III
^e VIB DES GRANDS HOMHËS.
» son, quoique très-forte, ne la retiendrait pas pré- » sentement, sans le coadjuteur qui part avec elle et » qui est engagé de marier sa cousine d'Harcourt. » Cette cérémonie se fait an Louvre. M. de Lyonne » est le procureur; le roi lui a parlé... Ce serait » une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une » chose si heureuse pour elle d'aller avec son beau- » frère, que je ferai tous mes efforts pour qu'ils ne » se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront Il un peu ; je veux vous dire de plus que je ne sens » pas le plaisir de l'avoir présentement ; je sais qu'il » faut qu'elle parte ; ce qu'elle fait ici ne consiste » qu'en devoir et en affaires; on nes'attache à mille » société ; on ne prend aucun plaisir; on a toujours » le cœur serré ; on ne cesse de parler de chemins, » de pluies, des histoires tragiques de ceux qui se » sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime » comme vous savez, l'état où nous sommes à pré- » sent nous pèse et nous ennuie ; ces derniers jours- » ci n'ont aucun agrément. Je vous remercie de la » pitié que je vous fais ; vous pouvez mieux com- » prendre qu'un autre ce que je souffre et ce que » je vais souffrir ! »
Le surlendemain, nouvel obstacle.
a Les pluies ont été et sont encore si excessives. » qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes » les rivières sont débordées, tous les grands che- » mins sont noyée, toutes les ornières cachées; on » peut fort bien verser dans tous les gués ; enfin, la
» ehaae «ât au poîat que madame de Rochefort , » qui est chez elle à ht campagne, qui bràle d'en- » ^ de revenir à Paris où son mari la souhaite et » où sa .mère l'attend a^^ec une impatience in- » croyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet » iiivôr est épouvantable ; il n'a pas gelé un mo- » ^menl., et il a plu tous les jours comme des pluies » d'iorage ; il ne passe j^us aucun bateau sous les » .ponts ; les arches du Pont-Neuf sont quasi-com- » blées ; édifia c'est une chose étrange. »
Le jour arrive cependant; l'adieu est consommé ; il faut assister dans son cœur même à ses durs nuHnents. On ne sait lequel est le plus ou le moins cruel d'avant ou d'après la séparation. Le carrosse de la £lle n'est pas encore aux barrières de Paris que déjà la mère s'assied pour lui écrire, espérant la^re^indre au moins par la prisée. On voit même qu'elle étouffe à demi ses sanglots pour ne pas -se mndre l»e|) importune à ce qu'elle aime. Cette première lettre après le départ a le désordre d'une âme où la douleur, comme dans une chambre vide, n'a pas encore rangé les traces éparses d'un déménagement.
« Ah 1 ma douleur serait bien faible si je pouvais » ¥Ous la peindre; aussi je ne l'entreprendrai pas. » J^ai beau chearcherma fille, je ne la trouve plus, » et tous les pas qu'elle fait l'éloignent.de moi!... » Je m'en allai donc à cette chapelle de Sainte-
Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu'on m'arrachait le coeur et l'âme ; en effet, quelle rude séparation ! Je demandai la liberté d'être seule ; on me mena' dans la chambre de madame de Houssuit, on jne fit du feu, Agnès me regardait sans me parler ; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter ; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton ; j'allai ensuite chez madame de la Fayette , qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit ; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse. Elle était comme je pouvais la désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que j'avais d'être touchée. . . Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. » L'après-dinée se passa chez madame de la Troche » et à FArsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui » me remit dans mes premiers transports... »
Et cette douleur se nourrit et se renouvelle de tout ce qui rappelle la fille à la mère. Un mois après, sa maison, l'escalier, la chambre pu l'adieu s'est consommé, rouvrent par tous ses sens toutes ses blessures :
MADAME DE SËVIGNÉ. 313
