II
En étudiant Thistoire de l'humanité, il est impossible de ne pas reconnaître, par-dessus et pardessous Faction libre de l'homme, l'action souveraine et transparente de la Providence. Cette actioji d'ensemble et de masses n'exclut en rien la liberté de nos actes, qui fait seule la moralité des individus et des peuples ; elle semble les laisser se mouvoir, agir, s'égarer avec une latitude complète d'intention, de choix du bien et du mal, dans une certaine sphère d'action et avec une certaine conséquence logique de peines encourues- ou de rémunérations méritées, selon que leur intention a été plus droite ou plus viciée ; mais les grands résultats généraux de ces actes des individus ou des peuples lui appartiennent, et à elle seule. Elle senible se les réserver, indépendamment de nous, pour des fins divines que nous ne connaissons pas et qu^elle nous Isdsse seulement entrevoir quand elles sont presque atteintes. Le bien et le mal sont dé nous et sont à nous ; mais la Providence se joue de nos perversités comme de nos vertus, et de ce bien et de ce mal elle tire avec une égale infaillibilité de sagesse l'accomplissement de son dessein sur l'humanité. L'instrument caché, mais divin, de cette Providence, quand elle daigne se servir des hommes pour se préparer ou pour accomplir une partie de ses plans, c'est l'inspiration. L'inspiiration est véritablement un mystère humain dont il est difficile de trouver la source dans l'homme même. Elle semble venir de
plus haut et de plus loin. Voilà pourquoi on lui â donné un nom mystérieux aussi, et qui ne se définit bien dans aucune langue : génie. La Providence fait naître un homme de génie. Le génie est un don : il ne s'acquiert pas par le travail, il ne s'obtient pas même par la vertu, il est ou il n'est pas, sans que celui-là même qui le possède puisse rendre compte de sa nature et de sa possession. A ce génie la Providence envoie une inspiration. L'inspiration est au génie ce que l'aimant est au métal. Elle l'attire, indépendamment de toute conscience et de toute volonté, vers quelque chose de fatal et d'inconnu, comme le pôle. Le génie suit cette inspiration qui l'entraîne, et un monde moral ou un monde physique est trouvé.
Voilà Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique I
Colomb, dans sa pensée, aspirait à compléter le globe, qui lui paraissait manquer d'une de ses moitiés. C'était le besoin de l'unité géographique tetrestre dont il était travaillé. Ce besoin était également une inspiration de son époque. Il y a des idées, qui. flottant dans l'air comme des miasmes intellectuels, et que des milliers d'hommes semblent respirer en même temps. Chaque fois que la Providejace prépare le monde,; à son insu,, à quelque
transformation religieuse, morale ou politique, on peut observer presque régulièrement ce même phénomène : une aspiration et une tendance plus ou moins complète à Tunité du globe par la conquête, par la langue, par le prosélytisme religieux, par la navigation, par les découvertes géographiques ou par la multiplication des relations des peuples entre eux, au moyen du rapprochement et dt contact de ces peuples que des voies de communication , des besoins et des échanges resserrent en un seul peuple. Cette tendance à l'unité du globe, à certaines époques, est un des faits providentiels les plus visibles dans les résultats de l'histoire.
Ainsi, lorsque la grande civilisation orientale des Indes et de l'Egypte semble épuisée de vieillesse et que Dieu veut appeler l'Asie et l'Occident à une civiUsation plus jeune, plus mouvante et plus active, Alexandre part, sans savoir pourquoi, des vallées de la Macédoine, entraînant les regards et les auxiUaires de la Grèce , et le monde connu devient un sous la terreur et sous la gloire de son nom, depuis l'Indus jusqu'à l'extrémité de l'Europe.
Quand il veut préparer un auditoire immense au Verbe transformateur du christianisme en Orient et en Occident, il répand la langue, la domination, les armes de Rome et de César des bords du golfe Persique aux montagnes de l'Ecosse, unissant sous un seul esprit et sous une seule servitude l'Italie,
les Gaules, la Grande-Bretagne, la Sicile, la Grèce, l'Afrique et l'Asie.
