‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 5 sur 17 · III · texte numérisé non relu

III

SW YIB 0ES OftAIfDft BMIlfES.

vibrante entre le monde et nous^ et noue forcent à penser et à sentir en elles et par elles, quand nous voudrions en vain leur échapper. Elles sont l'élément sensible, le milieu gympathique (pour nous servir d'un terme matériel) à travers lequel nous percewons tout, la présent, le passé, et souvent oons-mémes* Ans» qu'«nrive<-t«*il dans les jeux de la Imputation et de la gloire liUéraire ? Il arrive que des êtres inapeiiçus de leurs conlemporains, des bomiEiee cachés, des femmes obscures, quelquefois des âmes anonymes, eomme l'auteur de Vlmiuaim de jfésus^Ckriàtj, sont en réalité phis grands et plus immortels 4fw tout iemr siècle, et que, pendant que les boffiflies qui remuent à grandes brassées les choses humaines, qui bouleversent les empires, qui manient les sceptres, qui agitent les assemblées, qui administneot les affaires publiques, qui font l'histoire ou qui récrivent, s'efforcent de créer yn grand bruit permanent après eux autour de leur nom, ces hommes sont supplantés dans la gloire par quelqu'un qu'ils n'avaient pas même aperçu sous leurs pieds dans la foule, par un pauvre moine comme l'anonyme de ï Imitation, par un pauvre horloger conune J. J. Rousseau, par une pauvre femme comme madame de Sévigné. La postérité sait à peine le nom des prétendus grands politiques, grands poètes, gmnds orateurs, grands écrivains, qui monopolisaient ia renommée du temps, et elle éccNste après des siècles les plus secrètes palpita-

tk)Ds da cceor de ces êtres ignorés, eomme si ces palpitaiioos étaient les ph» grandsi éf énemeols de rhumanité. fis le BCttX en effet ; car les ehoses^ m sont rien, e'est le cœur humain qui est tout dans rbomme. La gloire le sait bien, elle: voilà pouv quoi elle prend ses vrais et étenielsr favoris, non dans ceux qui lai f<mt le plus de bmit, mais dans ceux qui lui fout les plus pathétiques confidences de lame*

Tel est, selon nous, le mystàre de la renommée toujours croissante de madame de Sévigné. Mainh tenant racontons sa vie.

Mais, non. Avant de raconter sa vie, disons, pov qu'on le comprenne bien, un mot du genre de Utlératmre qui lui vaut l'intérêt du monde, qm n'existait pas avant elle^ qu'elle a créé, et qui ne peut être caractérisé, selon nous, que par un mot : la littérature domestique, le génie du foyer, le cœur de la famille.

n y a deux centres entièrement différents avxqnde aboutissent les pensées, les actes, les écrits» da l'homme dans nos sociétés modernes, et même dans les sociétés de tons les âges : le publie, on la famille^ ce public restreint caché derrière les mors du foyer et resserré par des liens plus étreéts aotonor do cœur.

Il n'est pas vrai, comme on a affecté de le dire de nos jours pour autoriser la destruction de la famille par un individualisme impossible ou par un communisme brutal, que ce soit la société politique qui ait fait la famille ; c'est la nature. Heureusement pour le genre humain, dont la conservation est placée au-dessus de nos aberrations et de nos rêves, ce n'est pas sur une loi humaine que la famille est fondée, c'est sur une loi de Dieu, c'est-à-dire sur un instinct. Les instincts sont le droit divin de la constitution de l'humanité ; on ne les discute pas, on les subit. L'esprit véritablement philosophique ne se révolte pas contre les instincts; il s'abîme, au contraire, dans la contemplation de la sagesse infinie et de la bonté suprême qui a chargé la nature ellemême de nous promulguer le premier article de cette constitution du genre humain.

