‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 3 sur 17 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Dans les intervalles de ses accès de fièvre, il remplissait ses heures par des lectures des livres saints et par des retours, tantôt désespérés, tantôt r^si-

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gnéSy sur la mort de sa fille. « Lisez-moi, • dit-il dans un de ces moments à sa femme, « Tépitre de » saint Paul aux habitants de Philippes. » Elle lut ces mots : « J'ai a[qMris à être satisfait dans quelque

• tribolation où Dieu me jette; j'ai appris à con- » naître les deux fortunes, l'excès des abaisse- » rnmts et l'excès des prospérités; je sais braver

• l'une et l'autre avec la force du Dieu qui me sou- » tient. » La lectrice s'arrêta. « Ce verset, » dit Cromwell, « m'a sauvé une fois la vie, au moment » où 4a mort de mon premier né, le petit Olivier, » m'entra dans le cœur comme la lame d'un poi- » gnard. Ahl saint Pmil, » continuart-il, « vous » aviez le droit de parler ainsi, vous! vous aviez » correspondu à la grâce! Mais moil... » Puis, se reprenant d'un ton de confiance réfléchie, après un peu de silence : « Mais celui qui était le Christ de » Paul, » ditrjl, f n'est-41 pas aussi le mien? »

On priait pour lui dans les trois royaumes : les puritains, pour leur prc^hète; les républicains, pour leur champion; les patriotes, pour le soutien de leur patrie. Les antichambres retentissaient du murmure sourd et perpétuel des ministres prêcheurs, des chapelains, des inspirés, des amis de sa personne et de sa famille, ofBrant à Dieu leurs gémissements pour racheter la vie de leur saint. White-Hall ressemblait plus à un sanctuaire qu'à un palais ; ce même esprit d'inspiration mystique qui l'avait poussé dans cette demeure au commen-

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cernent éclatait dans sa fin. U ne s'entretenait que de piété, jamais de politique : tant la pensée du salut l'emportait en lui sur la pensée de prolonger son pouvoir I H avait désigné son fils Richard pour son successeur, dans un papier scellé et égaré le jour même où il avait été nommé protecteur. On aurait voulu, autour de lui, qu'il renouvelât cet acte ; mais il témoignait ou de l'indifférence ou de la répugnance à le faire. Enfin, quand on lui demandait devant témoins s'il n'était pas vrai que sa volonté fût que son fils Richard lui succédât : « Oui, » balbutiait-il avec un signe de tète affir» matif ; et il changeait aussitôt l'entretien. Il était évident que cet homme, rompu aux vicissitudes des empires et à la versatilité des peuples, attachait peu de valeur aux testaments d'un dictateur et s'en rapportait à la Providence du sort de sa dictature après lui. « Dieu gouvernera par l'instrument qu'il » lui conviendra de choisir, » disait-il ; « qui est-ce » qui m'a donné à moi-même l'autorité sur son » peuple ? » Il croyait avoir déposé ce papier à Hampton-Court, on alla l'y chercher, on ne trouva rien, on n'en reparla plus. Richard, qui vivait toujours à la campagne dans la maison paternelle de sa femme, arriva à Londres avec ses sœurs et ses beaux-frères pour entourer le lit de mort du chef de famille. Il ne semblait pas lui-même se faire plu^ d'illusion que son père sur l'hérédité de son pouvoir. U n'en avait ni le goût ni l'ambition.

Toute la famille, laissée par le protecteur dans la vie privée et dans la médiocrité de la vie commune, paraissait prête à y rentrer avec bonheur, comme des acteurs qui sortent de la scène après le drame. Us n'avaient accumulé sur eux ni haine ni envie par leur insolence ou leur orgueil. Enfants de Sylla qui pouvaient impunément se mêler à la foule, la tendresse mutuelle de cette famille et ses larmes étaient le seul appareil de cette mort autour du lit du protecteur.

« Ne pleurez pas ainsi, • dit-il une fois à sa femme et à ses enfants qui sanglotaient dans sa chambre ; « n'aimez pas ce vain monde, je vous le dis au bord » de ma tombe, n'aimez pas ce monde I » Il y eut un moment où il parut ressentir cependant quelque faiblesse pour la vie. « N'y a-t-il personne ici qui » puisse me tirer du danger? » On ne répondit rien. Les hommes ne peuvent rien, » reprit-il, o Dieu » peut ce qu'il veut! Eh bien, n*y a-t-il personne » qui veuille prier avec moi? »

Le silence de ses lèvres était interrompu de temps en temps par des aspirations mystiques et par des balbutiements, et l'on entendait l'accent de la prière intérieure : « Seigneur, vous m'êtes témoin que, si » je désire vivre, c'est pour glorifier votre nom et » achever vos œuvres ! Il est terrible, il est terrible, » il est terrible, » murmura-t-il trois fois de suite, « de tomber entre les mains du Dieu vivant 1 Croyez- » vous, » dit- il à son chapelain, « que l'homme

» puisse jamais perdre l'état de grâce devant Dieu, » une fois qu'il y a été élevé? — Non, » répondit le chapelain; « l'état de grâce ne suppose pas la » possibilité de la rechute. — Eh bien, » répliqua Cromwell, « je suis content, car je suis sûr d'avoir » été en état de grâce parfait à une certaine période » de ma vie. » Tous ses problèmes étaient de la vie avenir, aucun de la vie présente, f Je suis le der- » nier des hommes, » continua-t«il un moment après, « mais j'ai aimé Dieu, loué Dieu, ou plutôt » je suis aimé de Dieu ! »

Il y eut un moment où l'on crut que le danger de sa maladie était passé, où il le crut lui-même. White-Hall et les temples retentirent d'actions de grâces. Ce moment fut court, la fièvre redoubla. Il eut des jours et des nuits de tranquille affaiblissement et de vagues délires. Dans la matinée du 30 août, un de ses officiers, regardant par la fenêtre, reconnut le républicain Ludlow, exilé de Londres, qui passait sur la place. Cromwell, informé de la présence de Ludlow, s'inquiéta du motif qui lui donnait l'audace de se montrer dans la capitale et de passer sous les fenêtres de son palais. Il craignit une explosion républicaine calculée pour éclater à son dernier soupir. Il envoya son fils Richard chez Ludlow pour sonder l'intention secrète des républicains. Ludlow assura Richard qu'il n'était venu à Londres que pour une affaire privée et qu'il ignorait même, en y venant, la maladie du protec-

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teor. Il promit de repartir le même jour. C'est ce même Lodlow qui, proscrt peu de temps après la mort de Cromwell comme régicide , alla yieillir et mourir impénitent de ce meurtre à YéYay, sur les bwds du lac Ltoan où l'on voit sa tombe.

Cromwell, rassuré sur les intentions des répur blicainS) ne s'occupa plus que de sanctifier sa fin. L'intendant de sa chambre, qui le veillait, l'entendit proférer, par versets décousus , sa dernière prière à haute voix. Il nota, pour sa propre édification, les paroles à mesure qu'elles s'échappaient des lèvres dn protecteur mourant et les transmit longtemps après à l'histoire. € Seigneur, je suis une misérable » créature. Biais je suis dans ta vérité par la grâce, » et j'espère comparaître devant toi pour ce peuple. » Tu m'as créé, quoique indigne, pour être l'instro- » ment de quelque bien ici-bas et de quelques ser- » vices à mes frères. Beaucoup d'entre eux ont eu » de moi une idée trop supérieure de mes forces, • tandis que beaucoup d'autres vont se réjouir de » ma mort N'importe, ô mon Dieul Continue de » les combler de tes secoure ; donne-leur la con- » siance et la rectitude de sens; rends par eux le » nom du Christ de plus en plus glorieux dans l'uni- » vers; enseigne à ceux qui se fiaient trop à ton » instrument à ne placer la confiancife qu'en toi seul I » Excuse ceux qui sont impatients de fouler aux » pieds ce ver de terre ! et accorde-moi une nuit de » paix, si c'est ton bon plaisir! »

Le lendemain, anniversaire des batailles de Dumbar et de Worcester, ses plus grands triomphes, le bruit des fanfares militaires qui célébraient ces irictoires monta jusque dans ses appartements. • Je » voudrais, » s'écria-t-il, • vivre encore assez pour » rendre de pareils services à ce peuple ; mais ma » journée est faite. Que Dieu soit toujours avec ses » enfants! »

Après une dernière nuit d'insonmie, on lui demanda s'il voulait boire ou dormir? f Ni boire ni » dormir, maintenant, » répondit-il, « mais m'en » aller vite à mon Père. » Au lever du soleil, il perdit la voix, mais on le voyait prier encore à voix basse. L'ouragan d'équinoxe, qui soufflait depuis la veille, se changea, à ce moment, en une tempête si convulsive qu'elle ressemblait à un tremblement de terre. Les voitures qui amenaient à Londres les amis du protecteur, avertis de l'extrémité du péril, ne purent avancer contre le vent et se réfugièrent dans des hôtelleries sur la route. Les maisons hautes de Londres semblaient osciller conmie des navires sur les vagues. Des toits furent em-* portés , des arbres séculaires d'Hyde-Park déracinés et balayés sur le sol, avec toutes leurs feuilles, comme des brins de paille. Cromwell expira à deux heures après-midi, au milieu de ce bouleversement de la nature. La tempête l'emporta, comme elle l'avait apporté. La superstition du peuple vit un prodige dans cette coïncidence d'une convulsion atmo-

sphériqueavecla dernière convulsion de sonMachabée. Il lui sembla qu'il avait fallu un effort suprême des éléments pour déraciner du tronc et de la vie cet homme qui portait le poids des destinées de l'Angleterre et dont la disparition allait creuser un vide qu'il comblait seul de sa dictature. L'obéissance était tellement devenue une habitude, et la terreur survivait tellement au bras, qu'aucune faction n'osa respirer devant son cadavre et que ses ennemis, comme ceux de César, furent obligés de feindre le deuil de ses funérailles. 11 fallut plusieurs mois à l'Angleterre pour se convaincre que son maître n'existait plus et pour tenter quelques mouvements de Uberté après une si mémorable servitude. S'il y avait eu un Antoine à la tête des soldats de l'armée de Londres et un Octave dans Richard Cromwell, le Bas-Empire pouvait commencer pour la Grande- Bretagne. Mais Richard abdiqua, après quelques jours d'exercice du pouvoir. Il avait embrassé avec larmes les genoux de son père, pour le supplier d'épargner la tête du roi Charles P^ L'abdication ne lui coûta pas, car il avait vu de trop près le prix du pouvoir suprême. Il redevint un simple et modeste citoyen de sa patrie, jouissant en paix de son obscurité et de son innocence.

