‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

dans le pavillon de la conférence, il y tombe à Tinstant sous la hache de Tanneguy du Châtel. Un cri d'horreur s'élève de toute la France, et surtout à Paris vendu aux Bourguignons. On accuse le Dauphin, innocent du crime des Armagnacs qui avaient frappé seuls, pour prévenir la réconciliation des deux princes. Isabeau, qui accuse elle-même' son £Qs, se fait enlever par les Bourguignons de la captivité où la retenaient les Armagnacs à Tours. Les Bourguignons et la reine se liguent avec les Anglais, maîtres de la naoitié du royaume. Elle rentre avec eux dans Paris, sur les cadavres de deux mille Parisiens immolés à la vengeance de Montereau. Elle donne sa fille à Henri V, roi d'Angleterre. Les Parisiens, ivres de la popularité du nouveau duc de Bourgogne, proclament, à l'instigation de ce vassal, le roi d'Angleterre régent pendant la vie de Charles VI, et roi de France après la mort de l'insensé.

Le Dauphin, proscrit par ses oncles et par sa mère, erre de province en province, déclaré coupable d'un crime qu'il n'a pas commis. Le roi d'Angleterre vient prendre possession de la régence à Paris. Deux Frances, deux rois, deux régences, deux armées, deux gouvernements, deux nations, deux noblesses, deux justices sont face à face; père, fils, mère, oncles, neveux, concitoyens, étrangers, se disputent le droit, le sol, le trône, les villes, les dépouilles, le sang de la nation. La mort enlève le roi d'Angleterre à Vinccnnes; Charles VI

le suit au tombeau, père de douze enfants d'Isabeau, et ne léguant le royaume qu'à Tétranger et à Tanarchie. Le duc de Bedford prend insolemment la régence au nom de l'Angleterre, poursuit la poignée de nobles qui veulent rester Français avec le Dauphin, les défait à la bataille de Verneuil, exile la reine, devenue un embarras de règne après avoir été un instrument d'usurpation ; concentre les armées de l'Angleterre, de la France et de la Bourgogne autour d'Orléans, défendue par quelques milliers de partisans du Dauphin, et qui contient presque seule ce qui reste du royaume de France. Les terres sont ravagées sur tout le territoire par le flux et le reflux de ces bandes tantôt amies, tantôt ennemies, et qui se chassent comme le flot le flot, en saccageant les moissons, en brûlant les villes, en dispersant, pillant, violant, massacrant les populations. Pendant cet évanouissement de la patrie, le jeune Dauphin, tantôt réveillé par les cris du peuple, tantôt assoupi dans les plaisirs de son âge, s'enivrait d'amour pour Agnès Sorel au château de Loches. Cette maîtresse adorée d'un jeune roi sans royaume rougissait pour elle-même et pour lui d'un bonheur sacs gloire. Ayant fait venir, une nuit, un devin dans le château pour interroger la fortune sur sa destinée en présence du Dauphin, le devin, pour flatter son cœur ou son ambition, lui prophétisa qu'elle serait un jour l'épouse du plus grandrd de la terre, a S'il en doit être ainsi, » dit

Agnès Sorel en se levant et en s 'adressant au Dauphin, a il faut que je sorte et que j'aille de ce » pas épouser le roi d'Angleterre ; car, en la lan- » gueur qui vous enchaîne ici, je vois trop que vous » ne serez pas longtemps le roi de France. » Le Dauphin versa des larmes de honte, surmonta son amour et reprit la campagne. Seul prince peutêtre en qui l'amour ait conseillé le devoir et réveillé la vertu I Ainsi, le roi cherchant en vain ses sujets dans son peuple, le peuple cherchant en vain son roi dans la monarchie^ le Français cherchant en vain une patrie dans la France : tel était l'état de la nation, quand la Providence lui révéla son salut dans une enfant.

VU

n y avait en ce temps-là à Domrémy, village de la haute Lorraine champenoise , sur le penchant boisé des Vosges, non loin de la petite ville de Vaticouleurs, une famille dont le nom était d'Arc. Le père de famille était un simple laboureur, mais un laboureur qui cultivait son propre héritage et dont le toit , bâti et possédé par ses pères ^ devait appartenir à ses fils. Si l'on en juge par les Aiœurs et par les habitudes domestiques de la famille, il y avait dans cette maison de paysans le loisir et la piété que donne l'aisance, et^cette noblesse de cœur et de front qu'on retrouve en ceux qui cultivent la

terre paternelle plus qu'en ceux qui travaillent dans l'atelier d'autrui, parce que la possession d'un coin de terre, quelque petit qu'il soit, conserve au paysan l'indépendance de l'âme en lui faisant sentir qu'il tient son pain de Dieu. Le père s'appelait Jacques d'Arc; la mère, Isabelle Romée, surnom qu'on donnait dans ces contrées aux pèlerines qui étaient allées à Rome visiter les pieux, tombeaux des martyrs. Ils avaient trois enfants : deux fils, l'un nommé Jacques comme son père , l'autre Pierre , et une fille venue au monde après ses frères et qui portait le nom de Jeanne , bien que sa marraine lui eût donné aussi le nom de Sibylle.

Un soc de charrue, armoirie du laboureur, était grossièrement sculpté sur le linteau de pierre au-dessus de la porte de la chaumière. Le père et les deux fils cultivaient les champs ; ils soignaient les attelages de leurs charrues, dans cette contrée où on laboure avec des chevaux aussi propres à la guerre qu'au sillon. La mère restait à la maison pour garder le seuil et surveiller le foyer. Elle était assez riche pour s'occuper seulement des soins domestiques et intérieurs, sans tenir, elle-même la faucille et sans se charger du fardeau des gerbes. Elle élevait sa fille dans la même condition de loisir qu'elle avait elle-même chez son mari. Bien que Jeanne, dans sa première enfance, jouât et s'égarât au bord des bois avec les petites filles du village, sa mère ne l'employa jamais comme ber-

gère à garder les troupeaux. Elle ne savait ni lire ni écrire, et ne pouvait lui enseigner ce qu'elle ignorait ; mais elle l'entretenait de choses honnêtes et pieuses qu'une mère de famille verse par tradition dans la mémoire de son enfant. Elle lui apprenait à coudre avec cette perfection qui est l'art domestique des jeunes filles depuis l'antiquité. Jeanne était devenue si habile dans ces travaux sédentaires de l'aiguille , qu'aucune matrone de Rouen , dit-elle elle-même , n'aurait pu rien lui remontrer de plus de ce métier où Rouen excellait alors. Elle filait aussi les toisons ou le chanvre à côté de sa mère. Elle recevait d'elle seule les instructions de l'église. ? Aucune fille de son âge et de 9 sa condition^ » dit une de ses compagnes interrogée sur cette enfance, « n'était tenue plus amou- » reusement dans la maison de ses parents. Que de » fois j'allai chez son père ! Jeanne était une fille » simple et douce. Elle aimait à aller à l'église et » aux saints pèlerinages. Elle s'occupait du ménage » comme les autres filles. Elle se confessait sou- » vent. Elle rougissait de honte honnête quand on » la raillait sur sa piété et sur ce qu'elle aimait » trop à prier dans les sanctuaires. Elle était aumô- D^.nière et charitable. Elle soignait les enfaûts ma- » lades dans les chaumières voisines de la maison » de sa mère. » Un pauvre laboureur du pays disait à ses juges qu'il se souvenait d'avoir été veillé ainsi par elle quand il était enfant.

JËANN£ D'ARC. i63

il Gracieuse de visage, elle croissait leste et forte » de ses membres. Dans ces temps où les femmes » ne faisaient route qu'à cheval^ elle allait, enfant, » avec ses frères, cqpduire les poulains de son père » dans le préau du château des Isles où on les enf er- » mait de peur des gens de guerre. Il est vraisem- » blable que c'est ainsi qu'elle se familiarisa avec j» les destriers, que nulle main d'homme ne mania »* plus hardiment depuis. Elle raconte aussi qu'elle » allait quelquefois avec les jeunes filles du village » à la lisière des bois qui bordaient les champs, ji sous un grand chêne qu'on appelait dans le pays ji l'arbre des Fées; que sous ce chêne il y avait une » fontaine ; que son eau avait la renommée de 9 guérir les fièvres et maladies; qu'elle en avait j» puisé comme les autres à cette intention ; que les » malades, après leur guérison , avaient l'habitude » d'aller s'asseoir et se délasser sous son ombre ; j» que les fleurs de mai croissaient autour de la 9 source, et qu'en temps d'été elle les cueillait avec » ses compagnes pour en tresser des chapeaux à » la statue de la Notre-Dame de Donu*émy. La fille 9 de sa marraine lui disait que les fées ou les dames •' apparaissaient par aventure en ce lieu et qu'elle- » même les avait vues. Quant à Jeanne, elle ne les » avait jamais vues. Mais il est bien vrai que les

» jeunes filles suspendaient des chapelets de fleurs ^» aux basses branches de l'arbre ; qu'elle avait fait » comme les autres ; que quelquefois ses compagnes » emportaient les bouquets en s'en allant, que d'au- » très fois elles les laissaient sur l'arbre ; que, depuis » le moment où elle avait conçu l'inspiration de déli- » vrer la France , elle n'allait»presque plus jamais » s'ébattre ainsi sous le chêne des Fées ; qu'elle peut » y avoir dansé avant son âge de raison avec les » enfants, et surtout chanté, niais qu'elle ne croit » pas y avoir dansé une seule fois depuis ; qu'il y » avait aussi, en face de la porte de son père, un » autre bois voisin de la maison, mais qu'il n'y avait » pas là d'apparitions ; qu'à l'époque où sa mission » lui fut révélée, son père lui avait bien dit, en la » grondant, que le bruit courait qu'elle avait pris » ses inspirations sous l'arbre des Fées ; qu'elle lui » avait répondu que cela n'était pas ; qu'un pro- » phète du pays disait bien que du bois Chenu sor- » tirait une jeune fille qui ferait dès merveilles , » mais qu'à cela même elle n'avait pas donné foi ! ... »

Elle se complaisait à rappeler dans sa prison ces souvepirs de son enfance. Elle s'y réconfortait comme d'une fraîcheur de son matin, et elle écrivait ainsi, sans le savoir, ces années obscures de sa vie dans lesquelles on aime à plonger du regard, pour voir de quelle obscurité est sortie la gloire et de quelle féhcité le martyre.

Un de ces prophètes populaires qui sèment les

rumeurs de Tavenir à tout vent, bien sûr que la crédulité naturelle aux âges d'ignorance les recueillera, l'enchanteur Merlin, fameux dans les poèmes de rArioste, avait écrit que les calamités du royaume viendraient d'une femme dénaturée, et que le salut viendrait d'une jeune et chaste fille. Ce bruit remuait l'imagination du peuple dans ces provinces et pouvait susciter dans l'esprit de chaque jeune vierge la pensée involontaire de réaliser en elle la prophétie. La beauté méditative et recueillie de Jeanne, en attirant les yeux des jeunes hommes, intimidait la famiUarité. Plusieurs cependant, charmés de sa grâce et de sa modestie, la demandèrent à ses parents. Elle s'obstinait à rester seule et Ubre, on ne sait par quel pressentiment qui lui disait sans doute qu'elle aurait à enfanter un jour, non une famille, mais un royaume. L'un de ses prétendants, plus passionné, osa réclamer son cœur comme un droit, jurant en justice qu'elle lui avait promis sa foi de mariage. La pauvre fille honteuse, mais indignée, comparut à Toul devant les juges et démentit par serment ce calomniateur par amour. Les juges reconnurent le subterfuge et la renvoyèrent libre à la maison.

