XLVI
L'absence du roi de Paris, la fluctuation de sa vie dans le vide, le besoin de repasser sur les traces de ses beaux jours de recueillement avec sa fille, la ramènent aux Rochers, au fond de la Bretagne, pendant la session^ des états de la province où son fils représentait la noblesse. C'est là que toute sa légèreté s'évapore et que la solitude pour laquelle elle semblait si peu faite l'enveloppe du seul bonheur qui lui reste, ses souvenirs et ses tristesses. La perte de la présence de sa fille en a fait une autre femme.
2lStA VIE ftES GRANDS HOMMES.
Elle s'y plonge dam toute la poésie des larmes, elle y épuise Tinfim du regret, elle y découvre oee délicieuses sympathies entre la nature inanimée et l'âme vivante qui ont fait depuis le génie de Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, et qui étaient des mystères pour les écrivains de la cour toute mondaine de Louis XIY. « Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres » Rochers. Peut-on revoir ces allées^ ces devises, » ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans
■ mourir de tristesse ? U y a des souvenirs agpéa-
■ blesf mais il y en a de si vifs et de si tendres, » ^u'on a peine à les supporter. Ceux que j'ai de vous
• *: Boni de ce nombre. Ne comppenez-vous pas bien I l'effet que cela peut faire dans un cœur comme B le mien? J'ai quelquefois des rêveries, dans ces » bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus » changée que dans un accès de fièvre. Là je rêve » tout ce qu'on peut rêver; j'en ai le temps et le » lieu; j'ai le champ libre dans mon jardin pour y » faire ce qui me plaît, il me plaît de m'y promener » le soir jusqu'à huit heures ; mon fils n'y est plus, » cela fait un silence, une tranquillité, une soU- » tude que je ne crois pas qu'on puisse rencontrer » ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni » avec quelle tendresse ! Quand on devine, il n'est » pas besoin de parler. Nous lisons toujours le » Tasse et cette Morale de Nicole, qui est admi- » rable, et la Cléopâire de mademoiselle de Scudéry
» aux heures perdues : c'est ordinairement sur » cette Lecture que je m'endors.
» Ah J mou enfant I » poursuit*eIle à une autre heure, m que je viens de bien me promener dans » V Humeur de ma fiUe » (nom qu'elle. avait donné, dans l'enfance de madame de Grignan, à une allée de ses bois où sa fille aimait à rêver seule) I « Je
V viens de ce bois; vraiment ces allées sont d'un
V charme duquel je ne me lasse pas I II y en a six » que vous ne connaissez pas du tout, mais celles » que vous connaissez sont embellies par la crois- » sance des arbres; il fait à présent beau et sec, » j'y demeure entre chien et loup; c'est là que j'ai » le loisir de vous aimer. Je vous remercie, mon » enfant, d'avoir conservé quelque doux souvenir » du patrio nido ! et pourquoi serait-il impossible de » vous revoir dans ces belles allées?... »
Elle puise alors dans son âme, pour l'intérêt de ses lettres à sa fille, tout ce que la vie de la campagne offre de douces vicissitudes quotidiennes, de détails domestiques, de distractions familières. On la suit dans ses promenades, dans ses visites à ses voisins, dans ses parterres, dans ses soirées d'automne au coin du feu, dans ses lectures, dans ses badinages avec son fils^ qu'elle ne traite jamais sérieusement, jusque dans ses regrets d'avoir laissé sa chienne Marphise à Paris, et dans ses remords d'en avoir adopté et d'en aimer une autre.