Voilà le caractère de Cromwell, enlevé au roman et restitué à l'histoire. Ce prétendu comédien de soixante ans redevient un homme. On ne le comprenait pas, on le comprend.

Un grand homme est toujours la personnification de l'esprit qui souffle à telle ou telle époipie sur son temps et sur sa patrie. L'esprit biblique soufflait en 1600 sur les trois royaumes. Cromwell, plus pénétré qu'un autre de cet esprit, ne fut ni un politique, ni un ambitieux^ ni un Octave, ni un César; ce fut un îtige de l'Ancien Testament : sectaire d'autant plus puissant qu'il était plus superstitieux, plus étroit et plus fanatique. S'il avait eu plus de génie que son époque, il aurait été moins puissant sur son siècle. Sa nature était moins grande que son rôle : sa superstition fut la moitié de sa fortune. Véritable Calvin soldatesque, tenant la Bible d'une main, l'épée de l'autre, il visait au salut plus qu'à l'empire. Les historiens, mal informés jusqu'ici , ont pris une de ces ambitions pour l'autre. C'était celle du temps. Toutes les factions de ce siècle étaient religieuses, comme toutes les factions du nôtre sont politiques. En Suisse, en Allemagne, dans le Nord, en France, en Ecosse, en Irlande, en Angleterre, tous les partis empruntaient leurs principes, leurs divisions, leur férocité, à la

Bible : ce livre était devenu l'oracle universel. Interprété diversement par les sectaires opposés , cet oracle donnait à chaque interprétation Tâpreté d'un schisme, à chaque destinée la sainteté d'une révélation, à chaque chef l'autorité d'un prophète, à chaque vaincu l'héroïsme d'un martyr, à chaque vainqueur la férocité d'un bourreau sacrifiant à Dieu des victimes. Un accès de frénésie mystique avait saisi le monde chrétien ; le plus frénétique devait l'emporter. Danton a dit qu'en révolution la victoire était au plus scélérat. On peut dire, avec la même justesse, qu'en guerre religieuse la victoire est au plus superstitieux. Lorsque cet homme est en même temps un soldat et qu'il anime de sa mysticité une soldatesque, il n'y a plus de bornes à sa fortune : il assujettit le peuple par l'armée, et l'armée parla superstition populaire. Il est Mahomet s'il a du génie, il est Cromw^ell s'il n'a que de la politique et du fanatisme.

On ne peut donc refuser à Cromwell la sincérité. Elle motive seule son élévation ; elle n'excuse pas, mais elle explique ses crimes. Cette sincérité, qui fut sa vertu, donna à sa vie la foi, le dévouement, l'enthousiasme, la suite, le patriotisme, la tolérance, l'austérité des moeurs, l'application à la guerre et aux affaires, le sang-froid, la modestie.

la prière, l'abnégation d'ambition personnelle pour sa famille, tout ce caractère patriarcal et romain de la première république, qui caractérisent sa vie et son interrègne. Elle lui donne aussi cette implacabilité d'un sectaire qui, en frappant ses ennemis, croit frapper les ennemis de Dieu. Les massacres de vaincus en Irlande et le meurtre à froid de Charles V sont les vertiges de cette fausse conscience. Elle n'était tempérée en lui par aucune de ces clémences du cœur qui font excuser dans César les inhumanités de l'ambition. On y sent le vœ victis brutal du sectaire, du démagogue et du soldat dans un même homme.

Ainsi qu'il arrive toujours, ces deux crimes sans pitié tournèrent, l'un contre sa cause, l'autre contre sa mémoire.

Que voulait Cromwell? ce n'était pas le trône : nous avons vu qu'il l'avait eu dix fois sous la main et qu'il l'avait repoussé pour laisser régner la seule Providence. Il voulait assurer à sa secte des indépendants, en matière de foi, la liberté religieuse, et il voulait que cette liberté religieuse fût garantie par la puissante représentation du peuple et du parlement, avec une direction monarchique à la tête de cette république des saints. Voilà ce qui ressort nettement de toute sa vie, de tous ses actes, de

toutes ses paroles. Or, en épargnant la tête du roi vaincu et en concluant avec lui ou avec ses fils un pacte national, une nouvelle grande charte garantissant la liberté religieuse et la liberté représentative à l'Angleterre, Cromwell laissait une tête à la république, un roi aux royalistes, un parlement tout-puissant à la nation, une indépendance victorieuse aux consciences. En tuant le roi et en massacrant l'Irlande, il donnait un grief sanglant aux royalistes, des martyrs aux cultes persécutés, une réaction longue et certaine au pouvoir absolu, au protestantisme d'Etat ou au catholicisme romain. Il préparait le règne inévitable des derniers Stuarls survivants , car les dynasties ne meurent jamais dans le sang, mais dans la fuite. Sa férocité retombait donc tôt ou tard sur sa cause. Mais, de plus, elle devait retomber éternellement et justement sur sa mémoire. Ce Marins biblique ne pouvait jamais sortir absous de ces proscriptions. Après avoir beaucoup tué, il gouverna patriotiquement, c'est vrai ; il fonda sur terre et sur mer la grande puissance de l'Angleterre. Mais les nations, si souvent^ ingrates envers les vertus qu'on déploie pour elles, sont ingrates aussi et plus justement envers les crimes que l'on commet pour leur grandeur. Les nations, quoi qu'en disent les disciples de Machiavel et de la Convention, ont une conscience ot des remords qui durent autant que Thistoire. Cromwell blessa celle de l'Angleterre autant que son huma-

nité par ses cruautés. Les éclaboussures de ce sang royal et de ce sang d'un peuple ont rejailli sur son nom. Sa mémoire est restée grande, mais sinistre. C'est une gloire de l'Angleterre, mais une gloire par réticence. Ses historiens, ses orateurs, ses patriotes n'aiment pas à en parler et n'aiment pas qu'on leur en parle. Ils rougissent de devoir tout à un tel honune. Le patriotisme britannique, qui ne peut méconnaître historiquement la réalité de ses services, jouit des fondements que Gromwell a donnés en Europe à la puissance de sa patrie, mais il les récuse dans sa gloire. Il accepte l'œuvre, il répudie l'homme. Le nom deCrèmwellestpourles Anglais comme ces pierres druidiques sur lesquelles leurs barbares ancêtres faisaient à leurs dieux des sacrifices humains, que l'on a jetées ensuite dans les fondations des édifices d'un autre âge, et qu'on ne peut déterrer et rendre à la lumière sans y voir encore les traces du sang versé par de féroces superstitions.

(l»0«-i«74 DE JÉSUS-CHRIST)

Milton est un des trois grands poètes chrétiens qui furent à la théogonie du moyen âge ce qu'Homère fut à l'olympe païen. Ces trois grands poëtes théologiques sont Dante, le Tasse et Milton. La Divine Comédie^ de Dante, la Jérusalem délivrée^ du Tasse, le Paradis perdu ^ de Milton, sont les Iliades et les Odyssées de notre théologie.

Ces poëmês sont à peu près de la même date , c'estÀ-dire de l'époque où les mystères, encore très-sacrés, commencent néanmoins à servir de texte et même de jeu à l'imagination des artistes : époque très-dangereuse pour les dogmes, avec lesquels l'esprit se familiarise, en les laissant passer du sanctuaire dans les lettres I Les religions sévères devraient, comme Platon, chasser les poëtes. Quand

on chante ses dieux, on est bien près de les profaner. Mais la théologie était si incontestée et si souveraine au temps de Dante, de Tasse et de Milton, qu'elle ne prévoyait pas même le danger. Elle laissait mêler impunément par les poëtes ses fables et ses vérités; tout encens lui paraissait bon, fût-il composé avec les fleurs les plus suspectes de l'antiquité mythologique ; elle voulait que ses songes mêmes fussent chrétiens.

De ces trois grands chantres de la théologie que nous venons de nommer, un seul est véritablenient original, c'est-à-dire né de lui-même, de sa foi, de son pays, de son temps : c'est le Dante. Il ne ressemble à personne de l'antiquité poétique ; c'est un moine de quelque sombre monastère chrétien de l'âge barbare, qui rêve sous son cloître un paradis, un purgatoire, un enfer monastique comme son imagination, et qui raconte, à son réveil, à ses frères en simplicité, des choses étranges, bizarres, triviales, atroces, quelquefois sublimes, qui n'ont jamais été racontées avant lui.

C'est l'Apocalypse des poëtes, inintelligible par le sens, grandiose et presque antédiluvienne par l'image, incomparable et véritablement monumentale par la langue.

Le Tasse imite Homère et Virgile, en les conformant à la religion, aux mœurs , à la langue , au goût et même aux vices de son temps. La religion n'est que le prétexte de son poëme ; la chevalerie, la guerre et Tamour en sont le fond. Il est plus amant que théologien. Ses récits sont gracieux conune des pastorales de Théocrite , mélancoliques comme des élégies de TibuUe, romanesques comme des aventures des Amadis ; c'est le roman de chevalerie passé avec les Arabes de Bagdad à Ferrare, et élevé par le tendre génie de Tasse à la dignité et à l'immortalité de l'épopée.