Pendant que sa beauté charmait les yeux, le recueillement de sa physionomie, la méditation de ses traits, la solitude et le silence de sar vie étonnaient son père, sa mère et ses frères. Rien des langueurs de Tadolescence ne trahissait en elle son sexe : elle n'en avait que les formes et les attraits. Ni la nature ni le cœur ne parlaient en elle. Son âme, retirée dans ses yeux, semblait plutôt méditer que sentir : pitoyable et tendre cependant, mais pitoyable et tendre d'une pilié et d'une tendresse qui embrassaient quelque chose de plus grand et de plus lointain que son horizon. Elle priait sans cesse, parlait peu, fuyait les compagnies de* son âge. Elle se retirait ordinairement à l'écart, pour travailler à l'aiguille, dans une enceinte close, sous une haie derrière la maison , d'où l'on ne voyait que le firmament, la tour de l'église, le lointain des montagnes. Elle semblait écouter en elle des voix que le bruit extérieur aurait fait taire. Elle avait à peine huit ans, que déjà tous ces signes de l'inspiration s'étaient manifestés en elle. Elle ressemblait en cela aux sibylles antiques, marquées dès l'enfance d'un sceau fatal de tristesse , de beauté et de solitude parmi les filles des hommes : instruments d'inspiration réservés pour les oracles, et à qui tout autre emploi de leur âme était interdit. Elle

aimait tout ce qui souffre, les animaux, ces intelligences douées d'amour pour nous et privées de la parole pour nous le communiquer. Elle était, disent ses compagnes, miséricordieuse et douce pour les oiseaux. Elle les considérait comme des créatures condamnées par Dieu à vivre à côté de rhomme dans des limbes indécises entre Tâme et la matière, et n'ayant de complet encore dans leur être que la douloureuse faculté de souffrir et d'aimer. Tout ce qui était mélancolique et infini dans les bruits de la nature l'attirait et l'entraînait, a Elle » se plaisait tellement au son des cloches , » dit le chroniqueur, « qu'elle promettait au sonneur des » écheveaux de laine pour la quête d'automne, afin » qu'il sonnât plus longtemps les Angélus. »

Mais elle s'apitoyait surtout sur le royaume de France et sur son jeune Dauphin, sans mère, sans pays et sans couronne. Les récits qu'elle entendait faire tous les jours par les moines, les soldats, les' pèlerins et les mendiants, ces nouvellistes des chaumières en ce temps-là , remplissaient son cœur de compassion pour ce gentil prince. Son imag%s'associait, dans l'esprit de la jeune fille, aux calar mités de sa patrie. C'était en lui qu'elle la voyait, périr, en lui qu'elle priait Dieu de la ressusciter. Son esprit était sans cesse occupé de cette rêverie et de cette tristesse. Faut-il s'étonner qu*une telle concentration de pensée dans une pauvre jeune fille ignorante et simple, ait produit enfin une véritable

transposition de sens en elle et qu'elle ait entendu à ses oreilles les \oix intérieures qui parlaient sans cesse à son âme? Il y a si près de Tâme aux sens dans notre être, que, si les sens trompent et troublent l'esprit par leur exaltation et leur désordre, l'esprit de son côté trompe et trouble facilement les sens. Ces visions et ces auditions merveilleuses, bien qu'elles puissent être illusions, ne sont pas mensonges pour ceux qui les éprouvent et qui les racontent. Merveilles sincères, elles so^t phénomènes, quoique elles ne soient pas prodiges. Il est difficile à l'homme , plus encore à la fenune, lorsqu'ils sont préoccupés jusqu'à la passion d'une idée ou d'un doute, lorsqu'ils s'interrogent et qu'ils s'écoutent en dedans, de distinguer entre leur propre voix et les voix du ciel, et de se dire : « Ceci est de moi ; ceci est de Dieu. » Dans cet état, l'homme se . rend à lui-même ses propres oracles, et il prend son inspiration pour divinité. Les plus sages des mortels s'y sont trompés comme les plus faibles des femmes. L'histoire est pleine de ces prodiges. L'Égérie de Numa, le génie familier de Socrate, â'étaient que l'inspiration écoutée à la place des dieux dans leur âme. Comment une pauvre bergère d'un village hanté par les fées, nourrie de ces révélations populaires par sa mère et par ses compagnes, aurait-elle douté de ce que Socrate et Platon consentaient à eroire? La candeur fut le piège de sa foi ; son inspiration eut les vertiges de son âge, de

8on sexe, de son époque, de sa crédulité. Elle crut à des voix, à des \isions, à des prodiges ; mais Tins * piration elle-même fut la merveille, et le patriotisme triomphant atteste du moins en elle la divinité du sentiment et la vérité du cœur.

Elle entendit longtemps ces voix avant d'en parier même à sa mère. Un éblouissement de ses yeux les lui faisait présager par une explosion de donce lumière qu'elle se figurait découler du ciel. Tantôt ces voix lui recommandaient la sagesse, la piété, la virginité ; tantôt elles Fentretenaient des plaies de la France et des gémissements du pauvre peuple. Un jour, à midi, dans le jardin où elle était seule, sous l'ombre du mur de l'église, elle entendit distinctement une voix mâle qui l'appela par son nom et qui lui dit : « Jeanne, lève-toi; va au » secours du Dauphin, rends-lui son royaume de » France I »

L'éblouissement fut si céleste, la voix si distincte et la sommation si impérative, qu'elle tomba sur ses genoux et qu'elle répondit en s'excusant : « Comment le ferais-je, puisque je ne suis qu'une » pauvre fille, et que je ne saurais ni chevaucher » ni conduire des hommes d'armes? » La voix ne se contente pas de ces excuses : « Tu iras,» dit-elle à Jeanne, a trouver le Seigneur de Baudricourt, n. 15

» capitaine pour le roi à Vaucouleurs, et il te fera » conduire au Dauphin. Ne crains rien; sainte Ca- » therine et sainte Marguerite viendront t'assister. • A cette première vision , qui la fit trembler et pleurer d'angoisse, mais qu'elle garda encore comme un secret entre elle et les anges, d'autres succédèrent. Elle vit saint Michel armé de la lance, vêtu de rayons , vainqueur des monstres , tel qu'il était peint sur le tableau de l'autel de son hameau. L'archange lui dépeignit les déchirements et les asaei^ vissements du royaume. Il lui demanda compassion pour son pays. Sainte Marguerite et sainte Cathe^ rine, figures divines et populaires dans ces contrées, se montrèrent dans les nues comme il lui avait été annoncé. Elles lui parlèrent avec ces voix de femme adoucies et attendries par l'éternelle béatitude. Des couronnes étaient sur leurs têtes ; des anges, pareils à des dieux, leur faisaient cortège. C'était tout le poëme du paradis entr'ouvert devant ses yeux. Son âme, dans ce divin commerce, oubliait la rigueur de sa mission et s'abîmait dans les délices de ces contemplations. Quand ces voix se taisaient, quand ces figures se retiraient, quand ce ciel se refermait, Jeanne se retrouvait baignée de pleurs. « Ahl que » j'aurais voulu, » dit-elle elle-même, « que ces » anges m'eussent emportée avec eux!... » Maïs sa mission terrible ne le voulait pas. Elle ne devait être emportée où elle aspirait que sur les ailes de flamme de son bûcher.

Ces entretiens, ces sommations, ces délices, ces angoisses, ces délais, durèrent plusieurs années. Elle avait fini parles confesser à sa mère. Le père et les frères en étaient instruits. La rumeur en coulait dans la contrée : sujet de merveille pour les siiD^les, de doute pour les sages, de sarcasme pour . les méchants !

En ce même temps j la même idée et les mêmes visioDS travaillaient, en d'autres pays, d'autres filles et d'autres femmes. Quand le peuple n'espère plus rien des hommes pour son soulagement, il se tourne vers les miracles. Il y avait contagion de merveilles et de révélations. Une femme du Berry, nommée Catherine, voyait des dames blanches, à robes d'or, qui hii ordonnaient « d'aller par les villes deman- » der des subsides et des hommes d'armes pour le » Dauphin. Il fallait que le Dauphin lui donnât des » écuyers et des trompettes pour proclamer partout » qu'on lui devait apporter les trésors enfouis et » 'qu'elle saurait bien les découvrir. » Ainsi, quand un miasme est dans l'air, tout le monde le respire. La pitié de la France, la tendresse pour le Dauphin, la haine contre les Bouiçuignons , l'horreur de la âonodnation étrangère, fanatisaient les femmes. Toutes entendaient le cri 4fc la terre, quelques-unes les voix d'en haut. De plus, les poètes, les romanciers

et les conteurs ambulants du moyen âge avaient habitué les imaginations aux rôles belliqueux joués par des femmes , ainsi qu'on le retrouve dans le Tasse et dans Arioste. Elles suivaient leurs lamants aux croisades, leur servaient de pages ou d'écuyers, revêtaient Tarmure, maniaient le coursier, versaient leur sang pour leur Dieu, pour leur patrie, ou pour leur amour. Ces déguisements de la femme sous la cuirasse donnaient aux guerres, même civiles, un caractère de chevalerie et d'aventures touchantes, de merveilleux romanesque qui faisait songer les enfants et devait produire de fréquentes imitations. Il se rencontre toujours un être d'exception pour réaliser ce qui est imaginé par tous. L'idée d'une jeune fille conduisant les armées au combat, couronnant son jeune roi et délivrant son pays, était née de la Bible et du fabliau à la fois. C'était la poésie des veillées de village. Jeanne d'Arc en fit la religion de la patrie.

Son père, homme d'âge et austère, entendit avôc peine ces bruits de visions et de merveilles sous son toit de paysan. Il ne croy.''. point sa famille digne de ces faveurs dangereus du ciel, de ces visites d'anges et de saintes q\ ., faisaient causer ses voisins. Toute relation av >i les esprits lui était suspecte, à une époque s... tout où la crédulité

JEANNE D'ARC. i73

superstitieuse attribuait tant de choses aux mauvais esprits, et où Texorcisme et le bûcher punissaient tout commerce avec le monde invisible. Il attribuait ces mélancolies et ces illusions de sa fille à des désordres de santé. Il désirait la marier, afin que Tamour d'un époux et des enfants apaisât son âme , et que les distractions de la mère de famille fissent évaporer ces imaginations. Il poussa quelquefois l'incrédulité jusqu'à la rudesse; il dit à Jeanne que , a s'il apprenait qu'elle donnât » créance à ses prétendus entretiens avec les esprits » tentateurs et qu'elle se mêlât aux hommes de » guerre, il la voudrait voir noyée par ses frères, » ou qu'il la noierait lui-même de ses propres » mains. »

XUI

Ce déplaisir de sa mère et ces menaces mêmes de son père n'étouffaient ni les visions ni les voix. Obéissante en toute autre chose, Jeanne désirait obéir même en ceci ; mais l'inspiration était plus obstinée que la volonté. Le ciel devait être obéi avapt les hommes, et le prodige était pour elle plus impérieux que la nature. Elle gémissait de désobéir, et elle suppliait Dieu de lui épargner ces efforts qui déchiraient son cœur. Elle espérait bien obtenir pbis tard le congé et le pardon de ses parents , comme, en effet , ils lui pardonnèrent

i74 VIE DES GRANDS HOMMES.

quand sa gloire eut justifié à leurs yeux sadésobéissahce. L'inspiration est comme le génie : on ne le couronne qu'après Tavoir combattu.

Mais il y avait à côté de Jeanne un homme de son sang, plus simple que. son père, ou plus tendre, ou plus enthousiaste, dans le sein de qui la pauvre inspirée trcHivait créance ou du moii» pitié : c'était son oncle, dont l'histoire aurait dû conserver la figure et le nom, car il fut le prenoôer croyant à «a nièce et le premier complice de son génie. Ces seconds pères, dans les familles, sont souvent plus paternels que les pères véritables, •et ils ont plus de faiblesse pour les enfants de la maison, parce qu'ils se défient moins de leur amour et qu'ils aiment par choix et non par devoir. Tel paraît avoir été l'oncle de Jeanne, le père de prédilection , le consolateur , le confident , puis enfin l'intermédiaire séduit par son cœur entre sa nièce et le ciel. Pour soustraire Jeanne aux obsessions et aux reproches de sobq père et de ses frères, l'oncle la prit quelque temps dhez lui, sous préte^cte de soigner sa femme alitée. Jeanne profita de ce court séjom* loin des yeux de ses parents pour obéir à ce qui lui commandait dans Yàme. Elle pria son oncle d'aller à Vaucouleurs, ville de guerre, voi* sine de Domrémy, et de réclâaner l'interveution du

sire de Baudricourt, commandant de la ville, pour qu'elle pût accomplir sa mission.

L'oncle, séduit par sa nièce et sans doute poussé par sa femme, se rendit avec simplicité à leurs désirs. Il alla à Vaucouleurs et rendit au sire de Baudricourt le message dont il s'était complaisamment chargé. L'homme de guerre écouta avec une indulgente dérision le paysan : il semblait qu'il n'y eût qu'à sourire, en effet , de la démence d'une pAysanne de dix-sept ans s'offrant à accompUr pour le Dauphin et pour le royaume ce que des milliers de chevaUers, de politiques et d'hommes d'armes ne pouvaient faire par la force du génie et des bras. « Vous n'avez autre chose à faire, » dit Baudricourt au messager des miracles en le congédiant, « que de renvoyer votre nièce, bien souf- » fletée, chez son père. »

L'oncle revint, convaincu sans doute par l'incréikdité de Baudricourt et résolu d'enlever pour jamais cette illusion de l'esprit des femmes. Mais Jeanne avait tant d'empire sur lui, et la conviction la rendait si éloquente, qu'elle reconquit promptement la foi perdue de son oncle et qu'elle lui per*suada de la mener lui-même à Vaucouleurs, à l'insu de ses parents. Elle sentait bien que c'était le pat décisif et qu'une fois hors du village elle n'y rentrerait jamais. Elle fit confidence de son départ à une jeune fille qu'elle aimait tendrement, nommée Mangète, et elle pria avec elle en la recommandant

à Dieu. Elle cacha son dessein à celle qu'elle aimait encore davantage et qui s'appelait Haumette, « craignant, » dit-elle après, « de ne pouvoir vaincre » sa douleur de la quitter si elle lui disait adieu ; » elle pleura beaucoup en secret et vainquit ses » larmes. »

Vêtue d'une robe de drap rouge, selonle costume des paysannes de la contrée, Jeanne partit à pied avec son oncle • Arrivée à Vaucouleurs, elle reçut l'hospitalité chez la femme d'un charron, cousin de sa mère. Baudricourt, vaincu par l'insistance de l'oncle et par l'obstination de la nièce, consentit à la recevoir, non par crédulité, mais par lassitude. Il fut ému de la beauté de cette jeune paysanne, que son chevalier Daulon dépeint en ces termes vers cette époque: « Elle était jeune fille, belle et bien » formée, » dit-il en décrivant chastement jusqu'aux grâces de la femme.

