‹ Vies des grands hommes (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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qu'elle avait habité quelques jours à peine dans cette Camille ; que pendant ce temps elle faisait le petit trafic de domestique ou le ménage de cette maison , mais qu'elle n'allait point aux champs ni aux bms garder les brebis ou autres bêtes. Elle aTOua que, dès l'âge de treize ans, elle arait entendu des voix et avait été éblouie par des lumières dans le jardin de sa mère, du côté de l'église; que ces voix ne hii avaient donné que de sages conseils; qu'elles lui avaient ordonné obstinément de venir en France et de faire lever le siège d'Orléans; qu'elle avait résisté, mais qu'après de lœigs combats elle avait obtenu de son oncle qu'il la mènerait à Vaucouleurs, où le sire de Baudricourt lui avait dit, en la' laissant partir pour Chinon : « Va, et » qu'il en advienne ce qu'il plaira à Dieu ! » Elle raconta, sans vanité comme sans crainte, sa présentation au Dauphin et l'instinct qu'elle avait eu de le reconnaître entre tous. On lui demanda ce qu'elle avait dit en secret au Dauphin ; ^le refusa de s'expliquer, de peur de révéler des scrupules du roi sur la légitimité de sa naissance. Interrogée si elle avait vu quelque signe divin ou quelque esprit céleste autour du front du Dauphin : « Excusezmoi de ne rien répondre sur ceci, » dit-elle. Et elle rentra dans son cachot pour cette nuît-là.

L'évêque, à l'ouverture de la troisième séance, l'adinonesta de nouveau pour qu'elle eût à dire la vérité sur toutes choses, même les choses d'État sur

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lesquelles elle aérait interrogée. « Monseigneur l'évè- B que, » dit-dle, « réfléchissez bien que vous êtes mon 9 juge et que vous prenez une grande charge devant » Dieu, si vous me pressez trop. » Innocente devant l'Église, elle sentait qu'elle serait infailliblement coupable •devant les ennemis du roi, et, en écartant les interrogations politiques, elle écartait la mort. L'évéque le savait comme elle ; il la pressa en vain de tomber dans le piège, t Non, » dit-elle, « je » dirai tout vrai, mais je ne dirai pas tout I » Ce fut .ainsi qu'elle restreignit son serment pour restreindre son danger.

On reprit l'interrogatoire, dans l'intention de tirer de la naïveté de la jeune fille des aveux de sorcellerie. « Vous entendez toujours votre voix intérieure ? — Oui. — - Quand l'avez-vous entendue la dernière fois ? — Hier, et encore aujourd'hui. — Que faifiiez-vous quand la voix vous parla? — Je dormais, et elle m'éveilla. — Vous ètes-vous mise à genoux pour lui répondre ? — Non; je la remerciai seulement de sa consolation^ étant assise sur mon Ut, et je la priai de me consoler et de m'assister dans ma détresse. — - Vous dit*elle qu'^e TOUS sauverait du péril où vous êtes ? — A cela je n'ai rien à répcmdre. »

Les questions de l'évéque la pressant davantage, die lui répéta de nouveau qu'il courait un grand danger dans son âme en se montrant à la fois son juge et son ennemi. « Les petits enfants, » ajouta»

t-elle, « disent qu'on pend bien souvent les iano- » cents pour avoir répondu la vérité . — Vous croyez- » vous en état de grâce devant Dieu? » lui demanda l'évêque. Elle réfléchit un peu, puis elle répondit, en femme attentive à la fois à Dieu et aux honmies, ne voulant ni offenser l'un ni scandaliser les autres : « Si je n'y suis pas, qu'il plaise à Dieu de » m'y rétablir I si j'y suis, qu'il plaise à Dieu de » m'y maintenir 1 » Cette sage réponse déconcerta les accusateurs, et ils dirigèrent l'interrogatoire du côté politique. « Les habitants de Domrémy te-. » naient-ils, » lui demanda-t-on, « pour les Bour- » guignons ou pour les Armagnacs? — Je ne con- » naissais qu'un homme du parti des Bourgui- » gnons. » C'était son compère, parrain d'un enfant dont elle était marraine , à qui une fois elle avait dit : « Si vous n'étiez pas du parti des Bourgui- » gnons, je vous dirais bien une chose. » Mais la différence d'opinion lui ferma la bouche et le cœur sur ses visions avec cet homme. « AlUez-vous avec » les petits enfants du village qui se séparaient, par » jeu, en camps des Français et des Anglais pour » s'entre-combattre ? — Je n'ai pas mémoire d'y » avoir été ; mais je les ai bien vus quelquefois re- » venir tout blessés et saignants de ces batailles. — » Aviez-vous dans votre jeune âge de la haine vive » contre les Bourguignons ? — J'avais bien bonne » volonté que le Dauphin eût son royaume. » On la congédia pour ce jour-là.