Milton est le moins original des trois grands poëtes chrétiens , car il imite d'abord Homère , puis Virgile, puis Dante et le Tasse. Mais son vrai modèle est Dante. Il emprunte le même sujet surnaturel à la théogonie chrétienne; il chante à l'Angleterre ce que l'ItaUe a déjà entendu, la lutte des anges créés, révoltés contre leur créateur, les amours de rÉden, la séduction de la femme, la chute de l'homme, l'intercession du Fils de Dieu auprès du Père, inexorable si ce n'est par la mort de son fils, partie de lui-même, la Rédemption entrevue au

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fond comme le dénoûment de cette tragédie dÎYine, enfin toute cette série de mystères que le philosophe transperce de ses conjectures, que le théologien explique, et que le poëte chante, sans leur demander autre chose que du merveilleux, des images, des émotions.

Or pourquoi Milton choisit-il ce sujet d'épopée théologique pour le chanter à TAn^terre, si riche en traditions saxonnes ou ossianiques, déjà populaires et si propres à servir de texte à une grande épopée originale et nationale du Nord?

La réponse est dans son caractère et dans sa vie. Sa nature était théologique, et la plus jeune moitié de sa vie s'était écoulée en Italie. Le premier voyage d'un homme est une seconde naissance. C'est là qu'il s'imbibe de ces premières sensations et de ces premières images qui le pénètrent jusqu'à une sorte de transformation de lui-même. Le phénomène de la pétrification ne s'opère pas seulement par l'eau sur la plante, il s'opère sur l'honune par l'air qu'il respire. Milton avait respiré, à Rome et à Naples, dans la fréquentation des grands esprits italiens de l'époque, 1^ poésie et la hberté, ces deux âmes de son âme ; il avait recherché la société des Italiens les plus célèbres et les plus lettrés des difiTérentes cours et des diflTérentes nations, qu'il y avait

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visités. Il était devenu Italien de langue, d'oreille, de goût et de eœur. Il avait été lui-même prématurément apprécié, et, pour ainsi dire, pressenti par les politiques et par les lettrés illustres de Florence, de Rome et de Naples.

Il est curieux aujourd'hui, quand on visite les archives et les bibhothèques des souverains d'Italie, de retrouver fréquemment, dans les correspondances des poètes et des savants de ce siècle , la mention du nom de ce jeune Anglais ami des muses^ qui parle et qui écrit même en vers la langue de Torquato^ et qui promet à F Angleterre un grand orateur^ un grand politique^ un grand poëte. Les étrangers, plus impartiaux, pressentent un honmie avant ses compatriotes.

Milton ne devait tromper aucun de ces augures ni aucune de ces amitiés des hommes éminents de l'Italie. Disons en deux mots sa vie.

C'est le propre du temps actuel de prendre plus d'intérêt à l'homme qu'au livre. Ce qu'on veut du livre, c'est l'homme. Que serait le Tasse sans ses amours et sa prison? Que serait J. J. Rousseau sans ses Confessions ? Que serait Voltaire lui-même sans sa correspondance ? L'humanité semble devenue tout historique : elle s'étudie, elle s'analyse, elle se contemple elle-même dans chacun des hommes

émînents qui composent un siècle. Le livre ment, l'homme jamais ; sa vie le réyèle malgré lui. Voilà pourquoi les belles biographies à la façon de Plutarque sont devenues, de nos jours, la partie la plus transcendante de l'histoire. Un homme vous illumine tout un temps.

Milton, né d'im père et d'une mère nobles, vivant dans une terre des environs de Londres, après avoir été formé à l'étude des lettres à l'université de Cambridge, et après avoir donné des symptômes de supériorité d'esprit dans des poëmes latins adoiirés des érudits, avait été envoyé en Italie par son père pour s'exercer au monde et aux lettres avant l'âge des affaires et de la politique. Il y prolongea pendant de longues années son séjour, séduit parla douceur du climat, par la grâce des femmes, par la poésie des sites et des hommes, par des amitiés illustres avec les grands patrons des poètes du temps, et par la mollesse de l'air de Naples, qui s'infiltre dans les veines et fait oublier tout , même la gloire et la patrie. Il l'avoue lui-même, dans ces vers écrits par lui dans la langue du Tasse :

« J'ai oublié la Tamise pour le voluptueux Àmo. Ainsi l'a voulu l'Amour, qui ne veut jamais rien en vain 1 »

On voit qu'il y avait à Florence ou à Pise une autre Léonore pour cet autre Tasse. L'amour seul donne le secret de. ce qui paraît inexplicable dans la vie des hommes et surtout des poètes. Comment cet amour fut-il dénoué ? C'est le mystère de cette période de la vie de Milton.

À son retour en Angleterre, il trouva le parlement en guerre avec le roi, les armes dans toutes les mains, le feu des controverses religieuses et politiques dans toutes les âmes. Il réfléchit trois ans dans la soUtude sans paraître pencher ni vers les royalistes ni vers les puritains, uniquement absorbé dans les études préparatoires de son poème futur déjà conçu dans ses voyages.

« J'adresserai un jour à la postérité, » dit-il à cette époque dans une lettre confidentielle, « quelle que chose qui ne laissera pas mourir mon nom, » au moins dans mon île natale ! » Ainsi tous les grands hommes ont de bonne heure un sentiment anticipé de leur gloire future, que le vulgaire prend pour de l'orgueil et qui n'est que la conscience sourde de leur génie.

Ces trois ans écoulés, Milton ajourna son poëme à des temps plus httéraires, si jamais ces temps devaient revenir, et il prit parti pour la Uberté. Il y avait assez longtemps que les poëtes suivaient les

cours ; il fut tenté par la gloire d'être dans son pays le premier poëte de Dieu et du peuple.

Mais ni le peuple ni les puritains n'ayaknt d'oreilles pour les vers. Il se jeta dans la mMée, armé de harangues, de controverses, de pamphlets, ces armes quotidiennes du peuple en révolution. Son talent, transformé, mais non avili, répandit bientôt son nom dans la foule. On y sentait l'accent mâle et républicain de la vieille Rome, vibrant dans l'âme d'un puritain breton.

Cromwell, qui personnifiait alors en lui lepeuide, l'armée, le zèle de la foi, l'orgueil de la race, le droit de la nation, devint le Machabée de Hilton. Le poète s'attacha à la fortune du Protecteur, comme à la fortune de son pays et de ses idées. H vit en lui le champion du peuple , le vainqueur des rois , un nouveau juge d'Israël , ainsi qu'il le dit lui-même dans ses écrits poUtiques du moment. Cromwell était Tépée, Milton voulut être la parole deTindépendance. Cromwell, qui parlait beaucoup, mais qui parlait mal et qui n'avait ni le temps ni le loisir d'écrire, accueilUt avec empressement ce talent viril, éloquent et imagé, que Milton mettait à son service. Ce n'était pas tout pour le vieux soldat de triompher sur les champs de bataille d'Ecosse ou d'Irlande : il lui fallait triompher de Topinion. Les royalistes, les catholiques, les partisans de l'Église réformée lui faisaient une guerre de pamphlets qui troublait ses nuits et qui rfienaçait

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sa puissance. Il chargea Milton de répondre à ces arguments ou à ces invectives. Il le rapprocha de lui en lui donnant le titre de son secrétaire et en lui confiant la rédaction des actes du gouvernement» Le gouvernement était dans la tète du Protecteur. Ce confident du cabinet de Cromw^ell était en réalité le ministre du Protectorat. Son nom devint une puissance, sa fortune s'accrut à la hauteur de ses fonctions. Ses frères vinrent habiter avec lui une maison opulente à Londres.

U épousa à trente-cinq ans Marie Powell, de race et d'opinion royalistes. Les dissentiments politiques empoisonnèrent l'amour même dans le cœur des jeunes époux. Marie Pow^ell, après quelque mois de mariage, rougit d'aimer un républicain qui prêtait sa plume à l'ennemi du roi de ses pères. Sous prétexte d'aller rendre visite à sa famille, elle quitta la maison conjugale et refusa d'y rentrer. Milton, offensé de cet abandon, écrivit une dissertation sur le divorce. « Ce n'est pas Dieu, b dit-il , a qui a » défendu le divorce, c'est le prêtre. L'amour et » la concorde sont le but du mariage ; quand ils » n'existent pas entre les époux, le mariage n'unit » que des antipathies et des haines. »

Il avait obtenu le divorce, il était prêt à épouser une autre fenmie, quand le souvenir du premier

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amour se réveilla, peut-être par la jalousie, dans le cœur de l'épouse fugitive. Milton lui-même se souvint de l'avoir trop aimée , il sentit qu'il l'aimait encore. Une rencontre fut préparée par des amis à l'insu des deux époux. Un jour que le poëte, invité par un de ses voisins à la campagne, s'entretenait mélancoliquement avec cet ami de l'isolement et de la tristesse de sa vie, en regrettant les jours de bonheur qu'il avait passés avec Marie Powell, jadis son amour et toujours son regret, la porte d'une chambre voisine, derrière laquelle Marie écoutait la conversation, s'ouvre, et l'épouse de Milton tombe à ses pieds et bientôt dans ses bras. Les repentirs, les larmes, les embrassements, achevèrent la réconciliation et laissèrent à Milton une impression si délicieuse, qu'il en fit plus tard, dans sa vieillesse, une des scènes les plus pathétiques de son poëme : la Réconciliation d^Adam et d'Eve.

« Mais elle, les yeux baignés de larmes et ses » longs cheveux épars sur ses épaules, se prosterna » à ses pieds, et, les enlaçant de ses bras, elle » implora son pardon.

