‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 4 sur 17 · DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE JÉSUS-CHRIST

La gloire a ses hasards, ou plutôt elle a ses mystères, car il y aune raison à tout ; nous appelons mal à propos mystère cette logique secrète des choses humaines, que notre irréflexion n'a pas assez approfondie, et dont nous attribuons les effets au hasard au lieu de les attribuer à leur véritable cause.

Disons d'abord quel est ce hasard qui nous frappe l'esprit au seul nom de madame de Sévigné. Nous chercherons ensuite si la gloire de ce nom est bien en effet un hasard , et nous expliquerons le mystère de cette immortalité d'un commérage devenu un des plus grands vestiges d'un des plus grands siècles. Le hasard , le voici :

Une femme obscure, une, pauvre veuve, mère de deux jeunes enfants , sans importance personnelle

dans la nation, sans rang à la cour, sans nom qui attire d'avance sur elle l'attention de son pays, sans le prestige des dignités qu'elle aurait recueillies d'un père ou d'un mari, sans haute fortune, sans grande parenté parmi ceux qui remuent les affaires de son temps, sans faveur et même sans distinction du roi qui règne, cachée tantôt dans une rue d'un quartier subalterne de Paris, tantôt dans les allées d'une métairie de la Bourgogne ou de la basse Bretagne, cette veuve oisive s'assied les soirs d'été à l'ombre de son arbre des Rochers^ se recueille les soirs d'hiver au coin de son feu de Paris^ écoute son cœur, regarde par un coin de fenêtre ou d'horizon la figure du monde quipasse^ prend la plume, la laisse courir à son caprice sur son genou, s'épanche avec sa fille, cause avec ses amis, chuchotte avec les absents, s'entretient avec elle-même ou avec Dieu, jette jour par jour lettres et billets à la poste, ne pense ni au pubhc, ni à l'art d'écrire, ni à la postérité, ni à la gloire, et se trouve tout à coup et*à l'improviste avoir construit, non-seulement le monument littéraire le plus original, le plus varié, le plus national de son siècle, mais peutêtre le monument le plus intime et le plus pathétique du cœur humain dans tous les siècles. Le temps a marché, des curieux ont décacheté les lettres : le babillage est devenu génie, le commérage est devenu histoire, le chuchotement est devenu un des plus longs bruits de la postérité.

MADAME DE SÉYIGNË. 225

Voilà le hasard. Et maintenant voyons le mystère.

Le mystère? Il est en deux mots : c'est que Tintérèt des choses humaines n'est pas dans la grandeur des situations ou des événements, mais dans l'émotion de l'âme où ces situations et ces événements retentissent. L'âme est aux choses humaines, petites ou grandes, ce que l'air est au bruit : le véhicule du son. Vous aurez beau frapper les plus grands coups sur le métal le plus sonore, si l'air manque ou s'il est raréfié, vous n'entendrez rien, l'écho sera muet ; sans air, point de bruit ; sans âme, point d'impression, et de là point d'intérêt, et de là encore point de gloire. C'est le secret du cœur humain, qui ne peut être ému que par consonnance avec ce qui a été ému avant lui.

Or, il y a des âmes cachées au monde, plus émues et par conséquent plus sonores que tout le siècle dans lequel Dieu les jette comme il jette des échos dans le secret des forêts et des antres ; on ne les voit pas et on les entend jusqu'à ce que le bûcheron ait renversé les arbres ou que le temps ait réduit le roc en poussière. Ces âmes communicatives, véhicules des impressions et des retentissements de leur propre cœur ou des bruits de leur siècle, s'interposent puissamment par leur nature émue et

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