‹ Vies des grands hommes (volume 3)Chapitre 8 sur 17 · III · texte numérisé non relu

III

qui ne servait pas à relever le sien Toffosquait. D aimait le talent, mais à condition de Tmchâsser comme nn ornement dans sa courtmne. L'adulation était à ses yeux la première condition do génie.

Madame de Sérigné avait res]N*it courtisan, mais eSe n'avait pas le cœur servile. L'infortune de Fouquet ne fit que raviver son inclination et sa reconnaissance pour lui. Elle ne sacrifia rien de son attendrissement et de sa pitié à sa complaisance d'opinion pour le roi. Elle témoigna aux disgrâces du surintendant un intérêt si tendre et si hardi qu'il s'éleva jusqu'au murmure et jusqu'à l'opposition contre ses persécuteurs. Elle fit partie de cette faction de la fidélité et du malheur qui suivit Fouquet jusque devant ses juges et jusqu'à son cachot perpétuel. C'est la chaleur de ce sentiment qui fit éclater, pour la première fois, son ardeur épistolaire dans sa correspondance de tous les jours avec les amis de son ami. Son amitié lui révéla son talent : tout, même la renommée, devait avoir une source pure dans ce cœur né pour les sentiments doux. Ceux qu'elle exprime pour Fouquet ont un accent qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans ses lettres : c'est Taccent d'une pitié si tendre pour l'infortune, qu'on peut le confondre avec l'accent d'un amour contenu.

MADAME OE SEYIGNÉ. 276

Louis XIY Ji'an était pas encore airlTé à cette pos session hardie de despotisme quilui permit, plus tard , t^uit de proscriplions sans jugement. Il fit juger le surintendant, non par des juges indépendants, mais au moins par des commissaires réputés libres. Le procès fut long, difficile, plein de retours, de révélations, d'espérances et de terreurs tour à tour. Madame de Skévigné en suivit les phases avec l'anidété d'une amie qui ne désavoue rien de son attachement pour un accusé et qui l'encourage de l'œil et du cœur devant ses juges. Les cassettes trouvées chez le surintendant avaient révélé une correspondance intime, mais innocente, entre la femme gracieuse et le ministre bienveillant. Cette découverte, qui révélait tant de secrètes intelligences et qui faisait trembler tant de coupables, émut, sans la déconcerter, madame de Sévigné. £Ue brava avec la sécurité d'une bonne conscience le munimre public qui s'éleva contre elle à la lecture de ces lettres :

« Il n'y a rien de plus vrai, » écrit-elle à M« de Pomponne, membre de cette famille pieuse des Amauld, voisin et ami de son oncle l'abbé de Goulaoges ; « il n'y a rien de plus vrai que l'amitié se » réchauffe quand on est dans les mêmes intérêts ; » v^is m'écrives si obl^eamment là-dessus^ que Je

» ne puis y répondre plus juste qu'en vous assurant » que je suis dans les mêmes sentiments pour yous » que vous avez pour moi ; mais que dites-vous de » tout ce qu'on a trouvé dans ces cassettes ? Auriez- » vous jamais cru que mes pauvres lettres se trou- » vassent placées si mystérieusement ? Je vous » assure, quelque gloire que j'en puisse tirer par » ceux qui me rendront justice, de n'avoir jamais » eu avec lui d'autre commerce que celui-là. Je ne » laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir » obligée de me justifier, et peut-être fort inutile- » ment à l'égard des mille personnes qui ne com- » prendront jamais cette vérité. Je pense que vous » comprenez bien la douleur que cela fait à un cœur » comme le mien; je vous conjure de dire sur cela » ce que vous savez ; je ne puis avoir trop d'amis » en cette occasion ; j'attends avec impatience » M. votre frère (l'abbé Arnauld d'Andilly) pour » me consoler un peu avec lui de cette étrange » aventure. Cependant je ne cesse pas de souhaiter » de tout mon cœur du soulagement aux malheu- » reux, et je vous demande toujours la consolation » de votre amitié. »