» Ne m'abandonne pas ainsi, ô Adam 1 Le ciel » est témoin de l'amour respectueux que je nour- » ris pour toi dans mon cœur I Si tu me délaisses, » où veux-tu que je vive ? Ah I pendant que nous » avons encore à vivre ici quelques heures, si fugi- » tives peut-être, que la paix les adoucisse entre » nous deux I

» Elle s'interrompit par ses sanglots ; son humble » attitude, jusqu'à ce que le pardon et la paix sor- » tissent des lèvres de son époux, attendrit Adam. » Il s'émut de voir celle qui avait été naguère smr » son cœur, sa vie, sa joie, ses délices, prosternée » maintenant à ses pieds, sur la terre, dans ses » larmes ; créature si belle et si puissante, implo- » rant maintenant le pardon, la réprimande et l'as- » sistance de celui à qui elle avait déplu.

» Tel qu'un homme dont l'arme se brise dans » ses mains, il sent fléchir toute sa colère, il relève » sa femme, et, avec une voix et des paroles adou- » c?es : Lève-toi, lève-toi, dit-il, ne revenons pas » sur nos malheurs! ne nous blâmons pas l'un » l'autre, nous, assez blâmés ailleurs!... »

Eve, à son tour, se repent et se dévoue à la consolation de son mari.

a Elle cessa de parler, et la douleur peinte sur » son visage dit le reste. Ses pensées l'avaient tel- » lement tuée d'avance, que la pâleur de la mort » était sur ses joues! »

Cette réconciliation fut suivie d'années de paix et d'amour, pendant lesquelles trois filles naquTcnt pour consoler plus tard les jours avancés du pûëte. La paix était dans sa maison, la consternation dans le palais de White-Hall. Cromwell venait de per-

iSS VIE DES GRANDS HOMMES.

mettre ou de jn^ovoquer gratmtement le meurtre du roi vaincu et prisonnier. Milton, qui avait suivi k Protecteur dans la guerre, le suivit dans le crime. n pouvait ou implorer la grâce de Charles P*, ou se laver les mains de son sang, ou se séparer en gémissant d'une cause qui s'incriminait ainsi devant Dieu et devant les hommes. Soit dévouement au Protecteur jusqu'au sang, soit fanatisme, il ne témoigna ni hésitation, ni pitié, ni horreur. Il fit plus que d'accomplir le régicide, il le justifia après le coup de hache qui avait fait rouler la tète du roi, captif de l'armée. Ses arguments portent tous à faux. Milton pouvait défendre l'opinion que les rois, n'étant que des honmies investis comme tous les autres magistrats d'un pouvoir conditionnel et nécessairement responsable , n'ont pas pour leurs crimes le privilège de l'impunité. Mais Milton avait, en outre, à prouver trois choses qu'il ne tente même pas de prouver :

Premièrement, que Charles I®', attaqué et déposé par son parlement rebelle, était criminel de défendre la constitution, son trône, son peuple, à la tête de son armée, contre l'armée de Cromwell;

Secondement, que le crime (si c'en était un) méritait la mort ;

Troisièmement , qu'il était juste , * équitable , humain et religieux à une armée victorieuse d'immoler son roi vaincu, désarmé et prisonnier.

Milton ne pouvait prouver aucune de ces trois

propositions de son argumentation régicide. Il ne prouva qu'une chose : ou Tendurcissement du cœur même d'un poète par le fanatisme de parti, ou la complaisance du génie pour la fortime. L'une ou l'autre de ces suppositions incrimine également sa mémoire. Si la pitié était proscrite du monde, elle devrait se retrouver dans le cœur du poëte, le résumé vivant de toutes les vibrations pathétiques des choses humaines. Et quant au génie, il n'est pas ime excuse, il est une aggravation ; s'il s'abaisse devant la puissance jusqu'à laver le sang de l'échafaud sous ses pas, il est plus coupable de cette adulation sanglante que le vulgaire; car il se courbe de plus haut et il s'incline plus bas. Milton a cherché ainsi lui-même l'étemelle éclaboussure de ce sang royal sur son nom : qu'elle lui reste I Ce sont de ces taches que la gloire ne rend que plus sombres sur une vie illustre, parce qu'elles y sont éclairées de plus de lumière. C'est le privilège et le malheur des grands hommes que leurs fautes contractent pour leur nom l'immortalité de leur génie.

En récompense de ce fanatisme cruel ou de cette complaisance servile, Milton fut^élevépar CromweU à la place de secrétaire d'État de la république et de secrétaire du cabinet de CromweU pour la langue

IIL 17

htifte. On avait besoin de son éloquence pour réfu<

ter un Kyre.

Ce livre, sorti du tombeau de Charles I*, troublait TAngleterre d'un remords qu'il fallait à tout prix apaiser ; il produisait sur l'opinion de Londres l'effet que le testament de Louis XVI produisit à Paris et en Europe après la mort de ce roi. C'était fe cri du sang, la voix de la conscience après celle de la passion. On attribuait ce livre posthume à Charles f, très-capable de l'avoir écrit dans sa prison en expectative de la mort.

Milton répondit à VÉikon basilicon par un autre livre intitulé r Iconoclaste ^ par des arguments et par des injures ; mais ces injures, adressées à un cadavre décapité, ressemblaient à des sacrilèges. Et que pouvaient des arguments contre des larmes?

Le hvre posthume de Charles P' ne demandait que de la miséricorde à Dieu, de la pitié à son peuple, de la mansuétude à son fils. C'était la confession d'un roi captif, qui repassait dans sa prison les fautes de sa vie, et qui n'atténuait pas la plus grande de ces fautes, la concession de la mort de son fidèle ministre^ le comte de Strafford, dans l'espoir de ramener à ce prix son parlement.

« Hélas! M dit-il, « pour apaiser un orage popu-

• laire, j'ai soulevé ainsi une étemelle tempête u dans mon sein.

» Puisque les éTénements de la guerre sont tou- » jours incertains et ceux de la guerre civile tou- » jours déplorables, quel que soit mon sort, je suis » destiné à souffrir presque autant de la défaite 1 que de la victoire. Dieul accorde-moi donc le » don de savoir souffrir I

» Mes ennemis, dans cette prison, ne m'ont » laissé de cette vie que Técorce.

» Tu ne verras plus le visage de ton père, ô mon » fils ! c'est Tordre de Dieu que je sois enseveli à » jamais dans cette ténébreuse et dure prison ! » reçois donc mon dernier adieu I

» Je vous recommande votre mère après moi ; » souvenez-vous qu'elle a voulu, en revenant mal- » gré moi de France, partager mes périls et mes » souffrances, souffrir avec moi et pour moi, avec » vous et pour vous, par une magnanimité que son » cœur de femme et de mère lui a fait trouver » facile et douce !

» Quand ils m'auront fait mourir, ô mes enfants, » je prierai Dieu qu'il ne répande pas les urnes de . » sa colère sur ce pauvre peuple.

» Que ma mémoire et ma tendresse vivent dans » votre souvenir I

» Adieu donc jusqu'à ce qu6 nous puissions nous » rencontrer «u ciel, car nous ne nous peverroifâ » plus sur la terre !

i92 VIE DES GRANDS HOMMES.

» Qu'un siècle plus heureux se lève sur votre » enfance ! »

De telles pages retrouvées dans un cercueil rappelaient les Psaumes d'un David des rois. Le peuple les lisait comme un plaidoyer céleste qui justifiait après le supplice les intentions et le cœur du supplicié. Milton les raillait comme une déclamation politique faite pour attester seulement le talent poétique de la victime.

« En vérité, » disait-il en cherchant un ridicule dans les larmes et le sang du roi immolé, « Charles » Usait beaucoup les poètes, et l'on peut croire » qu'il a voulu laisser dans ces chapitres des essais » poétiques propres à attester à la postérité ses » talents d'écrivain. »

Bientôt les invectives qui assaillaient de France et de tout le continent le peuple anglais pour lui reprocher son régicide, obUgèrent Milton à venger son pays. Le patriotisme l'inspira mieux que le régicide. Il publia la défense du peuple anglais contre l'écrivain français Saumaise. L'attaque et la défense étaient également vénales. Saumaise avait reçu du roi de France cent pièces d'or pour flétrir le

meurtre du roi d'Angleterre. Milton reçut de Cromwell mille pièces d'or pour justifier le sang versé. « Saumaise, » dit Voltaire en parlant de cette polémique, <» écrivit en pédant, Milton répon- » dit en bête féroce. » Le jugement^ quoique brutal, est juste. Chaque phrase de Saumaise §entait la lampe ; chaque phrase de Milton suait le sang.

Cependant, à la fin de ces volumineux plaidoyers sur le cadavre d'un roi , Milton semble entrevoir, le premier parmi ses compatriotes, la portée future de la révolution d'Angleterre sur la liberté du monde. « Nous apprendrons aux peuples à être » libres, » s'écrie-t-il, « et notre exemple portera » un jour sur le continent asservi une plante nou- » velle plus bienfaisante aux humains que le grain » de Triptolème : la semence de la raison, de la » civilisation et de la liberté I » Milton était prophète ; seulement il oubliait que cette semence, pour être féconde, ne devait être arrosée de sang que par les combattants et les martyrs. Les échafauds de Charles P' et de Louis XVI n'ont fait que porter une ombre fatale à la liberté. La mort ne prouve rien, et les remords ne fortifient pas l'âme des peuples : ils la troublent et l'affaibUssent.