La Providence, par une loi aussi mystérieuse qu'elle est clémente, a voulu que l'espèce humaine ne se créât et ne se conserAat que par Tamour. Elle a placé une passion sympathique aux sources de la vie pour enfanter Thomme, et une affection sympathique aux sources de la famille pour perpétuer la société. Par un mystère de notre origine qui est en même temps une révélation de notre destinée, l'être isolé peut vivre, mais il ne pçut se perpétuer ;

il suffit d'être un pour exister, il faut être deux pour créer. L'unité est inféconde, le couple est éternel. De ce couple naît, par Famour, un troisième être qui le complète :" c'est le fruit deTamour, c'est l'enfant. Jusqu'à la naissance de Tenfant, il y avait union ^ il n'y avait pas encore famille ; l'esprit de famille, c'est-à-dire d'amour conservateur, multiplié par l'être^ nouveau qui l'inspire et qui le ressent, naît avec le premier enfant dans l'âme du père et de la mère, et remonte par une réciprocité instinctive aussi de l'enfant à la mère et au père. L'enfant les aime parce qu'il en est aimé. Voilà le groupe achevé. Voilà la trinité de la nature, d'où jaillit et rejaillit l'amour comme l'esprit saint de l'humanité, l'esprit de famille.

Quand la famille se développe et se multiplie dans d'autres enfants ou petits-enfants, avec elle se multiplie et se diversifie sous mille formes nouvelles, et dans niille proportions inégales et graduées, cet amour allumé à son premier foyer, le sein de la mère ; foyer dont chacun emporte et rapporte une parcelle au groupe commun dont il fait partie. Les rapports entre ces différents membres du groupe humain s'étendent, se diversifient, se combinent à l'infini de l'un à l'autre, d'un seul à tous, de tous à un. C'est ce qu'on appelle la parenté : parenté du

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sang, parenté de Fâme, qui se resserre on ser^kiie à mesore que ehacun de ces rejetons de la famille porte dans ses veines ce sang plus rappioehé ou fdus éloigné de sa source, et qu'il conserre ausu pins ou moins de cet amour qui coule dans smi eoeur arrec cette sève de l'arbre humain. Ainsi il y a ramoafr parallèle du père pour la mère, de la mère pour le père, l'amour descendant du père et de la mère poor le premier-né, l'amour remontant du premierHné au père et à la mère^ l'amour rayonnant du frère au frère, de la sœur à la mère, au père, an frère, des oncles et des tantes aux neveux et aux nièces, des neveux et des nièces aux oncles et aux tantes,* du petit-enfant à l'aïeule et de l'aïeule aux petitsenfants, jusqu'à la dernière génération, que la brièveté de la vie ou sa longévité nous permet d'atteindre de l'œil, du cœur ou de la pensée; enfin, l'amour répercuté, attiédi, mais conservant encore une sympathique réciprocité et une douce chaleur entre les enfants de ces frères, de ces sœurs, de ces petits-enfants, tant que la séve^ le nom et la mémoire de la racine commune se perpétuent dans les rameaux. L'esprit de famille se forme de ces rejaillissements à l'iaûni, de toutes ces affinités dii*ectes ou indirectes de cœur à cœur, qui vont se refroidissant à mesure qu'elles divergent des trois premiers cœurs, mais qui gardent, même à la circonférence la plus éloignée, un peu de la température du premier foyer.

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Le même sang puisé à la même Teine, le m^e lait sucé à la même mamelle, le même nom dont ehacim parte la responsabilité (modeste on illmtre, peu importe), mais solidaire, nom qui ne peut se ternir cm se glorifier dans un seol sans se glonfîer ou se ternir un peu dans tous ; la même fortune qui fait \iTre largement oo étroitement toute la race du domaine séculaire de la maison j par rbéritage aggloméré ou subdivisé, selon le petit xuHnbre ouïe grand nombre des enfants; la même maison paternelle a la ville ou aux champs, dont le toit a caché tous cejs berceaux pendant l'enfance de la famille, et dont l'ombre nous suit jusqu'am derniers jours de la vie ; les mêmes traditions, ce ciment des idées qui tient ensemble les piétés, les habitudes, les mœurs, les sentiments innés du groupe héréditaire ; enfin les mêmes souvenirs des leçons, des entretiens, des travaux, des voisinages, des amitiés, des plaisirs, des hospitalités, de l'aisance, de la gêne, du bcHiheur, des larmes, des naissances,, des morts, des espérances, tristes ou doux mystères du même foyer, tout cela compose, même à notre insu, autour de nos cœurs, une atmosphère d impressions ineffaçables qui nous jéoèfxe par tous nos sens moraux comme par tous SOS sens corporels, atmosphère à laquelle il est impossible d'échapper, qui n'a pas la rigidité froide d'une législation sans doute, mais qui a la toutepinssance de la nature*