« Remerciez mademoiselle de Scudéry, » écritelle quelques jours après à Ménage, « de rester si » courageusement fidèle à son amitié pour Fouquet, » et de me défenjire contre les insinuations calom- » nieuses à ce sujet. Je voudrais de tout mon cœur » que l'on pût oublier le surintendant lui-même. »

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Dans les lettres qu'elle écrit plus tard de sa retraite des Rochers aux Arnauld, exilés pour la cause de Fouquet, elle n'appelle jamais Taccusé que noire cher ami. Elle sait que ces lettres seront décachetées par les ennemis de Fouquet , et elle les brave; elle verse des larmes courageuses sur son sort; elle suit de Tœil et de l'oreille son attitude et ses réponses dans les interrogatoires; elle écrit à M. de Pomponne : « Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard a dit, entre autres : a 11 faut avouer que cet homme est incomparable ; il n'a jamais si bien parlé dans le parlement, il se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était sur les six millions et sur ses dépenses ; il n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi ou vendredi. Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment! Priez notre solitaire (Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami. »

« Notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Effiat l'a salué en passant ; il lui rendit son salut avec cette mine riante et fixe que nous connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de tendresse qu'il n'en pouvait plus.

» Cela durera encore toute la semaine prochaine, c'est-à-dire qu'entre ci et là ce n'est pas vivre que la vie que nous passons. Pour moi, je ne

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suis pas coonaissable, et je ae ciws pets 0/0» je puisac; aller ju8qiie4à. . .

» Au food de mail ccrar, j'ai un petii bnn d'espé* rance ; je ne sais d'où il i^iei^, ni oùil va, et BèêmB il n'est pas assez grand pour ^e je puisée dormir en repos... Je ne puis voir que les gens avec qui j'en puis parl^, et qui sont dans les m^es seolimenia que moi. Elle (madame du Plessis) espère oonune je fais, sans en savoir la raison. Maie pourquoi espérez-vous ? Parce que j'espère. Yeilà nos réponses; ne sont-elles pas bien raisonaaUes? Si nous avions un arrêt tel que nous le sodkaitons, le comble de ma joie serait die vous envoyer um bomme à cheval à toute bride^ qui vous appreor drait cette agréable nouvelle, et le plaisir d'imâr giner celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. »

Plus loin, elle écrit : « Je ne saurais dire ce que » je ferai si cela n'est pas ; je ne comprends pas » moi-même ce que je deviendrai. »

Elle relève avec orgueil tout ce qui est digne , elle blâme tendrement tout ce qui est imprudent dans les paroles de l'accusé. Elle déplore quelques impatiences de Fouquet contre ses juges.

« Cette manière n'est pas bonne, » dit-elle aux

Arnauld; « il se corrigera; mais, en vérité, la

» patience échappe, et il me semble que je ferais

» tout comme lui. »

Elle revient à Paris au moment où le sort de son

ami ya se décider, elle s'absorbe dans cette seule pensée, elle se nourrit de ses espérances et de ses craintes, elle veut l'entrevoir une dernière fois quand il va comparaître devant le tribunal, elle se déguise, elle ecNivre son visage d'un masque, en usage alors, pour cacker lapàlrar et le frisson de ses traits, a See jaÊnbe^UrmrMenly son coeur bat si vite à son apparition, » dit-elle, a qu'elle est prête à tomber en défaillance : je ne crois pas qu'il m'ait reconnue, » écril-elle le soir, « mais je vous avoua que j'ai été extrèmemait saisie quand je l'ai vu entrer par cette petite p(»rte ; si vous saviez combi^i on est malheureux quand on a le coeur fait comme le mien, vous auriez pitié de moi. J'ai été voir madame de Guénégaud, notre chère voisine ; nous avons bien parlé du cher ami; elle a vu Sapho (mademoiselle de Scudéry ) , <}ui lui a à(xmé du courage; pour moi, j'ii'ai demain en reprendre chez cette amie, car je sens que j'ai besoin de réconfort; ce n'est pas que l'on ne dise mille choses qui doivent faire espérer, mais, mon Dieu ! j'ai l'imagination si vive que tout ce qui est incertain me iaii mourir ! » Puis, s'indignant jusqu'à la révolte contre ie gouvernement : « L'émotion est grande, » dit-elle, • mais la dureté l'est encore plus ! » Elle sollicite elle-même le rapporteur du procès, d'Oiv messon, comme dans une cause personnelle.

