IL
ilO VIE DES GRANDS HOMMES,
aes édita, les orateurs pour leurs discours. Plus tard, sous le Bas-Empire, ce furent le» eunuques, race à la fois dégradée et priTilégiée, qui copiaient à Byzance les chefs-d'œuvre de l'an^quité grecque, latine, hébraïque^ Enfin, ce furent les moinefi, copistes volontaires, qui, dans le silence de Jeurs couvents, se consacrèrent à cette multiplication, de la parole sacrée ou de la parole profane en copiant et en recopiant ces millions d'exemplaires de la Bible, de TEvangile et des auteurs illustres de l'antiquité, à la renaissance des lettres. Comme Les esclaves et comme les eunuques, ces moines, logés, nourriaet vêtus gratuitement dans des monastères fondé» et dotés par la munificence des rois, des seigneurs de terre ou des fid^es, pouvaient donner à des pm trèsrmodiques la publicité aux ouvrées d'esprit. Ils n'avaient pas besoin de salaire, puisque ieur ordre religieux, enrichi des dons et des domadncs de la religion, pourvoyait à tous leurs besoins»
Bientôt ces manuscrits, occupation de leur loisir pour les moines, profession manuelle et commerciale pour les laïques et ponr les clercs, devinrent un objet d'art qui enfanta des chefs-d'ceuvre de patience, de calligraphie, de mipiature, de dessin à la plume, de coloration au pinceau. L'art de l'imprimerie, quelque perfectionné qu'il soit aujourd'hui, n'a pas égalé encore et n'égalera peut-être jamais quelques-uns de ces manuscrits sur les pages desquels, comme sur des temples de Jéru-
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salem, de Rome ou de Cologne, se sont usées des milliers de mains et consumées successivement des vies entières de religieux ou d'artistes.
Néanmoins ce mode de reproduction de la parole écrite aviît toujours deux immenses infériorités sur l'imprimerie. Il était lent, et il était cher ; il ne prockasait pas suffisamment de copies pour les besoins d'une consommation indéfinie de lecteurs, et les riches seals pouvaient avoir des bibliothèques. Les dartés de l'esprit étaient le privilège de l'Égbse, des princes, des cours et des heureux de la terre ; eXLea ne descendaient pas dans les dernières zones da peaple. La tète d^ la société était dans la lumière, les pieds dans l'ombre. Une autre faculté manquait à la parole écrite, la rapidité. Le journalisme, «qui la porte avec b promptitude du rayonnement, en quelques heures et en petit voknne, d'une extrémité d'un empire à l'autre, ne pouvait pas exister. La pande était livre, jamais page ; elle ne se monétisait pas de manière à circuler de main en main dans tont l'univers comme l'obole du jour; il y avait de granda vides et de longs silences dans l'entretien de l'esprit humain avec lui-même. Les progrès de la vérité, delà science, des lettres, des arts, de la politique, étaient lents et suspendus pendant de longues périodes.
Tel était encore, en 1405, Tétat de la parole humaine. Il fallait une résolution de la mécanique pour préparer les innombrables révolutions de la pensée que la Providence se réservait d'accomplir dans le genre humain par la main d'un mécanicien obscur; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce mécanicien, comme s'il eût été prophétiquement inspiré par la Providence, n'opéra pas ce prodige par hasard ou par cupidité, comme tant d'autres inventeurs. Non, il l'opéra par piété et avec la passion sainte et la conscience pressentie de ce qu'il voulait accomplir. Il se dit, dès ses plus tendres années : « Dieu souffîre dans des multitudes d'âmes » auxquelles sa parole sacrée ne peut pas des- » cendre ; la vérité religieuse est captive dans un » petit nombre de livres manuscrits qui gardent le » trésor commun, au lieu de le répandre. Brisons » le sceau qui scelle les choses saintes, donnons » des ailes à la vérité, et qu'au moyen de la parole, » non plus écrite à grands frais par la main qui » se lasse , mais multipliée comme l'air par une » machine infatigable, elle aille chercher toute âme » venant en ce monde I »
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Cet homme, qui se disait à lui-même ces belles paroles et qui se posait ce problème pour le résoudre ou pour mourir à la peine, c'était Guttemberg.
Jean Gensfleich Guttemberg de Sorgeloch était né à Mayence, ville libre et opulente des bords du Rhin, en 1405. Son père, Friele Gensfleich, épousa Eisa de Guttemberg, qui donna son nom à son second fils Jean.
11 est probable que si Mayence, sa patrie, n'eût pas été une ville Ubre, ce jeune gentilhomme n'aurait pas pu y concevoir ou y exécuter son invention. Le despotisme, comme la superstition, impose le silence ; il aurait étouffé l'écho universel et irrésistible que le génie de l'homme méditait de créer à la parole. L'imprimerie et la hberté devaient naître du même sol et du même air. Mayence, Strasbourg, Worms et d'autres villes municipales du Rhin se gouvernaient alors, sous la suzeraineté de l'Empire, en petites répubKques fédératives, comme Florence, Gênes, Venise et les autres répubhques d'ItaUe. La noblesse guerrière, la bourgeoisie grandissante, et le peuple laborieux flottant entre les deux classes qui le caressaient ou l'opprimaient tour à tour, s'y disputaient de temps en temps, comme partout, la supériorité. Des accès de guerres civiles suscitées par des vanités ou des
intérêts, et dans lesquelles la victoire restait tantôt aux patriciens, tantôt aux plébéiens, tantôt aux prolétaires, y faisaient tour à tour des vaincus, des vainqueurs et des proscrits. C'est rhistoire de toutes les villes, de toutes les républiques et de tous les empires. Mayence était une miniature de Rome ou d'Athènes. Seulement, les proscrits n'avaient pas les mers à traverser pour funr leur patrie ; ils sortaient des murs, ik traversaient le Rhin^ ceux de Strasbourg allant à Mayenee, ceos de Mayence à Strasbourg, et ils attendaient un retour de fortune à leur parti ou un rappel de leurs concitoyens.
Le jeune Guttemberg, dans ces querelles intes^ tines de Mayence, gentilhomme lui-même, et ccmbi* battant naturellement pour la cause la plus sainte aux yeux d'un fils, pour celle d'un père, fut vaincu par la bourgeoisie et proscrit, avec tous les chevaliers de sa famille, hors du territoire de Mayence. Sa mère et ses soeurs y restèrent seules en possession de leurs biens, comme des victimes innocentes à qui on n'imputait pas le crime de leur no]:^s8e. Son premier exil ne fut pas long, la paix fut scellée par le retour des proscrits. Une vaine quereUe de préséance dans les cérémonies publiques, à l'occasion de l'entrée solennelle de l'empereur Rol)ert^
GU.TTEMBËRG. 115
accompagné de l'archevêque Conrad à Mayence, ayant ranimé les rivalités des classes en 1420, le jeune Guttemberg subit à dix-neuf ans son second exil.
La ville libre de Francfort s'offrit cette fois pour médiatrice entre les nobles et les plébéiens de Mayence, et obtint leur rentrée à des conditions d'égalité des patriciens et des bourgeois dans la noiagiatrature du gouvernement. Mais Guttemberg, soit que sa valeur dans la guerre civile l'eût rendn plus redoutable et plus hostile à la bourgeoisie, soit qi|e son orgueil, nourri des traditions de sa race, supportât impatiemment le poids des plébéiens, soit plutôt que dix ans d'exil et d'études à Strasbourg dussent déjà tourner ses pensées vers un but plus noble que de vains honneurs dans une république -municipale, refusa de rentrer dans sa patrie. Sa mère, qui veillait àMayence sur son fils, demanda à la répubhque qu'on lui fît au moins toucher comme pension une modique partie du revenu de ses biens confisqués. La république répondit que le refus de rentrer dans sa patrie était ^e la part du jeune patricien une déclaration de guerre et qu'elle ne soldait pas ses ennemis. Guttemberg, obstiné dans son exil volontaire et dans son dédain, vécut des secours cachés de sa mère.