Quand il veut, quelques siècles après, arracher l'Arabie, la Perse et leurs dépendances à la barbarie, et faire prévaloir le dogme irrésistible de l'unité de Dieu sur les idolâtries et sur les indififerences de ces parties reculées ou corrompues du monde, il arme Mahomet du Coran et du glaive; il permet à rislamisme de conquérir en deux siècles tout l'espace compris entre l'Oxus et le Tage, entre le Thibet et le Liban, entre l'Atlas et le Taurus. Une immense unité d'empire répond d'avance à une immense unité d'idée.
Ainsi de Charlemagne en Occident, quand sa monarchie universelle , des deux côtés des Alpes , prépare, depuis la Scythie et la Germanie, le vaste lit où la civilisation chrétienne va recevoir et baptiser les barbares.
Ainsi de la révolution française, cette réforme du monde occidental par le raisonnement, quand Napoléon, aussi entreprenant qu'Alexandre, promène ses armées victorieuses sur le continent asservi, constitue un moment la grande unité de la France ,. et, croyant y fonder son empire, n'y jette en efifet que les semences de la langue, des idées et des institutions de la révolution.
Ainsi de nos jours , non plus sous la forme de conquêtes, mais sous la forme de communications intellectuelles, commerciales, pacifiques, entre tous
les continents et tous les peuples du globe, c'est la science qui devient le conquérant universel au profit et à la gloire de tous. La Providence semble avoir chargé cette fois le génie de l'industrie et des découvertes de lui préparer la plus complète unité du globe terrestre qui ait jamais resserré le temps, Tespace et les hommes en une masse plus rapprochée, plus compacte et plus assimilée. La navigation, Timprimerie, la découverte de la vapeur, cette force économique et irrésistible d'impulsion, qui lance l'homme et ses armées, et ses marchandises, aussi loin etaussi vite que sa pensée ; la construction des chemins de fer qui aplanissent les montagnes en les perçant, et qui nivellent toute la terre ; la découverte des télégraphes électriques, qui donnent aux communications entre les deux hémisphères l'instantanéité de la foudre ; la découverte des aérostats, qui cherchent encore leur gouvernail, mais qui rendront bientôt navigable un élément plus universel et plus simple quel'OcéaH; toutes ces révélations presque contemporaines de la Providence par l'inspiration du génie industriel, sont des moyens de resserrement, de concentration, de contraction du globe sur lui-même; des instruments de rapprochement, d'homogénéité des honunes entre eux. Ces moyens sont si actifs et si évidents, qu'il est impossible de ne pas y voir un dernier plan de la Providence, un dernier effort vers l'inconnu, et de ne pas en conclure que Dieu prémédite pour nous et pour nos descendants quel*
que aessein caché encore à notre courte vue , dessein pour lequel il prend ses mesures en faisant avancer le monde vers la plus puissante des unités, Tunité de pensée, qui annonce quelque grande unité d'action dans l'avenir.
Ainsi était préparé l'esprit du quiiizième siècle à quelque étrange manifestation humaine ou divine, quand naquit le grand homme dont nous allons raconter l'histoire. On attendait quelque chose : l'esprit humain a ses pressentiments. Ce sont les vagues prophéties des réalités qui s'approchent.
Au printemps de l'année 1471, au miUeu du jour,, par un soleil brûlant qui calcinait les chemins de l'Andalousie, sur une colline^ à environ une demilieue du petit port de mer de Palos, deux étrangers voyageant à pied, leurs chaussures usées par la marche, leurs habits, où l'on voyait les vestiges d'une certaine aisance, souillés de poussière , le front baigné de sueur, s'arrêtèrent et s'assirent à l'ombre du portique extérieur d'un petit monastère appelé Sainte-Marie de Rabida. Leur aspect et leur lassitude imploraient d'eux-mêmes l'hospitalité. Les couvents de franciscains étaient, à cette époque, les hôtelleries des voyageurs pédestres à qui la misère interdisait d'aborder d'autres asiles. Ce groupe des deux étrangers attira l'attention des moines.