Baudricourt l'ayant interrogée, Jeanne lui dit avec un accent de fermeté modeste qui prenait son autorité non en elle-même, mais dans ce qui lui avait été inspiré d'en haut: « Je viens à vous au « nom de Dieu, mon Seigneur, afin que vous man- » diez au Dauphin de se bien tenir où il est, de ne » point offrir de bataille aux ennemis en ce moment, « parce que Dieu lui donnera secours dans la mi-

» carême. Le royaume, » ajouta-t-elle, « ne lui appar- » tient pas, mais à Dieu, son Seigneur. Toutefois » il lui destine le royaume ; malgré les ennemis, il » sera roi, et c'est moi qui le mènerai sacrer à i> Reims! »

Baudricourt la congédia pour réfléchir, craignant sans doute de trop mépriser ou de trop croire dans un temps où l'incrédulité autant que la croyance pouvait lui être imputée à faute par la voix publique. Il en référa prudemment au clergé, juge en matière surnaturelle. Il consulta le curé de Vaucouleurs. Ils allèrent ensemble avec solennité visiter la jeune paysanne chez sa cousine , la feriime du charron. Le curé, pour être prêt à toute occurrence, avait revêtu ses habits sacerdotaux, armure contre l'esprit tentateur. Il exorcisa Jeanne, au cas où elle serait obsédée d'un démon, et la somriiade se retirer si elle était en commerce avec Satan. Mais les démons de Jeanne n'étaient que sa piété et son génie. Elle subit l'épreuve sans donner aucun scandale au prêtre et à l'homme de guerre. Ils se retirèrent indécis et touchés.

Le bruit de cette visite du gouverneur et du prêtre chez la femme du charron étonna et édifia la petite ville. Le peuple de toute condition et les fenmies surtout s'y portèrent. La mission de Jeanne

devint la foi de quelques-uDs et l'entretien de tous. Le bruit avait trop éclaté pour qu'il fût loisible à Baudricourt de l'étouffer. L'opinion l'accusait déjà d'indifférence ou de mollesse. « Négliger un tel se- » cours du ciel, n'était-ce pas trahir le Dauphin et » la France? » Un gentilhomme des environs, étant venu voir Jeanne comme les autres, lui dit, en manière d'accusation contre Baudricourt : « Èh » bien! ma mie, il faudra donc que le roi soit » chassé et que nous devenions Anglais? »

Jeanne mêla ses plaintes à celles du gentilhomme et du peuple, mais elle parut moins se lamenter sur elle-même que sur la France; et, se rassurant ensuite sur la promesse qu'elle avait entendue d'en haut : « Cependant, » dit-elle, « il faudra bien qu'a- » vaut la mi-carême on me conduise au Dauphin, » dussé-je, pour y aller, user mes jambes jusqu'aux » genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, » ni fille du roi d'Ecosse, ne peuvent reprendre le » royaume de France ; et il n'y a pour lui d'au» » très secours que moi-même , quoique j'aimasse » mieux, » ajouta-t-elle avec tristesse , « rester à » filer près de ma pauvre mèrel... Car je'sais bien » que batailler n'est pas mon ouvrage ; mais il faut » que j'aille et que je fasse ce cjui m'est commandé, » car mon Seigneur le veut. . . »

On lui demanda: « Et qui est votre Seigneur? » Elle répondit : a C'est Dieu I »

Deux chevaliers présents s'émurent, l'un jeune,

JEANNE D'ARC. il9

l'autre vieux. Ils lui promirent, sur leur foi, la main dans sa main, qu'avec l'aide de Dieu ils lui feraient parler au roi.

Pendant ces délais qui semblaient commandés par le respect même pour le Dauphin, Baudricourt conduisit Jeanne au duc de Lorraine, de qui il relevait à Yaucouleurs, afin de décharger sa responsabilité et de prendre ses ordres. Le duc vit Jeanne et l'interrogea sur une maladie dont il était en ce moment afiOigé. Elle ne lui parla que de guérir son ime en se réconciliant avec la duchesse dont il était séparé. Baudricourt la ramena à Yaucouleurs.

Pendant le voyage et le séjour de Jeanne chez le duc de Lorraine, le Dauphin lui-même avait été avisé par lettres de la merveille de Domrémy. Quelques-uns pensent que Baudricourt avait voulu prendre, avant toute résolution, les ordres du Dauphin et de sa belle-mère la reine Yolande d'Anjou : le Dauphin, la reine Yolande et le due de Lorraine devaient se concerter avec Baudricourt pour faire profiter à leur cause l'apparition d'une jeune, belle et pieuse fille, digne de protection divine pour les peuples, d'enthousiasme pour l'armée, de délivrance pour le royaume. Cette opinion n'a rien que de vraisemblable, et la politique d'une pareille foi n'en exclut pas la sincérité dans un siècle où les cours et

les camps partageaient toutes les croyances du peuple. Les préparatifs pour le voyage et pour la réception de Jeanne à la cour, et les respects du Dauphin et de la reine Yolande pour elle à son arrivée, montrèrent assez qu'on attendait le prodige et qu'on désirait le faire éclater.

Les habitants de Vaucouleurs achetèrent à Jeanne un cheval du prix de seize francs et des habits d'homme de guerre pour protéger sa personne autant que pour manifester sa mission guerrière. Baudricourt lui donna une épée. Le bruit de son départ pour l'armée s'étant répandu jusqu'à Domrémy, son père, sa mère, ses frères accoururent pour la retenir et la reprendre. Elle pleura avec eux, mais ses larmes, amollissant son cœur, ne purent amollir sa résolution.

Elle partit, en compagnie des deui^ gentilshommes et de quelques cavaliers de leur suite, pour Chinon où était le Dauphin. Son escorte lui fit traverser rapidement lés provinces où dominaient les Anglais et les Bourguignons, dans la crainte que leur dépôt ne leur fût enlevé. Indécis d'abord sur la nature des inspirations de la jeune fille, tantôt ils la vénéraient comme une sainte, tantôt ils s'en éloignaieixt4X)mme d'une sorcière possédée d'un mauvais génie.

Quelques-uns même délibérèrent secrètement s'ils

ne s'en déferaient pas en route en la précipitant dans quelque torrent des montagnes et en attribuant sa disparition à un enlèvement du démon. Souvent, près d'exécuter leur complot, ils furent retenus comme par une main divine. La jeunesse la beauté, l'innocence et la sainte candeur de la jeune fille furent sans doute le charme qui fléchit leurs cœurs et leurs bras. Partis incrédules, ils arrivèrent convaincus.

La cour errante était au château de Chinon, près de Tours. On y attendait l'inspirée de Vaucouleurs dans des sentiments divers. Les conseillers réputés les plus sages déconseillaient le Dauphin d'accueillir et d'écouter une enfant qui, si elle n'était pas un instrument de l'ange des ténèbres, était au moins la messagère de sa propre illusion. D'autres, plus crédules ou plus légers, poussaient le Dauphin à consulter du moins cet oracle. La reine Yolande et les favorites étaient fières que le salut vînt d'une femme. Faciles à croire, portées à séduire et à être séduites, elles sentaient que les moyens humains de relever la cause du roi étaient épuisés et qu'un ressort surnaturel, vrai ou supposé, pouvait seul rendre l'enthousiasme avec l'espérance aux soldats et aux peuples. « C'était peut-être Dieu qui » suscitait ce secours.» Politique ou crédulité,

tout était bon pour une cause vaincue et déses

pérée.

Le Dauphin flottant, comme la jeunesse , de l'amour à la gloire et des conseils graves aux conseils féminins, était à une de ces crises d'affaissement moral où l'on est enclin à tout croire parce qu'on n'a plus rien à attendre.

Jeanne arriva à Chinon dans ces circonstances. On la logea dans le voisinage, au château du sire de Gaucourt. Visitée par les dames et par les seigneurs de la suite du roi, sa simplicité ramena les uns, édifia les autres. Les chevaliers qui tenaient pour le roi dans Orléans avaient trop besoin d'un miracle pour hésiter à croire à sa mission. Ils envoyèrent quelques-uns des leurs implorer et encourager leur future libératrice. Le Dauphin, à leur instigation, consentit enfin à la recevoir; mais, dès le premier jour, il voulut l'éprouver.

L'humble paysanne de Domrémy fut introduite, dans son costume de bergère, devant cette cour d'hommes d'armes, de conseillers, de courtisans et de reines. Le Dauphin, vêtu avec une simplicité affectée et confondu dans les groupes de ses chevaliers richement armés, laissa à dessein la jeune fille dans le doute sur celui d'entre tous qui était son souverain, a Si Dieu l'inspire véritablement, se

» dit-il, il la mènera à celui qui a seul dans ses » veines le sang royal: si c'est le démon, il la » mènera au plus apparent d'entre mes hommes » d'armes. •

Jeanne s'avança en effet, confuse, éblouie, et. comme indécise entre cette foule, mais cherchant d'un regard timide, parmi tous, le seul vers lequel elle était envoyée. Elle le reconnut sans interroger personne ; et, se dirigeant modestement, mais sans hésitation, vers lui, elle tomba à genoux devant le jeune roi. « Ce n'est pas moi qui suis le roi, » lui dit le prince, en cherchant à la jeter dans le doute. Mais Jeanne, que son cœur illuminait, insistant avec plus de force : « Par mon Dieu, gentil prince, c'est » vous, » dit-elle, « et non un autre! » Puis, d'une voix plus haute et plus solennelle : « Très-noble » seigneur Dauphin I » poursuivit Jeanne, « le Roi » des cieux vous mande par moi que vous serez » sacré et couronné dans la ville de Reims, et son » lieutenant au royaume de France I »

A ce signe, la cour s'émerveilla et le Dauphin s'émut d'admiration pour la belle fille. Toutefois il voulut un autre signe plus difficile et plus secret -^ et, l'entraînant à l'écart de sa cour dans une embrasure de fenêtre, il s'entretint à voix basse avec elle sur un mystère de son âme qui travaillait sa conscience et qui lui inspirait secrètement des doutes sur son droit au trône. Ce mystère n'avait jamais été révélé par lui à personne. Il était de nature à faire

rougir sa mère et à détacher de son front la couronne. La conduite d'Isabeau de Bavière le laissait incertain s'il était véritablement le fils de Charles VI. La réponse inspirée de Jeanne, bien qu'elle ne fût pas entendue des assistants, répandit visiblement la sécurité et la joie sur le visage du Dauphin. Souvent, et récemment encore, il s'était renfermé dans son oratoire, priant Dieu avec larmes que, s'il était en effet le légitime héritier du royaume, la Providence voulût le lui confirmer et défendre son héritage pour lui, ou du moins lui éviter la mort et lui assurer asile parmi les Espagnols ou les Écossais, ses seuls amis. « Je te dis de la part de Dieu, » lui répète Jeanne à voix plus haute et en le saluant, a que tu es vrai fils de roi et héritier de la France 1 »

Cet entretien avec le roi, la faveur des princesses, les instances des envoyés de l'armée d'Orléans, la rumeur populaire plus prête à se passionner pour le merveilleux que pour le possible, l'aventure d'un homme d'armes incrédule qui, ayant blasphémé Jeanne sur un pont, fut noyé peu après dans la Loire; la politique enfin, qui prolongeait ou qui simulait une foi utile à ses desseins, tout concourait à créer autour de l'étrangère un fanatisme de respect et d'espérance qui faisait du moindre doute une impiété.

Le bâtard d'Orléans, le fameux Dunois, l'appelait par des messages réitérés à Orléans, pour retremper Tâme de ses soldats. Le duc d'Alençon, prince chevaleresque et courtois, accourait au bruit du prodige et embrassait, avec la chaleur de la jeunesse et de l'enthousiasme, la cause de Tinspirée. Les courtisans se pressaient autour d'elle, au château du Coudray. Les uns lui présentaient des chevaux de bataille; les autres l'exerçaient à se tenir en selle, à manier le coursier, à rompre des lances, tous ravis de la hardiesse, de la grâce et de la force qu'elle montrait dans ces exercices de guerre , comme si l'âme d'un héros se fût trompée d'enveloppe en animant cette vierge de dix-sept ans de la passion des armes et de l'intrépidité des combats.