On sait conunent la répubUque d'Angleterre fut changée en dictature soldatesque par Cromwell, et

iU VIE DES GRANDS HOMMES.

comment cette dictature et cette république expi*^ rèrent à la fois le jour où Crom^ell expira. La républi([ue n'était encore la pensée ni des Anglais ni de l'Europe. La trahison prévue d'un général égoïste et fourbe, Monk^ et d'une armée qui cher^ chait un, maître, les ambitions de solde et d'honneurs livrèrent l'Angleterre an fils de Charles P**, le voluptueux Charles IL

Rendons justice à Milton : dans ce court inter* valle qui s'écoula pendant l'hésitation de la nation entre la mort de Cromwell et la trahison de Monk et de l'armée, Milton éleva courageusement la voix pour recommander la constance et la dignité au peuple anglais. «Si nous faibhssons, » écrivit-il, » nous vérifierons les prédictions de nos ennemis ; » nous deviendrons la risée de l'histoire ; toutes nos » victoires sur la tyrannie seront vaines, tout le » sang versé sera perdu ; les fils auront volontaire- » ment anéanti le prix des vies données par leurs » pères à la cause de la liberté. •

Il proposa du moins de sauver la liberté parlementaire, en donnant plus d'étendue au droit électoral, pour faire contre-poids, par la représentation de toutes les classes du peuple, au despotisme de l'aristocratie, du clergé et de la cour, dont il voyait la prochaine restauration ; mais il voulait que ce suffrage universel fût épuré de l'élément démagogique, éclairé par l'intelligence des électeurs, hiérarchisé par plusieurs degrés d'élection. Le nombre

seul, à ses yeus: comme aux nôtres, était le rnaté^ rialisme de l'élection. Tout droit, selon lui, pré* supposait la moralité et la capacité. Tout a ses conditions d'ordre dans la politique, même la liberté. Ses derniers écrits d'homme d'État attestent en lui une expérience mûrie par l'exercice du gouvernement, et un sens politique qui répugnait aux chimères, même dans sa cause.

XVÏ

La restauration de Charles II le surprit dans ses travaux, dcA'enus vains par la trahison de l'armée : elle avait vendu la patrie , après l'avoir conquise. Charles II n'était point vindicatif, il n'était que léger. Il amnistiait tout le monde, même les régicides; mais son retour ramenait les royalistes au parlement, et les royalistes, comme tous les partis, étaient implacables. Ils firent violence au caractère de mansuétude du jeune roi , ils demandèrent des proscriptions et des têtes.

Milton, qui avait trempé, sinon sa main, du moins sa plume dans le sang du régicide et dans les massacres d'Irlande, pires que ceux de septembre 1792 en France, se hâta de disparaître pour être oublié. II se démit de ses fonctions et se retira dans un faubourg obscmr de Londres , pour laisser passer la vengeance de ses ennemis. Bientôt, pour mieux ef» facer son nom du ressentiment des royaUstes, il fit

répandre le bruit de sa mort et célébrer, lui vivant, ses propres funérailles. Ce subterfuge lui sauva la vie. On ne le découvrit qu'après que la première fureur des réactions fut assouvie et comme épuisée de supplices. Il avait vu de ses fenêtres le cadavre de Cromwell exhumé par le bourreau, promené dans les rues de Londres, et exposé sur le gibet aux insultes de la multitude.

Charles II avait connu la retraite de Milton et avait feint de croire à la réalité de sa mort. Il ne voulait pas tacher son règne du supplice d'un de ces hommes historiques dont le sang crie trop haut vengeance à la postérité. Il lui fît même généreusement offrir de lui rendre ses fonctions de pubUciste du gouvernement , s'il voulait consacrer ses talents à la cause royale. Sa seconde femme le sollicitait à cette bassesse. « Vous êtes femme, » lui répondit Milton, « et vous pensez aux intérêts do- » mestiques de notre maison ; moi, je pense à la » postérité, et je veux mourir conforme à moi- » même. »

Il était tombé dans une médiocrité voisine de l'indigence. Ses yeux, qui avaient toujours été faibles, avaient presque perdu la lumière. Il ne marchait que conduit par la main de ses filles. Charles II, en se.promenant à cheval, rencontra un

MILTON. i97

jour l'aveugle, dans le parc de Saint-James. Le roi demanda qui était ce beau vieillard privé de la vue. On lui dit que c'était Milton. Il s'approcha en apostrophant l'ancien conseiller de Cromwell avec le ton d'un sévère enjouement.

« C'est le ciel, monsieur, » lui dit-il, « qui vous B inflige sans doute ce châtiment pour avoir trempé » dans le meurtre de mon père ! »

— Sire, » répliqua avec une mâle liberté le vieillard , « si les maux qui nous affligent en ce » monde sont le châtiment de nos fautes ou des » fautes de nos parents , il faut que votre père ait » été lui-même bien coupable, car vous avez été » vous-même bien malheureux I »

Le roi ne s'offensa pas de la réplique.

Milton touchait à sa soixantième année, mais il avait la verdeur d'esprit et la beauté de visage de la jeunesse. Le génie dévore les faibles et conserve les forts. Son loisir forcé l'avait rejeté dans la poésie, autrefois délassement, maintenant consolation de sa vie. L'idée du grand poëme qu'il avait rapporté d'Italie et ajourné jusqu'à l'âge des loisirs roulait plus que jamais dans sa pensée. Il reprenait ses études hébraïques, grecqties, latines, italiennes, avec la ferveur d'un adolescent. Le monde imaginaire l'enlevait déUcieusement au monde réel.

Sa seconde femme morte, il en épousa mie troisième, jeune et belle encore, pour servir d'âm^ à sa maison et de mère à ses filles. Il en fut aimé, malgré Tinfirmité de ses yeux et sa misère. Il écrivit quelques livres et VHistoire éP Angleterre pour gagner le pain de sa famille et les dots de ses filles. Mais son nom nuisait à la popularité de ses livres, et son poëme empiétait sur son histoire. Les royalistes s'indignaient de ce qu'on laissait vivre et écrire le parricide de leur roi ; les pamphlétaires du parti de la cour l 'invectivaient sans crainte de réponse.

« Ils m'accusent, » écrit-il cependant à un étranger de ses amis, dans une lettre recueillie depuis; « ils m'accusent d'être pauvre parce que je n'ai » jamais voulu m 'enrichir déshonnêtement ; ils » m'accusent d'être aveugle parce que j'ai perdu » les yeux au service de la liberté; ils m'accusent » d'être lâche, et, quand j'avais l'usage de mes yeux » et de mon épée, je n'ai jamais craint les plus har^ » dis ; enfin ils m'accusent d'être difforme, et nul »• ne fut plus beau que moi dans l'âge de la beauté* » Je ne me plains pas même de ma cécité, aujouiv » d'hui; dans la nuit qui m'environne, la lumière » de la divine présence brille pour moi d'un plus » vif éclat ; Dieu me regarde avec plus de tendresse » et de compassion, parce que je n'ai plus à voir » que lui. Le malheur devrait me servir de protec- » tion contre les injures et me rendre sacré, non

» parce que je suis privé de la clarté du ciel, mais » parce que je suis ainsi à l'ombre des ailes divines » qui semblent produire en moi les ténèbres. J'at- » tribue en effet à cela le redoublement d'assiduité » de mes amis, leurs attentions consolantes, leurs » fréquentes et cordiales visites , et leurs respec- » tueuses déférences pour moi.

» Mon dévouement à ma patrie, » écrit-il au même ami, « ne m'a guère récompensé ; c'est cependant » ce doux nom de patrie qui me charme toujours. » Adieu. Je vous prie d'excuser l'incorrection latine » de cette lettre. L'enfant à qui je suis forcé de la » dicter ne sait pas le latin, et je lui épelle chaque » syllabe pour que vous puissiez lire dans mon • âme. »

Sa dernière épouse, Elisabeth Minshal, et ses trois filles se rdevaient auprès du poëte pour écrire, relire et corriger les chants de son poème à mesure que son génie les lui inspirait. Il méditait ses vers dans la nuit et les dictait au lever du jour, avant que le bruit de la ville réveillée dans les rues vînt rappeler sa pensée aux choses terrestres. En entendant le bruit de la plume de ses filles sur le papier, il lui semblait dicter le testament quotidien de son génie, et déposer dans un heu sûr le trésor qu'il avait porté jusque-là dans sa pensée. Le reste du

jour, il se faisait lire les poëtes, la Bible, les his* toires, ou il se faisait conduire par un$ de ses filles dans les campagnes solitaires des eiivirons de la ville, pour respirer Fair pur et pour sentir au moins sur ses paupières les rayons de ce soleil qu'il ne voyait plus que par sa chaleur.

C'est au pied d'un chêne exposé au midi, sur la colline d'Hampstead, que Milton dicta un jour cette pathétique apostrophe à la lumière, début de son troisième chant, admirablement imité par Voltaire et par DeliUe. On y sent la passion d'un bien à jamais perdu. Le regret y double la mémoire de la jouissance.

« Salut, lumière sacrée, fille du firmament, pre- » mière née du Créateur ou coéternelle à Dieu! » Est-ee t'offenser, ô lumière 1 que de t'appeler de » ce nom ? N'est-il pas lui-même lumière? et n'a-t-il • pas habité de toute éternité dans l'inaccessible » clarté émanée de lui? Qui dira d'où tu découles? » Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et, à la » voix de Dieu, tu revêtis comme d'un manteau » le monde éclos des eaux ténébreuses...

» Lorsque dans mon vol (c'est Satan qui parle) » j'étais porté à travers les ténèbres extérieures, j'ai » chanté, avec des accords différents de ceux de là » lyre d'Orphée, le chaos et l'éternelle nuit ! Une

» inspiration céleste, sous le nom de Muse, m'ap- » prit à ne pas me précipiter dans les sombres » profondeurs de l'abîme et à en remonter; main- » tenant je me rapproche de nouveau de toi, et je » sens ta lampe vitale et créatrice sur mes yeux I . . .

» Mais toi, 6 lumière 1 tu ne redescends pas visi- » ter ces yeux désormais sans aurore , qui roulent » en vain dans leurs orbites, sans rencontrer tes » doux rayons, tant un sombre voile les obscurcit !