L'un était un homme à peine parvenu au milieu de la yie, grand de taille, robuste de formes, majestueux de pose, noble de front, ouvert de physionomie, pensif de regard, gracieux et doux de lèvres. Ses cheveux , d'un blond légèrement brun dans sa première jeunesse, se teignaient prématurément sur les tempes de ces mèches blanches que hâtent le malheur et le travail d'esprit. Son front était élevé ; son teint, primitivement coloré, était pâli par l'étude et bronzé par le soleil et la mer. Le son de sa voix était mâle, sonore et pénétrant comme l'accent d'un homme habitué à proférer des pensées profondes. Rien de léger ou d'irréfléchi ne se révélait dans ses gestes ; tout était grave et symétrique dans ses moindres mouvements ; il semblait se respecter modestement lui-même ou n'agir qu'avec la réserve d'un homme pieux dans un temple, comme s'il eût été en présence de Dieu.
L'autre était un enfant de huit à dix ans. Ses traits, plus féminins, mais déjà mûris par les fatigues de la vie , avaient une telle ressemblance avec ceux du premier étranger, qu'il était impossible de ne pas reconnaître en lui ou un fils ou un frère de l'homme mûr.
Ces deux étrangers étaient Christophe Colomb et Diego son fils. Les moines, curieux et attendris à
l'aspect de cette noblesse de visage du père et de cette grâce de l'enfant, qui contrastaient avec Tindigence de leur équipage, les firent entrer dans rintérieur du monastère pour leur offrir l'ombre, le pain et le repos dus aux pèlerins. Pendant que Colomb et son enfant se rafraîchissaient et se fortifiaient de l'eau, du pain et des olives de la table des hôtes, les moines allèrent informer le prieur de l'arrivée des deux voyageurs, et de l'intérêt étrange qui s'attachait à leur noble apparence en contraste avec leur misère . Le prieur descendit pour converser avec eux.
Ce supérieur du couvent de la Rabida était Juan Pérès de Marchenna, ancien confesseur de la reine Isabelle, qui régnait alors avec Ferdinand sur l'Espagne. Homme de sainteté, de science et de recueillement, il avait préféré l'abri de son cloître aux honneurs et aux intrigues de la cour ; mais il avait conservé, par cette retraite même, un grand respect dans le palais et un grand crédit sur l'esprit de la reine. La Providence n'avait pas moins dirigé les pas de Colomb que le hasard, si elle avait eu pour intention de lui ouvrir par une main affidée, quoique invisible, les portes du conseil, l'oreille et le cœur des souverains.
Le prieur salua l'étranger, caressa l'eufajQt, et s'informa avec bienveillance des circonstances qui les forçaient à voyager à pied à travers les routes détournées de l'Espagne et à emprunter l'humble toit d'un monastère pauvre et isolé. Colomb raconta sa vie obscure et déroula ses pensées immenses au moine attentif. Cette vie et ces pensées^ n'étaient qu'une attente et un pressentiment. Voiei ce qu'on en a su depuis.
Christophe Colomb était le fils premier né d'un cardeur de laines de Gênes, métier aujourd'hui infime, profession alors Ubérale et presque noble. Dans ces républiques industrielles et commerciales de ritaUe, les artisans, fi^rs de retrouver ou d'inventer des industries, formaient des corporations ennoblies par leur art et importantes dans l'État. Il était né en li36. Il avait deux frères, Barthélémy et Diego, qu'il appela plus tard à partager ses travaux, sa gloire et ses malheurs; il avait aussi une sœur plus jeune que ses frères. Elle se maria à un ouvrier de Gênes. Son obscurité la préserva longtemps de l'éclat et des infortunes de ses frères.