ff Vous êtes étonnée que j'aie un petit câien ,
• voici Taventure. J'appelais par contenance une » chienne courante d'une madame qui demeure au » bout de ce parc. Madame de Tarente me dit:
» Quoi ! vous appelez un chien ? Je veux vous en
• envoyer un, le plus joli du monde. Je la remer- » ciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne » plus m'engager dans cette sottise. Cela se passe, » on n'y pense plus. Deux jours après, je vois en- » trer un valet de chambre avec une petite mai- » son de chien toute pleine de rubans, et sortir de » cette joUe maison un petit chien tout parfumé, » d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des » soies, une haleine douce, petit comme une syl- » phide , blondin comme un blondin ; jamais je ne » fus plus étonnée ni plus embarrassée. Je voulus » le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La » femme de chambre qui Ta élevé en a pensé mou- » rir de douleur. C'est Marie qui aime le petit chien ! » il couche dans sa maison et dans la chambre de » Beauheu; il ne mange que du pain ; je ne m'y » attache point ; mais il commence à m'aimer, je » crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous » prie de ne point mander à Marphise, car je crains » ses reproches. Au reste, une propreté extraordi- » naire , il s'appelle Fidèle ; c'est un nom que les » amants de la princesse n'ont jamais mérité de » porter ; ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je » vous conterai quelque jour ses aventures... »
» Ce que vous me dites sur Fidèle est fort plai-
MADAME DE SÉVIGNË. 329
» sant et fort joli. C'est la vraie conduite d'une co- » guette que celle que j'ai eue. Il est vrai que j'en » ai honte et que je m'en justifie, comme vous avez » vu; car il est certain que j'aspirais au chef-d'œu- » vre de n'avoir aimé qu'un chien, malgré les » Maximes de M. de la Rochefoucauld*, et je suis » embarrassée de Marphise ; je ne comprends pas » ce qu'on en fait ; quelle raison lui donnerai-je ? o Cela me jette insensiblement dans les menteries; » tout au moins je lui conterai bien toutes les cir- » constances de mon nouvel engagement. Enfin » c'est un embarras où j'ai résolu de ne jamais me » retrouver: c'est un grand exemple de la misère » humaine. Ce malheur m'est arrivé par le voisi- » nage de Vitré. »
La légèreté, les amours, les repentirs de son fils, sont le texte habituel de ses confidences à sa fille. Mais il n'est que l'objet de son enjouement qui le sacrifie sans cesse au sourire de sa sœur.
« Comme je venais de me promener avant-hier, » je trouvai au bout du mail le frater^ qui se mit à V deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant » si coupable d'avoir été trois semaines sous terre » à chanter matines, qu'il ne croyait pas pouvoir » m'aborder d'une autre façon. J'avais bien résolu » de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de
daO VIE DES Gi\AMDS HOMMES.
ji la.c<rfère; je .fus £wt aUe de le voir. Vous savez
M comme il est divertissaat ; il m'embrassa milk
# fois ; il me dojaaa les plus méchaales raisons du .» monde., que je pris pom* bomies. Nous causom
# fort, nous lisons, nous nous promenons et nous I» achevons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. »
Elle entremêla cependant sa solitude de visites à monsieur et madame de Chaulnes; il faut lire ces triomphanies descriptions des états, on se seni en pjieine Bretagne du dix-seiptiènaie spiècle.
« Juin 1671. Je ne sais encore, » écrit-elle à sa mie, « ce que me feront les états; je croîs que je » m'enfuirai de peur d'être ruinée. C'est une belle » chose que d'aller dépenser mille écus en fricas- » sées et en dîners, pour Thonneur d'être la maison » de plaisance de monsieur et madame de Chaulnes, » de madame de Rohan, de M. de Lavardin, et de » toute la Bretagne, qui, sans me connaître, pour » le plaisir de contrefaire les autres, ne manquerait » pas de venir ici. Nous verrons. »
« J'allai dîner lundi chez M. de Chaulnes, qui fait » tenir les états deux fois par jour, de peur qu'on » ne vienne me voir. Je n'ose vous dire les hon- » neurs qu'on me fait dans ces états ; cela est ridi- » ,cule. Cependant je n'y ai point encore couché, et
# je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, » quelque prière que l'on me fasse. »
« Août 1671. Enfin, ma chère fille, me voilà en » pleins états, sans cela les états seraient en pleins