. ff Je VOUS assure, ma chère enfant, » lui écritelle alors, t que je songe à vous continuellement, » et que je sens tous les jours ce que vous me dites ■ une fois : qu'il ne fallait pas appuyer sur 6er- » taines pensées. Si Ton ne glissait pas dessus, on » serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y » a lieu dans cette maison qui ne me blesse le » cœur. Toute votre chambre me tue, j'y ai fait » mettre un paravent tout au milieu pour rompre » la vue ; une fenêtre de ce degré par où je vous vis » monter dans le carrosse d'Hacqueville, et par où » je vous rappelai, me fait peur à moi-même, » quand je pense combien alors j'étais capable de » me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelque- » fois. Ce cabinet où je vous embrassais sans savoir » ce que je faisais ; ces Capucins où j'allais enten- » dre la messe ; ces larmes qui tombaient de mes » yeux à terre comme si c'eût été de l'eau qu'on » eût répandue ; Sainte - Marie , madame de la » Fayette, mon retour dans cette maison, votre » appartement, la nuit, le lendemain; et votre » première lettre , et toutes les autres , et encore » tous les jours ; et tous les entretiens de ceux qui » entrent dans mes sentiments, ce pauvre d'Hac- » queville est le premier , je n'oublierai jamais la » pitié qu'il eut de moi! Voilà donc où j'en reviens, » il faut glisser sur tout cela et se bien garder de » s'abandonner à ses pensées et aux mouvements • de son cœur. J'aime mieux m'occuper de la vie
3i4 VIE DES GRANDS HOMMES,
i que ¥0U8 faites maintenant. Cela me £ait une » diversion, sans m'éloigner pourtant de mon • sujet et de mon objet aimé.' Je songe donc à ff vous , et je souhaite toujours de vos lettres ; » quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien » encore. J'en attends présentement^ et je repren- » drai ma lettre quand j'aurai de vos nouvelles. » J'abuse de vous, ma très -chère; j'ai voulu » aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance, » mon cœur en avait besoin, je n'en ferai pas » coutume. »
Cette fixité de regard sur l'objet disparu ne se lasse pas, elle suit madame de Grignandans tout le voyage. Madame de Sévigné craint d'obséder, elle s'efforce quelquefois de sourire à travers les larmes. Le moindre retour de tendresse de son enfant vers ellci) une flatterie, une caresse l'enivre, lui arrache un cri de joie; elle veut se faire pardonner de trop aimer par celle qu'elle fatigue d'amour.
« Vous comprenez bien , ma belle , qu'à la » manière dont vous m'écrivez, il faut que je » pleure en lisant votre lettre. Joignez à la ten- » dresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour » vous la petite circonstance d'être persuadée que » vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes senti- » ments 1 Méchante 1 pourquoi me cachez - vous
KADÀkB DE SËIVIGNÉ. 318
» quciqueloifi 4e si précieux trésors ? Vous avez » peur que je meure de joie? Mais ne craignez- » voue pae aussi que je meure de déplaisir de croire » voir le contraire? Je prends votre ami d'Haoque- » ville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois t.. . » Mak quittons ces tristes souvenirs , et laissez^ » mot jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure > et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont » (tes vérités ; madame de Guénégaud me mande -» de quelle manière elle vous a vue pour moi. Je
• vous conjure de garder le fond de ces sentiments, » mais plus de larmes I elles ne vous sont pas aussi » saines qu'à moi 1 Je suis à présent assez raison- » nable , je me soutiens au besoin , et quelquefois
• je suis quatre, ou cinq heures comme une autre ; » mais peu de chose me replonge en mon premier » état : un souvenir, un lieu,, une parole, une pen-
• séeun peu trop arrêtée, vos lettres surtout, les » miennes même en les. écrivant, quelqu'un qui » me parle de vous , voilà des écueils à mon cou- » rage, ^et ces écueils se rencontrent souvent. Je » vois madame de Yillars ; je m'y plais parce » qu'elle entre dans mes sentiments. Madame de » la Fayette comprend aussi les tendresses que j'ai
• pour vous , elle est touchée de celles que vous /me
• témoignez. J'ai vu cette pauvre madame Am3^t, » elle pleure bien, je m'y connais! Hélas! de quoi » ne me douviens-je pas I les moindres ohoses me
