III
L'abbé de Coulanges, quoique de moBurs eérères, était lié de subordination et de déférence avec ce coadjuteur de Paris. Étourdi, débauché et factieux, le cardinal de Retz, toujours flottant entre la petite intrigue, la grande ambition et la licencieuse volupté de son temps, était TAlcibiade mitre de la Fronde. On ne pouvait s'empêcher de Taimer en le méprisant, comme un enfant à qui la fortune avait donné pour amusement le peuple, le parlement, la cour et l'Église, et qui n'avait fait de tout cela qu'un jouet. On reste de popularité attaché à son nom par la Fronde, et un reste de respect attaché à son titre ecclésiastique par l'Église, lui laissaient alors une certaine considération dans le monde; son esprit charmant et léger cou\rait les inconséquences de son caractère ; on croyait à sa fortime, même après qu'il l'eut dissipée. L'abbé de Coulanges espérait bien d'un jeune militaire protégé par un futur archevêque de Paris. Le cardinal de Retz avait assez de génie pour s'élever un jour au rang de Richelieu et de Mazarin, s'il n'avait pas dévoré d'avance sa haute fortune dans les petites factions. Mademoiselle de Chantai ne vit dans le marquis Henri de Sévigné qu'une charmante figure, une bravoure romanesque, une élégance martiale, un nom bien apparenté à la cour et un attrait pour elle qu'elle inspirait à toute la jeunesse du temps et qu'elle ne ressentait que pour lui seul. Mais ces grâces du marquis de Sévigné cachaient, sinon des
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vice», au moins dea légèretés d'âme, de mœurs et de earacière qui ne pouvaient se fixer à rien, pas même au bonheur. Le premier pas de cette jeune femme si digœ de la constance d'un mari la jeta dans le piège d'un amour ardent en elle, léger et fugitif dans monsieur de Sévigné. • Il aimait par- » tout, » dit Bussy dans ses mémoires, » et il n'aima > jamais rien d'aussi aimable que sa femme. Il » l'estimait eans l'aimer; elle, sans pouvoir l'esli- » mer, ne put jamais cesser de l'aima. >
Ce mariage la kmca dans un nc»iveau mcmde.
Les faeticms, décapitées par la hache du cardinal de Richelieu, avaient renoué après lui leurs tronçons sanglants et étaient ressuacitées en guerres civiles. Richelieu avait semé la vengeance avec le sang. C'est la suite naturelle de toute terreur. On fait honneur à ses exécutions d'avoir éteint les faeticms dans les supplices; c'est lui qui les rendit ][dus implacables et {dus nationales eu le» désespérant. Les princes, les noUes, le parlement, le peuple, se jetèrent dans les rébellions armées et dans les séditicAs civiles peur échapper aux éehafauds ou À la tyrannie dont ce Sylla en robe de pourpre les avait épcaivantés .
Mazarin, mille fois plus politique parce qu'il était phia pacificateur et plus humain, parsut moins
colossal aux yeux du vulgaire, parce que la politique fait moins de bruit que la terreur, et que le vulgaire comprend mieux la violence que la sagesse ; mais, aux yeux du philosophe et de Thomme d'État, c'est Mazarin qqi fut le grand ministre, c'est Richelieu qui fut le grand vengeur. La constance d'Anne d'Autriche dans son attachement à ce conseiller de sa régence, la dictature qu'elle lui donna dans son gouvernement comme dans son cœur, l'habileté tour à tour ferme et souple de cet Italien, neutre dans nos partis, mais nécessaire pour les neutraliser tous ; l'art avec lequel il les balança l'un par l'autre, et finit, après les avoir, non vaincus, mais lassés, par les ramener tous d'eux-mêmes, repentants, soumis et obéissants, aux pieds d'un roi de quatorze ans, est le chef-d'œuvre de l'art de gouverner les hommes. C'est précisément parce que ce chef-d'œuvre de diplomatie, d'intelligence, d'obstination vers le but, de négociation, de tempéraments, de fermeté et de patience, est trop compliqué qu'il n'est pas compris; mais ille sera. Le nom de Mazarin dominera le siècle de Louis XIV; car c'est lui qui a fait le roi, c'est lui qui a fait le règne. Et quand il mourut à Vincennes dans son lit, les rênes de l'empire encore dans la main, il remit la France à ce pupille de son génie comme un père remet à son fils son compte de tutelle. Les factions étaient liquidées, les factieux étaient devenus des courtisans, et ce compte de tutelle se