»• Bleebem» IMmanich^* émtHêr, aYidi»itM> tfiè feuÉ 10 OMhetémês lettres, je vis etftreir quatre earrosi^eiK »* à^ six cbeTaux dans^ ma cour , arrec éttquMtë » gardes à cheval, plusieurs chevamt de main et •* pkisîeurs juges à cheval. C'étaient M. de Chaul- » nés, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. Coëtlo" »* gOD, deLoemarie, les barons de Guais, les évêqifes »♦ de Rennes, de 9aint-Malo, le» MM..d*Arg6ttg^s, »*eir huit oo dix que je ne coi»)ais poïnt; j'oublie ••M, d'Haroms, qui. ne vaut pas la peine d'être » nomiKié. Je reçois tout cela. On dit et on répondit •^ beaucoup de choses. Après une promenade dont »» ite furent fort contents, une eifdlation très-bonne »» et trè8*-galante sortit d'un des Iwmts du mail, s^r-^ » tdut d^ vin de Bourgogne , qui passa comme de » l^eau de Forges; on fut persuadé que cela s'étaiff »• fttift avec un coup de baguette. M. de Chauhife? » me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc » lundi au soir; M. de Chaulnes me donna à souper, » avec la comédie de Tcirfuffey point trop mal jouée, » et un bal où le passepied et le menuet pensèrent »' mB'faire pletirer : eelame fa^rsouvetiirde vous si 9^ vivement^ que je n^y pu»» résisiet», il» ftrtrt ptWÈp^ » ftotnent qtie j0 me dissipe. Oto' me pafrfe de vmf »• ti^èiMOuvent , et je «e- ehercbe puât longtenyp» V Boes^ répenses, earj'y^ pcMseà FiMiiant mém^, et » Jè>crms toujom*s que c'esl qU'Onrvoît mes pensées iM M Irafvers- mon corps de jupe . Hier je reçus torté »* Iii4B»magiie à" ma four à^ Sév^né. Je fus encore
■ à la Comédie ; c'était Andromaque qui me fit pleu- » rer plus de six larmes, c'est assez pour une troupe
■ de campagne... Vous voilà bien instruite, Dieu » merci, de votre bon pays. »
« Si vous me demandez comment je me trouve
■ aux Rochers après tant de bruit , je vous dirai » que je suis transportée de joie, j'y serai pour le » moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse » pour me faire retourner. J'ai un besoin de repos » qui ne se peut dire; j'ai besoin de dormir; j'ai » besoin de manger, car je meurs de faim à ces » festins; j'ai besoin de me rafraîchir; j'ai besoin » de me taire , tout le monde m'attaquait et mon » poumon était usé. Enfin, ma chère enfant, j'ai » retrouvé mon abbé, ma Mousse,, ma chienne, » mon mail, Pilois, mes maçons ; tout cela m'est » uniquement bon en l'état où je suis. Quand je corn- » mencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. »
Au retour à Paris, les lettres changent de sujets, et reprennent aussi aisément le ton grave qu'elles étaient descendues au ton enjoué. Là, c'est la cour avec ses vicissitudes de faveur et de disgrâce; c'est le jugement plus ou moins sain sur les grands poètes, les grands écrivains et les grands orateurs sacrés du jour ; c'est la lutte entre la foi et la philosophie, lutte dans laquelle la mère penche pour
MADAME DE SÉVIGNÉ. m
la foi passive et aveugle , la fille pour la religion indépendante et raisonoée; c'est la discussion entre elles sur leurs prédilections littéraires, leurs réflexions sur les livres lus à la même heure à Livry ou à Grignan. M. de Sévigné prend parti pour sa inère, il plaisante sa sœur avec un agrément exquis et de bon goût.
« Ah I pauvre esprit, » écrit-il, « vous n'aimes » point Homère 1 Les ouvrages les plus parfaits vous » paraissent dignes de mépris, les beautés natu- » relies ne vous touchent point, il vous faut du clin- » quant ou des petits corps (allusion à Descartes, » dont madame de Grignan faisait sa principale » étude). Si vous voulez avoir quelque repos avec » moi, ne lisez point Virgile ; je ne vous pardon- » nerais jamais les injures que vous pourriez lui » dire. Si vous vouliez cependant vous faire expli- » quer le sixième livre et le neuvième, où est l'a- » venture de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le » douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plai- » sir. Turnus vous paraîtrait digne de votre estime » et de votre amitié, et en un mot, comme je vous » connais, je craindrais fort pour M. de Grignan » qu'un pareil personnage vînt aborder en Pro- » vence. Mais moi, qui suis bon frère, je vous » souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle » aventure ; puisqu'il est écrit que vous devez » avoir la tête tournée, il vaudrait mieux que ce » fût de cette sorte que par Vindéfectibilité de la