• «ont «hères. •
316 VIE DES GRANDS dOMMES.
À dater de cette séparation commence la véritable œuvre de madame de Sévigné, l'épanchement de sa vie dans ses lettres à sa fille. La correspondance de son esprit fait place à la correspondance de son cœur; elle n'avait que le génie de l'agrément, le génie de la tendresse éclate sous ses larmes ; elle ne vit plus que pour écrire à sa fille , et pour que la douce assiduité de ses lettres , besoin quotidien de son amour, ne devienne pas une fastidieuse obsession de tendresse éternellement répétée sous sa plume, elle glane partout dans ses détails domestiques, dans ses entretiens, dans ses lectures, dans ses élévations, à la cour, à la ville, à l'armée, et jusque dans les scandales de son siècle, ce qui peut lui faire pardonner de tant écrire. Elle s'efforce d'intéresser et d'amuser, afin qu'on lui pardonne d'attendrir. A cette date aussi commence l'histoire épistolaire du siècle de Louis XIV; une femme cachée dans la rue des Tournelles ou dans sa retraite des Rochers tient à son insu la plume d'un secrétaire élégant de ce règne, tandis que Saint-Simon tient celle de Tacite des cours dans l'antichambre du Dauphin.
Singulière destinée de ce règne heureux en tout, d'avoir été écrit tout entier dans ses coulisses plus que dans ses annales par une mère qui cherche à . amuser sa fille et par un courtisan qui cherche à stygmatiser ses rivaux 1 Voltaire, dans son Histoire du siècle de Louis XIV, est moins historique que ces
deux échos. On peut afi&rmer que cette bonne fortune d'avoir eu pour annalistes involontaires une mère aussi émue que madame de Sévigné et un satiriste aussi passionné que Saint-Simon a beaucoup contribué à l'intérêt et au retentissement de cette grande époque. La correspondance privée de madame de Sévigné devient donc tout à coup une chronique de France. On y voit passer en quelques lignes, en impresisions successives, en anecdotes, en portraits, en confidences, en demi -mots, en réticences, en applaudissements et en murmures, mais on y voit passer tout vivants les événements, les hommes, les femmes, les gloires, les hontes, les douleurs du siècle. II y a sur chacune de ces pages une empreinte du temps devenue ineffaçable sous cette main de femme. C'est le tableau de famille du dix-septième siècle, retrouvé sous la poussière du château de Grignan pour la dernière postérité.
On ne peut ni réduire, ni analyser, ni graver un pai^eil tableau ; il faut le lire traits par traits épars dans deux mille lettres, et le peintre y est tellement confondu avec les figures, qu'en étudiant le siècle on s'apparente forcément avec l'écrivain. Aussi serait-il impossible d'enlever madame de Sévigné du tableau sans déchirer la toile et sans qu'il manquât la plus vive couleur et la plus naïve expression à ce règne.
L'absence de madame de Grignan ne sépara madame de Sévigné de sa fille que des yeux. Jamais
elle ne lui fut plus présente. Les iatérèts de mousieur et madame de Grigoan devenus désormais sa seule pensée la rendirent plus ambitieuse que la naiure ne l'avait faite , elle fit attention à tout ce qui pouvait servir ou desservir à la cour la fortune de son gendre , elle se fit l'ambassadeur perpétuel du nouveau gouverneur de Provence auprès des hommes de qui cette fortune et cette considération dépendaient, pendant qu'elle écrivait d'admirables conseils politiques à monsieur de Grignan pour lui apprendre à ménager les partia, les intérêts, les vanités à Àix et à Marseille; elle se répandait plus que jamais dans les sociétés influentes de Paris pour y faire valoir ses services; elle y cultivait avec assiduité toutes les amitiés de la jeunesse pour les reporter sur sa fille. Jusque-là elle avait joui négligemment d'être aimée; maintenant elle aspirait volontairement à plaire. Ses agréments n'étaient plus seulement des hasards, c'étaient des moyens; sa beauté toujours jeune, ses entretiens toujours recherchés, son esprit plus souple et plus caressant que jamais, étaient devenus la diplomatie des deux familles. Elle ne négligeait plus rien de ce qui pouvait rendre son nom agréable au roi et aux favorites. Son fils, revenu de la malheureuse campagne de Candie, avait besoin de faveur pour s'élever dans l'armée. C'est aussi le temps où, la cour commençant à tourner à la dévotion espagnole transmise avec le sang de Philippe 11 par Anne d'Autriche à
MADAME DE SÉVIGUÉ. 3f^
son fils, madame de Sévigné suit à son insu le courant dTîdées qui mène à la foi» au ciel et à la faTeur royale ; sa yié prend le pli , ses lettres prennent Faccent, ses pensées contractent sous leur légèreté superficielle une certaine onction de piété facile. On peut croire que la douleur de vivre loin de Tobjet unique de sa passion Tincline aussi plus naturellement vers la source des consolations surnaturelles. Cependant il faut remarquer, à sa gloire, que cette dévotion, devenue à cette époque un costume de cour, ne fut jamais chez elle une lâche adulation pour le parti dominant dans le conseil de la conscience du roi ; -elle resta secrètement fidèle à ses premières amitiés et à ses constantes vénérations pour les Amauld, les rigoristes et les indépendants du catholicisme ; ses gémissements et des tendresses pour les solitaires persécutés de Port-Royal éclatent dans ses lettres avec un accent de saînte opposition qui absout de servilité sa dévotion ; elle lisait beaucoup les Essais de Plîcole. Ce philosophe stoïquedu dëfcacHenrent dbs cios'es humaines h, persuadait.