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soldait par le royaume de France. Malheur au peuple qui estime Richelieu et qui ne comprend pas Mazaria I
Quoi qu'il en soit, à Tépoque où madame de Sévigné entrait dans le monde, Mazarin, qui régnait encore, avait si bien pacifié l'empire, que toutes les factions ci\iles féodales ou parlementaires étaient devenues de simples factions d'esprit, de littérature ou de goût. Le génie littéraire du siècle naissait de la sécurité générale. Les esprits s'étaient fécondés dans la licence, et produisaient avec une autorité modérée. C'est une loi de l'esprit humain : le génie des lettres éclôt à la suite des longues interruptions de la pensée par les révolutions ou par la guerre. Les secousses civiles donnent des répercussions, des exercices, des impatiences d'idées à l'imagination des peuples. Après les convulsions démocratiques d'Athènes, le siècle de Périclès; après les proscriptions de Rome et le meurtre inutile de César, le siècle d'Auguste ; après les déchirements des républiques italiennes, le siècle des Médicis; après la Ligue et la Fronde, ces guerres féodales de la France, le siècle de Louis XIY ; enfin, de nos jours, après les convulsions de la liberté, les bouleversements de l'Europe et de la restauration, salutaire à la littérature, des Bourbons, une renaisse.
sauce întelleeliielle dam toute l'Evrope r renaistance courte comme cette reetaforatioo, mais qui
laissera de grands noms à la postérité I
Voyons eomonent lunssait ce siècle littéraire de Louis XIY, et où tant de gloire avait son berceau.
Les hommes et ks femmes déjà nés ou près de mourir qui composaient, depuis le commencement du siècle, cette élite de l'esprit humain, étaient Malherhe, Corneille, Voituire^ le premier Balzac, Ménage, Saint-Évremood , Sarrazin, Chapelain, Pélisson, Pascal, Bossuet, Molière, la Fonlame, Fénelon, Boileau, Racine, Flécbier, Bourdaloue^ la Rochefoucauld, la Bruyère, Chaulieu, madame de la Fayette, la marquise de Sablé , la duchesse de Longueville, madame de Cornuel, et enfin madame de Sévigné elle-même, bien jeune alors, attirée par Féclat de ce qui commençait à briller autour d'elle, et ne se doutant pas que son nom, perdu dans la foule, survivrait un jour à plusieurs d'entre ces noms.
Une jeune femme d'origine italienne, de la maison florentine des Savelli, parents desMédicis, alliés de nos rois, avait apporté en France le goût, lé sentiment, tes délicatesses et même les raffinements de la poésie italienne. C'était madame de Rambeuillet, femme du marquis de Rambouillet, grand s^gneur.
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ambassadeur et courtisan. Madame de Rambouillet, mariée à eeiœ aas^ jeune et belle eneore, avait une fille de quinze ans dont elle paraissait être la sœur. La mère avait inspiré à la fille cette passion de la poésie de rimagination et des lettres qu'elle avait respirée elle-même avec Tair de TArno et des collines de Toscane. Cette fille se nommait Julie d'An- ^nnes, nom encadré depuis dans des guirlandes de vers. La mémoire de ces deux fenunes était embaumée des stances du Tasse^ de l'Arioste, des tercets du Dante, des sonnets de Pétrarque. Elles cherdiaient à prolonger de ce côté des Alpes, dans une langue jusque^à incomfdète, les écbos de ces divins poëtes, échos eux-mêmes de ceux du siècle d'Auguste. Une analogie de goûts, de nobles loisirs, de lectures et de conversations littéraires, réunissait chez elks tous les hommes et toutes les femmes de la cour et de la ville qui cultivaient leur imagination. Ces deux femmes tenaient la cour de l'esprit françab i l'hôtel de Rambouillet, sur là place du Carrousel, à côté de ce palais où Louis XIY tenait la eoorde la politique y de l'ambition et de la faveur. La maîscoa de madame de Rambouillet était l'académie des déticaès et de» etarieua>; c'est ainsi qu'cm appelait alors tous ceux qui, sans faire professicm du métier des lettres, formaient pour ainsi dire le poblic ou lé parterre exquis des poètes, des prosateurs c^ des académiciens offideb de leur temps. U j a eo ssas cesse et jttsqu'àiios jours, àPariSy ciiinme
il y avait à Athènes, à Rome, à Florence, de ces maisons de goût, présidées par des fenmies supérieures en esprit ou en grâces, où le monde et les lettres se rencontrent pour se féconder mutuellement.