EUe comparait de nouveau le 27 février. Son angoisse était telle , qu'elle troublait la pensée de ses juges eux-mêmes. « Comment, » lui demanda un des assesseurs, « vous êtes-vous portée depuis le » samedi? » « — Du mieux que j'ai pu, » répondit Jeanne. « — Âvez-vous observé les jours déjeune? » t — Cela est-il dans votre procès? » dit-elle en s'étonnant. Et comme on lui répondit que cela y était : « Oui, » dit-elle, «j'ai toujours jeûné les jours d'abs- » tinence. » On revint à ses apparitions pour en inférer quelque magie. Elle raconta avec la même candeur de foi les visites de saint Michel, de mainte Marguerite, de sainte Catherine, noms qu'elle avait donnés dans son enfance à ces visiteurs inconnus de son âme. Et comme on insistait pour savoir d'elle tout ce que ces esprits de diverses formes lui inspiraient : « Il y a, » dit-elle sévèrement, « des révé- » lations qui s'adressent au roi de France, et non à » ceux qui osent interroger I » « — Ces esprits » étaient-ils nus quand ils vous visitaient? » lui diton. — « Pensez-vous donc, » répliqua-t-elle, « que » le Roi des cieux n'a pas de quoi les revêtir de sa » lumière? » — « Voulez-vous nous dire le signe » que vous avez donné au Dauphin pour lui faire » connaître que vous veniez de la part de Dieu? » « — Je vous ai déjà dit que ce qui touche le roi , je » ne le dirai jamais ; allez le lui demander à lui- » même.

Le jour suivant, on lui demanda si ses révélations

lui avaient prédit qu'elle échapperait à la mort. € Celane touche pcwt au procès, « dit-elle. « Youka- » vous donc que je parle contre moà-mème? Jem'eo » fie à Dieu, qui en fera à son plaisir. » -^N'avez* « vous point demandé des habits d'homme à la » reine, quand vous lui avez été présentée? » *^ « €ela est vrai. » « — Ne vous a-t-on jamais invitée » à dépouiller vos habits d'homme de guerre, et à » reprendre les habillements de femme? » « — Oui » vraiment, et j'ai toujours répondu que je ne chan< » gérais mes habits que par l'ordre de Dieu. La » fille du sire de Luxembourg, qui conjurait sou 9 père de ne pas me livrer aux Anglais, m'en pria, » ainsi que la dame de Beauvoir, quand j'étais pri* » sonnière dans leur château. Elles m'offrirent habita » de fenune ou drap pour les faire. Je répondis que » je n'en avais pas encore congé de Dieu et que le » temps n'en était pas venu. Si j'eusse cru pouvoir le » faire innocemment, je l'aurais plutôt fait pour ces » deux bonnes dames que pour complaire à aucunes » dames qui soient en France, excepté la reine. » On sentait que les égards et les compassions des femmes de la maison de Luxembourg l'avaient touchée d'nne reconnaissance qu'elle se plaisait à leur témoigner jusque devant la mort. « N'avez-vous » point fait faire d'image de vous à votre ressem- 9 hlance ? Ne disait-on pas prière et oraison dans » les camps et dans les villes en votre nom? » « — -Si » ceux de notre cause ont prié en mon nom „ je

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rigoore, et ils ne VovA point fait de moû eonsentenient. S'il» <mt prié pour moi, il me semble qu'ià odbi il a'y avait point de mal. Beaucoup de ^na me voyaient, il est vrai, avec joie , et, se pressant autour de moi, baisaient mes babite, mes armes, mon étendard, et ce qu'ils pouvaient atteindre de moi ; c'était parce que ks pauvres m'approchaient avec confiance, que je ne leur faisais ni déplaisir ni affront, mais que je les soulageais et les préservais autant que je pouvais des maux de la guerre. Les femmes et les filles faisaient toocber leurs anneaux à l'anneau de mon doigt , mais je ne connaissais point en elles de mauvaise intention à ceci. Pendant que j'étais à Reims, à Cliâ* teau-Thierry, à Lagny, il est vrai que plusieurs me requéraient d'être marraine de leurs enfants et que j'y consentais. Mais je ne fis jamais de miracles. L'enfâat que l'on me pria de tenir à Lagny avait trois jours ; les jeuines filles l'apport tèrmt à Notre-Dame, pour la prier de lui donner la vie. J'allai avec elles prier à son autel. Finakmbent, l'enfant donna signe de vie, remua les lèvres^ fut baptisé, puis mourut aussitôt. * — « Le roi ne vous donna-t-il pas écu, armes et trésors, pour son service ? o — a Je n'eus ni écu, ni armes ; mais le roi en donna à mes frères. Quant à moi, je n'eus de lui que mes chevaux, cioq de bataille et sept de route, et l'argent pcMU* payer mes hôtes. »