• Fovquet est un homme dangereux! » dit le roi, à son lever, quelques jours avant le jugement. Ce mot était un arrêt ; cependant madame de Sévigné s'obstinait à ne pas désespérer de la justice ou de la miséricorde des hommes.

« Tout le monde, » écrit-elle, a s'intéresse dans » cette grande affaire; on ne parle pas d'autre » chose; on raisonne, on tire des conséquences, » on compte sur ses doigts les opinions, on s'atten-

• drit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, » on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre » monsieur, c'est une chose extraordinaire que

• l'état où l'on est présentement. C'est une chose » divine que la résignation et la fermeté de notre » cher malheureux 1 11 sait tous les jours ce qui » se passe, et il faudrait faire des volumes à sa » louange. »

Qui ne reconnaîtrait dans cet accent celui d'un sentiment supérieur à la passion pour la justice et à l'attendrissement même de l'amitié? Fouquet avait dans madame de Sévigné moins qu'une amante, plus qu'une amie, une providence invisible attachée aux mêmes chaînes que lui et prête à vivre de la même vie ou à mourir de la même mort.

Le 19 décembre 1664, au soir, elle écrit:

« Louez Dieu, monsieur, et le remerciez! Notre

MADAME DE SÉYIGNÉ. 281

» paui^re ami est sauvé. Je suis si aise que je suis » hors de moi...

» Je mourrais de peur qu'un autre que moi vous » eût donné le plaisir d'apprendre la bonne nou-

• velle. De longtemps je ne serai remise de la joie

• que j'eus hier. »

Lorsque madame de Sévigné apprit que le roi avait aggravé la sentence d'exil en prisqn perpétuelle à Pignerol, elle écrit : « Mais non, ce n'est » point de si haut que cela vient. De telles ven- » geances rudes et basses ne sauraient partir d'un

• cœur comme celui de notre maître. On se sert de

• son nom, et on le profane comme vous voyez. Je » vous manderai la suite. »

Le mardi, 23, elle écrit sur un autre ton : « On » espère toujours des adoucissements, je les espère » aussi; l'espérance m'a trop bien servie pour » l'abandonner. Ce n'est pas que, toutes les fois » qu'à nos ballets je regarde notre maître, ces deux » vers du Tasse ne me reviennent à la tête :

Gofiredo ascolta^ e in rigida sembianza Porge piîi di timor che di speranza.

» Cependant je me garde bien de me décourager.

• Il faut suivre l'exemple de notre pauvre prison- » nier : il est gai et tranquille, soyons-le aussi. »

282 VIE DfiS GAiLNDS HOMM£S.

Àinfiî, malgré l'iurrèt <ie Lwîfi XIV, Im^coascîoiice des juges sauva la tète de Fouquet. SUùtdonc coudamné à Texil perpétuel. Le roi trouva la peine douce et la liberté de Fouquet imp dangereuse, même hors du royaume ; il interpréta despotiquement Tarrèt et le changea de sa pleine autorité en une prison perpétuelle dans la forteresse de Pignerol. Tout le monde l'oublia, excefté madaïae de Sévig&é. U y mourut lentement pendanl; une captivité au secret de quinze ans, sans qu'un écho de ce monde qu'il avait rempli desonnom perçàt|aBiais les murs de sa prison. A la rigueur du châtiment, on jugea de la terreur que ce ministre ambitieux avait inspirée à son maître. Le seul sentiment tendre que madame de Sévigné ait éprouvé dans sa vie, après son veuvage, fut enseveli pour jamais dans le cachot de son ami. Son cœur, désormais vide de toute tendresse de femme, se reporta tout entier sur ses enfants. Elle ne reçut plus les contre-coups du monde que pour les transmettre avec les émotions de sa sensibilité oisive à sa fille et à ses amis, comme un spectateur désintéressé du drame humain, qui regarde de l'amphithéâtre la scène du monde et qui la raconte à voix basse au dehors à ceux qu'il veut faire participer à ses impressions.