Le Dauphin pourtant hésitait encore à condescendre aux inspirations de la jeune fille, retenu par son chancelier qui craignait la dérision des Anglais, si la France confiait son épée à une main qui n'avait tenu que la quenouille. Le chancelier redoutait aussi le clergé, qui pouvait attribuer au sortilège l'inspiration et s 'offenser^ d'une foi qu'il n'aurait pas autorisée dans le peuple. Le roi jugea sagement qu'il fallait envoyer préalablement Jeanne à Poitiers, pour la soumettre à l'examen de l'université et du parlement. Ces deux oracles du temps, chassés de Paris, siégeaient alors dans cette province. « Je • vois bien, • s'écria Jeanne, « que j'aurai de rudes

» épreuves à Poitietrs où l'on me mène ; mais Dieu » m'assistera. Allons-y donc avec confiance. »

Interrogée avec bonté, mais avec scrupule, par les docteurs, elle les confondit tous par sa foi en elle-même autant que par sa patience et par sa douceur. L'un d'eux lui dit : « Mais si Dieu a résolu j> de sauver la France, il n'a pas besoin de gens » d'armes. — Ehl répondit-elle, les gens d'armes » batailleront, et Dieu donnera victoire. » Un autre lui dit : . « Si vous ne donnez point d'autre preuve » de la vérité de vos paroles, le roi ne vous prêtera » point de soldats pour les mettre en péril. — Par » mon Dieu I répliqua Jeanne, ce n'est pas à Poi- » tiers que j'ai été envoyée pour donner des signes; » mais conduisez-moi à Orléans, avec si peud'hom- » mes que vous voudrez, et je vous en donnerai. » Le signe que je dois donner, c'est de faire lever » le siège d'Orléans I » Et comme les docteurs lui citaient des textes et des livres qui défendaient de croire légèrement aux révélations : « Cela » est vrai, » répoi)dit-eIle ; « mais il y a plus de » choses écrites au livre de Dieu qu'aux livres des » hommes. »

Enfin, les évêques déclarèrent que rien n'était impossible à Dieu et que la Bible était pleine de mystères et d'exemples qui pouvaient autoiÎBer

une humble femme à combattre sous des habits d'homme pour la délivrance de sou peuple. La reine Yolande de Sicile, belle-mère du Dauphin, et les dames les plus vénérées de la cour^ attestèrent la pureté de vie et la virginité de la prophétesse. On n'hésita plus à lui confier l'armée qui devait, sous le duc d'Alençon, son plus zélé croyant, aller secourir Orléans.

On lui forgea une armure légère et blanche de couleur, en signe de la candeur de l'héroïne. EUe réclama une longue épée rouillée, marquée de cinq croix, qu'elle déclara être enfouie dans la chapelle d'une église voisine de Chinon et qu'on y trouva. On lui remit en main un étendard blanc aussi, semé de fleurs de hs, fleurs héraldiques de la France. Elle chevaucha ainsi, suivie du vieux et brave chevalier Daulon, son protecteur ; de deux jeunes eafants , ses pages ; de deux hérauts d'armes , d'un chapelain, d'ime suite nombreuse de serviteurs, et d'une foule de peuple qui bénissait d'avance en elle le miracle et le salut. Elle fut reçue triomphalement à Blois par les chefs de l'armée, rassemblés pour la voir et pour obéir à ses inspirations divines : le maréchal de Boussac, Dunois, Lahire, Xaintrailles, tous avertis par le chancelier de respecter dans cette fille la mission de Dieu et

la volonté du roi. Mais le fanatisme passionné du peuple pour la vierge guerrière de Domrémy imposait à Tarrnée plus encore que l'ordre du Dauphin. Servante de Dieu autant que du trône, Jeanne commença par réformer les désordres de mœurs et les scandales de l'armée. On jeta aux flammes les cartes, les dés, les instruments de sorcellerie et de jeux de toutes sortes dans le camp et dans la ville. Des prédicateurs populaires s'attachèrent aux pas de Jeanne, et prêchèrent les femmes et les soldats. L'un d'eux s'exalta d'un tel fanatisme et remua tellement le peuple en tribun plutôt qu'en prêtre, que le pape le fit saisir par l'inquisition et brûler vif comme fauteur d'hérésie. Un autre, le frère Richard, moine de l'ordre des cordeliers, entraînait de telles multitudes par sa parole que des milliers d'hommes et d'enfants couchaient sur la terre nue, autour de la tribune, en plein air, la veille de ses prédications. Le vent de l'esprit souflBIait comme une tempête sur les âmes. La reUgion, le patriotisme et la guerre agitaient les foules. L'humble Jeanne suivait à pied, dans les rues de Blois, les prédicateurs. Mais son humilité même la désignait à la passion de la multitude. Le cordelier couvait de jaloux ombrages contre elle, tout en affectant de partager le fanatisme de l'armée. Tout était préparé dans les choses et dans les esprits pour les miracles, l'envie même, et le supplice après le triomphe.

L'armée, pnrifiée par les réformes et par la discipline que Jeanne avait introduites, se recrutait de nombreuses compagnies d'hommes d'armes, accourant de toutes les provinces au bruit du prodige. L'étendard de la vierge de Domrémy était véritablement l'oriflamme de la France.

Les chefs, pressés de profiter de cet enthousiasme, ébranlèrent leurs troupes. Jeanne, consultée par eux, voulait que, sans considération du nombre et de l'assiette des Anglais, on marchât droit à Orléans par la route la plus courte, celle de la Beauce. Les généraux feignirent d'y consentir, mais ils la trompèrent pour le salut des troupes et lui firent traverser la Loire pour s'avancer à l'abri du fleuve par les bois et les marais de la Sologne. Le chapelain de Jeanne marchait en tête de l'armée, portant sa bannière et chantant des hymnes. La marche ressemblait à une procession où le prêtre guide les soldats. Jeanne arriva le troisième jour en face d'Orléans. En voyant le fleuve entre elle et l'armée, elle s'indigna d'avoir été trompée par les généraux. Elle voulait qu'on attaquât sur l'heure les fortifications des Anglais interposées entre l'armée et la ville. On endormit son impatience.

Dunois, qui avait le commandement général de l'armée de secours et de l'armée d'Orléans, s'élança

dans une frêle barque en apercevant la pucelle du haut des remparts. Quand il eut pris terre au pied de son cheval : « Est-ce \ous, » lui dit-elle, « qui » êtes le bâtard d'Orléans? — Oui, » dit Dunois, a et bien réjoui de votre venue I » Mais elle, d'une voix de doux reproche : « C'est donc vous qui avez » conseillé de prendre la route éloignée de l'ennemi » par la Sologne? — C'est le conseil des plus vieux » et sages capitaines, » dit Dunois. a — Le conseil » de Dieu, monseigneur, » répliqua Jeanne, « est » meilleur que les vôtres. Vous avez cru me trom- » per, et vous vous êtes trompé vous-même. Ne » craignez rien ; Dieu me fait ma route , et c'est » pour cela que je suis née. Je vous amène le » meilleur secours que reçût jamais chevaUer ou » cité, le secours de Dieul... »

En ce moment, le vent qui soulevait les flots de la Loire en sens contraire de son cours et qui empêchait les barques chargées de vivres et d'armes d'aborder au port d'Orléans, changea tout à coup comme par miracle, et la ville fut ravitaillée malgré les Anglais.

Le lendemain, ayant congédié l'armée du roi qui n'avait pour mission que d'escorter le convoi jusqu'aux portes et qui devait retourner défendre la plaine, Jeanne entra dans Orléans à la tête de deux cents lances seulement; elle était suivie du brave chevalier Lahire et de Dunois. Montée sur une haquenée blanche, élevant son étendard dans la main

droite, revêtue de sa légère armure qui étincelait aux yeux d'un doux éclat, elle était à la fois, pour les habitants de la ville et pour les soldats, Tange de la guerre et de la paix. Les prêtres, le peuple, les femmes, les enfants, se précipitaient sous les pieds de son cheval pour toucher seulement ses éperons, croyant qu'une vertu divine émanait de cette envoyée de Dieu. Elle se fit conduire à l'église, où l'on chanta un Te Deum de reconnaissance pour la ville secourue. Mais le secours qui réconfortait le plus le peuple était le secours surnaturel qu'il croyait voir et posséder dans la prophétesse.

Jeanne fut conduite de la cathédrale dans la mai-^ son de la femme la mieux famée de la ville, pour que sa vertu fût à l'abri des mauvais discours et que sa bonne renommée restât intacte au miheu des camps. On lui avait préparé un festin. Mais elle n'accepta qu'un peu de pain et de vin, en humilité et en mémoire de la table frugale de son père.

Elle dicta de là une lettre aux Anglais, qu'elle avait méditée dans la route. Cette lettre était toute semblable, par ses apostrophes et par son accent, aux sommations que les héros d'Homère s'adressaient , avant de combattre, du haut des murs ou sur le champ de bataille. « Roi d'Angleterre, » disait-elle, « et vous, duc de Bedford, qui vous dites

» régent de France ; et vous, Guillaume, comte de » Suffolk; Jean Talbot, et vous, Thomas Scales, » qui vous prétendez lieutenant du duc de Bedford, » obéissez au Roi du ciel, rendez les clefs du » royaume à la pucelle envoyée de Dieu 1 Et vous, » archers et hommes d'armes qui êtes devant Or- » léans, allez-vous-en, de par Dieu, en votre pays ! . . . » Roi d'Angleterre, si ainsi ne faites , je suis chef » de guerre, et, en quelque lieu que je vous atteigne, » ainsi moi-même le ferai !... Et croyez fermement » que le Roi du ciel enverra plus de force à moi » que vous ne sauriez en mener dans tous vos » assauts. » Elle les conviait ensuite à la paix et leur promettait sûreté et bon accueil s'ils voulaient venir traiter avec elle dans Orléans.

Le rire, la dérision et les railleries cyniques des assiégeants furent la seule réponse à cette lettre de Jeanne. Ils l'appelèrent ribaude et gardeuse de vaches. Ils retinrent déloyalement prisonnier son héraut d'armes. Elle en envoya un second à Talbot, pour lui offrir le combat en champ clos sous les remparts de la ville. « Si je suis vaincue, » disaitelle à Talbot, « vous me ferez brûler snr un bi- » cher ; si je suis victorieuse , vous lèverez le » siège. » Talbot ne répondit que par le silence du dédain. Il se serait cru déshonoré d'accepter le défi d'une enfant et d'une fille.

Jeanne, appelée par respect pour la volonté du roi et pour la superstition du peuple au conseil des généraux qui commandaient les troupes, montra la même impatience de combattre et la même confiance dans l'assistance qu'elle portait en elle. Dunois affectait de lui céder en toute chose, même contre son propre sentiment, sachant qu'en lui cédant il satisfaisait le peuple et enflammait le soldat. Chef aussi politique que guerrier, le bâtard, s'il ne croyait qu'à demi aux révélations, croyait à l'enthousiasme. La grâce et la foi de Jeanne le séduisaient luimême. Il s'entendait merveilleusement avec elle, l'éclairant de ses avis dans les conseils, s'allumant de son héroïsme datis l'action.

Le sire de Gamaches, vieux soldat, témoin des condescendances de Dunois et de Lahire pour les témérités de la jeune fille, s'indigna, dès le premier jour, de ce qu'on préférait les révélations d'une paysanne à l'expérience d'un chef consommé tel que lui. « Puisqu'on écoute ici, » s'écria-t-il, « l'avis » d'une aventurière de basse condition, de préfé- » rence à celui d'un chevalier tel que moi, je ne » contesterai pas davantage. Ce sera mon épée qui » parlera en temps et lieu, et peut-être y périrai-je ; • mais mon honneur me défend, ainsi que l'intérêt » du roi, d'obéir à de telles folies. Je défais ma

» bannière, et je ne suis plus désormais qu'un simple

» écuyer. J'aime mieux avoir pour chef un noble

» homme qu'une fille qui a peut-être été je ne sais

» quoi ! » Puis , pliant sa bannière , il la remit à

Dunois.

Jeanne ne respirait que la guerre, et tout retard dans la délivrance du pays par les armes lui semblait un doute de la parole divine et une offense à la foi. Elle monta à cheval le jour niême pour escorter un détachement qui allait chercher à Blois des renforts , et au retour, lançant seule son cheval sur le rempart d'une des forteresses dont les Anglais avaient entouré la ville, puis, élevant la voix pour se faire entendre d'eux, elle les somma d'évacuer leurs bastilles. Deux chevaliers anglais, Granville et Gladesdale, célèbres par leur bravoure et par le mal qu'ils avaient fait aux gens d'Orléans, lui répondirent par des injures et par des mépris, la renvoyant à ses quenouilles et à ses troupeaux. « Vous naentez, » leur répliqua Jeanne. « Avant » peu, vous sortirez d'ici ; beaucoup des vôtres y » seront tués, mais vous-mêmes vous ne le verrez » pas ! » leur prophétisant ainsi leur défaite et leur mort.