» Cependant je ne cesse pas d'errer dans les » campagnes fréquentées des Muses, claires fon- » taines, bocages pleins d'ombre, colline dorée par » le soleil 1 Je n'oublie pas ces deux poètes, hélas 1 » semblables à moi en infortune (et puissé-je aussi » être semblable à eux en gloire I), Thamyris et » l'aveugle Homère 1...

» Alors je m'abreuve des images qui se revêtent » d'elles-mêmes de mètres harmonieux, comme » l'oiseau qui veille sous les feuilles chante dans » l'obscurité 1

» Ainsi, avec l'année et l'année, reviennent les » saisons et les saisons. Mais pour moi ne revient » jamais le jour 1 Je ne vois plus les blancs crépus- » cules du matin, ni les crépuscules dorés du soir, » ni les herbes fleuries du printemps, ni les roses » de l'été, ni les animaux dans les pâturages, ni le » visage divin de l'homme. Le livre universel, où » toutes les œuvres de la création sont écrites et » effacées pour moi, n est plus à mes regards qu'une

» page blanche! Le sens par où pénètrent dans » l'homme toute science et toute sagesse m'est à » jamais retranché.

» Luis donc d'autant plus intérieurement en moi, » ô céleste clarté perdue pour me& sens 1 Pénètre » de tes rayons toutes les puissances de mcm esprit ! » Rends des yeux à mon âme, afin que je puisse » voir et redire les 'choses inTisiblea à Tceil des • mortels I »

Cette invocation à la lumière est une des plus belles pages du poème, parce que là le poëte est plus l'homme, et parce qu'au heu d'imaginer, il sent.

Tout ce qui a lu connaît le poëme. C'est le récit de la Bible mêlé de fables, d'aventures et de longs discours. A l'exception de l'invocation que nous venons de reproduire, de quelques descriptions de l'Éden, et des amours d'Adam et d'Eve dans le Paradis, le livre n'est immortel que par le style. Une fastidieuse théologie, moitié biblique, moitié imaginaire, alourdit le vol du poëte et lasse le lectem\ Dieu et le Fils de Dieu y parlent en hommes et non en divinités. Ils ont des amis et des ennemis dans leurs créatures ; des factions s'agitent dans le Ciel et dans les Enfers pour détrôner Vincréé, Les AriLies et les Démons se livrent des combats dans l'espace avec des armes mécaniques et se tuent sans

mourir, pour se disputer la possession d'un insecte, appelé l'homme, sur un grain de poussière perdu dans le chaos, appelé le globe de la terre. On discute dans le conseil de Dieu comme dans le parlement. Il y a des orateurs du gouvernement céleste et des tribuns du peuple infernal qui demandent la tête du Très-Haut, comme Milton celle de Charles P^ Tout cela, malgré le génie de Milton, est vide de philosophie et plein d'ennui. C'e^t le rêve d'un puritain endormi sur les premières pages de sa Bible,

La versification seule rachète l'inanité de la fable. Elle rappelle, à la rime près, Homère, Virgile, Racine. Mais Milton, malgré sa renommée posthume de premier poète épique anglais, y reste à une incommensurable distance de Shakspeare, qui ne rappelle personne, mais qui traduit la nature au feu de traduire des légendes sacrées. Cependant Shakspeare était né et était mort quand parut Milton, et l'Angleterre ingrate ne se doutait pas encore qu'elle possédait en lui le poëte suprême et universel.

Milton, quoique bien inférieur, devait prendre, pendant de longues années, le pas dans la gloire sur Shakspeare. Pourquoi? A cause du sujet de son poëme. L'Angleterre était théologique et bibUque. L'homme qui avait versifié Jéhovah, et la Bible devait lui apparaître comme un poëte en quelque sorte sacré. C'est ce qui arriva, mais longtemps après que Milton ne pouvait plus jouir de sa gloire

Son nom et son impopularité avaient nui à l'explosion de son poëme. Le régicide déteignait de plus en plus sur le poëte.

L'ouvrage terminé et copié par ses filles, son seul public, il le porta au censeur royal chargé d'en permettre Timpression. Un libraire, nommé Symons, en donna cinq livres sterling au vieillard. Le poëte les donna à sa fenune et à ses filles pour entretenir le pauvre ménage et pour récompenser, autant qu'il était en lui, les peines qu'elles s'étaient données en écrivant sous sa dictée ou en recopiant le chef-d'œuvre. Il ne paraît pas qu'aucune plainte contre la modicité du prix se soit élevée alors de l'âme ou de la maison de l'aveugle. Il avait chanté pour Dieu et pour la gloire. Ce morceau de pain tombé de la main d'un libraire et ajouté au pain de tous les jours fut une douceur domestique qui réjouit le foyer de Mil ton.

Depuis, les éditions du Paradis perdu en Angleterre et dans toute l'Europe ont produit plus de millions qu'il n'y avait d'oboles dans les cinq livres sterling du hbraire Symons.

MILTOiN. 205

Selon les uns, le poëme resta dix ans enseveli dans la boutique de Fimprimeur sans être ni mentionné ni lu. Selon les autres, il obtint une renommée circonscrite, mais rapide, et fit luire un crépuscule de gloire sur les dernières années du poëte. On ne put lire sans un éblouissement d'admiration les scènes amoureuses et pathétiques de l'apparition d'Eve à Adam, et d'Adam à Eve dans le jardin de l'innocence ; on ne put lire sans un frisson de chaste volupté les dialogues à la fois purs et passionnés entre les deux premiers amants de la race humaine. Les historiens qui accusent Milton de n'avoir jamais aimé les femmes que comme les servantes de l'homme, calomnient la nature. Il n'y a qu'un cœur fécond en enthousiasme pour la beauté et en respect et en tendresse pour la femme qui ait pu rêver et chanter de pareils.vers.

« Adam, » dit-il dans des vers aussi harmonieux que les teintes fugitives du matin, o Adam, qui » cherche sa compagne et qui la croit déjà errante » parmi les bocages d'Éden, les pieds dans la rosée, » s'étonne de la trouver encore endormie, les tresses » de. ses cheveux dénouées et les joues rougies » comme par les agitations d'un songe pénible. Il » se soulève pour la contempler, à demi appuyé » sur le coude ; amoureusement incUné sur elle, il

» contemple, avec des regards enivrés de ses per- » fections, la beauté qui dans la veille et le sommeil » éclate de grâces différentes, mais égales.

» Alors, d'une voix presque inarticulée, comme » quand le léger zéphyr du matin sou£Ele en balaau çant les tiges des fleurs, il touche doucement de » la main la main d'Eve et lui murmure ces mots :

« Éveille-toi, ma belle entre toutes les choses » belles, mon épouse, mon dernier don du ciel^ » trouvé, par mes yeux et par mon coeur, supérieur » à tous les autres dons, mon ivresse toujours époi- » sée et toujours nouvelle 1

B Éveille-toi I le matin resplendit^ et la cam- » pagne, humide de fraîcheur nocturne, nous con- » vie. Nous perdons la fleur du jour, le moment » d'admirer comment respirent nos plantes favo- » rites, qui aussi s'éveillent; comment le bois » d'orangers ouvre et sème ses calices, d'où découle » la myrrhe ; comment le roseau parfumé distille )) son miel ; comment la nature compose et fond ses » nuances sur les fleurs, et comment l'abeille bour- » donnante se pose sur le bord des cahces pour y » pomper son nectar liquide ! »

» Ce chuchotement des lèvres de son époux » réveilla Eve ; elle leva sur Adam un regard où se » lisait un reste d'effroi, et, l'enlaçant dans ses » bras, elle lui dit :

« toi I le seul être en qui mes pensées trouvent » tout repos, toute gloire, toute perfection, que j'ai

MÏLTON. W7

» de joie de revoir ton visage quand revient Tau- » rore 1 Cette nuit je rêvais 1.., »

Elle lui raconte l'apparition en songe et les séductions du serpent tentateur.

« Ainsi, » reprend le poëtoi^ « Eve raconta sa » nuit, et ainsi Adam lui répondit :

« Image la plus accomplie et moitié la plus chère » de moi-même, aucun mal ne peut résider en toi, » la plus pure des créatures ! Ne sois pas triste, » ne couvre pas de ce nuage tes yeux, ordinaire- » ment plus sereins que le sourire de l'aube à son 9 réveil ne l'est à la terre I Levons-nous d'ici pour » aller errer parmi les bocages, les fontaines, les » herbes fleuries qui entr'ouvrent à présent leur » sein plein de parfums, renfermés la nuit et » répandus le matin, pour embaumer tes pieds et » encenser tes cheveux I »

» Sa belle épouse se rassérénait à ces douces » paroles. Mais, quoique déjà consolée, elle laissait » pleuvoir silencieusement, et sans les sentir, de » ses paupières une douce larme. Elle l'essuya avec » ses cheveux sur sa joue; deux autres larmes sur- » gissaient cependant déjà de leur source de cristal. » Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute . »

Les deux époux se lèvent, s'égarent dans les bocages, et, ravis d'un pieux enthousiasme pour le créateur de ces merveilles , chantent la prière qui n'était alors qu'une exclamation d'admiration , de reconnaissance et de féhcité.