A dater de ce jour, tout le règne de Louis XIV

MTABAME DG SÉTICff É. 283

f i e nt fse fépeveuter dans la canTersation éerrle d'une femme; sa eofre8|>oiidance deviecrl i son insn te efaadK^teflseitt de l'histoire dans la coulisse da grand siède. C'est l'heure aussi où son style sert te«rt nu et teni chaud de s(hi eecur, et où la nature à mm iuMiéefimt talent. I>is(»is-en un mot.

xxxiir

BnlFcMi'a dît : Le styk est rhcmme. Buffon a dH dans cermot ^mque le style devrait être bien plutôt que ce qu'il est ; car, bien souTent, le style est l'éerÎTain j^tus qu'il n'est Thommie. L'art s'interpose enire l'écrivain et ce qu'il écrit ; ee n'est jdus l'homme que TOusToyez, c'est le talent. Le chef-d'eeurvrede» véritables grands écnyains, c'est d'anéantir en eux le talent et de n'exprimer que l'homme; maiî;, pour eela , il faut que la sensibilité soit pluis accomplie mt eux que l'art, e'est-à-dire, il faut qu'ils soient I^GB grands hommes encore par le eœur que par le sijie. Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les siècles, qui portent ee caractère et qui TOUS damnent de l'âme une impression plus vivante que du génie? Trois -ou quatre. Le livre masque presque toujours l'auteur. Pourquoi? Parce que le ïvre est une œuvre d'art et de volonté, où l'auteur se propose un but et où il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu'il veut paraître. Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher le véritable style ; il

n'est pas là. Je me trompe : il est là, mais c'est dans les livres que l'homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c'est-à-dire dans ses lettres ; les lettres, c'est le style à nu ; les livres, c'est le style habillé. Les vêtements voilent les formes ; en style comme en sculpture, il n'y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l'homme a fait l'étofife et la draperie. Voulez-vous voir le chef-d'œuvre, dépouillez la statue : cela est aussi vrai de l'esprit que du corps. Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c'est eux-mêmes ; les œuvres où ils ont mis le plus d'euxmêmes sont donc pour nous les meilleures.. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéronà une de ses harangues ? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de madame de Sévigné à tous les romans de mademoiselle de Scudéry, qu'elle appelait Sapho et dont elle regardait d'en bas briller la gloire sans oser élever son ambition si haut? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d'artistes, mais ils n'ont eu de véritable style que dans leur correspondance. Pourquoi encore? Parce que là ils ne pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient comme madame de Sévigné leur sensation sur le fait; ils n'écrivaient pas, ils causaient ; leur style n'est plus le style , c'est leur pensée même.

MADAME DE S£VIGNÉ. 285

De toutes les facultés de l'esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c'est le style, et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n'a jamais pu être défini, la physionomie humaine. Nous dirions donc : « Le style est la physionomie de la » pensée. »

Regardez bien un visage et tâchez de vous expliquer à vous-même pourquoi ce visage vous charme , ou vous repousse , ou vous laisse indifférent : le secret de cette indifférence, de ce charme ou de cette répulsion est-il dans tel ou tel trait de ce visage? dans l'ovale plus ou moins régulier du contour? dans la hgne plus ou moins grecque du front? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux? dans leur couleur? dans leur regard? dans le dessin plus ou moins correct des lèvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint ? Vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais ; l'impression générale est un mystère, et ce mystère s'appelle physionomie. C'est la contre-épreuve du caractère tout entier sur le front, c'est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottants comme une atmosphère de l'âme sur la figure. Tant de nuances concourent à former cette atmosphère qu'il est impossible à l'homme qui la sent de la décomposer; il aime ou il n'aime pas.

2S« VIET DES GRANDS HaiOiES.

voilà toute son analyse ; le jugement n'est qu'une impression aussi rapide qu'un instinct, et aussi infaillible en nous que l'impression que nous ressentons^ «n plongeant la main dans une eau brûlante, tiède €11 froide ; nous ayons ehaud on nous aTons fraîd i rame en regardant cette physionomie, voilà toot et qu'il nous est p€»rntrs de conekere.