Le second renfort, ramené de Blois par Dunois lui-même, entra, sans avoir été attaqué, dans la ville.

Dunois vint remercier Jeanne du bon avis qui Tavait inspiré. Il lui annonça l'arrivée prochaine d'une armée anglaise qui venait compléter le blocus. « Bâ- » tardl bâtard! » lui dit Jeanne, «je te commande, » aussitôt que cette armée paraîtra en campagne, » de'me le dire ; car si elle se montre sans que je » lui livre bataille, je te ferai trancher la tête, » ajouta-t-elle pour forme d'enjouement. Dunois lui promit de l'avertir.

A peu de jours de là , comme elle était sur son lit au milieu du jour, se reposant des fatigues qu'elle avait prises le matin à rétablir l'ordre , la piété et les bonnes mœurs parmi les gens de guerre , un souci surnaturel l'empêcha de dormir. Tout à coup, se levant sur son séant, elle appela son écuyer, le vieux sire de Daulon. « Armez-moi ! » lui dit-elle. « Le » cœur me dit d'aller combattre les Anglais, mais » il ne me dit pas si c'est contre leurs forts ou con- » tre leur armée. »

Pendant que le chevalier lui revêtait son armure, une grande rumeur s'éleva dans les rues. Le peuple croyait qu'on égorgeait les Français aux portes. « Mon Dieu! dit Jeanne, le sang des Français coule » sur la terre ! Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée » plus tôt? Mes armes I mes armes I Mon cheval ! » mon cheval! » Et, sans attendre le sire de Daulon encore désarmé lui-même, elle se précipite, demivêtue en guerre, hors de la maison. Son petit page jouait comme un enfant sur le seuil. « Ah! méchant.

» page, qui n'êtes pas venu m'avertir que le sang » de la France était répandu! » lui dit-elle. « Allons , » vite, mon cheval! » Elle s'élança sur son cheval; et, s 'approchant d'une fenêtre haute d'où on lui tendit son étendard, elle partit au galop et courut au bruit, vers la porte de la ville. En y arrivant, elle rencontra un des siens qu'on rapportait blessé et sanglant dans les murs. « Hélas! » dit-elle, «je n'ai » jamais vu le sang d'un Français sans que mes » cheveux se dressassent sur ma tête ! »

C'était la bastille de SaintrLoup que les chevaliers français avaient tenté de surprendre et que Talbot vainqueur venait de secourir en les chassant jusqu'aux remparts d'Orléans. Jeanne s'élança hors des portes, rallia les vaincus, appela les renforts, refoula Talbot, assaillit la forteresse, immola les Anglais , fit la garnison prisonnière , et, passant à l'instant de la colère à la pitié, pleura sur les morts et sauva du carnage les vaincus. Inspirée et champion tout à la fois de sa cause ^ le miracle de son insomnie, de son intelligence, de son bras et de sa pitié éleva au-dessus de tous les doutes la foi de son nom dans les camps de la France et la terreur de son apparition dans les camps de l'Angleterre. Elle voulait épargner le sang même des ennemis. Résolue à une attaque décisive de leurs forteresses, elle monta au sommet d'une tour, et, attachant à une flèche la lettre où elle les sommait de se rendre et leur promettait merci, elle banda l'arc et lança le

trait dans leur camp. Ils restèrent sourds à cette seconde sommation et lui renvoyèrent par d'autres flèches les plus infâmes répliques. Elle en rougit en les entendant lire, et ne put même s'empêcher de pleurer devant ses gens. Mais elle se consola vite, en pensant que Dieu lui rendait plus de justice que les hommes. « Bah 1 » dit-elle en essuyant ses yeux, « mon Seigneur sait que ce ne sont que mensonges . »

Elle commanda, de l'avis de Dunois , une sortie et un assaut général sur les quatre forteresses anglaises de la rive gauche de la Loire. L'attaque fut repoussée et les Français mis en fuite. Jeanne contemplait la bataille du haut d'une petite île au milieu du fleuve, et, voyant la déroute, elle se jeta dans une frêle barque, puis, traînant son cheval à la nage par la bride, elle aborda au milieu de la mêlée. Sa présence , sa voix , son étendard , la divinité que les soldats croyaient voir luire sur son beau visage, les rallie, les retourne, les emporte à sa suite aux palissades ; elle subjugue les forteresses et y met le feu de sa propre main. La cendre des bastilles anglaises , trempée du sang de leurs défenseurs , fut le trophée de cette victoire. Jeanne revint triomphante, blessée au pied par une flèche. Elle perdait son sang sans vouloir prendre ni boisson ni nourriture,

parce qu'elle avait juré de jeûner ce jour-là pour le

salut de son peuple.

Dunois et ses lieutenants croyaient avoir assez fait de délivrer un des bords du fleuve : « Non, non, » dit Jeanne ; « vous avez été à vos conseils , et moi » au mien. Croyez que le conseil de mon Roi et » Seigneur prévaudra sur le vôtre. Soyez debout » demain avec l'armée; j'aurai à faire ce jour-là » plus que je n'ai eu jusqu'à ce jour. Il sortira du » sang de mon corps, je serai blessée ! » En vain les capitaines ferment-ils les portes pour s'opposer

lendemain à son ardeur. Le peuple et les soldats, fanatisés d'amour et de foi pour elle, se levèrent séditieusement contre eux et menacèrent les généraux. Les portes furent enfoncées par la multitude, qui s'élança comme un torrent sur les pas de sa prophétesse. Les chefs furent entraînés par les soldats. Dunois, Gaucourt, Gonthaut, de Raiz, Lahire , Xaintrailles , s'élancèrent à l'assaut de la principale forteresse qui restait aux Anglais. L'armée anglaise , entourée de remparts et de fossés, foudroyait ces masses. Les échelles, brisées à coups de hache, se renversaient sur les assaillants. Le pied des fortifications était jonché de morts. Le découragement saisissait la multitude; Jeanne seule s'obstinait à sa foi. Elle saisit une échelle, et, l'appliquant contre le mur du rempart, elle y monte la première, l'épée dans la main. Une flèche lui traverse le cou vers l'épaule^

JEANNE D'AR^. i99

elle roule inaaimée dans le fossé. Les Anglais, pour «qui Jeanne serait une victoire, sortent des retranchements pour l'enlever. Gamaches la couvre de sa hache et de son corps. Les Français reviennent à sa voix et la délivrent. Elle reprend ses sens et voit Gamaches blessé et vainqueur pour elle. « Ah! dit-elle en se repentant de Tavoir une fois contristé, « prenez mon cheval, et sans rançon I J'avais » tort de mal penser de vous, car jamais je ne vis » un plus généreux chevalier. » On emporta Jeanne à l'abri, pour la désarmer et pour visiter sa blessure. La flèche sortait de deux largeurs de main derrière l'épaule. Le sang l'inondait. Elle fut contrainte, comme ' Clorinde , de livrer les beautés pudiques de son corps aux regards et à la main des iiommes. Mais la chasteté de son âme et la pureté de son sang versé pour la patrie renvek>ppaient,dit Daulon, d'une telle sainteté dans sa nudité même, que nul; en l'admirant, ne concevait l'idée d'une profanation. Plus ange que femme aux yeux des combattants et du peuple, la divinité de son rôle la revêtait. Elle était femme et faible pqurtant, car elle pleura en voyant son sang couler. Puis elle se i^consola, en priant ses célestes iprotectrices dans le ciel. Elle arracha ensuite la flèche de sa propre main, et répondit aux hommes d'armes qui lui recommandaient des remèdes superstâtietix d'eschanteurs et de paroles magiques en usage aloirs dans lefi camps : a J'aimerais mieux mourir que de

tt pécher ainsi contre laTolonté de Dieu. » On pansa sa blessure avec de Thuile, et elle remonta à cheval pour suivre à regret Tannée et le peuple découragés, qui se retiraient.

Elle entra, pour prier, dans une grange. Le cœur lui disait encore de combattre, mais elle n'osait tenter Dieu et résister à Pavis des capitaines.

Cependant sa bannière était restée dans le fossé, au pied de Téchelle d'où Jeanne venait d'être renversée. Daulon, son chevalier, s'en étant aperçu, courut ^.vec quelques hommes d'armes pour repren dre cette dépouille, qui aurait trop enorgueilli les Anglais. Jeanne y courut à cheval après eux. Au moment où Daulon remettait dans les mains de sa maitresse l'étendard, ses plis, agités par le mouvement du cheval et par le vent, se déroulèrent au soleil et parurent aux Français un signal que Jeanne leur faisait pour les rappeler à son secours. Les Français, déjà en retraite, accoururent de nouveau pour sauver leur héroïne . Les Anglais, qui la croyaient morte, la revoyant à cheval à la tète des assaillants , la crurent ressuscitée ou invulnérable : la panique s'empara d'eux. Les illusions du feu des canons au miUeu des fumées colorées de la poudre leur firent voir des esprits célestes, divinités tutélaires d'Orléans, à cheval dans les nuées, et combattant de

>*''' lEANNE D'ARC. 201

Tépée de Pieu pour Jeanne et sa cause. Une poutre, jetée sur le fossé, servit de pont-le\is à un intrépide chevalier qui fraya le chemin des remparts à nos bataillons. Le commandant anglais, Gladesdale, se repliant devant cette irruption, cherchait à traverser un second fossé pour s'enfermer dans le réduit. « Rends-toi, Gladesdale ! » lui cria Jeanne. Tu m'as vilainement injuriée, mais j'ai pitié de » ton âme et de celle des tiens. » A ces mots, le pont-levis sur lequel combattait vaillamment la dernière poignée d'Anglais, brisé par les coups d'une poutre , s'abîme sous les combattants : la Loire recouvre leurs cadavres.

Jeanne, l'armure teinte de sang, entra au bruit des cloches dans Orléans, fière, mais humble, d'une victoire que l'armée devait toute à elle, mais qu'elle reconnaissait devoir toute à Dieu. L'ivresse du peuplé la divinisait. Elle était son salut, sa gloire et sa religion à la fois. Jamais popularité ne confondit mieux le ciel et la terre dans une figure de vierge, de sainte et de héros. L'humilité de sa condition la rendait plus chère à cette multitude, parce qu'elle lui était plus semblable. Le salut sortait du chaume, comme à Bethléem.

Les généraux anglais reconnurent le bras de Dieu dans l'irrésistible ascendant de cette béroïne. Ils brûlèrent eux-mêmes le peu de forteresses qui leur restaient dans le pays, et défilèrent en retraite sous les remparts d'Orléans. Les chevaliers français et le peuple voulaient profiter de leur découragement pour les insulter et les anéantir, a Non , » dit Jeanne avec une douce autorité, « ne les tuez » pas; il suffit qu'ils partent. » Et, faisant dresser un autel sur les remparts d'Orléans, elle y fit célébrer le sacrifice du pardon et chanter les hymnes de victoire pendant le défilé de ses ennemis.

Orléans délivré, c'était la déUvrance du royaume. Cette ville fit de sa libératrice sa divinité tutélaire. Elle lui prépara des statues, n'osant encore lui vouer des autels.

Mais Jeanne ne perdit pas de temps à savourer de vains triomphes. Elle ramena l'armée victorieuse au Dauphin, pour l'aider à reconquérir ville à ville son empire. Le Dauphin et les reines la reçurent comme une envoyée de Dieu, qui lui apportait les clefs perdues et retrouvées de leur royaume. « Je » n'ai qu'un an à durer, » dit-elle avec une près-

cience triste qui semblait lui révéler son échafaud dans sa victoire; « il me faut donc vite employer. » Elle conjura le Dauphin d'aller se faire couronner immédiatement à Reims, bien que cette ville et les provinces intermédiaires fussent encore au pouvoir des Bourgijignons , dQ§ Flamands et des Anglais. L'imprudence de ce conseil frappait les conseillers et les généraux de la cour. Le sacre du roi à Reims était, aux yeux de tous, une impossibilité ou une témérité qui, pour une vaine ombre de puissance, leur ferait abandonner les fruits de la victoire actuellement dans leurs mains. On voulait reconquérir auparavant la Normandie et la capitale. Les conseils succédaient aux conseils. Jeanne se consumait d'ennui et d'inaction à la cour; ses inspirations l'obsédaient, et à son tour elle obsédait humblement le Dauphin.