Mais il jouissait déjà à Strasbourg d'une si haute popularité pour son caractère et pour ses études, qu'un jour, le premier magistrat de Mayence ayant
passé par le territoire de Strasbourg, les amis de Guttemberg l'arrêtèrent, l'enfermèrent dans un château et ne consentirent à lui rendre la liberté qu'après que la ville de Mayence eut signé un traité qui rendait son patrimoine à son proscrit. Ainsi ce jeune homme , ce- grand tribun de l'esprit humain, qui allait par son invention détruire à jamais les préjugés de race et rendre avec le temps la hberté et l'égalité civiles à tous les plébéiens de Tunivers, commençait sa vie, encore ignorée, par des combats de castes contre le peuple, à la tête des patriciens de sa patrie. La fortune semblait se plaire à ces contrastes. Mais la raison de Guttemberg, croissant avec Tâge, allait jeter dans les bras l'un de l'autre ce peuple et ce patricien qui se regardaient en ennemis.
La restitution de ses biens permit au jeune Guttemberg de satisfaire ses goiîts littéraires, reUgieux et artistiques, en voyageant de ville en ville pour y étudier les monuments et pour y visiter les hommes de toutes les conditions, célèbres par leurs science, leur art ou même leur métier. Alors les artisans tenaient en Allemagne presque le même rang que les artistes. C'était l'époque où les métiers, à peine découverts, se confondaient avec les arts, et où les plus humbles professions enfantaient leurs premiers
chefs-d'œuvre , qu'on admirait , à cause de la nouveauté, comme des prodiges. Guttemberg voyageait seul, à pied, la valise qui contenait ses habits et ses livres sur le dos, comme un simple étudiant qui visite les écoles, ou comme un artisan qui cherche un maître. Il parcourut ainsi les bords du Rhin, TltaUe, la Suisse, l'Allemagne, enfin la Hollande, non sans but, non en homme qui laisse errer son imagination au caprice de ses pas, mais portant partout avec lui sa pensée iixe, conmoie une volonté immuable conjiuitB par un pressentiment. Cette étoile, c'était sa pensée de Irépandri^ avec la Bible la parole de Dieu sur un plus grand nombre d'âmes. Ainsi c'était la religion qui, dans ce jeune apôtre ambulant, cherchait le van pour répandre une seule semence sur la terre et qui allait trouver le semoir pour mille autres graines. Il est glorieux pour l'imprimerie d'avoir été donnée au monde par la reUgion, et non par l'industrie. Le zèle seul était digne d'enfanter l'instrument de toute vérité.
On ignore quels procédés mécaniques Guttemberg combinait jusque-là dans sa pensée. Mais un hasard les effaça tous et le rapprocha instantané^ ment de sa découverte. Un jour, à Haarlem, en Hollande, le sacristain de la cathédrale , nommé Laurent Koster, avec lequel il s'était Ué d'une amitié curieuse, lui fit admirer dans la sacristie une grammaire latine ingénieusement reproduite par des caractères taillés sur une planche de bois pour
rinstruction des séminaristes. Un hasard, ce ré^é* lateur gratuit^ ayait enfanté cette ébaodhie d'imfNÎmené*
Le jewie et pauvre sacristain d'Haarlem était amom*eux. Ëa allant se promener et rêver au printemps, les jours de fête, hors de la ville, il s'asseyait sous les saules, au bord des canaux. Le ccBur plein de l'image de sa fiancée, â se complaisait, . comme tous les amants , à graver à l'aide de son couteau la première lettre du nom de sa maitresse et la première lettre de son prière nom , entrelacées ensemble en symbole rustique de l'union de leurs âmes et de l'enlacement de leurs destinées. Mais, aii lieu de laisser ces lettres gravées sur l^écorce pour grandir avec l'arbre^ ainsi qu'on voit au bord des forêts et des ruisseaux tant de chiffres mystérieux, il sculptait ces lettres amoureuses sur de petits morceaux de saule dépouillés de leur écorce et tout suants encore de l'humidité de leur sève prmtanière, puis il les rapportait, comme un souvenir de ses rêves et comme un monument de sa tendresse, à celle qu'il aimait.
Un jour, ayant ainsi taillé ces lettres dans le bo» vert apparenunent avec plus d'art et de perfection qu'à l'ordinaire, il enveloppa son petit efaef-d'eeuvre d'une feuille de parchemin et le rapporta à Haar^
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lem. En déliant, le lendemain, la feuille, il fut tout étonné de voir son chiffre parfaitement reproduit en bistre sur le parchemin par le relief des lettres, dont la sève avait sué pendant la nuit et reproduit leur image sur la feuille. Ce fut pour lui une révélation. Il tailla en bois d'autres lettres sur un lai^e plateau , remplaça la sève par une liqueur noire et obtint ainsi cette première planche d'imprimerie. Mais elle ne pouvait imprimer qu'une seule page. La mobilité et la combinaison infinie des caractères qm lés multiplient à la proportion infinie des Wsoins de la parole écrite y manquaient. Le proeédé du pauvre sacristain Koster aurait couvert la surface de la terre de planches taillées en creux ou en reUef, qu'il n'aurait pas remplacé un seul casier d'imprimerie mobile. Néanmoins le principe de l'art était éclos dans la sacristie d'Haarlem, et Ton pourrait hésiter à attribuer la gloire à Koster ouàGuttemberg, si dans l'un l'invention tout accidentelle n'avait pas été un don de l'amour et du hasard^ et dans l'autre une conquête de la patience et du génie I
Cependant, â l'aspect de cette planche grossière, l'éclair jaillit du nuage pour Guttemberg. Il contemple la planche, il l'analyse, il la décompose, il la recompose, il la modifie, il la disloque, il la ra-
juste, il la renverse, il l'enduit d'encre, il l'applique, il la presse par une vis dans sa pensée. Le sacristain, étonné de son long silence, assiste à son insu à cette éclosion d'une idée couvée en vain depuis dix ans dans le cerveau de son visiteur : et, quand Guttemberg se retire, il emporte tout un art avec lui.
Le lendemain, comme un homme qui possède tn trésor et qui n'a ni repos ni sommeil avant dei'avoir déposé en secret, Guttemberg quitte Haarlem, remonte à grands pas les bords du Rhin, arrive à Strasbourg, s'enferme dans son laboratoire, se façonne lui-même ses outils, tente, brise, ébauche, rejette, reprend, rejette encore , pour les recommencer, ses épreuves, et finit par exécuter enfin une ébauche heureuse d'impression sur parchemin avec des caractères mobiles en bois percés latéralement d'un petit trou, enfilés et rapprochés par un fil comme les grains d'un chapelet cubique, dont une face portera une lettre en relief de son alphabet. Premier alphabet, grossier, mais subhme ; ébauche de vingt-quatre lettres qui se multiplient comme les brebis du patriarche et qui finiront par couvrir le globe de caractères où s'incarnera tout un élément nouveau et immatériel, la pensée 1
L'enthousiasme de son succès s'empara de lui ; il s'endormit avec peine la nuit suivante. Dans son sonmieil troublé et imparfait, il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu'on peut douter en le lisant si ce n'était pas autant le pressentiment réfléchi d'un sage éveillé que le songe fiévreux d'un artisan endormi. Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu'elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck :
« Dans une cellule du cloître d'Arbogaste , un homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa madn^ cet homme s'appelait Jean Guttemberg.
Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d'une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe avec un mouvement rapide de joie : c'est que l'ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solution. Soudain Guttemberg se lève, et un cri sort de sa poitrine : c'était comme le soulagement d'une pensée longtemps comprimée. Jean court vers un bahut, l'ouvre et en tire un instrument tranchant ; puis, en proie à des mouvements saccadés, il se met à découper un petit morceau de bois. Dans tous ses mouvements il y avait de la joie et
de Tanxiété, commes'il craignait de voir s'échapper son idée, diamant qu'il avait trouvé et qu'il voulait fixer e^ tailler pour la. postérité. Jean taillait rudement et avec une activité fébrile; son front se couvrait de gouttes de sueur, tandis que ses yeux suivaient avec ardeur le progrès de son travail. Il travailla ainsi longtemps, mais ce temps lui parut court. Enfin il trempe le bois dans une liqueur noirâtre, le pose sur un parchemin, et, p<^sânt de tout le poids de son corps sur sa main, il s'en sert comme d'une presse, il imprime la première lettre qu'il avait taillée en relief. H contemple son œuvre, et un second cri, plein de l'extase du génie satisfait, s'exhale de sa bouche. Il ferme les yeux avec un air de béatitude telle que les saints du paradis pcmvaient en être jaloux, et tombe épuisé sur un escabeau. Quand le sommeil s'empara de lui, il murmurait: « Je suis immortel 1 » Alors il eut un songe qui troubla son âme. a J'entendis deux voix, dit-il, deux voix inconnues et d'un timbre différent, qui me parlaient alternativement dans l'âme. L'une me dit : « Réjouis-toi, Jean; tu es immortel 1 Désormais » toute lumière se répandra par toi dans le monde ! » Les peuples qui vivent à des milliersde lieues de » toi, étrangers aux pensées de notre pays, liront » et comprendront toutes les pensées, aujourd'hui » muettes, répandues et multipliées comme la réver- » bération du feu par toi, par ton œuvre ! Réjouis- » toi, Jean , tu es immortel ; car tu es l'interprète
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» qu^aUendaiecU les nations pour converser entre » elles 1 Ta es immortel, car ta découverte va donner » la vie peipétuelle aux génies qui seraient morts- » nés sans tei et qui tous par reconnaissance procla- » meront à leur tour l'immortalité de celui qui les » immortalise \ La voix se tut et me laissa dans le » déUre de la gloire. J'entendis l'autre voix. Elle • médit: Oui^ leany tu es immortel! Mais à quel » piix? La pensée de tes semblables est-elle donc » toujours assez pure et assez sainte pour mériter » d'être livrée aux oreilles et aux yeux du genre » humain? N'y en a*t-il pas beaucoup, et le plus » grand nombre peutrétre, qui mériteraient mille fois » d'être anéanties ^t étouffées plutôt que répétées » etmultii^iées dans le monde? L'homme est plus » souvent pervers que sage et bon: il profanera le » don que tu lui fais, il abusera du sens nouveau » que tu htt crées. Plus d'un siècle, au heu de te » bénir j te maudira. Des hommes naîtront dont » l'esprit sera puissant et séducteur, mais dont le » ecBur sera superbe et corrompu. Sans toi, ils » Mfaient restés dans l'ombre ; enfermés dans un » cerde étroit^ ils n'auraient porté malheur qu'à » leurs proches et à leurs jours ; par te», ils porteront » vertige, malheur et crime à tous les hommes et à. » tous les âges . Vois ces milhers d'âmes corrompues » de la corruption d'une seule 1 Vois ces jeunes » hrattmea pervertis par des Uvres dont les pages 1. distîUent ke poisons de l'esprit t Vois ces jeuaes
filles devenues immodestes, infidèles et dures aux pauvres, par ces livres où on leur versera les poisons du cœur ! Vois ces mères pleurant leurs fils ! Vois ces pères rougissant de leurs filles ! Jean, l'immortalité qui coûte tant de larmes et d'angoisses n'est-elle pas trop chère ? Envies-tu la gloire à ce prix? N'es-tu pas épouvanté, Jean, de la responsabilité que cette gloire fera peser sur ton âme ? Crois-moi, Jean : vis comme si tu n'avais rien découvert. Regarde ton invention comme un rêve séduisant, mais funeste, dont l'exécution ne serait utile et sainte que si l'honmie était bon .... Mais l'homme est méchant, et prêter des armes aux méchants, n'est-ce pas participer soi-même à leurs crimes? » Je me réveillai dans l'horreur du doute! J'hésitai un instant; mais je considérai que les dons de Dieu, bien qu'ils fussent quelquefois périlleux, n'étaient jamais mauvais, et que donner un instrument de plus à la raison et à la noble liberté humaine, c'était donner un champ plus vaste à l'intelligence et à la vertu, toutes deux divines. Je poursuivis l'exécution de ma découverte. » {Songe traduit par M. Garandj à Strasbourg^ d'après VoTiginaL)
Guttemberg, embrassant d'un premier coup d'œil l'immense portée morale et industrielle de son
invention, sentit que sa faible main, sa courte vie et sa modique fortune s'useraient en vain à une pareille œuvre. Il éprouvait à la fois deux nécessités contradictoires : la nécessité de s'associer des auxiliaires dans ses dépenses et dans ses travaux mécaniques, et la nécessité de dérober à ses associés le secret et le véritable but de leurs travaux , de peur que son invention divulguée ou usurpée ne lui enlevât la gloire de l'invention. Il jeta les yeux sur les nobles et riches patriciens qu'il connaissait à Strasbourg et à Mayence. Mais, vraisemblablement repoussé partout à cause du préjugé qui s'attachait alors dans la noblesse au travail des mains et qui ne permettait pas au noble de devenir artisan sans déroger, il fut obligé de déroger hardiment lui-même, de se faire artisan, de s'associer aux artisans, de se confondre avec le peuple pour élever ce peuple à tous les niveaux de la moralité et de l'intelligence. Sous prétexte de travailler en commun à des ouvrages de merveilleuse et neuve industrie, comme la bijouterie, l'horlogerie, la taille et l'enchâssement des pierres précieuses, il conclut un traité d'association avec deux habitants aisés de Strasbourg, André Dritzehen et Jean Rifife, bailli de Lichteneau, et plus tard avec Faust, orfèvre et banquier à Mayence, dont le nom, confondu avec celui de Faust, sorcier populaire et merveilleux de l'Allemagne, familier des mystères, et confident des esprits, fit attribuer l'invention de l'imprimerie
à la magie ; enfin^ avec Heilman^ dont te frère venait de fonder la première fabrique de papier à Stsash bourg.
Afin de tromper plus longtemps ses associé» sur l'objet réel de Tentreprise, Guttemberg ise livra en effet, avec eux, à plusieurs industries artistiques et secondaires. Continuant en secret ses recherohed mécaniques pour l'imprimerie, il travaillait en même temps en public à ces autres métiers. Il en* seignait à Dritzehen l'art de tailler les pierres précieuses; il polissait lui-même le verre de Yetnifi^ pour en faire des glaces ; il taillait ces glaces en facettes ; il les enchâssait dans des cadres de cuivre,, qu'il enrichissait de figurines de bois représentant des personnages de la Fable, ^de la Bible ou de l'Évangile. Ces miroirs, qui se vendaient à la foire d'Âix-la-Chapelle, alimentaient les fonds de l'association et aidaient Guttemberg dans les dépenseï^ secrètes destinées à accompUr et à perfectionner son invention. Pour mieux la dérober encore' à l'inquiète curiosité du public ^qui commençait à mur-* murer des soupçons de sorcellerie contre lui , Guttemberg sortit de la ville ; il établit ses ateliers dans les ruines d'un vieux monastère abandonné, qu'on appelait le couvent de Saint- Arbogaste. La solitude du lieu, qui n'était habité que par des
GUTTËMBBRG. i»
indigents des faubourg, eouvrit ses premier» essais. Au fond des vastes cloîtres du monastère livré à ses aesoeiés pour leurs travaux moins cachés, Guttemberg s'était réservé à lui seul une cellule, toujours fermée de serrures et de verrous, où nul ne pénétrait jamais ; il était censé y dessiner les pfens, les arabesques, les figurines de sa bijouterie et de ses cadres de glace ; mais il y passait ses jova et ses nuits à se consumer d'insomnie et d'ardeur pour l'application de sa découverte. 11 y toîUail en bois ses lettres mobiles ; il méditait de les fondre en métal ; il cherchait laborieusement le nioyen de les enchâsser dans des formes, tantôt de beîs, tantôt de fer, pour en faire des mots, des phrases, des lignes, des pages espacées sur le papier. Il y iiiventait des enduits colorés, à la fois huileux et secs, pour reproduire les caractères; des hrosses ou des tampons pour répandre cette enere sur les lettres ; des planches pour les contenir ; des vis et des pois pour les comprimer. Les 9MÎ8 et les années se consumaient avec sa fortune et avec les fonds des associés dans ces patiences, daiàts ces épreuves, dans ces succès et dans ces revers. Enfin, ayant exécuté en miniature une presse qui lui parut réunir toutes les ccmditions de l'imprimerie, tdle qu'il la concevait alors, il cacha ce modèle sous son manteau, et, entrant dans la vîUe, il alla chez un habile tourneur en bois et en Bftétai^ nommé Conrad Saspach, qui demeurait au
carrefour Mercier, pour le prier de rexécuter en grand. Il recommanda le secret à Touvrier, lui disant seulement que c'était une machine à l'aide de laquelle il se proposait d'accomplir des chefsd'œuvre d'art et de mécanique dont on connaîtrait plus tard les prodiges.