« Déjà, » reprend dans un autre chant le poète épique du premier amour, « déjà la lumière éthérée » commençait à entre-luire sur le jardin parmi les » fleurs trempéesqui exhalaient leur encensmatinal, » au moment où toutes les choses respirantes ou » aspirantes sur le grand autel de la terre élèvent » vers le Créateur des louanges muettes et les par- » fums des vies qu'il a créées. Le couple humain » sortit de sa tente de verdure, et donna, dans son » adoration, la parole aux choses sans voix. Eve, la » première, parla alors à son mari :

« Va, lui dit-elle, où ton inclination t'entraîne, » soit pour enlacer les rameaux "souples du chèvre- » feuille autour des arbustes qui l'élèvent avec eux » vers le ciel, soit pour aider ces lianes grimpantes » à monter au sommet des grands arbres, tandis » que moi, là-bas, dans ce parterre confus de roses » entremêlées de myrtes, je trouverai, jusqu'au » milieu du jour, des grâces à ajouter par mes soins » aux grâces de la terre ; car, lorsque nous travail- » Ions trop près l'un de l'autre dans le jardin de » délices, faut-il s'étonner qu'étant si rapprochés, » les regards et les sourires s'échangent entre toi » et moi, et qu'un dialogue imprévu s'établisse entre » nous, nous interrompe, et nous fasse perdre le » reste du jour avant d'avoir rien fait pour mériter » notre festin du soir?

» — Notre maître, répond Adam, ne nous a pas » si obligatoirement inspiré le travail , qu'il nous

o soit interdit de nous délasser quand nous en sen- » tons le désir, soit par l'entretien , cette nourriture 1) de l'esprit, soit par ces doux échanges de regards 1) et de sourires, car les sourires, refusés à la brute, » sont l'aiguillon de l'amour. Mais si un trop long » entretien te lasse , je pourrai quelquefois me » résoudre à un court éloignement, car un court » éloignement précipite un plus doux retour 1

» Mais j'ai peur qu'il ne t'arrive quelque mal » quand tu seras sevrée de ma présence I Ne pense » pas que l'appui d'un autre soit superflu . Ton regard » me communique toutes les vertus ; sous tes yeux » je me sens plus sage, plus fort, plus confiant.

» Eve résiste et veut suivre son caprice ; elle » retire doucement sa main de celle de son époux, » et, comme une nymphe légère, elle vole vers » les bocages. Adam ravi la suivait d'un regard » d'amour ; mais il désirait cependant qu'elle fût » restée près de lui »

Sous de tels accents, on ne peut douter qu'il n'y eût un cœur ardent et tendre pour la femme dans la poitrine de Milton. Ce sont les plus beaux et pebt-être les seuls véritablement sympathiques de son poëme. Le reste est imaginaire, fanatique et froid comme la théologie. On ne construit pas une épopée avec des machines poétiques, mais avec des

sentiments. Le tort du Paradis perdu ^ c'est d'être une Bible envers et non un drame humain, excepté dans ce que nous venons de citer.

M. de Chateaubriand, qui a traduit Milton, a placé le Paradis perdu au niveau d'Homère et des épopées primitives de l'Inde, delà Grèce, de Rome. L'illustre traducteurvoulaitdémontrer par l'exemple ce qu'il avait établi dans le Génie du christianisme^ sa plus belle œuvre, que la religion chrétienne était la plus pathétique et la plus sublime des poésies. C'était le paradoxe d'mie réaction qui dépassait la vérité. Le christianisme est la philosophie de la douleur, c'est là sa beauté; elle sèvre rudement l'homme de tous les songes ; elle lui présente sans cesse la triste image de sa déchéance, de sa misère et de sa rédemption par la pénitence. Ses dogmes gémissent et ne cliantent pas ; sa^ morale proscrit toutes les voluptés, même celles de l'imagination. Un drame est une profanation, une image même est presque un crime aux yeux d'une religion toute spiritualiste, qui abat les sens pour faire triompher Tesprit. Il n'y a pas de poètes à son berceau, il n'y a que des apôtres, des croyants et des martyrs. Le génie du christianisme , c'est l'austérité; le génie de la poésie, c'est la fiction. Ces deux génies antipatliiques ne se marient jamais sans se dénaturer l'un par l'autre.

Les poètes épiques chrétiens ne sont poètes que quand ils se font païens par des fictions posthumes,

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comme Camoëns, Dante, Tasse, Milton, en faisant du ciel métaphysique des chrétiens un olympe homérique , ou en descendant aux enfers sur les pas de Virgile. Mais ces fictions jurent avec la théogonie chrétienne. L'Olympe du christianisme, au Meu de ces dieux et de ces déesses, de ces amours et de ces grâces , personnifiant divinement toutes les passions humaines, n'a qu'un calvaire et un instrument de supplice, où les gouttes de sang d'un divin martyr lavent les souillures de la terre.

Klopstock seul , l'épique Allemand , a tenté d* poétiser îa majesté tragique de ce drame dans sa Messiade; mais la Messiade n'est pas un poëme, ce n'est qu'un sanglot de l'humanité aux pieds de la croix d'irn rédempteur.

Bfilton n'a pas échappé, dans le Paradis perdu ^ à cette gravité poétique du dogme chrétien. Il a fait de la métaphysique en vers au lieu de poésie dans ses chants. B n^a été poëte que dans les pages où il a célébré Famour du premier homme pour la première fename, parce qu'alors il n'inventait pas : il se soutenait, il ne cherchait pas son inspiratioii dans sa théologie, il la trouvait dans son cœur. Aussi ces pages resteront-elles à jamais dans la mémoire des hommes.

Le peu de succès du Paradis perdu^ au moment de sa publication , ne découragea pas le poëte ; la tristesse domestique était la misère chaque fois que le pain manquait à la maison. Sa femme et ses filles le conjuraient de chanter ou d'écrire pour tirer de ses pages quelque minime salaire nécessaire à l'entretien de la pauvre famille. C'est ainsi qu'il composa, comme son modèle, l'aveugle Homère, les derniers vers et les plus belles de ses œuvres.

La vieillesse semblait donner un accent plus pathétique à sa voix. Son âme était comme ces instruments à cordes qui ont peu de son quand ils sortent des mains de l'ouvrier, mais que la vétusté du bois rend plus sonores, et dont ce qu'on appelle Vâme gémit plus mélodieusement dans le bois presque vermoulu de l'instrument. On raconte même que les jeunes filles de Milton, quand elles avaient besoin d'un vêtement ou d'une modeste parure convenable à leur médiocrité , dérobaient dans les papiers du vieillard et à son insu quelques manuscrits dont des libraires faméliques leur donnaient une ou deux guinées pour se parer ou pour nourrir leur père. Elles vendaient ainsi un à un tous les livres de sa bibliothèque, désormais inutiles, pour adoucir ses dernières années.

Sa femme , l'Eve sans crime de ce pauvre Éden

domestique, dont il avait célébré la^râce, Tamour et la fidélité, sous le nom de la première épouse de l'homme , fut un modèle de dévouement au vieillard et de patience dans ses adversités. Elle se glorifiait de souffrir pour lui et avec lui. On ne sait quel pressentiment lui disait dans le cœur que cet aveugle, à demi proscrit et presque oublié de ses contemporains, portait en lui quelque vertu divine qui se répandrait sur sa mémoire et qui sanctifierait pour l'avenir tout ce qui aurait porté son nom et partagé ses misères. L'infirmité même de son mari lui était chère. Elle se réjouissait d'être les yeux, les mains, les pieds de cet homme qui l'avait tant aimée dans sa jeunesse et qui ne communiquait plus que par elle avec le monde.

Les derniers amis et les voisins de Milton admiraient cette femme , encore jeune et belle , qui mettait toutes ses complaisances dans cet aveugle, et qui s'attachait d'autant plus à lui que la vieillesse, la proscription et l'indigence l'exilaient davantage du conunerce et même de la pitié du monde. La Providence a ainsi dans les femmes ses mystères de miséricorde, qui compensent par des consolations saintes et secrètes les abandons apparents du siècle. Milton retrouvait dans sa cécité et dans sa misère quelques-uns des entretiens les plus pathétiques qu'il avait rêvés dans son Éden^ entre l'homme proscrit et la femme fidèle, aux portes du paradis fermé. Il composait, en prose et en vers, des prières m. .- 19

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que sa femme et ses filles récitaient en chantant, les jours de fête, dans sa chambre on dans le jardin. L'imagination et la piété , qui sont les deux éternelles jeunesses de Thomme, ne lui laissaient rien de la morosité du vieillard. 11 était grave et point triste, semblable à Bernardin de Saint-Pîerre, ce Théocrite français, Tauteur, jeune à quatre-vingts ans, de Paul et Virginie. Milton conservait sous ses cheveux blancs cette beauté du visage qui est la seconde fleur de la vie, plus durable que celle delà jeunesse. Son front était sans rides, son teint coloré, sa bouche grave et souriante ; ses yeux, quoique éteints, étaient azurés et profonda, comme si la lumière qui les pénétrait à la surface les avait éclairés jusqu'à l'âme; sa voix était cadencée et mélodieuse comme un chant. Il aimait à marcher beaucoup dans la saison du soleil et des fleurs ; et, quand il se fiait au bras de sa femme ou d'une de ses filles, il marchait droit et ferme dans les sentiers des collines voisines de Londres , écoutant avec délices tous les bruits de la campagne et surtout le chant des oiseaux. Seulement, lorsque ses vieux amis du temps de Cromwell l'entretenaient de leurs anciennes passions politiques et que le nom de Charles P*" revenait dans la conversation, on croyait voir passer un nuage sur sa belle physionomie. Toujours républicain, il déplorait l'évanouissement de son rêve, que l'inconsistance du peuple anglais d'alors et la trahison de l'armée avaient rendu si

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court; mais il regrettait surtout d'avoir donné le sang d'un roi malheureux et innocent à ce beau rêve. Ce remords, le seul de sa vie, empoisonnait tout pour lui dans le passé, même sa noble aspiration à la république.