«r> Je^poursuis cette morale de Nicole, que je trom e » délicieuse ; elle ne m'a encore donné aucune lîecon » contre là pluie, mais j'en attends : car j'^y trome . » tout, et là conformité à la volonté dé Dieu pour- » rait me suffire, sr je ne voulais un remédie spéci- » fique. Enfin je trouve ce Bvre admirable ; personne » n'a encore écrit comme ces messieurs , car je » mets Pasca! dfe moitié à tout ce qui est beau? On
> aime tant à entendre parler de soi et de ses sen- » timents, que, quoique ce soit en mal, on en est » charmé. J'ai même pardonné V enflure du cœur » en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point » d'autre mot pour expliquer la vanité et Toi^eil, » qui sont proprement du vent : cherchez un autre » mot! j'achèverai cette lecture avec plaisir. » « Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève ;
• surtout je suis charmée du troisième traité, des
• moyens de conserver la paix avec les hommes : » lisez-le, je vous prie, avec attention, et comme » chacun s'y trouve, et philosopheai, et jansénistes, » et molinistes, et tout le monde ei^ ! Ce qui s'ap- » pelle chercher aii fond du cœur avec une lan- » terne, c'est ce qu'il fait ; il nous découvre ce que
• nous sentons tous les jours, et que nous n'avons » pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer-; » en un mot , je n'ai jamais vu écrire conune ces » messieurs-là. »
« Vous savez que je suis toujours un peu entêtée » de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt » que je lise de bons livres. Celui dont il s'agit pré- » sentement, c'est cette Morale de Nicole ; il y a un » traité sur les moyens d'entretenir la paix entre » les hommes, qui me ravit. Je n'ai jamais rien vu » de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumières. » Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le ; et si vous l'a- » vez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je » crois que tout le monde s'y trouve ; pour moi, je
MADAME DE SÉVlGNÉ. 321
suis.perauadée qu'il a été fait à mon intention, j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger. Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais, quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis remplie et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets. ■ « Voilà les tours que me fait mon imagination à tout moment : il me semble toujours que tout ce que j'aime, que tout ce qui m'est bon, va m'échapper , et cela donne de telles détresses à mon cœur, que, si elles étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus ? J'en suis charmée, je n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'humanité , que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime et » l'improbation du monde ; je suis moins capable