C'est ce qui fit que dans les temps primitifs où tout était inné et rien écrit, dans les sociétés naissantes où les lois n'étaient que les inspirations de nos instincts, le souverain n'était que le père, la tribu n'était que la famille, la nation n'était que la fraternité du sang dans une collection de tribus. Od a pu détrôner le patriarche, on a pu réduire bien au delà du juste l'autorité paternelle, on a pu détruire la tribu et l'absorber dans l'Etat; mais on ne détruira jamais la famille, elle subsistera éternellement comme l'heureuse protestation de la nature contre l'absorption de l'État , elle subsistera avec la propriété héréditaire, sa base divine, contre le communisme, cette révolte impuis^ gante de l'utopie contre l'instinct.

On conçoit qu'un groupe d'êtres si distincts et si intimement liés les uns aux autres au milieu du grand groupe national doit avoir non- seulement ses lois, ses mœurs, ses sentiments, ses devoirs, ses relations à part, mais même sa littérature. C'est cette littérature que nous avons appelée en commençant la littérature domestique ou familière, genre dont madame de Sévigné est la plus com* plète et la plus admirable expression.

Cette littérature est de sa nature toute confidentielle. La maison est murée comme la vie privée. On

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n'y parie ou Ton n'y écrit qu'à demi-voîx, pour être lu ou entendu au coin du feu des parents et des proches. Les bruits de la maison ne se répandent pas sur la place publique. Ce qu'on publie pour le monde a un accent, ce qu'on confie aux siefis en a un autre. On écrit pour le public ou pour la postérité des poëmes, des histoires, des philosophies, des harangues, des romans, des livres; on n'écrit pour la famille que des lettres. La famille n'a donc, comme l'amitié ou l'amour, qu'un seul genre de littérature : la correspondance. Quand la correspondance a le génie de l'agrément, comme Ta eu celle de madame de Sévigné, la famille, après la mort, laisse une à une envoler les feuilles mystérieuses ; le siècle les recueille, tous les siècles les Usent, et le dialogue à voix basse entre une mère et sa fille devient l'entretien de la postérité. Voilà l'histoire de madame de Sévigné. En décachetant ses lettres, on a enlevé le sceau de son cœur, mais ce n'est pas seulement le sceau de soncœurqui aété bii^é par cette indiscrétion, c'est le sceau du siècle où elle a vécu. Cette femme, du fond de sa masure des Rochers, est l'écho d'un règne. C'est ce qui fait que la correspondance de madame de Sévigné, quelque intime qu'elle soit, est cependant essentiellement historique ; c'est ce qui fait aussi que ce livre, écrit par une femme qui écoutait aux portes d'une cour, est très-aristocratique; que, pour s'y complaire, il faut être né ou avoir vécu dans les régions élevées

de la société élégante auxquelles ces lettres font de perpétuelles allusions, allusions qu'(m ne goûterait pas si on n'en savait pas un peu la langue, les demi-mots et les mystères ; c'est ce qui fait enfin que €e livre , quœque éminemment national, ne sera jamais populaire. Si madame de Sévigné, au lieu d'être une femme de haute naissance écrivant pour des courtisans, n'eût été qu'ui^ tendre mère vivant dans les conditions communes de l'existence et écrivant pour une famille d'un étage plus bas dans la vie, son livre, plus accessible, plu» intelligible et plus sympathique à toutes les classes qui ont une âme, ne serait pas seulement les déCces du monde raffiné, il serait le manuel de toutes les familles, le diapason du cœur humain.