Un jour qu'il était enfermé avec un évêque et des confidents pour délibérer sur le parti à suivre, Jeanne vint doucement frapper à la porte du conseil. Le roi lui ouvrit, reconnaissant sa voix. « Noble » Dauphin , » lui dit-elle en s 'agenouillant devant lui, « ne tenez pas tant à de si longs conseils ; vene» » recevoir votre couronne à Reims. On me presse » là-haut devons y mener. — Jeanne, » ditl'évêque à la jeune fille, « comment votre conseil se fait-il » entendre à vous? — Oui, Jeanne, » ajouta le roi, « dites-nous comment? — Eh bien! » dit-elle, « je « me suis mise en oraison, et comme je me com-

» plaignais en moi-même de votre incrédulité à mou » avis, j'ai entendu ma voix qui m'a dit : Va, va, » ma fille, je serai à ton aide; va! Et quand j'en- » tends cette voix intérieure , je me sens merveil- » leusement réjouie, et je voudrais qu'elle parlât » toujours. »

Le Daupliin lui céda, et donna le commandement deTarmée au duc d'Alençon. On marcha contre les Anglais, conduits par Suffolk. La masse des ennemis à traverser ébranlait la confiance de la cour et de la poignée d'hommes d'armes qui suivaient Jeanne. « Ne craignez pas d'attaquer, » dit-elle, a car c'est Dieu qui conduit notre œuvre. Si ce » n'était de cela, n'aimerais-je pas mieux garder mes tt brebis que de courir de tels périls? » On la suivit, on traversa Orléans, tout plein encore de sa gloire; on marcha contre Suffolk, qui s'enferma dans Jergeau. L'assaut qu'on y donna fut sanglant. Jeanne y montant, son étendard à la main, fut renversée dans le fossé par une grosse pierre qui brisa son casque sur sa tête. Son acier et ses cheveux de femme la sauvèrent. Elle se releva des eaux et emporta la ville.

Suffolk se rendit à un de ses chevaliers. Elle poussait toujours l'armée en avant. « Vous avez » peur, gentil sire, » disait-elle en souriant au duc d'Alençon , qui unissait la prudence au courage ; « mais ne craignez rien, j'ai promis de vous ra- » mener sain et sauf à votre femme. »

Oa cherchait une autre armée anglaise, commandée par^Talbot dans la Beauce. Séparé de cette armée par une forêt, Làhire, qui menait Tavantgarde, ne savait quel sentier prendre. Un cerf, parti sous les pieds de son cheval, se précipite dans le camp des Anglais et les fait découvrir aux cris que ne peut retenir ce peuple chasseur à la vue du cerf. L'armée française, ainsi miraculeusement guidée, marche à eux. Ils succombent. Leurs chefs les plus redoutés, Talbot, Scales, se rendent et sont tramés captifs avec Suffolk aux pieds du Dauphin. Jeanne, après la victoire , s'émeut de tendresse pour les vaincus désarmés; elle descend de son cheval, donne la bride à son page, relève les blessés de l'herbe trempée de sang, et les panse de ses propres mains.

Le régent, duc de Bedford, tremblait dans Paris. « Tous .nos malheurs , écrivait-il au cardinal de » Winchester, sont dus à une jeune magicienne » qui a rendu, par ses sortilèges, l'âme aux Fran- » çais. » Le duc de Bourgogne, rappelé de Flandre par Bedford, revint encourager et défendre Paris avec les Anglais.

Cependant Jeanne, après cette victoire, était retournée vers le roi : elle l'avait enfin décidé à se rendre à Reims. On tourna Paris par Auxerre, et n. 18

on marcha sur Troyes, capitale de la Champagne. La vàle se rendit à la yoix de la libératrice d'Orléans. Jeanne, en se rapprochant deMn pays^ existait à la fois plus d'enthousiasme et plus d'enm. Sa famille la reconnaissait enfin pour mspirée, après l'avoir pleurée pour folle. Ses &^res, apjpelés par elle dans les can^s, recevai^ii des honneurs et des armoiries de la. cour. Ils combattaient et triomphaient sous les yeux de leur soeur.

Mais le moine Richard, ce prédicateur jabaxdont nous ayons parlé, lui disputait déjà sa popularité par des suppositions de sorcellerie, perfidies jetées méchamment dans le peuple . A son entrée à Troyes, il osa s'avancer vers Jeanne et faire des exorcismes et des signes de croix sur son cheval, conmie s'il marchait contre un fantôme de Satan. « Allons, » approchez, dit Jeanne; je ne m'envolerai pas. »

Châlons et Reims ouvrirent leurs portes. Le roi fut sacré, et la mission de Jeanne accomplie. « » gentil roi, disait-elle en embrassaat ses genoux » dans la cathédrale, après qu'elle le vit couronné, » maintenant est fait le plaisû* de Dieu, qui m'a- » vait ordonné de vous amener en cette cité à » Reims pour recevoir votre sacre , maintenant » qu'enfin vous êtes roi, et que le royaume de » France vous appartient! »

Elle était \e palladium visible du peuple, dont le roi n'était que le souverain. Les femmes lui faisaient toucher leurs petits enfants comme si elle était une

lEANWE D'ARC. 207

samte reKqiie. Les soldats baisaient à genoux son étendard, et sanctifiaient leurs armes en les approchant de son épée nue. Elle se refusait modestement et religieusement à ces superstitions et à ces adorations , ne s'attribuant d'autre vertu que Tobéis- «mce mùx ordres reçus de Dieu et accomplis par son inspration. « Oh ! • disait-elle, en contemplant rivresse de €e roi rendu à son peuple et de ce peuple rendu à «on roi, « que ne puis-je mourir » ici 1 » — « Et où croyez-vous donc mourir ? » lui deiBa&da l'archevêque de Reims. — « Je n'en sais » rien , » répondit la sainte fille : « ce sera où il » pUdra k Dieu. J'ai fait ce que mon Seigneur » m'avait chargé de faire. Je voudrais bien main- » tenant qu'il lui plût -de m'envoyer garder mes » mimtoQs, avec ma sœur et ma mère! »

EUe commençait à sentir ce doute de l'avenir qui saisit l'h^oïsme, le g^ie, la vertu même, quand ils ont achevé la première moitié de toute grande O0Qvre humaine, la montée et la victoire, et qu'il ne lenr reste plus 'que la seconde moitié, la descente et le martyre. Elle commençait à entendre ces voix, non plus du ciel, mais du foyer, qui rappellent en vain l'homme, découragé de ses ambitions et de ses gloires , au toit de ses premières tendresses, aux hNïmbles occupations de son enfance, et à l'obsQEurité de ses premiers jours.

Pauvre Jeanne, pourquoi n'écouta-t-elle pas ces voix?... Mais Dieu lui destinait un sort achevé. Il

n'y en a point sans l'iniquité des hommes et sans

le martyre pour son pays.

Le génie dans l'action est une inspiration du cœur; mais cette inspiration elle-même a besoin d'être servie par les circonstances. Quand ces circonstances extrêmes, qui produisent en nous cette tension de toutes nos facultés qu'on appelle génie, s'évanouissent ou se détendent, le génie lui-même paraît s'affaisser. Il n'est plus soutenu par ce qui relevait au-dessus de l'homme, et c'est alors qu'on dit des héros, des inspirés ou des prophètes : Dieu a cessé de parler en eux.

Telle était l'âme de Jeanne d'Arc après le sacre de Charles VU à Reims. Aussi un grand abattement et une fatale hésitation^ paraissent l'avoir saisie dès ce moment. Le roi, le peuple et l'armée, qu'elle 'avait fait vaincre, voulaient qu'elle restât toujours leur prophétesse, leur guide et leur miracle. Mais elle n'était plus qu'une faible femme égarée dans les cours et dans les camps, elle sentait sa faiblesse sous son armure. Son cœur seul lui restait, toujours intrépide, mais non plus inspiré. Elle voulait faire parler un oracle qui n'avait plus ni divinité, ni langue, ni voix. On voit cet aveu naïf de l'état de son âme dans ses réponses à ses juges, au mo • ment de son procès.

La France, aussi, n'avait plus besoin d'elle. Le réveil en sursaut du Dauphin par sa voix, ce prince jeune et vaillant arraché par une bergère aux bras de ses maîtresses, la délivrance miraculeuse d'Orléans, la défaite de Bedford dans les plaints de la Beauce, la. captivité ou la mort des chevaliers anglais les plus renommés , le fanatisme religieux et patriotique tiu peuple allumé par l'apparition, par la voix et par le bras d'une jeune fille, et prenant partout dps exploits pour des miracles; toutes ces circonstances avaient souflBié l'espérance et le patriotisme sur la surface du pays, la terreur et l'hésitation dans le cœur des Bourguignons et des Anglais. Le jsol répudiait ou dévorait les ennemis; ils se sentaient enfin usurpateurs sur le trône, étrangers dans la patrie. Le sacre de Reims, ce couronnement réputé divin, qui faisait intervenir alors la main de Dieu et le heaume céleste pour juger la légitimité des princes, avait rendu au Dauphin non plus seulement l'amour, mais la religion du peuple. En défendant son roi, ce peuple croyait défendre désormais l'élu du ciel. Jeanne d'Arc avait été bien inspirée en le menant droit aux autels de Reims. Partout ailleurs, il n'aurait remporté qu'une victoire ou une ville ; à Reims il avait remporté un royaume et une divine autorité. La révolte contre lui devenait blasphème et impiété. Un politique consommé n'aurait pas mieux conseillé que cette ignorante. Déplus, comme il arrive toujours dans les revers, la division,

la discorde, les riTalHés, les récriminations mutaelles s'étaient introduites dans les conseils des Anglais et des Bourguignons. Le duc de Bourgogne, amolli par les prospérités et par les femmes, se contentait de venir de temps en temps de Flandre à Paiiê, pour étaler, comme Antoine après le meurtre de César, le sang 4e son père assassiné sons les yeux des Parisiens, et pour recueîUir les vaines popularités d'une multitude plus tnmultiieuse qm dévouée. Le duc de Bedford, régent de France poor le roi d'Angleterre Henri VI, et le cardinal de Winchester, souverain de l'Angleterre sous ce roi enfant, se haïssaient et se desservaient mutuellement, en ayant l'apparence de s'entendre et de se soutenir. Le cardinal, alarmé cependant des revers trop honteux de Bedford, amenait à Paris une nouvelle armée. Le duc b*emblait dans cette ville. Toutes les villes et toutes les provinces environnantes tombaient de- * vaut les forces croissantes du roi de France, et l'étendard de Jeanne, déployé sous les murs des places assiégées, sufiisait pour les ouvrir à Charles. La superstition du peuple croyait voir voltiger autour de cet étefiadard des étincelles de flamme, rayonnement des puissances célestes qui entouraient l'envoyée de Dieu.

Son humilité ne s'exaltait point au sein de ses triomphes , ni sa chasteté ne se ternissait dans les camps. Chaque soir, disent les chroniques, « elle » allait prendre son logis dans la maison de la femme

IfiANNB D'ARC. 2il

» U fAxÈB honnéteaieiit famée du lieu, et sonyent » m^e eouchait dans son lit. Elle passait la nuit » ses armes sous la main, et à demi vêtue de ses » habillements d'hœnme de guerre, afin de mieux » protéger sa pudeur. » Elle ne s'enoi^eillissdt aammement des bonneurs qu'on lui rendait. « Ce » qpae je fais, b disait -elle sans cesse au peuple superstitieux, « n'est pas un miracle de moi, mais » on ministère qui m'est commandé : c'est pourquoi » je s«is soutenue. Ne baisez point mes habits ou » mes armes comme prodiges, mais conune instru- » ments des grâces de Dieu. »

Après quelques manœuvres des Français et des Angkâs autour de Paris pour en tenter la route cm pour la fermer, le roi s'avança jusqu'à Saint-Denis, et le duc de Bedford se hâta de s'enfermer dans la ville pour la défendre à la fois contre l'assaut du roi et contre la mobilité du peuple.

Le duc de Bourgogne, commençant à pressentir où allait la victoire, et redoutant moins pour sa pelhique ^n rm, son parent, dans Paris, que la puis^ sauce anglaise assise sur les deux rives de la Man* che, à côté de ses Flandre, commençsdt à négocier secrètement avec Chyles VII. Jeanne d'Arc, consultée sur ces négociations, les encourageait de tous ses efforts. Les lettres qu'elle dictait pour le duc

de Bourgogne ne respiraient que la paix, le pardon réciproque et l'union de tous les membres de la famille française contre l'étranger . Son cœur, qui savait rendre de si bons secours aux hommes d'ar* mes, rendait Jeanne de meilleur conseil encore aux politiques. La sagesse transpire dans chacun de ses mots. On ne peut révoquer en doute Tinfluence conciliatrice de ses lettres sur le duc de Bourgogne. Elle n'excluait même pas les Anglais de sa tolérance et de son désir de paix. Elle n'injurie pas les ennemis du roi, elle les conjure. Sa charité dans les paroles égale son intrépidité dans le combat.