322 VIE MS GKAlVpS ttOIVES.
» qQ6 penufino (Ib Ia coflipr6tHikw ; nitts, <|uiyh{Ué » dans rexéentioii on nt ttoamd fIriUe, c'eaf pour- » tant unpiamir que de méditer anree lui, et de foiré » i^exien sur la vanité dte la joie On de 1« tristeesd » que nous receven» d^one teUb ftiniée7 ^ ^ ^^^^^
■ de trouver un raisonnement \Tai, il «e serait pasf » impossible qu'on s'en servit dans* certaines oeca- » siens. En un mot, c^est toujours un trésor, quoi » que nous en puissions^ faire, d'avmr un si bon roiw roir des faiblesses de notre co^ur. M. d'Andffly est
■ aussi content que nous de ce beau livre. »
« n s'en faut bien que le livre de M'. Nicole né » fiiBse en moi d'aussi beaux effets qu'en H. dé » Grignan ; j'ai des liens de tous cfttés, mais surtout » j'en ai un qui est dans la moelle de mes os. Et » que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que » je sais bien Tadmirerl mais que je suis loin de » cette bienheureuse indifférence qu'il veut nous » inspirer! »
XEV
Elle s'accusait à sa fille de sentir l'élévatfon de cette morale sans avoir la force de sevrer son coeur de raffection qui le remplissait. « Hélas I mespa- » rôles sont assez bonnes. Je les range comme ceux » qui disent bien ; mais la tendresse de mes senti- »> ments me tue. Par exemple, je n'ai point été » trompée par les douleurs* d'être séparée devons ;
MAJ>AME BE SÉViGNË. 323
» j0 les ai imagiuées ^oaune je les sens. J'ai toujouiSB » ^compris que rien ne remplirait votre place, que « votre soavenir me «erait toujours fiensible au » Cioeur, que je m'euQuieraifi de votre absence, que » jour et nuit je serais occupée de vous I Oui, je sui^ » tout cela commue je l'avais pressenti ; il y a plu- » sieurs endroits sur lesquels je n'ai pas la force • d'appuyer; toute ma pensée glisse là-^dessus, p «comme vous disiez, et je n'ai pas trouvé que le 4» proverbe fût vrai pour moi, d'amir la robe selon » le froid. Je n'ai point de robe pour ce froid-là! • £lle allait chercher ses consolations dans les temples ^et ses souvenirs à livry. « Mon enfant, » écritolle quelques jours après, « il y a trois heures que B je suis partie de Paris avec l'abbé (de Coulanges), » Bélène (sa femme de chambre), Hébert (son va- » let de chambre) et Marphise (sa chienne), dans » le dessein de me retirer du monde et du bruit jus- » qu'à jeudi soir. Je prétends être en solitude, je » fais de lui une petite Trappe ; je veux prier Dieu, » y faire milLe réflexions; j'ai résolu d'y jeûner ■ beaucoup pour toutes sortes de raisons ; de mar^ » aber pojuu* tout le temps que j'ai été dans ma » iiîhambre, et surtout de m'y ennuyer pour l'amour » d^ pieu. Mais, ce que je ferai beaucoup mieui^ » qm tout cela, c'est de penser à vous, ma fille ; je » |i'^ point encore cessé depuis que je suis arrivée, » lej, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je » jae mis mise à vous écrire au bout de cette petite
■ allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège
■ de mousse où je vous ai \ue quelquefois couchée. » Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici?
■ et de quelle façon toutes ces pensées me traver-
■ sent-elles le cœur ! Il n'y a point d'endroit, point V de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans » le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue... » Je vous vois, vous m'êtes présente, je pense et » repense à vous, ma tète et mon esprit se creusent ;
■ mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher cette
* chère enfant que j'aime avec tant de passion, » elle est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. » Sur cela, «je pleure sans pouvoir m'en empêcher.
■ Ma bonne, voilà qui est bien faible ; pour moi, je » ne sais pas être forte contre ma tendresse si juste » et si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est » une chose incroyable. Je vous prie de ne pas par- » 1er de ma faiblesse ; mais vous devez aimer et rf respecter mes larmes qui viennent d'un cœur tout » à vous. '
» Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai » pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais » très-bien disposée pour faire mes Pâques et mon » jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu » et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une
• chose étrange qu'une imagination vive qui repré- » sente toutes choses comme si elles étaient encore ; » sur cela on songe au présent, et, quand on a le » cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où
» me sauver de vous, notre maison de Paris m'as- » somme encore tous les jours, et Livry m'achève. » Pour vous, c'est par un efifort de mémoire que » vous pensez à moi ; la Provence n'est point obligée » de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent » vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans » la tristesse que j'ai eue ici. Une grande solitude, » un grand silence, un office triste, des ténèbres » chantés aveo dévotion, un jeûne canonique et une » beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée, » tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry » la semaine sainte.
» Hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque » ennemie que vous soyez de la solitude, vous » auriez été contente de celle-ci.
» Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. »