Qu'on nous pardonne un souvenir d'enfant qui tient à ce récit. Nous avons appris à lire dans ee livre ; une mère y élevée dans les élégances d'esprit d'une cour, et reléguée après sa jeunesse par la modicité de sa fortune dans une retraite rurale sem^ blable aux Rochers de madame de Sévigné, trouvait dans cette femme, outre les analogies d'esprit et de cœur, tous les souvenirs du monde aristocratique qu'elle avait fréquenté, tous les recueillements de la solitude champêtre qu'elle habitait avec ses enfants, et tous les épanchements pieux de son cœur

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de mère qui couvait un nid contre les vent« de la vie. Ce livre, ouvert, fermé, rouvert à toutes les pages, était «ans cesse sur la tablette de pierre fruste de la cheminée. Quand nous avions bien mérité du jour par nos leçons bien apprises sous les arbres du jardin et bien récitées sur les genoux maternels, on nous récompensait en nous lisant quelques lettres choisies et appropriées à nos années, celles surtout où la mère parle à sa fille de ses bois, de son allée, de son chien, de ses rossignols, de sa piété, de ses méditations religieuses au coucher du soleil sur la terrasse de Livry, de son oncle, Tobligeant abbé de Ck)ulanges, de ses amis <et de ses voisins venant la distraire de ses plantations ou de ses rêveries du smr« Nous connaissions les sentiers des Rochers et les parterres de Livry comme ceux de notre petit domaine paternel. Ces lieux et ces impressions faisaient corps avec nos pensées de dix ans. Nous voyions notre mère dans cette mère; nous nous voyions nous-mêmes dans ces enfants.

Depuis, le livre m'était tombé des mains. Il y avait assez de tendresse pour tous les âges, il n'y avait plus assez de passion pour ma jeunesse.

Enfin, un jour, le hasard d'une chasse égarée dans ies forêts de la haute Bourgogne me conduisît au revers d'une colline boisée, d'où se découvrait

à travers les feuilles jaunies et les brumes transparentes de Tautomne une large vallée au-dessous de moi. Des prairies en formaient le bassin ; une rivière de quelt[ues pas de largeur, traversée à gué par des troupeaux de vaches blanches et de bœufs roux, y serpentait sous une double haie de grands saules. Le vent de l'eai^, en retournant les feuilles, les faisait miroiter comme des lames d'argent. Cette rivière sans cours et sans murmure semblait sortir au midi de Tombre d'une vaste étendue de bois, comme un égouttement de la brume sur les innombrables rameaux; du côté du nord, elle étincelait au soleil couchant aussi loin que Tœil pouvait la suivre entre d'autres falaises boisées qui s'entrecroisaient pour la resserrer ou qui s'entr' ouvraient pour lui laisser passage. Excepté le bassin herbeux de la vallée, tout était forêt continue à l'horizon ; un ciel bas et opaque pesait sur la contrée ; le silence n'était interrompu de loin en loin que par le mugissement répercuté de quelque vache qui appelait son petit aventuré sur les berges fangeuses de la rivière et par la cognée des bûcherons qui dépeçaient çà et là de grands chênes abattus sur la Usière des bois et qui en entassaient les bûches écorcées en piles rouges comme le sang au bord de la rivière. Une fumée de feu de charbonnier s'élevait d'une clairière à quelque distance et montait en spirale lourde et bleuâtre vers les nuages, comme l'haleine d'un feu trop mouillé de rosée.

C'était la saison et l'heure où les brouillards humides qui sortent des bois rampent sur rherbe, montent^ descendent au plus léger mouvement de l'air, se déchirent, se recomposent, s'éclaircissent de nouveau à un rayon de soleil, et, par leurs ondulations convulsives, semblables à celles des grandes vagues, imitent tout d'une mer tempétueuse, excepté son bruit. Tout à coup, au-dessus de ce lit mouvant des brumes , je vis transpercer et surgir, comme une coque de navire en perdition, une tour noire, au faîte de laquelle une volée de corneilles s'ébattait en jetant des cris ; deux autres tourelles sortirent peu à peu de l'ombré éclaircie, comme si on les avait dépouillées lambeau par lambeau de leur linceul de brume qui retombait à leurs pieds ; puis le toit rouge d'un haut et large donjon carré ; puis la longue façade grise d'un château démantelé, percé irrégulièrement de fenêtres hautes ou basses, où le lierre des fossés se cramponnait par touffes aux grillages de fer. Les parapets éboulés de ces fossés trempaient par brèches dans l'eau stagnante qui servait d'abreuvoir aux bœufs et aux poulains ; le pont-levis, dont les chaînes brisées et inutiles pendaient comme deux branches de gibet au-de^ u8 de la porte, était remplacé par une chaussée en pierre. Des charrettes dételées et des gerbes éparses en jonchaient le sol. Une paysanne en sabots jetait du grain aux poules sur les marches d'une porte en ogive, dont les écussons mutilés par le marteau de in. n