Elle pressait le roi d'attaquer Paris, prenant son désir pour une lumière et son impatience pour une inspiration. Les généraux résistaient encore. Elle les entraîna, malgré eux, jusqu'au faubourg de La Chapelle Saint-Denis. Elle s'y logea avec l'avantgarde commandée par le duc d' Alençon, par le maréchal Gilles de Retz, par le maréchal de Boussac, par le comte de Vendôme et le sire d'Albes. Elle fit camper l'armée dans les villages en face des portes du nord de la capitale.

Mais le peuple, contenu par l'armée de Bedford, par le parlement et par la bourgeoisie trop compromise avec les Anglais, et les Bourguignons pour ne pas craindre la vengeance du roi, ne s'émut que pour défendre les étrangers qui asservissaient la capitale et le trône. L'esprit de sédition, entretenu par Isabeau, les Armagnacs et les factions pendant

tant d'années, avait éteint la nationalité dans l'âme de cette ville inconstante. On ferma les portes, on inonda les fossés, on entassa les pavés sur les créneaux, on viola les dépôts publics pour solder les troupes, on répandit le bruit que le roi et sa magicienne avaient juré de faire passer la charrue sur les ruines de la capitale.

Jeanne, informée de ces rumeurs, s'efforçait de les démentir par la discipliné qu'elle maintenait dans les troupes du roi. Indignée un jour des scandales, donnés par quelques soldats qui voulaient attenter à l'honneur d'une fille des champs, elle frappa un des coupables sur la cuirasse, du plat de son épée, et avec une si sainte colère^ que l'épée se brisa en deux tronçons. C'était l'épée miraculeuse qui avait opéré tant de prodiges dans sa main : funeste présage 1 Le roi la gronda, Jeanne elle-même pleura son épée. « Mais, disait-elle, elle préférait » son étendard blanc et sa petite hache d'armes ; » car elle ne frappait jamais pour tuer, mais pour » vaincre, et le sang d'un ennemi ne souilla jamais » ses armes. » Elle s'attribuait à elle-même, prêtresse de la délivrance de sa patrie, cette loi du sacerdoce qui répugne au sang : toujours f enune , même au milieu des guerriers.

Après une semaine d'inutile attente, Jeanne fit donner l'assaut aux remparts, du sommet de cette petite colline couverte aujourd'hui de rues, d'édifices et de temples, qui a gardé le nom de butte des

Moulins. Elle franehk, avec le duc d'Alen^n et les généraux, le premier fossé sous le feu de la vUle. Parvenue au bord du second et exposée presque seule aux traits des remparts, elle sondait la profondeur de l'eau et la vase du bout de sa lance et faisait combler le fossé de fascines par les soldats, tout en agitant sa bannière et en criant à b -ville rebelle de se rendre, quand une flèche lui traversa la jambe et la jeta évanouie sur un monceau de morts et de blessés. On la transporta sur le revers de la berge du fossé où les flèches et les feux passaient par<lessu8 sa tète, et on retendit sur l'herbe pour arracher la flèche de sa blessure. Elle retrouva la voix et le geste pour encourager les siens à l'aseaut. Les vaillants chevaliers la suppliaient en vain de se laisser rapporter au camp, les flèches et les boulets labouraient en vain la terre autour d'elle, les fossés se comblaient en vain de cadavres : elle s'obstinàît à la victoire ou à la mort. On eût dit que <;'était le dernier assaut qu'elle donnait elle-même à sa fortune. Le duc d'Alençon, tremblant de perdre en elle l'âme et la foi de l'armée, fut forcé d'accourir luimême et de l'enlever dans les bras de ses soldats du champ de carnage où elle voulait mourir. La nuit couvrait les murs de la plaine. Les généraux du roi firent silencieusement retirer les troupes . Pour dérober leurs pertes aux regards des Parisiens quand le jour viendrait, ils relevèrent les morts des bords du fossé, ils les entassèrent, conmie dans un bûcher,

JEANNE D'ARCL 215

dans la grange de la ferme des Mathmins, et les brûlèrent pendant les ténèbres pour ne laisser que de la cendre aux Anglais.

Ce revers, confondant avec tant d'éclat les prophéties de Jeanne d'Are, fut le premier démenti du ciel à son esprit divinatoire et la première atteinte an prestige populaire de son infaillibilité. Elle commença elle-même à douter d'elle-même. Son esprit chancela avec sa fortune. Elle s'humilia devant Dieu et devant le roi, et, renonçant à la guerre, elle suspendit son armure blanche et son épée sur le tombeau de saint Denis, dans la basilique. Mais le roi et les chevaUers la supplièrent tellement de les reprendre et s'accusèrent tellement eux-mêmes des fautes qui avaient déconcerté ses prophéties , qu'elle eut la faiblesse de les revêtir encore par complaisance pour l'armée, et de continuer à inspirer et à combattre, quand le souffle n'inspirait plus et quand l'esprit ne combattait plus en elle.

L'armée se dissémina après l'entreprise malheureuse sur Paris ; des trêves se conclurent pour donner du temps aux négociations. Jeanne s'en alla en Normandie , pour aider le duc d' Alençon à reconquérir son apanage personnel sur les Anglais. Le aire d' Albret la requit ensuite d'aller guerroyer avec lui à Bourges. Elle fit des prodiges au siège de Saint-

Pieire-le-Moûtier. Elle retrouva son génie inspirateur dans la fumée de l'assaut. Presque seule sur le revers du fossé et abandonnée des siens, elle combattait encore. Son fidèle écuyer, Daulon, lui criait en vain : « Que faites-vous, Jeanne? vous êtes seule ! » — Non, dit-elle en montrant du geste l'espace » vide et le ciel, j'ai cinquante mille hommes ! » Et, continuant à rappeler les soldats découragés et à leur faire honte de leur découragement devant son audace , elle les ramena aux murs et les escalada victorieusement à leur tête.

À la reprise des hostilités entre Charles YII et les Anglais, elle ramena au roi ime armée, sous les murs de Paris. Détrompée des négociations, elle lui dit cette fois « que la paix était au bout de sa lance. » Elle rompit plusieurs corps de Bourguignons et d'Anglais , et s'enferma dans Compiègne pour le défendre, comme Orléans, contre le duc de Bourgogne. Le sort des Français y luttait, comme dans un champ clos, contre la fortune des deux armées d'Angleterre et de Flandre. Un homme intrépide et féroce, Guillaume de Flavy, commandait la ville. La rumeur des temps l'accusait d'animosité ou de dédain contre l'héroïne populaire des camps.

Jeanne avait promis de sauver la ville. Dans une des premières sorties de la garnison contre les assiégeants, elle combattit avec sa première audace contre les troupes de Montgomery et le sire de Luxembourg. Deux fois repoussée, elle ramena deux fois

la victoire à son étendard. A la fin de la journée, les Anglais et les Bourguignons, réunis et concentrant tous leurs efforts sur la poignée de chevaliers qui l'entouraient, s'attachèrent à elle seule, comme à la seule âme de leurs ennemis et au seul mobile de leur défaite. Cernée et poursuivie au miUeu des siens, elle se sacrifia pour sauver ceux qui s'étaient confiés à elle. Pendant qu'ils passaient le pont-levis pour rentrer dans Compiègne, elle resta la dernière exposée aux coups des Anglais et combattant pour le salut de tous. Au moment où, demeurée seule, elle lançait son cheval sur le pont-levis pour s'abriter derrière leis murs, le pont se leva et lui ferma le passage. Saisie par ses vêtements et précipitée de son cheval, elle se releva pour combattre encore; mais, entourée et désarmée par la masse croissante de ses ennemis, elle se rendit prisonnière à Lionel, bâtard de Vendôme, et fut conduite au sire de Luxembourg, général du duc de Bourgogne.

Aucune victoire ne valait, aux yeux des Anglais et des Bourguignons , le trophée que le hasard ou la trahison venait de leur livrer. Jeanne était, à leurs yeux, le génie sauveur de la France et de Charles VII. Ils croyaient, en la tenant, tenir son trône.

Le duc de Bourgogne accourut lui-même pour s'assurer de son triomphe en contemplant sa captive . Il l'entretint en secret dans la chambre où on l'avait enfermée. Le canon des camps et le Te Deum des

cathédrales célébrèrent à rinstant la prise de Jeanne d'Arc dans toutes les villes et dmis toates les provinces des alliés. C'était la France ette-mème que l'on croyait conquise dans cette j^ine £yyie. Le peuple, au contraire, pleura et garnit partout sur Boa sort. On s'entretenait à denû-voix, dans ks camps et dans les chaumières, de la prétendue trahison du sire de Flayy, commandant de Compîègne, qui avait, selon le peuple, vendu l'héreine de Dieu au sire de Luxembourg. On rapportait à l'aj^ui de cette accusation, sans preuves et* sans vraifèieiiiblance, les pressentiments et ies propos de Jeanne la veille du dernier combat. « Hâasî mes bons B amis, mes chers enfants, avaiA^eUe dit à ses hôtes » et à ses pages, je vous le dis avec tristesse , il y a » un homme qui m'a vendue ; je suis trahie, et » bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour » moi, car bientôt je ne pourrai plus servir mon roi » ni le noble royaume de France ! » Pressentiment ou soupçon qui, dans une fille nourrie de l'Évangile, rappelait ceux de son divin Maître dajis la cène funèbre avec ses amis ! Faisai(reUe allusion àa brave Flavy, guerrier trop rude pour flatter les créddlilés populaires, mais trop courageux pour trahir ? ou pensait-elle à la jalousie du moine Richard, dont les accusations de sorcellerie la poursuivaient? Nul ne sait sa pensée, mais tous étaient frappes de ses présages.

Sa mère , qui l'était venue voir à Reims et qui

s'étonnait de son intrépidité dans les batailles, loi ayant dit nn jour : « Mais, Jeanne, vous n'avez donc I) peur de rien? — Non, lui avait-elle répondu; » je ne crains rien que la trahison ! » C'est sous la trahison, en effet, que l'héroïsme , la vertu et le génie succombent. Facultés poissantes qu'on ne peut combattre face à face à la lumière, et qu'on prend au piège comme l'aigle et le lion 1

On remarquait depuis quelque temps un redoublement de ferveur en elle. Elle entrait le soir dans les églises et chapelles des champs, et' s 'agenouillait au milieu des enfants à qui on enseignait les mystères. On la surprenait rêvant et priant à l'écart sous l'ombre des plus noirs piliers. Elle avait son agonie des Olives avant d'avoir son supplice comme le maître qu'elle servait. Cette agonie de l'âme et du corps redoubla d'amertume après sa captivité. Les lois de la guerre et de la chevalerie, son sexe, son âge, sa beauté, la douceur et l'humanité qu'elle avait toujours montrées après la victoire , le scrupule même qu'elle avait gardé de ne jamais verser le sang dans les combats, la pureté de ses moeurs, la naïveté de sa foi, tout devait lui promettre et lui assurer les sauvegardes, les pitiés, les respects qu'on devait à un guerrier qui s'était rendu et à une femme qui faisait l'admiration et le récit des cnmps. C'était une infâme félonie pour un chevalier de Kvrer ou de vendre à un autre les prisonniers remis à sa merci. L'hospitalité forcée de 4a prison

était aussi sacrée que celle du foyer. Le sire Lionel de Ligny , à qui Jeanne s'était rendue , répondait de sa captive devant l'usage et devant Thonneur. n ne pouvait, d'après les lois et coutumes de la guerre, se dessaisir de Jeanne que contre sa rançon, si la France lui en faisait une.