Ekbien, il en est de même du style. Nbfis sentons s'il nous charme ou s'il nous laisse languissants, sil nous réchauffe ou s'il nous glace; mai? 3 est composé de tant d'éléments indéfinissables de l'Sntelligence, de la pensée et du cœur, qu'il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets il nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhéteurs n'ont jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes n'ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans les éléments qu'ils élaborent : on sait ce qu'il produit , on ne sait pas ce qu'il est. Et comment le saurait-on? L'écrivain ne le sait pas lui-même, c'est un don de sa nature comme la couleur de ses cheveux ou comme la sensibilité de son tact. Énumérez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réu-

MADAIftË DE SËVIGNÉ. SBQT

moQ de ^palit^ diverses : il faut qu'il soit vrai et que le mol; se modèle sur Timpressioû, sans quoi il ment àresjurât, et l'on sent le comédien de parade au lieu de l'homme qui dit ce qu'il éprouve ; il faut qu'il soit dair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots et laisse l'esprit en suspens dans les ténèbres ; il faut qu'il jaillisse, sans quoi l'effort de TécriKain se lait sentir à l'esprit du lecteur, et la fatigue de l'un se communique à l'autre ; il faut qu'il soit trani^mrent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond de l'âme ; il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a trop d'étonnement et trop de peine à suivre les raffinements de l'expression, et, pendant qu'il admire la phrase, l'impression s'évapore; il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et l'objet n'a que des lignes et point de relief; il faut qu'il soit imagé, sans quoi l'objet seulement décrit ne se représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens ; il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie; il faut qu'il soit abondant, caWindigence de l'expressicm atteste la pauvreté ^e l'intelligenoe ; il faut qu'il soit modeste, car l'éclat ^louit ; il faut qu'il «oit riche, car le dénûment attriste ; il faut qu'il soit naturel, car l'artifice défigure par ses contorsions la pensée ; il faut qu'il coure, ear le mouvement seul entraîne ; il faut qu'il soit diaud, car une douce chaleur est la tempéra^ ture de l'âme ; il faut qu'il soit facile, car tout ce «pd est peiné est pénible ; il faut qu'il s'élève et qu'd

s'abaisse, car tout ce qui est uniforme est fastidieux ; il faut qu'il raisonne , car l'homme est raison ; il faut qu'il se passionne, car le cœur est passion ; il faut qu'il converse, car la lecture est un entretien avec les absents ou avec les morts ; il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit, car un homme ne ressemble pas à un autre ; il faut qu'il soit lyrique , car l'âme a des cris conmie la voix ; il faut qu'il pleure, caria nature humaine a des gémissements et des larmes ; il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous les éléments dont se compose le style. En langue écrite, nul ne les réunit jamais dans une telle harmonie que madame de Sévigné. Elle n'est pas un écrivain, elle est le style.

Reprenons sa vie. Elle en a fait la lecture à tous ceux qui aiment à se retrouver dans autrui. En l'écoutant vivre, on croit vivre soi-même deux fois. C'est que son livre n'est pas un livre, c'est une vie.

Une seule passion avait succédé dans son âme à celle qu'elle avait eue pour son mari ; cette passion, c'était sa fille. Jamais femme ne fut aussi mère. Si vous ôtiez cette fille de l'âme et des lettres de ma dame de Sévigné, il n'y resterait qu'un grand vide sans mouvement, sans chaleur et sans écho, où rien ne palpite, pas même un cœur. Par un phénomène^ d'instinct maternel, qui ressemble presque autant

à un miracle de la nature qu'à un prodige d'affection, bien que cette mère eût enfanté cette fille depuis quinze ans , elle semblait porter toujours ce fruit mal détaché de ses entrailles dans ses flancs. Elle continuait à Tenvelopper de sa chaleur, à lui donner sa vie, à vivre de la sienne. Elle ne sentait Dieu, la nature, le monde, ses ambitions, ses vanités, ses amitiés même, que dans cette enfant. Entre Tunivers et elle, il y avait sa fille; mais, si Tunivers avait disparu et que sa fille lui -fût restée, elle ne se serait pas aperçue de la disparition de l'univers. D faut admettre cette espèce de folie de l'instinct maternel dans l'âme de madame de Sévigné pour comprendre cette connexité absolue d'existence et cet anéantissement complet de sa personnalité dans une autre. L'antiquité n'a pas de telles fatalités dans ses fables ; il n'y a pas dans V Enfer oa dans le Paradis du Dante une telle identification d'un être dans un autre, un tel supplice, un tel bonheur! tantôt bonheur et tantôt supplice, comme nous allons le voir en la regardant exister 1