On revînt sur le signe qu'elle avait donné au Dauphin , et on lui demanda de le décrire. Mais elle, parlant en double sens et faisant allusion à ce signe qui n'était autre que le royaume de France : « Au- » cun, » dit-elle, « ne pourrait en décrire la richesse. ■ Quant à vous, » ajoiita-t-elle avec un dédaigneux enjouement qui attestait la liberté de son esprit , « le signe qu'il vous faut, c'est que Dieu me déli- » vre de vos mains, et c'est le plus éclatant qu'il vous » puisse envoyer! »

Elle avoua, dans les séances suivantes, que son père avait eu un songe pendant qu'elle était enfant, dans lequel songe il avait vu avec terreur sa fille Jeanne guerroyant avec les gens d'armes. Requise de parler de ses révélations, elle trancha d'un mot les pièges et répondit que tout ce qu'elle avait fait de bien, elle l'avait fait par ses propres inspirations . On , lui demanda s'il n'y avait aucun signe magique sur un anneau qu'elle portait au doigt, et pourquoi elle regardait cet anneau avec piété au moment des batailles. C'est, dit-elle, qu'il y avait gravé sur le laiton le nom de Jésus, et parce qu'aussi cet anneau lui rappelant avec plaisance son père et sa mère, elle aimait à le sentir en sa main et à son doigt. « Pourquoi , » lui dit-on , « fîtes-vous porter votre B étendard en la cathédrale de Reims, au sacre du » roi? — n avait été à la peine , » répondit Jeanne en animant à son cœur le signe inanimé ; « c'était » bien juste qu'il fût au triomphe 1 »

Tentée d'abord dans sa simplicité, puis dans son patriotisme, il restait à la tenter dans sa conscience. La tentation, sur ce point, était sûre de vaincre. L'Université, l'inquisition, le pouvoir épiscopal représenté par l'évêque deNoyon, étaient du parti de la royauté anglaise , des Bourguignons et des Parisiens. Contester l'obéissance à ce parti leur semblait être la refuser à l'Église. On lui demande de reconnaître en tout l'autorité de cette Église. Elle ne peut ni consentir à renier sa cause politique, ni refuser son consentement sans se déclarer rebelle à la foi. « Je m'en remets à mon juge, » répond-elle avec une sublime inspiration d'habileté qui transporte plus haut le jugement pour confondre les juges humains ; et elle ne sort plus de cette réponse, qu'elle oppose sept fois, dans les mêmes termes, à toutes les ruses de l'accusation. « Enfin, » lui dit-on avec impatience, a voulez-vous ou non » vous soumettre au pape? — Conduisez-moi à » lui, » répondit-elle, « et je lui répondrai à lui- » même. »

Tout le reste de ce jour elle se tait. Torturée dans sa conscience, elle s'avoue à elle-même son angoisse dans cette prière qu'elle adresse au ciel pour qu'il la délivre de la tentation : o Très-doux » Dieu, » dit-elle à son Seigneur, « je vous requiers » par votre Passion, si vous m'aimez, de me révéler » ce que je dois répondre à ces gens d'Église. Je »^ais bien, quant à la vie, ce que je dois faire;

» mais quant au reste, je n'entends pas le comman- » dément de mes guides. » Ses angoisses, plus terribles que les fers de son cachot et que la présence de la mort, la jetèrent dans une maladie qui interrompit les interrogatoires publics. Mais l'évêque et ses assesseurs allèrent l'obséder jusqu'au pied du pilier où elle languissait enchaînée de corps, malade de fièvre, troublée d'esprit. On lui demanda si elle se soumettait de cœur à un concile. Elle ignorait ce qu'était un concile. On lui expliqua que c'était une assemblée générale de l'Église. Elle dit alors qu'elle s'y soumettait. Cette profession d'obéissance la sauvait. Le tabellion, présent, l'écrivit. L'évêque s'en aperçut, et, voulant atout prix livrer sa proie aux partis dont il était l'organe : « Taisezvous donc, de par Dieu ! » eria-t-il au docteur qui avait adressé la question et obtenu la réponse. Puis, se tournant vers le tabellion , il lui défendit d'écrire ce qui absolvait l'accusée. « Hélas 1 » dit- Jeanne en regardant pitoyablement l'évêque, « vous » écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez » pas écrire ce qui est pour 1 »

