III
208 VIEt BR8 GRANDS OOMlfflS.
La paix d'AixJarChapeUa eA la ooastrmotira, de Vereailles, les fêtes que le roi y donna à madame de Montespan, encore dérobée sous le deoutjour mais déjà reine de. son cœur, rappelèrent ncia^dame de Sévigué et sa fille à Paris» Elles assistèrent à. ces fêtes de 1688, dont l^desoidption transporte l'imagination aux féeries du luxe. Mademoiselle de Se- \igné, assise à, la table du roi, au milieu de trois cents femmes avides de son coup d'oeil^ les éclipsa toutes. Le roi parut ébloui. Les courtisans, qui devinaient les goûts du maître , se répandirent en idolâtrie pour la nouvelle idole. Le duc de La Feuillade, favori, à qui madame de Montespan portait ombrage, fomenta dans le cœur du roi un penchant qu'il crut eatrevoir pour mademoiselle de Sévigné ; le bruit, se répandit qu'elle avait conquis la faveur du maître ; le siècle était si assoupli qu'on ne supposa pas màm^ un^S: résistance. Busay, l'ami de la mère , le protecteur né de la fille, le genti^ homme superbe da sa naissance et. de ses grades, se félicite tout haut dans ses lettres de la honteuse faveur de sa jeuOQ cousine. Il se trompait : le roi avait dissimulétsOiUS.soQ attention feinte pour mademoiselle de. Séxigné sa passion réelle pour mar dame de Monfasspan.
Cette fausse faveur ne servit heureusement qu'à
lâ fortune du fils de madame de Sévigné. Ce jeune homme, doué de toute la bravoure de son père et de toutes les grâces de sa mère, n'occupait dans le coeur de madame de Sévigné que le peu de place qu*y laissait sa fille. Les grandes passions ne souffrent pas le partage. Cette mère l'aimait, mais avec la négligence d'un cœur trop plein d'un autre, sentiment. Le baron de Sévigné, caractère souriant, tolérait sans envie cette négligence de sentiment, de sa mère pour lui. Il se rangeait volontairement au second rang dans son cœur; soit amour pour cette mère dont il aimait jusqu'à l'injustice, soit habitude prise de bonne heure de n'occuper dans la famille qu'un rang cher mais subalterne, soit admiration pour cette sœur qui avait accoutumé depuis son berceau tous les familiers de madame de "Sévigné à l'enthousiasme, il s'accommodait complaisamment de cette seconde place, il était lis WttTlisan plus que le fils et le frère de sa mère et de sa •sœur. Il amusait et intéressait cette mère plus<{Q'il ne la passionnait. Elle songeait cependant à sa fbi*tune militaire. Son éducation forte et littéraire, MUS le regard d'une mère si supérieure, le pilaçftH' au niveau de toute la jeunesse de son âge. ïl avait vingt ans, il attendait une occasion de se signaler i l'attention du roi. Cette occasion se présenta. Des Turcs assiégeaient deptris vmgl-quatre ans la capitale de la Crète, Candie, défendue par les Vénitiens. La vieille alliance de la France et de la Tur-
quie, pour contre-balancer la maisoit d'Autriche, empêchait Louis XIV de porter secours aux Vénitiens ; d'un autre côté, l'antipathie religieuse des chrétiens contre les musulmans faisait rougir le roi très-chrétien de laisser succomber le dernier rempart du christianisme dans la Méditerranée, sans lever le bras pour défendre la croix presque abattue sous ses yeux. Il fallait concilier la déférence pour le pape avec sa poUtique ; il ne se présentait qu'un subterfuge, indigne à la fois du poUtique et du chrétien ; l'embarras de conscience le lui fit adopter. Tout en continuant de déclarer amitié aux Turcs , il autorisa le duc de La Feuillade à lever un corps de gentilshommes volontaires qui n'auraient d'autre drapeau que celui de la croix et qui iraient combattre contre les Ottomans. La noblesse française se jeta avec l'impétuosité de son courage dans cette expédition d'aventuriers désavoués, mais protégés. Les d'Aubusson, parents du héros de Rhodes, les Langeron, les Beauvau, les Fénelon, les Créqui, les La Rochejacquelein , les Xaintrailles, les Saint-Paul, les Grammont, les Château-Thierry, les Chamborant, s'enrôlèrent dans cette croisade. Turenne , ami et admirateur de madame de Sévigné , conseilla à son fils de commencer sa carrière militaire par cette campagne sur laquelle la religion et la distance jetteraient le prestige qui couvre toujours !es choses d'Orient. Le duc de la Roehefoucault donna à madame de Sévi-
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gné le mêmexîonseil. Le jeune comte de Saint-Paul, fils charmant de la belle duchesse de Longue\ille, et dont le duc de la Rochefoucauld passait pour être le père, levait un escadron de cent cinquante jeunes gentilshonmies impatients d'exploits. Le baron de Sévigné partit avec le comte de Saint-Paul. Les Français y montrèrent une valeur qui honora leur nom, mais aussi une jactance, une insurbordination et une impatience qui perdirent la ville. Ils périrent presque tous dans des sorties contre une armée de Turcs. Les Vénitiens leur reprochèrent leur fougue, ils reprochèrent aux Vénitiens leur prudence ; décimés parle sabre des Ottomans, ils laissèrent la plage de Candie couverte des cadavres de leurs chefs ; les survivants se rembarquèrent avant la ichute de la place , laissant Tîle de Crète déplorer le funeste secours qu'ils lui avaient apporté et que leur inconstance avait tourné en ruine.