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la révolution populaire ressemblaient à un stigmate blanc de boulet sur an mur de rempart. Une seule cheminée fumait en tourbillons d'une fumée noire et épaisse de fagots sur tout le vaste édifice. Les fenêtres, au lieu de réverbérer le soleil couchant sur des vitres, dégorgeaient par toutes leurs ouvertures ou leurs lucarnes la paille et le foin de la dernière récolle. Des batteurs en grange faisaient entendre le bruit cadencé de leurs fléaux dans la grande salle des gardes. On voyait que le château était devenuune ferme; mais, par une vicissitude assez ordinaire à ces édifices des siècles passés, trop vastes pour Leur possesseur actuel, la ferme était dcTenue château. A quelques centaines de pas de Tédifice principal, une maisonnette, adossée à des écuries et à des granges, semblable à un cottage anglais des bois de Richmond ou de Windsor, éclatait de jeunesse, de propreté, d'élégance, au milieu d'une pelouse enceinte de barrières peintes à Thuile et entrelacées de roses tardives et de jasmins odorants. Les fenêtres à grandes vitres de cristal éblouissaient les yeux de la réverbération des derniers rayons du jour; la fumée imperceptible de bois sec en sortait de plusieurs cheminées en fonte, comme pour inviter les hôtes ; des palefreniers en vestes jaunes y promenaient des chevaux sellés sur des allées de sable devant la porte; des maîtres ou des visiteurs apparaissaient et disparaissaient sur le seuil ; tout y annonçait la vie, le mouvement,

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l'qMileiice d'un foyer d'automne habité par une famille hospitalière.

J'ign(H*ais tout, le château, la ferme, le cottage, les maîtres anciens^ les maître» nouveaux, et jusqu'an nom de la vallée où la voix des meutes sur la piste du chevreuil m'avait emporté.

Pendant que je contemplais, immobile, cette contrée inconnue et celte ruine sans nom pour moi, j'entendis galoper un cheval sur ma trace, et je fus rejoint par un ami, un de mes compagnons de chasse, M. de Capmas. Il habitait depuis plusieurs années la petite ville de Semur, capitale pittoresque de ces forêts, de ces rochers et de ces torrents : bonuue déjà mûr, mais toiqours jeune, que sa passion pour la chasse et son aimable cordialité avaient rendu familier et cher à tous les foyers de la haute Bourgogne. Il aimait les vers et la littérature autant que la voix des chiens dans les forêts et le ^(^ des chevaux sous les voûtes de feuilles ; cette analogie de goûts nous avait naturel* lement liés. Il fut depuis on de mes compagnons de tente dans les déserts de la Mésopotamie et aux rochers de la Palestine. Hélas 1 il n'habite plus icibas que dans ma ménioire ^ mais il est un de cm absents dcmt on fait toujours commémoration el dont le souvenir^sourit jusque dans la morti

« Sayez-Tous où nous sommes? » me dit-il avec l'accent d'interrogation fine et suspendue d'un homme qui aime à causer une surprise agréable.

« Non, » luidis-je, « mais c'est un des plus mo- » roses paysages et une des plus mélancoliques » ruines que j'aie jamais rencontrées dans nos » chasses.

— ■ Je le crois bien 1 » reprit-il, « mais cette » vallée et ce château vous donneraient bien plus » d'émotion aux yeux et au cœur si vous en saviez » le nom et si je vous disais de qui ces ruines fu- » rent le berceau?

» Où sommes-nous donc? » lui dis-je.