Warwick , informé par l'évêque , rencontra le soir le docteur inhabile ou miséricordieux, l'apostropha avec colère, l 'accusa de souffler cette scélérate et le menaça de le faire jeter i la Seine. Les docteurs, tremblants, se sauvèrent de Rouen, et la prison de Jeanne se referma pour tous, même pour Gauchon. La soif de son supplice était si ardente, que

le parti anglais tremblait que la maladie ne l'enlevât aux bourreaux « « Pour rien au monde, disait le » gardien de la tour, le roi ne voudrait qu'elle » mourût de mort naturelle. Il l'a achetée assez cher » pour vouloir qu'elle soit brûlée. Qu'on la guérisse » au plus vite I » L'évêque cependant s'introduisit de nouveau dans sa prison et lui exposa le danger de son âme, si elle mourait sans adopter le sentiment de l'Église. «Il me semble, répondit-elle, » que, vu la maladie que j'ai, je suis en grand péril » de mort; s'il en doit être ainsi, que Dieu fasse à » son plaisir de moi ! Je voudrais seulement avoir » confession de mes péchés, et terre sainte après » ma mort. » On lui demanda s'il fallait faire prières et processions pour obtenir sa guérison. « Oui, dit- » elle ; j'aimerais bien que les bonnes âmes prias- » sent pour moi. » On revînt sur l'accusation de suicide qu'on lui avait imputée au sujet d'une tentative désespérée d'évasion qu'elle avait faite pendant sa première captivité au château de Beaurevoir., Elle avoua que l'horreur de se sentir captive et désarmée pendant que son roi et les Français combattaient et versaient leur sang , arvait égaré son âme; qu'elle s'était précipitée du haut de^ crénecrtïx dans le fossé, au risque d'y perdre la vie; que, tombée de si haut et évanouie de sa chute, elle avait été reprise, et qu'en recouvrant ses sens elle avait senti sa faute et demandé pardon à Dieu. Sa jeunesse la sauva d'une mort pour une autre mort.

Les forces lui revinrent. Les injures, les outrages, la joie et les chants de ses geôliers lui annonçaient le jugement prochain et la condamnation certaine. Trois soldats couchaient dans sa cHambre. On parlait tout haut d'exercer sur elle les derniers outrages avant le suppUce du feu. Jeanne tremblait en secret de ces outrages prémédités dans son cachot. Elle gardait avec vigilance ses vêtements d'homme de guerre, pour défendre jusqu'à la mort sa chasteté contre les complots nocturnes de ses gardiens. L'évêque lui faisait un crime de ce costume qui rappelait ses exploits. Il mettait au prix de ce changement d'habits la permission qu'elle soUicitait de prier du moins avec les fidèles et d'assister au sacrifice du dimanche. Elle y consentit, à condition que les vêtements de femme qu'elle revêtirait seraient semblables à ceux des filles pudiques des bourgeoises de Rouen : une robe longue et serrée à la taille, dont les pUs l'envelopperaient avec décence contre les outrages, de ses profanateurs.

Pendant la semaine sainte et le jour de la résurrection du Christ, où toute la chrétienté s'associait à l'agonie de l'homme-Dieu et à la joie de sa résurrection, Jeanne sentit plus douloureusement sa soUtude et sa séparation du troupeau des âmes. Le son des cloches joyeuses de Pâques résonna dans son cœur, comme une ironie qui contrastait avec son isolement et sa tristesse.