Là, dans la noble émulation des plaisirs de l'esprit et dans l'aimable égalité du culte des choses intellectuelles , tous ceux qui les aiment se confondent avec ceux qui les cultivent. Attirés les uns par le ^besoin d'être loués, les autres par le plaisir d'admirer, quelques-uns par la vanité de juger, ils forment le foyer précurseur du grand foyer du siècle, l'avant -goût du public, le vestibule de la gloire. Ainsi, Lucrèce Borgia tant calomniée, à Rome; Éléonore d'Est, à Ferrare; Vittoria Colonna, à Naples ; madame de Rambouillet, à Paris, pendant la minorité de Louis XIV; madame de Maintenon, dans la vieillesse de ce roi ; madame du Deffant et madame Geofîrin, sous Louis XV; madame la duchesse d'Anville, sous Louis XVI; madame de Staël, dans son exil, sous l'Empire ; madame de Mpntcalm, madame la duchesse de Broglie, madame de Sainte- Aulaire, madame de Duras, sous la Restauration ; madame Récamier, sous le Directoire ; puis sous trois règnes et jusqu'à nos jours, d'autres que l'amitié nous interdit de nommer; cette dynastie élective des femmes supérieures qui groupent autour d'elles
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les supériorités de leur époque par la seule attraction de leur mérite et de leur accueil, se perpétue de siècle en siècle. Elle ne s'interrompt qu'aux époques des grandes convulsions civiles et aux époques plus abjectes où la frénésie de Tor, possédant pour un moment le monde, relègue dans le silence et dans Tombre toutes les nobles passions de l'esprit.
Ces temps sont courts cqmme les éclipses de lumière dans le ciel, comme les éclipsée de la pensée sur la terre. On n'en compte que trois en France : la régence du duc d'Orléans après le règne de Louis XIV; le Directoire après la terreur de 1793, et le temps présent, qui se hâte de jouir dans la crainte d'être surpris entre deux spéculations par les écroulements qui ont secoué le monde.
^Madame de Sévigné, introduite par son mari dans le salon de madame de Rambouillet, y apportait tout ce qui pouvait la séduire elle-même en y séduisant cette société : une jeunesse qui répandait la fraîcheur du matin et la vie sur tout ; une beauté qui rayonnait in\olonlairement , sans la prétention d'éblouir ou d'éclipser autour d'elle; une instruction supérieure à son âge et à son sexe, puisée dans la soUtude studieuse de Livry; une teinture des langues mortes, suffisante pour goûter Homère et Virgile ; une mémoire ornée de tous les
SM VIE DES GRAUDS HCMiMES.
chefs -d'onivrc de FArioste et du Tasse; un goût prématuré qui , sans lui ôter l'eiithoasiasme , loi donnait de bonne heure k discememeni, cette expérience de l'esprit.
Tant de diarmes et tant d'âme la rendirent en peu de temps, dans cette société, l'objet d'une admiration générale : amitié dans les femmes, protection dans les ineittards, passion dans les jeunes hommes. *
La licMice des mœurs, encouragée par la publicité des amours du roi et parles traditions encore vivantes de la Fronde, où les princesses étaient les embaucheuses des factions; l'exemple même du marquis de Sévigné , mari indifférent et amant volage, autorisaient la jeune femme à ces liaisons qui ne scandalisaient plus le temps. Son amour obstiné pour son mari l'en défendit autant que sa vertu. Son nom retentit dans les vers des poëtes, jamais dans les chuchotements de la chronique amoureuse de cette cour. Elle ne vit dans les accents passionnés de ses adorateurs que des jeux d'esprit qui ftaitaient ses oreilles sans aller jusqu'à son cœur. Elle resta, sans ostentation et sans morgue, pure au milieu de cette corruption. Tous les poëtes de son temps attestent ce désintéressement des» passions, si natorel en elle, qu'on l'accusait de froideur.