Après avoir adoré cette fille, son image vivante et même embellie, dans sa retraite pendant ses années d'enfance, madame de Sévigné la produisit enfin au grand jour de Paris et de la cour. S'il lui en coûtait de laisser échapper son trésor de son sein,

290 VIE DES GRANDS flOMl^S.

sa ^uiité maternelle, la plus sainte das ^Mutéa, l'eiûvraît d'avance de l'iTresse d'admiratk» qnaaa fiUe allait exciter à son apparition sur cette grande seàne. Cet orgueil impersonnel ne fut pas trompé, et il ne devait pas l'être : les mémoires et les poésies du temps sont de l'avis de la mère sur les charmes de la fille. Ménage l'appelle le miracle de nos locas. Le satiriste Bnssy lui-même ne l'appelle jamais que la plus jolie fiUe de France . Elle effaça ce groupe éblouis* sant de beautés célèbres qui figuraient dans les ballets de Louis XIY, dans les carrouseb et dans les fêtes de Fontainebleau. On ne douta pas, à l'envie de ses rivales, que le jeune roi ne fût bientôt ébloui lui-même et qu'elle ne devînt la favorite du règne naissant. Mais, soit que Louis XIY se souvînt trop de ses ressentiments d'enfance contre le nom de Sévigné trop mêlé à la Fronde, soit que mademoiselle de Sévigné, trop adorée par sa mère, se sentît au-dessus de Tadoration d'un roi, soit enfin qu'elle eût plus l'éclat qui produit l'admiration que cet attrait qui produit l'amour, le roi fut poli, mais insensible à tant de charmes. Mademoiselle de Sévigné, qui avait autant d'esprit, mais un autre esprit, que sa mère, sentait elle-même que sa beauté avait plus d'éblouissement que de chaleur. « Au premier » moment, » écrit-elle à sa mère, a on me croit ado- » rable, et, quand on me voit davantage, on ne » m'aime plus. » Madame de Sévigné, qui avait placé toute son ambition en elle, aspirait à lui faire

MAIIjàMfi &E SfiyiGI«& 294

époxuer wè êm gvuids noms de la com;. La aaissaaee, la Jbeouté, la fortime de aa fille, jintifiaîent cette espérance. Maïs la froideur de la fille et peutètte aussi la défaveur secrète de la mère dans l'esprit da roi écartaient les prétendante.

« La plus jdie fille de France tous fait ses 9 compliments, » écrivait-elle à son cousin Bussy ;

• ce nom pandt bien séduisant, je suis pourtant

• lasse d'en faire les honneurS'Si longtemps. • Bussy répond : « Je reconnais la bizarrerie du

B destin dans la difficulté de marier la plus jolie B fille de France. •

« La plus jolie fille de France, » réplique la mère, » est plus digne que jamais de vos hommages, et

• pourtant sa destinée est si difficile à comprendre

• que pour moi je m'y perds. • L'explication de cette destinée qui humiliait et

contristait le cœur de la mère était tout entière dans la crainte que les grandes familles de cour avaient de participer à la défaveur d'une femme qui tenait aux factions politiques éteintes, par sa jeunesse, et aux factions religieuses naissantes, par ses liaisons avec les Âraauld, entachés de jansénisme.

Elle peint ces solitaires avec un charme infini.