Cependant l'Université de Paris, consultée sur

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les procès-yerbaux de ses interrogatoires, l'avait déclarée possédée de Satan, impie envers sa famille, altérée du sang des fidèles. Les légistes, consultés de même, avaient restreint sa culpabilité au cas où elle s'obstinerait dans ses erreurs. L'inquisiteur et l'évêque de Beauvais lui-même, intimidés au dernier moment par la clameur populaire qui conmiençait à s'apitoyer sur cette innocente, semblaient s'adoucir et se contenter de la condamnati(Mi, du repentir et de la captivité, au lieu de la mort. Ils firent une suprême tentative pour arracher une apparence de désaveu de son obstination à la victime, pensant ainsi satisfaire à la fois le peuple par l'indulgence, les Anglais par la punition. On arracha Jeanne, toute malade et affaiblie de corps, aux ténèbres de son pilier où elle languissait depuis quatre mois, pour la torturer en pubhc dans son âme. On avait dressé deux échafauds dans le cimetière de Saint-Ouen, derrière la basilique de ce nom. Le cardinal de Winchester, représentant le pouvoir royal des Anglais en France ; Cauchon, représentant la servilité ambitieuse vendant son pays pour des honneurs; le^ juges, le clergé, les docteurs, les assesseurs, les prédicateurs de l'Université, représentant la légaUté au service de la force, étaient assis sur un de ces échafauds. Jeanne, les chaînes aux pieds et aux mains, attachée à un poteau par une ceinture de fer, entourée de tabellions prêts à enregistrer ses paroles et de ministres de la torture^ a. 21

armés de leurs instruments de douleurs, prêts à lui arraeher les faiblesses ou les cris de la nature , le bourreau av€c sa charrette sous ses yefux, prêt à emporter son cadavre mutilé, étaient en face sur l'autre échafaud. Un peuple immense, superstitieux, frappé de cet appareil, partagé entre le respect pour les autorités civiles et religieuses, la crainte de Tétranger, Thorreur de cette prétendue magicienne et la pitié pour cette jeune fille dont la beauté éclatait plus, louchante sous l'ombre de la mort, frémissait sur la place et sur les toits. Un prédicateur célèbre du temps , Guillaume Erard , apostrophait Jeanne et s'efforçait de la ramener à un désaveu de ses erreurs et à la soumission complète à ce que TÉglise déciderait des droits des deux compétiteurs. « noble maiscm de France, » s'écriait-il, croyant renforcer ainsi ses arguments par une invocation pathétique à la race des Valois, « ô noble maison de France, qui fus toujours pro- » tectrice de la foi, comment as-tu été «si pervertie • que de t'attacher à une hérétique sdsusmatique ? » Oui, c'est de toi, Jeanne, que je parle, » ajoutat-il en la foudroyant du geste ; « c'est à toi que je » dis que ton roi est schismatique et "hérétique 1 • Jeanne, qui jusque-là avait écouté en silence et en humilité les injures qui ne tombaient que stir sa tète, ne put contenir son cœur en entendant outrager son Dauphin : « Par ma foi! sire, » s'écria-t-elle en interrompant le prédicateur, « je jure qu'il est

» le pkifi noble chrétien de touB les chrétiens, celui » qui aime le mieux la foi et l'Église, et qa'il n'est » rien de ce que vous dites ! — Faites-la taire, » cria l'évéqae de Beauvais. Les huissiers lui imposèrent silence. Alors l'évèque lui lut un modèle de rétractation à laquelle on la conjurait de se conformer. « Je veux bien me soumettre au pape, » dit Jeanne. • — Le pape est trop loin, » dit l'évêque. « — Eh bien ! qu'elle soit brûlée 1 » cria le prédicatiair. Les huissiers, les bourreaux, le peuple, qui L'entouraient, la conjuraient de signer un acte dressé de soumission à l'Eglise, qui n'était qu'une rétractation de ses ignorances devant Dieu, sans rien désavouer de sa cause et de ses sentiments devant lea hommese* a Eh bien I je gagnerai, » dit-elle.

À ces mots, une grande clameur de soulagement s'éleva de la foule. L'évèque de Beauvais demanda à Winchester ce qu'il devait faire : « Il faut, » dit l'Anglais^. « l'admettre à la pénitence. » C'était lui octroyer la vie. Pendant que les courtisans de Winchester se querellaient avec l'évèque de Beauvais sur l'éehafaud, prétendant qu'il avait favorisé l'ao^ cusée, et pendant que l'évèque les démentait avec colère, un secrétaire s'approcha de Jeanne et lui présenta la pliune pour signer la rétractation qu'elle ne pouvait lire. La pauvre fille rougit et sourit à sa propre ignorance, en roulant gauchement la plume dans ses doigts qui maniaient si bien l'épée. Elletraça, sou& la direction de l'huissier, un rond et an

milieu une croix, signature symbolique de son martyre. Puis on lui lut la sentence de grâce, qui la condamnait à passer le reste de sa vie en prison, pour y déplorer ses péchés, au pcdn de douleur et à Veau d'angoisse. A ces mots, les partisans du règne anglais et les soldats de cette cause, trompés dans leur espoir de vengeance par une sentence qui leur paraissait une lâcheté, du moment qu'elle n'était pas la mort, murmurèrent, s'agitèrent, s'ameutèrent tumultueusement autour du tribunal; et, ramassant les pierres et les ossements du cimetière, les lancèrent sur l'échafaud contre le cardinal, l'évêque, les juges et les docteurs : « Misérables prêtres faî- » néants, vous trahissez le roil » Mais les juges, pour échapper à cette grêle de pierres et pour traverser en sûreté la foule, disaient aux plus furieux : « Soyez tranquilles, nous la retrouverons bien d'une » autre façon. »