Le tourneur, prenant, tournant et retournant le modèle dans ses mains, avec ce sourire de dédain de l'artisan consommé pour une ébaucjhie , lui dit d'un air un peu railleur :
A Mais c'est tout simplement un pressoir que » vous me demandez là, messire Jean? — Oui, » répondit d'un ton grave et exalté Guttemberg ; » c'est un pressoir, en effet, mais c'est un pressoir » d'où jaillira bientôt à flots intarissables la plus » abondante et la plus merveilleuse liqueur qui ait » jamais coulé pour désaltérer les hommes. Par » lui. Dieu répandra son Verbe; il en découlera » ime source de pure vérité. Comme un nouvel » astre, il dissipera les ténèbres de l'ignorance et » fera luire sur les hommes une lumière inconnue » jusqu'à présent. »
Et il se retira. Le tourneur, qui ne comprit rien à ces paroles, exécuta la machine et la rapporta au monastère d'Arbogaste. Ce fut la première presse.
En la remettant aux mains de Guttemberg, le tourneur commença à se douter de quelque mystère : « Je vois bien, messire Jean, dit-il à Guttem- » berg, que vous êtes réellement en commerce
» avec les esprits célestes ; aussi désormais je vous » obéirai comme à un esprit 1 »
Aussitôt qu'il fut en possession de sa presse , Guttemberg commença à imprimer. On a peu de notions sur les premiers livres qui sortirent de sa presse ; mais le caractère profondément religieux de l'inventeur ne laisse pas de doute sur la nature des ouvrages auxquels il dut consacrer les prémices de l'art. Ce furent, selon toute certitude, des livres sacrés. L'art inventé pour Dieu et par l'inspiration de Dieu commença par Dieu. Les impressions postérieures de Mayence l'attestent : les chants divins des Psaumes et la célèbre Bible latine furent, à Mayence^ les premières pages qui tombèrent de la machine inventée par Guttemberg et appliquée à l'usage des plus pieuses facultés humaines , l'enthousiasme lyrique pour son créateur et le gémissement terrestre sur ses destinées. La louange et la prière furent, sous les mains de cet homme pieux et malheureux, les deux premiers cris de la presse. Elle doit s'en glorifier à jamais.
On manque de détails, même à Strasbourg et à Mayence où. nous les avons recherchés , sur ces premières içipressions authentiques, parce que, soit par humilité, soit par orgueil, Guttemberg ne fit porter son nom à aucune de ces œuvres de typo-
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graphie. Lea uns croient qu'il s'abstint de les sigaer par un sentiment de modestie chrétieiine, qui ne voulait pas attribuer à un nom d'homme ime gloire qu'il renvoyait tout entière au divin inspirateur de son invention; les autres pensent qu'il ne les signa pas parée que. ces impressions étaient une ceu? re industrielle et servile aux yeux de son temps^ qui aurait dégradé sa famille et sa noblesse , et l'aurait fait déroger de son rang dans la patrie. Nous savMS seulement, par un acte de donation fait à sa soeur Hebele, religieuse au couvent de Sainte-Claire de Mayence, qu'il la mit en possession des Uvres pieux qu'il avait imprimés à Strasbourg, et lui fit la pro*messe de lui envoyer successivement tous ceux qui sortiraient de sa presse,
lyiais bien des tribulations l'attendaient au lei^ . denûkain de son triomphe. On a vu que la néeessîté de se procurer des fonds pour son entreprise ravail forcé à se donner des associés. La nécessité ensuite de se donner des auxiUaires dans les travaux mv^ tipliés d'une grande imprimerie l'avait obligé à mettre ces associés et un plus grand nombre d'ar** tisans dans la confidence de son œuvre et dans le secret même de ses procédés. Ses associés, lassés de foumiir des fonds à une entreprise qui, faute de consommation, ne les rémunérait pas encore, refo* seront de poursuivre une œuvre ingrate. Guttem* berg les conjura de ne pas l'abandonner au moment même où il touchait à la fortune et déjà à la gkÂre.
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Ils ne consentirent à Itd fournir de nouveaux subsides qu'à la condition d'entrer en participation complète de tous ses mystères, de tous ses bénéfices, de twite sa propriété et de toute sa gloire. Pour le miccès de l'œuyre, il leur vendit sa renommée. Le nom de Guttemberg disparut, l'association absorba l'inventeur, il ne fut bientôt plus qu'un des artisans de son propre atelier. C'est ainsi que Christophe Colomb revint enchaîné sur son propre vaisseau par ses équipages à qui il avait livré un nouveau monde.
C'était peu. Les héritiers de l'un de ses associés lui intentèrent un procès pour lui disputer l'invention, la propriété, l'exploitation de l'œuvre; ils le traînèrent devant les juges de Strasbourg pour le faire condamner à l'on ne sait quelle spoliation plus authentique et plus juridique que la spoliation volontaire à laquelle il s'était condamné lui-mième. Sa perplexité devant le tribunal fut extrême. Poir se justifier, il fallait entrer dans des détails techniques de son art, qu'il ne voulait pas encore complètement divulguer, se réservant au moins à lui-même le mystère de ses espérances. Les juges, curieux, le pressaient de questions insidieuses, qui par les réponses auraient fait éclater le secret de touia ses procédés. Il les éludait, préférant la con-
damnation à la vulgarisation de son art. Les juges, pour parvenir à éventer la découverte qui préoccupait l'imagination du peuple, citèrent ses ouvriers les plus affidés et les sonunèrent de porter témoignage de ce qu'ils savaient. Ces honunes, simples mais fidèles, et profondément attachés à Guttemberg, se refusèrent à rien révéler. La propriété de leur maître resta plus en sûreté dans leur cœur que dans ceux de ses avides associés. Rien ne transpira des derniers mystères de Fart. Guttemberg, ruiné, condamné, peut-être expulsé,^ se retira seul et indigent à Mayence, sa patrie, pour y recommencer ses travaux et pour y reconstruire sa vie et sa gloire. Il était encore jeune, et le bruit de son procès à Strasbourg avait popularisé sa renommée en Allemagne; mais il rentrait artisan dans une patrie d'où il était sorti chevalier. L'humihation, l'indigence et la gloire luttaient dans sa destinée et dans les regards de ses concitoyens. L'amour seul le reconnut pour ce qu'il avait été et pour ce qu'il devait être un jour.
Voici ce que disent à cet égard les traditions locales et ce qu'attestent deux monuments authentiques des archives de la cathédrale de Strasbourg de l'année 1437, l'un qui constate que dame Ânnette de la Porte de Fer, épouse de Guttemberg, fit un
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don à la cathédrale pour acquérir le droit d'inscrire son nom sur la liste des bienfaiteurs ^ et assurer ainsi des prières pour elle et ses descendants ; l'autre qui fait mention de son décès.
Guttemberg, proscrit pour la seconde fois par les plébéiens vainqueurs de la noblesse, fut aimé d'une jeune fille, noble comme lui, de la ville de Strasbourg. Elle se nommait Annette de la Porte de Fer, nom de sa maison, emprunté sans doute à la possession de quelque château féodal des rochers du Rhin. 11 l'aimait lui-même avec la passion ardente, sérieuse et chevaleresque de ces temps de fidélité. Us s'étaient promis mutuellement et par écrit mariage. Annette de la Porte de Fer ne s'était pas crue déliée de sa foi donnée, par la pauvreté et par les malheurs de son amant ; elle lui gardait sa jeunesse, sa beauté et son cœur. Guttemberg, à son retour sur le territoire de Mayence, devait réclamer la foi de sa fiancée et retirer le gage de sa propre foi qu'il lui avait ainsi jurée ; il ne le fit pas. Soit qu'il craignît d'entraîner Annette, fille noble et honorée, dans l'humiliation et dans, l'indigence où il était tombé, soit que le sentiment d'avoir dérogé par ses travaux d'artisan à l'illustration féodale de sa race le rendît indigne désormais, à ses propres yeux', d'aspirer à im noble sang, Guttemberg ne revendiqua pas la foi promise et n'offrit pas de dégager la sienne ; il attendait la réhabihtation et de meillMrs jours à faire partager à celle qu'il aimait. Son humilité et ses scrupules
réfiistèrent aux plus tendres instances de sa fiancée et ne purent être vaincus que par une sommation juridique, faite devant l'officialité de Strasbourg, de tenir la promesse de mariage qu'il avait autrefois jurée,
Cette sommation d'Ânnette de la Porte de Fer à son amant existe encore aujourd'hui conoune le seul monument authentique àe^ son mariage. Guttemberg céda enfin à cette généreuse violence de l'amour; il épousa Annette. Leurs enfants ne vécurent pas.