« Je revins hier, dit-elle, du Menil, où j'étais allée » pour voir le lendemain M. d'AndiUy; je fus six » heures avec lui ; j'eus toute la joie que peut donner » la conversation d'un homme admirable; je via

• aussi mon oncle de Séyigné, mais un moment. Le » Port-Royal est une Thébaïde; c'est un paradis, » c'est un désert où toute la dévotion du christia- » nisme s'est rangée. C'est une sainteté répandue

• dans tout le pays à une lieue à la rcmde ; il y a cinq » ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui » vivent comme les pénitents de saint Jean Cl^- » maque ; les religieuses sont des anges sur terre. » Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des » douleurs inconcevables et une résignation extrême. » Tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers , aux » bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous » avoue que j'ai été ravie de voir cette divine soli- » tude, dont j'avais tant ouï parler ; c'est un vallon » affreux , tout propre à inspirer le goût de faire » son salut. Je revins coucher au Menil, et hier ici, » après avoir embrassé M. d'Andilly en passant. •

Madame de Sévigné crut devoir s'éclipser quelque temps avec sa fille dans sa solitude des Rochers pour laisser passer cette mauvaise étoile et pour faire regretter par Paris celle qu'on n'y apercevait pas assez ; elle se retira en Bretagne, et passa tout un hiver aux Rochers. Cette absence réveilla, en effet, les regrets sur lesquels son dépit avait compté. Elle fut assaillie de phrases et de vers, où ses amis, ses admirateurs et ses poètes déploraient son éloignement et la rappelaient à ce centre d'esprit et d'agrément obscurci depuis qu'elle en retirait sa lumière. Saint-Savin, dans une épttre familière, se

fit Tinterprète avoué de ces regrets. II la flattait dans sa passion.

Votre fille est le seul ouvrage Que la nature ait achevé; Dans les autres elle a rêvé.

Aussi la terre est trop petite Pour y trouver qui la mérite...

La mère offensée fut sourde à ces repentirs de Paris ; elle prolongea jusqu'au printemps son séjour aux Rochers, s'exerçant par la réflexion et par la lecture, à se passer du monde. Elle s'y occupait à relever sa fortune pour ses enfants et à embellir sa demeure.

« Je fais planter, » dit-elle dans une de ses let- » très, « une infinité de petits arbres et un laby- » rinthe d'où on ne sortira pas sans un fil d'Ariane. » J'ai aussi acheté plusieurs morceaux de terre à » qui j'ai dit, suivant ma manière accoutumée : Je » vous fais parc! de sorte que j'ai étendu mes jar- » dins et mes promenoirs, sans qu'il m'en ait coûté » beaucoup. »

A son retour à Paris, après la courte campagne de Louis XIV en Franche-Comté, elle trouva le roi étalant scandaleusement à Compiègne et à Paris, sans respect pour la jeune reine, ses amours mal éteints avec mademoiselle de la Vallière, madame

de Monaeo, madame de Montespan, légitimant par des actes publics les enfants qu'il avait de ses £a¥0rites, faisant enregistrer en termes efi&ontés au parlement le titre de duchesse qu^l conférait à l'une, enlevant l'autre à son mari, et s'affranchissant des murmures de M. de McHitespaa en l'exilant au fond de la France ; mais la divinité du roi était devenue un dogme si incrusté dans la servilité des courtisans, que les insolences même du roi contre les lois, les mœurs, la religion, le mariage, paraissaient royales, et que, tout en rougissant, la cour adorait. Bien que madame de Sévigné fût, suivant deux vers italien de Ménage,

Donna bella^ gentil^ cortese^ saggia^ ÏÀ castità^ di fede e d' amor tempia ,

c'est-à-dire « femme accomplie de beauté, d'amabilité, de vertu, dont l'âme était un sanctuaire de chasteté, de foi et de pur amour ! » la corruption de l'exemple tombait de si haut, et le vice se confondait tellement avec la majesté qu'elle ne se montre pas dans ses lettres aussi scandalisée qu'elle était pure. Pendant ces longues années ,de dépravation publique, elle continue de suivre sa fille dans les fêtes de la cour; seulement elle restreint autour d'elle, comme mi rempai't contre la licence générale des esprits et des mœurs , un petit concile d'homr mes et de femmes qui faisaient, par leur sévérité, exception au temps. Ses amis les plus intimes à cette