La haine de ce peuple qu'elle aimait tant étonnait Jeanne plus que la mort.

Elle rentra au château, poursuivie par les vociférations de la multitude. Elle y retrouva les fers, les pièges et les outrages de ses ennemis. « Les » affaires de notre roi tournent mal, » dit le commandant du château* Warwick; a la fille ne sera » pas brûlée 1 » On lui enleva pendant son sommeil ses habits de femme, qu'elle avait revêtus en signe d'obéissance sur l'échafaud, et on la contraignit ainsi à reprendre ses habits d'homme, qui étaient

à côté de son lit, A peine eut-elle revêtu par nécessité ce costume dont on faisait le signe de son crime et de son obstination , qu'on appela Tévêque pour la surprendre en récidive. L'évêque la gourmanda rudement sur sa rechute après son abjuration. Elle protesta qu'elle n'avait rien abjuré que ses péchés, et qu'elle aimait mieux mourir que de vivre ainsi rivée aux piliers de son cachot. L'évêque de Beauvais, convaincu de la passion de son parti pour le supplice de cette fille dont l'existence rappelait des défaites aux Anglais et des crimes aux Bourguignons, renonça à la disputer à Warvnck. 11 convainquit les sages et les docteurs de la nécessité de punir cette impénitente par la mort. Les ecclésiastiques la livrèrent à la justice civile, chargée de l'application et de l'exécution de leur sentence, dont, comme Pilate, ils se lavaient les mains. Cette sentence la conduisait au bûcher.

Un confesseur envoyé par l'évêque pénétra dans sa prison et lui annonça le prochain supplice. « Hé- » las 1 hélas 1 » s'écria-t-elle en étendant ses bras autant que les chaînes lui permettaient de les ouvrir et en renversant sa tête échevelée, « faut-il me » traiter si horriblement et si cruellement, que mon » corps net et pur, qui ne fut jamais souillé d'au- » cune tache ni corruption, soit tout à l'heure con- » sumé et réduit en cendres 1 Ah ! j'aimerais mieux » être décapitée sept fois que d'être brûlée! Ah! » j'en appelle à Dieu, le grand juge des injustices

» et des tortures qu'on me fait endurer 1 » L'âme se rattachait au corps au moment de le perdre dans le feu, la vie luttait avec la* foi, la fenmie reparaissait dans le soldai». On lui accorda conmie dernière faveur la communion des mourants dans son cachot. L'évèque assistait parmi les gens du château à ce secours des bourreaux de son âme. Elle l'aperçut et lui dit avec un doux reproche : « Évêque, je meurs par vous! » Elle reconnut aussi parmi les assistants un prédicateur qui lui avait fait les admonitions avant le procès, et avec lequel elle avait contracté cette familiarité du prisonnier envers ceux qui les visitent': « Ah ! maître Pierre^ » lui dit-elle toute en larmes, « où serai-je ce soir ? » On lui rendit les habillements de femme pour le supplice. On l'y conduisit sur une charrette, entre son confesseur et un huissier. Un moine charitable la suivit à pied, priant pour son âme et représeï).tant la dernière pitié au pied de l'échafaud. 11 se nommait Isambart : l'histoire doit son nom à ceux qui savent aimer jusqu'à la mort. Le fourbe Loise^ leur, employé par l'évèque pour arracher à Jeanne. ses secrets sous le semblant de la confession, monta avant le départ sur la charrette pour obtenir de sa victime le pardon de sa trahison. Les Anglais euxmêmes s'ameutèrent à la vue de ce traître et le couvrirent de huées et de menaces : versatilité naturelle aux foules, qui veulent bien frapper, mais non trahir ! a Rouen, Rouen I » disait-elle en se

lamentaitt,. « est-ce donc ici que je dois mourir ? » Elle s'étonnait que le ciel la laissât mourir si jeune, avant qu'elle eut fini son œuvre et que la France tout eniière fût purgée par elle de ses oppresseurs ; elle attendait incertaine un miracle ou la mort jus<^ qu'au pi^d du bûcher.