L'héritage et l'héritier des grands honuaea, c'est leur invention et le genre humain.
Après la décision des juges du procès, en 1439, qui laissait Guttemberg maître de son secret, le condamnant seulement à payer une indemnité aux héritiers d'André Dritzehen, il abandonna les cloîtres du monastère de SaintrArbogaste et rentra dans la ville de Strasbourg ; il habita alors la maison d» Thiergarten et y établit sa première imprimerie* Il est peut-être curieux de remarquer que l'em* placement de cette maison est maintenant l'emplacement du Lycée, comme si ce lieu eût été désigné d'avance pour un grand dessein, et qu'après avoir fixé les sciences par la typographie, il eût été destiné à les propager par l'enseignement.
Lorsque Guttemberg fut contraint de quitter Strasbourg en 1446, il y laissa les traditions de son art dans les collaborateurs et les ouvriers initiés à sa découverte^ et a ses procédés ; nous trouvons
Mentel ou Metelin, notaire public, qui ne se fit naturaliser bourgeois de Strasbourg qu'en 1447, et d^Eckstein, chanoine de la cathédrale, qui, aidés des fonds fournis par le couvent des Chartreux, et sans avoir travaillé eux-mêmes à cet art si peu connu alors, s'établissent typographes et procèdent avec laplas grande célérité à imprimer, à mettre au jour une Bible allemande. Plusieurs autres ouvrages paraissent successivement, signés de l'imprimerie de Mentel, qui fit -une fortune rapide, tandis que le malheureux Guttemberg, chassé par la misère, rentrait fugitif à Mayence. La fortune qui avait accru l'influence de Mentel, et la rivalité qui subsistait entre les villes indépendantes de Mayence et de Strasbourg, favorisèrent ses désirs ambitieux de substituer son nom à celui de Guttemberg. Il y réussit si complètement qu'en peu d'années Guttemiberg fut oublié ou volontairement écarté, Mentel proclamé à Strasbourg inventeur de Vart divin^ et des fêtes instituées en son honneur.
De retour à Mayence, et relevé ^e Thumiliation et de la ruine par la main^d'une femme aimée, comme Mahomet par sa première épouse, Guttemberg se donna tout entier à son art, s'associa Faust et Schoeiffer, gendre de Faust, établit ses ateliers à Mayence, et y publia, toujours sens le nom de ses
i36 VIE DES GRANDS HOMMES.
associés, des Bibles et des Psautiers d'une admirable pureté de caractère.
Schœffer avait longtemps fait le métier de calligraphe et le commerce des manuscrits à Paris. Ses voyages et la fréquentation des artistes de cette ville lui avaient fait connaître des procédés mécaniques pour l'emploi des métaux qui, appliqués par lui à l'imprimerie à son retour à Mayence, lui fournirent les moyens nouveaux de. fondre en plomb les lettres mobiles dans des matrices en cuivre avec plus de précision, et à donner ainsi une netteté parfaite aux caractères. Ce fut avec ce nouveau procédé que le Psautier, le premier livre qui porte sa date, fut imprimé en 1457. Bientôt après, la Bible de Mayence, reconnue chef-d'œuvre de l'art, fut exécutée sous la direction de Guttemberg, avec des caractères fondus par le procédé de Pierre Schœfifer.
La portée du nouvel art, qui débutait par la vulgarisation des livres sacrés sous les auspices seuls de l'Église, échappa pendant les premières années à la cour de Rome ; elle vit des auxiliaires là où elle devait voir bientôt des agresseurs. « Au nombre » des bienfaits dont il convient sous votre ponti- 1 ficat de louer Dieu,, dit une dédicace du temps de
• Paul II, souverain pontife, est cette invention qui
• permet aux plus pauvres de pouvoir acheter des » bibliothèques à bas prix. N'est-il pas infiniment » glorieux pour Votre Sainteté que des volumes qui
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» coûtaient jadis cent pièces d'or n'en coûtent plus 9 que quatre et même moins, et que les fruits du » génie, naguère la proie des vers sous la poussière » oùil3 étaient ensevelis, commencent, sous votre » règne, à ressusciter et à se répandre à profusion • sur la terre ? »
Bientôt la ville de Venise prêta ses presses aux controverses religieuses, et les œuvres de Jean Hus furent imprimées en langue slave dès 1490, à peine vingt ans après la mort de Guttemberg. Mais déjà la France, en 1480, avait encouragé les imprimeurs allemands à se fixer à Paris. Louis XI surtout se signala par l'accueil éclairé qu'il accorda à la typographie et les encouragements généreux qu'il fit à cet art nouveau. Une accusation fut intentée à Paris contre Faust pour avoir vendu des Bibles imprimées, ornées de vignettes , comme manuscrits , à des prix exorbitants, et il existe une quittance signée de lui, à Paris, en 1468, d'un exemplaire d'un ouvrage de saint Thomas d'Aquin, vendu au prix énorme de quinze écus d'or. Le parlement de Paris, sous Tinspiration de Louis XI, déchargea Faust de toute accusation, attendu que ces hvres étaient le produit d'une nouvelle invention inconnue encore à Paris. Le roi se désista même de son droit d'aubaine, à l'occasion de la mort de Herman Statters, qui vendit à Paris les hvres imprimés par SchœfTer, lesquels étaient, selon la loi de ce temps, lapro-
13S VIE DES GtlAm>S HOMMES.
piiété de la couronne, par le décès d'«in étranger i « En considération « perle l'ordonnance, « de « l'utilité qui vient et peut venir à la diose publique ■ de l'art d'impression, tant pour l'augnieiiftalion
V de la science qu'autrement, etc., etc., nous » sommes libéralement condescendus de faire te»- » tituer la somme de 2,428 écus et 3 sols tournois » aux héritiers, etc.... »
Les oeuvres de Cicéron furent le premier livre imprimé après les livres sacrés.
On ne songea pas avant Léon X, c'est-à-dire un siècle après l'invention de Guttemberg^ à réglée menter et à enchaîner l'imprinoerie.
Cependant le banquier Faust et l'artisan Sdhoeffer, les deux nouveaux collaborateurs de Guttemberg, ne tardèrent pas à succomber, comme Mentel ou Metelin à Strasbourg, à la tentation de s'approprier insensiblement sa gloire , la plus tentatrice des propriétés, parce qu'elle est immortelle. Ils es* pérèrent, comme tant d'autres, tromper l'avenir, s'ils ne trompaient pas leur temps. Après avoir reconnu, dans une première épître dédicatoire da Tite-Live traduit en allemand, imprimé par Jean Schœffer, et oflPert à l'empereur Maximilien, « que » l'art de l'imprimerie a été inventé à Mayence par
V le sublime mécanicien Jean de Guttemberg, ■ ils
oublient ce plumier aveu et ils usurpent pour euxidsièmes, sept ans après, tout le mérite et tout l'honneur de la découverte.
L'empereur Maximilien, peu de temps après, aeh nmilant les imprimeurs et les compositeurs à une sorte de sacerdoce de l'esprit, les releva de toute dérogation à leur noblesse par- leur noble métier. Il anoblit en masse l'art et les artistes ; il les autorisa à porter des robes brodées d'or et d'argent, que les nobles seuls avaient le droit de porter ; il leur donna potir armoiries un aigle aux ailes étendues sur le l^obe, symbole du vol et de la concpiète de la parole écrite sur l'univers.