Le départ de son fils pour une expédition si capricieusement conçue et si capricieusement abandonnée coûta quelques larmes à madame de Sévigné, mais ces larmes furent promptement séchées par un sourire de sa fille. Rien ne manquait profondément à son cœur tant que sa fille lui restait. Sa tendresse même a un accent léger quand elle parle à ses amis de cette absence de son fils. .
• }e cn»8 que 'vous ignorez, » éorit^^le, « «que » mon fils est ailé en €a&die avee le d«c de la » Feuillade et le comte de Sainl-Paul. Cette fan- » taisie lui est entrée fortement deoB la tôte; il en » a parlé au cardinal de Retz, à M. de Tur^enne^ à • M. de la Rochefoucauld. Voyex quels person* » nages ! J'en ai pleuré amèrement, j'en suis sensi- » blement affligée; je n'aurai pas un moment; de » repos pendant tout ce voyage ; j'en ipoÎB tous » les périls, j'en suis morte; mais enfin je n'ai pas » été maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères » n'ont pas beaucoup voix au chapitre. »
Quand on compare cette légère mention du départ de son fils pour une campagne où Théroïque héritier des Sévigné allait braver le fer, et le feu, et la mer, sans beaucoup de chances de retour, avec les explosions de larmes, d'anxiété et de désespoir de la même femme lorsque sa flUe entreprend le moindre petit voyage en province par un jour de pluie, on a la mesure du sentiment de cette mère pour son fils ou pour sa fille. Ce fils cependant méritait mieux d'une telle mère. En partant pour l'île de Crète, il avait de lui-même donné à madame de Sévigné sa signature en blanc pour consentir à tous les avantages de fortune qu'il lui conviendrait de faire à sa sœur, dans les stipulations matrimoniales qui pourraient intervenir en son absence.
L'heure désirée et redoutée qui allait séparer la fille de sa mère sonnait enfin. Lé comte de Grignan,
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lieutenant général du roi en Languedoc , gentilhomme illustre 4e province, ûgéde près de quarante ans, déjà deux fois veuf, d'un esprit plus solide qu'étendu , d'une figure plus terne qu'attrayante , d'un caractère plus ambitieux que séduisant , épousa, le 29 janvier 1669, mademoiselle de Se vigne. La mère, en choisissant M. dé Grignan de préférence à un gendre plus jeune , dont le cœur n'aurait pas porté déjà la trace de deux unions et le deuil de deux épouses, n'eut évidemment pour but que de conserver sa fille à Paris. Elle se flattait que M. de Grignan, courtisan estimé du roi^ changerait sa place en Languedoc contre une place à la cour dont il avait la promesse. Mademoiselle de Sévigné céda par obéissance et par lassitude d'attendre plutôt que par inclination. Sa tiédeur naturelle n'avait pas besoin d'amour dans le mariage ; sa mère l'avait lassée d'adoration ; tout fut convenance, calcul et froide raison dans son consentement à ce mariage. On voit avec quelle ruse d'instinct maternel madame de Sévigné lui en dérobe et s'en dérobe à elle-même toutes les disparités dans ses lettres à ses amis.