L'éyêque, l'inquisiteur, l'Université, les docteurs, l'attendaient sur une estrade en face d'un monticule de plâtre, recouvert de bois sec préparé pour le sacrifice humain. Quand le char se fut arrêté au. pied.de l'estrade : « Va en paix, Jeanne, » lui dit, au nom des juges, le prédicateur; « l'Église ne peut » plus te défendre,^ elle t'abandonne au bras sécu- » lier 1 » Excuse cruelle de ceux qui avaient pro** nonce le crime et qui ne laissaient à d'autres que l'œuvre matérielle de la mort !

Jeanne alors s'agenouilla sur le char, non pour demander grâce de la vie aux juges qui la condam?naient, mais pour demander la grâce du paradis à l'évèque et aux prêtres qui la jetaient au feu. Elle > joignit les main», inclina la tête, et, s' adressant avec une naïve et pathétique ardeur tantôt à ses divinft protecteurs dans le ciel, tantôt à ses bourreaux assis au-dessous d'elle sur Téchafaud, elle invoqua leur assistance,, leur compassion et leurs prières avec ua accent si tendre et avec des sanglots de

femme si entremêlés de déchirantes exclamations, qu'à la vue de cette jeunesse, de cette innocence, de cette beauté près de tomber en cendre, et à l'accent de cette plainte qui semblait sortir déjà de la flamme, les docteurs, les inquisiteurs, les huissiers, Winchester, Tévêque de BeaUvais lui-^mème, fondirent en larmes, et qu'un certain nombre d'entre eux, ne pouvant soutenir cette figure et cette voix, et se sentant évanouir de compasidon, descendirent de l'échafaud et se perdirent dans la foule.

La mourante se confessa alors à haute voix des erreurs d'esprit ou des présomptions de cœur qu'elle avait pu avoir de bonne foi. pendant sa mission sur la terre. Elle regretta peut-être d'avoir trop obéi à la voix intérieure en forçant son oncle à la conduire à Yaucouleurs, au lieu d'obéir à la voix de sa mère et au génie obscur et tutélaire du foyer. Elle vit de quel prix étaient l'héroïsme et la gloire, et la maison et le verger de son père lui apparurent en contraste avec le bûcher de Rouen. Se repentitelle de son dévouement à une inspiration glorieuse et à une patrie ingrate ? Les chroniques ne le disent pas; mais ses pleurs, ses lamentations, son acceptation de cœur et sa révolte des sens contre le supplice le laissent conclure. Elle fut plus touchante que si elle était restée impassible; elle fut mortelle, elle fut femme, elle fut enfant devant le feu. La nature, la volonté et la mort, qui avaient lutté dans son Seigneur lui-même au jardin des OUves , lut-

tèrent dans la jeune fille au pied du bûcher. La multitude assista au déchirement d'un corps et d'une âme. Ce cirque stupide et féroce eut le spectacle complet d'une agonie.

A la fin, Jeanne sentit le besoin de se raffermir par la vue du symbole du suprême sacrifice accepté par le Fils de l'homme pour l'homme. Elle implora la frâce de mourir du moins en embrassant une croix, signe de dernière communion avec l'Église qui la répudiait. On fut longtemps sourd à cette prière. Un Anglais cependant lui tendit deux branches de bois avec leur écorce, liées transversalement par un nœud de corde et formant l'image grossière de la croix. Elle la prit, la baisa, et, ouvrant sa chemise, elle la serra contre sa poitrine, comme pour faire pénétrer de plus près dans son cœur la vertu de ce symbole. Le moine Isambart, attentif à ses moindres gestes, et qui vit son désir si mal satisfait, osa prendre sur lui un acte de généreuse audace, au risque de paraître impie dans sa compassion. Il courut avec l'huissier-massierà une église voisine de la place du Marché, et, prenant la croix de la paroisse à côté de l'autel, il la remit aux mains de Jeanne : véritable Simon de ce supplice !

