se révèle pas à elle-même et aux autres par la parole , elle est en nous comme si elle n'était pas. Si la parole n'est pas la pensée, elle en est la manifestation nécessaire et simultanée. Tant qu'un homme n'a pas pu dire : « Je pense 1 » il n'a pas pensé, il a rêvé, il a eu de& instincts, il n'a pas eu des idées ; il a été intelligence sans doute, mais intelligence captive et endormie dans la surdité et dans la nuit des sens, semblable au feu qui dort dans la poudre, mais qui n'en sort pas avant que l'étincelle, ens'ap-
procbant, lui donne la flamme, la lumière et la liberté. L'étincelle qui donne à la pensée saflamme, sa lumière, sa liberté, son activité dans l'homme et dans l'espèce humaine, c'est la parole, c'est le verbe^ comme l'appelaient les anciens qui , sous ce nom , faisaient d'une faculté yéritablement divine quelque chose d'intermédiaire entre l'homme et Dieu. Ils avaient raison : la parole est la révélation de l'âme à l'âme. Or, quel autre que Dieu pouvait faire à l'âme, son ouvrage et son mystère, cette révélation d'elle-même ?
Aussi penchons-nous à croire que la parole n'est pas née d'elle-même sur les lèvres de l'homme primitif comme un balbutiement de hasard, attachant, de siècle en siècle, quelques significations vagues à quelques sons inarticulés, et donnant aux autres, sur le son, sur l'enchaînement, sur la signification de ces vagissements humains, des leçons qu'il n'au rait pas reçues lui-même. Pour arriver ainsi de ces vagissements instinctifs à la parole, de la parole à la convention unanime du sens des mots, du sens de quelques mots au verbe et à la phrase, du verbe et de la phrase à la syntaxe logique, de cette syntaxe à la langue de Moïse, de David, de Cicéron, de Gonfucius, de Racine, il faudrait supposer au genre humain plus de siècles d'existence sur ce globe de boue qu'il n'y a d'étoiles visibles ou invisibles dans la voie lactée; il faudrait lui supposer aussi des siècles sans nombre d'abrutissement, pendant les-
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quels lui, genre humain, être essentiellement moral etintellectuel, ilaurait vainement cherché, semblable aux brutes, son instrument de moralité et d'inteUigence, sans pouyrâ* le trouver qu'après des myriades de générations sans parole et par conséquent sans inteUigence et sans moralité. L'humanité sourde et muette pendant cent mille ans!... Je craindrais de blasphémer en croyant à ce mystère.
J'aime mieux croire à l'autre, c'est-à-dire au mystère paternel du Créateur inspirant lui-même aux lèvres de sa créature enfant la parole, le verbe, le mot, r^xpression innée qui, sur la vue, nomme les choses du nom approprié à leur forme et à leur nature ; car nommer les choses de leur vrai nom, c'est véritablement les recréer. Oui, il a dû enseigner la première parole et la première Langue, celui qui a fait l'intelUgence et le sentiment pour se commimiquer, la poitrine pour faire résonner le som de toutes les fibres tendues et émues de nos passions comme un clavier intérieur, toujours complet, que nous portons en nous ; celui qui a fait la langue pour articuler, les lèvres pour prononcer^ la voix pour porter au dehors l'écho de l'âme. Des débris de cette première langue parfaite et décomposée par quelques décadences intellectuelles, se seront recomposées les autres langues diverses et impar* faites, comme les pierres d'un temple écroulé rebâtisi^nt lentement, dans le désert, quelques abris pour la caravane.
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La parole donnée, trouvée ou inventée, il y avait enoore des siècles à traverser avant d'arriver à cet autre phénomène : renfermer la pensée immatérielle et invisible dans des signes visibles et matériels, gr^és sur une substance palpable. Ce phénomène, c'est l'écriture. L'écriture transporte d'un sens à l'antre la pensée. La parole communique la pensée de la bouche à l'oreille par le son ; l'écriture saisit le son insaisissable au passage, le transforme en signes ou en lettres, et communique ainsi la pensée de la main aux yeux. Les yeux la communiquent à l'âme par cette relation à jamais mystérieuse qui existe entre notre intelligence et nos sens, et voilà la parole devenue visible et palpable, d'invisible et d'immatérielle qu'elle était. Y a-t-il miracle comparable à celui-là?
On ne sait, en réalité, qui a inventé récriture. Tocrt ce qui est presque divin est anonyme. Il n'est pas donné à un homme d'attacher son nom personnel à une découverte qui est évidemment collective et qui appartient à l'humanité tout entière; mais ici ce sont incontestablement des hommes qui ont agi, et non Dieu lui-même. Une fois la parole admise en fait, il n'y avait qu'à la transposer de l'oreille aux yeux. C'est là une œuvre difficile; mais, enfin, c'est une ceuvre humaine. ï^r l'écri-
ture, la parole acquérait deux qualités inséparables qu'elle n'avait pas tant qu'elle n'était que parlée et fugitive coname le son. La parole écrite acquérait la perpétuité et la transmissibilité.; elle devenait ainsi étemelle et universelle. On pouvait la conserver toujours et on pouvait l'entendre partout.
Aussi, du jour où la parole fut écrite, le genre humain, en perpétuel entretien avec lui-même malgré la distance et malgré la mort, accomplit-il des progrès immenses et presque non interrompus de civilisation. Il devint, comme Dieu, présent à tous les temps. Il s'enrichit du passé, il cultiva le présent, il élabora pour l'avenir. Il écrivit ses idées, ses chants, ses histoires, ses lois, ses sciences, ses arts, ses religions, sa terre et son ciel. Il immobilisa, pour ainsi dire, ses idées fugitives, et il en fit les manuscrits des institutions. La civilisation de telle ou telle contrée du globe se résuma presque partout en une seule manifestation : le Livre! L'univers ne fut plus que Bibles. Zoroastre, Moïse, Confucius, Mahomet, eurent autant de Uvres, autant de civilisations, autant de morales, de législations, de philosophies, de dogmes, de théologies s'emparant tour à tour du monde ou se le disputant pour le posséder. Et maintenant le monde appartient au livre le plus saint et le plus universel.
Un million de mains prirent le roseau de TÉgyp-, tien, la plume du Grec, le style du Romain, le papyrus, Técorce de palmier, le parchemin du moyen âge, le papier de TEuropéen, et se pressèrent de graver en toutes langues la parole devenue objet de foi pour l'esprit, objet de commerce pour l'art, objet de transport pour les industries. Les manuscrits se multiplièrent dans une proportion incalculable sur la terre. La Chine, notre aïeule en toute invention, possédait seule, avec une langue trois fois plus parfaite que les nôtres, une espèce de stéréotypie ou d'imprimerie qui vulgarisait, parmi ses innombrables populations, les idées, la morale, les lois, la religion. Partout ailleurs, c'était la main de l'homme qui était la seule machine de l'esprit. La profession des copistes était une des plus nombreuses, des plus honorées et des plus lucratives. Des libraires entretenaient des milliers de copistes, revendaient leurs copies , leur en donnaient le sar laîre et faisaient un bénéfice sur la pensée. Il y avait à Rome , et dans les grandes villes de la Grèce et de l'Asie, des quartiers particuliers où se faisait ce trafic des idées et de la parole écrite. Les riches avaient des esclaves d'élite, achetés plus cher et traités plus -familièrement que les autres esclaves , qui étaient exclusivement consacrés par eux à copier les "ouvrages célèbres de l'antiquité et de leur temps pour leurs bibliothèques. Le gouvernement en entretenait un grand nombre pour