« A Bourbilly, » me répondit-il, « château de » madame de Sévigné ! »

A ce nom, le paysage, indifférent et mort tout à l'heure, s'illumina soudain pour moi comme si on avait allumé un phare sur toutes les tourelles du château et sur toutes les collines du morne horizon ; je crus voir les ondes paresseuses et les flaques d'eau extravasée du Serin dans les prairies réfléchir rimage de cette enfant aux cheveux blonds, devenue l'enfant chérie de son siècle ; je crus entendre son nom murmuré par la ri>ière, par les feuilles, par les échos des vieux murs, et jusque par les cris des corneilles effarées autour des créneaux du donjon. Puissance d'un nom qui vit et qui fait revivre toute la contrée morte à laquelle il a été une fois identifié 1

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Toutes les pages du livre , chéri de ma mère et depuis longtemps fermé, se rouvrirent et se répandirent en intarissables émotions de souvenir; mais aucune page ne valait pour moi celle que le hasard venait d'écrire et de peindre dans cette vallée sous mes yeux.

Un autre hasard servit mieux encore ma piété historique pour cette mémoire qui se confondait dans mon cœur avec celle de ma mère. Le propriétaire actuel du chûteau et des bois de Bourbilly était un ami de mon compagnon de chasse. 11 nous reçut en hôte cordial, heureux de secouer la poussière du monument dont son culte pour madame de Sévigné Tavait rendu possesseur, et de nous conduire pas à pas sur toutes les traces que cette famille, devenue par le génie la famille de tout le monde, avait laissées dans ces sillons, dans ces allées, dans ces salles et sur ces écussons, sur ces toiles enfumées suspendues aux murs du château. Nous passâmes deux jours et deux nuits dans ce pèlerinage de souvenirs et de sentiment. L'histoire de madame de Sévigné partait de là à l'âge de dix ans et revenait là dans sa vieillesse ; c'était le cycle de sa vie, il n'y avait qu'à regarder et à lire pour revivre avec elle toute cette vie.

C'était là en effet qu'elle était née, cm du moins qu'elle avait été allaitée et bercée au jmntemps de l'auDée 1626, époque où aa mère^ qui l'airait mise au monde pendant un iéjour à Paris, la rs^pporta dans ce nid de famille ; c'est là que sesyeux s'étai^it ouverts à la lumière, qu'elle avait essayé ses {premiers pas sur ces dalles, balbutié les premiers mots sous ces voûtes, reçu, pendant les années où l'âme émane des lieux, les premières impressi<Mis de eette nature, joué dans ces prairies comme le ckevreuil de ces forêts, et respiré^ avec cet air élastique et toujours frissonnant de la haute Bourgo^e, cette vigueur de santé et cette impressiomiabilité des sens qui donnèrent à son teint ces roses célèbres, et à son âme ce perpétuel frisson de sensibilité, prélnde du génie quand il n'est pas le prélude de la passion.

J'étudiais avec complaisance les analogies mystérieuses de ce paysage serein sur un horizon grave avec l'esprit de cette femme mobile dont le sourire éclate sur un fond caché de mélancolie. Qui ne connaît pas le site ne connaît pas la plante , disent les Persans ^ l'homme est plante jusqu'à un c^tain âge de la vie, et l'âme a ses racines dans le sol, dans l'air et dans le ciel qui ont formé les sens.

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Le père de madame de Sévigné, gentilhomme de haute oaissance du Cbarolais, transplanté dans la haute Bourgogne, était fils de Christophe de Rabutin, baron de Chantai, dont il possédait le Oef, près d'Autun, et seigneur de Bourbilly, terre près de Semur.

Christophe de Rabutin a>ait épousé mademoiselle de Chantai, fille d'un président au parlement de Dijon. Â la mort de son mari, tué à la chasse à l'âge de trente-six ans, sa veuie, éprise d'une \éDération mystique pour saint François de Sales^ gentilhomme de Savoie et é^êque de Genève, abandonna la maison de son beau-père infi.rme et ses enfants pour suivre comme une Madeleine les conseils de la perfection chrétienne la plus raffinée en désertant les devoirs de la vie commune. Elle cessa d'être mère selon la nature pour devenir mère selon la grâce d'un ordre monastique de femmes connues sous le nom de sœurs de la Visitation. Saint Français de Sales, homme dont la candeur ne cherchait pas la vertu hors de la nature, détourna longtemps sa prosélyte d'une obsession qui l'édifiait, mais qui lui était importune. La baronne de Chantai s'obstina; elle passa isur le corps de son fils qui s'était jeté sur le seuil de la porte pour l'empècher de sortir de sa maison et d'entrer dans im monastère ; elle

s'attacha au saint, elle entretint avec lui une correspondance spirituelle; elle fut fondatrice; elle devint sainte. C'est sous ce titre que son ordre la vénère aujourd'hui. Ses religieuses en ont fait leur patronne ; mais elle n'est ni celle des mères ni celle des orphelins.