Mais déjà Guttemberg n'était plus sur la terre pour y jouir de cette possession du monde intellectuel, religieux et politique, qu'il avait entrevue seulement, comme Moïse, du haut de ses visions dans le rêve du monastère de Saint-Arbogaste. Dépouillé par ses collaborateurs de sa propriété et de sa gloire, expulsé une dernière fois de sa patrie par la misère, consolé seulement et suivi par sa femme fidèle à toutes ses vicissitudes, privé de ses enfants par la mort, déjà vieux, sans pain, et bientôt sans famille par la mort de sa femme, il fut recueiUi par l'Électeur de Nassau, le généreux Adolphe. L'Électeur le nomma son conseiller d'État et son
chambellan, afin de jouir dans une honorable familiarité de l'entretien de ce naeryeilleux génie qui devait converser plus tard avec tous les lieux et tous les temps. Cet asile donné à Guttemberg illustre à jamais Nassau et son prince. Il y a, dans rhistoire, des hospitalités qui portent bonheur et immortalité aux plus petits princes et aux plus petits États.
Guttemberg continua à imprimer de ses propres mains, à Nassau, sous les yeux de l'Électeur, son Mécène, pendant quelques années de sérénité et de paix ; puis il mourut à soixante-^atre ans, ne laissant à sa sœur aucun héritage, mais laissant au monde l'empire de l'esprit humain découvert et conquis par un artisan. « Je lègue, dit-il dans son » testament, à ma sœur tous les livres imprimés » par moi au monastère de- Saint-Arbogaste. » Pauvre inventeur qui n'avait à léguer à celle qui lui survivait que la richesse de presque tous les inventeurs comme lui, sa jeunesse consumée, sa vie persécutée, son nom méconnu, ses sueurs, ses insomnies, et l'oubU de ses contemporains I
Ainsi vécut et mourut ce grand homme, mais son art ne mourait pas avec lui. L'imprimerie se propagea aussitôt après sa mort avec l'instantanéité d'yne explosion. Il y eut en peu d'années des presses
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dans toutes les capitales de l'Europe. Ce fut la date de la civilisation renaissante et indéfinie. La France sous Louis XI, l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, Venise, Genève, Rome, la Pologne, s'emparèrent à l'envi de l'invention nouvelle pour multiplier leurs livres sacrés et les livres profanes. L^Orient connut cet art nouveau par des juifs réfugiés à Constantinople , qui imprimèrent des traités de littérature rabbinique en 1500. Mais les mrusulmans ne s'en servirent eux-mêmes que vers le dix-huitième siècle. Enfin la Russie, sous l'inspection du métropolitain, établit une presse à Moscou, en 1580, à l'aide des ouvriers venus de Ma^debourg.
Il semble que chaque progrès de l'humanité doive s'acheter par des larmes, que la souffrance soit la loi fatale de toute grande initiation. L'imprimerie avait eu ses apôtres, elle eut aussi ses martyrs. De tous, Etienne Dolet fut le plus illustre par l'éclat de son talent, la pureté de sa vie, l'atrocité de son supplice. Il naquit à Lyon en 1509, au moment de la renaissance intellectuelle et littéraire, quand les controverses religieuses allaient aussi commencer leurs premières luttes ; il était savant comme Guillaume Budé, poëte comme Marot, et peut-être philosophe comme Rabelais, sans mêler toutefois à
sa philosophie le licencieux scepticisiDe du curé de Meudon. Ce qui pourrait le fsûre croire, c'est que cet homme ardent et fougueux, qui ne marchandait pas ses opinions, qui avait pris pour armes parlantes et pour symbole de l'action de Timprimerie une hache ou doloire attaquant un arbre noueux, protestait contre les doctrines de Luther, bien qu'on l'ait condamné comme athée. C'était, à ce qu'il semble, le raisonnement et l'homme que ses adversaires voulaient frapper en lui, plutôt encore que ies croyances.
Dans ces temps de passions et de mœurs violentes, la vie de ceux qui consacraient leurs forces aux développements de l'intelligence humaine était un long duel dans lequel tôt ou tard il fallait succomber. Successivement étudiant à Paris, puis à Padoue, secrétaire de Jean de Lauzeac, ambassadeur du roi de France à Venise, étudiant en droit à la faculté de Toulouse, Etienne Dolet n'avait pas vingt-quatre ans que déjà, pour dernier argument de leurs discussions, ses ennemis le faisaient jeter dans un cachot. L'intercession de Jean Pinus, évèque de Rieux, l'en tirait bientôt. Mais dors des assassins gagés commettaient des entreprises ma sa vie ; et comme, malgré ses dangers , l'intpépide jeune homme ne quittait point Toulouse, on fit intervenir enfin un arrêt du parlement qui l'*en bannit (1533). Dolet revint alors à Lyon, où il obtint, aprôs de longs efforts (1535) , un privilège
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pourimprimer^es Commentaires sur la langue latine^ œuvre d'immense érudition qui le met au niveau des BenoiK), des Scaliger et des Érasme, et qui lui ât tenir une place brillante dans le grand tournoi ouvert alors au sujet de Cicéron* On voit ces belles études troublées par une tentative nouvelle d'assassinat sur Dolet , qui tua bravement son agresseur. C'était du nK>ins un prétexte aux animosités qui powsuivaient sa perte, et on l'incarcéra comme assassin. 11 ne fallut rien moins, pour le faire sortir de sa prison, que la volonté absolue de François Vy intéressée Dolet par son talent d'abord, et, à ce qu'il paraît aussi, par la protection de la reine deJKavarre. La munificence royale donna au savant persécuté le brevet d'imprimeur le plus étendu qui s'accordât alors , comme pour servir de dédommagement légitime à ses sou£Erances imméritées (1537)-
C'est des presses de Dolet que sortirent successivement, depuis cette époque, les œuvres de Marot et de Rabelais ; il publiait également chaque année ses propres ouvrages et quelques-uns des livres les plus illustres de l'antiquité. Des persécutions nouvelles vinrent en 1542 interrompre ses travaux; de vagues accusations d'hérésie le firent détenir quinze mois à la Conciergerie de Paris, François P' n'était plus jeune, il faiblissait dans sa glorieuse protection des lettres. Un beau livre, une œuvre d'art ne suffisait {>lus à protéger un artiste contre ses conseil-
lers fanatiques. Robert Etienne et Marot avaient quitté la France. Sûr de sa conscience et toujours aventureux, Dolet ne voulut pas les imiter. En vain le parlement de Paris faisait encore brûler ses livres, après avoir été contraint de le relâcher luimême en présence de Tinanité par trop évidente des accusations qui l'avaient chargé. Il ne désertait point la lutte, et l'écrivain vengeait le libraire. Rentré dans Lyon, il publie des poëmes sur sa captivité et une traduction des Dialogues de Platon. Cette énergie allait à la fin lui devenir fatale. En 1544 il était emprisonné de nouveau. Se méfiant cette fois de la partialité de ses juges, il parvint à s'échapper et à s'enfuir en Piémont. Mais bientôt l'amour de son art le ramena au piège où il devait se prendre. 11 avait écrit au roi des épîtres en vers pour implorer une protection qui l'avait sauvé déjà ; il ne put se résoudre à n'en pas surveiUer l'impression lui-même. Il rentra, secrètement dans Lyon; mais ses ennemis guettaient leur proie. Arrêté, traduit devant la faculté de théologie de Paris, il se vit condamné comme athée relaps pour des passages de ses livres qu'il protesta jusqu'à trois fois n'avoir jamais écrits. Il fut mis en tor» ture et question extraordinaire joowr enseigner ses compagnons , comme dit l'arrêt qui le condanme ; puis il fut pendu et brûlé sur la place Maubert, son corps et ses livres convertis en cendres, et ses biens confisqués. Dolet, à trente-sept ans, mourut
intrépidement ainsi qu'il avait vécu, laissant après lui dans l'indigence une femme et un enfant.
Mais rimpul&ion était donnée, et toutes ces persécutions ne pouvaient qu'illustrer l'invention nouvelle sans l'arrêter une heure. Les souverains euxmêmes se firent gloire de graver et d'imprimer de leurs propres mains les œuvres de l'antiquité retrouvées, conune si cette participation manuelle à la vulgarisation des chefs-d'œuvre du génie les faisait participer au génie lui-même. La pensée devint reine et régna sur les rois. Marie de Médicis, femme d'Henri lY, dessinait et imprimait des estampes pour de royales éditions. Une figure de jeune fille, gravée de sa propre main, était donnée par cette reine à Philippe de Champagne. Louis XV, dans sa jeunesse, se faisant de ce bel art une curiosité instructive, imprimait dans son propre palais un Traité de géographie européenne. Les grands imprimeurs des siècles qui suivirent celui de Guttemberg furent en même temps des artistes, des savants et des écrivains . Ils exhumèrent l'antiquité tout entière , et, en exhumant ses chefs-d'œuvre, ils les commentèrent , les expliquèrent et les interprétèrent au monde nouveau. L'histoire renaquit avec l'imprimerie.