« Il faut que je vous apprenne que la plus jolie » fille de France épouse , non le plus joli garçon , » mais un des plus honnêtes hommes du royaume. » Tontes ses femmes sont mortes pour faire place » à ma fille, et même son père et son fils, par une » bonté extraordinaire, en sorte qu'étant plus riche
» qu'il n'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs, et » par sa .naissance, et par ses mariages, et par ses » bonnes qualités, tel que nous pouvions le souhai- » ter , nous ne le marchandons point comme on a » coutume de le faire, et nous nous en fions bien » aux deux familles qui ont passé avant nous. Le » public paraît content, c'est beaucoup... 11 a du » bien, de la qualité, une charge, de l'estime, de la » considération dans le monde : que faut-il da\an- » tage? Je trouve que nous sommes bien sorties » d'intrigue. »
On voit par ces allusions railleuses et presque cruelles au double et heureux veuvage de M. de Grignan, à la mort complaisante de son père et de son fils unique, que sa joie d'avoir trouvé un mari selon ses desseins l'emportait sur la décence même des expressions. On s'apercevra de plus en plus, en lisant sa correspondance , que Tegprit était en plus grande proportion que le sentiment dans sa nature, et qu'à l'exception de sa fille, tout était léger dans ses émotions.
Les premiers mois du mariage de madame de Grignan répondirent en effet aux espérances qu'avait eues madame de Sévigné de ne jamais se séparer de sa fille. Ils s'écoulèrent dans cette douce retraite de Livry, qui rappelait à madame de Sévi-
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gné ses plus beaux jours de jeunesse, en abritant encore les plus beaux jours de sa maturité. Tout ce qu'elle écrit de Livry, pendant et après ce séjour, respire la paix, l'ombre et le recueillement de ces bois. Une seule amertume empoisonna pour elle ce bonheur. Un cheval fougueux renversa sous les yeux de la jeune comtesse de Grignan le frère cadet du comte de Grignan. Madame de Grignan était enceinte : l'excès de son émotion la fit défaillir, elle se blessa. Cette sensibilité bien naturelle fut interprétée par la calomnie comme la preuve d'une préférence criminelle de la comtesse pour le plus beau, le plus jeune et le plus aimable des Grignan; le monde retentit de ces soupçons ; les poètes le consacrèrent dans leurs épigrammes; les femmes, jalouses de la beauté et de la vertu dans une femme, rélevèrent jusqu'aux oreilles du roi. Madame de Sévigné, atteinte dans ce qu'elle avait de plus vulnérable, la renommée de sa fille, s'en plaignit au duc de la Rochefoucauld et au prince de Condé, qui sou£Dèrent de haut sur cette calomnie ; mais la cicatrice en resta au cœur de madame de Sévigné, et son ressentiment contre celles qui avaient colporté cette rumeur ne s'amortit jamais. Ce ressentiment, qui venait de sa tendresse, est inépuisable.
« J'allai chez madame de la Fayette, » écrit-elle à sa fille; « M. de la Rochefoucauld y vint; on ne » parlaque de vous, de la raison que j'avais d'être » touchée, et du dessein de parler^comme il faut à
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• Mélusine (madame de Marans). le vcms réponds » qu'elle sera bien rehmeée. D'flaf<{iiev41e vous » pendra un bon compte de eette affaire ... §
f L'affiaîre de Mélusine est entre les mains de » Langlade, après avoir passé par cdHes de M. 'de » la Rochefoucauld et de d'Hacqneville. Je wus » assure qu'elle est bien confondue et bien méprisée » par ceux qui ont rhonneur de la oonsaître. »
Un malheur . plus réel la menaçait. Ce gmdre auquel elle afvait sacrifié tant de convenances dans Tunique espoir de le cooserrer à Paris, échoua dans ses sollicitations d'une charge à la cour et fut nommé lieutenant général du roi ou vioe-gouverneur de Provence. Cette charge exigeait que M. de Grignan résidât dans son gouvernement. Elle obtint avec peine qu'il laisserait sa fille jusqu'à sa délivrance. Madame de Grignan mit au monde une fille qu'on appela mademoisetie d'Adhémar, <q^ promettait les charmes de sa mère et l'esprit de sa grand'mère, mais que des ambitions «ruelles 'de famille ensevelirent, à la ileur de sa beauté, dans un monastère.