Ce fils, dont la baronne de Chantai avait franchi le corps pour quitter le monde, fut le père de madame de Sévigné. 11 épousa Marie de Coulanges, fille d'un conseiller d'État. Remarqué à la cour par son esprit, à la guerre par sa bravoure, dans quelques duels du temps par sa main prompte à Tépée, il mourut sur le champ de bataille contre les Anglais, à la Rochelle. Grégorio Léti, rhislorien de ce temps, dit que M. de Chantai tomba sous Tépée de Cromwell lui-même. Trois chevaux tués sous lui et vingt-sept coups de lance sur le corps attestent son héroïsme.

Sa veuve lui survécut peu. Leur enfant n'avait que six ans à sa mort. Cette enfant, Marie de Rabutin-Chantal , qui devait être un jour le prodige des mères, ne connut ainsi aucune des tendresses de mère ; elle inventa la passion maternelle à elle seule. Son aïeule, la baronne de Chantai, tout absorbée dans la fondation de ses quatre-vingts monastères, relégua sa petite-fille orpheline aux soins de

sa famille maternelle. On lui donna pour tuteur le vieil abbé de Coulanges, son oncle, qui possédait le prieuré de Livry, près de Paris. Cet oncle devint un père pour l'orpheline. On ignore comment ce vieux abbé, régulier sans rudesse, tendre sans faiblesse, éleva cette enfant sans mère; mais, à quinze ans, une jeune fille accomplie en beauté, en grâce, en instruction sérieuse et en talents précoces, sortit de la solitude de Livry et éblouit, dès sa première apparition, le monde.

Ce qu'on appelait le monde alors, c'était la place Royale à Paris, quartier aristocratique, renfermant entre quatre rangs d'arcades ténébreuses une place plantée de quelques tilleuls. Mais ce quartier était habité par l'élite de la noblesse et de la littérature françaises. C'était le vestibule des Tuileries, le portique de la cour. Pour aller aux honneurs, à la considération, à la renommée, à la gloire , on passait par là. Il y a des pavés qui anoblissent. L'orgueil, la vanité, la prééminence dci'ace ou de profession, sont si inhérents à la nature humaine, qu'on se fait un privilège d'une arcade ou d'une fenêtre sur la rue comme d'un trône dans un palais.

La famille de Coulanges la présenta à la cour. Son portrait écrit par madame de la Fayette, les exclamations échappées à tous ses contemporains

illustres, tek que Ménage, Chapelain, Bii8B}F-Rabatin, et les nombreux portraits peints par les meilleurs artistes de son époque expliquent l'attention unanime qui se fixa sur cette jeune fille. Elle fut enveloppée d'enthousiasme et d'amour; son prer mier pas dans le monde trouva l'accueil dans tous les yeux; cet accueil qu'elle deiraii à scm visage ouvrit son âme à la sérénité. C'est le privilège de la beauté d'édore ainsi au milieu de la douce char leur qu'elle inspire, de la ressentir elle-même et de commencer la vie par la reconnaissance. Ce premier regard du publie est un miroir où la vie sourit ou se fronce aux yeux d'une jeune femme, et la prédispose pour jamais à se féliciter ou à s'attrister de l'existence. C'est la physionomie de sa destinée qui lui apparaît en un coup d'oeil. Tout dans cette physionomie du monde où elle entrait fut caressant pour la belle orpheline. Elle sentit que la nature l'avait créée pour être l'heureuse favorite, ncm d'un roi, mais d'un temps. Elle aima en retour, dès la première heure, ce monde qui l'aimait.