Il y eut, depuis Guttemberg jusqu'à nos jours,
des écoles, des traditions et des générations d'imprimeurs célèbres, comme il y avait ei> des écoles de peintres, de sculpteurs, de philosophes. Les typographes, honorés ajuste titre du nom de compositeurs, participèrent à la gloire que leurs éditions des auteurs grecs et latins restituaient aux poëtes, aux historiens, aux orateurs de l'ancien monde ; il& firent partie, pour ainsi dire, de la famille de ces. hommes de génie ; ils devinrent de&' puissances tour à toux honorées, redoutées, récompensées ou. persécutées par les gouvernements, selon que ces gouvernements étaient plus ou moins des enfants de lumières ou de ténèbres. Les impressions des Aide, des Morel, des Turnèbe, des Ëlzevir, natu^ ralisèrent ces grands noms de la typographie dans l'univers savant par la netteté des caractères, par la corfection des textes et par le nombre des ouvrages rendus aux bibliothèques. La famille des Estienne, à Paris, occupa pendant un siècle et demi le sommet de l'art. Protégés par les rois et surtout par François P*^; persécutés par l'Université, gardienne aussi jalouse de ses ignorances que de ses vérités ; emprisonnés par l'Église pour une édition de la Bible accusée d'erreurs; réfugiés a Genève; emprisonnés de nouveau dans cette métropole du calvinisme pour des impressions qui blessaient, la réforme; rappelés en France; exilés de nouveau; transportant tour à tour leurs presses de Genève à Paris, de Paris à Genève, l'histoire de cette
famille d'imprimeurs, dit M. Didot, serait celle de r^sprit humain pendant la renaissance.
Mais, durant ces cinq siècles, les procédés et les machines ne font pas faire moins de progrès à l'imprimerie que les sciences aux lettres. L'art a, dans les Bodoni à Parme et dans les Didot à Paris, ses IHiidias qui sculptent en quelque sorte pour les yeux la forme matérielle de la pensée dans des caractères et dans des ornements de luxe. L'un des Didot invente, en 1753, la presse à un seul coup; l'autre chante dans un poëme les progrès de son Art et imprime lui-même son propre chant. Un troisième rapporte d'Angleterre la presse en métal <fe lord Stanhope et la presse cylindrique, sorte d'enfantement perpétuel de caractères qui jettent la parole écrite à torrents intarissables, comme une Ihvt de l'esprit humain, pour les journaux et pour leB tribunes. Un quatrième enfin, M. Ambroise Firmin Didot, écrit et imprime de nos jours, sous le titre modeste d'Essai sur la typographie^ l'histoire la plus érudite et la plus complète de l'art dont il est à la fois le maître et l'historien.
L'instruction élémentaire des masses donne des consommateurs sans bornes à la parole imprimée, les chemins de fer lui ouvrent des routes, la vapeur lui prête des ailes, le télégraphe visuel lui donne des signes ; enfin, l'invention récente du télégraphe électrique lui communique l'instantanéité de la foudre. Plus réellement que dans le vers célèbre
sur Franklin : « Eripuitcœlo fulmen! » dans quelques années, un mot prononcé et reproduit sur un point quelconque du globe pourra illuminer ou foudroyer l'univers . La parole, par le procédé perfectionné de Guttemberg, sera redevenue, par la matière, aussi immatérielle que quand elle était seulement pensée ; mais cette pensée sera devenue universelle en jaillissant d'une intelligence ou d'une volonté d'homme. L'esprit se trouble d'admiration devant les conséquences futures de ces inventions et devant ce règne prochain de l'idée par la parole. Guttemberg a spiritualisé le monde. Longtemps son nom a été méconnu, longtemps on lui a disputé sa gloire ; mais il faut se souvenir que la gloire humaine n'était pas son but. Il l'avait placé plus haut. Qu'il en jouisse ! C'est le sort des inventeurs en .esprit comme en matière : le nom se perd, mais le bienfait se retrouve dans ses conséquences au fond caché des choses humaines, et Dieu sait à qui le rapporter. Qu'importent l'oubU et l'ingratitude des hommes, si le juge suprême est reconnaissant?
L'amour de la patrie est aux peuples ce que l'amour de la vie est aux hommes isolés, car la patrie est la vie des' nations. Aussi cet amour de la patrie art-il enfanté, dans tous les temps et dans tous les pays, des miracles d'inspiration, de dévouement et d'héroïsme. Comment en serait-il autrement? Les actes sont proportionnés à la force du mobile qui les produit. La passion du citoyen pour sa patrie se compose de toutes les passions personnelles ou désintéressées dont Dieu a pétri le cœur humain : amour de soi-même, et défense du droit sacré que tout homme venant en ce monde a d'occuper sa place au soleil sur la terre; amour de la famille, qui n'est que la patrie rétrécie et serrée autour du cœur de ses fils; amour du père, de la mère, des aïeux, de
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tous ceux de qui on a reçu le sang, la tendresse, la langue, les soins, Théritage matériel ou immatériel, en venant occuper la place qu'ils nous ont préparée autour d'eux ou après eux sous le toit ou dans le champ paternel ; amour de la femme, que notre bras doit protéger dans sa faiblesse j amour des enfants, en qui nous revivons par la perpétuité du sang et à qui nous devons laisser, même au prix de notre vie, le sol, le nom, la sûreté, l'indépendance, l'honneur national, qui font la dignité de notre race^ amour de la propriété, instinct conservateur de l'espèce , qui incorpore à chaque homme un morceau de cette terre dont il est formé; amour du ciel, de l'air, de la mer, des montagnes, des horizons, des climats, Âpres ou doux, mais dans lesquels nous semmes nés. et qui «ont devenus, par l'hafaitttde, des parties de nous-mêmes, des besoins déUcieux 'de notre Àme^ de nos yeux, de nos sens; aaiour des moeurs, des langues, des lois, des gouvernements, qui nous ont, pour ainsi dire, emmaillottés dès le berceau , <que nous pouvons vouloir modifier libreuient par nota» propre lumière et par notre volonté nationale, mais dont nous ne devons pas permettre qu'on nous exproprie par la violence de l'épée étrangère, esff ia chélisation même, imposée par la force, est une servitude, et la première condition pour qu'un progràs social soit accepté par un peuple, c'est que ce peuple soit libre de le refuser.
En récapitulant par la pensée toutes ces passiou
TEANl^ D'ARC. ' iBl
mstincims dont &e compose pour nous Famour éà la patrie, M en y ajoutant encore une passion naturelle à rhomme, la passion de sa propre mémoire, du souvenir de ses contemporains et de ses descendants, de la gloire de la postérité qui inspire et qui récompense dsms le lointain les grands sacrifices , teB dévouements jusqu'à la mort à son pays, on cornjM^nd que, de toutes les nobles passions humaines, cefle4à est lapins puissante parce qu'elle les contient toutes à la fois, et que, s'il y a dans l'histoire des efforts surnaturels à attendre de Phumanité, il faut les attendre du patriotisme.
Toutes les fois qu'un pareil sentiment monte jusqu'à l'enthousiasme dans un pays, les femmes l'éprouvent au même degré, et même à un degré supérieur aux hommes. La patrie ne leur appartient pas plus qu'à nous ; mais comme elles sont, par leur nature, plus impressionnables, plus sensibles et plus aimantes, elles s'incorporent plus personnellement, par tous leurs sens et par tout leur cœur, ce qui les entoure. Cette chère et délicieuse image de la patrie se compose, pour elles, de leurs mères, de leurs sceurs, de leurs frères, de leurs époux, de leurs enfants, de leurs foyers, de leurs tombeaux, de leurs t^nples, de leurs dieux, et elles s'y attachent comme les dioses faibles aux choses fortes, avec d'autant
plus d'enlacements et de frénésie que, quand ces appuis s'écroulent, elles périssent avec eux.