Mais Ligny dépendait du sire de Luxembourg, en qualité de vassal. Il avait intérêt à flatter ce seigneur, de qui relevaient ses domaines. Le plus précieux présent qu'il pût offrir au sire de Luxembourg, allié lui-même du duc de Bourgogne, pour capter sa faveur, c'était le génie tutélaire de Charles VII. Après avoir d'abord envoyé Jeanne, captive, dans un de ses propres châteaux, voisin de la Picar^ -die, il la hvra au sire de Luxembourg. Le duc de Bourgogne la marchandait déjà à Luxembourg; les Anglais, au duc de Bourgogne; l'inquisition de Paris la revendiquait d'eux tous, pressée de purger la terre de cette victime , dont le patriotisme était le crime aux yeux de cette inquisition, aUiée à l'usurpation : « Usant des droits de notre office, » écrivait le vicaire général de l'inquisition aux gens du duc de Bourgogne,^ « nous requérons instam- » ment et enjoignons, au nom de la foi et sous les » peines de droit, d'envoyer et amener prisonnière » devant nous Jeanne, soupçonnée de crimes, pour » être procédé contre elle par la sainte inquisition. »

Ainsi, c'étaient des Français qui demandaient à venger l'Angleterre, l'Église de France qui deman-

dait à sévir contre la liberté de ses propres autels I Le sire de Luxembourg, ^étranger, fut moins cruel que les compatriotes de l'héroïne. 11 l'envoya dans son château de Beaurevoir, où les dames de sa famille furent douces et compatissantes pour elle. L'Université de Paris, scandalisée de ces égards et de ces délais, et lâchement alliée avec l'inquisition contre l'innocence et le malheur, appuya par des lettres plus impératives et plus ardentes les injonctions du vicaire général de l'inquisition : « En vérité, » disait l'Université au sire de Luxembourg, au » jugement de tout bon catholique^ jamais de mé- » moire d'homme il ne serait advenu fine si grande » lésion de la sainte foi, un si énorme péril et dom- » mage pour la chose publique en ce royaume, que » si elle échappait par une voie si damnable et » sans une convenable punition I »

On voit qu'en tous les temps les haines des hommes paraissent les justices des juges, et que ni les lettres ni les fonctions sacerdotales ne préservent les corps politiques de ces détestables adulations à leur parti. Luxembourg résistant encore, l'Université et l'inquisition suscitèrent l'autorité ecclésiastique dans la personne de l'évêque de Beauvais, homme féroce et fanatique, nommé Cauchon. Il fut le Caïphe de ce Calvaire. Cauchon, par principe ou par intérêt, était vendu à la cause ennemie jusqu'à l'âme. Il osa signifier au duc de Bourgogne de lui livrer sa prisonnière, et il lui en débattait le prix :

« Bien que cette femme ne doive pa&, distudt-il dana » sa requête, être eoQsidérée comme pmcmmère de » guerre, néanmoÎDS, pour récûmpefiser ceux qui » l'ont prise et retenue, le roi (c'était le Toian^ak » des Parisiens) veut lûen leur donner six mille » francs (somme considérable alors )^ et au bâtard » qui l'a prise une rente de trois cents livtes. « Il offrait de plus, pour sûreté du dépôt qu'il demandait^ . dix mille francs, « comme pour un roi, un prince, » un grand de l'État ou un Dauphin. * Le sire de Luxembourg, n'osant résister à la fois au désir secret du duc de Bourgogne, à l'empire des Apgk^ dans la coalition, \ l'Université, organe de l'opinion, à l'inquisition, oi^ane de l'Eglise, céda à regret à oes influences réunies et remit JeaniM. Crime collectif, où chacun se décharge de sa respooslibilité , mais dont Paris a l'accusation, Luxembourg la lâcheté, l'inquisitjton l'arrêt, les Anglais la félonie et le supplice, la France la honte et l'ingratitude 1

Ce marchandage de Jeanne par ses ennemis, dont les plus acharnés étaient des compatriotes, avait duré six mois. EUle avait été arrachée avec douleur aux soins et aux amitiés des femmes de la maison de Luxembourg à Beaurevoir, transportée à Arras, puis à Rouen oà elle arriva enchaînée. Pendant ces six mois, l'influence de cet ange de la guerre sur

lEANNE D'ARC. 223

les Groupée de Charles VII, son âme qui survivait dans les conseils et dans les camps de ce prince, la superstition patriotique du bas peuple pour elle , superstition que sa captivité n'avait fait que redou-* bler, Fabscnce enfin du duc de Bourgogne, lassé de la guerre, enclin à négocier, rassasié de puis* sanee, ivre d'amour et de fêtes, oisif dans ses États de Flandre, toutes ces causes avaient entratné revers sur revers' pour les Anglais, succès sur succès pour Charies VII.

Jeanne, absente, triomphait partout. La haine c(mtre son nom montait à proportion des désastres de leur cause dans le coeur des Anglais, de l'Université et de l'inquisition, partisans serviles ou intéressés de cette monarchie de l'étranger. La politique voulait qu'on éteignît ce prestige populaire dans le sang de l'héroïne ; un clergé aveuglé voulait qu*on brûlât la nïlagie avec la magicienne ; la passion voulait de la vengeance; la peur, de la sécurité. La condamnation et la mort de Jeanne étaient le complot tacite de ces vils instincts du cœur humain. L'évêque de Beauvais pressait le procès. Il s'ouvrit à sa requête. Il y avait une telle impatience de condamner dans les autorités sacrées et laïques, que le cfergé de Beauvais autorisa Cauchon à se substituer à l'archevêque de Rouen, dont l'archevêché était alors en interrègne.

Les chevaliers des trois nations, même ceux que leur déloyauté aurait dû faire rougir devant la

captivité troquée et livrée par eux, semblaient aussi réjouis d'être affranchis de la présence de Jeanne, que rinquisition était elle-même pressée de la sacrifier à leur ressentiment. On raconte que, peu de temps avant la comparution de l'accusée devant ses juges , le sire de Luxembourg dont elle avait été la prisonnière et qui l'avait vendue à sa propre cupidité, traversant Rouen, alla, par un passe-temps cruel, se repaître de sa vue dans sa prison : il menait avec lui le comte de Strafford et le comte de Warwick, comme pour leur montrer la terreur des Anglais désarmée et enchaînée. « Jeanne, lui dit-il » avec une ironie qui tentait sa crédulité pour la » tromper, je suis venu pour te déUvrer et pour te » mettre à rançon, à condition que tu promettras » de ne plus t'armer contre nous. — Ahl mon » Dieu 1 répondit la prisonnière avec un accent de » doux reproche, vous vous.riez de moi. •Vous n'en » avez ni le pouvoir ni la volonté. Je sais bien que » les Anglais me feront mourir, croyant gagner le » royaume par mamort ; mais, fussent-ils cent mille » de plus, ils n'auront pas ce royaume 1 » Strafiford tira sa dague du fourreau, comme pour venger ce défi courageux de la captive à ses geôliers ; Warwick, plus loyal et plus humain, détourna le bras et prévint l'outrage.

Plus de cent docteurs ecclésiastiques et séculiers avaient été réunis à Rouen pour former le terrible tribunal. On eût dit que les juges pervers ou fanatiques de cette grande cause avaient voulu se partager riniquité en un plus grand nombre, afin d'en diminuer la responsabilité et Thorreur pour chacun d'eux aux yeux de la France et de l'avenir. Ces cent juges cependant n'avaient autorité que pour informer contre l'accusée et pour discuter les accusations et les preuves; l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'inquisiteur général Jean Lemaître avaient seuls le droit de prononcer. Ils avaient prononcé d'avance dans leur cœur. On n'avait rien épargné pour se procurer des incriminations contre Jeanne. Des informateurs, envoyés à Domrémy pour chercher des crimes jusque dans son berceau et pour souiller sa vie par ces rumeurs populaires qui sont les préludes des grandes calonmies, n'avaient recueilli là que des témoignages de sa foi, de sa candeur et de sa vertu. Ses jeunes compagnes d'enfance, fidèles à la vérité et à l'amitié, avaient parlé d'elle avec compassion et avec larmes. Les soldats n'en parlaient qu'avec admiration, le peuple qu'avec reconnaissance. Il avait fallu chercher dans des sources plus ténébreuses et plus immondes des éléments d'accusation. La plus sacrilège perfidie les avait ouvertes.

ne VIE DES GRANJDS HOMMES.

Un prêtre se disant Lorrain et compatriote de Jeanne, nommé Loiseleur, fut jeté dans sa prison, sous prétexte d'attachement à Charles VII, afin que la parenté de patrie, la conformité d'opinion et la communauté de peines ouvrissent le cœur de Jeamie à la confiance et à la confidence. Pendant que Loiseleur interrogeait sa compagne de captivité et s'efforçait d'arracher à son âme des aveux convertis en crimes, l'évèque de Beauviûs et le comte de Warwick, cachés derrière une cloison, assistaient, invisibles, aux entretiens et notaient les épanchements de la plainte. Les tabellians, cachés aussi avec l'évèque et chargés d'enregistrer ces mystères, rougirent eux-mêmes de leur office et refusèrent d'écrire d'aussi infâmes surprises de la conscience. Loiseleur continua son œuvre de perdition sous un autre déguisement. Il s'insinua dans la piété de Jeanne, reçut ses confessions dans le cachot, et, s'entendant avec l'évèque, il conseilla, sous le sceau de Dieu, à sa pénitente tous les aveux qui pouvaient donner prétexte à la condamnation.

Pendant ces préhminaires du procès à Rouw, on intimidait les témoins qui auraient pu parler à sa décharge ou à sa gloire. Une femme du peuple de Paris, ayant dit que Jearnie était une fille d'honneur, fut brûlée vive.

Telle» étaient les dispositions des juges et de Tesprit public à Paris et à Rouen, quand l'évêque fit enfin eomparaître Taccusée devant lui, le 21 février. Poursuivie par ses ennemis, elle semblait oubliée -de ses amis. Charles VII, vretwieux et insouciant de celle qui Tavait fait vaincre, traitait déjà avec le duc de Bourgogne ; il ne paraît pas avoir fait une tentative efficace pour racheter celle qui allait mcmrir pour lui.

L'évêque, dans la crainte que Taccusée ne fût soustraite un seul moment à la garde des Anglais et -enlevée par quelque émotion patriotique du peuple, instruisit le procès dans le château de Rouen, commandé par W^arwick, capitaine des gardes du roi Henri VI d'Angleterre. Ce fut dans la chapelle de ce château que Jeanne enchaînée, mais toujours revêtue de ses habits de guerre, parut devant lui. Le vicaire de l'inquisiteur général, touché d'on ne sait quels scrupules ou de quelle pitié pour la victime, paraît avoir contenu plutôt qu'excité le féroce dévouement de l'évêque, et donné au procès quelques formes d'impartialité et de douceur. L'Église jugeait alors et ne frappait pas de sa propre main. Satisfaite de purger l'hérésie ou le sacrilège par son jugement, elle laissait aux pouvoirs civils l'odieux et rîmpopularité de l'exécution. L'inquisition, dans

cette cause, paraît avoir été moins avide de condamner Jeanne d'Are que de la juger. C'était un pouvoir romain. Jeanne, en effet, n'avait offensé que les Anglais dont l'évêque de Beauvais était le complaisant et le ministre.

L'évêque parla à l'accusée avec mansuétude, comme pour attester une impartialité ou une pitié qui donneraient ensuite plus d'autorité à l'arrêt. Elle se plaignit d'abord doucement du poids et de la pression des anneaux de fer qui blessaient ses membres. L'évêque lui dit que cçs fers étaient une précaution qu'on avait été contraint de prendre pour prévenir ses tentatives réitérées d'évasion. La prisonnière avoua qu'au commencement de sa captivité elle avait naturellement désiré de s'enfuir, mais qu'il n'y avait en cela ni déloyauté ni crime à elle, puisqu'elle n'avait jamais donné à personne sa foi de ne pas sortir du château. Le procès ne dit pas si on allégea ses fers.

Après cet épisode, on lui lut son acte d'accusation, moins politique que religieux, dans lequel elle était chargée de crimes contre la foi, d'hérésies et de sortilèges.

Interrogée ensuite sur son âge, elle répondit qu'elle avait dix-neuf ans environ. Sur sa croyance, elle répondit que sa mère lui avait enseigné h Pater j Y Ave et le Credo^ les deux prières et la profession de foi des fidèles, et que personne autre que sa mère ne lui avait rien appris de sa religion. On la somma

de prononcer à haute voix ces deux prières et cet acte de foi de son enfance : elle craignit apparemment de commettre, en les récitant en latin devant des docteurs, quelque omission ou quelque erreur dont on ferait un texte d'hérésie contre elle, a Je » les réciterai de bien bon cœur, » dit-elle, « pourvu » que monseigneur l'évêque de Beauvais, ici pré- » sent, consente à m'entendre en confession. » Elle ne croyait pas, sans doute, pouvoir mieux convaincre le juge de la sincérité et de Torthodoxie de sa foi qu'en ouvrant son âme au prêtre. La cour, la longue captivité, Tamour de la vie à un âge si tendre, inspiraient à la jeune fille Thabileté ingénue et la prudence instinctive de sa situation. On la ramena, chancelante sous ses fers, dans son cachot.

Le joiu* suivant, on lui demanda de jurer de dire la vérité sur toute chose dont elle serait requise . Elle réserva les choses qui ne lui appartenaient pas à elle seule, mais à Dieu et au roi. a Je dirai sur les unes » toute la vérité, » répondit-elle; « sur les autres, » non. » On ne put réprimander cette sagesse, et on poursuivit. « Vous a-t-on appris un métier? » lui dit-on. « — Oui, » répondit-elle, « ma mère m'a » appris à coudre aussi merveilleusement qu'une » femme de la ville. » Elle avoua qu'elle avait une fois quitté furtivement la maison de sa mère, mais que c'était par crainte des bandes de Bourguignons errants dans la contrée; qu'une femme, nommée la Rous9e, l'avait menée au village de Neuf châtel ;

Page 1