On voit plus tard que madame de Sévigné ne pwt conserver au monde cette piremière petîte-fille; mais elle sauva du cloître Pauliwie, qui fut depuis madame de Simiane. Il faut l'entendre elle-même; elle multiplie ses efforts et ses insinuations :
« Votre petite demoiselle (Marie-^Bteinche, made- » moiselle d'Adhémar) me fait pitié d'être destinée
» àrderaenres (kaa ce couiveaty petdue pour vous, m Sqî attmdaat; naet vocation y tous n'oseriez la »} js&rmmTy de.>penr qu'elle ne^sedisaipe. Cette enfant « Mt â'uA esprit iohagrin et jaloux^ tout propre à se »• dé¥oreffv
» Je fais réponse 'à ma chère petite Adhémar » (Marie^Blanebe) avec une Traie amiiié. La pauvre » enfant r qu'elle est heureuse, si ell6 est contente ! »• Cda est^ sans doute ; mais tous m'entendez
Quelques années après, au sujet de sa seconde peiite*fille PlauUne, elle écrit :
•lAimen^ aiines Pauline; denneiShTCMis cet amu- » sèment; ne vous: martymeasL point à tous ôter » oetite petfte peraoïme ; qu» eiaignez-Tons? Vous ft ne latseesesi pas de la metixe au couvent diuns » cpatlques. années, quand tous^ le jugeren néoes* » saine. Tâtea, .tàlten un peu de l'amour maternel; m on doit, le tMuiver aaiez aalé^ lorsque^ c'est un »i obehida (sœ«r et (pie ee choix regardeunc eréa- » ture aimable. Je vois d'ici cette petite; elle vous m ressemUèitt, Buigvé lanuirque de l'ouvrier, llest » vrai que ce nez^ est; une étcange affaire ; maie il » sif rajustera^ et je vous, réponds que Pauline Mra » belle.
» Je sais comme on reçoit M. de Grignan en » Provence. Je lui recommande Pauline et le prie » de la défendre contre votre philosophie. Ne vous » ôtez pas tous deux ce joli amusement : hélas !
art-on si souvent des plaisirs à choisir ? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut pas se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une fois : Aimez^ aimez Pauline^ aimez sa grâce extrême. »
«... Mais parlons de Pauline, l'aimable, la jolie petite créature 1 Je suis étonnée qu'elle ne soit pas devenue sotte et ricaneuse dans ce couvent. Ahl que vous avez bien fait de l'en retirer!
Gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir; la Providence en aura soin. Je vous con- » seille de ne pas vous défendre de l'aimer, quand » vous devriez la marier en Béam. »
. . . Dites-moi si vous ôterez Pauline d'avec vous ; » c'est un prodige que cette petite, son esprit est sa » dot. Je la mènerais toujours avec moi, j'en ferais » mon plaisir, je me garderais bien de la mettre 1) (au couvent) avec sa sœur. Enfin, comme elle » est extraordinaire, je la traiterais extraordinai- » rement. »
« Jamais vous ne serez embarrassée de cette » enfant; au contraire , elle pourra vous être utile. » Enfin j'en jouirais, et ne me ferais point le mar- » tyre de m'ôter cette consolation. »
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CettB digression nous a paru nécessaire pour montrer la protestation du cœur de madame de Sévigné contre cette coutume barbare qui sacrifiait les filles à la fortune du fils. Reprenons notre récit à la première séparation de madame de Sévigné d'avec madame de Grignan.
Le frisson de cœur de madame de Sévigné , à l'approche du moment où il faudrait rendre sa fille à son gendre, la saisit le lendemain de la délivrance de madame de Grignan. La douleur la rend pour la première fois éloquente ; ses lettres à M. de Grignan ne sont plus des conversations et des anecdotes, ce sont des supplications et des plaidoyers. Elle lui dispute un à un les semaines^ les jours, les heures ; tous les prétextes lui sont des raisons pour ajourner ce fatal départ; elle sent qu'on va lui arracher son âme, elle a l'agonie de la séparation. Ses lettres palpitent, brûlent, ou transissent comme la peau. La puérilité y devient pathétique; elle se retient à tout comme quelqu'un qui se noie, même à la pluie qui tombe et au vent qui court.
« Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps » fait que je me suis opposée à son départ pendant » (|uelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite » le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage, » mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. Cette rai-