MADAME DE SÉYIGNÉ. m

époque Paient madame de Scudéry, tante de mademoiselle de Scudéry, veuve comme madame de Sevigné à trente ans (elle avait épousé un vieillard qu'elle avait aimé malgré son âge, et elle se refusait, eomme madame de Sévigné, à de nouveaux liens); madame de Lafayette, que son attachement au duc de la Rochefoucauld tenait dans Télolgnement de la cour, semblable ainsi à un blâme muet ; maclaraede Guénégaud, parente et voisine des Arnauld, au château de Fresne, près de Livry ; enfin les Arnauïd eux-mêmes, les anciens amis de Fouquet et les patrons de Pascal. Elle .passa Tété de 1667 dans cet air sain et vivifiant au château de Fresnes. « Il faut que je vous dise comnïe je suis, » écritette à M. de Pomponne, membre de cette famille des Arnauld et ambassadeur alors en Suède. « J'ai » M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du » côté de mon cceur ; j'ai madame de la Fayette à » ma droite ; madame de Guénégaud devant moi, » qui s'amuse à barbouiller de petites images ; un » peu plus loin, madame de Motteville (Fauteur des » Mémoires) j qui rêve profondément; notre oncle » de Cessac, que je crains parce que je ne le con- » nais guère; madame de Caderousse; mademoi- » selle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous » ne ccmnaîssez pas , et mademoiselle de Sévigné » sur le tout, allant et venant par le cabinet comme » de petits frelons. Je suis assurée que cette com- » pagure vous plairait comme à moi. »

Ce portrait de famiUe unissait dans ses personnages le vieux siècle au nouveau. Le chef de la famille des Amauld d'ÂndiUy, âgé à peu près de quatrevingts ans, avait vu Richelieu, Mazarin, les orages et les transformations des derniers règnes ; il écrivait, dans sa verte vieillesse, les mémoires qui ont servi de matériaux à notre histoire.

Madame de Sévigné écrit de Livry, le 29 avril: « J'ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez » matin de Paris ; j'allai dîner à Pomponne, j'y trou- » vai notre bonhomme (Arnauld) qui m'attendait; » je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. » Je le trouvai dans une augmentation de sainteté » qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il » s'épure. lime gronda très-sérieusement, et, trans- » porté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que » j'étais folle de ne point songer à me convertir , » que j'étais une jolie païenne, que je faisais de vous » une idole dans mon cœur, que cette sorte d'ido- » latrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoi- » qu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je » songeasse à moi. Il me dit cela si fortement que • je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six » heures de conversation très-agréable, quoique » très-sérieuse, je le quittai et vins ici, où je trouvai » tout le triomphe du mois de mai, le rossignol, le » coucou, la fauvette, qui ont ouvert le printemps » dans la forêt ; je m'y suis promenée tout le soir » toute seule; j'y ai trouvé mes tristes pensées,

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D mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné » une partie de cette après-dînée à vous écrire dans » le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre » rossignols qui sont sur ma tète. Ce soir je m'en » retourne à Paris pour faire un paquet et vous l'en- » voyer. »

Madame de la Fayette, versée comme un érudit dans les langues classiques et qui commentait Horace et Virgile, écrivait en même temps ses premiers romans français où palpitait un cœur qui se repose d'avoir aimé ; elle déplorait en ce moment l'absence de son ami, le duc de la Rochefoucauld, qui servait, quoique infirme, en volontaire au siège de Lille. Ma-' dame de Motteville, cette confidente d'Anne d'Autriche , importune au roi dont elle avait trop ouvertement blâmé les vices , s'était retirée après la mort de la reine-mère; elle écrivait en silence ses Mémoires avec l'autorité d'une femme qui a tout vu, mais avec les réticences d'une confidente qui sait se taire.

Madame de Guénégaud peignait avec un talent qui rivalisait avec celui des maîtres du temps. Ses tableaux, suspendus à côté de ceux du Poussin, décoraient la chapelle et la galerie du château de Fresnes. Les entretiens roulaient sur les victoires du roi en Flandre et sur les chefs-d'œuvre du Misanthrope^ du Cid et à'Andromaque^ dont MoUère, Corneille et Racine illustraient celte année la scène. Les juges étaient dignes de ces jeux du génie.

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