Les bourreaux firent marcher la jeune fille vers le bûcher. Son confesseur y monta avec elle, en murmurant à son oreille de pieux encouragements. Son sang-froid ne l'avait pas abandonnée dan^ son désespoir. Le bourreau ayant mis le feu aux bran-

ches inférieures du bûcher, où elle était liée à' un poteau : « Jésus ! » s'écria-t-elle, « retirez-vous, mon » père ! Et quand la flamme m'enveloppera, élevez » la croix pour que je la voie en mourant, et dites- » moi de saintes paroles jusqu'à la fin. » L'évèque de Beauvais, comme pour obtenir une suprême justification de son jugement par quelque accusation de la mourante contre elle-même, à l'approche des flammes, s'approcha encore du.vbûcher. « Év6que, » évêque, » lui répéta seulement la pauvre fille , comme si cette voix fût déjà venue d'un autre monde, « je meurs par vous 1 » Puis, regardant à travers ses larmes cette multitude avide du supplice de sa libératrice : o Rouen 1 » dit-elle^ « j'ai peiîr 9 que tu n'expies un jour ma mort 1 » Ensuite elle pria à voix basse.

Un grand silence avait succédé au tumulte d'une foule agitée. On eût dit que cette mer d'honunes se taisait pour entendre le dernier soupir d'une vie qui allait s'exhaler. Un cri d'horreur et de dour leur sortit du bûcher. C'était la flamme qui montait au vent et qui s'attachait aux vêtements et aux cheveux de la victime. « De l'eau! de L'eau l » criar t*^lle, par un dernier instinct de la nature. Puis, entourée comme d'un vêlement par lea flammes qui tourbillonnaient autour d'elle, elle ne proféra plus que quelques balbutiements confus et entrecoupés, entendus d'en bas par le confesseur et par Isambart à travers le pétillement du bûcher. Elle laissatomber

JEANNE D'ARC. ÎÎTl

enfin sa tête entourée de flammes sur sa poitrine, et dit d'une voix expirante : Jésus! On n'entenflit plus sa voix et on ne retrouva qu'un peu de cendre. Winchester fit balayer cette cendre du bûcher à la Seine, pour qu'il ne restât rien sur la terre de France de l'esprit et du bras de cette fille des champs, qui la disputaient à la servitude.

Il se trompa : Jeanne d'Arc était morte, mais la France était sauvée !

Telle fut la vie de Jeanne d'Arc, l'inspirée, l'hérdlne et la sainte du patriotisme français : gloire, saint et honte de la nation tout à la fois. Le peuple, pour l'encadrer parmi les plus sublimes et les plus touchantes figures de l'histoire , tf a pas besoin d'accepter les imaginations enthousiastes de la multitude ni les explications d'un autre temps. La patrie opprimée souffle son âme sur une jeune fille ; èia passion pour la liberté de son pays lui fait le don des miracles, don que la nature fait à toutes les grandes passions désintéressées. S'élançant des rangs du peuple, retenue par ses proches, entraînée par le dévouement, accueillie par la politique, déployée comme un drapeau par les chefs et parles combattants d'une cause perdue, déifiée par le vulgaire, victorieuse des ennemis, abandonnée du roi, des hommes et de son génie après son œuvre

achevée, odieuse aux usurpateurs, vendue par l'ambition, jugée par des lâches, condamnée par ses frères, sacrifiée en holocauste aux étrangers, elle s'évanouit, comme un météore, dans un sacrifice qui paraît aux uns une expiation, aux autres une assomption dans la mort. Tout semble miracle dans cette vie , et cependant le miracle , ce n'est ni sa voix, ni sa vision, ni son signe, ni son étendard, ni son épée, c'est elle-même. La force de son sentiment national est sa plus sûre révélation. Son triomphe atteste l'énergie de cette vertu en elle. Sa mission n'est que l'explosion de cette foi patriotique dans sa vie ; elle en vit et elle en meurt, et elle s'élève à la victoire et au ciel sur la double flamme de son enthousiasme et de son bûcher. Ange, fenmie, peuple, vierge, soldat, martyre, elleestrarmoiriedu drapeau des camps, l'image de la France popularisée par la beauté, sauvée par l'épée, survivant au martyre , et divinisée par la sainte superstition de la patrie.

Dieu se cache dans le détail des choses humaines, et il se dévoile dans l'ensemble. Aucun homme sensé n'a jamais nié que les grands événements qui composent la vie historique de l'humanité ne fussent reliés et coordonnés secrètement par un fil invisible, suspendu à la main toute-puissante du souverain ordonnateur des mondes pour concourir à un dessein et à un plan. Comment celui qui a donné la lumière à l'œil serait-il aveugle? Comment celui qui a donné la pensée à sa créature serait-il lui-même sans pensée? Les anciens appelaient ce plan occulte, absolu et irrésistible de Dieu dans les choses humaines, le Destin, la FataUté; les modernes l'appellent la Providence, nom plus intelligent, plus reUgieux et plus paternel.

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