Heureuses les théories qui s'évanouissent ou qui s'ajournent sans laisser une trace de sang sur la main I Milton n'eut pas ce bonheur : parmi tous les songes de sa belle vieillesse, il y avait une tête coupée qui saignait du haut d'un échafaud sur les têtes de deux enfants. Le rude et soldatesque Cromwell avait bien avoué ce remords à sa famille en mourant ; comment le pieux et pathétique poëte de la république ne l'aurait-il pas avoué à ses enfants? Tout dans ses derniers ouvrages indique cette tristesse et ce repentir. S'il ne le confessa pas publiquement alors, c'est que Charles II régnait, et que ce repentir, honorable à avouer devant Dieu, aurait paru à Milton un lâche désaveu et une vile supplication devant les hommes.

On a peu de détails sur ses derniers moments ; on sait seulement qu'il s'éteignit ientement dans ces loisirs qui sont le crépuscule insensible des longues vies, dernier bienfait du ciel pour ses favoris, et qui leur ménagent doucement la transition entre la vie et la mort.

Le dernier ami qui le yisitd ayant sa fin raconte qu'il habitait une petite maison retirée et silencieuse, à l'extrémité d'un faubourg de Londres, près des prairies qui se confondent avec la ville. Les degrés de l'escalier qui conduisait à sa chambre étaient recouverts d'un vieux tapis, pour que le bruit des pas de ceux qui montaient et descendaient ne troublât pas ses rares sommeils. L'ami trouva Milton vêtu d'un manteau court et de couleur sombre, assis près de la fenêtre, les coudes appuyés sur le bras d'un siège de bois. 11 n'avait plus que peu de soleils à compter ainsi sur la terre. Il s'éteignit sans douleur et sans agonie dans la nuit du 16 novembre 1674.

n fut enseveli, par les soins de sa fenmie et de ses filles, à côté de la tombe de son père, dans la petite église de Saint-Gilles. La crainte de dire trop ou trop peu dans l'épitaphe d'un ennemi des Stuarts régnants empêcha de rien inscrire sur sa pierre, même son nom. Cette pierre anonyme ne conserva sa notoriété que par tradition de la paroisse, parce que sa femme et ses filles venaient souvent s'y agenouiller. Celle du Tasse, à Saint-Onuphre , porta du moins son nom ; mais le chantre de Clorinde ne laissait que des larmes, de l'amour et point de ressentiments politiques après lui. Il n'avait été qu'amant et poète , Milton avait été de plus homme d'État. Il portait la peine de son double génie.

La veuve de Milton languit dans Tobscurité et dans l'indigence, et mourut d'isolement peu d'années après lui. Les filles épousèrent de pauvres artisans du faubourg qu'elles avaient habité avec leur père.

Deux de ces artisans étaient tisserands. Les filles de Milton tissèrent la toile avec leurs maris. Trente ans après sa mort, quand le Paradis perduy longtemps inconnu, fut devenu célèbre ; quand ses compatriotes, par une de ces vissitudes qui exhument les livres comme les hommes, eurent exhumé 1q poème de Milton et couronné le poëte, comme Inès de Portugal après sa mort, quelques curieux de gloire recherchèrent dans leur obscurité les descendants du grand homme. Déborah, sa fille chérie, vivait encore dans la maison du tisserand de Spitfields, qiii l'avait épousée. On lui présenta un portrait couronné de lauriers :

« mon père! ô mon cher père! » s'écria-t-elle en le reconnaissant et en l'embrassant, « que ne » peux-tu sortir du tombeau pour voir ta gloire tar- » dive rejaillir sur le visage de ton enfant chérie ! »

Addison, le célèbre critique anglais, qui était en même temps ministre de la reine, obtint de cette princesse une gratification de cinquante guinées pour la pauvre Déborah.

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Le grand poëie lyrique de TAngleterre, Dryden, ayant lu le Paradis perdu^ s'écria : « La^némoire de » cet homme nous effacera tous ! » Dryden se trompait par enthousiasme. Il y avait plus d'engouement et de patriotisme que de vérité dans l'opinion qui exalta Milton au-dessus de tous les poëtes de la Grande-Bretagne, terre de poésie. Les Anglais étaient fiers de voir un poëme épique, forme de poésie qui paraissait alors le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Les Français se firent plus tard la même illusion sur la Henriade. La Henriade est morte, le Paradis perdu vit encore et mérite de vivre par quelques-unes de ses pages. Mais Milton devait baisser et Shakspeare grandir de siècle en siècle dans la postérité, parce que Milton était un imitateur et que Shakspeare était un créateur. Une scène de Roméo et Juliette révèle plus d'âme et contient plus de larmes que tout le Paradis perdu. Le Tasse avait chanté le dernier des poèmes épiques. L'épopée, sorte d'apothéose ou récit des héros historiques ou des dieux imaginaires, ne sied plus au monde moderne, qui cherche ses héros dans l'histoire et son Dieu par la raison. La poésie des grands hommes est dans les événements réels de leur vie ; la poésie du ciel est dans la religion ; le merveilleux est dans la nature commentée par la science. Les fahles, au heu de grandir les héros, la nature et Dieu, rapetissent tout.

S'il reste une épopée à faire aux poëtes futurs,

c'est l'épopée intime du cœur humain. Un vaste poème qui prendrait l'homme à son berceau, qui le conduirait à la tombe à travers les vicissitudes, tour à tour heureuses ou misérables, de l'existence ordinaire des hommes , qui peindrait la naissance , les âges, la famille, le toit domestique, les tendresses, les délices du foyer, la religion, les paysages, les professions, les métiers, les rencontres, les séparations, les amours, les obstacles, les déchirements, les joies, les agonies, les résignations, les morts de l'espèce humaine, et qui ferait jaillir de ces scènes vulgaires tous les sentiments , tous les cris , toutes les larmes du cœur humain^ un tel poème, encadré par un pinceau vrai et pathétique dans les magnificences et dans les tristesses de la création matérielle , serait l'épopée du sentiment, le poëme de l'homme, les Fastes de l'Ovide de la civilisation moderne. Le poète qui tenterait de le chanter aux hommes de nos jours n'aiu*ait pas besoin d'autre surnaturel que la création, d'autre merveilleux que rinfîni, d'autre fable que la vérité, d'autre lyre que son propre cœur. Celui-là serait lu dans le palais et dans la chaumière, dans le camp et dans l'atelier, dans l'opulence et dans la misère, jusqu'à ce qu'un nouvel ordre de société eût transformé les conditions humaines, les hommes et les choses, en une autre civilisation inconnue qui créerait à son tour une nouvelle épopée.

Ni Milton ni Voltaire n'ont rien conçu de pareil :

voilà pourquoi la Henriade est surannée et pourquoi le Paradis perdu n'est plus qu'un monument de bibliothèque. La poésie court les rues, et les poètes vont la chercher dans les nuages. Heureux celui qui la retrouvera où elle est, c'est-à-dire dahs la vérité et partout I Celui-là n'est pas né encore.

Quoi qu'il en soit, le nom de Milton est resté et demeurera mémorable à deux titres dans l'histoire des esprits éminents qui jalonnent les siècles : grand par la poésie, grand par la pohtique. Quant à sa poésie, nous l'avons caractérisée (fans ses citations; elle est souvent imitée, mais le plagiaire dans Milton est digne de l'antiquité qu'il copie. Quant à ses actes, nous les avons réprouvés dans sa glorification du régicide. Mais, si sa plume fut un jour, cruelle , son caractère civique ne fut du moins jamais bas. Il n'abandonna pas la république vaincue et martyrisée, quand elle fut trahie par Monk et par la fortune. Il ne fit ni d'ignobles excuses ni de lâches palinodies devant les Stuarts triomphants ; il ne s'enfuit pas comme un coupable effrayé de la peine ou honteux du crime ; il resta courageusement en Angleterre, avec la responsabilité de ses opinions et de ses actes, prêt à donner son sang à la liberté, comme il lui avait malheureusement donné son gage avec la tête de Charles P'.

Il eut la constance dans la misère , la plus rare des vertus humaines-. 11 y avait eu du Marins dans les proscriptions sanglantes de la république dont il s'était fait le complice, mais il y eut du Caton d'Utique dans sa persévérance contre la tyrannie, et il y aurait eu du Lucain dans sa mort, si les Stuarts avaient eu soif du sang du poète anglais, comme le tyran de Rome avait eu soif du sang du poëte romain. Quelle que soit la cause, les hommes ont fait une vertu par elle-même de la constance ; elle semble élever Thomme au-dessus de la fortune, cette banale idole de notre fragile humanité.

Il y eut de plus, dans la vie de Milton, le Bélisaire des poêles, trois choses qui perpétueront et qui pathétiseront sa mémoire dans Tâme des hommes chez lesquels la pitié attendrit l'admiration : sa vieillesse, son indigence et sa cécité. Homère, comme lui aveugle, était conduit de porte en porte pour chanter ses vers, par un enfant loué au prix de quelques oboles, pour le guider dans les rudes sentiers de l'île de Chio. Les enfants qui conduisaient Milton sur les collines de Londres étaient ses propres filles, nées de ses amours avec sa première femme toujours regrettée. La tendresse filiale et la reconnaissance paternelle ajoutent ainsi une tendresse et une moralité de plus à la vieillesse, à la misère, à l'infirmité du poëte anglais.

Les meilleurs portraits de Milton le représentent assis au pied d'un chêne , au coucher du soleil , le

visage tourné vers ses rayons, dictant ses vers à sa bien-aimée Déborah. Débor^h est attentive à la voix de son père; sa femme, Elisabeth, le regarde comme Eve regardait son époux après la faute et le chuliment ; ses deux plus jeunes filles lui cueillent des fleurs des prés pour lui faire respirer quelques odeurs de TÉden qui viennent de parfumer ses songes. On pense involontairement à ce que deviendront cette épouse et ces jeunes filles après la mort de ce beau et auguste vieillard, et le poëte, ainsi reproduit, est plus pathétique que le poëme.

Heureux les hommes qui ont ainsi une larme sur leur gloire! Cette gloire alors descend jusqu'au cœur, et c'est dans le cœur seul que le poëte est véritablement immortel.

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