Nos instincts naissent des premiers spectacles
que la natnre offre à nos sens dans les lieux où , nous voyons le jour, surtout quand ces spectacles sont majestueux et infinis, comme les montagnes, le <;iel et la mer. Notre imagination est la contreépreuve et le miroir des premières scènes dont nous sommes frappés. Les premiers regards de Colomb enfant contemplèrent le firmament et la mer de Gênes. L'astronomie et la navigation entraînèrent de bonne heure ses pensées dans ces deux espaces ouverts sous ses yeux. Il les remplissait de ses rêveries avant de les repeupler de leurs continents et de leurs îles. Contemplatif, silencieux, pieux d'inclination dès ses plus tendres années, il était, encore enfant, emporté par son génie, dans les espaces, non pas seulement pour découvrir plus, mais pour adorer davantage. Dans l'œuvre divine, ce qu'il cherchait au fond de tout, c'était Dieu.
Son père, homme éclairé et aisé dans sa profession, ne résista pas à la nature qui se manifestait par de si studieux penchants dans son fils. Il l'envoya étudier à Pavie la géométrie, la géographie, l'astronomie, l'astrologie , science imaginaire du temps, et la navigation. Son esprit dépassa promptement les limites de ces sciences alors incomplètes. Il était de ces âmes qui vont toujours au delà du but où le vulgaire s'arrête et dit : assez. A quatorze
ans, il Savait tout ce qu'on enseignait dans ces écoles; il revint à Gênes, dans sa famille. La profession sédentaire et inintellectuelle de son père ne pouvait emprisonner ses facultés. Il navigua plusieurs années sur les navires de commerce, de guerre, d'expéditions aventureuses, que les maisons de Gênes armaient sur la Méditerranée pour disputer ses flots et ses ports aux Espagnols, aux Arabes, aux mahométans, sortes de croisades perpétuelles où le trafic, la guerre et la religion faisaient, de ces marines des républiques italiennes, une école de commerce, de lucre, d'héroïsme et de sainteté. Soldat, savant et matelot à la fois, il monta sur des vaisseaux que sa patrie prêta au duc d'Anjou pour conquérir Naples, sur la flotte que le roi de Naples envoya attaquer Tunis, sur les escadres dont Gênes combattait l'Espagne. Il s'éleva, dit-on, à des commandements d'obscures expéditions navales dans la marine militaire de son pays. Mais l'histoire le perd de vue dans ces commencements de sa vie. Sa destinée n'était pas là; il se sentait à l'étroit dans ces petites mers et dans ces petites choses. Sa pensée était plus grande que sa patrie, n méditait une conquête pour l'espèce humaine, et non pour une étroite république de la Ligurie.
Dans les intervalles de ces expéditions , Christophe Colomb trouvait à la fois^ dans l'étude de son art, la satisfaction de sa passion pour la géographie et pour la navigation^ et son humble fortune. Il dessinait, gravait et vendait des cartes marines ; ce petit commerce suffisait péniblement à son existence. Il y cherchait moins le lucre que le progrès de la science. Son esprit et ses sens, continuellement fixés sur les astres et les mers, poursuivaient par la pensée un but entrevu par lui seul.
Un naufrage , à la suite d'un combat naval et de Tincendie d'une galère qu'il montait dans la rade de Lisbonne, le fixa en Portugal. Il se précipita dans la mer pour échapper aux flammes, se saisit, d'une main, d'une rame, et, nageant de l'autre main vers la côte, il atteignit le rivage. Le Portugal, pris alors de passion pour les découvertes maritimes, était un séjour qui convenait à ses inclinations. Il espérait y. trouver des occasions et des moyens de s'élancer à son gré sur l'Océan ; il n'y trouva que le travail ingrat du géographe sédentaire, l'obscurité et l'amour. En allant chaque jour assister . aux offices reUgieux dans l'église d'un couvent de Lisbonne, il s'éprit d'attachement pour une jeune recluse dont la beauté l'avait frappé. C'était la fille d'un noble Italien attaché au service de Portugal.