Et puis (nos pères le savaient) la femme, inférieure par ses sens, est supérieure par son âme. Les Gaulois lui attribuaient un sens de plus , le sens divin. Ils avaient- raison. La nature leur a donné deux dons douloureux, mais célestes, qui les distinguent et qui les élèvent souvent au-dessus de la condition humaine : la pitié et l'enthousiasme. Par la pitié elles se dévouent, par l'enthousiasme elles s'exaltent. Exaltation et dévouement, n'est-ce pas là tout l'héroïsme? Elles ont plus de cœur et plus d'imagination que l'homme : c'est dans l'imagina* tion qu'est l'enthousiasme, c'est dans le cœur qu'est le dévouement. Les femmes sont donc plus naturellement héroïques que les héros. Et quand cet héroïsme doit aller jusqu'au merveilleux, c'est d'une femme qu'il faut attendre le miracle. Les hommes s'arrêteraient à la vertu.
Toutes les nations ont dans leurs annales quelques-uns de ces miracles de patriotisme dont une femme est l'instrument dans les mains de Dieu. Quand tout est désespéré dans une cause nationale,
il ne faut pas désespérer encore, s'il reste un foyer de résistance dans un cœur de femme, qu'elle s'appelle Judith, Clélie, Jeanne d'Arc, la Cava en Espagne, Vittoria Colonna en Italie, Charlotte Corday de nos jours. A Dieu ne plaise que je compare celles que je cite ! Judith et Charlotte Corday se dévouèrent , mais elles se dévouèrent jusqu'au crime. Leur inspiration fut héroïque, mais leur héroïsme se trompa d'arme : il prit le* poignard du meurtrier, au Ueu de saisir le glaive du héros. Leur dévouement fut célèbre, mais il fut flétri, et c'est juste. Jeanne d'Arc ne s'arma que de l'épée de son pays : aussi fut-elle pour son temps, non pas seulement l'inspirée du patriotisme, mais l'inspirée de Dieu.
Ces inspirations, dont les crédulités populaires font des merveilles , sont-elles des miracles surnaturels en effet, des évocations matériellement divines, appelant parleurs noms des jeimes filles dans la foule pour leur donner la mission de sauver leur nation ? ou sont-elles simplement des miracles naturels, des sommations muettes de l'inspiration intérieure, des contre-coups épàrs et répercutés de l'impression d'un peuple entier résumant ses souffrances dans un seul cœur, son cri dans un seul cri, et opérant ainsi, par une seule main, le prodige
iU VIE DES GRANDS HOMMES.
du salut de tous? L'historien sérieux ne sse pose seulement pas ces questions et ees doutes. S'il réprouve le «arcasme, cette impiété contre l'admiration dont un grand homme a profané son génie en cherchant à profaner cette pauvre martyre de la patrie^ il n'introduit pas dans l'histoire les puérilités de l'imagination populaire. Le miracle de l'héroïsme est plus grand que celui de la légende. Il ne le discute pas, il le raconte. La critique tombe devant la sincérité d'une enfant. L'enthcmsiaône est un feu sacré. On n'analyse pas la flamme, on s'y éblouit et on s'y brûle. Voilà l'esprit dans lequel nous allons raconter cette hisUâre, plus semUabie à un récit de la Bible qu'à une page du monde nouveau.
C'était en 1409. La France se décomposait «rant d'avoir été achevée. Cette grande nK)narchi6, qui n'était presque plus qu'une confuse fédération «de vassaux indépendants et souvent rivaux de la cou^ ronne, était tombée en lambeaux et en anardiie. En perdant son unité, elle aUait perdre son indépendance. Le ciel l'avait frappée de deux fléaux : une reine perverse et un roi insensé, un interrègiiiB et une rég^iM^e* Dans une monarchie, les inteiv règnes sont des évanouissements de l'autorité^ kB ré^enoes sont les gouvernements de la iaibfease.
Une seule de ces conditions suffit pour perdre une nation. Tout gouyemement est préférable à ces gouvernements sans possesseur et disputés par l'intrigue ou par les armes entre des partis ambitieux. €hartes VI était roi de nom. Frappé de démence par la terreur qu'il avait éprouvée en échappant avec peine à la mort dans une fête où ses compagnons de plaisir et lui s'étaient enduits d'étoupe et àé résine pour imiter les brutes, et où quatre de ses courtisans avaient été consumés sous ses yeux, il languissait dans un idiotisme interrompu par des fureurs ou par des abattements qui le rendaient semblable à un enfant. 11 avait épousé Isabeau de Bavière. Cette reine douée parla nature de la beauté des Poppée et des Théodora, ces courtisanes élevées au trône par le vice , en avait aussi les légèretés, les perversités et les ambitions.
A peine cette jeune princesse était-elle montée sur le trône, qu'elle avait pressenti dans son mari là puérilité d'esprit qui devait bientôt dégénérer en démence. Livrée, par les mœurs corrompues de cette époque et de cette cour, au tourbillon des plaisirs tes plus emportés, elle avait ressenti une passion coupable et politique pour le jeune duc d'Orléans, frère du roi. Ce prince, plus fait par son courage pour le trône, plus fait par sa grâce pour séduire le cœur d'une femme, avait partagé par inclination et par ambition cette ardeur. Une orgie nocturne, à la suite d'une mascarade, avait
préludé au crime. Depuis cette époque fatale, le duc d'Orléans et la reine, unis de passion, de crime et d'intérêt, régnaient. Les grands vassaux, les oncles du roi, le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le duc de Bretagne, jaloux de ce règne qui leur enlevait l'exploitation du royaume, avaient entraîné dans leur cause le fils encore enfant du roi. Dans ces jours de férocité, qui rappelaient l'ancienne Rome par les meurtres et la nouvelle Italie par les conjurar tions, toutes les intrigues se dénouaient par des assassinats. Le duc d'Orléans, appelé une nuit sous un faux prétexte, et sortant du palais de la reine, est renversé de son cheval et frappé de treize coups de poignard par vingt honunes inconnus, qui laissent son corps sanglant dans la rue à la porte de son hôtel. La rumeur publique accuse le duc de' Bourgogne du crime, le jeune Dauphin d'acquiescement, ses partisans de complicité. La reine, qui perd à la fois son amour et sa force, jure de laver ses larmes dans le sang du meurtrier. Elle se ligue avec le connétable d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans assassiné, contre le duc de Bourgogne. Les d'Armagnacs, famille sanguinaire, proscrivent,' massacrent, sont proscrits et massacrés tour à tour dans Paris. Servant et dominant à la fois la reine, leur instrument et leur victime, ils s'alarment de l'ascendant d'un nouveau favori, le jeune Boisbourdon. Ils osent l'immoler aux pieds de la reine, pour régner seuls en son nom.
Désespérée de la mort, furieuse du crime, humiliée du joug, Isabeau sacrifie ses ressentiments passés à sa haine présente. Elle conspira avec le duc de Bourgogne la perte et la mort des Armagnacs, et lui vend à la fois leur sang et son cœur, en échange de la vengeance qu'elle attend de lui. Le duc de Bourgogne rentre à la faveur de cette trame dans Paris, immole les Armagnacs, satisfait et assujettit la reine , prend la tutelle du roi, combat dans les provinces contre les restes du parti contraire unis aux Anglais. Les Français , ainsi déchirés en factions, succombent à la bataille d'Azincourt qui livre la patrie au roi d'Angleterre sur les cadavres de la noblesse française. Sept princes de la maison royale sont ensevelis sur ce champ de bataille. Le fils aîné du roi meurt de douleur ; son frère, du poison versé dans ses veines par les ennemis des Bourguignons. Le troisième fils du roi, alors Dauphin, devenu plus tard Charles VII, grandit dans cette alternative de mollesse et de proscriptions, qui rappellent Rome par le sang et les Gaules par la légèreté. Il s'essaie à gouverner avec les Armagnacs . n affecte la lassitude de la guerre et la soif de la paix, n décide avec peine le. duc de Bourgogne à une entrevue, prélude d'une réconciliation générale des princes et des partis sur le pont deMontereau. Le duc de Bourgogne , poursuivi par l'ombre de sa victime, le ,duc d'Orléans, hésite et craint un piège dans son triomphe. On l'entraîne, il entre