« Je ne veux pas vous écraser de louanges, » lui émvit à son début madame de la Fayette , dont l'esprit et le style faisaient autorité dans cette société aristocratique et lettrée du dix-septième siècle 'y « je ne veux pas m'amuser à vous> dire que » votre taille est admirable, que votre teint a une » fleur..., que votre bouche, vos dents,, vos-che-

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Yeux sont incomparables... Votre miroir vous le dit mieux; mais, comme vous ne parlez pas devant votre miroir, il ne peut Vous dire ce que vous êtes quand vous parlez... Sachez donc, si par hasard vous l'ignorez encore, que votre esprit pare et embellit tellement votre beauté, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi enivrante, lorsque vous êtes animée dans une conversation sans contrainte. Tout ce que vous dites vous sied si bien, que l'éclat de votre esprit en ajoute à votre teint et à vos yeux; et, quoiqu'il semble que l'esprit n'impressionne que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit par votre physionomie même les yeux... Quand on vous écoute , on cède à la beauté du monde la plus achevée 1... ■

Le pinceau de Mignard, plusieurs années après oe portmit écrit, nous rend ses beaux cheveux blonds foncés, ondes sur le front comme de petites vagues écumantes au souffle de l'inspiration, et surmontés d'une branche de citronnier en fleur; Povale déprimé des joues vers la bouche par la mélancolie, puis légèrement renflé pour donner de la solidité après la délicatesse au menton ; un front dont la douce convexité fait gh'sser la lumière comme mie traaisparenee de la pensée ; des tempes

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qui palpitent, des yeux bleus qui rêvent en regardant, des paupières fines, plissées, veinées d'azur et d'albâtre, qui voilent à demi le globe de l'œil; un nez grec et effilé à son confluent avec le front, fortement noué à l'extrémité par le muscle relevé entre les ailes roses des narines ; des lèvres qui se reposent l'une contre l'autre d'avoir souri, et qui reprennent peu à peu l'inflexion de la gravité habituelle ; une peau à petits grains où courent mille frissons visibles; cette fleur printanière de teint qu'elle avait apportée de ses montagnes natales et qui ne se flétrit jamais, au récit de ses contemporains, même sdus les années et sous les larmes ; une physionomie si mobile et si fugitive qu'on peut lui prêter autant d'expressions qu'il y a de nuances dans les sentiments d'une âme féminine ; enfin un buste digne de porter cette tête, large aux épaules, fuyant aux bras, libre au sein, svelte à la ceinture, propre à donner à l'attitude ou à la démarche cette dignité, ce mouvement, cette cadence des pas qui rendent la taille d'une femme, quand elle se lève, inexprimable en mesures et en nombres, mais qui font qu'elle remplit à vos yeux l'espace et qu'elle s'agrandit jusqu'au ciel. C'est ce prestige de l'atmosphère qui rend dans ses portraits madame de Sévigné plus grande que nature. On sent que le peintre , ébloui comme un amant , a voulu répandre autour de cette figure une atmosphère, et qu'il ne peint pas des contours bornés, mais une

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impression infinie, éparse et invisible autour de la beauté 1

Telle était à dix-huit ans, et telle après quarante ans, cette physionomie où l'éblouissement du premier moment se changeait en attrait et en éternelle mémoire dans tous ceux qui la voyaient, ne fût-ce qu'une heure.

Il n'y eut qu'un cri à la cour sur la merveille de la maison de Coulangfes. Cette faveur du monde n'altéra pas la modestie de la jeune fille. Elle avait contracté dans la solitude de son adolescence à Livry, dans la lecture des livres graves, dans la société des philosophes jansénistes, voisins et amis de son oncle, une réflexion précoce, une piété solide, des goûts d'esprit, des exercices d'études qui la rendaient plus apte à devenir une seconde Héloïse chez Fulbert qu'une favorite évaporée de cour. Son nom, sa grâce, sa fortune de trois cent mille francs, dot considérable pour le temps , son titre de fille unique, qui permettait aux aspirants à sa main de ne devoir son cœur qu'à sa préférence, la firent rechercher pour épouse par les fils des plus hautes maisons de Paris. Elle leur préféra un jeune gentilhomme breton, Henri de Sévigné ou de Sévigny, parent et protégé du cardinal de Retz.

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