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Cette pureté fut une rare exception de son siècle ; mais elle ftit îaaltécable, sans être austère. Elle semblait demander grâce plutôt qu'hommage pour sa ¥ertu ; elle joua avec les passions tfu'elle inspirait, sans s'en laisser effleurer, et, de tant d'idolâtries qui ^ brûlaient l'encens à ses pieds , elle ne respira que la fumée.
xxm
La Fontaine, MoDtmuil, Ménage, Segrais, Saint- PaTÎo, Benserade, Racan, la célébraient à TenYÎ. Le premier lui adressa cette épigramme amoureuse, à propos d'un jeu de société où elle avait paru avec un bandeau 4Mir les yeuK :
De toutes les façons tous a^ez l'art de plaire; Sous mille «»peet8 divers vous charmez tour à tour. TafftQt Yot yeuK Jtondés^ ûb vous prend pour rAnour; Les voyant découverts, on vous prend pour sa mère!
Le comte du Lude et le comte de Bussy-Rabutin, les deux hommes les plus séduisants de la cour, affichaient pour elle une adoration dont elle était flattée , mais que son amour pour son mari découragea de toute espérance. Le comte du Lude, caractère noble et généreux , Ven estima davantage . Bussy- Rabutin, qui était son cousin, ne lui pardonna jamais son indifférence. Possédé de tous les genres de vanité qui dépravaient en lui tous les genres de mérite , scm amour dédaigné se <iiangea en haine
sourde , mais implacable. De courtisan public de sa cousine, il se fit pamphlétaire anonyme dans son Histoire amoureuse des Gaules^ et il s'efforça honteusement de ternir la vertu dont il n'avait pu ^ triompher.
Madame de Sévigné n'aspirait, au milieu de cette atmosphère d'adoration, qu'à se recueillir, avec le mari qu'elle aimait, dans l'isolement d'une vie paisible, à la campagne, loin des vanités et des séductions de Paris. Elle parvint, au printemps de 1645, à entraîner le marquis de Sévigné dans une de ses terres de Bretagne, aux environs de Vitré.
Cette terre, depuis longtemps négligée , s'appelait les Rochers. Ce vieux château fut le gîte de son court bonheur, comme le donjon de Bourbilly avait été celui de son berceau. Cette demeure lui rappelait Bourbilly. Ses murs et ses jardins délabrés attestaient la longue absence de ses possesseurs. Son horizon bornait les désirs et les pensées comme les yeux. Le château s'élevait sur une éminence du sol, au pied de laquelle murmurait une petite rivière cherchant sa pente entre les blocs de granit verdis d'arbustes. L'ombre dormante des châtaigniers, des chênes et des hêtres noircissait les rares clairières ; des haies de houx et d'épines encadraient les champs cultivés et les pelouses tachées
des fleurs jaunes des genêts ; des landes immenses , bornées au loin par la brume, s'éclairaient çà et là d'une nappe d'étang ou d'un rejaillissement de soleil; la mélancolie de la terre s'y communiquait à l'âme. Quelques vestiges d'une antique magnificence marquaient cependant la maison d'un signe de vétusté et de noblesse. De longues avenues, plantées de vieux arbres sur les bords et pavées de gros blocs de pierre fruste, y aboutissaient du côté qui regarde Yitré. La maison était et elle est encore composée d'un donjon peu exhaussé, flanqué de deux larges tours dont les corniches sont bordées de tèïes de monstres sculptées grossièrement dans la pierre. Une troisième tour contient l'escalier en limaçon, éclairé par des fentes dans les murs massifs qu'un jour oblique traverse d'étage en étage. De vastes salles nues, voûtées ou plafonnées de noires solives, reçurent les jeunes époux. Us y vécurent plusieurs années, dans une retraite occupée, pour madame de Sévigné, des soucis de sa tendresse, et, pour son mari, des soins de sa fortune à rétablir et des distinctions que saproviliee natale offrait à un gentilhomme déjà promu aux grades élevés de l'armée.
Au mois de mars 1647, elle accoucha aux Rochers d'un fils, héritier du cœur et de l'esprit de sa mère,etqui, s'il ne fut pas la passion, fut du moins l'amusement et la consolation de sa vie. L'année suivante lui donna une fille qui fut depuis madame de